Mar 042016
 

 

Comment lire l’épisode de Noé (Gn 6,1-9,17) aujourd’hui et comment le comprendre ?

Il en est des textes bibliques comme des rivières dont on rechercherait à aller boire l’eau pure de la source. Il est possible d’y accéder de deux manières. Soit on remonte patiemment le fil de l’eau, ce qui exige d’accepter parfois de sembler perdre son temps lorsque le parcours est fait d’une succession de lacets, mais cela permet aussi à l’inverse de découvrir quelques magnifiques cascades ou paysages insoupçonnés. Soit on essaye d’accéder directement à la source sur la base d’une bonne carte ou aujourd’hui d’un GPS, sans tenir compte de ce que devient l’eau après son départ de la source.

Dans cette étude nous avons fait le choix de nous laisser guider par un auteur ancien : Origène. C’est avec lui que nous avons remonté le courant pour aller boire à la source et en découvrir la saveur. Origène est souvent considéré comme le Père de l’exégèse chrétienne tant son talent et sa richesse de pensée vont être fondateurs pour les commentaires de l’Écriture dans les siècles ultérieurs. En ce sens notre étude introduit le lecteur à une lecture qui dépasse notre seul auteur, elle initie à un type d’interprétation dont la légitimité continue globalement d’être affirmée et revendiquée aujourd’hui.

Après une rapide présentation d’Origène lui-même, nous chercherons à distinguer les niveaux de lecture qu’il opère en spécifiant à chaque fois les enjeux et les buts de ces interprétations. A partir de là, nous nous interrogerons sur l’éventuelle possible actualité de telles lectures.

 

         Origène

Né vers 185, à Alexandrie (Egypte) dans une famille chrétienne dont le père va mourir martyr[1], Origène exerce rapidement le métier de grammairien. Ses qualités lui valent d’être nommé par son évêque responsable d’une école de catéchèse. Après une phase ascétique et de recherche philosophique, il se consacrera à l’étude des Écritures saintes cherchant à les expliquer aussi bien à un public chrétien qu’aux non-chrétiens de diverses tendances philosophiques ou religieuses qu’il côtoie. Sa défense de la foi chrétienne se fonde sur une lecture pluridimensionnelle de l’Écriture. Lettré de grande envergure, ses positions tiennent compte – parfois en s’enrichissant d’elles [2] – des critiques formulées par de nombreux adversaires : judaïsme rabbinique, courants philosophiques grecs, courants gnostiques (chrétiens ou non), etc.[3] Ordonné prêtre [4] il a passé les vingt dernières années de sa vie à Césarée où il fut assisté de scribes qui mirent ses enseignements par écrit. Il décède vers 254.

 

         Le texte étudié : une homélie sur l’arche de Noé

 

Alors qu’Origène s’exprimait en grec, la plupart des écrits conservés de lui aujourd’hui sont des traductions en langue latine [5]. C’est aussi le cas pour notre homélie qui ne porte pas sur l’ensemble des chapitres de la Genèse se rapportant à Noé, mais seulement sur la signification de l’arche [6]et, comme nous le verrons, à partir de l’arche porte sur la relation entre Noé et le Christ.

Le texte se divise en trois parties d’inégales longueurs: d’entrée de jeu l’auteur présente une lecture littérale du passage biblique (pp. 76-89), puis il passe à une explication qualifiée de spirituelle (pp. 88-107), enfin il termine par une interprétation dite morale (pp. 106-113).

En auteur méthodique, Origène annonce lui-même ce plan : « En commençant à parler de l’arche qui fut construite par Noé sur l’ordre de Dieu, voyons tout d’abord ce qu’il en est dit selon la lettre ; exposons les problèmes que beaucoup ont coutume d’apporter en objections et cherchons-en la solution d’après ce que nous ont transmis les anciens. De la sorte, une fois posés de tels fondements, nous pourrons nous élever du texte de l’histoire au sens mystique et allégorique de l’intelligence spirituelle, et, s’il y a là quelque secret, le pénétrer grâce au Seigneur qui nous révèle la science de sa parole. » [7]

Nous reprendrons donc tout naturellement cette subdivision de l’auteur en soulignant les caractéristiques de chaque lecture.

