Juil 102012
 

Dr Rafiq Khoury, prêtre palestinien du Patriarcat Latin de Jérusalem, est membre de Al Liqa’ Center, fondé en 1982 par un groupe d’universitaires et de personnalités religieuses palestiniens, musulmans et chrétiens.

Je suis heureux d’être avec vous ce soir et je suis reconnaissant au directeur de cette bibliothèque qui me donne l’occasion de vous entretenir des relations islamo-chrétiennes en Palestine. Comme nous le savons, les relations islamo-chrétiennes occupent le devant de la scène internationale depuis quelques années, pour des raisons que nous connaissons tous. Je dois dire que bien souvent l’approche de cette question se fait dans une atmosphère malsaine, qui n’aide pas à développer des relations fructueuses et fécondes. Dans une telle atmosphère, il me semble nécessaire de s’adresser aux chrétiens d’Orient, qui ont une longue expérience dans ce domaine. Une telle expérience pourrait ouvrir des horizons pour une meilleure compréhension entre l’Occident et l’Orient, entre le christianisme occidental et l’islam. C’est dans ce cadre que je situe l’expérience palestinienne dans ce domaine. Je dois remarquer que mon intervention est plus un témoignage qu’une conférence académique.

Mais, avant d’entrer dans le vif du sujet, il s’avère nécessaire de savoir de quoi ou de qui nous parlons. Je fais remarquer que je me limite ici aux chrétiens et aux musulmans de ce qu’on appelle maintenant les Territoires de l’Autorité palestinienne, appelés auparavant la Cisjordanie et Gaza. Or, dans ces territoires, sur plus de trois millions et demi d’habitants, les chrétiens ne sont qu’un petit nombre, puisqu’ils ne comptent que cinquante mille fidèles, toutes confessions confondues. Mais ce petit nombre, comme nous le verrons dans la suite, ne constitue pas une colonie étrangère installée on ne sait comment en Palestine, mais une partie intégrante du peuple palestinien. Ils font partie de l’identité de la terre et la terre fait partie de leur identité, avec leurs concitoyens musulmans. Avec cette donnée de base, nous pouvons poursuivre notre réflexion.

Caractéristiques propres de l’expérience palestinienne

Nous savons très bien qu’au Maghreb en général et en Tunisie d’une manière particulière plusieurs centres se sont engagés, depuis de longues années déjà, dans ce domaine, pour développer une meilleure compréhension entre chrétiens et musulmans dans le contexte des pays du Maghreb. Un bon nombre d’initiatives sont prises dans ce sens Il faut dire qu’un travail merveilleux a été accompli, que nous essayons de suivre de loin au Mashreq malgré les difficultés de communication. Il suffit de rappeler des initiatives ou des centres comme le GRIC (Groupe de Recherches Islamo-Chrétien), l’IBLA (l’Institut des Belles Lettres Arabes), le Pisai (Institut Pontifical d’Etudes Arabes et d’Islamologie), comme aussi plusieurs initiatives entreprises par la société tunisienne , surtout dans les milieux académiques et universitaires, comme le Centre d’Etudes et de Recherche Économique et Social (CERES), la chaire Ben Ali pour le Dialogue des Civilisations et des Religions comparées, sans oublier cette plateforme de rencontres que représente cette bibliothèque diocésaine, qui, d’après les mots du P. Diego, directeur, « fait aussi sa modeste contribution à travers les service qu’elle rend aux chercheurs tunisiens s’intéressant à l’étude scientifique du fait religieux et au dialogue des cultures et des religions, et à travers les conférences et débats qu’elle organise », et bien d’autres initiatives…

Parmi toutes les expériences qui sont en cours dans ce domaine, quelles sont les caractéristiques de l’expérience palestinienne concernant les relations islamo-chrétiennes ? J’en mentionne quelques unes :

1) Le fait déterminant que les chrétiens de Palestine sont des arabes palestiniens chrétiens. Ils partagent avec leurs concitoyens musulmans le même espace géographique, la même langue, la même culture, la même histoire, les mêmes traditions sociales. L’arabité et la palestinité des chrétiens de Palestine sont des faits acquis, que nous recevons avec le lait de notre mère, comme on dit en arabe. Les relations islamo-chrétiennes en Palestine se développent donc à partir d’un même terroir national et culturel.

