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Père Borrmans par H. Ennaifer ancien président musulman du GRIC

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Jan 152018
 

C’est avec une immense tristesse que j’ai appris le décès du Père Maurice BORRMANS, que Dieu reçoive son âme  dans la Paix.

Le Père Maurice BORRMANS, que j’ai bien connu, est à mes yeux un fervent artisan du dialogue islamo-chrétien et un travailleur acharné pour consolider avec le monde des musulmans des liens indéfectibles.

Il est et sera l’ami, avec J. Levrat et d’autres chers regrettés Pères Blancs,en particulier R.Caspar , les témoins d’un avenir meilleur pour nos communautés et un réel espoir pour une humanité angoissée.

Aujourd’hui, je pense très fort au Père BORRMANS comme à tous ceux et à toutes celles qui m’ont fait découvrir la richesse de la fidélité à leur Foi et la grandeur de leur passion.

Avec ces hommes et ces femmes, qui peuvent nous paraître différents, on saisit la nécessite d’une rencontre ouvrant les chemins d’une quête spirituelle et humaine qui nous manque tragiquement.

Le souvenir du Père BORRMANS réconforte en moi la conviction qui nous a réunis à savoir que notre certitude de foi implique nécessairement une recherche sans fin de la vérité, à l’aide et à la lumière de Dieu, et que, d’autre part, d’autres approches de la vérité que la nôtre, à partir d’une autre Parole que celle qui fonde notre foi, sont légitimes et peuvent être fécondes pour nous.

Amitiés sincères

Maurice Borrmans par Vincent Feroldi , ancien SG du GRIC

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Jan 032018
 

Le père Maurice Borrmans appartenait à la Société des Missionnaires d’Afrique (Pères Blancs). Né à Lille le 22 octobre 1925, il fit ses études de théologie à Lille et à Thibar en Tunisie. fut ordoinné prêtre le 1er février 1949. Docteur ès lettres de Paris-Sorbonne, il a vécu vingt ans en Algérie et en Tunisie. Il a enseigné le droit musulman et l’histoire des relations islamo-chrétiennes au Pontificio Istituto di studi arabi e d’islamistica (PISAI) de Rome. Directeur de la revue trilingue du PISAI, Islamochristiana  de 1975 à 2004, il a participé à de nombreux colloques islamo-chrétiens en diverses capitales de la Méditerranée. Il a notamment publié :

  • Codes de statut personnel et évolution sociale en certains pays musulmans, Ibla, 1963,
  • Statut personnel et famille au Maghreb de 1940 à nos jours, 1977,
  • Orientations pour un dialogue entre chrétiens et musulmans, Cerf, 1981,
  • L’Islam, religion et société, Cerf, 1982, avec Mohammed Arkoun et Mario Arosio,
  • Jésus-Christ et les musulmans d’aujourd’hui, 1996, rééd. Desclée 2005,
  • Dialogue islamo-chrétien à temps et contretemps, Saint-Paul, 2002, 253 p., avec Annie Laurent
  • Jean-Mohammad Abd-El-Jalil, témoin du Coran et de l’Évangile, Cerf / Éditions franciscaines, 2004
  • Prophètes du dialogue islamo-chrétien, Louis Massignon, Jean-Mohammed Abd-el-Jalil, Louis Gardet, Georges C. Anawati, Cerf, Collection L’histoire à vif, mars 2009
  • Jean-Mohammed Abd-el-Jalil – Paul-Mehmet Mulla-Zadé, deux frères en conversion : du Coran à Jésus, Correspondance 1927-1957, Cerf, mars 2009
  • Louis Gardet, philosophe chrétien des cultures et témoin du dialogue islamo-chrétien, 1904-1986, Cerf, 2010
  • Dialoguer avec les musulmans. Une cause perdue ou une cause à gagner ?, Pierre Téqui, 2011
  • Louis Massignon et le comité chrétien d’entente France-Islam, Karthala, 2014, avec André de Peretti
  • Prier 15 jours avec Louis Massignon, islamologue, Nouvelle Cité, 2016
  • Quatre acteurs du dialogue islamo-chrétien, Librairie philosophique J. Vrin, 2016o   Christian de Chergé, Lettres à un ami fraternel, Introduction et édition du père Maurice Borrmans, postface du général Robert de Chergé. Bayard, 2015, 367 pagesJusqu’à la fin de sa vie, il fut un témoin vivant de cette culture de la rencontre et de l’ouverture du cœur, chères au Pape François. Le SNRM perd un ami et un partenaire privilégié car il avait toujours soin d’attirer l’attention du Service sur une initiative de dialogue, un événement islamo-chrétien de première importance ou une publication à ne pas manquer.
  • o   Jacques Jomier, Confidences islamo-chrétiennes : lettres à Maurice Borrmans : 1967-2008, Chemins de dialogue, novembre 2016, avec Jean-Marc Aveline
  • Il a annoté les correspondances de :

    o   Christian de Chergé, Lettres à un ami fraternel, Introduction et édition du père Maurice Borrmans, postface du général Robert de Chergé. Bayard, 2015, 367 pages

    o   Jacques Jomier, Confidences islamo-chrétiennes : lettres à Maurice Borrmans : 1967-2008, Chemins de dialogue, novembre 2016, avec Jean-Marc Aveline

    Jusqu’à la fin de sa vie, il fut un témoin vivant de cette culture de la rencontre et de l’ouverture du cœur, chères au Pape François.

