Mai 062015
 

            En parcourant la grande bibliothèque numérique Al-Warraq, il apparaît que presque tous les grands ouvrages de la tradition écrite arabe convoquent le personnage de Noé. Il faut dire que ces ouvrages sont souvent longs, et que leurs auteurs y trouvent de nombreuses occasions d’évoquer les temps anciens, et leurs héros… Ainsi, pour reprendre les chiffres d’Al-Warraq, Noé se trouve cité 13476 fois, à travers 6736 pages, et cela dans 581 ouvrages. Ces statistiques donnent toute l’ampleur du succès de Noé dans la tradition écrite arabe. Ce vaste sujet ne saurait néanmoins être traité ici de manière exhaustive, et les traductions proposées ici sont bien entendu perfectibles.

   Afin de mieux comprendre les raisons du succès de Noé dans cette tradition, observons donc quelques unes de ces occurrences, en essayant de les répertorier et de les analyser. Nous prêterons ensuite une attention plus particulière à la question des « races » et aux motifs de la colombe et de l’arc-en-ciel dans cette tradition.

 Données bibliographiques

  Les ouvrages qui citent Noé sont de nature très diverse, comme si la portée de ce personnage dépassait largement le domaine religieux. Cette universalité est peut-être due au consensus qui entoure l’histoire de Noé, sur laquelle les trois grands monothéismes s’accordent, au contraire de ce qui se passe pour Adam par exemple. Avec Noé, la symbolique du déluge, de l’arche ou de la colombe soulève en effet beaucoup moins de polémique que la symbolique liée au fruit défendu, au serpent, à la chute. Cela peut constituer une explication au succès de Noé, qui s’apparente de ce fait à une sorte d’ancêtre commun. Nous notons d’ailleurs une forte récurrence de Noé dans les ouvrages de généalogie (102 fois dans Al-ansâb ou Les lignages d’As-Samaânî).

Ainsi, les ouvrages en langue arabe qui évoquent abondamment Noé ne sont pas nécessairement des ouvrages religieux. Ils sont même le plus souvent à caractère historique. Deux chiffres pour illustrer ce constat : Noé se trouve moins souvent cité dans le Tafsîr (Commentaire coranique) d’al-Qortoubî que dans Târîkh Baghdâd (Histoire de Bagdad) d’al-Khatîb al-Baghdâdî. Comme si Noé était davantage un personnage historique qu’une figure religieuse. A moins qu’il ne soit les deux. Et telle est la seconde hypothèse que nous formulons pour expliquer le succès du personnage de Noé : avec lui, l’Histoire sacrée et l’Histoire événementielle se rejoignent. Il n’y a donc plus de concurrence, ni de contradiction, entre ce qui a eut lieu, et ce en quoi l’on croit. Et là encore, Noé s’avère plus convaincant qu’Adam, pour reprendre la même comparaison. Car, s’il est difficile pour un historien d’aujourd’hui de croire en la Chute, le Déluge, rapporté par de nombreuses traditions (amérindienne, akkadienne) est souvent considéré comme un fait historique probable, voire avéré. Noé parvient de la sorte à exister dans deux domaines distincts et rivaux : celui de la science et celui de la croyance. Cette superposition des histoires religieuse et événementielle apparaît de manière flagrante dans l’ouvrage de Tabarî intitulé Târîkh ar-rusul wa-l-mulûk soit L’Histoire des Prophètes et des Rois. Noé y apparaît 77 fois, et y prend place à la fois comme personnage religieux et comme personne historique.

Nous notons par ailleurs que Noé est beaucoup moins présent dans les ouvrages de sociologie (5 fois dans la Muqaddima ou Introduction d’Ibn Khaldoun) comme dans ceux de rhétorique (6 fois dans Al-bayân wat-tabyîn d’al-Jâhiz). Il s’avère également beaucoup moins cité dans les ouvrages de nature narrative (seulement 6 fois dans Alf layla wa-layla ou Les Mille et une nuits) ou poétique (seulement 2 fois dans Risâlat al-ghufrân ou La lettre du pardon d’al-Ma’arrî).

Il semble finalement qu’il y a, dans la tradition écrite de langue arabe, plusieurs formes d’évocations de Noé : des évocations attendues, voire obligées, et d’autres évocations plus personnelles, plus électives. Voyons ce qu’il en est en lisant de plus près les textes.

