Sep 262013
 


Dans un livre consacré au Judaïsme et à l’islam dans le face à face avec le protestantisme, Mohamed Arkoun conclut à une méconnaissance générale, et à une absence d’intérêt des réformateurs à l’égard de l’Islam et sur Calvin, en particulier, il déclare :

« Jean Calvin (1509-1564) n’est ni mieux informé ni mieux attentionné à l’égard des musulmans, malgré l’alliance de François I er avec le Soliman le Magnifique. A la différence de Luther, il se désintéresse de la parution du Coran en latin »[1]. Ce jugement est probablement vrai en ce qui concerne l’Institution de la religion chrétienne, où Calvin n’aborde qu’à de très rares occasions la question de l’Islam, mais quand on lit  les sermons sur le livre de la Genèse, on s’aperçoit que  contrairement à l’affirmation  d’Arkoun, Calvin s’intéresse à l’Islam et évoque l’Islam à de nombreuses reprises. Comment peut –on expliquer que Calvin qui a gardé le silence sur l’Islam dans son ouvrage majeur qu’est l’Institution de la religion chrétienne, les sermons sur le livre de la Genèse pour en parler?  Il s’agit pour nous de savoir ce que représente l’Islam pour Calvin, dans un contexte marqué par de nombreuses guerres d’une part entre les puissances musulmanes tel que l’empire ottoman et les puissances chrétiennes tel que l’empire espagnol, et d’autre part de nombreuses guerres au sein même du Christianisme, entre la Réforme et la Contre -Réforme? Et quel usage fait -il du thème de l’Islam dans son commentaire de la Bible ? Mais d’abord rappelons le contexte.

 I. Le contexte historique :

I.1 L’islam conquérant :

Il faut  d’abord rappeler que contexte politique qui a vu émerger la Réforme en Europe au début du seizième siècle est marqué par l’affrontement entre deux grandes puissances. Nous avons d’un côté l’empire espagnol de Charles -Quint qui se présente clairement comme le défenseur de l’Eglise catholique et romaine aussi bien contre les hérésies internes comme la Réforme luthérienne et calvinienne que contre les menaces externes. Et, d’un autre côté,  il y a l’empire ottoman qui incarne le Khalifat islamique et  qui se présente aussi comme le protecteur et l’unificateur du monde musulman, Les rapports entre le monde musulman et le monde chrétien sont marqués par cet affrontement. Mais on peut dire qu’une  méfiance réciproque et plus ancienne s’est installée quasiment dès la naissance de l’Islam, et pour cause, puisque celui-ci accuse les Juifs et les Chrétiens d’avoir falsifié la parole de Dieu, (Tahrif el Kitab) et se présente comme étant l’ultime révélation. La Bible a donc besoin d’être corrigée par le Coran. Le début des conquêtes musulmanes et son expansion fulgurante, qui atteint son point culminant avec la conquête de Constantinople en 1453 par le sultan Mahomet II, a donné aux Musulmans le sentiment que Dieu était de leur côté. En revanche, elle a donné aux Chrétiens le sentiment que cette expansion était plutôt, un châtiment divin[2]. L’émergence de l’Islam a donc constitué un défi majeur aussi bien aux grands empires européens au niveau politique, qu’à la foi chrétienne au niveau religieux. L’islam avait alors pris comme visage, celui de l’empire ottoman avec ses redoutables spahis et janissaires, qui sont élevés, dès leur plus jeune âge dans le dévouement au sultan, prêts à sacrifier leur vie pour lui. Au seizième siècle, l’empire ottoman s’étendait sur deux continents avec en Asie, l’Anatolie, et  l’Asie mineure, et en Europe, d’aussi grands territoires que la Grèce, la Bulgarie, la Serbie, l’Albanie, la Bosnie -Herzégovine, la Moldavie et la Valachie, et il menaçait encore de s’élargir à de nouveaux territoires. La prise de Constantinople par Mahomet le conquérant en 1453 et la grande victoire de Soliman le Magnifique sur les troupes du roi de Hongrie à Mohàcs en 1526, avaient ouvert la voie vers Vienne et vers l’Empire. Cette poussée ne sera arrêtée que devant les portes de Vienne en 1529.

Pourtant on peut aussi observer que ce qui caractérise les relations entre le monde musulman et le monde chrétien, au XVI e. siècle, c’est plus complexe  qu’une rivalité ou un affrontement entre monde Chrétien et monde musulman,  mais plutôt une rivalité entre les deux grands empires de l’époque, l’un se réclamant du Christianisme, c’est l’empire espagnol, et l’autre se réclamant de l’islam, c’est l’empire turc. En effet,  il existe entre les deux, d’autres puissances qui se jouent de cette rivalité pour préserver leurs intérêts économiques et commerciaux en pactisant tantôt avec l’une, tantôt avec l’autre puissance, indépendamment des clivages religieux, c’est le cas de Venise alliée des Espagnols et de la France de François Ier , alliée des Turcs. [3] 

I. 2. L’intérêt de la Réforme pour l’Islam

La Réforme impliquée dans un conflit assez dur avec l’Eglise catholique observe alors l’arrivée de l’Islam en Europe d’une manière assez particulière. En effet, les Turcs sont les ennemis des Chrétiens mais ils sont aussi les ennemis des papistes, c’est-à-dire, les ennemis des réformés. C’est ce qui explique le regard assez multiple que les Réformateurs portent sur cette avancée turque en Europe.    Luther publie  au sujet de la guerre contre les Turcs et en 1543 l’humaniste et orientaliste Theodor Buchmann surnommé Bibliander publie un recueil comportant une traduction du coran en latin réalisée au XIIe siècle par Robert de ketton, et d’autres ouvrages, dont la confutatio Alcorani  de Ricoldo de Montecroce qui date du XIIIe siècle réunis par Pierre le vénérable. L’ensemble du recueil était précédé des recommandations de Luther, Mélanchton et Bibliander. Cette publication a rencontré un grand succès et surtout elle a suscité de grandes interrogations dans toute l’Europe. Qui sont les musulmans ? Quels sont les fondements de leur religion ? Est-il prudent de divulguer leur coran et de le laisser lire par la foule des Chrétiens ? etc. Pour se justifier d’avoir publié une traduction du coran à un moment où l’expansion islamique faisait le plus peur aux Chrétiens, le réformateur et disciple de Zwingli écrit :

