Nov 172015
 

Noé ou le vivre-ensemble cosmique

Par Nadia Ghrab-Morcos Gric Tunis

 

Dans l’imaginaire collectif de différentes cultures, Noé représente une référence aux temps les plus reculés[1]. Et pourtant la figure de Noé est d’une étonnante modernité !  Réfugié climatique, Noé préfigure l’exode actuellement récurrent de centaines de milliers de personnes quittant leur lieu de vie à cause de catastrophes climatiques (typhons, tsunami, inondations …), problème majeur auquel l’homme du 21ème siècle doit faire face. Alors que le concept de biodiversité et  de sa préservation n’a émergé dans la conscience humaine que depuis quelques décennies, Noé explicitement chargé par Dieu de préserver l’immense diversité des espèces, nous a largement précédés dans la prise en charge de cette responsabilité. Au-delà de cette question environnementale précise, c’est l’ensemble de la relation entre l’homme et la nature qui est au cœur de l’histoire de Noé, préoccupation écologique tout à fait moderne.

Si la Bible contient un message universel et valable pour tous les temps, il nous appartient d’en faire une lecture nouvelle, adaptée aux réalités de notre époque. Au temps de Noé, la nature représentait une puissance terrible qui menaçait la vie de l’homme. De nos jours, l’homme a acquis une puissance technologique qui menace sérieusement la nature. Qu’est-ce que l’histoire de Noé peut nous dire concernant la relation entre Dieu, l’homme et la nature ?

L’alliance cosmique

Dieu a créé le monde, non comme un système figé, mais comme une aventure en perpétuel devenir. A chaque instant, depuis la nuit des temps et jusqu’aujourd’hui, Dieu est à l’œuvre pour créer le monde, pour lui insuffler son énergie vitale, pour le transformer. La plus belle création de Dieu est l’homme. Et Dieu aime tellement l’homme qu’Il  veut l’associer à son œuvre créatrice.  Il l’a doté de facultés d’intelligence, d’imagination, de conception lui  permettant de contribuer à l’évolution du monde. Dieu a créé l’univers pour que l’homme le gère, le fasse prospérer et l’humanise, pour qu’il le transforme et le rende plus beau, au sens physique et moral. Au début, nous dit le Genèse, aucune herbe des champs ne poussait car « il n’y avait point d’homme pour cultiver le sol » (Gn 2,5)[2]. Dieu a demandé à Adam de « nommer » chaque animal et chaque être vivant (Gn 2, 19-20), indiquant par là que l’homme partage la responsabilité de leur existence.

Mais la méchanceté de l’homme se répandit sur la terre. La Bible ne précise pas la nature du mal fait par les hommes. Violence avec leurs semblables ? Envers les animaux, les plantes ou la terre? Eloignement du monothéisme ? Dans tous les cas, il s’agit d’un manque d’amour,  d’une attitude qui porte atteinte à l’union entre Dieu, les hommes et le cosmos. Cette rupture d’harmonie est telle qu’elle menace l’ensemble de la création et de la vie sur la terre.

Il devient essentiel de sauver, de restaurer la création divine. Et Dieu veut que ce soit l’homme qui, sous sa conduite, soit l’artisan de ce sauvetage, ce qui nécessite une grande vertu de sa part. « La création tout entière gémit dans les douleurs de l’enfantement en attendant la révélation de la gloire des fils de Dieu » (Rm 8, 22 ; 8,19). Saint Paul suggère ainsi une sorte de solidarité entre le développement de l’univers et le nôtre. Il s’agit de sauver tout être vivant, sans exclusion aucune, de préserver toutes les espèces dans leur admirable diversité (Gn 7, 14); il s’agit de sauver la vie, dans son essence même (Gn 7, 15). Dieu qui fait briller son soleil sur les bons et sur les méchants, demande à Noé (à l’homme) de prendre soin de tous,  sans distinction entre les espèces que notre mentalité utilitaire considère comme « utiles » et celles qu’elle juge « nuisibles ». La Bible parle bien d’animaux « purs » et d’animaux « impurs », mais TOUS doivent être sauvés (Gn 7,2),  allusion à un concept d’écosystème, dans lequel le milieu naturel forme un tout organique, avec des relations de complémentarité dont nous ignorons l’ampleur et la profondeur.

