Juin 172015
 

Commentaire du texte de Tabari[1]sur Noé et le Déluge . Par Abderrazak Sayadi, GRIC Tunis

Le texte est extrait de l’histoire de Tabari, exégète et historiographe musulman de la période classique qui relate le récit de Noé et du déluge. Tabari s’appuie sur le récit coranique et le texte fait constamment référence à un certain nombre de versets coraniques. Le texte semble alors bien s’inscrire dans la tradition musulmane de l’exégèse coranique. Pourtant le récit est beaucoup plus développé et plus détaillé que le texte coranique. Beaucoup d’éléments narratifs semblent provenir d’auteurs sources. L’auteur n’hésite pas à quitter le cadre de référence coranique pour faire appel à d’autres traditions qu’il confronte au récit coranique soit pour les réfuter comme c’est le cas pour les Mages, soit pour les intégrer à son récit comme c’est le cas du texte biblique. D’autres détails narratifs semblent aussi être totalement inventés par l’auteur, puisqu’ils ne se trouvent ni dans le Coran ni dans la Bible. La question pour nous est de savoir quel est le sens de cette confrontation que l’auteur semble vouloir établir entre le récit coranique et les autres traditions des Juifs des Chrétiens et des Mages. Peut -on voir dans le texte de Tabari le simple développement du récit coranique d’un châtiment divin qui s’abat sur une humanité méchante ou bien le récit d’une restauration d’une nouvelle relation entre Dieu et l’Humanité qui en définitive ne peut être unie que dans la diversité ?

I. L’histoire d’un châtiment divin.
1.La source coranique
On a l’impression en lisant le texte de Tabari que l’auteur s’appuie constamment sur le récit coranique. Ainsi lorsqu’il évoque le paganisme il oppose le récit des Mages qui affirme que le peuple de Noé adorait le feu au récit coranique qui affirme que ce peuple adorait des divinités païennes Ainsi il cite le Coran : « N’abandonnez point vos dieux, n’abandonnez point Wadd, Sowâ, Yagouth, Yaouk et Nasr. Ils en ont déjà séduit un grand nombre. » Ensuite il conclut : « Ce verset est une preuve que les gens vers lesquels Noé fut envoyé adoraient les idoles. » Pour l’auteur, le Coran est non seulement une source de la Foi musulmane, mais c’est aussi un livre de savoir, qui révèle l’Histoire de l’humanité. Il est alors l’unique source de vérité historique.
Beaucoup d’autres occurrences dans le texte de Tabari font aussi référence au Coran pour confirmer un élément du récit, comme par exemple au sujet du caractère prophétique de Noé, il affirme : « Noé appela les hommes à Dieu, comme il est dit dans le Coran »(Sur. XXIX, vers.13)
On peut aussi citer l’exemple de la femme de Noé qui ne voulait pas croire au message de son mari. L’auteur nous dit : « Noé avait une femme qui ne croyait point à sa mission, comme il est dit dans le Coran (Sur. LXVI, vers. 10 ). L’expression « comme il est dit dans le Coran » qui revient de manière assez récurrente, vient ainsi a posteriori conférer au récit de Tabari une garantie d’authenticité. Nous retrouvons là la notion d’auctoritas, qui était très importante au moyen âge et qui impliquait que chaque auteur devait avoir la caution d’un grand auteur ou d’un grand texte . L’auteur se doit de citer ou dans certains cas même de paraphraser un texte de référence connu du public. Tabari se réfugie ici derrière l’autorité sacralisée du texte coranique. De manière étonnante, Tabari ne part pas du Coran. Il ne donne pas d’abord la parole au texte coranique comme c’est traditionnellement le cas dans les textes exégétiques. Il donne d’abord son récit et ensuite il l’accrédite par une référence au coran. Nous sommes bien dans le cadre d’une chronique médiévale qui n’est ni un livre d’Historiographie ni un livre d’exégèse, mais qui tient en même temps des deux, et dans laquelle la référence au Coran intervient in fine pour apporter un semblant de véracité à un récit que l’auteur veut présenter à son lecteur comme étant authentique.