 

  1. La lecture littérale :

Pour Origène, la prise au sérieux de la Parole de Dieu commence par une attention au texte dans son sens littéral. Le sens littéral correspond dans le texte qui nous concerne – ce serait évidemment différent s’il s’agissait d’une parabole ! – à un sens que l’on pourrait qualifier d’historique, c’est-à-dire à envisager que le récit nous livre ce qui s’est vraiment passé.

Toute autre interprétation, ultérieure et complémentaire, ne pourra se faire que sur un tel « fondement » initial, selon le mot d’Origène lui-même. En affirmant cela, il prend position contre certaines lectures allégoriques de son temps qui rejetaient la validité de tout sens littéral. Pour Origène, un niveau d’interprétation – et il va définir les divers niveaux – n’enlève rien à la pertinence et à la validité des autres niveaux, dont le sens littéral. Pour lui, sauf exception [8], le texte c’est la lettre puis l’esprit.

Or l’expérience humaine et pastorale d’Origène font qu’il est conscient que le texte tel qu’il est écrit peut faire difficulté : comment s’imaginer l’arche ?, une telle construction est-elle viable ?, est-il possible que des hommes construisent des vaisseaux aussi grands ?, quelle est la logique des ses articulations, de son architecture ? etc. Le commentaire qu’il entreprend n’a donc pas d’abord pour but de redire l’énoncé biblique à ses auditeurs [9] (et aujourd’hui à ses lecteurs), il a pour but d’en expliquer la rationalité en prenant le contre-pied d’« objections » qu’il entend probablement de la part de divers milieux extérieurs à l’Église, mais qui peuvent aussi être les questions des fidèles eux-mêmes.

En voici deux exemples : le premier relevant de la solidité de l’édifice, le second de la répartition des animaux dans l’arche.

 

« Il est dit que les bois furent des bois équarris : c’était pour ajuster plus facilement l’un à l’autre et empêcher toute invasion de l’eau pendant l’inondation du déluge, tandis qu’à l’intérieur et à l’extérieur les interstices avaient été bouchés avec du bitume.

Une tradition nous dit, et non sans vraisemblance, que le bas de l’arche, construit en double hauteur (…) et qui a été appelé pour sa part « à deux étages », tandis que la partie supérieure est dite « à trois étages », fut ainsi doublé pour la raison suivante : tous les animaux passèrent dans l’arche une année entière, et il était certes nécessaire de pourvoir aux vivres pour toute l’année, et non seulement de pourvoir aux vivres, mais de constituer des lieux pour recevoir les produits des digestions en sorte que les animaux mêmes, mais surtout les hommes, ne soient pas incommodés par l’odeur insupportable du fumier. On rapporte donc que la partie la plus basse, dans la cale, fut réservée aux nécessités de cet ordre, et que celle qui se trouvait immédiatement au dessus était affectée à la conservation de la nourriture. Car il paraissait nécessaire, pour les bêtes qui se nourrissent ordinairement de viande, d’introduire des animaux en surnombre dont la viande servirait de nourriture et permettrait aux autres de subsister pour conserver la race ; et il fallait pour les autres mettre en réserve le genre d’aliments que demandait leur régime naturel. On rapporte que les parties inférieures, dites « à deux étages », furent donc destinées à cet effet. Les parties supérieures, de leur côté, furent affectées au logement des animaux : là, au bas, logeaient les bêtes sauvages et féroces et les serpents ; immédiatement au-dessus étaient les étables des animaux plus tranquilles ; enfin, au-dessus de tous les autres, au sommet, on avait placé l’habitation des hommes, comme il était normal pour eux, qui, par la dignité et la raison, prévalent sur tout. Ainsi l’homme qui, par sa raison et sa sagesse, domine, comme on le reconnaît, tous les êtres qui sont sur la terre, fut placé, de même, localement, dans une position supérieure et au-dessus de tous les êtres animés de l’arche. » [1] 