A l’issue du déluge et des crues, à la sortie de l’arche, Dieu fait une alliance exceptionnelle avec l’homme, et avec TOUTES les créatures vivantes ; Il s’engage solennellement. « Je me souviendrai de mon alliance entre moi, vous et tout être vivant quel qu’il soit » (Gn 9, 15-16). Dieu, Noé (l’homme) et tous les êtres vivants s’allient et doivent collaborer pour protéger la vie, dans toutes ses formes, la vie qui est absolument sacrée. « Et de même, de votre sang, qui est votre propre vie, je demanderai compte à toute bête et j’en demanderai compte à l’homme : à chacun, je demanderai compte de la vie de son frère » (Gn 9,5). L’homme est ainsi rendu responsable de la préservation de toute vie. Il y a de plus une affirmation surprenante de la fraternité de tous les êtres vivants, une fraternité cosmique à laquelle l’homme appartient …

A Noé revient la mission de compléter l’œuvre de Dieu, à travers une coopération étroite pour développer la nature. « Noé commença à cultiver la terre » (Gn 9,20), il est celui que la création attendait pour se développer pleinement. Dieu confie cette très belle mission à l’homme, mais comme toujours, il le laisse libre de répondre ou non à cette invitation[3]

L’homme qui est à l’écoute de Dieu, qui met sa vie en harmonie avec le souffle du Créateur, cet homme ne peut que désirer de toutes ses forces faire croître l’harmonie de l’univers, et faire resplendir la vie dans toutes ses formes.
Les plantes, les animaux et toute la création ont un rôle à jouer dans cette alliance, ce qui autorise le prophète Daniel à chanter leur contribution : « Et vous le soleil et la lune, bénissez le Seigneur, et vous, les astres du ciel, bénissez le Seigneur, Vous toutes, pluies et rosées, bénissez le Seigneur ! »[4]

L’homme est-il le « maître » de la création ?

Dans les temps les plus reculés, l’homme dépendait pour sa survie du soleil, de la pluie et des vents, et subissait de plein fouet les caprices de la nature : déluges, foudre, tremblements de terre …  Ecrasé par la toute-puissance de cette nature qui le fragilisait, il lui a conféré un caractère sacré, espérant se concilier par une attitude humble les forces dont il avait besoin et conjurer celles qui le menaçaient.

Les parents et les éducateurs le savent bien : c’est entre le moment où il commence à marcher, et l’âge d’environ trois ans, qu’un enfant fait le plus de bêtises, certaines pouvant être dangereuses. Avant la marche, il a peu de possibilités techniques pour détruire et se faire du mal. A partir de trois ans, sa petite expérience et le développement de ses facultés de compréhension contribuent à orienter ses actes, limitant les dégâts. La période difficile, celle où ses capacités techniques sont plus développées que ses capacités mentales, nécessite une surveillance continuelle. Malgré cela, on se réjouit de voir un enfant faire ses premiers pas … Et l’on attend avec espoir que son mental atteigne un niveau de développement en harmonie avec son potentiel  physico-technique.

Dans les récits de la création du monde, Dieu a donné « autorité » à l’homme sur tout ce qui est vivant, et lui a demandé de « soumettre » la terre (Gn 1, 23-28). L’homme a donc pour vocation d’être le « maître » de cette nature dont la puissance le dépasse si largement. Jusqu’au début du 19ème siècle, n’ayant pas les moyens techniques d’opérer de grandes transformations de son milieu naturel, il collaborait avec ce milieu et son pouvoir de nuisance était limité. La Révolution industrielle a complètement changé la donne. Notre monde physique et nos modes de vie ont été bouleversés par les développements technologiques majeurs que sont la machine à vapeur, l’électricité, l’énergie atomique et plus près de nous internet avec les technologies de l’information. Un nouveau bouleversement technologique s’annonce avec le développement des biotechnologies. Comme on applaudit aux premiers pas d’un enfant, malgré les dangers qu’ils représentent, on doit se réjouir de tous ces progrès qui ont libéré l’homme de travaux physiques fastidieux, de nombreuses contraintes de temps, d’espace, de climat et lui ont ouvert d’immenses horizons pour exercer ses facultés. La difficulté réside dans le fait que, comme pour l’enfant, la sagesse de l’homme n’est pas au même niveau de développement que ses capacités techniques. Ces puissances récemment acquises posent des problèmes nouveaux sur le plan éthique, et au-delà sur le sens même de la vie de l’homme, sa raison d’être, sur sa relation à  la nature et à la vie dans toutes ses formes.