2. Noé et la similitude avec le prophète Muhammad
C’est ainsi que l’auteur s’adressant à un public censé connaître par cœur le Coran, nous donne un portrait de Noé qui est assez proche de la figure du prophète Mohammed. Il affirme que :
« Du temps de Noé, lorsqu’un enfant, après être sorti du sein de sa mère, était devenu grand, son père le prenait par la main, le conduisait vers le prophète Noé, le montrait à l’enfant, et disait : cet homme est un fou et un magicien. Prends garde, lorsque tu auras atteint l’âge de puberté, n’ajoute pas foi à ses paroles ; et, si tu as des enfants, fais-leur la même recommandation que je te fais, à toi. Or, toutes les fois que Noé appelait les hommes à Dieu, ils le frappaient et le traitaient avec mépris, et Noé supportait avec patience ces mauvais traitements. ».
Le récit développé par Tabari semble s’inspirer du Coran et des livres de Sîra ou Hagiographie musulmane qui relataient la vie du prophète Mohammed. Le thème du prophète accusé d’être un fou ou un magicien et persécuté par sa tribu (qawm) est un thème récurrent dans le coran (VI, 50, 90 ; XXV, 7, 20). Les relations familiales du prophète Mohammed se sont rompues. Son oncle Abû Lahab est maudit, lui et sa femme, dans une sourate qui leur est consacrée. De nombreux autres versets font allusion à ces persécutions que tous les prophètes envoyés de Dieu ont subies et appellent le prophète Mohammed à être patient car à la fin Dieu lui donnera la victoire sur ses ennemis. La référence à la mission prophétique de Mohammed est ainsi présente en arrière-plan du récit de Noé. Imprégné de culture coranique le chroniqueur et exégète musulman voit dans la figure de Noé un double en quelque sorte de la figure de Mohammed.

3. Le cadre arabe
De nombreux autres éléments du récit de Tabari correspondent aussi à l’imaginaire arabe de son public en enrichissant le récit coranique de nombreux détails puisés dans le contexte géographique arabe :
« Noé fut six mois dans l’arche, et pendant ces six mois l’eau tomba du ciel et sortit de la terre sans interruption. Or sache que Noé entra dans l’arche à koufa, et l’arche alla à la Mecque et tourna autour de l’emplacement de la Caaba. Et tantôt elle allait aussi en Syrie »
La référence à la Koufa cité d’Irak, à la Mecque et à la Syrie nous situe bien dans l’espace géographique arabe et ici l’auteur donne libre cours à un imaginaire qui correspond à son horizon d’attente qui était son public en s’éloignant du cadre du récit à la fois coranique et biblique. Le récit de Tabari est bien, comme nous le voyons, le récit d’un auteur musulman qui développe l’histoire telle qu’elle est relatée dans le coran d’un prophète Noé à tout égard bien semblable au prophète Mohamed, persécuté par son peuple et à qui Dieu donne la victoire en infligeant à son peuple un châtiment exemplaire. Pourtant de nombreux autres éléments du récit débordent le cadre coranique et invitent le lecteur à chercher d’autres significations à cette histoire de Noé chez Tabari.

