Fév 252013
 

 

 

Jacques, Père Jacques, tu as été, pour moi et pour tant d’autres, une sacrée référence. Ton chemin ici bas a pris fin. Mais tu es là profondément en nous.

 

Un homme d’envergure comme toi, y en a-t-il beaucoup ? Tu as été un chercheur exigeant, travailleur et méticuleux. Et pourtant, en même temps, un proche. Souvent en vadrouille, tu étais pèlerin, toujours disposé à rendre visite, ici et ailleurs. Un homme de rencontre.  Tu prenais ta place mais pas toute la place. Car tu étais d’abord un homme d’écoute, écoute profonde. Tu étais attentif à tout ce qui est naissant. Tu étais vigilant au climat des échanges car tu avais le souci du respect de chacun. Tu savais envoyer X ou Y à ta place ou avec toi dans telle ou telle rencontre internationale. Tu étais toujours disponible à lire un article en voie de publication ou avant colloque, avec attention et bienveillance, à qui te le demandait. Car il y avait en toi de l’éducateur, celui qui a goût à faire grandir la pensée ou à accompagner l’apprenti, dans sa maturation, discrètement, délicatement (tu pesais tes mots) et avec compétence. Tu étais un marcheur, de haute montagne, habitué aux grandes exigences. Tu étais aussi (d’abord ?) un homme de contemplation et un chercheur de Dieu.

Ces différentes facettes en toi étaient devenues visibles car arrivées à maturité. Fruits de ton engagement, dans la fidélité et la durée. «  On a beaucoup d’amateurs » disais-tu. Tu n’étais pas un amateur ….

 

De ce que je sais de ton parcours, je voudrais témoigner sur deux points que je garderai de toi comme essentiels. Le premier concerne ton rapport à l’autre, à l’autre dans sa différence. La différence chez l’autre, de l’autre, tu la revendiquais comme une richesse, une chance, pour toi et pour chacun. Si on savait s’y prendre, si on savait la prendre correctement, en profondeur. Au moment où je t’ai connu, dans les années 90, lorsque tu m’as proposé de rentrer dans le GRIC, cela semblait « comme naturel » chez toi. Mais tu avais la soixantaine et c’était sans doute là, déjà, le fruit de tout un chemin. Le tien. Je pense à cette revue dans laquelle tu as beaucoup écrit et dont je reprends le titre « Chemins de dialogue ». Ta vie, je pense, il faut la comprendre comme un chemin où tu as laissé grandir en toi l’une des voûtes de ta vie : ton engagement dans le dialogue avec l’autre différent. Le sommet de ton chemin aura été de le vivre à Beni Mellal, à 67 ans, dans un nouveau projet, en quasi solitaire, dans un environnement pas vraiment facile. Marcheur en haute montagne tu étais et tu avais la foi pour escalader les sommets difficiles. Bravo, Jacques, et merci pour cette vie engagée.

Oui, ta vie a été un long chemin, faite d’étapes où tu as su faire grandir ta foi dans le dialogue, ta sérénité face aux différences. Ton regard s’est aiguisé, ton cœur est devenu grand, ton pied est devenu assuré. « Nous avons besoin de l’autre pour nous convertir ». Tu reprenais à ton compte les paroles de Michel de Certeau, l’une de tes références, auteur, notamment, d’un livre intitulé « L’étranger ou l’union dans la différence »,

Tout un chemin de vie. Tu en as vu un signe dès l’enfance. A l’âge mûr, tu pouvais te dire, nous dire, que la différence marquée entre les convictions religieuses de ta mère qui était « profondément croyante, catholique, traditionnelle, mais très profondément spirituelle » et celles de ton père que tu disais “plutôt sceptique au plan religieux”[1], eh bien, tu pouvais dire que ce fut: « une chance, car j’ai été amené à me poser des questions ». « C’est cette différence que j’ai éprouvé dès le début qui a stimulé ma réflexion, qui m’a obligé à avoir une foi personnelle, et, dans ce cadre-là, en pleine liberté, je pense, j’ai engagé ma vie sur des valeurs religieuses » ce que tu diras sur les antennes de la RTM, dans un entretien avec ton ami Abdelmajid Benjelloun[2]. Tu me disais que ce foyer premier de ton enfance t’a préparé, finalement, à être très à l’aise dans un milieu chrétien mais aussi très à l’aise dans un milieu non chrétien.

Tu n’as pas choisi de venir au Maroc pour dialoguer avec les musulmans. Non, tu as été envoyé à 33 ans, au Maroc pour être aumônier de la Paroisse universitaire. Auprès des coopérants, avec le Père Jean d’Alès. Pour tout le Maroc, Tanger compris. Deux nuits par semaine à Rabat et tout le reste, tu tournais dans le Maroc. Des enseignants (8 000 enseignants étrangers à l’époque), des médecins, chrétiens, dans l’enseignement et la santé publics marocains. Tous ces jeunes cadres étaient arrivés peu préparés à vivre au Maroc et dans un monde musulman. Ils n’étaient pas ou si peu encadrés et tu avais été envoyé au Maroc pour eux. Tu voyageais déjà, avec, dans ta valise, plein de bouquins à laisser à l’un, à l’autre.