2) Les relations islamo-chrétiennes en Orient en général et en Palestine en particulier, s’inscrivent dans une longue histoire, qui a à son actif treize siècles de communauté de vie, où nous avons partagé « le pain et le sel », comme on dit en arabe aussi. Les relations islamo-chrétiennes en Palestine s’inscrivent dans cette longue mémoire historique.

3) Dans l’histoire récente de la Palestine, dominée par le problème palestinien depuis plus d’un siècle, il faut remarquer que chrétiens et musulmans palestiniens ont souffert ensemble, ont lutté ensemble, et ensemble ils partagent les aspirations de l’avenir. En effet, chrétiens et musulmans palestiniens n’ont pas souffert les uns des autres, mais les uns avec les autres ; et, comme on le sait, la souffrance unit. En effet, lors de la fondation de l’État d’Israël, les chrétiens, comme les musulmans, ont dû prendre les chemins de l’exil. Plusieurs villes et villages, avec une forte présence chrétienne, comme Jérusalem, Jaffa et Haifa pour ne mentionner que quelques noms biens connus, se sont vus presque vidés de leurs habitants chrétiens, ceux du Nord se dirigeant vers le Liban ou la Syrie, en plus de l’exil intérieur en dehors de leurs villages d’origine, et ceux du centre vers la Jordanie. Aussi, chrétiens et musulmans palestiniens n’ont pas lutté les uns contre les autres, mais les uns avec les autres pour défendre ou récupérer leurs droits légitimes en Palestine. Comme on le sait aussi, la lutte unit. En effet, les chrétiens palestiniens ont pris une part très active à la lutte des palestiniens, depuis le début du problème palestinien et au cours de toutes ses étapes successives. Et actuellement, chrétiens et musulmans palestiniens partagent les mêmes aspirations de l’avenir en une solution juste et durable du problème palestinien, qui respecte les droits inaliénables du peuple palestinien. En attendant, ils subissent ensemble les souffrances de l’occupation israélienne.

4) Traditionnellement, les relations sociales entre chrétiens et musulmans n’étaient pas commandées par le clivage religieux, mais plutôt par le clivage tribal traditionnel. Dans les sociétés arabes traditionnelles, dont la société palestinienne, le système tribal était très fort. Deux tribus se partageaient traditionnellement la population, la tribu de Qais et la tribu de Yémen, qui remontent à la nuit de l’histoire. Or des clans chrétiens et musulmans étaient affiliés à l’une ou à l’autre tribu, et les relations sociales étaient commandées par cette réalité tribale. Évidemment, cette réalité traditionnelle a disparu petit à petit dans les temps modernes, mais il reste qu’elle a joué un rôle dans les relations islamo-chrétiennes, mais elle reste présente, d’une manière ou d’une autre, dans le subconscient collectif.

5) A tout cela, il faut ajouter l’intégration totale des chrétiens palestiniens avec leurs concitoyens musulmans. En effet, on trouve des chrétiens dans tous les domaines de la vie publique en Palestine, politique, économique, culturelle, sociale… Ils ne font pas un bloc à part et ne se considèrent pas comme une île isolée. A titre d’exemple, on trouve parmi eux les tendances politiques qu’on trouve dans l’ensemble de la scène politique palestinienne. Les chrétiens palestiniens ne constituent pas une île à part, mais font partie du tissu national palestinien, tout en gardant, bien entendu leur spécificité à l’intérieur de ce tissu.

Expérience personnelle

Avec ces caractéristiques, vous me permettrez d’évoquer mon expérience personnelle. Je suis d’un tout petit village à vingt kilomètres en ligne directe au nord-est de Jérusalem, qui s’appelle Taybeh (qui veut dire « la bonne »), mais qui s’appelait Ofra (qui vient de « Afrit », le diable). Autour de ce nom il y a des traditions qui se sont tissées au cours du temps pour l’expliquer. Comme on le sait ces traditions ne sont pas neutres, puisqu’elles sont révélatrices d’une mémoire collective. On raconte que Sallah Eddin, quand il a récupéré la Palestine des mains des croisés, devait passer par mon village, où les habitants l’ont attendu sous la chaleur tout au long de la journée Quand il est passé, il aurait demandé : qui sont ces gens ? Comme on lui répondit qu’ils étaient les habitants d’Ofra, il aurait dit : il ne s’appellera plus Ofra (Afrit), mais Taybeh (la bonne). Un petit village donc avec ses 1400 habitants actuellement, tous chrétiens, ce qui est rare en Palestine, entouré directement d’un village musulman au nord et d’un autre au sud, aussi petits, et par d’autres villages musulmans environnants.