II. L’histoire d’un nouveau lien universel entre Dieu et l’Homme
1. Le monothéisme rassembleur
Tabari semble en effet voir dans la figure de Noé une figure centrale et commune à toutes trois religions abrahamiques :
« L’histoire de ces quatre-vingts personnes se trouve dans tous les livres qui ont été envoyés du ciel depuis l’époque d’Adam jusqu’à l’époque d’Yezdeguerd, fils de Schahriâr, qui fut roi de Perse et qui perdit la couronne du temps d’Omar, fils d’al-khattâb. Ces livres sont, entre autres, la livre d’Abraham et la loi de Moïse, l’Évangile de Jésus et le Coran de Mohammed. On trouve dans tous ces livres l’histoire du déluge, de la destruction du peuple de Noé, et du séjour de Noé sur le territoire de Babylone ».
Il s’agit des quatre-vingts personnes qui ont suivi Noé et qui ont été sauvées du déluge. « Or tous les peuples du monde, les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans, regardent le déluge de Noé comme un fait véritable ; il n’y a que les Mages qui ne connaissent ni Noé ni le déluge, et ils disent que, depuis que ce monde existe, il a toujours été tel qu’il est. »
Autour de la figure de Noé se créé un nouveau lien entre les trois religions abrahamiques. En affirmant que le récit de Noé se trouve dans le livre des juifs, dans le livre des chrétiens et dans le livre des musulmans, l’auteur cherche, même si l’évangile ne parle pas de Noé, et que le Noé du Coran n’est pas tout à fait le même que le Noé biblique, à rapprocher les trois religions pour les opposer à celle des païens, c’est-à-dire les Mages, qui eux ne reconnaissent pas Noé. Ainsi autour de la figure de ce prophète commun aux trois religions se crée dans le récit de Tabari une vision quelque peu mythifiée d’une figure prophétique majeure qui transcende les différences entre les trois religions, pour devenir un nouveau père de l’humanité et qui appelle au dieu unique :
2. Noé nouveau père de toute l’humanité
« Or sache que toutes les créatures sont sorties, après Noé, de Sem, de Cham et de Japhet. Les Arabes, les Persans, les hommes blancs de visage, les gens de bien, les jurisconsultes, les savants et les sages sont de la race de Sem »
Désormais conscient de l’aspect universel de la figure de Noé, Tabari s’éloigne de sa source coranique pour donner les noms des trois fils de Noé qui ne figurent pas dans le Coran mais c’est bien dans la Bible qu’il les a trouvés (Genèse VI, 13). Mais il y rajoute aussi un quatrième fils qui n’existe pas dans la Bible, celui de Canaan. Ainsi Noé, selon Tabari, aurait eu quatre fils dont un, Canaan, qui a été englouti dans le déluge :
« Lorsque Noé lui dit, « O mon fils, viens avec nous, » Chanaan lui répondit : « Je me retirerai sur une montagne qui me garantira de l’eau ».
Nous avons là un récit dans lequel d’une part l’auteur se montre soucieux de faire constamment référence au texte coranique seule source d’Histoire authentique pour donner à son public l’histoire d’un châtiment exemplaire donné à un peuple mécréant identique en cela au peuple arabe de la Mecque. Mais d’un autre côté l’auteur n’hésite pas à puiser dans d’autres sources comme la source biblique ou comme il l’affirme la source évangélique, et dans les deux cas il laisse libre cours à son imagination. Cela nous conduit à penser que dans l’esprit de l’auteur ce qui compte ce n’est pas la conformité à ce que nous pourrions aujourd’hui considérer comme la vérité historique mais bien la morale de l’Histoire.

III. La morale de l’histoire :

1. La force du symbole
Plusieurs indices dans le texte de Tabari nous invitent, en effet, à aller au-delà des détails pour déchiffrer les symboles. Ainsi concernant le four qui est au ciel et qui engloutit la terre de son eau bouillante. Tabari nous dit :
« Dieu avait établi ce four comme un symbole, et il avait dit : Voici quel sera le signe du châtiment de ce peuple : l’eau sortira par l’embouchure du four, comme on le voit par ces paroles du Coran : »Lorsque notre ordre sera arrivé, et que le four sera en ébullition. » (Sur. XXIII, vers. 27). Effectivement, lorsque l’eau fut sur le point de sortir par l’embouchure du four, elle entra en ébullition. »
Les mots « symbole » et « signe » utilisés par l’auteur invitent le lecteur à s’intéresser davantage à la dimension didactique et édifiante de ce récit. Certes, certains commentateurs ont pu affirmer que les eaux diluviennes « bouillantes » proviendraient d’une représentation rabbinique.[2] D’autres y voient une référence à Genèse Rabbah, XXVIII, 9. Pour eux, « L’eau diluvienne est d’abord portée à ébullition en enfer.[3] » Quoiqu’il en soit, il n’est pas du tout établi que Tabari ait eu connaissance de ces sources rabbiniques, mais le plus important est que pour lui le public auquel cette chronique est adressée soit édifiée sur la rigueur du châtiment que Dieu inflige aux peuples mécréants. L’histoire sacrée des prophètes de Dieu, racontée dans sa chronique, est dans l’esprit de Tabari comme de tous les chroniqueurs médiévaux, avant tout un livre de morale publique.