Grisé par l’euphorie triomphaliste de sa puissance récemment acquise, l’homme s’est cru Maître de l’univers au sens de l’exploitation absolue de la nature à son profit, pour satisfaire des besoins réels et d’autres superflus, menant à l’épuisement des ressources naturelles, et à la dégradation parfois irréversible de la qualité de l’environnement. La nature perd totalement son caractère sacré et n’est plus vue que comme un réservoir de ressources et un dépotoir de déchets. Ce qui contribue à un désenchantement du monde. A titre d’exemple, l’architecture vernaculaire avait développé un savoir empirique très efficace pour obtenir en chaque localité un habitat thermiquement confortable, grâce à une conception judicieuse permettant de se concilier le climat, pour en éviter les rigueurs et profiter de ses bienfaits. L’ère industrielle a bouleversé les modes de construction. A l’aide du béton armé, les ingénieurs ont délaissé les formes traditionnelles et tous les principes thermiques de bon sens pour construire des bâtiments aveugles à leur environnement. Devenu « maître » du climat, le concepteur pallie ces inadéquations par le recours intensif aux équipements de conditionnement avec des coûts d’exploitation inutiles, une surconsommation d’énergie fossile et … un confort souvent moins bon que celui des bâtiments traditionnels.

L’exploitation outrancière des énergies fossiles est extrêmement grave. Le fait que leurs gisements se trouvent concentrés en des lieux précis à l’exclusion d’autres, est source de tensions géopolitiques ayant déjà atteint à maintes reprises le stade de conflits armés. Les gaz à effet de serre générés par leur combustion contribuent largement au réchauffement climatique et donc à des changements d’écosystèmes aux conséquences incalculables. L’énergie nucléaire est quelquefois présentée comme la panacée à ces problèmes : plus abondante, elle ne génère pas de gaz à effet de serre, ce qui conduit certains à la présenter comme une « énergie propre » ! C’est occulter le problème des déchets radioactifs auquel aucune solution satisfaisante n’a été trouvée, et occulter le risque d’accident qui ne peut être réduit à zéro, et qui a déjà causé (à Tchernobyl, Fukushima etc) pour de longues décennies une contamination de l’environnement, dramatique pour la vie des hommes et du vivant[5]. L’utilisation militaire de l’énergie nucléaire fait encourir des risques majeurs à toute la création…  L’euphorie de puissance technique a conduit les technocrates à construire de gigantesques barrages (Haut Barrage d’Aswan en Egypte en 1970, Barrage des Trois Gorges en Chine en 2009 etc) qui ont entraîné des modifications à grande échelle de l’écosystème avec des problèmes très sérieux pour la population, l’agriculture, la pêche, l’équilibre écologique et la biodiversité.

La vocation de l’homme à être le maître de la nature doit-elle le conduire à l’exploiter sans retenue en vue de l’unique satisfaction de ses besoins à lui ? J’entends Jésus le soir du lavement des pieds nous dire : « Vous m’appelez Maître et Seigneur ; et vous dites bien car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres.» (Jn 13, 14). Ou encore : « Que celui qui veut être le plus grand se fasse le plus petit, et celui qui gouverne comme celui qui sert » (Mt 20, 25-28).

Etre maître de la nature, c’est donc se mettre à son service, c’est en prendre soin, avec amour. Et c’est exactement ce que Noé a fait. Il a agi en maître dans le vrai sens, c’est-à-dire en responsable de la préservation de toute la création ! Grand seigneur, il a construit une arche aux larges dimensions pour accueillir tout le monde et s’est préoccupé de la nourriture et de la santé de chacun durant de longs mois …

L’humanité est à un moment crucial où elle doit prendre conscience de sa responsabilité vis-à-vis de la nature, et de l’urgence de la protéger. Le mouvement écologique qui prend de l’ampleur depuis deux décennies veut répondre à cette nécessité. Il nous faut maintenant quitter l’inconscience du petit enfant, et calculer la conséquence de chacune de nos décisions en fonction du bien de tout l’univers et de son futur. Adopter une démarche de développement durable, c’est-à-dire rechercher la prospérité économique, sociale et environnementale, tout en assurant le maintien de cette prospérité sur le long terme.

