Oct 072020
 

Cet article est composé de cinq parties, nous publions aujourd’hui la deuxième et la troisième

  1. Prendre conscience de la dualité ressemblances / différences
  2. Développer une attitude juste dans une situation de minorité / majorité.
  3. Témoigner de sa foi sans prosélytisme
  4. Résoudre les conflits par la non-violence.
  5. Stratégies éducatives.
  1. Développer une attitude juste dans une situation de minorité / majorité.

Dans les sociétés plurielles, on est généralement en présence d’une communauté majoritaire qui fait face à une ou plusieurs minorités. D’après la Commission internationale des Droits de l’homme, la plupart des conflits actuels sont dus à l’existence de minorités et à leur besoin de faire reconnaître leurs droits[1].

Les définitions « objectives » présentent une minorité comme un groupe de population numériquement minoritaire ayant certains traits distinctifs, les plus importants étant la religion, la langue et l’ethnie, quoique ce dernier trait couvre une réalité plus floue que les deux premiers. A cela s’ajoute une condition plus « subjective » pour qu’un groupe forme une minorité; il s’agit de la prise de conscience identitaire qui induit une cohésion entre les membres du groupe pour la préservation de leur langue, leur religion, leur culture[2].

Les minorités peuvent être de formation ancienne, constituant la population autochtone du pays, comme c’est le cas dans plusieurs pays du Moyen-Orient, ou de formation plus récente, comme les communautés issues de l’immigration dans les pays occidentaux. Les situations sont donc différentes par certains aspects, mais elles ont aussi des caractéristiques communes. De par leur infériorité numérique, les minorités sont presque toujours en situation de fragilité, sujettes à des pratiques de discrimination et de ségrégation, comme le montrent de nombreux exemples historiques. A l’instar de la Déclaration universelle des droits de l’homme, qui vise à faire respecter les droits naturels de toute personne humaine, notamment des plus vulnérables, la Déclaration des droits des minorités[3] veut faire reconnaître et respecter les droits des minorités en tant que groupes humains plus vulnérables. Comme pour la personne humaine, il s’agit bien de « droits » et non de faveurs qu’on accorde à celui qui est plus fragile. Cette façon de voir permet de rompre avec la loi de la jungle, la loi du plus fort, pour aller vers une société humanisée où l’Etat garantit des droits inaliénables à toute personne humaine, indépendamment de son statut.

En ce qui concerne l’éducation dans un milieu où se côtoient majorité et minorité(s), l’école doit d’abord transmettre une formation où diversité culturelle et normes communes seraient à la fois respectées.

Il est important que les cursus des matières à forte composante culturelle (histoire, philosophie, littérature …) traitent des cultures des différentes communautés présentes. Il est bon de maintenir, autant que possible, le cadre culturel spécifique de chaque enfant, car il est nécessaire à la construction de son identité personnelle. Tout en évitant l’enfermement dans l’identité communautaire. En effet, c’est l’individuation qui lui permettra de contribuer de façon originale et positive à la vie sociale. A travers les cours à composante culturelle, et de manière conviviale lors de fêtes, il faut aider l’enfant à découvrir d’abord sa propre identité.

Mais il faut aussi l’initier à la culture de l’autre, ce qui est nécessaire pour déconstruire les préjugés sur la communauté de l’autre, surtout si elle est minoritaire, et neutraliser la peur de ce qu’on connait mal.  En un deuxième temps, enraciné dans ce qu’il est, et d’où il vient, il pourra s’ouvrir harmonieusement à la diversité.

Il faut aussi doter le futur citoyen des capacités nécessaires au vivre-ensemble harmonieux dans une société démocratique, respectueuse de la diversité culturelle et religieuse. L’amener à respecter les normes communes nécessaires à la cohésion sociale, sans exiger son adhésion à des contenus culturels spécifiques.

Dans tout groupe où l’esprit de communauté est fort, qu’il s’agisse d’une communauté majoritaire ou minoritaire, il y a risque de subordination de la liberté individuelle aux normes du groupe. L’école doit doter l’enfant des connaissances et compétences nécessaires pour qu’il puisse choisir librement sa vie, et revoir ses choix au cours de son existence; ne pas être prisonnier d’appartenances figées. Elle doit donc protéger l’indépendance morale du futur citoyen sans vouloir le couper de son groupe d’appartenance. Lui ouvrir aussi la voie pour qu’il puisse cultiver des appartenances multiples[4].