Ali Mérad, hommage à un pionnier du dialogue islamo-chrétien

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Déc 252017
 

Par Mohamed-Sghir JANJAR, Chercheur- Casablanca, membre du GRIC Maroc

Le Professeur Ali Mérad, né en 1930 à Lagouat en Algérie, s’est éteint parmi les siens à Lyon, le 23 mai 2017

 

Le dialogue interreligieux occupe une place importante dans l’œuvre islamologique d’Ali Mérad . En choisissant de mettre en lumière cet axe de son travail, nous souhaitons rendre ici hommage à l’un des premiers intellectuels de la rive sud de la Méditerranée, ayant contribué, dès les années 1960, au tissage des liens humains et à l’élaboration de l’appareil conceptuel qui ont rendu pensable et possible, du côté de l’islam, l’amorce d’un dialogue sincère entre musulmans et chrétiens.

Contexte particulier de l’après Vatican II

A la fin de l’année 1965, se sont achevés les travaux du Concile Vatican II qui constitua, sans doute, un véritable tournant dans l’histoire de l’Eglise catholique au XX è siècle. Le Concile symbolisa, en effet, le point d’orgue d’un aggiornamento de la pensée théologique catholique dont les ébauches remontent au XIX è siècle. Et c’est dans ce cadre global que s’inscrit, le geste fort entrepris par l’Eglise catholique en direction des autres religions en général et de l’islam en particulier. Il s’agit notamment de la création d’un Secrétariat romain pour les non-chrétiens (17 mai 1964) ; de l’élaboration d’une Déclaration sur les relations de l’Eglise avec les religions non-chrétiennes (21 novembre 1964) et d’une vision du dialogue islamo-chrétien, exposée dans le document intitulé « Orientations pour un dialogue entre chrétiens et musulmans » (1969).

En face, sur la rive sud de la Méditerranée, les sociétés maghrébines venaient de sortir du long et dramatique épisode colonial. L’état de leurs élites et la nature des nouvelles urgences imposées par les chantiers ouverts par l’indépendance politique, les mettaient dans l’impossibilité de répondre, au moins dans le court terme, à l’offre dialogique de l’église romaine. Car si les rares cadres formés à l’école moderne des anciennes puissances coloniales, n’affichaient qu’une indifférence dédaigneuse à l’égard de la religion, l’élite traditionnelle (ulémas), de par son mode de formation traditionnel, était encore moins disposée à contribuer au dialogue interreligieux selon la nouvelle offre de la partie catholique.

Rien dans ce contexte maghrébin du milieu des années 1960 ne semblait indiquait que la main tendue du côté chrétien, allait trouver un quelconque accueil du côté musulman. Mais voilà que, parmi le cercle encre étroit des jeunes universitaires algériens et tunisiens, émerge un petit groupe de chercheurs en islamologie et histoire, très au fait du patrimoine arabo-islamique classique, maitrisant parfaitement les acquis des sciences humaines et sociales modernes, et qui décide de relever le défi. Ali Mérad fait partie de ce petit cercle d’intellectuels, composé notamment de Mohammed Arkoun, Mohamed Talbi, Abdelmajid Charfi. Ils ont tous reçu une première formation dans leurs pays avant de poursuivre des études supérieures en France. Ils seront rejoints, dans les années 1980, par un clerc zitounien, Hmida Ennaifer, fondateur de la revue tunisienne 15/24, qui a eu, à son tour, une double formation à Tunis et à la Sorbonne.

Loin de constituer formellement un groupe de travail, ces intellectuels vont ainsi esquisser séparément, dès le début des années 1970, une première contribution musulmane au dialogue islamo-chrétien. Ils seront de tous les forums internationaux, contribueront à la revue Islamochristiana et donneront cours et conférences à l’Institut pontifical d’études arabes et d’islamologie de Rome qui la publie. Quant aux multiples formes d’amitié et de liens humains profonds et durables qu’ils ont tissés avec des intellectuels européens, religieux ou laïcs, ils leur ont permis de contribuer à la création et l’animation du Groupe de recherche islamo-chrétien (GRIC).

Cheminement singulier d’Ali Mérad 

De tous ces pionniers maghrébins qui s’engagèrent dans l’aventure du dialogue interreligieux, Ali Mérad était, sans doute, le premier à en saisir la portée stratégique pour l’islam en général et les musulmans d’Europe en particulier. Cheminant à contre- courant des idéologies marxistes et tiers-mondistes en vogue parmi ses pairs maghrébins, pendant les années 1960-1970, A. Mérad soutenait que la vague de décolonisation allait renforcer le processus de mondialisation. Et que ce dernier aurait besoin, pour être humanisé et le moins conflictuel possible, d’un processus culturel parallèle dont l’une des composantes serait un vrai dialogue des religions (Mérad : 1975, p. 9).

Ali Mérad n’était pas seulement précurseur en matière de dialogue, il en faisait aussi une sorte de nécessité existentielle qu’explique par sa propre biographie. Interrogé en 1980 par un journaliste du quotidien « Le Monde » sur ce qui l’amena à s’intéresser au christianisme, A. Mérad expliqua comment il le croisa dès l’enfance. En effet, la scène primitive fondatrice de son expérience s’est passée à l’école primaire française de ville natale, Laghouat, dans les années 1930. Le petit Ali Mérad y éprouva un sentiment de rejet horrifié à la vue, pour la première fois, du catéchisme de son condisciple, Jacques Munier. Les amitiés françaises de sa jeunesse vont l’aider à dompter et s’émanciper du sentiment d’inquiétude face à l’autre. Plus tard, en un jour de l’été 1956, il sentit en lui une forte émotion à la lecture du livre de Jean-François Six sur Charles de Foucault, où il découvrit la lettre pleine de chagrin envoyée par le chef touareg, Moussa ag Amastan, à la sœur de Foucauld, suite à la disparition de ce dernier (Mérad : 1980).