 

L’homélie d’Origène à ce niveau s’attache au texte jusque dans certains petits détails. D’une certaine manière il « ausculte »[10] le texte biblique. Ce faisant il mêle avec un style savoureux un pragmatisme dans les explications, un bon sens de l’homme qui est riche d’une expérience humaine et sociale de sorte qu’il est pleinement en prise avec les interrogations de ses auditeurs[11], enfin une visée théologique qui sait dégager un ordre du créé respectueux des volontés divines, c’est-à-dire où le statut privilégié de l’homme se distingue clairement du reste de la création. L’exégète est donc théologien, mais il est aussi apologète car il lui tient à cœur de défendre le texte contre ses éventuels détracteurs ainsi qu’il le manifestera en sa fin de première partie : « Voilà ce que nous avions à dire, du point de vue littéral, contre ceux qui cherchent à attaquer les Écritures de l’Ancien Testament en prétextant qu’elles contiennent des choses impossibles et déraisonnables. »[12]

Ayant posé son « fondement », Origène entreprend ensuite deux autres lectures du même texte biblique, ce qui va en déployer le sens pour le croyant, notamment en lui permettant de confronter le texte à ce en quoi il touche aussi à la révélation de Dieu en Jésus-Christ.

       2 La lecture spirituelle (ou mystique) :

Origène introduit son deuxième niveau de compréhension du texte par une prière qui exprime en partie les enjeux de la lecture spirituelle: « prions d’abord maintenant Celui qui seul peut ôter le voile dans la lecture de l’Ancien Testament, et tentons de chercher quel genre d’édification spirituelle contient aussi cette magnifique construction de l’arche. »[13] Si la lecture littérale pouvait être admise par des non-chrétiens et tout spécialement par des auditeurs juifs, la lecture spirituelle en ôtant le « voile »[14] qui cache aux yeux de certains la lumière de la révélation dans sa véritable puissance et force conduit à interpréter le texte en confrontation avec la personne de Jésus-Christ. Pour Origène l’Écriture sainte conduit toujours au Christ et celui-ci en est la véritable clé interprétative. La lecture spirituelle requiert donc de lire dans la foi au Christ ce qui est proclamé. En ce sens il est possible également d’appeler le type d’interprétation décrit ici comme une interprétation mystique.

Ce n’est par conséquent pas le texte seul qui est révélé, mais l’acte d’interprétation est lui aussi marqué du caractère de révélation car c’est dans le cœur et l’intelligence du croyant que se découvre ce qui pour d’autres reste obscur ou caché. On pourrait parler ici d’une actualisation de la révélation de Dieu dans le croyant à travers sa relation au texte biblique.

Paradoxalement cette révélation est à la fois un don gratuit et le fruit d’un long travail! Le don de la lumière divine est toujours gracieux, et la prière que recommande Origène devient ici une des manières de se disposer à accueillir un tel don tout comme elle est une demande adressée à Dieu d’offrir ce don au croyant, mais la mention de la recherche faite par Origène dans la phrase citée ci-dessus manifeste également ce qui est comme le soubassement de son œuvre à savoir un travail intense, austère, souvent technique et toujours rigoureux d’étude des textes, en dialogue avec d’autres auteurs et avec d’autres courants interprétatifs… dont il n’hésite pas à s’inspirer quand cela lui semble pertinent.