2. La présence du mal
Il s’agit bien en effet d’inviter le public à réfléchir à partir de l’histoire passée sur les fins dernières. Cette dimension eschatologique est omniprésente dans la chronique de Tabari. Ainsi l’auteur relate que :
« Lorsque l’âne voulut entrer dans l’arche, Eblîs saisit avec sa main la queue de l’âne et le tira en arrière. Enfin Noé dit à l’âne : Ô maudit, entre donc. Alors Eblîs entra dans l’arche en même temps que l’âne. Lorsque Noé vit Eblîs, il lui dit : Ô maudit, en vertu de quelle permission es-tu entré dans cette arche ? Eblîs lui répondit : Ô Noé, je suis entré par ton ordre ; car j’avais saisi la queue de l’âne, et je l’empêchais d’entrer ; lorsque tu dis : Ô maudit, entre donc, j’entrai dans l’arche ; car le maudit, c’est moi. »
Ce récit fait écho de manière étrange au récit de la sortie d’Adam et Eve à cause, là aussi d’Eblîs. Satan s’introduit toujours de manière subreptice dans l’esprit des hommes. Il utilise la ruse et la tromperie et l’homme tombe toujours dans son piège. Même un prophète comme Noé peut être trompé par Eblîs car il est le Malin, celui qui trompe la vigilance des hommes les plus pieux. Le texte narratif est bien un texte moraliste qui contient une pédagogie de la méfiance sans relâche que l’homme doit observer, à l’égard des tentations de Satan.

À partir de ce texte, nous avons vu comment Tabari s’inspire du texte coranique pour donner sa version du récit de Noé. Il s’agit d’une vision assez conforme à la mentalité du public musulman de l’époque qui rapproche Noé de la figure du prophète Mohammed dans ses souffrances infligées par sa tribu, dans ses relations difficiles avec sa propre famille et enfin dans la victoire que Dieu lui accorde sur ses dénégateurs. Pourtant nous avons aussi observé que Tabari innove par rapport à cette tradition. Il n’hésite pas à puiser dans d’autres sources pour enrichir son récit, même il n’hésite pas laisser libre cours à son imagination d’écrivain comme le faisaient tous les historiographes médiévaux dont le rapport à la vérité historique ne correspondait pas tout à fait à notre conception du livre d’histoire aujourd’hui. En somme ce qui comptait aux yeux du narrateur c’est de transmettre à son public une morale édifiante qui réunisse l’humanité autour d’un Dieu unique source de tous les messages prophétiques avec une figure centrale qui se prête merveilleusement bien à cette image, celle d’un nouveau père de l’humanité que fut Noé.

 