A Louvain en 1974, il réalise, à ses dépens, ce que coûte l’attitude compréhensive et dialogique qu’il a choisie d’adopter envers les autres religions. Il comprend très vite que le peu d’empathie et de curiosité manifesté par les siens à l’égard des adeptes des autres traditions monothéistes, s’enracine, en fait, dans une lecture dogmatique du Coran si ancrée dans les mentalités. Et réalise ainsi que la culture religieuse islamique se trouve, à présent, encastrée dans un langage théologique figé et momifié, depuis des siècles, rendant impensable tout pluralisme doctrinal, toute pensée de l’altérité religieuse et entravant, par conséquent, tout véritable dialogue interreligieux (Mérad : 1980).

Une pensée dialogique en action

En se lançant dans le dialogue islamo-chrétien, A. Mérad avait pleinement conscience qu’il avançait dans un terrain miné. Il s’exposait, d’un côté, à la réprobation des siens qui, à défaut de poursuivre et d’approfondir le renouvellement (tajdid) de la pensée religieuse amorcé par les réformistes de la Nahda à la fin du XIX è siècle, se trouvent enfermés dans ce qu’il appela « le cercle vicieux » de l’idéologisation et la politisation de la religion. D’un autre côté, il prenait la mesure de l’ampleur de la refondation du dialogue avec les représentants des deux autres traditions monothéistes ; tâche qui exige à la fois établissement de la confiance et édification d’un langage commun en rupture avec celui stérile des controverses et polémiques anciennes.

Face à un tel chantier, A. Mérad ne manquait pas d’atouts. Il pouvait d’abord s’appuyer sur des amitiés chrétiennes anciennes nouées dès sa jeunesse en Algérie (le cas de Michel Lelong) ; amitiés qu’il a continuées à consolider et diversifier, une fois installé en France. Aussi sa manière d’assumer son islamité et d’articuler engagement spirituel et quête constante des savoirs modernes, le prédisposait-elle, sans doute, plus que d’autres, à comprendre les enjeux de la nouvelle offre du dialogue venant de l’Eglise romaine et à tenter d’y répondre. Par ailleurs, son attitude naturelle face à l’altérité faite de respect, de retenue et de grande délicatesse, le disposait à chercher ce qu’il y a d’essentiel dans la rencontre avec l’autre.

Dès son travail sur « Le Christ selon le Coran » (1968), A. Mérad s’est trouvé confronté à des questions aussi évidentes que massives : comment nommer l’autre ? Comment doit-on comprendre certains mots par lesquels le Coran désigne les figures de l’altérité religieuse (kuffâr = mécréants ou mushrikûn = associationnistes) ? La lecture dogmatique et littéraliste du Coran n’enferme –t- elle pas le dialogue interreligieux dans une aporie insurmontable ? Très tôt, il a eu le courage de reconnaître que le langage théologique de l’islam classique ne correspond plus à la réalité du monde contemporain, et qu’il est du devoir des musulmans de recourir, comme le préconisait l’auteur du « Traité décisif » (Ibn Ruchd), à une méthode rationnelle susceptible de libérer l’interprétation. Et de ce travail initial, il tira une première leçon de méthode qui va guider ses pas par la suite. Il considéra ainsi qu’au lieu de chercher dans le Coran la vérité historique sur le Christ, le musulman contemporain doit plutôt recevoir le message coranique comme des « appels à la confrontation des témoignages ». Il s’agit, autrement dit, de saisir à travers le discours coranique sur les traditions monothéistes qui l’ont précédé, des « vérités de foi » dont le statut diffère foncièrement des vérités scientifiques ou historiques.

Les « vérités de foi », contrairement aux vérités positives, ne sont ni exclusives, ni falsifiables. Cela signifie que, d’un côté, chaque tradition religieuse offre une voie spécifique pour accéder à l’ultime, mais n’épuise jamais le potentiel de symbolisation de ce dernier. De l’autre, n’étant pas falsifiables, les positions théologiques des uns et des autres ne sauraient être approchées en termes de vrai et de faux. Autrement dit, le choix du dialogue interreligieux suppose un préalable épistémologique incontournable : faire le deuil de la vérité absolue, sans rien sacrifier de la volonté d’atteindre une compréhension des vérités religieuses. Ce qui signifie dans le cas de Mérad la non-confusion des deux registres du chercheur et du croyant. Et c’est ainsi qu’il a réussi à mener son œuvre de savant, sans jamais chercher à cacher sa foi musulmane ni son engagement constant au service de sa communauté.

Constatant la dégradation des conditions politiques du dialogue interreligieux au cours des 25 dernières années, A. Mérad porta son attention sur les problématiques de l’exégèse et l’élaboration d’une approche critique des sources de l’islam. Il creusa ainsi le sillon de l’intuition première qui l’avait amené à appeler chrétiens et musulmans, dans l’article qu’il publia dans le premier numéro de la revue Islamo-christiana, à « dépasser le stade des monologues parallèles » pour se mettre en quête d’un langage commun. Le nouveau mode de communication qu’il appela de ses vœux procède d’une analyse proche de celle de Ricoeur. Il perçoit, comme ce dernier, l’ancrage de chaque croyant dans sa propre tradition religieuse à la manière d’un locuteur habitant et interagissant avec le monde à partir de sa langue. Et à l’image des langues qui, par l’effort de la traduction, arrivent à vaincre les plus intraduisibles des situations, Mérad pensait profondément que, par l’effort interprétatif interne et par celui d’un dialogue sincère toujours renouvelé, les religions monothéistes devraient, comme les langues vivantes, atteindre un haut degré de « traductibilité » ou compréhension humaine sans rien céder de ce qui fait l’essentiel de leurs messages et la singularité de leurs héritages respectifs.

