Mar 212008
 
Par Sémia chabchoub Lajmi, professeur de sociologie à l’Université Ez-Zitouna de Tunis, membre du GRIC de Tunis

Introduction

La Méditerranée , qui par son cadre naturel doit unir et non séparer, semble aujourd’hui et plus que jamais un espace de clôture et de tension. La vision étroite et figée des identités, qui ne cesse de se propager dans les sociétés de ses deux rives, annonce l’irruption d’un fondamentalisme culturaliste qui, tout en sous-estimant la complexité des sociétés, leurs dynamiques internes et leurs rapports au monde extérieur, fait du nœud culturel et religieux le facteur majeur de l’inéluctable « choc » entre l’Islam et l’Occident. Cette appréhension essentialiste, qui n’a fait que favoriser les tendances au repli et qu’approfondir le fossé entre la rive nord et la rive sud de la Mare nostrum, rend urgente une approche, autre qu’en termes civilisationnels, du malaise et de la tension qui règnent actuellement sur la Méditerranée

1-la montée du fondamentalisme culturaliste

Pour expliquer les crispations sur les deux rives de la méditerranée, l’accent est de plus en plus mis sur la fracture dite « civilisationnelle » comme mode d’appréhension et comme seul régime de vérité communément partagé.

S’il n’est pas dans le propos de ce texte de faire une analyse critique du paradigme du « choc des civilisations » [1] (travail remarquablement fait par d’éminents intellectuels surtout européens) une question mérite d’être posée : pourquoi le discours sur cette fracture persiste-t-il malgré l’ampleur du travail critique qui l’a discrédité ?

La réponse à cette question nécessite la réponse à d’autres non moins importantes : dans quelles circonstances sont nées les catégories « Islam » et« Occident » qui constituent les termes de cette « fracture » ? Qui a développé le discours qui lui est relatif ? Et pourquoi ?

Il est sans doute clair que ces questions ne renvoient pas aux contenus des catégories précédentes, mais aux logiques de positionnement et trajectoires des acteurs qui les inscrivent dans l’interaction entre les deux rives de la Méditerranée et ceci à travers un discours qui, loin de poser les problèmes de fond dans le malaise qui y règne, reconnaît comme seule problématique légitime : qui fait peur ? Et nomme une source unique de menace : l’Islam. Il importe de savoir au début ce que l’on propose quand on donne un nom. Nommer c’est distinguer si ce n’est opposer un nom à d’autres noms. Le nom s’adresse aux autres et se définit par rapport à eux. Nommer c’est donc construire, homogénéiser et clôturer un ensemble de réseaux ou d’éléments à l’origine en relation les uns avec les autres de manière hétérogène, et du même coup, figer ce construit et le transformer en objet de discours.

Nommer c’est aussi dominer : la langue est un instrument de pouvoir et le nom doit faire autorité. Son imposition concerne non seulement une désignation mais aussi une appartenance [2].

C’est donc le rapport à l’autre ou à soi en fonction de l’autre qui est en jeu dans le nom. De ce fait, nommer l’islam comme seule source de menace relève d’une volonté de délimiter, de comparer, de hiérarchiser, en bref de tracer des frontières à partir des critères très discutables, s’inscrivant dans un rapport de force, comme le laisse voir l’histoire des catégories Islam/Occident ou Orient/Occident ou Nord/Sud, et leur glissement d’un registre à l’autre.

En effet, depuis la révolution industrielle ce qui a été nommé « l’Occident » dessine et fabrique le monde pour le meilleur comme pour le pire [3]. Dans le but de fonder son droit à dominer au nom d’une « mission civilisatrice », il a introduit une distinction radicale entre l’Occident par essence « civilisé » et les autres régions d’outre- mer (monde de la barbarie) qui lui sont extérieures.