La lecture spirituelle d’Origène ne se contente pas d’être lecture d’un texte unique, elle est tissage d’un réseau de sens où une phrase de l’Écriture fait écho à d’autres phrases bibliques ce qui déploie des nuances, des complémentarités, comme un tissage aux multiples couleurs. Il n’est pas le premier à faire ce travail puisque la liturgie synagogale en lisant certains textes en rapport avec d’autres permettait déjà d’établir des ponts entre les récits lus. De même le Jésus des Évangiles n’hésite pas à s’identifier à certains personnages bibliques ou à envisager une actualisation en lui de la révélation biblique, parfois jusqu’à revendiquer qu’en lui s’opère un accomplissement de la Révélation [15]. Ainsi c’est Jésus lui-même qui pose un certain parallèle entre sa personne [16] et celle de Noé comme le reprend à juste titre Origène lorsqu’il cite le verset « aux jours de Noé les hommes achetaient, vendaient, bâtissaient, se mariaient, mariaient leurs filles, et le déluge vint qui les perdit tous : ainsi sera aussi l’avènement du Fils de l’homme » (Lc 17, 26-27 et Mt 24, 27).[17] Origène reprend et systématise ce type de mise en correspondance. Il identifie clairement Jésus non seulement à un nouveau Noé, ce qui serait une actualisation, mais au véritable Noé[18] – appelé aussi Noé spirituel [19] -, ce qui est un accomplissement qui dépasse en importance la figure vétéro-testamentaire : le salut universel réalisé par le Christ dépasse celui que permit Noé.

On peut parler d’interprétation allégorique ici – et ce sera également le cas dans la lecture morale -. Cette interprétation, considérée par l’auteur antique comme prévalente, nécessite un travail interprétatif qui lui-même a ses règles et dont la figure du Christ est la clé de voûte.

Cependant le sens spirituel déborde ce cadre pour s’étendre aussi aux domaines plus amples que touchent la foi. Dans notre sermon relatif à Noé, Origène étend ainsi son interprétation à la réalité de l’Église, comparée à l’arche et organisée hiérarchiquement :

 

« Il (Dieu) construit donc une arche et y aménage des « niches », c’est-à-dire des sortes d’abri pour recevoir les différentes espèces d’animaux. Sur quoi, le prophète dit : « Va, mon peuple, entre dans tes abris, cache-toi pour quelques instants jusqu’à ce que la violence de ma colère ait passé. » (Is. 26, 20) Il y a donc comparaison entre ce peuple qui est sauvé dans l’Église et tous ces êtres, hommes et animaux, qui ont été sauvés dans l’arche.

Mais ni le mérite ni les progrès dans la foi ne sont les mêmes pour tous ; c’est pourquoi cette arche ne renferme pas pour tous le même logement, mais le bas en est à deux étages, le haut à trois étages et on y a établi des niches. Cela montre que dans l’Église, bien que tous soient contenus à l’intérieur d’une même foi et baignés dans un seul baptême, tous ne progressent pas ensemble ni de la même façon, mais « chacun en son rang » (1 Co 15, 23).

Ceux qui tendent par leur vie à la science raisonnable et qui sont capables non seulement de se conduire eux-mêmes, mais aussi d’enseigner les autres, sont en très petit nombre, réalisant la figure du petit nombre de ceux qui sont sauvés avec Noé et qui lui sont unis par la plus étroite parenté, tout comme notre Seigneur Jésus-Christ, le véritable Noé, possède un petit nombre d’intimes, un petit nombre de fils et de proches, qui partagent sa parole et peuvent recevoir sa sagesse. Ce sont ceux-là qui ont été établis au degré le plus haut et sont placés au sommet de l’arche.

Quant à cette foule d’animaux ou de bêtes sans raison, elle se tient en bas, et parmi eux, le plus bas, ceux chez qui la douceur de la foi n’a pas atténué la violence de la sauvagerie. Mais quelque peu au-dessus d’eux, il y a ceux qui, sans être entièrement raisonnables, gardent pourtant beaucoup de simplicité et d’innocence. »[20]

 

Une mention spéciale sera attribuée à certaines personnes aux responsabilités ecclésiales dont le profil peut d’ailleurs faire penser à Origène lui-même…

 

« A ce Noé spirituel, qui a donné le repos aux hommes et qui a ôté le péché du monde, il est dit : « Tu te feras une arche de bois équarris ».

