Mar 212008
 

Libre méditation sur les frontières dans le Premier Testament par MJHorchani GRIC Tunis

Le Premier Testament a été fixé en partie, à une époque où le peuple Hébreux rentre d’exil, où il cherche à se situer par rapport aux autres peuples de la région. Il est à la foi préoccupé par la question de ses frontières et par ce rappel de Dieu « n’oublie pas que tu as été nomade autrefois ». Les textes qui le constituent ne sont pas des récits, mais une relecture, par le peuple de Dieu, de son histoire. C’est cette même démarche qui nous a conduit, modestement, à chercher quel sens pouvait avoir, pour nous aujourd’hui, l’évocation des frontières dans le Premier Testament.

I- Frontières

1) Frontières territoriales

C’est au XII ième siècle avant notre ère que les douze tribus d’Israël s’installent au pays de Canaan. A la même époque, les Philistins s’installent sur la côte méditerranéenne, au sud.

Sept chapitres entiers (13 à 19) du livre de Josué sont consacrés à la répartition minutieuse des régions et villes attribuées à chaque tribu, c’est dire toute l’importance attachée au problème des frontières. Il aurait été tout aussi plausible que tous les israélites se rassemblent derrière des frontières communes. Cela ne sera réalisé que par David, vers l’an mille avant JC, pour une courte période, puisqu’à la mort de son fils Salomon, le royaume éclate en deux.

« Au retour du printemps, quand les rois partent à la guerre… » lit-on dans la Bible. Ces frontières là, comme celles des autres régions du monde subiront bien des vicissitudes.

Mais il est intéressant de noter que lors du partage, une tribu reçut seulement des villes pour y demeurer et des pâturages pour son bétail : la tribu de Lévi. Le choix est là encore, très détaillé au chapitre 21, 4-8. La raison invoquée n’est pas anodine : « La tribu de Lévi fut la seule à laquelle on ne donna pas d’héritage:Yahvé, Dieu d’Israël fut son héritage, comme il le lui avait dit » (Jos 13, 14). Peut-on poursuivre le raisonnement en disant qu’il ne peut pas y avoir de frontières entre les héritiers du Dieu d’Israël. La question est posée.

2)Frontières :source de beauté et de sens

La Bible commence par la création de l’univers, caractérisée par la mise en place de frontières. Le texte répète à de nombreuses reprises le terme « séparer » : « Dieu sépara la lumière et les ténèbres »(Gn 1,’), « fit le firmament qui sépara les eaux qui sont sous le firmament des eaux qui sont au dessus du firmament » (Gn 1,7), il créa « des luminaires au firmament du ciel, pour séparer le jour et la nuit » (Gn 1,14) , « pour séparer la lumière et les ténèbres » (Gn 1,18) .

La création des différentes espèces animales ou végétales est aussi une différentiation. Après chaque création le texte conclut en disant : « et Dieu vit que cela était très bon ». Cette création de frontières, loin de conduire à un apartheid, engendre, au contraire un univers infiniment riche,varié, plein d’avenir à découvrir, plus beau dans sa multiplicité, et dont toutes les composantes sont complémentaires et solidaires malgré les rivalités, voire les affrontements. La Bible veut peut-être aussi nous dire autre chose, puisque cette création des frontières a sorti le monde du « tohu-bohu ». Tohou, peut se traduire par « désert, inhabitable » et bohou par « le vide, absence de signe ou d’orientation ». Donc l’état antérieur à la création des frontières est un état où il n’y a pas de chemin où il n’y a pas d’organisation, où il manque des références spatio-temporelles, où l’on se perdrait faute de bornes indicatrices du temps et de l’espace « c‘est un vaste espace vide, dépourvu de sens -orientation et de sens –signification » [1].

On pourrait remarquer que le même thème de la séparation revient au moment du passage de la mer Rouge dans le chapitre de l’exode (Ex 14,16. 22. 29) : Dieu fend les eaux et le sec apparaît. Mais alors, la séparation engendre la libération qui est montrée comme un acte de la toute puissance du Dieu Créateur , qui veut que non seulement un peuple, Israël , mais aussi que , symboliquement, tous les peuples soient libres .

3) Frontières :défi et appel à la liberté et à la responsabilité

Un autre type de frontière, non pas physique mais éthique apparaît juste après la Création, avec l’Interdit de Dieu présent au verset 16 du Chapitre 2 de la Genèse : « Dieu fit à l’homme ce commandement : « Tu peux manger de tous les arbres du jardin. Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras pas, car le jour où tu en mangeras, tu mourras certainement ». Ou encore au Chapitre 3 de la Genèse, verset 3 : « Du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit :Vous n’en mangerez pas , vous n’y toucherez pas, sous peine de mort ».