Or, dans mon enfance, c’est-à-dire dans les années cinquante, il y avait toujours un musulman dans notre maison et cela nous semblait allant de soi. Je me souviens encore de ce paysan qui travaillait avec mon père ; je me souviens encore de ses grosses bottes. Il dormait chez nous, priait, mangeait, et partageait notre vie quotidienne. Que de fois aussi, j’ai travaillé dans les champs avec un musulman, ce qui ne posait pour moi aucun problème. Comme je le disais plus haut, les relations sociales étaient commandées plutôt par les traditions tribales. Il y avait une tradition de convivialité héritée par des siècles de voisinage. Évidemment, il y avait des disputes normales qui surgissaient entre paysans (ses moutons sont entrés dans notre champ ; leurs enfants ont volé nos oliviers… Mais cela ne constituait nullement des luttes confessionnelles et elles étaient résolues selon un mécanisme social bien établi dans la société orientale. Je me souviens aussi que le gardien des champs du village était un musulman, de nom Haj Mouftah, comme aussi le crieur du village, de nom Salem el Libban (le crieur était un personnage traditionnel ; il est celui qui crie sur une haute maison pour demander si quelqu’un a trouvé un objet perdu par tel ou tel. Je me souviens de ses formules. Il disait : « O gens du village, bénissez le Khader… », le Khader (« le vert ») est le nom donné par la tradition musulmane à St George. Je peux même vous raconter un fait anecdotique que mon père aimait me répéter plus tard et dont il était fier, et qui révèle peut-être l’atmosphère de cette époque. Un jeune paysan a longtemps travaillé avec mon père. Ensuite il d’est marié et a continué à vivre dans son village natal à un kilomètre du nôtre. Un fois, il était avec sa femme dans la rue où il rencontre mon père. Alors il se tourne vers sa femme et lui dit : « Tu vois cet homme ; il est mon père ; il m’a appris ce qu’est la vie ».

C’est dans cette atmosphère que j’ai vécu mon enfance. Le christianisme qu’était le nôtre était plutôt un christianisme serein et simple et l’islam aussi qui était le leur était un islam serein et simple.

Du personnel au collectif

Comme nous le savons, bien vite, les musulmans ont conquis ce qu’on pelle aujourd’hui le Moyen-Orient. En 638, Le Khalif Omar est aux portes de Jérusalem. La conquête de la Ville Sainte s’est faite pacifiquement. Le Patriarche Sophrone est allé à sa rencontre sur le Mont des Oliviers, à l’est de la ville et lui a remis les clefs de la ville. Et c’est ensemble qu’ils entrent dans la Ville Sainte et visitent l’Eglise de la Résurrection. Comme l’heure de la prière de midi a coïncidé avec cette visite, Omar n’a pas accepté de prier dans l’Eglise même, pour que les musulmans ne disent pas dans la suite qu’Omar a prié là et qu’ils en fassent un prétexte pour occuper l’Eglise. Dans la suite, Omar a publié le fameux firman d’Omar (Al-‘Uhdah Al-Umariyiah), où il reconnaît les droits des chrétiens à leurs églises et à leurs propriétés. Je raconte ces faits, parce que l’histoire, en Orient, n’est pas de simples faits, mais une mémoire collective inscrite dans l’âme de ceux qui la portent et reste une référence pour le présent et l’avenir.

A partir de cette conquête, et tout au long du Khalifa musulman (entre le 8ème et le 12ème siècle, plusieurs réalités se sont vérifiées, qui ont leur importance dans le domaine des relations islamo-chrétiennes en Orient en général, dont la Palestine. J’en mentionne les plus importantes et qui ont été déterminantes pour les relations islamo-chrétiennes :

1. L’adoption de la langue arabe : Les chrétiens d’Orient ne se sont pas repliés sur eux-mêmes dans cette situation nouvelle qui s’est créée autour d’eux. Bien au contraire, ils ont eu le génie de s’intégrer à la nouvelle société. Très vite, ils ont adopté la langue arabe, à côté de leurs langues traditionnelles, soit dans leur vie quotidienne, soit dans l’administration ecclésiastique, soit dans leurs liturgies. Ce passage n’a pas été une difficulté majeure, l’arabe étant une langue sémite bien proche de leur langue traditionnelle, puisque toutes les langues sémites se réfèrent toutes à une même souche.