Ainsi, et au moment même où le monde arabo musulman n’avait pas encore vu naître une conscience identitaire claire, « l’Islam » a été nommé dans le discours de l’Occident sur lui-même comme une fracture entre la « civilisation occidentale » et le monde de la « lourdeur d’esprit », de « la décadence » et « du manque de la curiosité intellectuelle ». Linguistes, orientalistes, sociologues, historiens, malgré la prudence de certains d’entre eux, ont contribué à la construction de cette frontière imaginaire, et ce à travers un très riche réservoir d’images et de modes de perceptions, installant dans les esprits une représentation duale de l’humanité. [4]

Certes, l’expansion des idéologies révolutionnaires et réformatrices, la décolonisation et la guerre froide ont, pour un moment, pu faire oublier les discours dépréciateurs et stigmatisant qui instrumentalisaient l’islam. Cependant la fin du clivage Est/Ouest, loin d’unifier le monde dans un « bonheur post bipolaire », a recentré le monde musulman et surtout arabe dans son statut d’accumulateur de problèmes, voire de symbole des affrontements contemporains. En effet, la menace soviétique, en partie délégitimée, a été reconstruite sur la base de l’approche anthropologique essentialiste (qui était celle des grandes puissances européennes) par des acteurs américains dont la position dans le camp académique n’est que marginale par rapport à leur statut d’acteurs du monde politique et sécuritaire. Sous leurs plumes, l’Islam, dans son essence monde clos ne pouvant évoluer, est nommé la menace la plus pesante pour le sort de l’Occident et l’ennemi à abattre.

Dans « le choc des civilisations », l’islam est réduit à « une essence maléfique » que le drame du 11 septembre n’a fait que confirmer tout en consolidant le besoin de « l’hyper puissance » d’un ennemi principal contre lequel celle-ci se défend, mais aussi maintient la cohésion du groupe national. Ce n’est donc nullement un hasard si musulman, fondamentaliste, extrémiste, terroriste ont été fondus abusivement dans le même creuset sémantique ; de même pour toute opposition, résistance ou explication amalgamée à la même terreur à visage musulman.

Il est très important à ce niveau de souligner la prise de distance par l’Europe (ou la « vieille Europe » comme l’a surnommée non sans mépris D. Rumsfield pour la distinguer la « nouvelle Europe » qui s’est alignée sur les positions de son gouvernement lors de l’invasion de l’Irak) vis-à-vis des penchants unilatéralistes de la politique américaine et de ses dérives hégémoniques à l’égard du monde arabo-musulman avec lequel elle a prôné le partenariat. La division n’a pas empêché des gouvernements européens de manifester leur hostilité à l’occupation de l’Irak, alors que les protestataires musulmans ont été beaucoup moins nombreux qu’en Europe où l’opinion publique s’est exprimée largement contre la guerre.

Malheureusement un tel écart n’a pas pu parvenir à barrer la route à l’idéologie pernicieuse du « choc des civilisations » qui semble trouver de plus en plus d’échos dans les sociétés de l’union européenne. Sans doute le 11 septembre, les événements de Madrid, ceux de Londres, mais surtout les medias [5] ont joué en faveur de la montée d’un fondamentalisme culturaliste que reflète la vogue de la référence aux racines « judéo-chrétiennes ». Celle-ci exclue de l’Europe « l’Europe non chrétienne » et élimine la dimension musulmane de l’avenir européen, [6] ce qui ne peut que conforter un autre fondamentalisme de l’autre côté de la frontière

En effet de l’autre côté de la prétendue « fracture civilisationelle » des discours réactionnels répondent par un anti-occidentalisme accru. Mais il serait injuste d’attribuer aux seuls islamistes ce type de discours car, avant eux, les systèmes dits « progressistes » l’ont également employé dans la mobilisation des masses. Toutefois, la diabolisation de l’Occident n’a atteint son paroxysme que dans les processus de radicalisation de certains mouvements islamistes durant la deuxième moitié du 20ème siècle. Bien que l’impact des dynamiques propres au monde arabe dans cette dérive soit grand, il faut également mentionner le rôle des grandes puissances qui se manifeste dans le blocage des différentes tentatives de modernisation de cette aire :
- la mise en échec de la première tentative déclenchée par Mohamed Ali [7], qui entendait faire de l’Egypte le centre de gravité d’une modernisation à l’européenne, et ceci dans le seul but de maintenir l’empire ottoman dans un état de faiblesse pour le démanteler ultérieurement.
- L’incursion européenne dans le monde arabe au moment même où les premiers réformateurs musulmans regardaient avec admiration et respect l’esprit des lumières et attendaient son soutien pour réaliser la « Nahdha ».
- La création d’un foyer juif au cœur du monde arabe puis le soutien inconditionnel porté à l’état sioniste, ce qui lui procure le statut « d’état intouchable » dont la sacro-sainte supériorité engendre les maux infligés aux palestiniens et l’humiliation de tous les arabes.
- La mise en échec du nationalisme arabe considéré comme allié des soviétiques et décrété comme incompatible avec les structures tribale, religieuse et anthropologique des sociétés arabes imperméables à l’idée de démocratie, de liberté individuelle et de citoyenneté  [8].