Il faut remarquer que l’interdit est précédé d’un droit, d’une légitimation du désir et du plaisir : « Tu peux manger de tous les arbres du jardin ». La frontière ferme un univers où l’on peut être heureux, où tous les arbres, tous les fruits de la vie sont donnés à l’homme pour son plaisir. Mais selon l’expression de Josy Eisenberg (p.329), le paradis est « nécessairement un Jardin à la française. La loi du plaisir, n’est pas la loi du bon plaisir ».

Car dans le jardin, la femme découvre, en écoutant une autre voix que celle de son compagnon ou de Dieu, que l’interdit du Créateur limite ses libertés .Pour être libre, faut-il transgresser, nier, cet interdit ? Dès lors, comme le lui promet le serpent, deviendra-elle libre et immortelle, donc Dieu ? La Bible répond à cette ultime question par la négative : l’homme n’est pas Dieu, car Dieu n’a pas de limites, mais l’homme en a. Ce qui est interdit à l’homme, c’est donc de refuser d’être homme, de vouloir se faire Dieu. Les frontières ouvrent en fait des choix : « voici devant toi la vie et la mort : choisis le vie…. » (Dt 30,19-20) Le paradis n’est pas un rêve perdu mais une tâche à faire et donc un appel à l’homme à se réaliser pleinement en tant qu’être responsable.

II- Passage de frontières :

1) Les contrebandiers

Un des exemples célèbres de passages de frontières spirituelles pour des raisons d’intérêt personnel est celui est celui du roi Akhab, roi d’Israël de 871 à 852 avant JC. Affolé par la coalition Damas-Samarie, il sacrifie son fils aux faux dieux (2 R 16,3) mettant ainsi en péril la promesse de Dieu à David. De plus il épouse Jézabel, fille du roi de Tyr. Cette alliance a contribué à la prospérité d’Israël, mais Jézabel amène avec elle sa religion, ses dieux Baals et ses prophètes et pousse le roi à « faire ce qui est mal aux yeux du Seigneur, et à commettre des abominations (1 R 18,4). Et le peuple adore Dieu tout en servant Baal.

La passion peut aussi faire franchir les frontières morales. La Bible qui nous raconte l’Homme, tout l’Homme, fourmille d’exemples. Le plus surprenant concerne un roi doté par ailleurs de toutes les qualités. David, victorieux du géant Goliath, roi musicien, qui ramène l’arche à Jérusalem, qui régna sur toutes les tribus d’Israël et qui tue Uri, époux de la belle Bethsabée dont il s’était épris en la surprenant dans son bain, qu’il épousa lorsqu’elle fut veuve et dont il eut un fils Salomon.

La passion peut aller jusqu’au meurtre fratricide, franchisant simultanément deux frontières : celle du respect de la vie et celle de la fraternité. « Et Caïn se leva, sur Abel son frère et le tua » (Gn 4,8). Contrairement aux exemples précédents, la Bible nous montre Dieu essayant de convaincre Caïn de corriger son regard et son attitude afin de ne pas sombrer dans la violence qui pourrait aboutir au pire.

Dans les trois cas, la transgression qui est faute, ne reste pas impunie. Dieu annonce par la bouche du prophète Elie, que la chute de la dynastie du roi Akhab en sera le prix. Quant au repentir de David, s’il est sincère, il n’efface pas toutes les conséquences de ses actes. Ainsi, le premier fils qu’il eut avec Bethsabée mourra, et lorsque David veut construire le Temple, le prophète Nathan le lui interdit, arguant qu’un homme ayant les mains souillées par du sang innocent ne peut édifier un temple à l’Eternel. Enfin, pour le premier crime de l’humanité, le meurtrier fut maudit par Dieu et condamné à errer sur la terre.

Mais dans les trois cas aussi la sentence de Dieu laisse place au temps, temps du repentir, temps d’une nouvelle chance, temps du pardon. Puisque Akhab se repend et fait pénitence, la chute n’aura lieu que sous son fils Yoram et il ne verra pas la fin tragique de Jézabel. David reconnaît qu’il a péché contre Yahvé. Alors le prophète Nathan lui dit « de son côté Yahvé pardonne ta faute, tu ne mourras pas » (2S 12 ,13) Et c’est Salomon son fils, qui construira le Temple. Enfin, pour protéger Caïn au cours de son errance, Dieu le marque d’un signe qui empêche quiconque de porter la main sur lui. Il semble même que Dieu suspendit sa malédiction puisque Caïn s’installa à l’est d’Eden et fonda une ville qu’il appela du nom de son fils Henok (Gn 4,17)

2) Les esprits libres

Les exemples sont multiples et caractérisent des hommes et des femmes qui prennent la liberté de passer les frontières, malgré les traditions ou les idées reçues.

