Juin 242013
 

Etienne (appelons-le par son prénom : il n’aimait pas les titres !) vient de nous quitter subitement, suite à une intervention chirurgicale.  Il n’est pas facile de relater en une page ce que furent sa vie et sa personnalité : l’une et l’autre ont été tellement riches ! Après avoir évoqué les principales étapes de son parcours, je rappellerai la part qu’il a prise dans le dialogue islamo-chrétien, entre autres dans le cadre du GRIC de Tunis.

            Avant de rejoindre la Société des Pères Blancs, en 1962, à l’âge de 26 ans, Etienne avait été élève de l’Ecole Polytechnique de Paris, perpétuant ainsi une tradition familiale où l’on était, disait-il, « ingénieur des Ponts et Chaussées de père en fils », ajoutant qu’il s’était senti très vite appelé plutôt « à construire des ponts entre les hommes ». Cette formule résume assez bien la vie, les préoccupations et les engagements successifs d’Etienne.

            Ordonné prêtre dans la cathédrale Notre-Dame de Paris en 1966, il consacra alors trois années à l’étude intensive de l’arabe, avant d’être appelé à mettre en œuvre ses connaissances de polytechnicien en Tunisie, au sein de la STEG (Soc. Tunisienne d’Electricité et de Gaz). Une première expérience qui devait être suivie de beaucoup d’autres, car il ne se sentait pas fait pour rester longtemps enfermé dans un projet. Au bout de trois ans, nous le retrouvons en effet à Sanaa, au Yémen, un pays qui commençait alors tout juste à s’ouvrir à la modernité. Il y travaillera à la création d’un centre de formation de techniciens en électricité. Sept ans plus tard (1980), le voilà à Rome, professeur au Pontificio Istituto di Studi Arabi (PISAI), là même où il avait commencé l’étude de l’arabe. En 1986, il est élu Supérieur général de la Société des Pères Blancs, une fonction qui lui donnera l’occasion de visiter les communautés disséminées dans 25 pays différents.

            A la fin de son mandat, Etienne retrouve la Tunisie et de fidèles amitiés vieilles de vingt ans. Mais ce sera pour peu de temps encore car, au bout de deux ans (1994), il est rappelé à Rome pour diriger le PISAI. Il retrouvera l’Afrique, successivement en Tanzanie (île de Pemba, 2000-2002) et au Soudan (Khartoum, 2002-2005). Puis, nouveau séjour au PISAI de Rome, cette fois comme directeur des études (2006-2008), et finalement ce sera Marseille, où s’achèvera son existence quelque peu nomade.

            « Construire des ponts entre les hommes », Etienne a poursuivi cet idéal de sa vie partout où il est passé, que ce soit à Tunis, à Sanaa, à Pemba, à Khartoum ou à Marseille. Il l’a cherché tout particulièrement dans les relations qu’il a nouées avec les musulmans. Voici par exemple ce qu’il écrivait à propos de son séjour au Yémen. « Pour illustrer le sens de notre présence au Yémen, c’était bien l’image d’un pont qui me venait à l’esprit : essayer de construire un pont entre la petite communauté chrétienne fort « catholique » par sa diversité, et la population yéménite qui avait encore peu l’expérience des étrangers. Eveiller les paroissiens aux valeurs spirituelles de l’islam, donner des cours d’arabe yéménite et d’initiation à la culture locale aux diverses organisations de volontaires, et à l’inverse faire comprendre aux Yéménites que l’Occident était un peu plus que la société de consommation… Je dois dire que mes diverses casquettes de prêtre, ingénieur et artisan islamologue s’harmonisaient bien ».

            Etienne n’a pas été un théoricien du dialogue islamo-chrétien, même si ses réflexions sur le sujet étaient toujours pertinentes et éclairantes. Sa contribution au dialogue se situait dans un autre registre : celui de la relation personnelle. Ses qualités humaines, son sourire lumineux et un humour franc et sans arrière-pensée, avaient la capacité de désarmer le contradicteur le plus retors et de désamorcer les tensions. Il fut membre du GRIC de Tunis de 1992 à 1994 et, à ce titre, il participa à l’élaboration du thème sur le péché, pour lequel il fut chargé d’établir une synthèse des travaux des groupes. Au cours de ces dernières années, dans la petite communauté des Pères Blancs de Marseille, il fut tout naturellement chargé des relations avec les musulmans. Avec d’autres, il eut le souci constant d’établir ces fameux « ponts » entre des communautés trop souvent sollicitées par les extrémismes de tout bord. Récemment encore, il parlait avec enthousiasme du climat de confiance qui s’instaurait au sein d’un groupe de rencontre entre imams et prêtres.

            Les souvenirs que j’aime conserver d’Etienne, c’est sa simplicité de vie matérielle et spirituelle et sa liberté. « Nomade », il le fut au sens noble du terme. Il « voyageait léger » (selon son expression), ce qui lui évitait, dans les aéroports, de longues attentes pour récupérer les gros bagages. Quand il commençait une nouvelle expérience, il savait que ce serait pour un temps limité. Il était l’homme des « tâches initiales », laissant à d’autres le soin de les continuer. Il ne s’agissait pas chez lui d’instabilité, car il ne sollicitait pas de nouvelles affectations, mais quand elles lui étaient proposées, il y voyait un appel et il était suffisamment libre pour y répondre vite et avec générosité. Maintenant qu’il a posé son sac de voyage, ses nombreux amis peuvent être sûrs qu’il n’oubliera pas ceux qui poursuivent la route.

Tunis, 24 juin 2013                                                                                                   André FERRE

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