Bibliographie –   «Le Christ selon le Coran » in Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, n° 5, 1968, p. 79-94.

  • N’avons-nous pas le même père ? En collaboration avec Armand Abécassis et Daniel Pézeril, Ed. du Chalet, 1972, 152 p.
  • « Une Rencontre entre Chrétiens et Musulmans à Broummana au Liban, 12-18 Juillet 1972», in B.L.A., Tunis, n° 130, 1972, p. 363-370.
  • «Dialogue Islamo-Chrétien : pour la recherche d’un langage commun» in Islamochristiana, Rome, vol. 1, 1975, p. 1-10.
  • Charles de Faucauld au regard de l’Islam, Ed. du Chalet, 1975, 143 p.
  • « Rapports de l’Eglise avec les Musulmans d’Europe » in Islamochristiana, Rome, vol. 3, 1977, p. 197-205.
  • « Solidaire ou solitaire », in Une brassée de confessions de foi. du Seuil, 1979.
  • « Entretien avec Jean-Pierre Péroncel-Hugoz » in Le Monde, 1 juin, 1980.
  • « Dialogue Islamo-chrétien : esquisse d’une problématique », in Islam et christianisme en dialogue. En collaboration avec Jean-Paul Gabus et Youakim Moubarac, Ed. du Cerf, 1982, 187 p.
  • « Le christianisme du point de vue de l’Islam » in Aspects de la foi de l’Islam, Publications des Facultés universitaires Saint-Louis, Bruxelles, 1985, p. 193-197
  • «Une Espérance de Fraternité». In Islam de France, n° 2, 1998, p. 131-135.

 

 

 

Haine ou Amour par GRIC TUNIS

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Déc 072017
 

13 novembre 2015 à Paris : 130 morts, plus de 400 blessés dans les circonstances que l’on sait.

24 novembre 2017 à Bir-al-Abed à 40km d’Al-Arich, capitale de la province Nord de l’Egypte : 305 tués dont 27 enfants, plus de 100 blessés. Pendant la prière du vendredi, un groupe armé après avoir fait exploser une charge à l’intérieur de la mosquée Al Rawda, tire sur les fidèles et met le feu aux véhicules des priants pour les empêcher de s’échapper.

Bien d’autres actes de barbarie ont été commis entre ces deux évènements.

Pourquoi les rapprocher aujourd’hui ?

D’abord pour s’insurger toujours et encore contre ces actes qui dégradent l’humanité entière et dire aux familles des victimes combien nous partageons leur peine. Mais aussi pour redire inlassablement que ces terroristes ne s’attaquent pas seulement à « l’Occident », mais à tous ceux qui ne pensent pas comme eux, fussent-ils des « frères dans la foi ». Radio Vatican a commenté ainsi l’évènement : « Nous avons fait un pas de plus vers l’abîme. Nous ne répèterons jamais assez que le terrorisme est un choix pervers et cruel, d’autant plus blâmable que les victimes sont des personnes en prière dans un lieu de culte ».

Que reprochent-ils aux fidèles de la mosquée de Bir-al-Abed en dehors du fait d’être dans une zone de replis de l’EI? D’être des soufis, c’est-à-dire d’appartenir à un courant mystique de l’Islam qu’ils considèrent comme hérétique! Ils les accusent de « polythéisme » parce que la pratique populaire a recours à l’intercession des saints en fréquentant leurs tombeaux (zaouia), accusation terrible puisqu’elle nie leur foi musulmane, et donc autorise-à leurs yeux- leur mise à mort. Ils dénoncent aussi des prières et des rites pratiqués par les soufis et qui n’ont pas été explicitement prescrits par le prophète Mohamed.

Pour que la mémoire de ces victimes ne soit pas salie, il convient de rappeler quelques vérités.

Chemin de sagesse, le soufisme privilégie l’ouverture, le respect et la fraternité, qualités préconisées par le Coran. Mais pour ne pas s’égarer dans cette recherche spirituelle et dans le combat contre ses penchants mauvais, l’homme a besoin d’un enseignement vivant, transmis de maître à disciple. C’est dans ce cadre qu’il faut replacer l’attachement aux saints, mais aussi l’impact de grandes figures spirituelles au rayonnement universel parmi lesquelles on peut citer Rabi’a al-Adawiya ( Bassora 717-801), al-Ghazâlî ( Tus-Iran- 1058-1111), et son contemporain Abd al-Qâdir Jilani ( Amol-Iran, Bagda, 1077-1166) , Ibn Arabi (Andalousie- Syrie, 1165-1240)Djalâl ud-Dîn Rûmi ( persan, 1207-1273) , ou encore l’émir Abdelkader ( Algérie-Syrie, 1808-1883).