Histoire du prophète Noé[4] (texte de Tabari)p>

Dieu accorda à Noé le don de prophétie, et il l’envoya vers beyourasp. Les mages disent que beyourasp était adorateur du feu ; mais nous voyons dans le Coran qu’il adorait les idoles, et qu’il n’adorait point le feu. Il est dit dans le Coran (Sur. LXXI, vers. 20) : « Noé s’écria : Seigneur, ils ne m’obéissent point ; ils suivent celui dont les richesses et les enfants augmentent la perfidie. Ils ourdirent une trame contre Noé, et ils dirent : N’abandonnez point vos dieux, n’abandonnez point Wadd, Sowâ, Yagouth, Yaouk et Nasr. Ils en ont déjà séduit un grand nombre. » Ce verset est une preuve que les gens vers lesquels Noé fut envoyé adoraient les idoles.
La vie du prophète fut de mille ans. À l’âge de cinquante ans, Dieu lui accorda le don de prophétie, que Noé conserva pendant neuf cent cinquante ans. Noé appela les hommes à Dieu, comme il est dit dans le Coran (Sur. XXIX, vers.13) : « Nous avons envoyé Noé vers son peuple, et il est resté avec eux mille ans, moins cinquante ans. Ensuite ils furent détruits par le déluge ; car ils étaient du nombre des injustes ; mais nous avons sauvé Noé et les habitants de l’arche. »
Pendant les années que Noé passa avec son peuple, personne ne crut à sa parole, jusqu’au moment du déluge. Alors Noé et les personnes qui avaient cru à sa parole entrèrent dans l’arche. Ils étaient en tout quatre-vingts, tant hommes que femmes, et Noé était chargé de rappeler à Dieu tous les habitants de la terre ; il était un prophète revêtu du caractère d’apôtre. Or, pendant les neuf cent cinquante ans que dura la mission de Noé, trois générations d’hommes s’étaient succédé sur la terre.
Du temps de Noé, lorsqu’un enfant, après être sorti du sein de sa mère, était devenu grand, son père le prenait par la main, le conduisait vers le prophète Noé, le montrait à l’enfant, et disait : cet homme est un fou et un magicien. Prends garde, lorsque tu auras atteint l’âge de puberté, n’ajoute pas foi à ses paroles ; et, si tu as des enfants, fais-leur la même recommandation que je te fais, à toi. Or, toutes les fois que Noé appelait les hommes à Dieu, ils le frappaient et le traitaient avec mépris, et Noé supportait avec patience ces mauvais traitements.
Noé avait une femme qui ne croyait point à sa mission, comme il est dit dans le Coran (Sur. LXVI, vers. 10) : « Dieu a donné pour exemple à ceux qui sont infidèles la femme de Noé et la femme de Loth. » Il avait eu de cette femme quatre fils, le premier était Sem, le second Cham, le troisième Japhet, et la quatrième Chanaan. Les trois premiers avaient cru à la parole de Noé ; mais le quatrième, qui était Chanaan, et sa mère, étaient restés infidèles.
Plusieurs années s’écoulèrent ; la patience et le courage de Noé étaient à bout ; personne ne croyait à ses discours. Il pria dieu de faire périr son peuple, et il dit les paroles que Dieu a conservées dans le Coran : « Noé dit : Seigneur, ne laissez pas sur la terre les maisons des infidèles ; car, si vous les y laissez, ils séduiront vos serviteurs, et ils engendreront des enfants coupables et infidèles ; Ensuite Noé pria pour lui-même et dit : Seigneur, pardonnez-moi, pardonnez à mes parents, à ceux qui sont entrés avec foi dans ma maison, aux hommes et aux femmes fidèles, et perdez les injustes. » (Sur. LXXI, vers. 27-29).
Dieu exauça la prière de Noé, et il lui ordonna de planter in teck, afin de punir les hommes. Or le teck est un arbre qui met quarante ans à pousser, et Noé savait que dans quarante ans le châtiment des hommes aurait lieu. Noé planta donc un teck, et adressa ses prières à Dieu. Ensuite, lorsque quarante années se furent écoulées, et que l’arbre eut atteint sa croissance, Dieu envoya à Noé une révélation, et lui dit : Je ferai périr par l’eau toutes ces créatures. Je ferai sortir de la terre et je ferai descendre du ciel l’eau du châtiment. Or Noé demeurait à koufa, et il avait dans sa maison un four en fer qui avait, dit-on, appartenu à Adam. Dieu avait établi ce four comme un symbole, et il avait dit : Voici quel sera le signe du châtiment de ce peuple : l’eau sortira par l’embouchure du four, comme on le voit par ces paroles du Coran : « Lorsque notre ordre sera arrivé, et que le four sera en ébullition. » (Sur. XXIII, vers.27). Effectivement, lorsque l’eau fut sur le point de sortir par l’embouchure du four, elle entra en ébullition. Noé craignit de périr aussi avec les infidèles, et il dit : « Seigneur, sauvez –moi, ainsi que les fidèles qui sont avec moi. »(Sur. XXVI, vers. 118).
