Fév 012015
 

Le personnage de Noé

Dans le livre de la Genèse, Noé est présenté comme « un homme juste [qui] fut intègre au milieu des générations de son temps. Il suivit les voies de Dieu » [ ref]Gn 6, 9[/ref] et il avait « trouvé grâce aux yeux du Seigneur [1]». Quand celui-ci fait part de son désir de détruire l’humanité, nulle trace d’une réaction de Noé. Il écoute ce que lui dit Dieu et applique strictement ses demandes. C’est un homme qui fait confiance en son créateur et qui s’en remet entièrement à lui lorsque celui-ci « ferma la porte [de l’arche] sur lui » [2]».
Dans le Coran, Noé est un prophète qui possède toutes les caractéristiques de celui-ci : rappeler ce qui a déjà été dit aux hommes, être mal accueilli [3]», moqué [4]», traité de menteur[5]» voire menacé [6]» , qui se considère seulement comme un intermédiaire [7]» et qui demande l’aide de Dieu contre les hommes [8]». Pourtant Noé ne cesse de discuter avec eux [9]» pour les convaincre de l’écouter et d’échapper ainsi à la mort. Il essaie même de faire fléchir la détermination de Dieu et ce, avec tellement d’insistance que Celui-ci lui dit : « Et ne m’interpelle plus au sujet des injustes, car ils vont être noyés [10]». Pourtant il finit par se lasser osant même demander à Dieu de ne « laisser sur la terre aucun infidèle » de peur qu’ils égarent les hommes et « n’engendrent que des pécheurs infidèles » [11]» .Noé en tant que prophète possède de fortes similitudes avec Le Prophète Mohammed.
Noé est aussi présenté comme un « envoyé » (rasûl), ce qui implique qu’il a pour mission de prêcher publiquement afin de faire connaître le message divin dont il est porteur. Ibn Kathîr (774/1373) dans son commentaire coranique remarque qu’il est le premier d’une longue série « d’envoyés », Adam ayant le statut de « nabî » (prophète), mais non de « rasûl) [12]».

L’arche et le déluge

Dans la Bible, la décision de Dieu est motivée par « la méchanceté de l’homme [qui] se multipliait sur la terre : à longueur de journée, son cœur n’était porté qu’à concevoir le mal, et […] il se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre » [13]». On peut bien sûr penser à la violence de Caïn ou à la cruauté de son descendant Lamek qui « tue un homme pour une blessure ou un enfant pour une meurtrissure » [14]»
Dans le Coran Noé appelle à un monothéisme pur [15]», sans associer à Dieu d’autres divinités[16]», parmi lesquelles sont citées Wadd, Suwaa, Yagout, Yaoud et Nars[17]». Comme tous les prophètes il ne ménage pas sa peine pour convaincre : « Seigneur, j’ai appelé mon peuple jour et nuit, mais mon appel n’a fait qu’accroitre leur fuite [18]».
La construction de l’arche et sa structure sont extrêmement détaillées dans le livre de la Genèse[19], contrairement au Coran où l’ordre est succinct : « Et construit l’arche sous Nos yeux et d’après Notre révélation [20]
Dans les deux Livres, un couple de chaque espèce monte dans l’arche, ainsi que la famille de Noé (avec une différence sur laquelle nous reviendrons un peu plus loin).Par contre, dans le Coran Noé est accompagné de « ceux qui croient » [21], Et le même verset souligne non sans humour : « Or ceux qui avaient cru avec lui étaient peu nombreux » ! La destruction de l’humanité n’est donc pas systématique et aveugle, mêlant les innocents et les injustes, mais laisse une place déterminante à la responsabilité personnelle de chaque individu. Une situation analogue apparait dans le livre d’Ezékiel (14,12-23), faisant référence à Noé : Yahvé promet quatre fléaux terribles (épée, famine, bêtes féroces et peste). Mais il ajoute que si dans ce pays il y a trois hommes, Noé, Danel et Job, « ils ne pourraient sauver ni fils ni filles eux seuls seraient sauvés » grâce à leur justice.
Le Coran utilise une image insolite pour le signal de la montée dans l’arche : celle-ci commencera lorsque le four se mettra à bouillonner[22] . Dans une note de sa Traduction du Coran, Edouard Montet[23] propose l’explication suivante : « le mot du texte tannoûr a les deux sens de four (pour cuire le pain) et de réservoir d’eau. L’expression coranique est prise dans le sens biblique de ’les sources du grand abîme jaillirent, les écluses du ciel s’ouvrirent’ (Gn 7,11) ». On lit aussi dans le Talmud de Jérusalem (TJ San10.5) : « Chaque goutte d’eau que Dieu fit pleuvoir sur les contemporains du déluge avait été chauffée d’abord dans l’enfer, puis versée sur la terre ».Ainsi le déluge rassemble l’eau et le feu, tous deux symboles à la fois de vie, de purification ou de mort.
L’épisode du corbeau, de la colombe, l’alliance entre Dieu et Noé avec comme signe l’arc en ciel ne sont pas présents dans le Coran. On peut penser que la tradition orale transmettait largement ces récits sans qu’il soit nécessaire d’y revenir. De plus il est souvent dit que le Coran rappelle ce qui a été dit avant, sans que cela soit exhaustif.