Sans le savoir, tu faisais tes premiers pas dans ce qui allait advenir, ce qui serait ta vocation : engager tes connaissances intellectuelles et tes compétences humaines au service de la formation, intellectuelle et humaine, d’hommes et de femmes, tous (déjà) si différents. Des Français mais aussi tant d’autres nationalités européennes. Des catholiques, des protestants aussi, et même des non chrétiens. 1967, date de ton arrivée au Maroc, juste après Vatican II, commençaient les tout premiers pas de l’œcuménisme, les premiers pas du dialogue entrecatholiques, protestants, et autres branches du christianisme. Ce temps fut pour toi un temps de préparation. Tu disais : « Du côté de la tradition chrétienne, il y a depuis près d’un siècle un effort sérieux au niveau du dialogue entre chrétiens et c’est, pour moi, une des conditions et aussi une préparation pour le dialogue avec d’autres religions. …. »[3]. Tu ajoutais souvent : « pas de dialogue ‘ad extra’ s’il n’y a d’abord un dialogue ‘ad intra’ ».

La suite viendra aussi de l’une de tes intuitions. Tu t’imposes (tu choisis) une règle de vie: ne pas vivre de réunion avec les chrétiens du Maroc sans consacrer un mi temps à écouter des Marocains. Tu organises des journées, ici ou là, à Béni Mellal, à Fès, ailleurs, pour écouter, et faire écouter aux jeunes qui te sont confiés de «  très grands professeurs et intellectuels » que tu allais découvrir : notamment Mohamed.T. Benjelloun (premier agrégé marocain d’arabe et qui deviendra, plus tard, cofondateur avec toi du GRIC-Maroc), mais aussi Aziz Belal et tant d’autres. Aziz Belal te dira « Pour une fois que des Français demandent à des Marocains de parler. Je tiens à vous en remercier ». C’était les années 70. Avant le projet de La Source. « Ecouter, un lieu d’humilité », diras-tu.

Alors, je finirai ce point par cela : on associe souvent à Jacques le terme de dialogue[4]et même celui de dialogue interreligieux. Mais il me semble que ce qui te caractérise le plus est cette attitude duale que tu as creusée dans ta vie, entre rencontre et écoute. Je te cite : «  La présence de l’autre, d’une autre tradition religieuse, est stimulante ». « Pour moi, le dialogue – je n’aime pas beaucoup le mot de dialogue qui met la parole en premier – pour moi, le dialogue, c’est d’abord l’écoute, écouter l’autre de l’intérieur ».[5] Ecoute et dialogue existentiel, de la vie, des idées, spirituel. « Ca nous engage beaucoup plus » me disais-tu. « Parce que ça te fait bouger ».

Plus tard, lors de la dernière étape de ta vie, à Béni Mellal, même si tu avais privilégié depuis les années 80, le monde des Marocains – car tu n’aimais pas te disperser- tu as cependant ouvert ton écoute à une autre altérité : celle de la petite communauté chrétienne composée surtout des jeunes, en formation, étudiants et subsahariens. Oui, tu as été un homme d’écoute, à l’écoute de ce qui fait sens pour l’homme/humain.

Quant au dialogue interreligieux, tu t’y engageais avec prudence car tu savais combien « il est difficile d’aborder ensemble les textes religieux». Si tu acceptais de le faire dans le cadre du GRIC, c’est parce qu’il y a dans le GRIC une éthique du dialogue, en lien avec des valeurs qui sont inscrites dans la charte du GRIC et qui sont partagées par les chercheurs qui s’y engagent, chacun étant là à titre personnel, sans mandat d’aucune hiérarchie religieuse ou politique mais fidèle à sa foi et ouvert à l’autre.

Tu acceptais d’entrer dans le « dialogue entre croyants qui se respectent et se connaissent » et ce fut le cas avec ton ami Abdelmajid Benjelloun[6].

J’ajouterai que, dès ton arrivée au Maroc, tu as privilégié et consacré ton énergie à favoriser les rencontres, l’écoute et les échanges par le biais de la culture, « lieu où on peut se retrouver et partager beaucoup ». « Privilégier de dialoguer avec les musulmans dans la culture », sans en exclure la religion qui en est l’un des piliers. « Approcher l’islam à travers les romans maghrébins ». Importance pour toi des livres. Et de la bibliothèque, comme lieu de rencontre. 

 

Le 2ème point que je garderai de toi comme essentiel, il sera plus bref, à l’image de ta pudeur sur ce point même. Tu semblais infatigable. Mais c’est parce qu’il y avait des lieux, des temps, que tu préservais et qui s’appelaient « Silence ». Pour retrouver La Source au profond de soi, dans la lecture ou dans la prière. Car tu es un homme de contemplation : un chercheur de Dieu, disposé d’abord à Sa rencontre, là aussi écoute profonde.