Dieu promit à Noé qu’il le sauverait lui et sa famille, et il lui dit : Arrache le teck et fais-en des planches. En même temps il donna ordre à Gabriel d’aller vers Noé et de lui enseigner à construire une arche, comme il est dit dans le Coran : « Construits une arche en notre présence, etc. »( Sur. XI, vers. 39.) Noé construisit l’arche, et les hommes passaient près de lui ; Ces infidèles lui demandaient : Que fais-tu ? Noé répondait : Je fais une arche, car Dieu fera périr les hommes par l’eau. Les infidèles se moquaient alors de Noé, le tournaient en ridicule et lui jetaient des pierres. Noé leur répondait : « De même que vous vous moquez de moi actuellement, de même aussi, moi et les hommes fidèles, nous nous moquerons de vous demain ». (Sur.XI, vers.40)
Or Noé acheva de construire l’arche en quarante jours. Cette arche était longue de douze cents coudées, et elle avait trois étages ; l’étage inférieur était pour les quadrupèdes, celui du milieu pour les hommes, et le plus élevé pour les oiseaux, comme il est dit dans le Coran : » Nous avons dit à Noé : Place dans l’arche un couple de tous les animaux, etc. » (Sur.XI, vers.42).
L’eau sortit ensuite de la terre et elle tomba du ciel pendant quarante jours, et, lorsqu’elle fut devenue haute, elle enleva l’arche de la terre. Noé dit à son fils : « O mon fils, viens avec nous et ne reste pas avec les infidèles. »(Sur. XI, vers.44, et suiv.) Or Chanaan, fils de Noé, se trouvait avec les infidèles, et il répondit à son père : « Je me retirerai sur une montagne, qui me garantira aujourd’hui, contre les ordres de Dieu, que celui auquel Dieu fera miséricorde. »
Pendant qu’ils discutaient ainsi, l’eau monta et submergea Chanaan, comme il est dit dans le Coran : « Une vague passa entre eux deux, et il fut du nombre des submergés. » Il est dit encore : « Noé invoqua son Seigneur, et lui dit : Seigneur, mon fils fait partie de ma famille, et ta promesse est une vérité ; car tu es le plus juste de ceux qui jugent. Le Seigneur lui répondit : O Noé, ton fils ne fait pas partie de ta famille. Ce que tu demandes de moi est une action injuste ; ne me demande donc pas une chose sur laquelle tu n’as aucune connaissance. Je t’avertis afin que tu ne soies pas du nombre des ignorants. Ensuite Noé dit : Seigneur, je me réfugie vers toi, ne permets pas que je te demande une chose sur laquelle je n’ai aucune connaissance, etc. » (Sur. XI, vers. 49.)
Dieu ordonna ensuite au vent de réunir près de Noé tous les animaux qui volent, afin que Noé prît un couple de chacun de ces animaux et les plaçât dans l’arche.
Lorsque l’âne voulut entrer dans l’arche, Eblîs saisit avec sa main la queue de l’âne et le tira en arrière. Enfin Noé dit à l’âne : Ô maudit, entre donc. Alors Eblîs entra dans l’arche en même temps que l’âne. Lorsque Noé vit Eblîs, il lui dit : Ô maudit, en vertu de quelle permission es-tu entré dans cette arche ? Eblîs lui répondit : Ô Noé, je suis entré par ton ordre ; car j’avais saisi la queue de l’âne, et je l’empêchais d’entrer ; lorsque tu dis : Ô maudit, entre donc, j’entrai dans l’arche ; car le maudit, c’est moi.
Après cela, Dieu laissa sortir l’eau des cieux, et il fit sortir l’eau des sources de la terre, comme il est dit dans le Coran : « Nous avons ouvert les portes du ciel à une eau qui coulait abondamment, etc. » (Sur.LIV, vers. 11.)
Lorsque Noé vit que l’arche se tenait sur la surface des eaux et qu’elle commençait à marcher, il dit : »Au nom de Dieu, elle marche et elle s’arrête, etc. » (Sur.XI, vers. 43)
Or l’eau sortit de la terre et descendit du ciel en si grande quantité, qu’elle couvrit toutes les montagnes du monde, même les plus élevées, et monta encore quarante coudées plus haut.
