Fév 212017
 

                       Petite méditation d’ontologie divine

Dans Fuçûç al-hikam, Ibn Arabî consacre un chapitre à Noé. Cet ouvrage, connu en français sous le titre La Sagesse des Prophètes, est ardu, à la fois poétique et hermétique. C’est un véritable manuel d’initiation à la mystique musulmane, qui ne peut être résumé, mais demande à être médité. Nous avons choisi deux citations, pour entrer dans cette méditation.

Première citation : « « Noé dit ‘Mon Seigneur’ (Rabb-î) » (Coran 71 :21) et non pas ‘mon Dieu’ (Ilâh-î) car le Seigneur possède la fixité ou stabilisation immuable (thubut) alors que al-Ilâh se diversifie en fonction des Noms et qu’ « Il est chaque jour à une œuvre » (Coran, 55 :29) » (Fuçûç al-hikam, éd.’Afîfî, p.73)

Deuxième citation : «  Et si tu demandes quelle est l’ipséité même (‘ayn al-huwiyya) de la Seigneurie (rububiyya), nous dirons que la Seigneurie est la relation d’une ipséité à une essence particulière, bien que l’ipséité en tant que telle se passe de relation. Seule l’immutabilité des essences réclame les relations de cette ipséité, et l’on parle alors de ‘Seigneurie’ ». (Fuçûç al-hikam, éd.’Afîfî, p.90-01)

Ces deux citations reflètent bien le style d’Ibn Arabî. Il utilise des concepts philosophiques, qu’il relie au texte coranique. Il s’adresse à la raison, tout en sollicitant d’autres capacités de compréhension comme la sensibilité et l’imagination.

Il s’agit ici de comprendre la notion de « Dieu » à partir de sa désignation. C’est une façon de poser la question de l’ontologie divine à partir des noms de Dieu. Plus concrètement, le texte d’Ibn Arabî interpelle chaque croyant sur sa façon de s’adresser à Dieu.

Nous savons que Dieu a, dans le Coran, 99 noms. Chacun de ces noms correspond à une qualité. Les croyants peuvent s’adresser à Dieu en usant de tel ou tel nom selon les circonstances : la douceur sera invoquée dans al-Latîf, le pardon dans ar-Rahîm… Ces noms sont spécifiques, et n’expriment pas toute la nature divine. C’est cette nature de Dieu qu’Ibn Arabî cherche ici à mieux comprendre, et à mieux nous faire comprendre. Et pour y parvenir, il prend exemple sur les prophètes.

Comment les prophètes s’adressent-ils à Dieu ? C’est là une question émouvante, car elle se pose à tous les croyants.

Comment est-ce que je m’adresse à Dieu ? Parfois, lorsque je suis émerveillée devant la beauté du monde, je m’adresse à Dieu en silence. Ce n’est pas vraiment une prière, au sens rituel du terme, mais une communion. Mon silence humain se fond dans le grand silence divin. Pour certains, ce silence divin est un vide. Dans ces moments de grâce, il est pour moi une plénitude. Ces moments sont forts, et rares. Ils me font ressentir la nature de Dieu en tant qu’absolu.

Dans d’autres moments, lorsque ce sont le malheur et la souffrance qui me touchent, les mots qui me viennent sont : Yâ rabbî… Oh mon Dieu… Je les répète, sans qu’aucune phrase ne les suive, ne les oriente, ne les précise. Ces mots sont une litanie, qui me berce, me console. Ils sont un cri et un appel à l’aide.

C’est aux cours de la prière rituelle que les mots Allah, Ilâh se trouvent le plus souvent utilisés, en particulier lors de la récitation du Coran (Bismi-Llâh) ou lors des salutations finales (Allah-houmma).

Le texte d’Ibn Arabî m’invite à m’interroger sur ma façon de m’adresser à Dieu. Et il m’invite à saisir la différence entre Yâ ilâh-î et yâ rabb-î. Cette différence est représentée par deux prophètes : Jésus qui, sur la croix, s’adresse à Dieu en disant ilâhî et Noé qui, dans le Coran, s’adresse à Dieu en disant rabbî. Le terme araméen utilisé par Jésus est celui-là même qu’utilise la langue arabe. Et le terme rabb est à la fois arabe et hébraïque. Toutes les langues peuvent donc dire le Même. Et sous la plume d’Ibn Arabî, il n’y a plus de primauté entre les prophètes. Seulement des différences. Et les prophéties ne s’annulent pas, mais se complètent. Les noms divins utilisés par Jésus et Noé sont certes différents, mais non pas exclusifs. Selon Ibn Arabî, Noé s’adresse à Dieu en tant que rabb, Un, fixe, permanent, immuable. Jésus s’adresse à Dieu tant que ilâh, Dieu qui se diversifie, car il est Tout.

Cette distinction peut correspondre à la distinction entre transcendance et immanence. Dieu est transcendant, et immanent. Il est le Très haut, et le Très proche : dans l’immensité de l’univers, et dans notre veine jugulaire.

Ici, pas de contradiction, mais une complémentarité des contraires. C’est à une nouvelle façon de réfléchir que nous invite Ibn Arabî.

Et selon lui, Noé nous fait entrevoir la divinité sans ses attributs, en tant que pure identité. Noé se serait le premier adressé à Dieu en tant que Lui-Même, sans autre signification que Son Être. Dieu est Celui qui est, et qui fait être. Les noms de Yahvé (ou Jéhovah) ont le même sens ontologique.

Pour conclure cette méditation, que chacun est invité à poursuivre en son for intérieur, il semble que la véritable nature de Dieu transcende les prophéties et les langues. Noé est notre ancêtre à tous, comme Dieu est notre Dieu à tous.

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