 

Huit extraits de la tradition écrite de langue arabe

  Voici, en langue arabe, puis en traduction française, quelques extraits où Noé se trouve cité. Nous avons choisi ces passages selon deux critères : soit pour leur caractère représentatif de la tradition écrite de langue arabe, soit, au contraire, pour leur originalité. Nos éditions de référence sont celles du site al-Warraq.

Texte 1 : Ibn al-Athîr, Al-Kamil fît-t-târîkh, p.20

 

نكح لمك بن متوشلخ قينوش ابنة براكيل بن محويل بن خنوخ بن قين وهو ابن مائة سنة وسبع وثمانين سنة فولدت له نوح بن لمك وهو النبيّ فعاش لمك بعد مولد نوح خمسمائة سنة وخمسا وتسعين سنة وولد له بنون وبنات ثمّ مات ونكح نوح بن لمك عزرة بنت براكيل بن محويل بن خنوخ بن قين وهو ابن خمسمائة سنة فولدت له ساما وحاما ويافث بني نوح وكان مولد نوح بعد موت آدم بمائة سنة وستّ وعشرين سنة ولمّا أدرك قال له أبوه لمك قد علمت أنه لم يبق في هذا الجبل غيرنا فلا تستوحش ولا تتبع الأمّة الخاطئة وكان نوح يدعو قومه ويعظهم فيستخفّون به.

وقيل كان نوح في عهد بيوراسب وكانوا قومه فدعاهم الى الله تسعمائة وخمسين سنة كلّما مضى قرن اتبعهم قرن على ملّة واحدة من الكفر حتّى أنزل الله عليهم العذاب.

(…)

وروي عن جماعة من السلف أنّه كان بين آدم ونوح عشرة قرون كلّهم على ملّة الحقّ وأن الكفر بالله حدث في القرن الذي بعث إليهم نوح فأرسله الله وهو أوّل نبيّ بعث بالإنذار والدّعاء إلى التّوحيد وهو قول ابن عبّاس وقتادة.

 Traduction proposée :

 Lamek fils de Matouchalakh Qaynouch prit pour épouse la fille de Brakil fils de Muhawyil fils de Khannoukh fils de Qayn. Il avait 187 ans, et elle lui donna pour fils Noé, le prophète. Lamek vécut 595 années après la naissance de Noé. Il eut d’autres fils et d’autres filles, puis il mourut. Noé fils de Lamek prit pour épouse Azra fille de Brakil fils de Muhawyil fils de Khannoukh fils de Qayn. Il avait 500 ans. Elle lui donna pour fils Sâm et Hâm et Yâfith, tous trois fils de Noé. Noé est né 126 ans après la mort d’Adam. Quand Noé eut atteint l’âge de raison, son père Lamek lui dit : « J’ai appris qu’il ne restait que nous dans cette montagne, alors, ne t’effarouche pas et ne suis pas ceux qui sont dans l’erreur ». Noé se mit à prêcher en avertissant son peuple mais on ne le prit pas au sérieux.

On raconte que Noé vivait au temps de Biorasb et que c’est au peuple de Biorasb qu’il s’adressait, et cela pendant 950 ans. Siècle après siècle, ce fut la même incrédulité, la même impiété, la même ingratitude à l’égard de Dieu dans cette communauté unie par la mécréance jusqu’à ce que Dieu fit descendre sur eux le châtiment. (…) Certains anciens rapportent qu’il y eut entre Adam et Noé dix siècles de foi véritable, et que la mécréance surgit durant le siècle où Dieu envoya Noé. Noé est le premier prophète envoyé pour avertir les humains, et pour prêcher le monothéisme, d’après Ibn Abbâs et Qutâda.    

 

Texte 2 : Ibn al-Arabî, Al-futûhât al-makkiya, p.967

 

هكذا ورد الخبر عن رسول الله صلّى عليه وسلّم في هذه الطبقة أنّ في أمّته أربعين على قلب نوح عليه السلام وهو أوّل الرسل والرجال الذين هم على قلبه صفتهم القبض ودعاؤهم دعاء نوح “ربّي اغفر لي ولوالدي ولمن دخل بيتي مؤمنا وللمؤمنين والمؤمنات ولا تزد الظالمين الاّ تبارا” ومقام هؤلاء الرجال مقام الغيرة الدينيّة وهو مقام صعب المرتقى فانّه صحّ عن رسول الله صلّى الله عليه وسلّم أنّه قال إنّ الله غيور ومن غيرته حرم الفواحش.