« J’ai considéré qu’il était intéressant pour les études théologiques et bénéfique pour l’Eglise de publier la doctrine de Mahomet et les exploits de ses disciples à une époque où les intérêts du christianisme et des Turcs musulmans se recoupent étroitement du fait des guerres et des hostilités, des captifs et des alliances » [4] :

« Les Turcs, bien qu’ils se vantent à pleine bouche que le souverain créateur est leur Dieu, néanmoins ils substituent une idole à sa place, d’autant qu’ils réprouvent Jésus-christ » .

Calvin dont la connaissance de l’Islam est assez rudimentaire pense que les musulmans  divinisent leur prophète et qu’ils ne reconnaissent pas Jésus. Ce sont donc des idolâtres et non des monothéistes. Son disciple Pierre Viret se montre encore plus radical lorsqu’il reprend en 1554 la Thèse de l’apostasie il écrit :

«  Qui sont les juifs d’aujourd’hui, sinon des apostats de l’ancienne Eglise d’Israël ? Et les Turcs semblablement qui sont-ils, sinon des apostats de l’ancienne Eglise chrétienne, suivant la doctrine de Mahumet, leur prophète, qui en est issu, comme les Papistes suivent la doctrine et les traditions du Pape, qui est issu de la même Eglise, au lieu de suivre la doctrine de Jésus-Christ ? » [6].

Pour le Réformateur suisse, les trois religions monothéistes juive, catholique et musulmane ont en commun d’être des apostasies. Toutes les trois découlent de la même source, mais toutes les trois se sont fourvoyées et ont déformé la vraie foi. Seule la Réforme calviniste  permet bien sûr de retrouver la source.

Luther est lui aussi convaincu que les musulmans étaient au départ des Chrétiens, thèse répandue dans les écrits de tous les Réformateurs du XVI ème siècle. Il déclare dans ses commentaires sur l’Evangile selon Mathieu:

« Autrefois, les Turcs ont cru en Christ, mais par la suite ils se sont laissés séduire par leur Mahomet ; ils ont renié la doctrine du Christ, et la rémission par lui des péchés, en s’en remettant à leurs propres œuvres. C’est pourquoi, les Turcs mènent une vie sobre et sévère, et font tant de bonnes œuvres que nos moines semblent être –par comparaison avec eux- de véritables pécheurs. Les Turcs ayant nié et rejeté le christ qui seul est le chemin, la vérité et la vie, il est impossible qu’ils puissent être sauvés, car sans le christ, même le plus petit péché, ne peut être pardonné. » [7]

Cette affirmation de Luther nous renseigne sur les reproches que le monde chrétien faisait à l’Islam, dont certains dévoilent une vraie méconnaissance de cette religion. Le premier reproche est que les musulmans étaient au départ des chrétiens qui se sont convertis. A la suite de Jean Damascène, les réformés considèrent l’Islam comme un dérivé du christianisme et voient en Mahomet la figure de l’Antéchrist[8]. Le deuxième reproche est qu’ils se fient à leurs bonnes œuvres pour être sauvés, en cela ils sont aussi condamnables que les catholiques. Seule, pour Luther, la grâce sauve l’Homme puisque ses actions ne pèsent rien devant le poids du péché originel. Pourtant, au niveau des mœurs, les musulmans sont moins condamnables que les moines, puisqu’ « ils mènent une vie sobre et sévère ». D’ailleurs y compris dans les textes les plus violents des réformateurs à l’égard des musulmans, cet aspect positif leur est toujours reconnu. Leurs bonnes mœurs, leur sobriété et leur austérité les placent souvent avant les moines papistes.

Voilà donc quel est le contexte à la fois théologique et politique dans lequel Calvin est amené à prendre position sur l’Islam à la suite de Luther.

 

 

 

II. La position de Calvin

 

1. Le statut inférieur d’Ismaël

 

Dans ses sermons Calvin reprend la position de Luther. Mais en la radicalisant et surtout en lui donnant une dimension encore plus polémique. Le commentaire du livre de la Genèse donne l’occasion à l’orateur d’aborder la question de la filiation des Arabes qui se rattachent à Ismaël, Calvin ne faisant pas plus que ses contemporains de distinction entre Turcs et Arabes, le mot « turc » est, en effet pris comme synonyme de musulman, d’arabe et d’ismaélite aussi.

La question de l’islam est abordée dans les sermons à travers la figure emblématique d’Ismaël dont se réclament les Arabes et par la suite les Musulmans. Calvin, comme il le fait toujours dans ses sermons, part d’une citation biblique pour forger à partir de là une théorie morale qui permet d’expliquer le monde, et en l’occurrence pour expliquer la rivalité entre Chrétiens et Musulmans. C’est ainsi qu’en partant, dans un premier temps, du récit biblique qui affirme le statut inférieur d’Ismaël, fils de la servante égyptienne, Agar, par rapport à son frère Isaac, fils de la maîtresse Sara, Calvin élabore dans un second temps une lecture de l’actualité politique de l’époque, pour en tirer l’idée que les Turcs sont inférieurs, par leur naissance, aux Européens.  Dans un troisième temps, il illustre cette  infériorité par trois points qui caractérisent leurs moeurs : l’idolâtrie, l’esclavagisme et la polygamie.