Il y a, entre autres, la reine de Saba dont l’histoire est racontée dans le premier livre des Rois (1 Rois 10,1-10), avec une source parallèle dans les Chroniques (2 Ch 9,1-12). La reine, ayant entendu parler de la renommée de Salomon, vint à Jérusalem avec une escorte imposante pour lui proposer des énigmes. D’après le récit, Salomon trouva réponse à tout. La reine de Saba en eut le souffle coupé et se mit à bénir le Dieu de Salomon. Le personnage de la reine est fascinant et énigmatique : c’est une femme sage , riche , indépendante , qui discute d’égal à égal avec un roi. Des légendes sont nées, extrapolant les versets bibliques. Mais il n’en reste pas moins vrai que l’éloge qu’elle fit de la sagesse de Salomon n’a pas pour but de vouer un culte à un homme. Elle était suffisamment libre pour reconnaître dans cette sagesse humaine, non seulement une illustration de la grandeur de Dieu, mais aussi l’attachement de ce Dieu au peuple d’Israël.

Le deuxième exemple que nous prendrons est celui du prophète Elie qui apparaît au IX iéme siècle av JC sous le règne d’Akhab, déjà cité. Il est présenté dans les deux livres des Rois ( 1 R 17-19 ;21 ;2 R 1-2). Sa vie n’est pas un long fleuve tranquille. Obligé de fuir, il reste longtemps en un lieu nommé le Torrent de Kerith, où il est nourri par les corbeaux. Mais lorsque le torrent est à sec, Elie se laisse conduire par l’Esprit chez une veuve de Sarepta en pays païen par excellence (Sarepta est proche de Tyr , ville de Jézabel), et il y séjourna trois ans, témoin de sa foi au Dieu Unique aux milieu des adorateurs de Bâal. Mais la veuve qui l’accueille franchit aussi des frontières : celle du quand dira-t-on et celle de la prudence car elle est pauvre et donne tout ce qui lui reste. Comme dans l’exemple précédent le passage des frontières est positif pour les deux parties : Elie est en sécurité, partage avec la veuve une nourriture inépuisable et celle-ci retrouve son fils.

Enfin l’histoire de Naamân, chef de l’armée du roi d’Aram , au IX iéme siècle av JC est rapportée dans le deuxième livre des Rois(2 R 5) . Le roi d’Aram, Benadad, était en guerre contre Israël. En cette période troublée Naamân, qui était lépreux , accepte d’aller trouver Elisée, prophète du Royaume du Nord, afin qu’il le guérisse. Celui-ci le conduit à franchir la frontière de l’orgueil en lui demandant de se baigner sept fois dans le Jourdain, exigence jugée humiliante par Naamân mais qui le libère de la maladie. Mais le plus surprenant dans cette histoire est celle qui est à l’origine de ce voyage : une petite fille juive, enlevée par les araméens au cours d’une razzia en territoire d’Israël et qui était entrée au service de la femme de Naamân. Elle avait donc, bien involontairement, franchi la frontière de son pays. Elle aurait pu, légitimement nourrir de la rancœur envers ses maîtres. Et pourtant, c’est elle qui dit : « Ah , si seulement mon maître s’adressait au prophète de Samarie ! Il le délivrerait de la lèpre » (2 R 5 -3). Belle leçon de fraternité sans frontières !

3) Passera-Passera pas ?

L’autorisation de franchir les frontières est aussi sujette à des controverses et à des revirements, sujet encore d’actualité. Pour ramener la pureté de la foi Esdras, scribe chargé des affaires juives à la cour du roi de Perse ( V ième S.av.J.-C) oblige les juifs qui ont épousé une étrangère à la répudier. C’est alors que Dieu inspire, non sans humour, le Livre de Ruth. Ruth, est une moabite, c’est-à-dire venant d’un peuple polythéiste, associé à l’idée de perversion sexuelle (Ge 19, 30-38) ; Elle décide, à la mort, de son époux de suivre sa belle mère Noémie qui retourne dans sa ville d’origine Bethléem, en affirmant solennellement : « Ton peuple sera mon peuple, ton Dieu sera mon Dieu ». Passant du statut d’étrangère à celui de servante puis de femme légitime, elle épouse Booz, avec qui elle aura un fils , grand-père du roi David . Certes le personnage de Ruth est ambigu, mais un livre entier lui est consacré dans la Bible. Ce livre est un plaidoyer pour l’intégration des femmes étrangères qui s’oppose à la vision d’Esdras (Esd 9 et 10 qui traite de la rupture des mariages avec des étrangers et donne la liste des coupables !) et de Néhémie (Ne 13) contre les mariages mixtes.

4) Un passage difficile de frontière : le pardon

Nous avons vu précédemment que Dieu pardonne après avoir laissé place au temps du repentir.