 Traduction proposée :

 On apprend du Prophète, bénédiction et salut de Dieu sur lui, qu’il y a, parmi les croyants, quarante personnes dont le cœur est inspiré de Noé, paix et salut de Dieu sur lui. Noé est le premier des envoyés de Dieu et les hommes qu’il inspire se caractérisent par leur inquiétude. Leur prière est celle de Noé : « Mon Dieu, pardonne-moi, et pardonne à mon père. Pardonne aussi à tout croyant qui entre chez moi. Pardonne aux croyants et aux croyantes mais fais que les injustes soient durement châtiés ». En matière de religion, ces hommes ont atteint le niveau de l’Amour ardent, jaloux et exclusif et leur rang est difficile à atteindre, s’il est vrai que le Prophète, bénédiction et salut sur lui, a dit : Dieu est jaloux, et c’est par jalousie qu’il interdit les turpitudes.

 Texte 3 : al-Ghazâlî, Ihyâ’ ‘ulûm ad-dîn, p.317

 

وروي أن عمر بن الخطاب رضي الله عنه سمع بعد موت رسول الله صلى الله عليه وسلم يبكي ويقول (…) بأبي أنت وأمّي يا رسول الله لئن كان عيسى بن مريم أعطاه الله إحياء الموتى فماذا بأعجب من الشاة المسمومة حين كلّمتك وهي مشوية فقالت لك الذراع لا تأكلني فإني مسمومة بأبي أنت وأمّي يا رسول الله لقد دعا نوح على قومه فقال رب لا تذر على الأرض من الكافرين ديارا ولو دعوت علينا بمثلها لهلكنا فلقد وطئ ظهرك وأدمي وجهك وكسرت رباعيّتك فأبيت أن تقول إلاّ خيرا فقلت اللهمّ اغفر لقومي فإنّهم لا يعلمون فأبي أنت وأمّي يا رسول الله لقد اتبعك في قلّة سنّك وقصر عمرك ما لم يتبع نوحا في كثرة سنّه وطول عمره وآمن بك الكثير وما آمن معه إلاّ القليل.

 Traduction proposée :

 On dit avoir entendu pleurer Oumar ibn al-Khattâb après la mort du Prophète, bénédiction et salut de Dieu sur lui. Tout en pleurant, il disait : (…) Je te sacrifierais mon père et ma mère, ô Envoyé de Dieu (…). A Jésus fils de Marie Dieu a donné le pouvoir de faire revivre les morts mais n’est-il pas encore plus étonnant que la brebis rôtie se soit adressée à toi en te demandant de ne pas la manger parce qu’elle était empoisonnée ? Noé a maudit son peuple en priant Dieu de ne laisser aucune demeure aux mécréants. Si tu nous avais lancé la même malédiction, nous aurions tous péri. Ton dos s’est alourdi, ton visage a saigné, tes dents ont été brisées, mais tu ne nous as pas maudit, et tu as dit : Mon Dieu, pardonne aux miens car ils ne savent pas. Ô Envoyé de Dieu, malgré ta courte vie, comparée à celle de Noé, nombreux sont ceux qui t’ont suivi, et ont cru en toi, tandis que bien peu ont suivi Noé, malgré son expérience et son âge avancé.    

 Texte 4 : Ibn Battûta, Rihlat ibn Battûta, p.102

 

وفي الزاوية من هذا البلاط مسجد صغير محلق عليه أيضا بأعواد الساج يذكر أنّه الموضع الذي فار منه التنوّر حين طوفان نوح عليه السلام وفي ظهره خارج المسجد بيت يزعمون أنّه بيت نوح عليه السلام وإزاءه بيت يزعمون أنّه متعبد إدريس عليه السلام ويتصل بذلك فضاء ويتصل بالجدار القبلي للمسجد يقال إنّه موضع إنشاء سفينة نوح عليه السلام وفي آخر هذا الفضاء دار علي بن أبي طالب رضي الله عنه والبيت الذي غسل فيه ويتصل به بيت يقال أيضا إنّه بيت نوح عليه السلام والله أعلم بصحّة ذلك كلّه.