Ce comportement arrogant de la part des grandes puissances ajouté aux défaites militaires successives, de 1798 date de l’expédition de Bonaparte jusqu’à la première guerre du Golf en passant par l’épisode coloniale, a ébranlé le monde arabe avec l’idée d’une nouvelle croisade, éveillant du coup tous les souvenirs blessures, et humiliations dont la mémoire collective est chargée.

Néanmoins, l’épisode de la guerre froide a été et reste un tournant décisif dans la montée de ces discours de rupture. En effet les Etats-Unis, qui ont décidé d’arrêter l’expansion des soviétiques dans le tiers monde, ont instrumentalisé les trois monothéismes pour lutter contre l’athéisme marxiste. Ainsi est née une alliance entre des pays du monde arabo-musulmans et les américains pour soutenir des groupes religieux extrémistes et les aider à former des volontaires dans le but de les envoyer en Afghanistan, pour faire non pas la guerre de la libération nationale de ce pays, mais la guerre de « l’islam contre l’athéisme marxiste ».

Les « guerriers de la liberté » qui, pendant des années, ont mené la guerre contre « l’ennemi soviétique » et n’ont ni voulu ou pu rejoindre leurs pays pour être réintégrés à nouveau (parce que jugés très dangereux pour les régimes en place) sont devenus les électrons libres d’un « islam de rupture déraciné et transnational ». [9] Pour eux, l’ennemi principal n’est plus les gouvernements de leurs états nationaux contre lesquels ils se sont dressés auparavant, mais « l’Occident », et précisément les États-Unis qui sont venus installer leurs bases militaires et leurs troupes sur la terre de l’Arabie saoudite (terre des lieux saints) à l’occasion de la première guerre du Golf.

Dans le passage d’une militance locale enracinée dans le contexte socioculturel des pays arabes à une lutte transnationale coupée de ses racines, ces groupes extrémistes se sont impliqués totalement dans la mondialisation et ont recruté une deuxième génération constituée de jeunes musulmans vivant en Europe. Ceux –ci, à travers une expérience de redécouverte sectaire de leur identité religieuse, vont passer à un radicalisme absolu et projeter une violence inadmissible sur la scène internationale.

Dès lors, les discours qui diabolisent « l’Islam » et ceux qui diabolisent « l’Occident » ne cessent de se soutenir dans leur aveuglement. En privilégiant le sensationnel, ces deux discours simplifient à l’extrême les réalités complexes du désastre dans lequel baignent les sociétés arabes avec leurs millions d’hommes et de femmes qui, même s’ils affichent plus que jamais leur anti-occidentalisme (à entendre anti-américanisme), ne se reconnaissent ni dans l’un, ni dans l’autre de ces discours qui instrumentalisent à la fois leur misère et leur religion.

2-Le monde arabe « homme malade » du début de siècle

La psychothérapie nous enseigne que plus un patient est sur ses gardes, résiste, et se tend physiquement plus il y a de risques qu’il n’ait pas de frontières saines. C’est en quelque sorte le cas du monde arabe « l’homme malade » de ce début de siècle. Confronté à des destructions physiques et mentales, à la corruption et au manque de liberté, il vit depuis déjà longtemps dans l’insécurité totale tant individuelle que collective. Les peuples désemparés, ne maîtrisant ni leur temps ni leur espace ni des moyens appropriés de défense, n’ont plus à résister au chaos qu à travers le repli et le rejet.