2. La contribution à la formation de la culture arabo-musulmane : Une deuxième étape a été franchie, quand les chrétiens d’Orient ont pris une part très active à la formation de la culture arabo-musulmane, soit d’abord par les traductions, soit ensuite par la production. En effet, les chrétiens orientaux ont pris l’initiative de traduire en arabe le patrimoine hellénistique, ce qui a permis aux nouveaux arrivés d’entrer en interaction avec cette culture, ce qui a abouti petit à petit à la formation de la culture arabo-musulmane, qui est devenue la culture la plus importance de période de l’histoire. En plus des traductions, les chrétiens d’Orient ont été aussi les protagonistes d’une production culturelle dans tous les domaines (philosophie, médecine, astrologie, pharmacie et bien d’autres domaines). Les premiers Khalifs aussi ont recouru aux chrétiens pour la direction des grands centres culturels, comme Bait Al Hikma à Bagdad.

3. La formation d’une pensée chrétienne en langue arabe : En plus de tout ce qui précède, les chrétiens d’Orient on développé aussi une pensée chrétienne en arabe. Malheureusement cette pensée, qui couvre tous les domaines de la pensée religieuse chrétienne, est encore, pour sa grande majorité, en état de manuscrits (quelque 50.000 manuscrits d’après les spécialistes), qu’on commence, depuis quelques décennies à éditer et à étudier.

4. Les ombres d’une expérience : Comme on le voit, les zones de lumière de cette expérience ne manquent pas. Mais les zones d’ombre ne manquent pas aussi, comme en toute expérience historique. En effet, il y a eu certaines périodes de cette histoire qui ont connu des mesures discriminatoires à l’égard des chrétiens, dues surtout à l’humeur de certains gouvernants. C’est ainsi que les chrétiens devaient porter des habits spéciaux pour qu’ils soient reconnus, ne pas monter à cheval et beaucoup d’autres mesures de ce genre. Beaucoup de chrétiens aussi se sont convertis à l’islam, à cause de ces mesures et suite aussi aux taxes qu’ils devaient payer comme dhimmis. Les interventions étrangères aussi ne pouvaient que se répercuter sur les chrétiens locaux, comme les luttes des musulmans avec l’Empire byzantin et les croisades plus tard. Évidemment, toutes ces mesures ont formé une mémoire collective négative dans l’âme de ces chrétiens et a contribué à former en eux ce complexe de minorité dont ils arrivent difficilement à s’en dégager. Nous avons dit que la mémoire collective en Orient joue un très grand rôle dans la vie des diverses populations. Une vision de l’avenir ne peut éviter de mettre le doigt sur ces blessures pour les guérir, dans la vérité et dans la confiance.

C’est dans ce contexte de lumières, mais aussi d’ombres, que s’inscrit l’expérience palestinienne des relations islam-chrétiennes.

De tout ce qui précède, on peut conclure que le christianisme arabe est né, à cette époque, dans tous les pays du Moyen-Orient (Égypte, Palestine, Jordanie, Iraq, Syrie, Liban), suite à cette entreprise extraordinaire qu’est l’inculturation des chrétiens d’Orient dans la culture arabe. Évidemment, c’est une manière de dire que le christianisme arabe est né en cette période. En effet, il a existé bien avant et avant l’Islam lui-même, puisque des tribus chrétiennes arabes nous sont très bien connues dans l’histoire. Et ici, permettez-moi d’attirer votre attention à une académicienne tunisienne, le Dr. Salwa Belhaj Saleh-al ‘Ayeb, qui a étudié à fond ce christianisme arabe dans une thèse de doctorat, présentée à l’université tunisienne, et publiée dans la suite à Beyrouth, sous le titre المسيحية العربية وتطوراتها : من نشأتها إلى القرن الرابع الهجري/العاشر الميلادي (دار الطليعة-بيروت، 1997، 240 صفحة)

Mais, il faut dire qu’un changement fondamental s’est vérifié à cette période, dans ce sens que les chrétiens, dans leur ensemble, de souche arabe ou pas, se sont ralliés à cette nouvelle réalité pour former ce christianisme arabe dont nous parlons. Et quand le monde arabe est revenu de nouveau sur la scène de l’histoire avec la « Renaissance arabe » au dix-neuvième siècle, les chrétiens faisaient partie intégrante de ce monde en tant que chrétiens arabes, tout en ajoutant que la Palestine est la plus arabisée des régions arabes, un fait qui ne peut être oublié et qui ne peut qu’avoir sa répercussion sur les relations islamo-chrétiennes.