 Traduction proposée :

 A l’angle de ce bâtiment se trouve une petite mosquée, entourée elle aussi de tiges de teck. C’est de cet endroit, dit-on, que l’eau déborda lors du Déluge de Noé, paix et salut de Dieu sur lui. A l’extérieur de la mosquée et à l’arrière du grand bâtiment, se trouve une maison qui serait celle de Noé paix et salut de Dieu sur lui. C’est du moins ce que les gens d’ici prétendent. Ils affirment aussi que la maison d’en face est le sanctuaire d’Idriss paix et salut de Dieu sur lui. On dit aussi que c’est dans l’espace qui jouxte le mur sud de la mosquée que fut construit le navire de Noé paix et salut de Dieu sur lui. Un peu plus loin, il y a la maison de Ali ibn Abû Tâlib, que Dieu l’agrée, où on lui fit la toilette funéraire. Jouxte cette maison une autre maison dont on dit qu’elle fut celle de Noé, paix et salut de Dieu sur lui. Et Dieu seul sait si tout cela est vrai…

 Texte 5 : Ibn Khaldoun, Al-Muqaddima, p.32

 

فإنّ جزيرة العرب كلّها أحاطت بها البحار من الجهات الثلاث كما ذكرنا فكان لرطوبتها أثر في رطوبة هوائها فنقص ذلك من اليبس والانحراف الذي يقتضيه الحرّ وصار بها بعض الاعتدال بسبب رطوبة البحر. وقد توهّم بعض النسابيين ممن لا علم لديه بطبائع الكائنات أن السودان هم ولد حام بن نوح اختصوا بلون السواد لدعوة كانت عليه من أبيه ظهر أثرها في لونه وفي ما جعل الله من الرق في عقبه وينقلون في ذلك حكاية من خرافات القصاص. ودعاء نوح على ابنه حام قد وقع في التوراة وليس فيه ذكر السواد وإنما دعا عليه بأن يكون ولده عبيدا لولد إخوته.

 Traduction proposée :

 Comme nous l’avons vu précédemment, la mer entoure la péninsule arabe de trois côtés. L’air marin influe par conséquent sur le taux d’humidité de la presqu’île. Cela atténue la sécheresse extrême due au climat. Par ailleurs, certains généalogistes ignorants ont cru que les Noirs sont les descendants de Hâm, le fils de Noé. Ces généalogistes prétendent que Hâm a été maudit par son père, et que cette malédiction a assombri sa peau et celles de ses descendants. Les faux savants colportent à ce sujet bien des histoires… Or, c’est dans la Torah que Noé maudit son fils, sans que référence soit faite à la couleur noire. Noé, paix et salut de Dieu sur lui, a seulement voué son fils Hâm à devenir l’esclave de ses cousins.    

 Texte 6 : al-Jâhiz, Al-Hayawân, p.45

 

وزعم بعض المفسّرين وأصحاب الأخبار أنّ أهل سفينة نوح كانوا تأذّوا بالفأر فعطس الأسد عطسة فرمى من منخريه بزوج سنانير فلذلك السّنور أشبه شيء بالأسد وسلح الفيل زوج خنازير فلذلك الخنزير أشبه شيء بالفيل قال كيسان فينبغي أن يكون ذلك السنور آدم السنانير وتلك السنورة حوّاءها قال أبو عبيدة لكيسان أولم تعلم أنت أنّ لكلّ جنس من الحيوان آدم وحوّاء؟ وضحك فضحك القوم.

 Traduction proposée :

 « Certains commentateurs et certains chroniqueurs prétendent que les passagers du bateau de Noé étaient très incommodés par les rats. Le lion éternua alors très fort et fit sortir de ses nasaux deux chats. C’est pourquoi les chats ressemblent tant aux lions… Et l’éléphant déféqua de deux sangliers. C’est pourquoi les sangliers ressemblent tant aux éléphants… ». Kaïssân dit : « Ce couple de chats était donc une sorte d’Adam et d’Eve des chats !». Abû-Ubayda lui répondit : « Tu n’es pas sans savoir que chaque espèce animale a son Adam et son Eve ». Et tout le monde rit.

 Texte 7 : Louis Cheikhou, An-nasrâniyya wa-âdâbuhâ bayna ‘arab-al-jâhiliyya, p.118

 

ليس في الكتاب الكريم بعد ذكر التكوين واقع أخطر من الطوفان في عهد نوح ولا شكّ أنّ عرب الجاهلية نقلوا الخبر عن أهل الكتاب ولا سيما النصارى منهم الأعشى الكبير حيث قال يمدح إياسا ويشبهه بنوح في صنع سفينته

جزى الإله إياسا خير نعمته     كما جزى المرء نوحا بعد ما شابا

Traduction proposée :

 Il n’y a pas, dans le Livre sacré, d’événement plus important, après la Création, que celui du Déluge, au temps de Noé. Les Arabes de l’Anté-Islam firent, sans aucun doute, le récit de cet événement en se rapportant aux traditions bibliques. Tel est le cas notamment des Arabes chrétiens comme le poète A’cha le grand. On lui doit des louanges d’Iyâs qu’il compare à Noé construisant son navire :

