Mar 222012
 

Jamaâ Baida et Vincent Feroldi, Présence chrétienne au Maroc, XIXe-XXe siècle

 

éd. Bou-Regreg, Rabat, 2005, 240 pp.

 

- Vincent Feroldi et Jamaâ Baïda n’ont pas attendu la polémique sur l’évangélisation du Maroc par des missionnaires américains pour s’embarquer dans le projet de ce livre-bilan, Présence chrétienne au Maroc. L’aventure a commencé en 1995. Feroldi, prêtre de son état et historien de formation, débarque à la tête de la bibliothèque de la Source à Rabat et veut se lancer dans un chantier de recherche. Lorsqu’il décide de plancher sur l’histoire des églises au Maroc, il le fait en compagnie de Baïda, également historien, qu’il rencontre au Groupe de Recherche islamo-chrétien (GRIC). Le livre écrit à quatre mains, grâce à des sources de l’Archevêché de Rabat et du Quai d’Orsay, donne, en fin de compte, un inventaire historique plus ou moins exhaustif du retour des chrétiens au Maroc, depuis la moitié du XIXème siècle. Le lecteur réalise que les incursions d’évangélistes américains sont récurrentes et ne datent pas d’aujourd’hui. La différence entre le pasteur Ginsburg, venu en 1875, et ses pairs actuels, est qu’autrefois “les juifs constituaient leur cible privilégiée et qu’aujourd’hui, ils cherchent à convertir directement les musulmans”. Le livre permet indirectement de comprendre pourquoi un Charles de Foucauld, missionnaire français notoire, n’était pas venu au Maroc en cette qualité. “Lyautey, plutôt favorable au respect de la communauté musulmane a juste autorisé les franciscains à venir, mais pas les Pères blancs comme il y en avait en Algérie”. L’ouvrage permet aussi de faire l’inventaire des églises ayant pignon sur rue et des limites que Rabat leur impose. Instructif. Recension parue dans Tel Quel n° 203 du 8 decembre 2005

- Deux historiens, l’un marocain et musulman, l’autre chrétien et français, tous deux membres du GRIC (Groupe de Recherche Islamo-Chrétien), nous offrent une étude sur l’Eglise du Maroc et sur la façon dont elle s’est posé la question de sa mission au milieu d’un peuple musulman à l’époque coloniale, puis à l’heure de la décolonisation. Ce livre très documenté permet « de réfléchir à ce que doivent être les relations entre toutes les religions. Il y a une aspiration des coeurs et des esprits les plus éclairés à ce que la page de la méfiance et du rejet soit tournée pour que s’ouvre une page faite de bienveillance et de respect mutuel » (B. Boutaleb). Ce n’est pasle moindre intérêt de cet ouvrage actuellement diffusé au Maroc.

LETTRE DU SRI (Service des relations avec l’islam) n° 86 Décembre 2005

- Note de présentation de l’ouvrage ’’Présence chrétienne au Maroc’’ de Messieurs Jamaâ BAIDA et Vincent FEROLDI Par Brahim BOUTALEB Professeur d’Histoire Contemporaine, Université Mohammed V-Agdal, Rabat

Evoquer d’une manière aussi précise que concise la présence chrétienne au Maroc au XIX ème et XX ème siècles est l’objet de cet ouvrage. Il me paraît répondre à un double besoin. Nous avions besoin en effet de relire avec sérénité cette page de notre histoire contemporaine que nos historiens passaient habituellement sous silence. La présence chrétienne dans notre pays, durant les deux siècles qui viennent de s’écouler, se situe dans le cadre de l’expansion coloniale de l’Europe occidentale. Il s’agit donc moins ici de l’histoire des chrétiens au Maroc que de leur présence au moment où la souveraineté du pays a été mise entre parenthèses par des puissances chrétiennes. Autant dire que les deux auteurs, comme tout historien qui se respecte, n’ont eu qu’à se laisser porter par la logique chronologique. Quatre moments sont à distinguer. Les chrétiens, avant le Protectorat, étaient principalement des Franciscains, animés et soutenus par l’Espagne, dont les rois avaient obtenu depuis longtemps de nos sultans le privilège de veiller à la bonne pratique cultuelle de leurs coreligionnaires établis au Maroc pour une raison ou pour une autre. Les naçara y étaient d’autant mieux traités que les rapports de force ne cessaient de pencher en leur faveur tout au long de la période considérée. Ils parlaient et agissaient de moins en moins en dhimmi et de plus en plus en instruments de pénétration.