Paradoxalement, Calvin ne semble pas contester le récit coranique affirmant qu’Ismaël est à la fois fils d’Abraham et ancêtre des Arabes. Il insiste cependant, sur son statut inférieur, en tant que fils de la servante Agar, par rapport à Isaac son demi-frère, fils de la maîtresse Sara. Le sermon 82, porte sur le passage biblique où Abraham reçoit la promesse d’avoir un fils Isaac, alors qu’il a cent ans et que sa femme Sara en a quatre -vingt dix. Abraham tombe par terre, et se demande si cela peut réellement arriver. Dieu lui affirme que cela arrivera, comme c’est arrivé qu’il lui a donné un fils de la servante Agar. Ismaël sera à la tête d’une grande nation nombreuse et prolifique, mais ce sera avec Isaac que Dieu établira son alliance. [9]  L’orateur de Genève donne le commentaire suivant :

« Or cependant nous voions icy comme Dieu discerne entre Isaac et Ismael ; Il dit qu’il establira son aliance avec Isaac, et par ce moien Ismael est exclud, non pas du tout, mais pour monstrer qu’il ne faut point qu’il se glorifie de sa primogeniture, et qu’il faut qu’il soit comme soubz son frere, et qu’il se renge à luy, autrement qu’il sera bany et exterminé de la maison, comme aussi il en est advenu. Nous voions donc comme entre les deux enfans d’Abraham il y a eu ceste diversité, que le premier nay n’a point l’honneur d’estre heritier de la promesse, mais le second. Si on demande la cause, il est vray qu’on pourroit alleguer qu’Ismael est d’Hagar, laquelle estoit servante, mais si est il le premier nay d’Abraham. Sara mesmes l’a advoué pour son filz. Il est filz naturel d’Abraham, voire en tiltre de mariage. Il estoit filz adotif de Sara. Isaac vient apres, et devant qu’il soit nay, desja Dieu le constitue heritier de la vie celeste. Si nous demandons dont cela procede, il faut venir à l’election gratuite de Dieu. »

Dans la vision calvinienne de la Bible, Ismaël, le père des Arabes, est inférieur à Isaac, le père des juifs, parce qu’il est le fils de la servante égyptienne, tandis qu’Isaac est le fils légitime de la maîtresse Sara. Ismaël est donc exclu de l’héritage du père Abraham, bien qu’il fût le fils aîné de son père.

Ismaël est frappé dès sa naissance d’une certaine infériorité qui fait de lui le fils d’Abraham, mais pas l’héritier de son alliance. Dans  les versets 4-6 du chapitre 15 du livre de la Genèse, Dieu annonce à Abraham qu’Ismaël ne sera pas son héritier. Il lui demande de quitter sa tente et d’observer le ciel. Il lui promet qu’il lui donnera une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel. Dans le sermon 67 Calvin fait le commentaire suivant :

« … Ismaël a esté engendré, toutesfois la promesse n’a pas esté accomplie. Si estoit-il fils naturel d’Abram pourtant, mais il n’estoit pas fils naturel de la promesse, dit Saint Paul. Il ne faut donc point prendre ici une generation charnelle, mais il nous faut venir plus haut, c’est de savoir discerner entre les enfans d’Abram qui demeurent en leur ordre et en leur estat, et par ce moyen sont aussi recognus et advouëz enfans de Dieu, et les enfans qui s’abastardissent, combien qu’ils soyent descendus de sa race » [10]

Calvin fait une lecture paulinienne de la symbolique d’Ismaël dans le livre de la Genèse. La référence est faite, en effet à l’Epître aux Galates, dans laquelle Saint Paul établit une distinction entre les deux alliances : Agar et Sara. Pour lui Ismaël, le fils de la servante est né selon la chair. Il n’a donc avec Abraham qu’un lien du Sang, tandis qu ‘Isaac, le fils de la femme libre, est l’héritier de la promesse. Ismaël devient ainsi, suivant cette lecture chrétienne, le symbole de la religion juive, asservie à la Loi, et chassée dans le désert, symbole du passé et de la mort,  tandis qu’Isaac devient le symbole de la nouvelle religion chrétienne. Ainsi, dans le discours de Calvin, Ismaël est tantôt pris comme symbole de l’islam, tantôt comme symbole du judaïsme, mais toujours dans une perspective qui le rabaisse par rapport à Isaac. 

Pourtant, Calvin semble reconnaître qu’il y a dans cette discrimination divine une sorte d’injustice. Il constate en effet qu’Ismaël avait le privilège de la primogéniture. Il est le fils naturel d’Abraham, Il a aussi été adopté par Sara comme étant son fils légitime. Isaac était déclaré héritier d’Abraham avant qu’il ne fût né, ce qui est profondément injuste. Calvin énumère ainsi toutes les raisons qui pourraient faire penser à une injustice, dont Ismaël pourrait être considéré à juste titre comme victime. Une seule explication peut, alors, être avancée par le prédicateur : « l’élection gratuite de Dieu », c’est -à -dire la prédestination.  Dieu choisit, de manière souveraine, ceux qu’il prédestine au salut et ceux qu’il prédestine à leur perte. Ceci ne souffre, dans l’esprit de Calvin, aucune contestation ni aucune indignation. L’histoire d’Ismaël et d’Isaac devient alors un exemple qui illustre cette idée de la prédestination, si chère à Calvin, à laquelle il ne faut pas que le croyant cherche à donner une justification rationnelle.