En effet, n’ayant connu de stabilité réelle depuis la fin de la deuxième guerre mondiale (sauf pour quelques pays), le monde arabe est aujourd’hui le terrain d’élection des stratégies des grandes puissances. Toutefois ce serait une démission morale et intellectuelle de croire à « l’éternel complot » et d’ignorer la part de responsabilité dans cette situation : les stratégies de développement adoptées depuis les indépendances, la poussée démographique et l’incapacité de son accueil en terme d’infrastructure et d’emploi, les problèmes de gouvernance publique et privée, l’endettement, les dépenses militaires, les désavantages naturels pour certains pays, le manque de projets communs, l’absence de liberté qui a entravé l’émergence d’un esprit d’innovation capable de renouer avec les entreprises de la Nahdha et du réformisme religieux du 19ème siècle sans postérité….

Ce sont sans aucun doute des facteurs structurels de ce blocage. Mais en dépit de leur gravité, ces facteurs ne sauraient à eux seuls expliquer l’impasse dans laquelle est coincé le monde arabe. D’autres facteurs relatifs à la position de cette région dans les stratégies sécuritaires et économiques des puissances euro atlantiques y ont largement contribué. Bien qu’un écart sépare leurs politiques envers le monde arabe (pays du sud de la Méditerranée pour les uns, Moyen- Orient pour les autres) ces puissances ne cachent pas leur consensus sur trois objectifs [10][10] :
- 1. La stabilité de la région qui abrite les plus grandes réserves d’énergie.
- 2. La sécurité d’Israël qui répond à un engagement moral et politique.
- 3. La protection des régimes en place désignés comme alliés.

L’entente sur les trois objectifs qui relèvent directement des impératifs sécuritaires de ces puissances explique leur rejet de principe de tout regroupement régional, leur suspicion envers tous les mouvements à caractère populaire opposés aux pouvoirs politiques de la région. L’interaction entre facteurs intérieurs de mal développement et stratégies sécuritaires extérieures a anéanti l’espoir des masses qui ont combattu durant plus d’un demi siècle pour la dignité et la prospérité.

Dans ce monde arabe déstabilisé, où tous les équilibres sont rompus, règne désormais un climat d’incertitude et un sentiment d’impuissance sans précédent :
- Impuissance devant la crise économique, le chômage, l’analphabétisme… un coup d’œil sur les rapports du PNUD suffit à relever l’ampleur de la misère dans cette aire.
- Impuissance devant les politiques musclées de leurs régimes qui jouissent d’une suprématie sans partage.
- Impuissance devant la machine de guerre israélienne, mais aussi, devant des accords de paix humiliants au moment même où l’état sioniste poursuit une politique expansionniste qui réduit ce qui reste de la Palestine à une prison à ciel ouvert.

Sur la base de cette crise généralisée, s’est installé dans le monde arabe un malaise identitaire que reflètent les replis et les violences qui ont frappé la société civile depuis les années 1970. La fin du clivage Est/Ouest n’a fait qu’ajouter d’autres frustrations à celles qui existaient déjà, élargissant davantage le fossé avec les puissances euro- atlantiques. L’irruption dans cette période d’une vision instrumentalisée du terrorisme (faisant de ceux qui étaient « les combattants de la liberté » les pires ennemis que les états voyous de « l’axe du mal » mobilisent contre « l’empire du bien ») a annoncé l’avènement d’une politique catastrophique. En cantonnant le monde arabe dans une position défensive, tout en le poussant aux extrêmes, cette politique l’a plongé dans le chaos dit « constructif » selon la terminologie des think-tanks néo conservateurs [11].

Il faut souligner à ce niveau les signes amicaux envoyés par l’UE aux pays arabes dans le souci de réduire la fracture de développement entre le nord et le sud du bassin de la méditerranée : le partenariat euro- méditerranéen (PEM) est lancé en 1995. C’est une initiative ambitieuse, des sommes considérables ont été investies dans des projets de coopération avec les états arabes méditerranéens. Malheureusement, les bouleversements de configuration géopolitique du Moyen Orient et de la Méditerranée suite aux événements du 11 septembre, l’interventionnisme américain, et la tentative d’imposition du cadre stratégique du Grand Moyen-Orient (GMO) à la place du PEM, ont limité la portée de ce dernier [12].

Or, avant même que la nouvelle version de GMO adoptée en juin 2004 par les chefs d’états du G8 ne parvienne à réaliser quelques uns de ses objectifs, l’allié américain a annoncé son intension de décrocher la vieille carte du Moyen-orient. En effet la secrétaire d’état C. Rice a déclaré en pleine guerre du Liban (juillet 2006) que la destruction programmée de ce pays et les victimes civiles abattues par les bombardements israéliens n’étaient que « les douleurs d’enfantement du Nouveau Moyen-Orient »  [13].