De l’expérience à la réflexion

Une expérience qui n’est pas soumise à la réflexion court le risque de se diluer et de disparaître. Ce qui est nouveau à l’époque moderne est que cette expérience des relations islamo-chrétiennes dans le monde arabe est sujette à la réflexion et à l’étude depuis plusieurs décennies déjà, soit de la part des chrétiens, soit aussi de la part de musulmans. On ne peut qu’y voir un signe de santé. C’est ainsi que des voies nouvelles peuvent être ouvertes à cette expérience, à partir de ses lumières, comme aussi de ses ombres. En effet, une expérience s’insère dans une dynamique permanente, entre passé, présent et avenir, sous peine de se scléroser pour devenir un sujet de discours officiels creux.

Cette réflexion a à son actif déjà plusieurs décennies et un peu partout dans le monde arabe, surtout dans les pays du Mashreq où la présence chrétienne est plus significative. Elle se vérifie aussi dans les pays du Maghreb, mais dans un autre conteste socioculturel et politique. Il n’y a pas lieu ici de s’étendre sur cette réalité. Je me contente de mentionner ce que se fait en Palestine, tout en mentionnant au préalable, deux initiatives d’une grande signification.

La première est la Lettre Pastorale des Patriarches catholiques d’Orient. En effet, en 1990, a été fondé un conseil sous le nom de Conseil des Patriarches catholiques d’Orient, qui rassemble sept patriarches. Ils se réunissent une fois par an pour discuter des problèmes des chrétiens du monde arabe. Ils ont pris l’habitude de publier une lettre pastorale commune sur ces divers sujets. Or, dans l’une de leurs réunions, en 1993, les relations islamo-chrétiennes ont été un sujet d’étude et de réflexion, suite à laquelle une lettre pastorale a été publiée sous le titre Ensemble devant Dieu pour le bien de la personne et de la société. La coexistence entre musulmans et chrétiens dans le monde arabe (1994).La réflexion de cette lettre se situe entre l’expérience du passé, les défis du présent et les attentes de l’avenir. Il me semble que cette lettre est à lire, même si nous ne pouvons pas nous y attarder maintenant.

La deuxième est une initiative du groupe appelé groupe arabe du dialogue islamo-chrétien, qui rassemble un ensemble assez large de personnalités chrétiennes et musulmanes d’un peu de partout du monde arabe. Ils ont publié un document sous le titre le dialogue et le vivre ensemble. Un pacte islam-chrétien arabe, qui mérite d’être cité. Pour ce qui est de la Palestine, cette réflexion est l’apanage d’un certain nombre de centres :
- Le centre Al-Liqa : Ce centre a été fondé en 1982 par un groupe de chrétiens et de musulmans palestiniens. Son nom est déjà significatif, puisque le mot Liqa veut dire rencontre. Ce centre organise, chaque année, une conférence publique de trois jours où prennent part des chrétiens et des musulmans autour d’un sujet qui intéresse d’une manière ou d’une autre les relations islamo-chrétiennes en Palestine. Il est déjà à sa vingtième édition et les Actes de ces conférences sont régulièrement publiés. Ce centre vient de fêter ses 25 ans d’existence. Ce centre publie aussi une revue de quatre numéros par ans sous le même nom, qui s’occupe aussi des relations islam-chrétiennes.
- Le centre Sabeel : Ce centre essaie de promouvoir une théologie palestinienne de libération. Même si ce centre n’est pas directement impliqué dans les relations islamo-chrétiennes, mais il organise, lui aussi, des rencontres islamo-chrétiennes, autour de sujets commun, concernant surtout la justice et la paix en Palestine.
- Le Forum International : Situé à Bethléem, la caractéristique de ce centre est qu’il essaie de promouvoir les relations islamo-chrétiennes à partir d’activités artistiques communes (art plastique, folklore, artisanat…).
- Passia : Passia (Palestinian Academic Society for the Study of International Affairs الجمعية الفلسطينية الأكاديمية للشؤون الدولية – القدس est une institution prestigieuse à Jérusalem, dont le directeur est le Docteur Mahdi Abd el Hadi, une personnalité palestinienne importante. Entre autres, ce centre organise des rencontres interreligieuses pour réfléchir ensemble sur le patrimoine religieux commun aux trois religions monothéistes.

