Fév 042013
 

« Les égarés » dans le coran

Réalité coranique ou « fiction » des exégètes

Par Asma Nouira GRIC Tunis

 

بسم الله الرحمن الرحيم

 الحمد لله رب العالمين، الرحمن الرحيم، مالك يوم الدين، إياك نعبد و إياك نستعين، أهدنا الصراط المستقيم، صراط الذين أنعمت عليهم، غير المغضوب عليهم و لا الضالين

 

Introduction

 Depuis notre jeune âge, on nous enseigne à l’école que le dernier verset de la Fatiha porte directement sur « les gens du livre » mais qui ne sont ni musulmans ni des infidèles ! C’est presque une évidence pour les musulmans récitant cette sourate tant de fois dans leur vie (prière, mariage, enterrement…) que les juifs sont ceux qui ont mérité la colère de Dieu « al maghdhoubi alayhem » et que les chrétiens sont les égarés « Al Dhalline ».

 Toutefois, la lettre des 138 théologiens musulmans de différentes écoles et rites adressée, le 17 octobre 2007, au Pape et aux responsables religieux chrétiens, argumente le rapprochement par la Fatiha y compris le dernier verset abstraction faite sur ce sens commun, en ces termes :   

« En effet, la Fatiha – qui est le chapitre le plus important du Coran commence par la louange adressée à Dieu :

Au Nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux Louange à Dieu, Seigneur des Mondes! Le Clément, le Miséricordieux Le Roi au Jour du Jugement dernier C’est Toi que nous adorons ! C’est Toi dont nous implorons le secours ! Guide-nous dans la voie droite, La voie de ceux que Tu as comblés de bienfaits, non la voie de ceux qui ont mérité Ta colère ni celle des égarés !(Al-Fatiha, 1:1-7)

La Fatiha, récitée au moins dix-sept fois par jour par les musulmans dans les prières canoniques, nous rappelle la louange et la gratitude qui sont dues à Dieu pour Ses attributs de Bien infini et de Toute-Miséricorde ; pas seulement pour Sa bonté et Sa miséricorde à notre égard en cette vie, mais, en dernière instance, le Jour du Jugement quand elles compteront le plus, et quand nous espérerons être pardonnés pour nos péchés.

La Fatiha finit par des demandes de grâce et de guidance, pour que nous puissions atteindre – à travers ce qui commence par la prière et la gratitude – le salut et l’amour, car Dieu dit dans le Saint Coran : Ceux qui auront cru et accompli de bonnes œuvres, le Miséricordieux sera pour eux Plein d’amour. (Maryam, 19:96) ».

 Bien qu’il soit dans l’ordre des choses que les rédacteurs de la lettre des 138 – œuvrant pour le dialogue – se taisent sur le sens commun du dernier verset, ce fait reste révélateur. Des théologiens et des penseurs libres musulmans de tout rite et de plusieurs nationalités se sont mis d’accord pour dépasser ce stéréotype et ouvrir la voie à une autre conception de l’autre. Par ailleurs, pour pouvoir changer cette conception, faut-il la revisiter. En la comprenant et en saisissant ses fondements on peut mesurer les possibilités de changement.

 

L’égarement dans le Coran

 Le terme « aldhalâl » (égarement) et ses dérives a été cité plusieurs fois dans le Coran dans des contextes différents. Mais l’idée prédominante c’est l’opposition entre « alhouda », le fait d’être bien dirigé et « aldhalel », écartement de la bonne voie : « Quiconque suit la bonne voie ne la suit que pour soi-même et quiconque est égaré n’est égaré que contre soi-même » (17,15) ; « Ton Seigneur connaît parfaitement ceux qui s’égarent hors de son chemin ; et il connaît parfaitement ceux qui sont bien dirigés » (6, 117 ; 16, 125). D’après le dictionnaire du Coran « l’égarement qualifie toutes sortes d’erreurs, minimes ou graves, de l’inadvertance ou l’oubli simple jusqu’au polythéiste, considéré par la loi musulmane comme le péché suprême. Ainsi, l’égarement qualifie les infidèles : les polythéistes, les gens du Livre et les hypocrites, mais il peut aussi qualifier les fidèles, les simples croyants ou même les prophètes » [1]  Muqâtil Ibn Sulaymân relève huit significations pour le mot « al-Dhalel » dans le Coran :

1-      La mécréance : « Allah l’a (le Diable) maudit et celui-ci a dit : certainement, je saisirai parmi Tes serviteurs, une partie déterminée. Certes, je ne manquerai pas de les égarer, je leur donnerai de faux espoirs, je leur commanderai… » (4, 118-119).

