Juin 172020
 

Depuis quelques jours le monde musulman a célébré la fête de  l’Aïd el-Fitr. Une célébration particulière en raison des mesures de confinement visant à endiguer la pandémie du Covid-19.  Sans la prière de l’Aïd à la mosquée, sans les scènes de liesse, cette fête est unique tout comme le mois du jeûne qui l’a précédé. Lui aussi est différent de tout ce que nous avons vécus auparavant .L’image de la Kaaba vidée de ses fidèles, à elle seule, dit haut et fort que, ce que viennent de vivre les musulmans,  est inédit et restera gravé pour toujours dans leurs mémoires.

Certes, l’impact psychologique d’une réclusion presque complète, l’angoisse pour nous-mêmes et nos proches auxquels s’ajoutent les effets du bouleversement de toute la sociabilité liée  au mois sacré ”et à la fête de l’Aïd ont rendu l’épreuve incontestablement difficile. L’acceptation de ce chamboulement n’a pas été facile. Elle n’a pu advenir pour beaucoup de personnes qu’après le passage par une  phase de tension et de  colère suivie d’une phase de réorganisation pour combler les vides laissés par les habitudes perdues, ce qui est déstabilisant. Pour d’autres, heureusement, vivre un Ramadan, couplé à la nécessité du confinement est loin d’être un signe de résignation passive.

L’épreuve en Islam  ne se vit ni dans la peur, ni dans la douleur ; mais dans  l’acceptation, dans la dignité et dans la confiance. C’est dit dans le Coran« Ne pensez pas que c’est un mal pour vous, mais plutôt, un bien pour vous »[1] L’acceptation est  toujours pour  le croyant, qui arrive à se centrer sur l’essentiel, un temps d’apprentissage sans précédent  comme l’indique ce Hadith « Que le cas du croyant est étonnant ! Son cas est toujours bon et cela n’appartient qu’au croyant. Si une joie le touche, il se montre reconnaissant, ce qui est bon pour lui ; et si un malheur le touche, il patiente, ce qui est bien pour lui[2] Il s’agit donc d’une résignation active qui cherche à tirer les leçons qui font   grandir et  mûrir.

Même si les autorités religieuses n’ont pas cessé de rappeler que le confinement est une prescription prophétique en cas de pandémie afin de ne pas transmettre le virus et de ne pas causer de préjudice à son prochain, supporter qu’un virus puisse imposer l’interruption  des prières collectives dans les mosquées  et obliger les croyants à faire celles de Tarawih et de l’Aïd-el-fitr à domicile n’est pas chose aisée. Bien que  surérogatoires, il est pénible  de ne pas être au rendez-vous spirituel des prières de Tarawih.  Il est également éprouvant de vivre la Nuit du destin dans l’aphonie des lieux de culte loin des invocations des imams et de  la ferveur de la dévotion.

Mais se  limiter  à voir la chose sous cet angle étroit n’est-ce pas une légèreté de la part du croyant qui lit  dans le Coran : « Et faites de vos demeures un lieu de prière et accomplissez la prière…. »[3] ? Ne pourrait-on pas y voir un moment bénéfique pour saisir par la pratique que  le ritualisme excessif vide parfois la religion de son essence  et n’aide en rien à la croissance spirituelle ? N’est-ce pas, une opportunité pour redonner à nos rites un sens profond et  vigoureux ?

En fait, si les mosquées sont fermées, Dieu est partout là où Son nom est invoqué et les portes du ciel sont toujours ouvertes. L’espace physique du lieu de culte n’est donc pas toujours indispensable pour vivre la religion ou la spiritualité, que dire alors, quand il devient un facteur favorisant la propagation d’un virus mortel .Voir les croyants s’engager à rester chez eux et pratiquer rigoureusement la prescription religieuse de préserver  la vie des êtres humains[4] n’est-elle  pas une belle traduction de la sagesse  que l’Islam a toujours recommandée ?

Venant imposer sa loi, l’invisible coronavirus  nous a obligés à renoncer au superflu. En effet, le Ramadan est devenu pour certains le mois de tous les excès et le rendez-vous d’un consumérisme effréné donnant l’impression d’une « revanche » sur le sacrifice vécu pendant la journée. Le confinement a été une chance pour  poser   un autre regard sur nos habitudes, notre mobilité hyperactive,  notre rythme de vie accéléré et nous reconnecter à l’essentiel d’un mois censé être celui de la sobriété, de la spiritualité, de la beauté du recueillement et du dépouillement envers le créateur. Ce temps qui nous a été donné nous a invités à prendre du recul pour repenser aux véritables priorités de notre existence, en tête desquelles figure la famille.

Recentrer les préoccupations sur la famille et les enfants est un autre bénéfice  de la situation de confinement surajoutée au Ramadan[5] .Un grand nombre de parents ont manifesté leur joie de pouvoir être présents physiquement et mentalement à leurs enfants et  de pouvoir  répondre à leurs sollicitations de jeu, de dialogue et de partage.  Tout en faisant  la  découverte  du  meilleur de soi, il n’y a pas de doute que chacun à sa manière a pu goûter  le plaisir du soulagement dû à l’allègement du poids du sentiment insupportable  de culpabilité. Ce changement positif  ne doit pas rester cloîtré entre les murs de nos foyers. N’est-il pas légitime  d’espérer que  cette expérience  réveille  nos consciences pour agir non seulement dans l’intérêt  de nos propres familles, mais dans le sens de l’union, de la solidarité et du développement  de toute la famille humaine ? Nous devrons, plus que jamais, être  conscients que nous partageons un destin commun.