Pour satisfaire ces trois objectifs, des cursus appropriés devront être complétés par une éducation visant le savoir-être. Il s’agit d’abord de favoriser le développement de l’autonomie personnelle, le sens critique et la faculté de réfléchir par soi-même. Eduquer ensuite aux valeurs qui favorisent un vivre-ensemble harmonieux. La tolérance d’abord comme socle minimal; l’empathie, l’ouverture et l’appréciation de la diversité pour aller plus loin dans la rencontre et l’amitié.

Ce type d’éducation peut passer par la mise en situation pratique. Par exemple, les règles de vie au sein de l’établissement peuvent être adaptées dans une certaine mesure, pour permettre aux élèves de vivre, selon une culture ou une religion différente de celle de la majorité. S’il est réussi, ce pari leur apprendra qu’il est possible de vivre ensemble sans suivre des modalités parfaitement identiques. La participation des élèves aux délibérations concernant ces aménagements est une forme de travaux pratiques d’éducation civique.

Une éducation réussie se base sur une collaboration école – parents. On proposera des rencontres aux parents sur les sujets abordés avec les enfants.

Tout ce qui vient d’être dit s’applique à l’éducation en présence de communautés différentes. Mais l’école peut aussi jouer un rôle plus spécifique concernant les rapports de domination et de subordination qui existent généralement entre majorité et minorité(s). Il est essentiel de démonter avec les enfants les mécanismes malsains qui régissent le plus souvent les relations majorité-minorité, afin d’éviter de les reproduire.

Les amener à réfléchir sur le fait que bien souvent la majorité, usant de sa force, exerce sur la minorité divers types de discriminations et de ségrégations qui ont pour but de la  marginaliser, faisant de ses membres des citoyens de seconde zone, et les écartant des centres de décision et d’influence. La majorité a parfois recours à la culpabilisation de la minorité l’accusant de divers maux, y compris la collusion avec l’étranger ou le manque de patriotisme.

La minorité est alors prise en tenailles entre deux tentations, l’assimilationisme ou le fondamentalisme. Dans le premier cas, pour échapper aux discriminations, ses membres vont adapter leurs comportements, peut-être leurs croyances, jusqu’à gommer toute différence avec les valeurs, les us et coutumes de la majorité. A terme, cela signifie la disparition de leur communauté. A l’inverse, la minorité peut dans une tendance défensive, adopter une attitude de repli sur soi afin de maintenir son identité propre comme moyen de survie. Cela peut être accompagné d’un syndrome de victimisation. Les minorités anciennes ont généralement préservé leurs caractéristiques culturelles au prix de l’isolement, adoptant une mentalité conservatiste.

Toutes ces attitudes peuvent être repérées dans l’étude de l’histoire de différentes régions du monde. Il est bon d’en prendre conscience, de les discuter à l’aune de la raison et des droits de l’homme afin de les éviter, ainsi que les conflits qui  pourraient  en découler. En éducation civique, on pourra s’intéresser à l’étude des Droits des minorités tels que définis par les Nations Unies, et on poussera les élèves à réfléchir à ces questions. Les amener à comprendre le désir légitime d’une minorité d’être reconnue et respectée dans ses droits et dans son originalité. Réfléchir sur ce que cela exige comme changement de mentalité de la majorité. Sur la courtoisie nécessaire du plus fort (individu ou majorité) envers le plus faible (enfants, personnes âgées, ou minorités). Réfléchir aussi sur la nécessité pour une minorité d’éviter le repli sur soi, l’attitude de victimisation et d’actualiser en permanence ses coutumes pour éviter toute sclérose.

La démocratie est un progrès par rapport à l’autocratie, mais mal comprise, elle peut devenir la loi du plus grand nombre qui écrase la minorité. C’est le risque que l’on prend si elle est réduite à l’exercice du droit de vote ou de référendum.  Camus disait : « La démocratie ce n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité »[5]. Il y a une réflexion à mener, avec les jeunes et les enfants, sur les moyens d’éviter l’hégémonie de la majorité et les tentatives de pression de la minorité.

A côté de l’étude et de la réflexion, l’organisation de la vie dans l’institution peut éduquer les jeunes à participer aux délibérations démocratiques, à respecter les choix et les opinions des autres, et à reconnaître leur valeur. Lorsque l’opportunité se présente, l’éducateur aidera à prendre conscience de la nécessité d’éviter la tyrannie de la majorité, les points de vue minoritaire devant être pris en compte dans la mesure du possible.

 

 

  1. Témoigner de sa foi sans prosélytisme

Définissons d’abord le terme prosélytisme. D’après Larousse, ce mot désigne un zèle ardent pour recruter des adeptes, pour tenter d’imposer ses idées.

Dans ce paragraphe, nous nous intéresserons aux situations plurielles d’un point de vue religieux, et plus particulièrement à celles où islam et christianisme coexistent.