Une fois le Protectorat établi, les autorités françaises ont veillé à réserver aux franciscains d’obédience française le monopole de l’activité chrétienne dans leur zone d’occupation. Les plus zélés parmi eux crurent le moment venu de passer à l’évangélisation. L’islam des tribus amazighes leur semblait de pure surface, et certaines d’entre elles, jadis, avaient été christianisées. Cette politique fut en particulier le fait d’Henri Vielle, vicaire apostolique au Maroc, qui, durant deux décennies, tenta d’avancer plus loin dans cette voie. De leur côté, les missionnaires de rite protestant, anglais ou américains, cherchaient à propager leur foi en langage vernaculaire et à s’insinuer dans le tissu social marocain par des œuvres caritatives. Mais les responsables du Protectorat étaient tenus par le traité de 1912 de révérer la foi musulmane. Devenus responsables du gouvernement du pays, ils avaient une plus juste appréciation des dangers que comporterait une attaque frontale de ce bastion qu’est l’Islam marocain. Ce fut pour cela d’ailleurs que Lyautey a toujours recommandé d’utiliser dans le pays pour le service du catholicisme des réguliers plutôt que des séculiers. Au demeurant, réguliers ou séculiers avaient, pendant l’occupation coloniale, suffisamment à faire pour encadrer la communauté chrétienne qui en vint à dépasser quelque 300.000 fidèles.

Les plus lucides des cadres ecclésiastiques finirent par comprendre que la meilleure manière de servir Dieu ici était de panser les nombreuses plaies dont souffraient les Marocains et de les aider à se libérer de la misère qui les accablait. Le retard économique et social des musulmans par rapport aux chrétiens n’impliquait nullement que l’Islam n’était plus en mesure de satisfaire les besoins moraux et spirituels de ses adeptes. Le successeur d’Henri Vielle, Louis-Amédée Lefèvre, nommé au Vicariat de Rabat en 1947, le comprit pleinement. Avec lui s’ouvrit un troisième moment fait de charité et de compassion, pour dire les choses en bref. La charité et la compassion sont le fondement de toute religion qui se veut au service du Dieu Véritable. Cette nouvelle page de la présence chrétienne sur notre terre fut la plus belle et la plus émouvante. Les figures de proue en furent celle du Père Peyriguère à Elqbab ou celle des moines de Toumliline au surplomb d’Azrou. Ils avaient pris conscience du fait que suivre le chemin du Christ ici, exigeait d’aider les Marocains à retrouver leur dignité nationale. Voilà pourquoi, dès l’indépendance retrouvée, il ne resta de leur présence que les bons souvenirs.

Une quatrième étape était ainsi entamée, ouvrant une page de relations entre les deux religions libérée des vieilles phobies. Rien ne pouvait mieux l’illustrer et lui donner du souffle que la visite historique du Pape Jean-Paul II au Maroc en 1985. A sa descente d’avion, et avant même de saluer le défunt Roi Hassan II, il se prosterna sur le sol marocain en signe de bénédiction. La Terre est une et indivisible. Dieu l’a donnée en usufruit à tous les Hommes, quelle que soit leur manière de l’en louer.

Mais sitôt satisfait le besoin de savoir comment s’est déroulée l’activité des chrétiens au Maroc durant les deux siècles passés, le lecteur éprouve celui plus général et plus profond de réfléchir à ce que doivent être les relations entre toutes les religions. Il y a une aspiration des cœurs et des esprits les plus éclairés à ce que la page de la méfiance et du rejet soit tournée pour que s’ouvre une page faite de bienveillance et de respect mutuel. Les défis du XXI ème siècle ne menacent ni une communauté plus qu’une autre, ni une nation en particulier. C’est ensemble que nous pourrons les affronter. Les musulmans, d’emblée, ont donné, à travers l’histoire, l’exemple de la tolérance et de la paisible cohabitation. De nos jours, les chrétiens, dans leurs patries respectives et partout ailleurs dans le monde, ont appris à vivre avec toutes les religions. Par un dialogue toujours recommencé, il nous faut consolider définitivement cette coexistence, qui a de tout temps été source de progrès, mais dont l’histoire nous apprend qu’il faut souvent payer le prix fort pour l’acquérir. Centre d’Etudes internationales