 

 

  Le Ramadan confiné a donné un coup d’arrêt brutal à notre quotidien toujours pressé  par la culture des fausses urgences, stressé par le culte de performance et déstabilisé par la tyrannie de la logique marchande. Un ramadan confiné non rempli d’activités, de rencontres, de courses, de consommation…, est  une chance  pour expérimenter la vérité de la vie humaine et réaliser  que celle-ci  se vit dans la profondeur de chacun, dans le service des autres. Servir les autres, c’est ce que font ,depuis plus de trois mois, les personnels soignants en première ligne face à la crise sanitaire et bien d’autres travailleurs qui, sans  pouvoir  profiter de l’opportunité que peut cacher l’épreuve du confinement, ont continué à faire tourner le pays.

Si la Tunisie est désormais presque indemne du Coronavirus,  c’est le résultat de notre respect du confinement, certes. Mais c’est aussi le fruit de leurs sacrifices et de leur mobilisation, corps et âmes, que nous saluons avec gratitude sachant  qu’un grand nombre parmi eux sont des femmes. Celles-ci, en plus d’assurer ce travail en conditions d’urgence pandémique, ont courageusement cumulé la charge du travail au foyer et celle du maintien de l’équilibre familial.

En ce sens, la parution d’un billet de banque portant le portrait de Tawhida Ben Cheikh[6] en pleine crise sanitaire du covid19 est un symbole fort pour rendre hommage au personnel soignant  mais il reste toute  l’armée de l’ombre, celle des hôpitaux et  celle des  autres secteurs vitaux. Une des  meilleures  leçons  à tirer  d’un ramadan confiné c’est la prise de conscience qu’il est temps de cesser de dénigrer tous  ces métiers « invisibilisés », sans lesquels on n’aurait pas pu espérer la rupture de la chaine de transmission du virus.

Même si la fête  de l’Aïd  nous a paru ’’une fête pas comme les autres’’ et sans joie apparente, on a pu expérimenter à travers la récitation du Coran  durant les journées de jeûne et  la fréquence des prières dans le calme des nuits  une véritable joie celle de  la paix intérieure qui provient de la soumission aux commandements de Dieu. N’est-il pas dit dans le Coran que les cœurs se tranquillisent à l’évocation d’Allah « N’est-ce point par l’évocation d’Allah que se tranquillisent les cœurs?»[7]. Cette source de joie profonde et durable  ne doit pas être confondue avec un amusement temporaire.

Dans l’espace large et « déconfiné » créé par le retour à la nature profonde du Ramadan et de l’Aïd el Fitr, nos consciences endormies ont pu être secouées. Le coronavirus vient de nous donner une belle leçon d’humilité qui incite impérativement à mettre notre ego en quarantaine .En effet, grisé par le fantasme de la toute-puissance soutenu et renforcé par l’illusion de sa  supériorité par rapport au reste du vivant, l’homme a cru qu’il maitrisait tout. En estimant que son pouvoir n’a pas de limites, il a oublié qu’il n’est qu’une créature parmi d’autres ,que son créateur lui a dicté  le respect des lois de la vie pour la perpétuer et qu’il n’a ,selon les paroles coraniques d’autres moyens pour préserver son existence et celle de l’humanité, que de se mettre à l’écoute de son créateur : « Quel est celui qui constituerait pour vous une armée (capable) de vous secourir, en dehors du Tout Miséricordieux ? En vérité, les négateurs sont dans l’illusion la plus complète. »[8] .

La toute-puissance a toujours été contredite .La profonde fragilité  de l’homme et sa grande vulnérabilité viennent d’être dévoilées  par un si petit virus devant lequel  la science et la puissance technologique sont jusqu’à présent dans l’incapacité de trouver les moyens de son éradication. Le temps n’est-il pas venu de reprendre conscience des limites car il ne peut y avoir de monde sans limites ? 

 

Pour conclure cette modeste réflexion, il est indispensable de rappeler qu’au moment où les processus de déconfinement s’accélèrent, il ne faut pas tourner la page et oublier trop vite cette crise inédite. Indépendamment de nos convictions religieuses, de nos croyances ou non croyances, nous sommes tous appelés  à méditer ce qui vient d’être vécu par la planète entière en vue de penser un autre monde plus serein, plus juste, plus solidaire et plus humain .

 

  1. [1] Sourate 24, V 11.
  2. [2] Rapporté par Mouslim (2999), d’après Souhayb.
  3. [3] Sourate 10, v  87.
  4. [4] Sourate 10, v  87.
  5. [5] Certes cela n’a  pas toujours  été le cas.  Plusieurs familles   ont vécu  le confinement dans un contexte de violences familiales
  6. [6] Tawhida Ben Cheikh, née le 2 janvier 1909 à Tunis et morte le 6 décembre 2010, est une Tunisienne connue pour être la première femme musulmane du Maghreb à exercer comme médecin, pédiatre puis gynécologue.
  7. [7] Sourate 13, v28 .
  8. [8] Sourate 67,v 20.

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