Rabi’a al-Adawiya est peut-être la première grande voie du soufisme. Esclave affranchie elle renonça à tous les plaisirs de la vie pour ne se consacrer qu’à Allah. On raconte qu’un jour, elle courut dans les rues de Bassorah portant une torche dans une main et un seau d’eau dans l’autre. Lorsqu’on lui a demandé ce qu’elle faisait, elle a répondu: “Je veux éteindre les feux de l’enfer, brûler les récompenses du paradis, ne pas adorer par peur de la punition ou par la promesse de récompense, mais simplement pour l’amour de Dieu ».

L’amour tient une place centrale dans l’enseignement soufi. Par exemple Al Ghazali dit : « Aimer Dieu est l’ultime but des stations spirituelles et le plus haut sommet des rangs de noblesse. Il n’est de station au-delà de celle de l’amour qui n’en soit un fruit et un corollaire ».[i]

Cet amour en Dieu fait tomber toutes les barrières comme l’évoque Ibn Arabi :

Mon cœur devient capable de toute image :

Il est prairie pour les gazelles, couvent pour les moines,

Temple pour les idoles, Mecque pour les pèlerins

Tablettes de la Torah et livre du Coran. Je suis la religion de l’amour, partout où se dirigent ses montures,

L’amour est ma religion et ma foi.[ii]

La voie de l’Amour pur inquiéta les docteurs de l’Islam qui cherchèrent à concilier   les expériences mystiques avec l’application normative des principes de la loi.

L’école de Bagdad principalement en la personne de Abû-l-Qâssim Jûnayd (830-911),va permettre non seulement de théoriser les principes généraux du soufisme, mais aussi d’élaborer les bases du soufisme sunnite, socialement acceptable. Les mystiques s’entendaient pour rompre les liens avec tout ce que l’on aime, jusqu’à ce que l’Etre divin tienne lieu de tout, en particulier à renoncer à tout bien matériel. Jûnayd insista sur le renoncement intérieur allié à un détachement – et non l’élimination – des biens matériels. Il reprit alors une expression du Prophète Muhammad : le « grand jihad », c’est-à-dire la lutte contre le moi ( nafs en arabe)par un travail profond de purification de l’être. « Le soufisme, disait-il, c’est que l’Etre divin te fasse mourir à toi-même et te fasse vivre en Lui ».[iii]

L’ensemble des principes doctrinaux mis en place par Jûnayd va contribuer à l’éclosion des confréries en terre d’islam et permettre à tous les musulmans qui le désirent de faire l’expérience du soufisme de façon viable, sans mysticisme exacerbé et en poursuivant leur vie quotidienne dans le monde. Ce sont ces soufis-là qui ont été assassinés en Egypte, par des hommes qui selon toute vraisemblance appartiennent à la mouvance takfiri , provenant d’une scission d’avec les frères musulmans [iv].

Comment dire à leurs tueurs que  «  Notre Dieu et le Dieu de toutes les communautés opposées à la nôtre sont véritablement et réellement un Dieu unique, conformément à ce qu`II a dit en de nombreux versets: “Votre Dieu est un Dieu unique” (Cor. 2: 163; 16: 22 )»[v]. Comment apaiser la souffrance de ceux qui ont perdu un être cher ? Comment étouffer la haine toujours prompte à revenir. Comment après ces automnes meurtriers laisser une chance, au printemps, aux fleurs de l’amour ?

Pour vaincre la violence, nous devons plus que jamais nous parler, nous connaître, nous comprendre, nous respecter et nous aimer puisque nous sommes tous fils d’un même Dieu[vi]. Mais nous devons aussi nous engager dans un combat acharné contre l’ignorance et inlassablement parler autour de nous pour que la vérité de l’autre soit connue et respectée.

 

 

 

 

[i] Livre de l’amour, Revivification des sciences religieuses, trad. Idrîs de Vos, ed. Albouraq, p. 16.

[ii] Le chant de l’ardent désir d’ibn Arabi, Sindbad Editions ; Traduction Sami Ali

[iii] http://www.soufisme.org

[iv] Ces adeptes considèrent les musulmans ne partageant pas leur point de vue comme étant des apostats, ce qui les autoriserait légitimement à verser leur sang. Ils se prétendent disciples de Ibn Taymiyya (1263-1328) alors qu’ils ne respectent  pas  ses positions. En effet, Ibn Taymiyyah a approuvé Jûnayd  et  l’a  honoré de la vertu de « rigueur » et l’a classé dans son livre « essafadiya », parmi les imams bien informés (www.islamspirit.com). Ibn Taymiyyah est enterré dans le cimetière soufi de Damas. 

[v] Ecrits spirituels d’Abdel Kader traduction de Michel Chodkiewick, ed Seuil 2000

[vi] Voir par exemple ce Hadith« “Tous les hommes sont des enfants de Dieu. Le plus proche parmi vous à Dieu, c’est celui qui prend soin de ses enfants” :

 

Que me reste-t-il de Marie ? Par Jean Fontaine, Père Blanc

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Nov 132017
 

 

 

Pourquoi un tel titre ? Comme tous ceux de ma génération, j’ai appris dans mon enfance plein d’histoires merveilleuses sur Marie, la mère de Jésus. Entre temps, deux facteurs ont joué un rôle. D’abord les nouvelles méthodes pour lire les livres sacrés. Ensuite, les avancées des sciences. Ce seront les deux parties de cet exposé. Voici maintenant où j’en suis.

 

La lecture des Écritures.

L’archéologie nous apprend que la naissance de Jésus était ordinaire. Les maisons étaient semi-troglodytiques. Pour accoucher, Marie est passée dans la pièce creusée dans la roche, là où se trouvent les denrées, laissant les autres personnes dans la première pièce.