Or Chanaan avait parlé comme il le fit, parce qu’il pensait que la pluie du déluge était semblable aux autres pluies ; et, comme il était berger, toutes les fois qu’il pleuvait, il se retirait sur la montagne, et l’eau ne pouvait lui faire aucun mal, ni arriver jusqu’à lui. Il crut qu’il en serait de même pour l’eau du déluge. Lorsque Noé lui dit, « O mon fils, viens avec nous, » Chanaan lui répondit : « Je me retirerai sur une montagne qui me garantira de l’eau ».
Noé fut six mois dans l’arche, et pendant ces six mois l’eau tomba du ciel et sortit de la terre sans interruption. Or sache que Noé entra dans l’arche à koufa, et l’arche alla à la Mecque et tourna autour de l’emplacement de la Caaba. Et tantôt elle allait aussi en Syrie. Lorsque six mois se furent écoulés, l’arche s’arrêta sur la surface de l’eau au-dessus du mont Djoudî. Dieu arrêta l’eau des cieux après six mois, de sorte que tous les animaux qui se trouvaient sur la terre, à l’exception de ceux qui étaient dans l’arche, furent détruits. Après cela, Dieu ordonna aux sources de la terre d’absorber l’eau qui couvrait l’univers, et il commanda aux cieux de retenir la pluie qu’ils versaient sur la terre, comme cela est rapporté dans le Coran : » Dieu dit : Ô terre, absorbe ton eau. Ô ciel, retiens ta pluie. » (Sur.XI, vers. 46) Or sache que le mot ibla’ï, qui se trouve dans le texte du Coran, signifie absorber, et que le mot agla’ï signifie retenir.
Après cela, l’eau baissa, et l’arche s’arrêta sur le sommet du mont Djoudî, comme il est dit dans le Coran : « L’arche s’arrêta sur le mont Djoudî, et il fut dit : Loin d’ici, hommes injustes ! »(Ibid.) Cela signifie que Dieu ordonna la destruction de ces hommes.
Lorsque Noé sortit de l’arche, les créatures se multiplièrent, et Noé rendit les actions de grâces à Dieu, et il dit : « Louange à Dieu qui nous a délivrés des hommes injustes ! ». Et il dit également : « Seigneur, fais que ma sortie de l’arche soit bénie, etc. » (Sur. XXIII, vers.29-30.) Or Noé sortit de l’arche le jour que l’on nomme ‘ashourâ , qui est le dixième jour du mois de redjeb. Le jour de son entrée dans l’arche, Noé avait fait jeûner toutes les personnes qui étaient avec lui.
On vit sortir de l’arche deux espèces d’animaux qui n’y étaient point entrés ; c’étaient le porc et le chat. Ces animaux n’existaient point sur la terre avant le déluge, et Dieu les créa dans l’arche, parce qu’elle était remplie d’ordures et d’excréments humains qui répandaient une grande puanteur. Les personnes qui étaient dans l’arche, n’ayant pas la force de supporter cette puanteur, se plaignirent à Noé ; alors Noé passa sa main sur le dos de l’éléphant, et le porc sortit de l’anus de cet animal. Le porc mangea toutes les ordures qui étaient dans l’arche et la puanteur disparut.
Quelque temps après, les rats se trouvèrent en grande quantité dans l’arche. Ils mangèrent la nourriture des hommes et la remplirent d’ordures. Alors les personnes qui étaient avec Noé allèrent le trouver, et lui dirent : Tu nous as délivrés d’un premier mal ; mais maintenant nous sommes tourmentés par les rats, qui rongent nos vêtements, mangent notre nourriture et la remplissent d’ordures. Alors Noé passa sa main sur le dos du lion, qui éternua, et le chat sortit du nez de cet animal. Le chat se mit à manger les rats.
Lorsque Noé fut sorti de l’arche, il passa quarante jours sur le mont Djoudî, jusqu’à ce que l’eau du châtiment se fût retirée dans la mer, provient de l’eau du déluge qui s’y retira du temps de Noé.
Or Noé dit au corbeau : Va, pose ta patte sur la terre, et vois quelle est la hauteur de l’eau ; Le corbeau partit, et ayant trouvé une charogne sur sa route, il se mit à la manger, et ne retourna pas auprès de Noé. Noé fut affligé de cela et maudit le corbeau en disant : Que Dieu te rende méprisable aux yeux des hommes, et que ta nourriture ne consiste qu’en charognes ! Après cela, Noé envoya la colombe. La colombe partit, et, sans s’arrêter nulle part, elle mit ses pattes dans l’eau. L’eau du châtiment était amère et salée, elle brûla les pattes de la colombe, les plumes n’y repoussèrent plus et la peau s’en détacha ; Maintenant les colombes qui ont les pattes rouges et sans plumes sont de l’espèce de celle qui se présenta devant Noé et qui lui montra ses pattes ; Noé dit alors : Que Dieu te rende agréable aux yeux des hommes ! C’est pour cette raison que maintenant la colombe est chère au cœur des hommes.