2-       Eloigner quelqu’un de la vérité : « Et n’eût été la grâce d’Allah sur toi (Mohamed) et sa miséricorde, une partie d’entre eux t’aurait bien volontiers égaré. Mais ils n’égarent qu’eux-mêmes, et ne peuvent en rien te nuire » (4, 113).

3-      La perdition : «Et dans la ville, des femmes dirent : la femme d’Al-Azize essaye de séduire son valet ! il l’a vraiment rendue folle d’amour. Nous la trouvons certes dans un égarement évident » (12, 30).

4-      La malédiction : «invente-t-il un mensonge contre Allah ? ou bien est-il fou ? mais ceux qui ne croient pas en l’au-delà sont voués au châtiment et à l’égarement lointain » (34, 8).

5-      L’abolition : « Ceux dont l’effort, dans la vie présente, s’est égaré, alors qu’ils s’imaginent faire le bien » (18, 104).   

6-      Le fait de manquer le but : « Peu s’en est fallu qu’il ne nous égare de nos divinités, si ce n’était notre attachement patient à elles ! cependant, ils sauront quand ils verront le châtiment, qui est le plus égaré en son chemin » (25, 42). 

7-      L’ignorance : « Je l’ai fait, dit Moïse, alors encore du nombre des égarés » (26, 20).   

8-      L’oubli : « Faites-en témoigner par deux témoins d’entre vos hommes ; et à défaut de deux hommes, un homme et deux femmes d’entre ceux que vous agréez comme témoins, en sorte que si l’une d’elles s’égare, l’autre puisse lui rappeler » (2, 282)

 

 

Les égarés de la « Fatiha »

 La Fatiha est la première sourate du Coran et la seule à être révélée deux fois d’après certaines écoles ; elle est mekkoise (pré-hégire) pour certains et post-hégire pour d’autres. Le dernier verset invoque la voie des égarés par opposition à la voie droite. Le musulman implore Dieu pour le guider dans le droit chemin et l’éloigner du mauvais. Le Coran est resté sur la généralité sans identifier ni les égarés ni leur voie. Pour une grande partie des exégètes musulmans ce verset porte précisément sur les juifs et les chrétiens sans présenter pour autant les mêmes arguments. Il est à signaler aussi que le terme « égarés » n’est pas utilisé par toutes les traductions du Coran.                      

 

Traductions multiples

 Revenant aux anciennes traductions du Coran pour suivre l’évolution sémantique. Dans sa traduction « L’Alcoran de Mahomet » (1647 et 1734), André Du Ryer, Sieur de la garde Malezair traduit ce dernier verset comme suit : « au chemin de ceux que tu as gratifiez, contre lesquels tu n’as pas été courroucé et nous ne serons pas dévoyez ». Il introduit sa traduction en définissant le Coran comme « une longue conférence de Dieu, des Anges et de Mohamet, que ce faux prophète a inventé assez grossièrement… » [2]

 En 1786, Claude Etienne Savary le traduit comme suit : « Dirige-nous dans le sentier du salut, dans le sentier de ceux que tu as comblés de tes bienfaits, de ceux qui n’ont point mérité ta colère et se font préservés de l’erreur »[3].

 Le verbe « égarer » fait son apparition dans la traduction faite par Albin de Biberstein Kazimirski, interprète de la Légation Française en Perse, en 1865. Il commence son livre par une notice biographique de Mahomet débutant par une définition du Coran comme suit « le Koran est un assemblage informe et incohérent de préceptes moraux, religieux, civils et politiques, mêlés d’exhortations, de promesses et de menaces relatives à la vie future, et de récits empruntés avec plus ou moins de fidélité à l’antiquité biblique, aux traditions arabes, et même à l’histoire des premiers siècles du christianisme ». Il traduit le verset comme suit : « Dirige-nous dans le sentier droit, dans le sentier de ceux que tu as comblés de tes bienfaits, non pas de ceux qui ont encouru ta colère, ni de ceux qui s’égarent ». Il ajoute en note que « les commentateurs appliquent les mots qui ont encouru ta colère aux juifs et les mots qui s’égarent aux chrétiens »[4].