Les premiers chrétiens ne se sont pas intéressés à Marie. En bons sémites, ils n’estimaient pas beaucoup la femme. En outre, parmi les femmes qui entouraient Jésus, Marie de Magdala, ou bien les deux sœurs Marthe et Marie, étaient plus intéressantes. Marie n’est pas nommée dans les lettres des apôtres, ni dans le premier évangile publié, attribué à Marc. Il en est de même du quatrième évangile, attribué à Jean, et composé à Antioche par une communauté non fondée par un apôtre, et qui l’appelle toujours « la mère de Jésus ». Ce sont seulement les deux autres, attribués à Matthieu et Luc, qui parlent de Marie à propos de l’enfance de Jésus.

Comme instrument de base, je m’appuie sur la déclaration de la Commission biblique pontificale du 15 avril 1993 (134 p.). Le texte présente treize approches possibles de la Bible et des évangiles. Puis, s’appuyant sur la philosophie, il note les trois sens possibles des livres saints dans l’Église. Fort de ce soutien et ayant eu recours à des travaux de spécialistes parus depuis, j’en conclus que nous ne savons presque rien de certain sur la vie de Marie. Ce qui se trouve dans les deux évangiles déjà cités est une relecture de l’Ancien Testament, tout comme ce sera le cas pour la résurrection. On ne sait pas : on se dit alors que l’Ancien Testament a dû annoncer ce qui allait se passer. Ainsi l’annonciation n’a aucune réalité historique, mais symbolique et mystique surtout, tout comme les bergers et les mages, sans oublier la fuite en Égypte et le massacre des enfants de Bethléem. Joseph est nommé « époux de Marie ».

 

Les sciences modernes

D’abord l’évolution, citée explicitement par le pape François dans son encyclique sur l’écologie. La matière produit la vie, qui produit l’être humain, qui produit l’intelligence puis la conscience, qui produit Dieu. Si les premiers humanoïdes se détachent de l’animal vers 240.000 avant notre ère, l’homme a pensé à l’au-delà vers 40.000, ensuite il a inventé les dieux vers 10.000, pour produire le monothéisme vers 1300 avec Akhénaton. Dans cette lente série, lequel d’entre eux aurait eu une conscience si précise de Dieu qu’il lui aurait désobéi ? Le péché originel est absent de la Bible et des Évangiles. Aucune explication globale du péché originel n’a obtenu d’approbation inconditionnelle. Le second concile du Vatican a écarté le texte le concernant sans même le discuter. Un colloque convoqué par Paul VI en 1966 n’a pas surmonté le malaise. La catéchèse proposée par Jean Paul II en 1986 n’a pas eu d’écho. Le catéchisme de l’Église catholique, édité en 1992 (650 pages), manifeste une incohérence évidente : quand il parle du péché en général, il affirme que celui-ci est un acte commis, volontaire, d’un être libre ; mais quand il arrive au péché originel, il dit que c’est un acte acquis. Dans ce cas, il est difficile d’admettre le péché originel, autrement dit la faute du premier homme dont je serai puni encore maintenant. Tout au plus, peut-on parler du péché inaugural. Conséquence directe pour Marie. Comment est-elle préservée de quelque chose qui n’existe pas ? St Thomas d’Aquin et ses prédécesseurs hésitent. À partir du 15e siècle, la piété des fidèles et des théologiens devient plus précise. En 1848, le pape déclare l’Immaculée conception de Marie comme un dogme.

Ensuite après la mort. Dieu est Amour. L’amour est une onde. Dieu est donc l’onde primordiale qui permet à l’univers d’exister. Quand on meurt, ce qui reste de nous est transformé en onde. En 1950, le pape, en proclamant le dogme de l’Assomption de Marie, demande aux catholiques de croire que « Marie est entrée directement dans la gloire de Dieu avec son âme et son corps ». Pourquoi a-t-il fallu près de vingt siècles pour en faire une vérité de foi ? Que connaissons-nous aujourd’hui de ce que devient le corps ? Je ne sais pas.

 

Conclusion

Que me reste-t-il alors ? La braise vive de la foi, dégagée des scories et de la cendre des traditions populaires, le buisson ardent. Marie est la mère de Jésus, cet être fantastique. Si l’Incarnation a un sens, Jésus doit être vrai homme. Selon les évangiles, dans quatre épisodes, Marie ne comprend pas ce qui lui arrive :

  • d’abord, comment concevoir un enfant si, au moment où l’ange lui parle, elle n’a pas de relations sexuelles ? Au Concile du Latran de 649, plus de six-cents ans après la vie terrestre de Jésus avec Marie, l’Église affirme que Marie est demeurée vierge, mais cette conviction ne sera jamais érigée en dogme. Joseph Ratzinger écrit : « La filiation divine de Jésus ne repose pas, d’après la foi de l’Église, sur le fait que Jésus n’a pas eu de père humain ; la doctrine de la divinité de Jésus ne serait pas remise en question, si Jésus était issu d’un mariage normal. » (Foi chrétienne hier et aujourd’hui, Paris, Mame, 1969, p.192) ;
  • ensuite, au Temple quand Jésus a douze ans : « Pourquoi nous as-tu fait cela ? » ;
  • puis, à Cana, elle interpelle Jésus qui lui répond : « Femme, que me veux-tu ? » ;
  • enfin, plus tard, avec ses frères, elle vient le chercher déclarant qu’il est fou.