Que Dieu récompense Iyâs et le comble de ses bienfaits

Comme fut récompensé par les siens Noé dans son grand âge

 Texte 8 : Ikhwân-as-safâ’, Rasâil, p.601

 

اعلم أيها الأخ البار الرحيم أيّدك الله وإيانا بروح منه (…) فهل لك يا أخي أيّدك الله وإيّانا بروح منه أن تبادر وتركب معنا في سفينة النجاة التي بناها أبونا نوح عليه السلام فتنجو من طوفان الطبيعة قبل أن تأتي السماء بدخان مبين وتسم من أمواج بحر الهيولي ولا تكون من المغرقين.

 Traduction proposée :

 Je m’adresse à toi, mon frère, qui es sincère et charitable, et je prie Dieu pour qu’Il soit avec toi, et avec nous aussi, et que son Esprit nous inspire. (…) Puisses-tu t’empresser de monter avec nous dans le navire du salut que notre père Noé, paix et bénédiction de Dieu sur lui, a construit. Puisses-tu échapper ainsi au déluge de la nature, avant que du ciel ne descende une fumée éclatante et que de la mer ne montent les vagues de la matière primordiale. Puisses-tu ne pas être de ceux qui seront noyés et engloutis.

 Auteurs, contextes, et traduction

 Ces huit textes nous surprennent par leur diversité. Tandis qu’Ibn Arabî, le grand poète soufi andalous du 13ème siècle, use d’une langue elliptique et métaphorique, Jâhiz, le grand humaniste rationaliste de Bassora (7ème-8ème siècles), joue la trivialité pour nous faire à la fois rire et réfléchir. De même, la précision et la crédulité hagiographiques de l’historien damascène Ibn al-Athîr (12ème-13ème siècle) contrastent avec l’esprit critique du sociologue Ibn Khaldoun (14ème siècle, né à Tunis, décédé au Caire). On observe un écart tout aussi étonnant entre le ton tragique, apocalyptique, des Frères de la Pureté (groupe d’intellectuels formé en 983 à Bassora) et le ton léger, plein de malice et de curiosité, du grand voyageur-géographe Ibn Battûta (14ème siècle) parti de Tanger pour parcourir l’Afrique et l’Asie. Enfin, tandis que le penseur Al-Ghazâlî du 11ème siècle, originaire d’Iran, raconte comment le Prophète de l’islam a surpassé tous les autres prophètes, l’historien contemporain Louis Cheikhou rappelle les racines chrétiennes des croyances musulmanes en citant le poète arabe préislamique Al-A’cha. Bref, nous avons découvert, en collectant ces textes, une variété remarquable de tons et d’intentions dans l’évocation de Noé.

En outre, nous avons rencontré en traduisant ces textes, des mots et des expressions difficiles à rendre en français, comme le mot « umma », « kufr », « tawhîd » (sous la plume d’Ibn al-Athîr) et comme les formules d’eulogie ( salla-al-Lahu ‘alyahi wa-sallam ; ‘alyhi as-slâm ; radhiya al-Lahu ‘anhu). Nous avons aussi rencontré des termes polysémiques en langue arabe (comme al-kitab évoqué par Louis Cheikhou ou al-hayûla décrite par les Frères de la Pureté). Enfin, est revenue dans ces textes l’expression safînat-Nouh que nous avons traduite selon le contexte par « navire » ou « bateau » de Noé, et non pas par « arche ».    

Arrêtons-nous un instant sur cet écueil traductologique. C’est un point sensible car une grande partie de la symbolique de l’histoire de Noé est portée par l’ « arche ». Qu’advient-il de cette symbolique lorsque l’arche est simplement désignée comme un « bateau », ou un « navire » ? Le mot arabe utilisé par l’ensemble de nos auteurs est d’ailleurs le même : safîna. Nos l’avons toujours traduit par « navire » excepté dans le texte ludique de Jâhiz où nous avons opté pour le mot « bateau », moins solennel. Il faut ajouter que le terme généralement employé dans le texte coranique ne se trouve pas être ce mot safîna mais le mot folk (folk in Coran, sourate 23-sourate des Croyants, verset 27 cf. safîna sourate 29-sourate de l’Araignée, verset 15). Comparons ces deux termes : folk est construit à partir de la racine F L K qui désigne la rondeur d’un sein, d’une colline, d’une vague… et la circularité de la course des étoiles… (Al-munjid fî-l-lugha wa-l-a’lâm, Dâr al-Machriq, Beyrouth, 1986, p. 594 ). Notons au passage que, lorsqu’il désigne un navire, le terme folk est à la fois masculin et féminin. Ainsi, le texte coranique emploie un vocable proche par sa connotation (rondeur, circularité) du mot « arche ». En revanche, le terme safîna est construit à partir du verbe safana (racine S F N) qui évoque le vent qui « épluche » et sculpte la terre. Le navire est donc désigné par safîna dans la mesure où il « épluche » et sculpte la mer (Al-munjid fî-l-lugha wa-l-a’lâm, p.338). De ce fait, en préférant safîna à folk, nos auteurs mettent l’accent sur l’effort, la peine et le danger liés à l’expérience de Noé. Cela indique que le Noé de la tradition écrite arabe se distingue peut-être de celui des textes biblique et coranique. Voyons quelles en sont les principales caractéristiques.