Je me contente de l’énumération de ces centres de réflexion et d’action, visant à développer l’expérience palestinienne des relations islamo-chrétiennes. On ne peut évidemment s’y étendre davantage.

Défis actuels

Entre l’expérience de mon enfance dans le domaine des relations islamo-chrétiennes et aujourd’hui, beaucoup d’eau est passé sous le pont. Une expérience s’inscrit toujours dans une dynamique permanente, où les nouveautés et les défis ne manquent pas. Je me contente de passer en revue quelques uns de ces défis, qui dépassent l’espace palestinien, mais qui se vérifient aussi dans la société palestinienne d’une manière ou d’une autre ou ont leurs répercussions sur cette société. Ces défis ne peuvent qu’avoir, d’une manière directe ou indirecte, une influence sur les relations islamo-chrétiennes. J’en mentionne brièvement quelques unes :

- L’instabilité : Une des caractéristiques des sociétés du Moyen-Orient aujourd’hui est leur instabilité dans tous les domaines : politique, économique, culturel, religieux, social… Dans une telle situation, il n’est pas rare de se trouver dans une sorte d’exaspération qui ne favorise pas la réflexion objective et calme sur tous les problèmes dont souffrent nos sociétés, dont les relations islamo-chrétiennes. Dans une telle atmosphère d’instabilité, les sociétés deviennent fragiles et exposées à toutes les manipulations. Elles deviennent facilement un terroir fertile pour les extrémismes de toutes sortes, dont l’extrémisme religieux. En Palestine, cette instabilité est encore plus aigue à cause de l’occupation israélienne. Il faut dire aussi que les débuts de l’Autorité Palestinienne n’ont pas été toujours très heureux : la corruption, la faiblesse de l’autorité légale et judiciaire. Tout cela fait que chacun essaie d’appliquer sa propre loi, ce qui crée beaucoup de problèmes à l’intérieur de la société palestinienne. Dans le domaine des relations islamo-chrétiennes, il n’est pas rare de se trouver en face d’atteintes aux droits des chrétiens palestiniens, considérés comme une réalité faible. C’est ainsi qu’on a porté atteinte à certaines propriétés de citoyens chrétiens, surtout dans la région de Bethléem, qui ont mis mal à l’aise les chrétiens.
- Le problème palestinien : Il faut dire que le problème palestinien est au cœur de tout ce qui se passe dans notre région. Nous ne dirons jamais assez combien ce problème est en train d’envenimer toutes les relations interreligieuses dans le monde, en développant chez tous les partis intéressés un extrémisme, qui n’aide pas à avoir des relations fructueuses entre les diverses religions. En Palestine, le problème palestinien a eu, par contre, l’effet contraire, puisqu’il a consolidé pour les relations islamo-chrétiennes en Palestine, pour les raisons que nous avons mentionnées plus haut. Mais il est certain aussi que l’islamisation progressive de la lutte palestinienne pose des questions à la population chrétienne.
- Le confessionnalisme : Le mot arabe est bien connu : la Ta’fiah. Le sentiment religieux étant très fort et très profond dans les sociétés orientales, il est facile que l’affiliation religieuse ou confessionnelle se transforme en confessionnalisme, qui prend de plus en plus de place dans les sociétés arabes. Il n’y a qu’avoir, à titre d’exemple, ce qui se passe actuellement en Iraq. En Palestine, ce problème est beaucoup moins aigu que dans d’autres sociétés arabes, pour les mêmes raisons déjà exposées. Mais la réalité existe, surtout dans la situation d’instabilité que nous vivons. C’est dans une telle atmosphère il suffit qu’il y ait un petit problème, de soi neutre, entre un chrétien et un musulman pour que ce problème prenne très vite une dimension confessionnelle qui déstabilise la société.
- L’Islam politique ou idéologique : Comme on le sait, depuis les années soixante-dix, l’islam politique ou idéologique a pris de l’envergure. Ce n’est pas le lieu ici d’analyser ce phénomène dans la diversité de ses tendances et de ses orientations. En Palestine aussi, ce phénomène se vérifie, mais il n’a jamais eu une note antichrétienne. Bien au contraire dirais-je. Mais les chrétiens se posent beaucoup de questions en face de ce phénomène : Quel est notre place dans la société dans une telle situation ? Allons-nous vers le statut de Dhimmis qui, dans le passé, a certainement assuré aux chrétiens une certaine protection, mais qui aujourd’hui ne met pas les chrétiens à l’aise, car ils veulent être considérés comme des citoyens à part entière et non de simples dhimmis dépendant de la protection des autres. Il faut dire que cette question est débattue dans le monde musulman dans un contexte historique qui n’est plus le même que dans les siècles passés, ce qui ouvre la voie à l’Ijtihat dans les milieux intellectuels musulmans. Il suffit de rappeler le livre de Fihmi Hweidi, dont le titre est révélateur : Citoyens et non dhimmis.