 Jean Grosjean et Philippe Lebaud gardent le même verbe dans leur traduction publiée en 1979 : « Louange à Dieu le seigneur des mondes * le miséricordieux plein de miséricorde * le maître du jour du jugement * c’est toi que nous adorons, c’est toi que nous implorons * conduis-nous vers le droit chemin * le chemin de ceux que tu combles de bienfaits * non de ceux qui t’irritent ni de ceux qui s’égarent »[5]

 

Exégèses et exégètes

 Parmi les premiers exégètes, on cite l’irakien Souleyman Ibn Moukatel. Il a vécu entre Basra et Bagdad au 8e siècle (M. 150/772). Accusé de mensonge en ce qui concerne les hadiths, il interprétait le Coran en faisant recours à ce qu’on appelle « al-israiliyat ». Dans son interprétation du dernier verset qui nous concerne ici il applique les deux expressions respectivement aux juifs et aux chrétiens considérant ces derniers comme des polythéistes Mushrikoun par opposition au verset précédent portant sur « al sirat al moustakim » la voie droite.    

Un peu plus tard, vers le 10e siècle, deux exégètes, l’un sunnite, l’autre chiite, confirment l’interprétation de leurs prédécesseurs. Le premier est Muhammad ben Jarîr ben Yazîd al-Imâm abû Ja`far at-Tabarî (839-923)[6], l’un des plus célèbres historiens et exégètes du Coran. Le deuxième est Ali Ibn Ibrahim Al-Qummi. Contemporain du 11e Imam chiite, Hassan Al-Askari, il est le plus ancien des exégètes chiites.

Tout en invoquant un certain nombre de Hadiths d’ordre général, utilisant les procédés linguistiques, Tabari appliqua les deux descriptions coraniques aux juifs et aux chrétiens. Il confirme son interprétation par un Hadith spécifique, clair et expresse en la matière.

Al-Qummi, quant à lui, élargit l’interprétation pour inclure ceux qui refusent d’admettre l’Imamat de Ali et de sa descendance, les égarés seront ceux qui ne connaissent pas leur Imam. En d’autres termes, ceux qui ont mérité la colère de Dieu ainsi que les égarés sont les sunnites qui refusent d’admettre la doctrine chiite.

Au 12e siècle, Al Zamakhchari, et Al-Tobrossi, deux exégètes d’écoles différentes font l’unanimité autour de la question. Abu al-Qasim Mahmud ibn Umar al-Zamakhshari (1143-1174), un théologien mutazilite, grammairien et moraliste musulman, célèbre commentateur du Coran – contrairement à Tabarî qui cite un hadith expresse – il justifie son interprétation par d’autres versets coraniques d’ordre général. Al-Tobrossi, l’un des grands Ulémas chiites, suit Al-Tabarî mais en invoquant d’autres Hadiths.

C’est pour la première fois, vers le  13e siècle, qu’un commentateur du Coran, nuance cette interprétation constante depuis des siècles. Il s’agit de Fakhr ad-Dîn ar-Râzî (1150-1210). Il fut l’Imâm des Ahl al Sunnah de son époque et l’une des plus grandes figures de la théologie Sunnite de l’histoire de l’Islam[7].

Tout en rappelant que la plupart des commentateurs appliquent le verset aux juifs et chrétiens, il souligne la faiblesse de cette interprétation car ce sont les adeptes de deux religions monothéistes et ils ne sont guère des polythéistes. Ceux qui méritent la colère de Dieu sont les infidèles, les égarés sont les hypocrites.

A la fin du 19e et début du 20e siècle Rachid Ridha (1865-1935) [8] passe en revue la doctrine en la matière, reprenant ce qui a été dit auparavant en soulignant qu’elle se fonde sur le Hadhith.

A la même époque, Mohamed Hasine Tabataba’i (1892-1981), le grand théologien chiite interprète le verset sans faire référence au juifs et aux chrétiens, même par les Hadiths qu’il cite en la matière. Même approche empruntée par l’islamiste Saïd Qotb dans son livre « fi dhilal al koran » écrit en prison peu avant son exécution dans les années 60 du siècle précédent.