En ce qui concerne les hommes, la Bible fourmille d’exemples de non-pardon qui se traduisent par des humiliations, des exils, de multiples mises à mort, malgré le principe fondamental du Lévitique : « Ne te venge ni ne garde rancune aux enfants de ton peuple, mais aime ton prochain comme toi-même : je suis l’Eternel » (Lv19, 18). Le pardon à l’échelle humaine est une chose difficile voire impossible.

L’histoire de Joseph vendu par ses frères comme esclave à une caravane partant pour l’Egypte, montre qu’une autre vision des événements est nécessaire.

Le temps du repentir est encore requis. Le cheminement qui mène au pardon se fait en deux étapes : les frères regrettent le mal qu’ils ont fait à Joseph (Ge 42, 21) et changent d’attitude en n’étant plus jaloux du deuxième fils de Rachel, Benjamin. Mais cela est encore du ressort de la psychologie humaine. Joseph pardonne parce qu’il a découvert un sens providentiel à tous ses malheurs : sauver toute sa famille et l’Egypte de la famine. « Ce n’est pas vous qui m’avez envoyé ici, mais Dieu » (Ge 45, 8). Le pardon ne peut se donner que si l’homme découvre que dans sa vie, Dieu peut faire du mal, un bien.

III- Frontières et polyphonie

La première barrière entre les hommes est celle de la langue. Pourquoi les hommes de par le monde, parlent-ils des langages si différents qu’ils ne peuvent pas se comprendre ? Cette question est posée dans un curieux récit de la Bible avec l’histoire de la tour de Babel rapportée au chapitre XI du livre de la Genèse et illustrée par l’existence d’une ziggourat inachevée tout près de cette ville. Les hommes rêvaient d’unité, de collaborer tous au même projet, de ne « pas être dispersés », de relier le ciel et la terre. Alors, pourquoi Dieu est-il intervenu contrecarrant ce bel élan ? L’auteur du texte ne doute pas que Dieu n’ait d’autre but que le bonheur de l’humanité. L’unité risque-t-elle de gommer toute diversité, toute créativité, de privilégier les idées du plus fort ? Ou l ‘humanité répandue sur toute la surface de la terre devra-t-elle chercher son unité non comme un chant à l’unisson mais comme une polyphonie ? Cette idée semble bien convenir à notre démarche de groupe de recherche islamo-chrétien. A la Pentecôte c’est le contraire de Babel puisque Luc rapporte que la foule est bouleversée, « car chacun entendait (les Apôtres) parler sa propre langue » (Actes des Apôtres : 2, 1-12). La diversité des langages n’empêche pas la communication, mais chacun doit faire un effort pour rentrer dans l’univers culturel de l’Autre.

IV- Conclusion

La Bible est le témoin de la vie des hommes avec le côté lumière et le côté ombre de celle-ci. On y retrouve toutes les frontières qui sont au cœur de l’homme, entre les hommes ou entre Dieu et les hommes. Les frontières ne sont pas nécessairement des murs ou des obstacles. Elles peuvent êtres sources de beauté, de sens, un appel à la liberté et à la responsabilité. Elles préservent la diversité qui fait partie du plan divin dans la nature, mais peut-être aussi dans les relations humaines et les relations à Dieu.

La notion de frontière est étroitement liée à la notion d’ « étranger », qui prend souvent aujourd’hui une connotation négative. La Bible appelle constamment au respect des étrangers : « Si un étranger vient séjourner chez toi, dans votre pays, ne le molestez point. Il sera pour vous comme un de vos compatriotes, l’étranger qui séjourne avec vous, et tu l’aimeras comme toi-même car vous avez été étrangers dans le pays d’Egypte : je suis l’Eternel, votre Dieu » (Lv 19, 33-34).

Alors, dans la Bible les frontières disparaissent partout où l’universalisme du salut l’emporte sur le particularisme. Les exemples sont multiples. Rappelons seulement les prières prononcées, pour l’inauguration du Temple, par le roi Salomon : « Et aussi l’étranger qui n’est pas de ton peuple (….) s’il vient et prie dans ce Temple, toi, écoute-le au ciel où tu résides » (1 Rois 8, 41) ; ou le psaume de la liturgie d’entrée dans le Temple : « Qui peut gravir la montagne du Seigneur et se tenir dans le lieu Saint ? L’homme au cœur pur, aux mains innocentes, qui ne livre pas son âme aux idoles. (Ps 23(24),3.4) ». Aucune autre condition n’est exigée. Dans le face à face avec Dieu, il n’y a plus de frontières. Seul l’Homme existe dans sa vérité.

  1. [1]Josy Eisenberg in A bible ouverte, Albin Michel 2004

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