Le progrès industriel s’est généralement accompagné d’un processus de fragmentation des connaissances et de la perception. La vision holistique tend à disparaitre au profit d’une vision parcellaire. Le développement durable nécessite l’adoption d’une approche systémique globale prenant en compte les problèmes avec la multiplicité de leurs dimensions.

En matière d’enseignement et de recherche, cela suppose de dépasser le cloisonnement des disciplines. En effet, pour que nos avancées technologiques aillent dans le sens de l’épanouissement de l’homme et de la nature, il nous faut dépasser les frontières entre les disciplines scientifiques ou techniques et les disciplines de sciences humaines. Il devient urgent de donner aux futurs ingénieurs une culture philosophique et humaniste. La nature des problèmes posés par l’écologie et la technologie est telle qu’elle doit absolument être pensée dans une vision d’ensemble. La recherche interdisciplinaire réunissant des spécialistes d’horizons très divers, ainsi que des décideurs, est nécessaire pour faire avancer l’évolution de notre monde dans le sens de l’harmonie entre les hommes, entre eux et l’ensemble du vivant, entre eux et l’ensemble du cosmos. Pour réenchanter le monde et la vie dans toutes ses dimensions.

Le vivre-ensemble de tout l’univers

Allons dans le sens de l’allégorie des récits fondateurs, et imaginons la vie au quotidien, dans l’arche, durant une année entière. Malgré ses larges dimensions, l’arche représente un espace très restreint pour la cohabitation de toutes les espèces de la terre…  Comment le loup et l’agneau vivaient-ils ensemble? Le lion et la gazelle ? Le loup, la panthère et le lion mangeaient-ils uniquement de la paille? La vie dans l’arche serait ainsi un moment d’utopie merveilleuse, un avant-goût du Royaume de Dieu décrit par le prophète Isaïe[6]. Et c’est Noé qui organisait cette société dans laquelle le droit à la vie de chacun était respecté. Noé qui gérait l’espace, le temps et les provisions avec sagesse et équité pour le bien de tous. Noé qui soignait les malades, présidait aux naissances, Noé médecin, pasteur et cultivateur, apportant soin et attention à chacun selon ses besoins.

On peut imaginer que cette aventure périlleuse donnait à tous le sentiment « d’être dans le même bateau », en route vers une destinée commune. Sentiment de l’état d’urgence nécessitant une solidarité à toute épreuve et, dans un contexte de promiscuité, une courtoisie extrême pour ne pas léser « l’autre ». La loi de la jungle fait place pour un temps à un désir sublimé de vivre-ensemble. Oh la délicatesse de l’éléphant levant le pied attentivement pour ne piétiner aucune fourmi, aucun ver de terre …

Quelle belle source d’inspiration pour nous ! Hommes de toutes les contrées de la terre, nos antagonismes et nos  différences sont bien faibles comparés à ceux des habitants de l’Arche de Noé…  Dès que nous allons dans la profondeur, nous percevons clairement l’importance de l’universel qui nous relie, et devant lequel nos différences sont tellement petites. Notre destinée est commune. Sur notre planète terre, tellement plus vaste que l’arche, il y a de la place pour tous ! Imagination, sagesse et ingéniosité peuvent nous permettre de vivre-ensemble une plénitude de vie et de fraternité chaleureuse. 

Dans le prolongement de l’exigence de paix entre les hommes, se fait jour la nécessité d’une paix plus universelle avec les plantes, les animaux, avec le cosmos tout entier ! Sur le plan de l’écosystème, cette recherche d’harmonie avec notre environnement est vitale si nous voulons échapper aux conséquences catastrophiques du changement climatique. Il est admis par tous que si les sept milliards d’hommes vivaient au niveau d’un américain moyen, les ressources énergétiques fossiles seraient épuisées en quelques années, et les bouleversements climatiques et écologiques seraient très graves. L’aspiration au développement des populations du Sud est-elle alors vouée à l’échec ? Non si notre approche du développement devient radicalement différente. Il s’agit d’abord d’identifier les besoins réels qui vont dans le sens de l’épanouissement de l’homme, et de les distinguer des besoins superflus engendrés par une logique productiviste  qui s’emballe.  Il faut ensuite penser la satisfaction de ces besoins en harmonie avec notre environnement, plutôt que dans un esprit de confrontation avec la nature.