Voyons donc ce que sont ces bois équarris.

Est équarri ce qui ne se balance en aucune façon et qui, de quelque côté qu’on le tourne, garde constamment et solidement son assiette. Ce sont des bois de cette sorte qui supportent à l’intérieur la charge des animaux et à l’extérieur la poussée des flots. Ils représentent, à mon avis, dans l’Église, les docteurs, les maîtres et les zélateurs de la foi qui, d’un côté, réconfortent les peuples qui sont à l’intérieur par la parole d’avertissement et le bienfait de l’enseignement, et, de l’autre, s’opposent par la puissance de la parole et la sagesse de la raison aux attaquants du dehors, gentils ou hérétiques, et à ceux qui soulèvent les flots des objections et les tempêtes des discussions. »[21]

 

Comme l’indique à juste titre le P. de Lubac[22], si Origène recourt à une lecture allégorique pour développer le sens spirituel – ou mystique – de l’Écriture c’est d’abord dans un souci d’orthodoxie. C’est mû par la foi qu’il lit la Bible et opère comme des allers-retours du texte à lui-même par le lien de la foi. Ce travail de déploiement du sens spirituel est compris comme rendu possible grâce à l’action de l’Esprit Saint, c’est-à-dire de Dieu lui-même qui agit par ce biais et opère des mises en adéquation dans le cœur du croyant. De la part du croyant cela exige à la fois assiduité et humilité, car il s’agit en définitive de s’en remettre à Dieu pour que lui-même dévoile le sens de sa Parole, ce qu’il accomplit en permettant de reconnaître la figure du Christ (et de son Église) mystérieusement présent dans les textes, même vétéro-testamentaires.

  3 La lecture morale :

Cette appellation de lecture morale peut avoir chez Origène deux significations distinctes. Elle correspond parfois à un enseignement moral destiné à tous les hommes indifféremment, quelques soient leurs convictions ou leur foi. Il s’agit alors d’une sorte de sens moral général. D’autres fois, et ce sera le cas pour notre texte, le sens moral prend une orientation plus particulière, à savoir un commentaire destiné au croyant en Jésus qui s’engage à un comportement spécifique qui s’origine dans sa foi et son adhésion au Christ, un comportement qui pourrait être contesté sur des bases uniquement philosophiques par exemple. A proprement parler ce second sens moral est également un sens spirituel dans la mesure où il résulte d’un travail de l’Esprit dans le cœur du croyant pour dégager un comportement, une attitude qui soit enracinée en Christ et voulue par lui.

Plutôt qu’un catalogue des actions à effectuer ou à éviter, le commentaire de notre texte par Origène donne une sorte d’injonction à mettre en pratique les enseignements bibliques et il recommande de s’armer d’une solide édification spirituelle intérieure, comparée au travail de construction de l’arche (!) et seule capable de surmonter les milles aléas et tentations de la vie du croyant.

 

« S’il y a quelqu’un de capable, malgré la poussée du mal et le débordement des vices, de se détourner des choses fuyantes, périssables et caduques, pour écouter la parole de Dieu et les préceptes célestes, celui-là construit dans son cœur l’arche du salut et consacre en lui-même la bibliothèque, pour ainsi dire, de la parole divine. (…) Il ne construit pas cette bibliothèque avec des bois bruts et grossiers, mais avec des bois équarris, aplanis et bien droits, c’est-à-dire non pas avec les volumes des auteurs profanes, mais avec ceux des prophètes et des apôtres. Car ce sont ces derniers qui, rabotés par les diverses tentations, ayant taillé et coupé tous leurs vices, renferment la vie équarrie et équilibrée de toute part. Les auteurs des livres profanes, quant à eux, peuvent être appelés des « bois élevés » et des « bois ombreux » – c’est « sous tout bois élevé et ombreux qu’Israël, en effet, est accusé d’avoir forniqué » (Jr 2, 20 et 3, 6) -, puisqu’ils professent des doctrines élevées et usent d’une éloquence fleurie, sans pourtant agir en conformité avec leurs paroles ; on ne peut justement pas les nommer des « bois équarris », parce que, en eux, la conduite et le langage ne se font équilibre en aucune façon.