Ces deux religions ont une vocation universelle. Les livres fondateurs de chacune d’elles demandent à leurs croyants de transmettre leurs enseignements au plus grand nombre, et de convertir de nouveaux croyants à cette religion.

Du côté chrétien, Jésus envoie ses disciples en mission.  » Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit  » (Matthieu, 28, 19-20). Saint Paul énonce clairement cette nécessité pour le disciple de Jésus: « Annoncer l’Evangile, en effet, n’est pas pour moi un titre de gloire; c’est une nécessité qui m’incombe. Oui, malheur à moi si je n’annonçais pas l’Evangile! » (1 Co 9, 16).

Du côté musulman, le Coran fait injonction au Prophète d’annoncer le message :

« Ô Prophète ! Fais connaître ce qui t’a été révélé par ton Seigneur. Si tu ne le fais pas, tu n’auras pas fait connaître son message »  Coran (5: 67)

« Et qui profère plus belles paroles que celui qui appelle à Allah, fait bonne œuvre et dit: Je suis du nombre des Musulmans ? » Coran (41:33).

On pourrait dire que la Mission[6] ou la Da’wa s’articulent autour de trois dimensions :

– annoncer le message transmis par Jésus ou par Mohamed

– témoigner en actes et en comportement de la portée de ce message

– s’ouvrir à la relation aux autres, dans un esprit de dialogue et de partage.

Annonce du message:

Pour celui qui la proclame, l’annonce est ressentie comme enseignement, mais pour l’autre elle est perçue comme prosélytisme, avec ce que cela comporte de pression morale. Le mot « tabshir » en arabe, est révélateur de cette dualité. D’un point de vue terminologique, il signifie « annonce de la bonne nouvelle ». Le mot Evangile (« bishara ») signifiant bonne nouvelle, pour les chrétiens arabes c’est un terme positif. Les dictionnaires traduisent « mission » par « tabshir ». Mais les dictionnaires traduisent aussi « prosélytisme » par « tabshir » et les arabes musulmans donnent une connotation négative à ce mot.

Cependant, le Coran utilise ce même terme pour parler de l’annonce du message par le Prophète :

   « Ô toi, le Prophète ! Nous t’avons envoyé comme témoin (shâhid), comme annonciateur de bonnes nouvelles (mubashir), comme avertisseur (nadhîr) » Coran (33 : 45).

A l’origine de l’Eglise, le mot mission définissait surtout la réalisation, par Jésus et l’Esprit Saint, du projet du Père : révéler sa tendresse à toute l’humanité[7]. Le terme a évolué; au XIX° siècle, on l’utilisa presque exclusivement pour des « territoires de mission » que l’on distinguait des Églises d’antique fondation.

Dans l’Islam du Moyen Âge, la da’wa ciblait surtout les musulmans, les exhortant à mieux suivre la voie du Prophète, et ne s’adressait pas aux non-musulmans. C’est dans le sous-continent indien que la domination britannique et l’expansion des missions protestantes après 1813 ont contribué à modifier la tradition islamique médiévale[8], et à créer des institutions missionnaires musulmanes pour s’opposer à l’influence chrétienne.

La conscience moderne rejette désormais toute forme de prosélytisme. Elle y voit une sorte de violation de la liberté des autres[9]. Cela, sans parler des extrémistes (type DAECH) qui déforment totalement le message révélé. On est alors devant un dilemme : comment vivre la mission ou la da’wa en évitant le prosélytisme ?

Dans les temps fondateurs, porter à la connaissance du plus grand nombre le message de Jésus ou de Mohamed, était une tâche essentielle. De nos jours, la profusion des moyens de connaissance et la mobilité des idées permettent à toute personne qui le souhaite de connaître le message de l’une des grandes religions. La possibilité de la conversion doit certes être ouverte à tous. Mais c’est à Dieu qu’il appartient d’attirer une personne vers une religion donnée.

« L’Esprit souffle où il veut» (Jn 3, 8), et encore : « Nul ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire » (Jn 6, 44)

Si un non-chrétien sent un appel intérieur vers le christianisme, il lui appartient de se rapprocher des chrétiens pour mieux connaître leur message. Les chrétiens sollicités devront répondre à sa demande; mais non prendre l’initiative.

Il en est de même, du côté musulman. Répondre à la demande d’approfondissement d’un non-musulman, l’accueillir dans la communauté si c’est lui qui en fait la demande. C’est d’ailleurs l’attitude juste des soufis, que l’on qualifie souvent d’agents de la da’wa[10].