Le Nouveau Moyen–Orient (vieux projet du ministre israélien Shimon Pérès) repose sur une idée simple : substituer aux états hérités de l’effondrement de l’empire ottoman des entités plus petites à caractère mono ethnique et les dresser les unes contre les autres. La carte proposée par le lieutenant colonel retraité Ralf Peters apparue publiquement en mai 2006 sous le titre de « les frontières du sang : à quoi ressemblerait un meilleur Moyen Orient » nous donne une idée claire sur le projet. Les propos qu’il a avancés dans une conférence prononcée en 1997 expliquent mieux ce qui est en œuvre depuis quelques années en Palestine, Irak et au Liban : « Le rôle imparti de fait aux forces des États-Unis consistera (dans le futur) à tenir le monde, pour la sauvegarde de notre économie, et ouvert à notre assaut culturel. A ces fins nous devons commettre un bon paquet de massacres » [14]. Sa formule « gagner c’est tuer » [15]n’en dit que trop sur la démocratie sanguinaire réservée au monde arabe. Avec le passage à la requalification de « la guerre contre le terrorisme » en « guerre contre le fascisme islamique » [16] qui impose par sa forte charge émotionnelle l’idée que l’Occident combat un nouvel Hitler, d’autres guerres préventives sont promises à la région.

Dans les prolongements de ce désastre la déception de l’opinion publique arabe envers l’UE augmente.

En fait pour ces millions de personnes coincés entre les appétits de l’hyper puissance mondiale, les pouvoirs locaux qui imposent le silence et les injonctions idéologiques d’un islam politique extrémiste, l’Europe, qui n’est pas en face de l’arabité ou de la Umma , mais dans leur réel, les a abondonnés [17] . Sans minimiser la qualité d’un grand nombre d’initiatives, la multiplication des épisodes où l’UE a toléré des manquements graves à ses principes et valeurs et a laissé prévaloir (dans le silence) la loi du plus fort sur sa capacité de faire respecter ses engagements internationaux devient pesante sur le sort de la région. A ceci s’ajoute tout le mal causé par son hésitation à dépasser une grille de lecture « théologisante » [18] des tensions dans et avec le monde arabe et à appréhender leur matrice très profane.

Si les européens savent qu’il est urgent de franchir ce pas car les deux rives ne peuvent ni s’ignorer ni se détester, il leur faut encore le vouloir. Or, la tendance du projet européen (au début humaniste et universaliste) à devenir identitaire ne facilite pas la tâche. [19]

En fait dans cette dynamique identitaire la rive sud arabo-musulmane est perçue par l’UE à la fois comme périphérie à protéger et à placer sous son influence, et frontière humaine et culturelle. La dynamique contradictoire produite par le PEM- du fait de sa toile de fond essentiellement sécuritaire et commerciale [20]– reflète cette représentation. Au moment où cette dynamique ouvre l’espace de l’Europe sur le monde, elle renforce les dispositifs de surveillance et de contrôle sur sa frontière vers la rive sud pour maintenir ses hommes à distance et ceci pour des raisons « aussi variées qu’implicites : ils sont trop pauvres, trop prolifiques appartenant à une autre religion …. » [21] produisant ainsi un effet de clôture face à l’autre, considéré comme altérité radicale.

Cette gestion sécuritaire qui consacre un divorce entre la sphère économique et la sphère humaine dans le PEM ne peut répondre aux attentes des hommes en projets économiques structurants, en solidarités effectives et mobilité. Elle est même humiliante dans la mesure où elle assigne l’autre à sa différence et le perçoit comme produit de sa culture et de sa religion, retranché de l’histoire et de l’universel que l’Europe seule produit et entend lui exporter.

La formule du « bon voisinage » qui essaie de remédier à cette situation postule, elle aussi, l’existence de différences irréductibles ; « elle mobilise une métaphore familialiste qu’elle emprunte au langage du sens commun pour marquer la différence entre voisins et famille européenne …, si « eux » sont les voisins « nous » renvoie par déduction à la famille » [22]. Dans cette configuration, le rapport à l’islam sert de catalyseur et d’exutoire à un mal être qui se développe dans l’UE « aujourd’hui faute d’une autre conscience de soi, être européen c’est d’abord ne pas être arabe, turc, musulman ».