Après cela, Noé descendit sur la terre ainsi que les personnes qui avaient été avec lui dans l’arche. Or, dans tout l’univers, depuis l’orient jusqu’à l’occident, il n’y avait pas un seul édifice qui n’eût été détruit. Noé construisit un bourg, et il éleva une maison pour chacune des quatre-vingts personnes qui étaient sorties de l’arche avec lui et qui se trouvaient sur le mont Djoudî ; de sorte qu’il y eut quatre-vingts maisons bâties dans ce lieu-là, et toutes les personnes dont nous avons parlé eurent chacune la leur. Il est dit dans le Coran (Sur.XI, vers. 42) : « Il n’y eut qu’un petit nombre qui crut avec Noé. » Ces mots « un petit nombre » désignent les quatre-vingts personnes qui étaient avec Noé. Le bourg que Noé bâtit devint grand, et aujourd’hui il est florissant. Il est situé au pied du mont Djoudî. Plusieurs personnes nomment ce bourg « le bourg de Noé, » et d’autres personnes lui donnent le nom de Souk al-themâmnin (marché des quatre-vingts).
Noé vécut encore trois cents ans après le déluge. Depuis le temps d’Adam jusqu’au déluge, il s’était écoulé deux mille deux cents ans, ou suivant d’autres, trois mille cinq cents ans.
Ce fut des quatre-vingts personnes qui se sauvèrent avec Noé que Dieu fit sortir tous les hommes que nous voyons. Or tous les peuples du monde, les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans, regardent le déluge de Noé comme un fait véritable ; il n’y a que les Mages qui ne connaissent ni Noé ni le déluge, et ils disent que, depuis que ce monde existe, il a toujours été tel qu’il est.
L’histoire de ces quatre-vingts personnes se trouve dans tous les livres qui ont été envoyés du ciel depuis l’époque d’Adam jusqu’à l’époque d’Yezdeguerd, fils de Schahriâr, qui fut roi de Perse et qui perdit la couronne du temps d’Omar, fils d’al-khattâb. Ces livres sont, entre autres, la livre d’Abraham et la loi de Moïse, l’Évangile de Jésus et le Coran de Mohammed. On trouve dans tous ces livres l’histoire du déluge, de la destruction du peuple de Noé, et du séjour de Noé sur le territoire de Babylone.
Quelques personnes prétendent que le déluge n’a eu lieu qu’à cet endroit, d’autres disent que le déluge s’étendit sur toute la terre, comme il est dit dans le Coran (sur. LIV, vers. 12) : « Nous avons fait jaillir des sources de toute la terre. » Dieu a dit ces paroles afin que tu comprennes que le déluge a été universel.
Or sache que toutes les créatures sont sorties, après Noé, de Sem, de Cham et de Japhet. Les Arabes, les Persans, les hommes blancs de visage, les gens de bien, les jurisconsultes, les savants et les sages sont de la race de Sem ; et voici pourquoi : Un jour Noé était endormi, le vent souleva ses vêtements et découvrit ses parties sexuelles sans qu’il s’en aperçût. Japhet passa près de Noé, dont il vit les parties sexuelles ; il se mit à rire aux éclats et à tourner son père en ridicule, sans le recouvrir. Cham, frère de Japhet, arriva ensuite ; il regarda Noé, se mit à rire aux éclats et à plaisanter, et passa outre, sans couvrir son père. Sem vint après ses frères, et, voyant Noé dans une posture indécente, il détourna les yeux et cacha la nudité de son père. Noé se réveilla ensuite, et demanda à Sem ce qui s’était passé; ayant appris que Cham et Japhet avaient passé près de lui et qu’ils avaient ri, il les maudit en disant : Que Dieu change la semence de vos reins ! Après cela, tous les hommes et les fruits du pays de Cham devinrent noirs. Le raisin noir est du nombre de ces derniers.
Les Turcs, les Slaves et Gog et Magog, avec quelques autres peuples qui nous sont inconnus, descendent de Japhet. Cham et Japhet furent punis de la sorte pour avoir ri en voyant les parties sexuelles de leur père.

  1. [1] L’intégralité du texte se trouve à la fin du commentaire
  2. [2] Speyer, Biblischen Erzählungen, p. 103, cité par Jacqueline Chebbi, le coran décrypté, p. 167
  3. [3] Sidersky, (Légendes, p. 27), ibid.
  4. [4] Tabari, La chronique, Histoire des prophètes et des rois, Acres sud, Sindbad, 1984, volume I. 101-108

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