Toi donc, si tu fais une arche, si tu réunis une bibliothèque, serres-y les écrits des prophètes et des apôtres ou de ceux qui les ont suivis dans la droite ligne de la foi. Fais-la à double et à triple étage. Par elle, apprends les récits de la lettre ; par elle, reconnais le « grand mystère » qui s’accomplit dans le Christ et dans l’Église ; par elle, sache corriger aussi tes mœurs, supprimer tes vices, purifier ton âme et la dépouiller de tous les liens qui la tiennent captive en y installant des niches et des niches pour les diverses vertus et les progrès. « Tu l’enduiras », bien sûr, « de bitume au-dedans et au dehors » (Gn 6, 14), « en portant la foi dans ton cœur et en la confessant de bouche » (Rom 10, 10), en ayant au-dedans la science, au dehors les œuvres, en t’avançant avec le cœur pur au-dedans, avec le corps chaste au   dehors. » [23]

 

De manière utile, Origène résume ici la visée de sa triple lecture du sens de l’Écriture et sa complémentarité pour l’édification du croyant. Mieux, il rappelle avec justesse que toute démarche croyante se fonde sur un travail intérieur de confrontation à la Parole de Dieu lue ou écoutée, accueillie, méditée, goûtée jusqu’à ce qu’elle devienne le miel spirituel du croyant. Manière subtile et efficace dont Dieu agit au cœur de l’homme en le recréant davantage conforme à sa véritable destinée ! On relèvera ici aussi le travail d’actualisation de la Parole révélée puisque le croyant est invité à construire à sa manière une arche… L’arche, qui fut instrument du salut pour Noé et certains de ses contemporains, l’est donc encore aujourd’hui pour celui qui se décide à entreprendre cette démarche exigeante.

En cette troisième partie de son homélie Origène poursuit sa lecture allégorique sur quelques autres éléments du texte biblique, nous n’en citerons que ce qui concerne les animaux de l’arche.

 

Dans cette arche donc, que nous y placions la bibliothèque des livres divins ou l’âme fidèle selon un point de vue provisoirement moral, tu dois encore introduire des animaux de toute espèce, non seulement purs mais aussi impurs. Les animaux purs, il nous est facile de dire qu’on peut les interpréter comme la mémoire, la science, l’intelligence, l’examen, le discernement et autres facultés semblables, que nous appliquons à ce que nous lisons. Mais pour les animaux impurs, il est difficile de se prononcer (…). Cependant, s’il n’est pas trop audacieux de s’attaquer à des passages si difficiles, je pense que la concupiscence et la colère, naturelles à toutes les âmes, prennent obligatoirement la désignation d’impures quand elles servent à l’homme à pécher ; mais comme on ne peut ni pourvoir à la descendance d’une race sans concupiscence, ni assurer de correction et l’éducation sans la colère, on dit qu’elles sont nécessaires et qu’il faut les garder. »[24]

 

Où l’on découvre que commenter un texte c’est aussi par certains côtés prendre des risques ! Origène en est bien conscient, non seulement en raison des controverses qui l’opposent en son temps à d’autres savants, mais aussi en vertu d’une attitude qui reste empreinte d’une profonde humilité devant le texte révélé et ses significations. Si Origène ne transige pas sur l’importance du sens spirituel, qu’il soit mystique ou moral, il a l’humilité de ne pas prétendre toujours parvenir à l’atteindre et à le dévoiler.