 Caractéristiques de Noé dans la tradition arabe

 Le personnage de Noé tel qu’il apparaît dans ces textes s’avère complexe. Il est à la fois le garant d’une continuité généalogique et l’agent d’une rupture temporelle. En effet, d’une part Noé s’inscrit dans un lignage au long cours : il est, comme nous le rappelle Ibn al-Athîr, Noé fils de Lamek fils de Matouchalakh Qaynouch et il est le père de Sâm, Hâm et Yafîth. Noé est donc le maillon d’une chaîne précise, nommée en arabe nasab. Mais il est en même temps « le premier Envoyé de Dieu » selon l’expression employée par Ibn Abbâs et Qutâda (dans le texte d’Ibn al-Athîr) et par Ibn ‘Arabî.

Aussi Noé se trouve-t-il à la fois présenté comme un personnage à la destinée exceptionnelle et comme une personne réelle qui aurait habité une simple maison à Koufa (selon le texte d’Ibn Battûta qui rapporte cette information sans la confirmer). D’ailleurs, son caractère prophétique n’a rien d’éclatant ici. C’est son père qui lui conseille de suivre la voie de la sagesse, et Noé prêche sans grand succès pendant près d’un millénaire (selon Ibn al-Athîr). Cela donne l’impression que la foi de Noé est une foi tenace, patiente, réfléchie… et non miraculeuse. Une foi à l’image de son navire, construit planche par planche, de ses propres mains, comme nous le voyons dans le récit d’Ibn Battûta et dans le poème d’al-A’châ.

De plus, le personnage de Noé nous semble bien seul face à ceux qu’il tente d’avertir (dans le texte d’Ibn al-Athîr). Et Ibn ‘Arabî va jusqu’à affirmer que le sentiment d’inquiétude caractérise ceux dont le cœur est inspiré par Noé. Le terme employé par Ibn ‘Arabî est celui de qabdh qui désigne le serrement, la constriction, l’appréhension. Comme si la foi de Noé débordait sans trouver d’écho et que cela lui serrait le cœur. La prière attribuée à Noé par Ibn ‘Arabî témoigne de cette inquiétude puisque Noé y prie Dieu de pardonner à son père et à tous les croyants. L’alliance entre Dieu et Noé telle que la décrit Ibn ‘Arabî est aussi empreinte d’inquiétude dans la mesure où cette alliance consiste en un lien exclusif dont Dieu se montrerait jaloux (ghayour dans le texte).

   Par ailleurs, dans deux de ces textes, Noé apparaît aussi comme celui qui maudit son fils (in Ibn Khaldoun) et son peuple (in Ghazâlî) comme si sa patience avait fini par s’épuiser. Il faut dire que la tradition arabe prête à Noé une longévité incroyable. Si l’on se réfère à sa biographie selon Ibn al-Athîr, il aurait vécu plus de 1500 ans… Durant cette longue vie, Noé multiplie donc les expériences : celle de la solitude et celle de la sagesse, celle de l’exhortation et celle de l’action, celle de la compassion et celle de la sévérité.

Enfin, une dernière particularité se dégage de ces textes, au sujet de l’expérience du déluge. Le déluge n’est pas décrit ici comme une catastrophe, mais comme un moment comparable par son importance à la Création (in Cheikhou). C’est dire que l’histoire de Noé est aussi porteuse d’espérance, ce qui contribue sans nul doute aussi à son succès.    