Cette fixation intérieure et extérieure sur l’islam ne peut que faire élargir la distance mentale entre l’Europe et le monde arabe qui n’a jamais été aussi proche d’elle. Ceux qui cultiveront cette distance à l’intérieur pour exacerber les frustrations et les replis ne manquent pas, alors que toute tentative d’élaboration de discours post identitaire est bloquée.

Conclusion

Cette approche très schématique de l’impasse où se trouve le monde arabe dit ,haut et fort, qu’il faut ôter les lunettes de l’absolutisme culturaliste et « déplacer le regard » figé sur le prétendu « choc des civilisations » pour mieux voir la complexité et l’aspect pluridimensionnel des problèmes qui travaillent notre monde habité par la diversité et la contradiction ,où les identités sont souvent plurielles et inventives

Les efforts déployés à travers le dialogue pour un meilleur rapprochement culturel et religieux sont d’une grande utilité mais ne peuvent à eux seul débloquer la situation qui nécessite un plus haut degré de justice internationale « ou même seulement d’un degré d’injustice moins manifeste ».

  1. [1]S. Huntington : Le choc des civilisations, Odile Jacob, Paris, 1997
  2. [2]C. Canut : « A la frontière des langues. Figures de la démocratie. » http://etudes africaines.revues.org/document104.htm
  3. [3]G. Corm : Orient Occident : la fracture imaginaire. La découverte, 2002, p.10
  4. [4]Voir G. D. Khoury : “L’autre irrecevable”, in Colonialisme et post colonialisme en méditerranée, Rencontre d’Averroès, Parenthèse
  5. [5]B. Etienne : « La fabrique des regards », http://www.penséedemidi.org/revue9/article/etienne
  6. [6]S. Bessis : « Après l’empire quelle méditerranée ? », In Colonialisme et post colonialisme en Méditerranée, op.cit., p.149
  7. [7]W. Raouf : L’Europe vue par l’islam, une perception ambivalente, L’harmattan, 2000
  8. [8]Voir B. Ghalioun : “Géopolitique et démocratisation”, In Le Moyen Orient à l’épreuve de l’Irak. Sous direction de Nawaf Salam. Actes sud 2005
  9. [9]G. Corm : A propos de l’Orient et l’Occident, fracture imaginaire, http://www.georgescorm.com/personal/download.php?file=04.pdf
  10. [10]
  11. [11]Les Think-tanks ou boites à idées : groupes d’intellectuels que les groupes néo conservateurs contrôlent et financent pour répandre leurs idées dans les milieux décisionnels américains
  12. [12]Voir J.F. Dagusan, « Union européennes États-Unis : complicité et Concurrences ». Confluences Méditerranée N°60, hiver 2006/2007
  13. [13]M.D. Nazemroaya, « Le projet d’un « nouveau moyen orient » plans de refonte du Moyen Orient », www.mondialisation.ca/article Id=4126
  14. [14]Ch. Saint-Prot : La nouvelle carte américaine du proche orient, www.mondialisation.ca/article Id=3607
  15. [15]Terme utilisé par le président G.W.Bush dans le discours du 7 août 2007
  16. [16]S. Bessis, op.cit., p50
  17. [17]Voir F. Burgat, Union européenne et monde arabe, fragilité d’un partenariat trop sélectif , Confluences Méditerranée, op.cit.
  18. [18]J.R. Henry, L’islam ennemi idéal de la nouvelle Europe, in Quantara n°62, hiver 2006-2007, p.51
  19. [19]Voir T. Fabre, « Le partenariat Euro méditerranéen, un processus à refonder ». In Les défis et les peurs entre Europe et Méditerranée. Actes Sud 2005
  20. [20]J.R. Henry, « L’élargissement vers le sud, scénario alternatif d’un partenariat en crise ? » In Les défis et les peurs op.cit., p. 280
  21. [21]Ibid., p.282
  22. [22]J.R. Henry, “Islam ennemi idéal” op.cit., p. 53

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