Pour reprendre l’exemple du conditionnement d’air, l’architecture bioclimatique[7] vise à réaliser un confort thermique à l’intérieur des bâtiments, en amenant l’occupant et le bâtiment à « vivre avec le climat » plutôt que contre lui, aboutissant à un confort de qualité pour un coût écologique (et monétaire) très faible.

Ecoutons Roger Garaudy qui a si bien compris la problématique de l’énergie, emblématique des questions que pose la relation entre la technologie et la nature : « Le problème de l’énergie est, en son fond, lié à celui de notre vision du monde, de la place de l’homme dans l’univers : puiser dans les stocks d’énergies fossiles ou s’insérer dans les jeux inépuisables du soleil, des forêts et des champs, du vent et des eaux ? La nature nous appartient-elle, comme le croyaient Descartes et l’Occident, ou appartenons-nous à la nature comme dans le Tao et toutes les visions non occidentales du monde ?  Toute réponse véritable aux problèmes de l’énergie met en cause l’ensemble de notre manière de concevoir et de vivre nos rapports avec la nature, avec les autres hommes et les autres sociétés, avec l’avenir »[8]

Le salut de l’homme et son avenir sont indissolublement liés à ceux de la création. Il est intéressant de constater que durant ces dernières années, le Prix Nobel de la Paix a été accordé plus d’une fois à des militants écologistes[9],  reconnaissant par là que la préservation de l’environnement est indispensable pour assurer la paix et la justice entre tous les habitants de la terre, et aussi entre les générations actuelles et celles à venir.

Le développement humain s’inscrit dans la biosphère, il est une partie intégrante des relations écologiques. Il faut alors repenser le développement en étudiant les relations entre les progrès du système social et l’évolution du système biophysique[10]

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Cette interdépendance de l’homme et de la nature fait entrevoir à l’homme, même incroyant, le fil invisible qui relie toutes les créatures, le principe de vie qui est un et indivisible, en vertu duquel chaque parcelle du cosmos a besoin des autres pour exister pleinement.

Dans le même sens, le croyant va plus loin. Si le soleil et le vent sont indispensables à notre vie biologique, si la mer et la terre nous nourrissent, c’est que chacun de ces éléments témoigne à sa manière de la sollicitude dont Dieu nous entoure, chacun porte une parcelle de la splendeur du Créateur, chacun nous parle de Dieu si nous savons l’écouter. C’est ainsi que dans le Cantique des Créatures, Saint François d’Assise a loué le Seigneur[11] avec ses frères cosmiques, frère Soleil, sœur Lune et frère Vent…  Le monde sensible forme un tout qui aspire à être unifié, parce qu’il est le reflet du monde spirituel, parce qu’il est la manifestation du souffle du Dieu unique. Après avoir désacralisé la nature, nous retrouvons maintenant, de manière différente, la dimension sacrée de l’univers « parce qu’il est lié à une Présence infinie qui veut se communiquer à lui, à travers nous, mais qui ne peut le faire qu’avec notre consentement »[12].

 

Conclusion

Les défis environnementaux qui se posent à nous, et particulièrement celui des changements climatiques qui ignore les frontières, ont le mérite de nous faire prendre conscience de la communauté de destin de toute l’humanité mais aussi de toute la création, comme ont dû l’éprouver bien avant nous, les habitants de  l’Arche de Noé.

Les difficultés et les enjeux  sont importants : comment réaliser les aspirations au développement de plusieurs milliards d’habitants du Sud, sans nuire gravement à l’état de la planète et sans hypothéquer l’avenir des générations futures ? Cela nécessite clairement des modèles de développement alternatifs, résolument différents des modèles actuels, tenant compte des capacités de résilience environnementale, pour assurer une amélioration de la qualité de vie, tout en veillant à la préservation des ressources naturelles et à la protection de l’environnement. Ces modèles alternatifs sont nécessaires dans les domaines de la production et de la consommation, mais aussi pour l’évaluation du niveau de développement ; en effet, il faudrait dépasser le concept de PIB afin de tenir compte des aspects de qualité de vie, comme le fait l’Indice de Développement Humain.