Enfin, on voit à quel point Noé inspire nos auteurs. Certains le comparent au Prophète de l’Islam pour glorifier ce-dernier (Ghazâlî) ; d’autres en remplissent leur cœur afin de nourrir leur foi à cette source première (Ibn ‘Arabî) ; d’autres enfin filent la métaphore du déluge et du débordement dans l’ensemble de leur œuvre (Ikhwân as-safâ dans leurs Lettres), par exemple pour expliquer l’existence du monde (qui serait un débordement, une émanation, de Dieu).

Particulier et universel, tel nous apparaît Noé dans la tradition écrite de langue arabe représentée par ces textes. Reste une contradiction à interroger : pourquoi selon certains commentateurs, sévèrement critiqués par Ibn Khaldoun, l’histoire de Noé correspond-elle à la naissance des « races » ? Et qu’en est-il, dans la tradition écrite de langue arabe, de motifs centraux dans la Bible tels que la colombe et l’arc-en-ciel ?

 Noé et la question des « races »

 Ce problème épineux se trouve très clairement exposé par Ibn Khaldoun qui rappelle comment certains généalogistes, qu’il qualifie de « faux savants », colportent la légende selon laquelle Noé a voué les descendants de son fils Hâm à être noirs. Pour Ibn Khaldoun, la question de la race n’appelle qu’une explication sociale : être noir signifie ici, selon la relecture que fait Ibn Khaldoun du texte biblique, être esclave. C’est donc à la servitude que Noé voue les descendants de Hâm d’après le sociologue de Tunis. La couleur n’est donc pas considérée ici comme un fait biologique, mais comme une construction sociale. Cette théorie rejoint les découvertes génétiques les plus récentes selon lesquelles il n’y a pas de race au sens de « caractères biologiques constants [qui] se conservent par la génération : race blanche ou leucoderme, race jaune ou xanthoderme » (Larousse 1971, p.851). En ce sens, la théorie d’Ibn Khaldoun préfigure la position du dictionnaire Larousse de 2007 selon laquelle la race est une « catégorie de classement biologique et de hiérarchisation des divers groupes humains, scientifiquement aberrante, dont l’emploi est au fondement des divers racismes et de leurs pratiques » (p.890).

De plus, nous pouvons noter que, dans ces textes, l’équivalent arabe du mot « race », soit le terme jins, n’apparaît pas. On le trouve cependant sous la plume de certains de nos auteurs, dans d’autres passages, mais rarement appliqué aux humains. C’est ainsi que Jâhiz use de ce terme pour décrire les « espèces » animales (in Kitâb al-hayawân, Le Livre des animaux, site al-warraq, p.2, 14, 61 etc.). Quant à Ibn Khaldoun, il applique le terme jins au pluriel, soit ajnâs, lorsqu’il parle des vêtements ou des fleurs (in Al-muqaddima, L’Introduction, al-warraq, p.1788 et p.698). S’agissant des différents groupes d’humains, Jâhiz et Ibn Khaldoun, à l’instar du texte coranique, préfèrent employer le mot qawm (par exemple, Coran,VII, 59 ; XI, 89 ; XXII, 42 ; XXV, 37).

En somme, la division de l’Humanité en groupes sociaux est un problème aussi bien philosophique que sociologique, auquel l’histoire de Noé nous aide à réfléchir. En effet, que reste-t-il de la notion de « race » quand les « racines » sont englouties par les eaux ? C’est peut-être alors que les yeux se tournent vers autre chose, une colombe, un arc-en-ciel…

 Les motifs de la colombe et de l’arc-en-ciel

 Au cours de notre relecture des textes de la tradition écrite de langue arabe concernant Noé, nous avons été surpris par la focalisation sur le motif du navire, et sur l’absence de référence à la colombe d’une part, et à l’arc-en-ciel, d’autre part. Cette colombe si importante dans le texte biblique, nous la croisons pourtant au détour d’un titre, celui de Tawqu-l-hamâma, donné par le poète et philosophe andalous du 11ème siècle Ibn Hazm à son ouvrage consacré à l’amour. La plupart du temps, ce titre est traduit en français par Le Collier de la colombe, alors que l’allusion à l’histoire de Noé transparaît en langue arabe dans la mesure où le sens premier du terme tawq est la forme circulaire, celle-là même du vol de la colombe dans la tradition biblique. Le motif de la colombe n’est par conséquent pas véritablement absent de la tradition écrite de langue arabe, mais plutôt si implicite qu’il passe parfois inaperçu.