Cette femme qui ne comprend pas, je l’aime beaucoup. Elle fait partie des miens. Elle est mon guide dans les moments difficiles. Surtout, elle est restée fidèle au moment où son fils meurt dans des conditions atroces à la fleur de l’âge et, après sa mort, où elle reste avec les disciples désemparés.

Je m’appelle Jean-Marie. Une de mes sœurs s’appelle Marie. Mes quatre frères et mon autre sœur portent Marie comme deuxième prénom. Notre mère savait-elle que Marie avait une conscience et une liberté qui ont marqué l’humanité ? Cette conscience et cette liberté lui ont permis de sortir du cadre sémitique dominé par l’homme. Elle a laissé son fils lier des amitiés féminines sans y interférer. Elle a donné naissance à un enfant différent (Je pense aux mamans d’enfant autiste ou trisomique). Toutes les mères peuvent se reconnaître en elle, comme tous les fils peuvent se reconnaître en Jésus.

Voici maintenant la traduction française d’un cantique confrérique que tous les Tunisiens connaissent et chantent :

Sur le fils de Marie

 

Sur le fils de Marie, que soit la paix de Dieu sur le fils de Marie.

1   Gloire à celui qui l’a formé et créé

dans le sein de sa mère fille vierge.

Personne ne saurait dire qui est son père.

C’est qu’il émane de l’Esprit, l’unique, l’éternel.

2   Elle leur dit : « Posez-lui la question (qui vous taraude) ».

Ils dirent : « Qui est ton père le pudique ? »

Il leur répondit : « Je participe de l’Esprit tout-puissant

Je suis Jésus pour celui qui veut être sauvé. »

3   On lui dit : « Qui lui a enseigné et appris ? »

Elle dit : « Mon généreux Seigneur lui a donné,

lui a enseigné la science et l’a sauvé,

et lui a confié les mers de la science. »

La Vierge au Moyen Orient par Illario Antoniazzi*

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Juil 012017
 

 

Pour la deuxième année consécutive le GRIC de Tunis a organisé une table ronde le 15-3-2017, s’inscrivant dans le cadre des rencontres “Ensemble avec Marie”, qui rassemblent, le 25 mars, des chrétiens et des musulmans de tous horizons, désirant, à l’instar des Libanais, vivre, autour de la figure de Marie, un temps de convivialité, de prière et de partage. Le texte qui suit est l’intervention que Monseigneur Antoniazzi a prononcée à cette occasion.

Parler de la piété pour la Vierge en Orient est pour moi revivre avec profonde émotion les nombreuses années passées dans le Patriarcat de Jérusalem en strict contact avec les rites des églises orientales.

Permettez-moi de commencer par la fête de ce jour en orient : l’Annonciation de la Vierge. Mon cœur tressaille de joie car dans la basilique de l’Annonciation à Nazareth, où habitait la Vierge, j’ai été consacré évêque. Mais il y a une autre place aussi importante « la fontaine de la Vierge », fontaine qui existe jusqu’à nos jours. Selon la tradition l’ange Gabriel apparut à la Vierge à la fontaine quand elle puisait l’eau et la salua en disant : « Je vous salue Marie pleine de grâce ». Effrayée par ce salut elle s’échappa à la maison où elle retrouva l’Ange qui la tranquillisa en disant : « N’aie pas peur car tu as trouvé grâce auprès de Dieu ». Dans sa maison devait se réaliser pour les chrétiens le mystère de l’Annonciation. Là, où habitait la Vierge, il y a une écriture avec un mot en plus que dans l’Évangile : « Hic Verbum caro factum est » « Ici » le Verbe s’est fait chair, « Huna tajassadat kelimat ullah ». Les chrétiens d’orient le savent bien : le christianisme commença chez eux, à Nazareth. Aujourd’hui à Nazareth il y a la réjouissance populaire, tous chrétiens et musulmans, le cœur rempli d’allégresse, fêtent la Vierge. Aujourd’hui la Vierge les invite à oublier leurs difficultés, leurs divisions et les appelle à l’unité, à l’amour chrétiens et musulmans ensemble.

En orient, la Vierge est la Protectrice et la Patronne des chrétiens depuis les temps apostoliques. Après la Résurrection du Christ sa vénération s’étendit à toute l’Église orientale jusqu’à surpasser la vénération de tous les autres saints y compris les martyres qui étaient considérés comme la plus belle image du Christ souffrant. Son exaltation atteint son apogée avec le concile d’Ephese en 431 où elle fut proclamée la Théotokos, la Mère de Dieu.

Quand j’étais curé dans le sud de la Jordanie, à coté de ma mission dans le désert, les ruines du village de Rabba, l’ancienne Areopolis attiraient toujours mon attention. Le sud de la Jordanie, au quatrième siècle, était chrétien et y existaient de nombreux évêchés. Rufinus, évêque d’Areopolis, se mit un jour en chemin pour participer au Concile œcuménique à Ephese. Son nom est dans la liste des évêques qui ont proclamé solennellement la maternité de Marie : la Théotokos. Il revenait dans son diocèse d’Areopolis après des mois de voyage et bâtissait une des plus anciennes Églises dédiée à la Vierge. Sur l’architrave de la porte principale des ruines de sa cathédrale, on peut encore lire en Grec : Théotokos, à la Mère de Dieu. Même si le village aujourd’hui est presque complètement musulman, chrétiens et musulmans se retrouvent pour prier « Sitna Mariam », pour les uns, la « Théotokos » pour les autres. Là, la Vierge met tout le monde d’accord car ils sont tous des fils qui la vénèrent les uns et les autres.