Je garde en moi une de tes paroles : Jésus écoute et interroge. Il posait des questions à l’autre pour qu’il donne le sens de sa vie. Il a parlé avec autorité parce qu’il a écouté ». C’est en méditant la rencontre du Christ, par exemple avec la Samaritaine, que l’on peut apprendre du Christ comment écouter.

Ce qui fait ta force et aussi ce qui explique que tu as creusé un sillage et que tu es resté dans ce sillage qui devait être le tien, c’est que tu es exigeant sur le sens à donner à ta vie et que tu as su te préserver des temps de discernement, sous le regard de Dieu, car tu es aussi (d’abord) un homme de contemplation. Ta vie, si je me limite à celle au Maroc, s’est faite par étapes non pas séparées mais liées par un fil rouge, conducteur. Entre ces étapes, tu t’es pris des temps de coupure, temps de retraite, d’union à l’Autre au plus profond du silence, pour t’assurer de la suite de ton chemin.

1967 : Rabat/ Maroc. 6-7 ans, avec les coopérants.

1973-74 : tu pars à Goulmima, pour 8 mois, une prise de distance, avec Rabat et le monde des intellectuels, alors même qu’il t’est demandé d’accepter la charge de Vicaire Général

Charge que tu prendras en 1974 : Rabat, pour 6-7 ans.

En 1980, tu démissionnes en vue de créer La Source. Mais, avant, tu prends une année sabbatique (1980-1981) et pars un an pour un voyage d’étude à travers les pays musulmans, en passant aussi (séjour d’une semaine) à l’ermitage de l’Assekrem, ermitage de Charles de Foucauld, dans le sud de l’Algérie.

1981 : Rabat, à La Source, pour 19 ans. Et aussi, de 1995 à 2000, tu seras Vicaire Général du Père Hubert Michon, évêque de Rabat, avec qui tu auras un lien très fort. Mais, vers la fin de ce temps d’engagement, en été 1998, tu repars, cette fois pour 40 jours, dans l’ermitage de l’Assekrem[7].

En 2000, tu prends une année de réflexion, passée surtout à Fès, avant de t’engager dans cette proposition de l’un de tes amis : ouvrir un Centre culturel dans une zone démunie du Maroc. Tu pensais déjà à Béni-Mellal.

Fin 2001, tu t’installais à Béni-Mellal. Et ce sera pour 11 ans.

 

Nous aurions espéré t’accompagner lors de tes dernières semaines. Tu as quitté le Maroc le lendemain du week-end de l’Aid el Kebir, avec ta sœur, pour une prise en charge médicale, et tu nous disais que c’était un aller sans doute sans retour. Lucide, jusqu’au bout. Nous aurions aimé que tu nous reviennes de ce dernier séjour à Lyon. Nous aurions aimé aussi que tu reposes en terre marocaine, qui est la tienne,  comme tu l’avais d’ailleurs souhaité. Mais, là encore, lorsque tu as compris que la fin était proche, tu as dit de faire dans la simplicité. Choix sans doute déchirant pour toi. Mais qui est à ton image : aller à l’essentiel. Tu as été inhumé à Lyon. Notre cœur souhaite maintenant – et il semble que cela est aussi l’un de tes souhaits- qu’une croix soit mise prochainement dans un cimetière chrétien du Maroc, de Beni Mellal ou de Rabat. En trace de toi et de ta vie donnée. Ici.

 

Je te renverrai bien, Jacques, comme en écho, ces paroles que tu nous as fait transmettre par le mail de Vincent Feroldi, dernières paroles que tu lui as demandé de transmettre à tes amis du Maroc, « A Dieu et merci pour tout ce que nous avons vécu ensemble ».

Merci aussi pour tout ce que tu as laissé grandir en toi, pour ce que tu as réveillé et ce que tu as laissé en nous, en chacun de nous.

  1. [1] Les phrases en italiques sont toutes de Jacques Levrat. Ici, p. 102, dans Approches, Al Asas, 1999. La plupart des citations pour lesquelles je n’ai pas donné de précisions sur la source sont extraites d’un entretien que j’ai eu avec lui, en présence de François Devalière, lors d’un WE passé chez lui à Béni Mellal, le 9-10 juin 2007.
  2. [2]Approches, Al Asas, 1999, p. 101-113.
  3. [3] Op. Cit. p. 109.
  4. [4] Du dialogue. 1ère édition, 1993, Horizon méditerranéens, Casablanca ;2ème version, 2003, version allégée, La force du dialogue, éditions MARSAM, Rabat ; 3ème édition : Dynamique de la rencontre, une approche anthropologique du dialogue, L’Harmattan, 1999
  5. [5] Op. Cit. p. 108.
  6. [6]             Dialogue entre croyants, échanges épistolaires, entre Jacques et Abdelmajid Benjelloun. L’Harmattan, 2009.
  7. [7] Op. Cit. p. 94-98.

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