Quant au motif de l’arc-en-ciel, il s’avère passionnant à interroger. En effet, en langue arabe, l’arc-en-ciel se dit qaws-quzah soit littéralement « l’arc de Quzah ». Mais qui est donc ce Quzah qui tend un arc multicolore quand le soleil a rendez-vous avec la pluie ? Il n’est pas un prophète de la Bible ni du Coran. Et si Quzah était une ancienne divinité préislamique oubliée dont la langue arabe garderait ici la trace? Là encore, l’histoire de Noé nous donne à réfléchir.

 

 La foi multiple

Nous aimerions compléter cette étude par une piste de réflexion, celle entamée par Ibn ‘Arabî dans le sillage de Noé. Elle concerne la multiplicité des éléments qui peuvent nourrir la foi.

Au 13ème siècle, le soufi Ibn ‘Arabî, dont on a vu l’attachement à la figure de Noé, témoigne :

 

لقد كنت قبل اليوم أنكر صاحبي   إذا لم يكن ديني إلى دينه دان

وقد صار قلبي قابلا كلّ صورة     فمرعى لغزلان ودير لرهبان

وبيت لأوثان وكعبة طائف         وألواح توراة ومصحف قرآن

أدين بدين الحب أنّى توجّهت       ركائبه فالحبّ ديني وإيماني

 

Avant aujourd’hui, je reniais l’ami dont la religion n’était pas la mienne

A présent mon cœur peut accueillir toute forme et toute image

Il est pâturage pour les gazelles, cloître pour les moines,

Temple pour les idoles, Kaaba pour les pèlerins,

Tables de la Thora, livre Saint du Coran…

Aujourd’hui je professe la religion de l’Amour.

Quelle que soit la forme qu’il prend,

L’Amour est désormais ma foi.  

 

Un texte contemporain poursuit cette méditation autour de la foi multiple.

Le poète et militant franco-marocain Abdellatif Laâbi raconte :

 

Il faisait clair et bon

dans la cathédrale de Bourges

Je m’y sentais le cœur léger

comme dans les mosquées de mon enfance

Ah si les religions pouvaient apaiser ainsi

Musique de lumière

havre sans gardien

flamme petite au bout des doigts

que le vent caresse

murmure jamais plus haut

que l’autre murmure

Il faisait clair et bon

dans la cathédrale de Bourges

dans la mosquée Al-Qaraouiyine

Parole d’infidèle.

                                                         (in L’étreinte du monde La Différence, 2001, p.54)

 

Serait-ce là le signe d’une alliance renouvelée, où la foi ose s’abreuver à plusieurs sources, y compris à celle du doute ? Serait-ce là l’expérimentation contemporaine d’une foi arc-en-ciel, apparemment multicolore, mais fondamentalement constituée d’une même lumière, et de la part d’ombre qui l’accompagne ?

 

  En conclusion, à l’occasion de cette étude, nous avons mesuré toute la richesse des textes issus des littératures arabes concernant Noé. Le succès d’un tel personnage tient à plusieurs facteurs : le consensus qui entoure Noé dans les trois monothéismes, avec des faits comparables et des noms sémantiquement proches ; la coïncidence entre Histoire sacrée et Histoire profane, le déluge étant à la fois une légende et un événement probable ; la complexité de la psychologie de Noé, dont les deux caractéristiques les plus marquantes nous ont paru être ici la persévérance et l’inquiétude ; et enfin, les valeurs de réconciliation que Noé incarne, et cela depuis l’âge des temps : espérance, renouveau, unité humaine, diversité culturelle, respect de la nature et sauvegarde des espèces animales. Au cours de cette prospection, nous avons donc pu parcourir, avec Noé, toute une palette d’émotions et de réflexions.

Cette palette multicolore, nous la retrouvons dans la foi arc-en-ciel d’Ibn ‘Arabî, dont on a montré la proximité avec Noé. Nous avons aussi vu comment la colombe semblait être absente des textes dédiés à Noé mais qu’elle réapparaissait dans des textes consacrés à la thématique de l’amour (notamment chez Ibn Hazm).

   Enfin, nous n’avons pas trouvé de trace de l’épisode biblique de l’ivresse de Noé (Genèse, 9,20). dans les textes que nous avons étudiés. Mais nous avons découvert un personnage à la fois complexe et attachant. Car Noé se trouve être ici tout à la fois celui qui croit, et celui qui doute. Celui qui craint, et celui qui espère. Celui qui pardonne, et celui qui maudit. Celui qui prêche en vain pendant 950 ans. Et celui qui construit de ses propres mains le bateau qui le sauvera, lui, le Prophète, sa famille, et tous les animaux, petits et grands.    

 

 

 

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