 

Conclusion

Si notre époque aime recommander de se confronter personnellement et sans intermédiaire aux textes sacrés, notre relecture de l’épisode de l’arche de Noé avec Origène nous a permis de reprendre conscience de l’utilité de relire le travail des grands commentateurs, ces croyants qui au fil des siècles puisèrent eux-mêmes à l’eau vive à laquelle nous désirons boire aujourd’hui. La richesse de la réflexion d’Origène et de son commentaire s’est déployée à travers une attention au texte interprété selon trois niveaux de lecture, excellente antidote à tout fondamentalisme ! La tradition chrétienne retiendra d’ailleurs jusqu’à nos jours la légitimité de cette pluralité d’approches, en les systématisant voire en les développant. Ainsi en plus des interprétations littérale, spirituelle et morale, exposées ci-dessus, une interprétation anagogique, c’est-à-dire visant les fins dernières, sera encore rajoutée parfois.

Origène nous offre un commentaire marqué par le savoir, la culture et la spiritualité de son temps. Il n’est donc pas nécessaire d’en accepter tous les développements, puisque nous vivons dans un autre temps… où la rédaction du livre de la Genèse n’est plus attribuée à Moïse ou que nous rechignons à accueillir ce texte comme un texte historique dans le sens où il relaterait des évènements tels qu’ils se sont déroulés. Peu importe, car là aussi une diversité d’approches peut être évoquée.

Plus fondamental à notre avis, – et là se trouve le fil qui nous relie aux anciens – est d’entrer dans cette attitude du croyant qui dans l’accueil de ces paroles accepte d’ouvrir son cœur et son esprit à la rencontre de Dieu lui-même, qui par ce biais continue de venir à notre rencontre.

 

 

Bibliographie

 

Jean Daniélou (Cardinal), Origène, Cerf, 1948 (réédition 2012), 310 p.

Origène, Homélies sur la Genèse, Sources Chrétiennes, n° 7, Cerf, 1944, 263 p.

Origène, Homélies sur la Genèse, Sources Chrétiennes, n° 7 bis, Cerf, 1996, 435 p.

Origène, Homélies sur l’Exode, Sources Chrétiennes, n° 16, Cerf, 1947.

Origène, Les Écritures, océan de mystères, 1. La genèse, Cerf / Foi Vivante, n° 399, 1998, 247 p.

Villey Lucile, Origène, lecteur de l’Ecriture, Supplément Cahiers Evangile, n° 96, Service Biblique Evangile et Vie / Cerf, 1996, 99 p.

 


 

  1. [1] Voir Villey Lucile, Origène, lecteur de l’Ecriture, Supplément Cahiers Evangile, n° 96, Service Biblique Evangile et Vie / Cerf, 1996, 99 p., à la p. 15. La vie d’Origène correspond à une période de persécutions anti-chrétiennes récurrentes. Lui-même sera torturé au soir de sa vie : « son apostasie, pour les autorités, aurait eu un tel poids qu’on le gardait en vie… » (op. cit., p. 18)
  2. [2] Voir « Les traditions exégétiques non-chrétiennes » (livre II, chapitre 3) in Jean Daniélou (Cardinal), Origène, Cerf, 1948 (réédition 2012), 310 p., aux pp. 175-198.
  3. [3] La richesse intellectuelle d’Origène se retournera en partie contre lui car les générations ultérieures brûleront comme hérétiques la majorité de ses ouvrages… Rédigés en langue grec une part seulement de son héritage sera sauvegardée sous sa traduction latine (voir tableau in Villey Lucile, Origène, lecteur de l’Ecriture, Supplément Cahiers Evangile, n° 96, p. 20), ce qui est le cas de l’homélie sur la Genèse qui nous concerne dans cette étude.
  4. [4] L’ordination presbytérale d’Origène semble directement liée à ses dons pour l’explication de la Parole de Dieu. Or dans de nombreuses Eglises il paraissait inconvenant qu’un laïc ne prêche dans les assemblées liturgiques (Cf. Villey Lucile, Origène, lecteur de l’Ecriture, Supplément Cahiers Evangile, n° 96, pp. 17-18).
  5. [5] Voir note précédente. La traduction latine est très ancienne, elle fut faite par Rufin d’Aquilée au début du Ve siècle. Rufin est considéré comme un « traducteur intelligent », c’est-à-dire une personne qui élabore son texte comme un véritable auteur dans le style tout en restant fidèle à la pensée d’Origène. (cf. Louis Doutreleau « Introduction II. Les homélies devant la critique » à la page 21 in Origène, Homélies sur la Genèse, Sources Chrétiennes, n° 7 bis, Cerf, 1996, 435 p.)
  6. [6] Origène, Homélies sur la Genèse, Sources Chrétiennes, n° 7, 1944, Cerf, 263 p. Ce texte a été revu et légèrement modifié dans une nouvelle édition : Origène, Homélies sur la Genèse, Sources Chrétiennes, n° 7 bis, Cerf, 1996, 435 p., aux pp. 76-113. C’est cette dernière édition que nous avons utilisée.

