Mar 232012
 

Regard sur le colloque : Figures et lieux de la sainteté en christianisme et en islam

 

Article de Fady Noun (GRIC Beyrouth) sur le colloque organisé par la Chaire Unesco d’études comparées des religions de l’Université Saint-Joseph (USJ), Beyrouth, sous la présidence de M. André Vauchez, de l’Institut de France, Professeur émérite à l’Université Paris X Nanterre

 

La sainteté comme lieu de rencontre entre le Christianisme et l’Islam

Organisé par la Chaire Unesco d’études comparées des religions de l’Université Saint-Joseph, un colloque sous la direction du Pr André Vauchez, de l’Institut de France, s’est déroulé à Beyrouth du 17 au 19 octobre autour du thème « Figures et lieux de la sainteté en christianisme et en islam ». Le colloque a porté sur la sainteté comparée en Islam et en Christianisme, ou encore sur la sainteté comme lieu de rencontre entre le christianisme et l’islam. Il a permis de mettre en évidence, à travers les interventions du Pr Vauchez, de Nelly Amri, de l’Université de Tunis, de Sylvie Barnay, spécialiste des questions mariales, et d’autres, la tendance historique à un retour aux sources toutes les fois que la religion se fige dans une forme invariable. Ainsi, le Pr Vauchez montre comment, de « l’imitation » pour ainsi dire mécanique du Christ, on passe avec saint François à une « actualisation » ou encore une « innovation » de l’Evangile, avec l’extraordinaire renouveau de l’Eglise que l’Ordre de saint François va produire. Illustrant ce rayonnement de la sainteté inséparable du dialogue interreligieux, le Pr Vauchez rappellera que c’est à Assise, et non à Rome, que Jean-Paul II organisa, en 1986, la journée universelle de prière regroupant des représentants de toutes les grandes religions du monde. Curieusement, Nelly Amri, professeur d’Université à Tunis, mettra en évidence un phénomène similaire dans le Maghreb arabe, à peu près à la même époque, c’est-à-dire le 13e siècle, où la figure du Prophète et l’imitation de son exemple redonnent un nouveau souffle aux confréries soufies, face à l’orthodoxie figée de la religion officielle. C’est d’ailleurs de cette époque que date l’instauration de la fête du « Maouled », la naissance du Prophète. Christian Décobert évoquera le grand mouvement de redécouverte du soufisme qui se manifeste en Egypte, où de nombreux intellectuels marxistes « se mettent » au soufisme, au grand dam des mouvements salafistes. Cette évolution est très justement décrite par le Pr Vauchez comme un passage de la « chair », au sens spécifique que revêt ce terme dans le langage religieux, où il désigne tout autre chose que le corps physique, à l’esprit, ou encore comme une intériorisation de la foi qui lui permet de retrouver un nouveau souffle. Le Pr Vauchez parlera aussi de la mutation que subit la typologie de la sainteté, à partir du XIVe siècle, les vertus étant alors remises à l’honneur, face aux « prodiges » et « miracles » par lesquels le saint était accrédité dans l’esprit de la population ; ceci reflète aussi, à sa manière, un processus de spiritualisation de la religion. *** Le colloque s’est achevé sur une admirable définition de la sainteté par le Pr André Vauchez. Au-delà des critiques que l’on peut adresser à la religiosité populaire, il faut reconnaître la sainteté comme « pouvoir des faibles », en écho aux Béatitudes et au Magnificat, a dit l’historien. « L’intérêt de la sainteté, précisait-il, est de rappeler au croyant que Dieu est libre de se révéler comme il veut, où il veut ». De la sorte, la recherche de la sainteté se fait comme « au-delà » des religions et des pesanteurs sociologiques qui, inévitablement, les marquent. Au préalable, A. Vauchez avait pris soin de mettre en garde contre tout « concordisme artificiel », tout syncrétisme qui réduirait les deux religions à un « dénominateur commun » aussi faux qu’appauvrissant. La conclusion du Pr Vauchez était le point d’orgue d’un débat passionnant sur la sainteté comme « lieu de rencontre » du christianisme et de l’islam auquel ont pris part, sous la direction du P. Samir Khalil s.j., directeur du Centre d’études et de recherche arabes chrétiennes de l’Université Saint-Joseph, le Père Maurice Borrmans, ancien professeur de l’Institut pontifical d’études arabes et islamiques à Rome et cheikh Mohammed Nokkari, directeur général de Dar el-Fatwa, l’instance religieuse suprême de la communauté sunnite au Liban. Tout comme il y a plusieurs étapes vers l’union mystique, dans le christianisme, il y a plusieurs islams, a dit le P. Borrmans, citant l’islam de la charia, l’islam de la sagesse, la « hikmah », et l’islam de l’union , du « tasawwuf ». Et d’ajouter qu’au regard de ce que nous devons être, « nous sommes tous des sous-développés spirituels ». « Qui a lu Ghazali, qui a lu Augustin ou Chrysostome ? », a poursuivi le P. Borrmans, qui considère que « plus que jamais, le chrétien est requis d’être sensible aux semences du Verbe » présentes dans les autres religions. Prenant le relais de ces considérations, cheikh Mohammed Nokkari, propose, pour sa part l’institution d’une fête mariale commune aux deux religions chrétienne et musulmane. Pour cheikh Nokkari, il n’y aucune objection dogmatique, de la part de l’Islam, que cette fête soit celle de l’Immaculée conception (8 décembre), dans la mesure où, selon lui, ce dogme figure dans le Coran bien avant qu’il n’ait été défini par l’Eglise catholique. Le dignitaire sunnite soulignera par ailleurs ce que le grand orientaliste Louis Massignon doit à la prière des musulmans et comment il ira jusqu’à souhaiter que l’Eglise canonise le grand mystique musulman Al-Hallaj ( Xe siècle).

Fady Noun