La conséquence de cette prédestination, c’est que toute la progéniture d’Ismaël est frappée de la même infériorité, qu’elle porte en héritage, à l’instar de l’humanité qui porte en héritage le poids du péché originel commis par son père Adam. Dans le sermon 7, en effet, Calvin évoque les versets 11-16 du chapitre 16, du livre de la Genèse dans lequel il est dit que l’ange envoyé par Dieu, dit à Agar qu’elle est enceinte d’un fils et qu’elle devra l’appeler Ismaël. L’enfant sera assez dur et pugnace :

« L’ange de Yahvé lui dit :

Tu es enceinte et tu enfanteras un fils,

Et tu lui donneras le nom d’Ismaël

Car Yahvé a entendu ta détresse,

Celui-là sera un onagre d’homme,

Sa main contre tous, la main de tous contre lui,

Il s’établira à la face de tous ses frères ».

Cette description biblique d’un Ismaël robuste et viril forgera dans l’imaginaire chrétien de la Renaissance, l’image du guerrier musulman fort et redoutable. En effet, la main d’Ismaël qui s’élève seul contre tous et « à la face de tous ses frères », a donné naissance à l’image d’un Mahomet faisant la guerre aux Juifs et aux Chrétiens dans le désert d’Arabie. [11]Par analogie la même image sera appliquée à l’empereur turc faisant la guerre à l’Europe chrétienne. Agar prie Dieu, et le remercie de l’avoir vue et secourue. Calvin fait alors le commentaire suivant :

« Il n’est point seulement icy parlé de la personne d’Ismaël, cela s’estend à toute sa lignée, comme il y a eu un grand peuple qui en est descendu. Nostre Seigneur donc monstre qu’Ismaël non seulement aura sa maison à part, mais qu’il aura region et pais, c’est à dire ses successeurs qui seront venuz de sa race auront bruit et seront nommez peuples du nom de leurs peres. Or il leur eust beaucoup mieux valu de n’avoir point cest avantage et d’estre compris soubz la lignée d’Isaac, mais d’autant que Dieu l’avoit excluz de ce bien spirituel, voilà pourquoy il ne luy laisse de residu que ce qui concerne ceste vie caduque » [12]    

La déchéance frappe Ismaël mais aussi sa descendance. Certes les Ismaélites, c’est ainsi que les Arabes et les Musulmans étaient aussi appelés, sont un « grand peuple » qui a conquis beaucoup de territoires, et les musulmans font beaucoup parler d’eux, mais ils ne peuvent tirer aucune gloire, de cette lignée car elle est dépourvue de tout « bien spirituel ». La vie des Ismaélites est condamnée à être, selon Calvin, « caduque » c’est -à -dire déchue et sans grandeur. Voilà donc comment l’orateur utilise la Bible pour rabaisser l’adversaire turc, assiégeant les portes de Vienne.

On peut trouver aussi un écho à ce mépris des Turcs chez un autre réformateur contemporain de Calvin. Il s’agit de Münster qui écrit sur le même thème :

« Et sans mentir, avant que les Turcs eussent couru l’Orient, ou plutost que Mahomet eust espandu le venin de sa secte au levant, il y avoit des Ismaëlites et Agarenes en Arabie, comme recognoissans Agar, chambriere d’Abraham comme source de leur race ; là où depuis ils furent si glorieux que de faucement s’attribuer le titre de Sarrasins, comme s’ils fussent descenduz de Sarra, espouse ligitime d’Abraham. » [13] 

Une double confusion apparaît dans la remarque du réformateur allemand. La première est entre Turcs, et Agarenes ou Ismaélites. Si Mahomet et les Arabes, peuple sémite, se réclament d’Ismaël fils d’Abraham, comme le Coran l’indique, les Turcs, bien que musulmans ne revendiquent pas du tout la même lignée que les Arabes. Or, au XVI e siècle, aucune distinction n’était établie entre les peuples musulmans et les peuples arabes, d’où cette assimilation entre Turcs et Arabes. La deuxième confusion se situe au niveau du mot « sarrasin » qui désigne depuis le moyen âge européen, les musulmans, mais qui est sans rapport avec Sara. En effet, le mot sarrasin, comme l’indique son étymologie, donnée par le petit Robert, vient de l’arabe « charqîyîn »  qui désigne les peuples venus d’orient, et non pas les fils de Sara. C’est plutôt le mot par lequel les occidentaux désignaient les Orientaux.  Ce n’est donc pas comme le pense naïvement Münster une façon que les Arabes ont trouvée pour renier leur rattachement à Agar, en faveur de Sara. On voit bien là aussi à quel point le regard des Réformateurs sur l’Autre, en l’occurrence l’Arabe ou le Musulman, à l’époque on ne faisait pas encore la différence, semble conditionnée par la Bible, ce qui entraîne inévitablement un certain nombre de confusions. 

Mais on pourrait se demander pourquoi Calvin insiste tant sur la nature inférieure ou secondaire du lien  qui unit les Ismaéliens avec Abraham. La réponse nous est donnée dans le sermon 67. Calvin y aborde les versets 4-6 du chapitre 15 du livre de la Genèse. Dieu parle à Abraham pour lui annoncer qu’Ismaël ne sera pas son héritier, mais il lui demande de lever les yeux vers le ciel et d’essayer de compter les étoiles. Il lui déclare que sa descendance sera aussi nombreuse que les étoiles du ciel. Calvin en tire la conclusion suivante :

« Car combien que d’Abraham soyent descendus beaucoup de peuples, les douze lignées en premier lieu, et puis les Ismaelites et Iduméens, tant y a que jamais n’ y a eu une multitude si grande en sa maison, comme elle a esté par le moyen de nostre Seigneur Jesus Christ. Car ceux qui n’appartiennent de rien à Abram selon la chair, ont esté faits ses domestiques. Car, comme nous verrons cy apres, il a esté pere de tous fideles en general. Ainsi donc la lignée d’Abram a esté beaucoup plus grande quand Dieu a diminué ce qui estoit descendu de luy selon la chair, que s’il eust laissé ce nombre –là en son entier. Or, par cela, nous sommes admonestez de ne point mesurer à nostre opinion et fantasie les œuvres de Dieu, mais donner lieu à sa puissance incomprehensible, et nous contenter quand il a dit le mot, qu’il est puissant de l’accomplir » [14].

