Juin 112016
 

 

 

 

Présenter « Marie dans les textes chrétiens » nécessite au préalable de rappeler la nature et le statut de ces sources. Par « textes chrétiens » on entend :

-La Sainte Ecriture, qui constitue, selon la foi chrétienne, « la Parole de Dieu en tant que, sous l’inspiration de l’Esprit divin, elle est consignée par écrit » (cf. Concile Vatican II – Dei Verbum 9) ;

et

-La Sainte Tradition, qui « porte la Parole de Dieu, confiée par le Christ Seigneur et par l’Esprit Saint aux Apôtres, et la transmet intégralement à leurs successeurs, pour que, illuminés par l’Esprit de vérité, en la prêchant, ils la gardent, l’exposent et la répandent avec fidélité […] » (ibid.).

« La Sainte Tradition et la Sainte Écriture », précise Dei Verbum (§ 9), « constituent un unique dépôt sacré de la Parole de Dieu, confié à l’Église ; […] dont le seul « Magistère Vivant » a pour charge d’interpréter de façon authentique la Parole de Dieu, écrite ou transmise » (ibid).

 

La figure de Marie dans la Sainte Ecriture

  • Les textes

Marie, « Mère de Jésus », tient peu de place dans l’ensemble des 27 livres du Nouveau Testament (Evangiles, Actes des Apôtres, Lettres Apostoliques, Lettre aux Hébreux et Apocalypse). Les textes présentent des contrastes par leur ampleur, et par leur contenu, des complémentarités.

  1. Evangiles synoptiques, Actes des Apôtres

 –Evangiles synoptiques

Marc ne dit rien sur la naissance de Jésus. Marie ne figure que dans deux épisodes (Mc 3,31-35 ; Mc 6,3) traitant de la « vraie » parenté de Jésus, liée à l’écoute et la mise en pratique de la Parole de Dieu.

Matthieu, dont l’Evangile s’ouvre par une généalogie de Jésus depuis Abraham jusqu’à Joseph, « l’époux de Marie, de laquelle fut engendré Jésus, que l’on appelle Christ » (Mt 1,16), insiste sur la conception virginale de Jésus en Marie sous l’action de l’Esprit Saint : « Joseph ne s’unit pas à elle, jusqu’à ce qu’elle enfante un fils, auquel il donna le nom de Jésus » (Mt 1,25). Suit immédiatement l’épisode de l’Epiphanie, où Marie tient un rôle prédominant : les Mages virent en effet « l’enfant avec Marie sa mère » (Mt 1,11), Joseph semblant absent. Mt 12,46-50 est parallèle au deuxième passage de Marc cité plus haut.

Luc, dans la section appelée « Evangile de l’Enfance » (Lc 1 – 2), donne beaucoup plus de détails : la visite de l’ange Gabriel à Marie au jour de l’Annonciation (Lc 1,26-38), la Visitation de Marie à sa cousine Elisabeth (Lc 1,39-56), dont le sommet est la prière du Magnificat, la Nativité elle-même, (Lc 2,1-20), la Présentation de Jésus au Temple et sa circoncision (Lc 2,21-40), le Recouvrement au Temple de Jésus âgé de douze ans, après trois jours de recherches dans Jérusalem (Lc 2,41-52).

-Aucune mention de Marie n’est faite ultérieurement par Luc avant le début des Actes des Apôtres, indiquant qu’après la résurrection, Marie était assidue à la prière avec « d’autres femmes » et « les frères de Jésus » (cf. Ac 1,14 ; nous reviendrons sur l’expression). Ce sera la dernière indication donnée par Luc sur Marie.   

  b.Corpus johannique

-Le quatrième Evangile ne raconte pas la Nativité. Son prologue (Jn 1,1-14) insiste sur la nature divine du Verbe de Dieu fait chair. Marie apparaît dans deux scènes qui encadrent l’ensemble de l’Evangile : les Noces de Cana (Jn 2,1-11), où Marie invite les serviteurs à une confiance totale en Jésus (« Tout ce qu’il vous dira, faites-le [Jn 1,5]), lequel, interpellé par Marie sur le manque de vin au banquet, pose un « premier signe » en transformant environ six cents litres d’eau en excellent vin ; préfiguration d’une « heure » à venir, où non plus de l’eau, mais la vie elle-même serait entièrement transformée dans sa « Pâque ». Marie sera présente à cette « heure », celle de la crucifixion de Jésus : elle est au pied de la croix avec « le disciple bien-aimé », qui se reçoivent l’un et l’autre, de la bouche et de la volonté même de Jésus, comme « mère » et comme « fils » (cf. Jn 19,25-27).