Cette approche alternative nécessite de développer l’intelligence scientifique et technologique pour améliorer les solutions techniques, mais surtout de développer l’intelligence éthique et l’intelligence spirituelle pour les mettre à un niveau adéquat. Le développement des biotechnologies commence à poser à la conscience collective de difficiles problèmes d’éthique. Aussi bien les questions de développement durable que celles de bioéthique nécessitent une réflexion multidisciplinaire sérieuse et profonde parce qu’elles nous renvoient au sens même de la vie. Le développement doit-il être au service du système de production et d’échange, ou doit-il être au service du bonheur de l’homme ? Quels sont les besoins réels de l’homme pour accéder à la plénitude ?

En tant que croyants, notre désir de Dieu nous enjoint de vivre pleinement la vie, « en creusant si profondément dans la richesse du monde que nous en fassions jaillir toutes les sources de joie et de beauté »[13]. Pour que nous demeurions tous dans l’amour de Dieu, cette Arche aux dimensions infinies, où il y a de la place pour tous, et où l’épanouissement de chacun est solidaire de celui de toute la création.

 Nadia Ghrab-Morcos est Egyptienne, chrétienne (copte catholique), épouse deTunisien, vivant et travaillant en Tunisie depuis 1981, Professeur retraitée à l’Ecole Nationale d’Ingénieurs de Tunis

 

  1. [1] En français, on utilise l’adjectif antédiluvien pour parler de quelque chose de très ancien. En arabe, on dira qu’un objet ou une idée date du temps de Noé (« min sanet Nouh » en égyptien, «min ‘ahd sayedna Nouh » en tunisien) etc …
  2. [2] La traduction de la Bible que nous utilisons ici est celle de Louis Segond, Nouvelle édition de Genève 1979
  3. [3] « L’acte créateur inaugure une histoire à deux, une histoire d’amour, où la créature intelligente (l’homme) est appelée à collaborer librement à sa propre existence et à celle du monde, mais peut aussi se soustraire à cette collaboration et entraîner un échec de l’acte créateur, une décréation qui empêche l’intention créatrice d’aller jusqu’au bout d’elle-même». Maurice Zundel,   Vivre Dieu. L’art et la joie de croire, éd. Presses de la Renaissance, Paris, 2004, p.193
  4. [4] Cantique des trois enfants dans la fournaise en Daniel 3,63
  5. [5] Nous parlons ici essentiellement de la fission nucléaire, opérationnelle et couramment utilisée. La fusion nucléaire, qui ne sera pas maîtrisée avant de longues années, échappe au problème des déchets, mais n’évite pas les risques d’accident qui peuvent avoir des conséquences encore plus graves que dans le cas de la fission
  6. [6] Le loup habitera avec l’agneau,

    et la panthère se couchera avec le chevreau;

    Le veau, le lionceau, et le bétail qu’on engraisse, seront ensemble,

    et un petit enfant les conduira.

    La vache et l’ourse auront un même pâturage, leurs petits un même gîte;

    Et le lion, comme le bœuf, mangera de la paille.

    Il ne se fera ni tort ni dommage sur toute ma montagne sainte

    car la terre sera remplie de la connaissance de l’Éternel.

    Isaïe 11, 6-9

  7. [7] Cette appellation relativement récente, met les connaissances scientifiques au service de la rationalisation et de l’optimisation de pratiques souvent anciennes qui étaient basées sur un savoir empirique.
  8. [8] Roger Garaudy, Pour une nouvelle stratégie énergétique, L’Energie, éditeur Y. Thomas, éd. Bordas, Paris, 1981
  9. [9]  En 2004, à la kenyane Wangari Maathai et en 2007 à Al Gore (pour le film “Une vérité qui dérange”) et au GIECC, groupe intergouvernemental d’experts sur le changement climatique
  10. [10] T. Quinlan, P. Scogings, “Why bio-physical and social scientists can speak the same language when addressing Sustainable Development”, Environmental Science and Policy, vol. 7, pp. 537-546, 2004
  11. [11] François d’Assise. Ecrits, éd. Sources Chrétiennes n°285
  12. [12] Maurice Zundel, Vivre Dieu. L’art et la joie de croire, éd. Presses de la Renaissance, Paris, 2004, p.88
  13. [13] Maurice Zundel, ibid p. 206

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