Les douze tribus descendant d’Abraham, par Isaac, puis les Ismaéliens et les Iduméens peuvent se prévaloir d’être les fils d’Abraham par le sang, mais ce n’est pas là, aux yeux de Calvin, le lien le plus important par rapport au patriarche.  Si Dieu a comparé la lignée d’Abraham aux étoiles du ciel, c’est que l’annonce dépasse largement le cadre de sa progéniture « selon la chair » pour englober toux ceux qui se rattachent à lui par la foi en Jésus c’est -à -dire les Chrétiens.  Abraham est en effet le père de tous ceux qui croient en Dieu, et pas uniquement le père des Juifs et des Arabes. Calvin invite donc son public à faire une lecture chrétienne de la Bible, qui va au -delà du récit biblique, pour accéder à un second sens et plus profond que le premier, celui de la promesse abrahamique. En l’absence de code chrétien, la Bible semblerait « incompréhensible » à notre « opinion et fantaisie », c’est-à-dire à notre imagination. En donnant au texte sacré ce sens chrétien, Calvin présente le christianisme réformé comme étant un dépassement aussi bien du Judaïsme que de l’Islam. Les Chrétiens réformés deviennent alors les vrais héritiers d’Abraham. En faisant cette lecture-là de la Bible, Calvin capte l’héritage abrahamique au profit des Chrétiens qui ont suivi la Réforme, et rend du même coup le lien du sang dont se réclament les Juifs et les Arabes, sans valeur. Remarquons que dans tout cela, Calvin ne conteste pas la filiation revendiquée par tous les Musulmans, à Abraham, par le biais d’Ismaël, mais il cherche uniquement à en minimiser l’importance, par rapport à d’autres liens comme celui des Juifs par Isaac, et surtout celui des Chrétiens par Jésus. 

Le rattachement à Abraham prend alors chez Calvin une nouvelle signification, importante pour la cause de la réforme qu’il défend. Les fils d’Abraham ne sont plus ni les Juifs, ni les Musulmans, ni même les Papistes. Ce sont bien les adeptes de la Réforme. Dans le sermon 47, Calvin commente les versets 24-29, du chapitre 9, où il est question de Noé et de ses fils. Noé se réveille de son vin. Il apprend ce qu’il lui est arrivé de son fils cadet lorsqu’il était ivre. Il maudit Canaan et bénit Sem, et demande à Dieu que Japhet entre dans la tente de Sem. Calvin lance alors cet appel qui reproduit la prière de Noé:

« Et au reste que nous cognoissions qu’il nous fault avoir un consentement, une fraternité et concorde avec tous ceux qui sont enfans spirituelz d’Abraham. Voilà, dy je, comme Dieu nous acceptera pour siens. Et voilà aussi comme nous serons recognuz vraiment de l’Eglise. Car il n’est point question de nous approuver au monde, mais il fault que nous soions asseurez que Dieu nous recognoit comme estans conjoincts à luy, d’autant que nous sommes unis les uns avec les autres par le lien de sa parole. Comme aussi nous avons déclaré que jamais nous ne povons entrer au tabernacle de Sem, pour estre enfans spirituelz d’Abraham, que quand nous sommes attirez, et que Dieu nous introduit là, et que de nostre part nous recevons les promesses qu’il nous donne, et y adherons et y avons tout nostre repos » [15].

Le prédicateur invite ses disciples à se reconnaître comme enfants spirituels d’Abraham. En effet, ce sont les calvinistes et plus généralement les réformés, qui représentent, désormais, la « vraie Eglise ». Cela signifie que l’Eglise de Rome est devenue une fausse Eglise, et qu’elle ne fait plus partie de la descendance spirituelle d’Abraham, symbolisée ici par la tente de Sem. Or, quel est le critère selon lequel la vraie Eglise est reconnue ? Calvin donne la réponse à ses disciples. C’est « le lien de sa parole ». Cela signifie que pour le commentateur de la Bible, le vrai critère pour faire partie de la vraie Eglise, c’est l’Ecoute de la Bible, et c’est le retour à l’Ecriture seule et à rien d’autre. Ce critère nécessaire dans la vie du Chrétien reste pourtant comme toujours dans la perspective calvinienne du salut, soumis à la volonté divine. C’est Dieu qui décide en définitive quels sont ceux qui sont admis dans la vraie Eglise, selon une prédestination dont il est seul à connaître le mystère. La vraie famille spirituelle d’Abraham, ce n’est donc plus les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans, mais plutôt l’Eglise réformée. 