-L’Apocalypse ne cite pas explicitement Marie, mais la vision de la femme « ayant le soleil pour manteau, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles » (Ap 12,1) et ses harmoniques avec l’ensemble de la théologie johannique ont conduit la Tradition à y lire une référence allégorique à Marie.

c.Corpus paulinien et Lettres Apostoliques

 Paul n’évoque Marie qu’une seule fois, sans citer explicitement son nom, en parlant de la naissance de Jésus : « Lorsqu’est venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme et soumis à la loi de Moïse, afin de racheter ceux qui étaient soumis à la Loi et pour que nous soyons adoptés comme fils » (Ga 4,4-5).

Aucune mention de Marie n’est faite dans les autres Lettres Apostoliques (Jc ; 1,2 P ; 1,2,3 Jn ; Jde) ni dans la Lettre aux Hébreux.

  • Une première synthèse

De ce rapide parcours émane un premier portrait que l’on peut articuler en trois points, inspirés du document que le « Groupe des Dombes » consacrait en 1997 à Marie, intitulée Marie dans le dessein de Dieu et la communion des saints. I. Une lecture œcuménique de l’histoire et de l’Ecriture (la deuxième partie sera éditée l’année suivante) :

 Marie est une créature, une femme de notre monde, appartenant à un peuple particulier : fille d’Israël, elle reprend la prière de son peuple, elle est soumise à la législation de ce peuple, elle assume totalement l’alliance de Dieu avec ce peuple, en lui donnant, par son « fiat » une dimension décisive dans l’histoire du salut.

 Marie est épouse et mère : épouse de Joseph, de la Maison de David, et mère de Jésus, Christ, Seigneur et Fils de Dieu. Elle est génitrice et mère, tandis que Joseph est seulement père légal de Jésus. La grossesse de Marie a pour origine l’action de l’Esprit Saint, non une semence humaine. Marie est donc la mère vierge de Jésus.

La maternité de Marie s’étend à une autre dimension, voulue par Jésus sur la croix : Marie est mère des disciples du Christ. Cette maternité se fonde sur l’adhésion, dans la foi, au Christ ressuscité. Elle s’étend donc à l’Eglise tout entière en tant que communauté des disciples du Christ.

 

 

 

La figure de Marie dans la Sainte Tradition

 

Les textes de la Tradition ayant trait à Marie sont nombreux. On se concentrera sur deux points seulement abordés par ces textes, à même de compléter ou de préciser ce tableau : la virginité de Marie et sa sainteté.

  • La virginité de Marie

Marie est donc à la fois vierge est mère. Cette virginité est claire pour ce qui touche à la naissance de Jésus. Mais qu’en est-il après ? L’idée de virginité perpétuelle de Marie butte sur la mention de « frères et sœurs de Jésus » dans l’Evangile, qui semble la disqualifier. Elle constitue pourtant un dogme de foi, pour les catholiques comme pour les orthodoxes.

 

L’insistance théologique sur la virginité perpétuelle de Marie s’enracine dans les controverses du IIème siècle, notamment contre l’ébionisme, pour lequel Jésus est simplement homme, et certains courants gnostiques voyant la virginité de Marie comme un simple symbole. Ses principaux défenseurs seront, à travers leurs œuvres, Ignace d’Antioche, Justin et Irénée.

Ultérieurement (IIIème-IVème siècles), Origène, Athanase, Grégoire de Nysse, Ambroise, Jérôme, Epiphane ou encore Augustin thématiseront l’idée de virginité in partu et post-partum, que les conciles d’Ephèse (431), de Chalcédoine (451) et de Constantinople II (553), affirmeront comme dogme.

La question est liée à celle de la maternité divine de Marie, traitée au Concile d’Ephèse (431), en creux de la controverse christologique opposant Cyrille d’Alexandrie aux thèses nestoriennes, qui conceptualisaient deux personnes dans le Christ, l’une humaine, l’autre divine. L’expression de « theotokos », « Mère de Dieu », sera préférée à « Mère de Jésus », insuffisamment robuste face à ces objections. Marie est proclamée « Mère de Dieu » non parce qu’elle aurait donné à Jésus sa divinité, mais qu’elle a enfanté celui qui vient de Dieu, qui est vrai homme et vrai Dieu.

« Les Eglises catholique et orthodoxe estiment que les données de l’Ecriture ne contredisent nullement l’affirmation de foi qui s’est dégagée dans l’Eglise ancienne à ce sujet. L’affirmation de la virginité perpétuelle n’est sans doute pas biblique, mais elle est le fruit d’une méditation de l’Eglise considérant que la maternité divine engage une consécration totale de la mère à son fils et rend impensable pour Marie l’exercice d’une intimité conjugale. […] La grande majorité protestante actuelle – qui n’est pas une unanimité – estime que l’on ne peut fonder une affirmation de foi certaine sur une attestation scripturaire incertaine » (B. Sesboüe, Marie, ce que dit la foi, Paris 2004, 91-92).