La famille de Noé

Un évènement non décrit dans la Bible occupe une part importante dans le récit coranique. Il s’agit du refus d’un des fils de Noé de monter dans l’Arche : « O mon enfant monte avec nous et ne reste pas avec les mécréants». Il répondit : « je vais me réfugier vers un mont qui me protègera de l’eau », « et le fils fut alors du nombre des noyés » [24]. Lorsque les eaux se retirent, Noé essaie encore d’intercéder pour lui : « O mon Seigneur, certes mon fils est de ma famille et Ta promesse est vérité[25] Dieu lui répondit : « O Noé, il n’est pas de ta famille car il a commis un acte infâme » [26] Ces mots évoquent ceux qui seront prononcés par Jésus : « quiconque fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, c’est lui mon frère, ma sœur, ma mère [27]». Dans les deux cas la liberté et le choix personnel sont plus forts que les liens familiaux.
Et la Bible relate aussi une histoire de fils, absente du Coran : l’ivresse de Noé et la découverte de sa nudité par son fils Cham, qui, pour cet irrespect, sera maudit par son père et à travers son fils Canaan condamné à être «serviteur des serviteurs [28] ». Dans ce texte, Noé reste un homme, avec ses faiblesses. Le silence du Coran peut-elle laisser penser que la fonction de prophète transforme l’homme ?
Outre du fils il est aussi question dans le Coran de la femme de Noé associée ici, à la femme de Loth. « Elles étaient sous l’autorité de deux vertueux de Nos serviteurs. Toutes deux les trahirent et ils ne furent d’aucune aide pour [ces deux femmes] vis-à-vis d’Allah et il [leur] fut dit ; ‘Entrez au feu toutes les deux, avec ceux qui y entrent’ » [29] . De quelle trahison s’agit-il ? La Bible dit seulement que la femme de Loth s’est retournée en quittant Sodome. Y aurait-il un autre sens à donner à ce verbe ? Dans les hadiths seules quatre femmes sont nommées et ont la plénitude de la perfection : Myriam, Khadija, Fatima et la femme de Pharaon.
Après le déluge
Dans le Coran, à la sortie de l’arche, Dieu assure Noé de ses bénédictions sur lui et sur les communautés issues de ceux qui sont avec lui. Mais cette sécurité n’est pas définitive : « Nous accorderons une jouissance temporaire ; puis un jugement douloureux venant de Nous les toucheras [30]». Le déluge sera rappelé comme « un avertissement pour l’univers [31]». Pas d’alliance avec Noé, mais celui-ci participe à l’engagement solennel du Pacte de prophètes [32].
A sa sortie de l’Arche, la Genèse nous dit que Noé éleva un autel pour le Seigneur, qu’il offrit des holocaustes et que le Seigneur en respira le parfum apaisant. C’est alors que Dieu promet de ne plus frapper les vivants. Mieux encore, Il bénit Noé et ses fils, leur donne pouvoir sur toute la création, établit une alliance avec eux, avec leur descendance et avec tous les êtres vivants. Le signe de cette alliance est l’arc en ciel [33].

Conclusion

Le Noé coranique condamne avant tout le péché d’idolâtrie, alors que celui de la Genèse met l’accent sur le comportement de l’homme, sa violence et sa corruption. L’un et l’autre appellent à un changement radical pour un retour vers Dieu, pour un homme nouveau, responsable de ses actes aussi bien que de la création qui lui est confiée. Ils sont porteurs d’un message d’espérance puisque l’homme peut choisir la vie, mais aussi d’un message de fraternité puisque Noé est le père de tous les hommes. Il est le point de départ de la « nouvelle humanité » qui sera soumise elle aussi à une série de ruptures successives, ruptures qui constituent justement l‘histoire de Dieu et des hommes.
Que peut nous dire Noé aujourd’hui ?
Que l’homme est responsable de ses actes, de sa vie, mais aussi des celles des autres êtres vivants.
Que l’homme, avec d’autres hommes peut combattre la violence, l’idolâtrie.
Que la désespérance n’est pas possible, puisqu’à partir d’un petit reste la vie peut rejaillir.

  1. [1]Gn 6, 8
  2. [2]Gn 6, 16
  3. [3]Cor 11, 27
  4. [4]Cor 11,38
  5. [5]Cor 11,38
  6. [6]Cor 26,116
  7. [7]Cor 11, 31
  8. [8]Cor 26,118
  9. [9]Cor11, 32
  10. [10]Cor11, 37
  11. [11]Cor 71, 26-27
  12. [12] Dictionnaire du Coran, sous la direction deMd Ali Amir-Moezzi , Ed Robert Laffont, Paris 2007
  13. [13] Gn 6, 5-6
  14. [14] Gn 4, 23
  15. [15] Cor11, 25-26
  16. [16] Cor23, 23
  17. [17] Cor71, 23
  18. [18] Cor 71, 6
  19. [19] Gn 6, 14-16
  20. [20] Cor11,37
  21. [21] Cor 11, 40
  22. [22] Cor 11, 40
  23. [23] Le Coran, Nouvelle traduction par Edouard Montet Payot, Paris 1949 p 319
  24. [24] Cor 11, 42-43
  25. [25] Cor 11,45
  26. [26] Cor 11,46
  27. [27] Mt 12,50
  28. [28] Gn 9,22-25
  29. [29] Cor66,10-11
  30. [30] Cor11, 48
  31. [31] Cor 29, 15
  32. [32] Cor 33,7
  33. [33] Gn 8,20-9,1-17

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