 

II. 2 L’islam : une religion qui ne connaît pas Jésus

 

Mais ce n’est pas uniquement sur le terrain de la filiation que Calvin engage la polémique avec les Musulmans, il critique surtout  l’islam sur le terrain de la croyance. En effet, dans le sermon 65, Calvin lit les versets 20-24 du chapitre 14. Abraham y rencontre Melchisedec, roi de Sodome et prêtre de Dieu. Celui-ci demande à Abraham de garder pour lui, tous ses biens. Or, Abraham repousse cette offre, et tient à s’acquitter de la dîme. À partir de ce récit, Calvin traite dans son sermon du sujet de « l’usage et droit des Decimes et aussi du Jurement », il traite de la manière dont on doit croire en Dieu et de l’adorer. Il dit ainsi :

« Nous savons que desja le monde estoit rempli d’idolatries et de superstitions. Chacun avoit bien le nom de Dieu en la bouche, comme encores aujourd’huy les infideles se vanteront assez  d’adorer Dieu. Les Turcz, les Juifs, les Papistes abuseront de ce sainct nom, mais ils ne font que polluer d’autant que les Turcz adorent ce qu’ils ont forgé en leur cerveau, et blasphement à l’encontre du Dieu vivant. » [16] 

Calvin établit toujours une analogie entre le contexte biblique des versets qu’il est en train de commenter, et le contexte dans lequel lui –même inscrit ses sermons, celui de la Réforme et de la Contre Réforme. C’est un trait constant du commentaire biblique calvinien qui consiste à projeter sur l’actualité les références de la Bible. Tous les adversaires de Calvin se trouvent grâce à ce procédé, assimilés aux païens auxquels le Patriarche Abraham  a eu affaire. « Les Turcs, les Juifs et les papistes » adorent Dieu, mais à l’instar des païens, ils n’adorent pas le vrai Dieu. Il est intéressant de constater que, dans sa polémique, Calvin n’établit pas de préférence, ou de hiérarchie entre ses adversaires, y compris les chrétiens « papistes ». Les Turcs ne sont pas davantage fourvoyés que les Juifs et les Papistes. Cependant, et une fois qu’il a condamné unanimement ses trois adversaires monothéistes, Calvin réserve, malgré tout, aux musulmans, le commentaire le plus long et, sans doute, le plus sévère. En effet, il ajoute dans le même développement, l’explication suivante :

« Car qui n’a point le filz, il n’a point le pere, selon qu’il est dit en sainct Jean, et quand le fils n’est point honoré, le pere reçoit cela à son opprobre. Car son image vive ne peut estre en mespris, qu’on ne face outrage à sa majesté. Ainsi donc les Turcz n’adorent qu’un diable souz le nom de Dieu » [17].  

Nous avons là l’exemple même d’une polémique calvinienne qui commence dans un premier temps par s’adresser aux trois monothéismes juif, catholique et musulman, mais qui se termine par une focalisation sur la foi musulmane, qui semble à Calvin être la pire des trois, pour les raisons qu’il donne lui-même. C’est d’abord le fait que l’islam ne reconnaît pas en un fils de Dieu Jésus, mais tout simplement un prophète, donc il offense Dieu. Ensuite l’islam, selon lui,  tient Jésus en mépris.  Enfin, L’islam est une religion inspirée non par Dieu mais par le Diable. Sur ces trois accusations, que Calvin nous donne dans ce sermon, nous pouvons observer la méconnaissance du prédicateur au sujet de l’Islam. En effet, l’Islam reconnaît à Jésus le statut de prophète au même titre que le prophète Muhammad et que tous les autres prophètes bibliques. Il ne méprise pas du tout Jésus même s’il ne lui reconnaît pas le statut de fils de Dieu. Les versets coraniques qui parlent de Jésus le présentent même comme un être parfait, dénué de tout reproche. Il ne le méprise pas, bien au contraire, il le tient en grande estime puisqu’il annonce son retour à la fin des temps. En réalité Calvin reprend dans cette polémique les anciens  thèmes de la littérature chrétienne polémique médiévale. Pourtant ce discours polémique est contredit par un autre discours qui lui est contemporain, et qui se trouve aussi chez d’autres réformateurs et particulièrement chez les humanistes.

III. La réponse humaniste

1. La curiosité des humanistes

Dans son ouvrage intitulé convivium religiosum, Erasme écrit : « On ne peut qualifier de profane ce qui est pieux et mène aux bonnes mœurs. Les lettres sacrées qui font de prime abord autorité, dont certaines ont été composées par des anciens ou rédigées par des païens, voire des poètes, qui sont si vertueux, si saints, si divins, me posent de temps à autre un problème, car je ne peux pas me convaincre que l’esprit de ceux qui les ont écrites n’ait pas été inspiré par quelque bonté de la divinité. Peut-être l’esprit du Christ a-t-il été répandu plus largement que nous ne le pensons, et y a-t-il bien d’autres saints que ceux qui figurent dans notre catalogue » [18]

L’affirmation d’Erasme nous offre une réponse assez  intéressante au discours polémique  de Calvin. Le musulman  est le profane : celui qui reste en dehors du temple, en dehors de l’Eglise.  Il est différent par sa religion, par sa foi et par ses mœurs. Mais, il est tout de même proche par ses « lettres sacrées » et par le fait qu’il est « si vertueux, si saint, si divin ». Celui qui incarne le mieux cet humanisme chrétien au XVI e siècle est incontestablement, Erasme. Celui-ci déclare :

« L’essentiel de notre religion, c’est la paix, l’unanimité. Celle-ci n’est guère réalisable que si nous nous bornons au minimum de définitions et si sur de nombreux points, nous laissons à chacun sa liberté de jugement … Le propre de la vraie science théologique, c’est de ne pas définir au-delà de ce qui est donné dans les textes sacrés, et, ce qui est donné, de l’enseigner de bonne foi. » [19]

Erasme prône ainsi un retour à une certaine philosophia christi c’est-à-dire à  une morale évangélique, indépendante des dogmes élaborés par les différentes Eglises qu’elles soient catholiques ou réformées. « Je préfère, dit-il ailleurs[20], un musulman sincère à un chrétien hypocrite ». En effet, bien qu’étant accusé d’avoir en quelque sorte « couvé  l’œuf » de la Réforme, Erasme prend très vite ses distances avec Luther. L’humaniste fait confiance à l’Homme et estime qu’il faut lui laisser « sa liberté de jugement ». A la question centrale de la place  de l’autre il propose que l’on ne s’égare pas et que l’on se contente de ce qui existe uniquement dans les textes sacrés. Sur les autres questions théologiques, il propose un peu plus loin:

« présentement on renvoie une foule de problèmes au concile œcuménique : il vaudrait bien mieux renvoyer les questions de ce genre au temps où sans miroir interposé, sans énigme, nous verrons Dieu face à face » [21].