 

Témoignage par le comportement et les actions

Il convient d’amener les apprenants, dès leur plus jeune âge, à comprendre qu’à l’époque contemporaine, pour témoigner de sa religion,  on ne peut plus l’asséner par des discours, mais on doit témoigner de la grandeur du message, par des comportements qui lui soient conformes.

Jésus nous le dit clairement :  » Il ne suffit pas de me dire: “Seigneur, Seigneur!” pour entrer dans le Royaume des cieux; mais il faut faire la volonté de mon Père qui est aux cieux. » (Mt 7,21) ou encore : « On connait l’arbre à son fruit » (Mt 12, 33)

Et le Coran insiste : « Commandez-vous aux gens de faire le bien, et vous oubliez vous-mêmes de le faire, alors que vous récitez le Livre? Etes-vous donc dépourvus de raison ? » Coran (2: 44).

« Ô vous qui avez cru! Pourquoi dites-vous ce que vous ne faites pas? C’est une grande abomination auprès d’Allah que de dire ce que vous ne faites pas. » Coran (61: 2-3).

Il faut alors trouver les moyens, d’amener chaque enfant à bien comprendre l’esprit de sa religion, pour identifier les comportements qui reflètent cet esprit. Le seul enseignement, de gestes ou de rites, l’apprentissage de textes par cœur, sans en connaitre le fond, créent des mécanismes qui peuvent conduire à une pratique purement formelle, voire à un fondamentalisme. Pour vivre une religion, il faut pouvoir y adhérer librement et par conviction.

Dialogue

L’ouverture à celui dont la religion est différente, sera concrétisée pour un enfant, par le fait de témoigner par ses actes de la beauté de sa religion, et aussi d’apprécier les comportements positifs de celui qui a une autre foi.

A cet effet, on saisira l’occasion des fêtes de chaque religion, pour expliquer à l’ensemble des enfants leur signification; on organisera des visites des différents lieux de cultes, une découverte de quelques prières de chaque religion.

Mais pour les jeunes lycéens et les étudiants, cette ouverture pourra s’étendre aussi au domaine du dialogue interreligieux. Il faut d’abord les amener à comprendre que c’est le même Dieu que chrétiens et musulmans adorent.

Jean-Paul II l’a clairement déclaré devant de jeunes musulmans à Casablanca : « Nous croyons dans le même Dieu, le Dieu unique, le Dieu vivant, le Dieu qui crée les mondes et porte ses créatures à la perfection »[11].

Et le Coran dit :

« Et ne discutez que de la meilleure façon avec les gens du Livre, sauf ceux d’entre eux qui sont injustes. Et dites: Nous croyons en ce qu’on a fait descendre vers nous et descendre vers vous, tandis que notre Dieu et votre Dieu est le même, et c’est à Lui que nous nous soumettons. » Coran (29: 46)

Il serait bon d’amener les jeunes à comprendre que « Nous pouvons nous rencontrer ”devant” Dieu, l’ayant, lui, comme référence de notre rencontre, comme nous pouvons nous rencontrer ”en” Dieu et au Nom de Dieu. […]. Nous nous trouvons ensemble devant le Dieu vivant comme celui qui nous réunit dans nos différences. Et nous devons nous respecter mutuellement dans un respect profond à travers nos différences mêmes, comme expression de notre respect pour lui »[12].

  1. [1] Minorités : existence et reconnaissance, M. Jose Bengoa, Commission des droits de l’homme, Groupe de travail sur les minorités, mai 2000. Document E/CN.4/Sub.2/AC.5/2000/WP.2
  2. [2] ibid
  3. [3] Déclaration des droits des personnes appartenant à des minorités nationales ou ethniques, religieuses et linguistiques, https://www.ohchr.org/fr/professionalinterest/pages/minorities.aspx
  4. [4] Nadia Ghrab-Morcos,  De la superposition de frontières à la pluralité d’appartenances, Chemins de dialogue, N° 34,  p. 177
  5. [5] Carnets III, Gallimard, 1962, p. 260.
  6. [6] https://eglise.catholique.fr/approfondir-sa-foi/vivre-sa-foi-a-tous-les-ages/vivre-en-chretien/371720-quest-ce-que-la-mission/
  7. [7] ibid
  8. [8] M. S. Janjar, Prosélytisme et/ou da’wa in Histoire, monde et cultures religieuses, 2013/4 n° 28 | pages 141 à 152
  9. [9] M. S. Janjar, ibid
  10. [10] M. S. Janjar, ibid
  11. [11] C. Van Nispen, Ma foi chrétienne dans la rencontre avec les musulmans,  https://gric-international.org/2012/bonnes-lectures/ma-foi-chretienne-dans-la-rencontre-avec-les-musulmans/
  12. [12] C. Van Nispen, ibid

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