  • La sainteté de Marie : Immaculée Conception et Assomption

 Dès les premiers siècles se posa cette question : comment une créature marquée par le péché aurait-elle pu concevoir un enfant sans péché ? La réponse viendra, au cours des siècles, d’une méditation approfondie des paroles de l’ange à l’Annonciation : « Réjouis-toi, comblée de grâce » (Luc 1, 28), jusqu’à la promulgation, en 1858, du dogme de l’Immaculée Conception : par pure grâce, Marie, qui reste une créature, a été préservée de la morsure du péché, et montre ainsi par son exemple à quelle sainteté tous sont appelés.

Assomption et Immaculée Conception sont intimement liées : puisque Marie a été préservée du péché et puisque la mort naturelle est conséquence de ce dernier, il était nécessaire que Marie ait été préservée aussi de la dégradation du tombeau. Le 1er novembre 1950, le pape Pie XII promulguait ainsi : « comme un dogme divinement révélé que l’Immaculée Mère de Dieu, Marie toujours vierge, après avoir achevé le cours de sa vie terrestre, a été élevée en âme et en corps à la vie céleste ».

La Bible ne dit rien sur la fin de la vie terrestre de Marie. Une soixantaine de textes, en arabe, arménien, copte, éthiopien, géorgien, grec, latin ou syriaque, tous antérieurs au VIIIème siècle, appelés « Dormitions » ou « Transitus » (passage), présentaient Marie, entourée par les apôtres en prière, être élevée corps et âme vers le ciel par le Christ. Le pape Gélase Ier (429 – 496), inscrivit les Transitus parmi les apocryphes, sans pour autant nier l’intuition selon laquelle Marie devait avoir été préservée de tout péché ainsi que de la dégradation du tombeau.

Les principaux arguments en faveur de l’idée d’Assomption furent synthétisés par Jean Damascène (+ 750) dans une longue homélie Sur la Dormition : Marie a donné un corps au Fils de Dieu ; il a demeuré en son sein ; elle a été l’arche, le temple, le tabernacle dans lequel le Seigneur a élu domicile. Une dignité semblable à celle du Christ explique sa glorification finale. Sa virginité et sa sainteté uniques justifient l’exigence pour son corps d’être préservé de la corruption.

Après la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception se développe un grand courant de piété mariale. De nombreuses pétitions sont envoyées à Rome pour que soit officiellement défini le dogme de l’Assomption : de 1854 à 1945, 8 millions de fidèles, 1332 évêques et 83000 prêtres et consacrés écrivent en ce sens. Pie XII demandera aux évêques du monde de se prononcer : 90% seront favorables à la promulgation du dogme.

Le 15 août, les catholiques fêtent l’Assomption de Marie, tandis que les orthodoxes célèbrent sa « Dormition ». La nuance est liée à une approche théologique différente de la sainteté de Marie : pour les catholiques, Marie est immaculée en sa conception et sa naissance ; pour les orthodoxes, elle l’est parce que sa vie a correspondu à sa vocation. Les protestants n’acceptent ni l’une ni l’autre, en raison de l’absence de fondements scripturaires directs.

 

 

 

En conclusion

Telle qu’elle apparaît dans les textes chrétiens – Ecriture et Tradition –, Marie est donc : une créature, fille d’Israël, épouse de Joseph et mère virginale de Jésus par action du Saint Esprit, perpétuellement vierge (du point de vue catholique et orthodoxe), immaculée, c’est-à-dire préservée du péché par pure grâce divine (sauf du point de vue protestant) dès sa conception (approche catholique) ou par le fait que sa vie a correspondu en tout à sa vocation (approche orthodoxe). Préservée du péché, Marie l’a été également de la dégradation du tombeau (approche catholique et orthodoxe). Mère de Jésus, à la fois homme et Dieu, donc « theotokos » (Mère de Dieu), elle est aussi mère de l’Eglise en tant que communauté des disciples, en vertu d’une maternité nouvelle instaurée sur la croix par Jésus lui-même.

 

Vierge: sculpture de Roland Machet

  One Response to “MARIE DANS LES TEXTES CHRETIENS par Nicolas LHERNOULD +”

  1. […] Marie dans les textes chrétiens par Nicolas Lhernould  qui termine par un exposé exégétique et dogmatique catholique. […]

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