Sur les questions métaphysiques qui divisent et séparent les différentes religions, Erasme semble dire, suspendons notre jugement. Attendons de rencontrer Dieu, et en attendant, œuvrons pour le bien de l’humanité.

La conséquence de cet humanisme érasmien fut le développement en marge de la littérature de la Réforme, et par opposition à Calvin, d’un courant rationaliste qui relativise aussi la différence des religions et qui tend à les ramener toutes à une seule avec des rites différents. Sa formule est: una religio in rituum varietate. (une seule religion dans rites variés).  Louis Meignet célèbre réformateur de l’orthographe française, en donne un autre exemple lorsqu’il déclare :

« Qu’un païen qui a intention de suivre la raison est sauvé, quand bien même il ne serait jamais baptisé. »

La voie du salut ne serait donc plus dans les rites religieux mais dans la Raison. A la question de savoir ce que vont devenir les païens, c’est à dire tous ceux qui ne sont pas chrétiens ? Les rationalistes répondent que ceux-ci seraient sauvés pour peu qu’ils se soient fiés à leur raison, qui a dû par sa seule force, leur faire découvrir l’existence de Dieu dans une sorte de religion naturelle.

Cette loi de nature qui veut que l’on arrive toujours à Dieu même si on emprunte des voies différentes aboutit alors au moment même où les guerres de religion commencent à faire rage, à un universalisme religieux qui tente de réconcilier toutes les religions. Le célèbre humaniste et orientaliste français s’exclame :

« Dieu, qui est la bonté même, veut que tous les hommes, de toute la terre et sans exception, soient sauvés, car il les aime tous, et ne hait pas ce qu’il a créé.  Il aurait été vain d’accorder la grâce du Saint Esprit à tous dans l’univers, si nul autre ne pouvait être sauvé sinon celui qui a été initié au culte restreint de l’Eglise visible » [22]  

Cette affirmation de l’universalité de la grâce qui touche tous les hommes quelle que soit leur religion constitue une rupture des plus audacieuses avec le dogme médiéval, longtemps imposé par l’Eglise catholique et qui est : « hors de l’Eglise, point de salut », mais aussi contre le dogme calvinien. La religion catholique, qualifié de « culte restreint » se voit située au même rang que toutes les autres religions juive musulmane ou païenne et l’Eglise ne détient pas seule la voie du salut. Mais alors comment expliquer que Calvin qui fut un humaniste à ses débuts, soit resté en dehors de cet universalisme humaniste ?

 

III 2. L’islam assimilé au papisme.

 

En réalité à travers l’Islam Calvin cherche à attaquer le Pape.  En effet, Calvin assimile l’Islam et les  rites musulmans aux rites « papistes » afin de les rendre  aux  yeux de son public, tout aussi condamnables. Faisant le commentaire des versets 31-32 du chapitre 11, et 1-2 du chapitre 12, dans lesquels Dieu demande à Abraham de quitter son pays pour aller vers le pays qu’il lui indiquerait, afin qu’il soit père d’une grande nation, et que s’il soit béni, Calvin fait le commentaire suivant sur la notion de cheminement vers Dieu :

« Or icy pensons au bien inestimable que Dieu nous a fait, quand il luy a pleu nous recevoir en son eschole et nous instruire privement de sa volunté, et nous monstrer le chemyn de salut. Car nous voions les povres papistes, nous voions les Turcz qui sont destituez de clarté. Il est vray qu’ilz travaillent beaucoup, car les papistes se tourmentent tant et plus en barbottant, en trotant par les autelz, et puis n’espargnant point leur argent pour racheter leurs pechez, comme il leur semble. Et puis ilz courent par pelerinages. Ilz jusnent. Ilz se levent de nuict. Il n’y a jamais fin.(…) Voilà où ilz en sont, et tous ceux qui sont desnuez de bonnes doctrines » [23]  

Ce qui est commun aux « papistes » et aux musulmans, selon Calvin, c’est la multiplicité des pratiques religieuses. Or, tous ces rites destinés à gagner la faveur de Dieu sont pour lui sans utilité et sans fondement, car selon lui l’homme est sauvé seulement, par la Grâce et non par ses actes.

III 3. L’islam plutôt que le papisme

Zwingli pousse même le renversement des valeurs au point de vouloir défendre le Turc.  Il affirme toujours au sujet de l’invasion musulmane :

« Quelle est donc la différence entre les Turcs qui, ne sachant rien de la loi de Dieu, se dressent contre elle, et les Chrétiens qui, la connaissant, n’y obéissent pas ? La voici : c’est que le Chrétien s’en ira , avec d’autant plus de certitude, dans l’enfer. » [24]

Le Turc reste bien sûr l’ennemi, mais un ennemi auquel on trouve des circonstances atténuantes. Lui, au moins ne sait « rien de la loi de Dieu », tandis que le Chrétien qui vit dans le péché comme c’est le cas pour « le papiste », est encore plus condamnable et il ira plus vite en enfer. Au niveau des mœurs, le musulman pourrait presque servir de modèle au chrétien. Luther observe de manière étonnante :

« Tu vois chez les Turcs des êtres apparemment courageux, stricts et honorables. Ils ne boivent pas de vin, ne se goinfrent et ne se soûlent pas comme nous, ne s’habillent pas d’une façon aussi frivole et fastueuse, ne construisent pas d’une manière aussi pompeuse ; ils ne se vantent et ne jurent pas autant et si grossièrement, ils témoignent d’une obéissance, d’une discipline et d’un respect, grands et appropriés, envers leur empereur et seigneur, et ils ont  un gouvernement d’apparence stable, qui semble bien fonctionner, comme nous aimerions l’avoir dans les pays allemands » [25].