    Une édition de poche existe également (avec une autre traduction) voir Origène, Les Écritures, océan de mystères, 1. La genèse, Cerf / Foi Vivante, n° 399, 1998, 247 p., aux pp. 51-66.

    L’homélie elle-même remonte probablement aux dernières années de la vie d’Origène.

  7. [7] Origène, Homélies sur la Genèse, Sources Chrétiennes, n° 7 bis, Cerf, 1996, 435 p., p. 77.
  8. [8] Dans la troisième partie de son homélie, Origène mentionnera (à notre avis principalement comme une remarque de méthodologie) que le sens littéral n’existe pas toujours (voir op. cit., p. 109).
  9. [9] Car une homélie s’inscrit dans un cadre liturgique et suit normalement la proclamation de la Parole, dont elle donne un commentaire actualisant.
  10. [10] Origène, Homélies sur la Genèse, Sources Chrétiennes, n° 7 bis, Cerf, 1996, 435 p., pp. 81 et 83.
  11. [11] Interrogations de type « mais comment cela peut-il se faire ? »
  12. [12] Homélies sur la Genèse, S.C., n° 7 bis, Cerf, 1996, p. 89. En somme, cela correspond au constat fait par Henri de Lubac au sujet de l’interprétation littérale de la Genèse chez Origène lorsqu’il affirme que pour lui beaucoup d’histoires bibliques « sont possibles, acceptables, édifiantes, sans qu’il soit besoin de recourir à aucune sorte d’allégorie. (…) C’est ainsi qu’il n’y a rien d’indigne de Dieu dans le déluge ; rien d’impossible dans la construction de l’arche (…). » (H. de Lubac, « Introduction », in Origène, Homélies sur la Genèse, S.C., n° 7, Cerf, 1944, p. 22)
  13. [13] Homélies sur la Genèse, S.C., n° 7 bis, Cerf, 1996, p. 89.
  14. [14] Ce voile fait référence à une interprétation paulinienne (voir 2 Co 3, 13-18) de l’épisode de Ex 34, 27-25.
  15. [15] Le passage le plus célèbre d’une telle actualisation est sûrement Lc 4, 16-21
  16. [16] L’appellation mystérieuse et d’origine biblique de « Fils de l’homme » par Jésus semble être souvent un renvoi à sa personne.
  17. [17] Homélies sur la Genèse, S.C., n° 7 bis, Cerf, 1996, p. 89.
  18. [18] Op. cit., p. 91.
  19. [19] Op. cit., par exemple aux pp. 95 et 101
  20. [20] Op. cit., pp. 91 et 93.
  21. [21] Op. cit., p. 95.
  22. [22] Voir H. de Lubac, « Introduction », in Origène, Homélies sur la Genèse, S.C., n° 7, Cerf, 1944, aux pp. 29-30.
  23. [23] Homélies sur la Genèse, S.C., n° 7 bis, Cerf, 1996, pp. 109 et 111. Le passage surligné l’est de notre fait.
  24. [24] Op. cit., pp. 111 et 113.

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