Je me contente de ces défis pour arriver à la conclusion.

Conclusion

Comme conclusion, j’aime bien me référer à quelques textes qui situent les relations islamo-chrétiennes au Moyen-Orient dans leur vrai contexte. Le premier est tiré de la deuxième Lettre Pastorale des Patriarches catholique d’Orient, intitulée La présence chrétienne en Orient, mission et témoignage et qui dit : « Les chrétiens d’Orient sont une partie inséparable de l’identité culturelle des musulmans. De même, les Musulmans en Orient sont une partie inséparable de l’identité culturelle des chrétiens », pour conclure en ces paroles : « De ce fait, nous sommes responsables les uns des autres devant Dieu et l’histoire » (n. 48).

L’autre texte est pris de la troisième Lettre Pastorale, intitulée Ensemble devant Dieu pour le bien de la personne et de la société. La coexistence entre musulmans et chrétiens dans le monde arabe, qui dit sous le titre de Solidarité spirituelle, dont je m’excuse de la longueur : La solidarité spirituelle est l’un des meilleurs moyens pour consolider les relations entre musulmans et chrétiens et parvenir ainsi aux meilleurs types de coexistence. La solidarité spirituelle signifie que chacun, musulman et chrétien, porte devant Dieu les soucis de son frère, ses souffrances, ses espérances et ses souhaits.

Elle est, en premier lieu, une prière commune devant Dieu, pour soi-même et pour l’autre. Devant Dieu nous ne pouvons pas être seuls. Nous portons, devant Lui, les sentiments et les soucis de nos frères, différents de nous, comme nous portons nos propres sentiments et nos propres soucis. Nous L’invoquerons pour eux comme pour nous-mêmes. Car si nous voulons nous mettre devant la présence divine, Dieu veut que nous nous présentions devant Lui avec tous nos frères, ceux qui croient comme nous et ceux qui croient différemment…

Deuxièmement, elle consiste à assumer ensemble la même responsabilité devant Dieu, surtout celle de la coexistence. C’est Dieu qui nous a appelés et qui a voulu que nous soyons ensemble et que nous construisions ensemble une seule patrie. Et, dans cette construction commune, il nous a rendus responsables les uns des autres. C’est pourquoi, la présence d’autrui est la voix de Dieu dans notre vie. Nos relations avec eux deviennent ainsi une partie essentielle de notre identité spirituelle… Selon l’esprit de la solidarité spirituelle, la coexistence entre chrétiens et musulmans n’est pas une coexistence parallèle, côte à côte, irénique, sans communication, rencontre ou échange, et sans heurt ou dialogue. Elle doit comporter au contraire une rencontre intime dans la foi en Dieu Un, dans l’espérance qui repose sur sa grâce efficiente et dans l’amour de Dieu et des autres. La solidarité spirituelle purifie les relations au niveau de la vie quotidienne et les fortifie. Chacun se met à la place de l’autre ; avec lui, en présence de Dieu, dans une attitude de soumission et de conversion, il vit les mêmes difficultés, les mêmes défis et les mêmes espoirs ou vœux qu’il voudrait réaliser » (n. 44).

Je ne pense pas mieux conclure. Merci.

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