Cet éloge des mœurs musulmanes par Luther à un moment où toute l’Europe chrétienne tremble devant la menace des troupes ottomanes, tout étonnant qu’il est, n’en est pas moins compréhensible. Il contredit certes les écrits violemment anti-islamiques du même auteur, mais il se situe à un autre niveau complètement différent qui est socio politique et non pas du tout théologique. C’est d’ailleurs une donnée constante dans les écrits des Réformateurs à l’égard de l’Islam : une violente critique au niveau religieux et une relative admiration au niveau des moeurs. Mais on peut surtout voir dans cet éloge de l’autre une volonté de fustiger le Chrétien beaucoup plus qu’une admiration du mode de vie du musulman. Ce n’est pas tant la religion ou la culture de l’autre qui comptent autant que le regard qu’elle permet de porter sur soi-même. Le détour par l’autre permet ainsi de mieux se voir.

 

 

On peut, par conséquent, observer que la polémique que Calvin engage avec l’islam se caractérise par un certain nombre d’éléments, que l’on peut résumer de la manière suivante :1. Calvin reprend comme ses contemporains chrétiens l’affirmation coranique d’une filiation directe à Abraham, par son fils Ismaël, sans la contester. 2. Dans cette filiation, il retient le deuxième élément dépréciatif, qui est qu’Ismaël est le fils de la servante Agar, alors qu’Isaac est le fils de l’épouse légitime et libre, Sara. 3. Calvin, même s’il reconnaît le lien génétique des Arabes à Abraham, il ne leur reconnaît aucun lien spirituel, celui-ci étant réservé aux Chrétiens réformés. 4. Certaines pratiques musulmanes montrent que l’Islam est très proche du judaïsme et du papisme. En ce sens il constitue aux yeux de Calvin une fausse religion. Enfin la critique à l’égard de l’islam, confondu avec le judaïsme et de l’Eglise catholique, porte constamment et de manière récurrente une critique du christianisme papiste comme si la critique de l’islam offrait à Calvin une occasion supplémentaire de critiquer son plus grand ennemi, le pape de Rome.

 

 

 

 

  1. [1] D. Banon et D. Müller, M. Arkoun et J.C. Basset, Judaïsme et islam dans le face à face avec le protestantisme, cerf. Labor et Fides, Genève 1999, p. 60
  2. [2] Segesvary, la Réforme et l’Islam, éd. l’âge d’Homme, Genève 1977, p. 20-25
  3. [3] Voir pour plus d’informations la grande thèse de Victor SEGESVARY, l’Islam et la Réforme, éd. l’âge d’Homme, Genève 1977, p. 20-25
  4. [5]
  5. [4] Machumetis Saracenorum principis, eiusque successorum vitae, ac doctrina, ipseque Alcoran, 3 t. en 1 vol. Bâle, Jean Oporin, 1543, t. I fol&5r, cité par Victor SEGESVARY, L’Islam et la Réforme, éd. L’âge d’homme, 1977, p. 61

    [1] Institution de la religion chrétienne, II, VI, 4 [/ref].

     L’intérêt porté à l’Islam par la Réforme semble ainsi motivé par deux  raisons : la première est celle de la connaissance théologique, il s’agit tout simplement de connaître cette religion monothéiste et qui revendique aussi l’héritage biblique, et la seconde qui n’en est pas moins importante est plutôt militaire et guerrière. Elle concerne les traités de paix ou les déclarations de guerre, mais aussi les échanges de prisonniers et les négociations avec l’ennemi. Il s’agit donc de connaître  l’ennemi, pour mieux le combattre.

    Face à une menace militaire territoriale réapparaît alors chez  les Réformateurs, une thèse formulée au moyen âge par Jean Damascène et qui est alors réactualisée. Elle accuse l’Islam de n’être qu’une déformation du Christianisme, une sorte de secte chrétienne. En France, bien que François I soit l’allié de Soliman le magnifique, Calvin écrit dans l’Institution de la religion chrétienne[5]Institution de la religion chrétienne, II, VI, 4

  6. [6] Des actes des vrais successeurs de Jésus-christ et de ses Apôtres, et des apostats de l’Eglise papale, Genève, Jean Gérard, 1554, « Epître » fol. A iii v).
  7. [7] cité par Segesvary, op. cit. p. 224.
  8. [8] Voir Segesvary, op. cit. p. 61
  9. [9] Genèse, chapitre 17, {17-22}
  10. [10] Sermon 67, p. 742
  11. [11]  Jacqueline Chebbi, le coran décrypté,
  12. [12] Sermon 77, p. 866.
  13. [13] Münter, Cosmographie, t. 2, col. 1147. Cité par Max Engamarre, Sermons inédits, p. 866
  14. [14] Sermon 67, p. 743
  15. [15] Sermon 47, p. 531
  16. [16] Sermon 65, p. 729
  17. [17] Sermon 65, p. 729
  18. [18]Érasme, convivium religiosum, col. 682
  19. [19]cité par Segesvary, op. cit. p. 259
  20. [20]cité par Segesvary, op ;cit. p. 66
  21. [21] cité par Segesvary, op. cit. p. 259  
  22. [22] Postel, Absconditorum clavis, fol. C7/v-c8/r.
  23. [23] Sermon 52, p. 582
  24. [24] cité par Segesvary, op. cit. p.141
  25. [25] Luther, Heerpredigt, pp. 189-190

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