Le commentaire de Mohamed Housine Fadhlala, le théologien chiite libanais est fort intéressant en la matière. Fadhlallah ne nie pas la référence aux juifs et aux chrétiens dans certains Hadhiths. Mais il essaie de trouver des explications pour relativiser ces accusations séculières d’un côté et il élargit le champ de bataille d’un autre. D’après lui, contrairement aux juifs, les chrétiens sont plus proches des musulmans. Ils sont égarés car ils n’ont pas accepté la prophétie de Mohamed et professent la trinité. Ceci dit, aujourd’hui, l’islam est confronté à de nouveaux courants doctrinaux et idéologiques s’inscrivant directement dans le cadre de ce verset coranique. Faut-il aussi distinguer les ennemis de l’islam agressifs et violents, des courants intellectuels différents mais qui acceptent le dialogue ? Cette distinction nécessaire est selon lui le premier pas sur le chemin du dialogue, religieux ou intellectuel.

 

Conclusion

Rappelant que les différents exégètes utilisent le terme de « nassara » (nestoriens) qu’on trouve dans le Coran, les exégètes l’utilisent par extension pour désigner les communautés chrétiennes de leur temps. Considérés comme « gens du Livre » par le Coran, soumis au statut de Dhimma par le droit musulman, les exégètes les classent tantôt parmi les croyants tantôt parmi les infidèles.

Le tour d’horizon des différentes interprétations du dernier verset de la Fatiha nous éclaire sur l’origine de l’image de l’autre intériorisée par les musulmans et explique en partie le malaise que peuvent vivre les deux communautés confrontées au vivre ensemble. Un musulman, en tant qu’individu ou communauté, peut s’entendre avec un chrétien : partager l’espace, la culture, l’histoire avec lui, et des faits le prouvent (exemple de l’Andalousie, de l’Irak, du Liban, de la Syrie… pendant certaines périodes) tout en refoulant un tas de stéréotypes au fond de sa mémoire collective. Mais aux moments de crise – avec Soi (crise identitaire) ou avec l’Autre – tout remonte en surface. C’est ainsi que nous avons aujourd’hui besoin de creuser au fond de la mémoire collective pour la débarrasser des conceptions « faussement sacralisées » de l’autre.

Cette étude non exhaustive montre que l’interprétation du dernier verset de la Fatiha est liée au contexte dans lequel vivaient les commentateurs et que certains n’étaient peut-être pas enclins à la bienveillance vis à vis des chrétiens vus les commentaires peu respectueux faits, à certaines époques,  par ces derniers.

 

Aujourd’hui il est de notre responsabilité de parler les uns des autres avec respect, car comme le dit si joliment le Dalaï Lama: « Prends soin de tes pensées car elles deviennent des mots, prends soin de tes mots car ils deviennent des actions »

 

  1. [1]Dictionnaire du Coran, Mohamed Ali Amir-Moezzi (sous direction), Paris, Robert Laffont 2007 p. 241.
  2. [2]L’Alcoran de Mahomet, traduit de l’arabe par André Du Ryer, Sieur de la garde Malezair (1647 et 1734), http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k109735r.image.f2.vignettesnaviguer.
  3. [3] [1] Le Coran, traduit par Claude Etienne Savary, accompagné de notes et précédé d’un abrégé de la vie de Mohamet (1786),http://books.google.fr/booksid=zG0GAAAAQAAJ&printsec=frontcover#v=onepage&q&f=false
  4. [4] Le Koran, traduction nouvelle faite sur le texte arabe par Albin de Biberstein Kazimirski, interprète de la Légation Française en Perse, Paris, Charpentier 1865

    http://books.google.fr/books?id=3hYYAAAAYAAJ&pg=PR1#v=onepage&q&f=false
  5. [5] Le coran, traduit par Jean Grosjean, Philippes Lebaud, Paris 1979.
  6. [6] Musulman de tradition sunnite, Tabari est né en 839 au Tabaristan en Iran. Après un certain nombre de séjours dans différentes villes musulmanes il finira sa vie à Bagdad en 923
  7. [7] Docteur musulman perse, il fut, entre autres, disciple de l’Imâm Majd Ud Dîn Al Jîlî qui fut lui-même un disciple de Al Hujjât Ul Islâm Abû Hamîd Al Ghazâlî. Il a défendu corps et âme la croyance authentique via l’école de l’Imâm Al Ash’arî et fut un ascète rigoureux envers lui-même et généreux envers les autres.
  8. [8] Mohammed Rachid Rida, intellectuel syrien de la tradition islamique réformiste. Comme ses prédécesseurs, Jamel Al Din Al Afghani et Mohamed Abduh, il s’est concentré sur la relative faiblesse des sociétés musulmanes vis-à-vis des sociétés occidentales. Il dénonçait le retard des sociétés musulmanes sur les sciences et les technologies.

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