Déjà à la fin du temps apostolique existait à Jérusalem la vénération pour la Vierge Marie : en témoigne le Protévangile de Jacques datant de la seconde moitié du deuxième siècle.

On l’appelle Protévangile car il nous rapporte le « credo » des chrétiens et les événements antérieurs à ceux qui sont relatés dans les Évangiles canoniques. Cet Évangile apocryphe nous parle surtout de la Vierge et tend à réfuter les attaques des non chrétiens qui, après l’époque apostolique, visaient à discréditer la foi chrétienne sur la virginité de Marie.

Cet apocryphe nous raconte la piété des fils de la première génération chrétienne qui avaient reçu la bonne nouvelle directement du Christ ou des apôtres et qui connaissaient les noms des parents de la Vierge et les détails de sa vie. Il est émouvant, en lisant cet évangile apocryphe, de voir les chrétiens se réunir pour la prière autour du tombeau vide de la Vierge surtout pour la fête la plus ancienne, sa « dormition ». Le corps de celle qui était la Theotokos, ne pouvait subir les conséquences de la mort. La dormition de la Vierge au Moyen Orient est certainement une des fêtes les plus anciennes de l’Église.

Quand le Pape Pie XII en 1950 proclamait le dogme de l’Assomption de la Vierge, l’Église orientale y croyait déjà, sans que ce soit un dogme pour elle, depuis l’ère apostolique.

À Jérusalem, au Wadi Cédron, se trouve une Église presque enterrée par des gravats, tellement de fois Jérusalem a été détruite et rebâtie après les invasions. Deux tombeaux vides sont encore intacts : celui du Christ dans la basilique de la Résurrection et, dans l’Église de la Dormition, celui de la Vierge.

Chaque année le 15 aout, fête de l’Assomption, j’allais à Jérusalem au Wadi Cédron. Avec joie je me confondais parmi les fidèles orientaux pour prier, comme les premiers chrétiens, autour de son sépulcre vide, et fêter solennellement sa Dormition. Pour les compatriotes de Marie, la Vierge s’est endormie et se trouve au-delà de la mort dans la lumière divine que les Écritures appellent le « Royaume de Dieu ». Ils l’implorent pour qu’elle tourne son regard maternel du ciel vers ses enfants sur la terre, vers leurs souffrances, vers leur pèlerinage terrestre qu’ils sont en train d’accomplir vers le même royaume de Dieu où elle, avec son Fils les attend.

 

La piété Mariale entre l’orient et l’occident

On peut penser que la dévotion de la Vierge Marie est un vrai trait d’union entre le monde chrétien occidental et oriental. On ne peut nier que cette réalité ait un fondement solide. En Orient catholiques et orthodoxes vénèrent la Vierge profondément. Tout de même il y a des différences dans leur rapport avec la Vierge. Par exemple les orthodoxes ignorent complètement la prière très priée en occident « Je vous salue Marie », mais la différence de base se trouve dans la répugnance orientale vers la dogmatisation de la Vierge en Occident.

L’expérience mariale orientale s’exprime surtout dans le langage des hymnes, dans la poésie religieuse, dans les homélies très raffinées des anciens et nouveaux pères de l’Église et dans la délicatesse des Icones et surtout dans la liturgie solennelle. Tout nous parle de Marie. La théologie scolastique devient pour elle superflue, trop rationnelle et, par conséquence, incapable de parler d’une réalité si importante et être comprise par les fidèles. L’Orient a une théologie très limitée sur la Vierge et il ne sépare jamais la Vierge du mystère du salut. La tradition orientale met la figure et le rôle de la Theotokos dans l’ensemble du mystère et l’histoire du salut. Plutôt que de programmer un chapitre à part qui comprend les mérites et les privilèges de la Vierge, la tradition préfère la contempler dans la prospective du mystère Christologique et la voir comme la première glorifiée dans sa maternité miraculeuse.

L’Orient laisse parler l’intuition de son sentiment plus que les définitions rationnelles et doctrinales ou dogmatiques. Il puise les louages de Marie dans l’abondance des images bibliques et dans la liturgie qui devient ainsi un trésor d’hymnes, de louanges et d’actions de grâce à Dieu qui a honoré une fille de notre humanité et élève en elle l’humanité à un niveau si haut.

L’Orient a dogmatisé la Vierge d’une manière limitée. Il a proclamé et proclame ce qui est indissolublement lié à la divinité du Christ comme l’affirmation dogmatique du concile d’Ephese (431) contre Nestorius, où Marie est proclamée Mère de Dieu, la Theotokos. Pour ce motif dans toutes les icones mariales la Vierge est toujours représentée avec son Fils et jamais tout seule.

J’ai la nostalgie, puisque nous sommes en Carême, des « Madayeh » des louanges à la Vierge propre à ce temps : les cantiques avec les hymnes, les paroles poétiques avec leurs racines bibliques, la piété des fidèles qui louent la Theotokos, élèvent le cœur vers des hauteurs célestes et notre âme glorifie le Seigneur qui a fait en elle des merveilles.

Les Icones mariales.

On ne peut parler de la piété des fidèles orientaux vers la Vierge sans attirer l’attention sur les icones et leur grandiose réalisation. L’iconographe, après avoir prié et jeuné, « écrit » l’icône il ne la peint pas. Elle est un livre saint et ce que l’Évangile dit avec ses paroles, l’icône le dit avec ses images et ses couleurs. Elle est considérée « une fenêtre ouverte sur le mystère » ou même un « traité » de théologie à couleur » qui a comme but la sanctification des croyants à travers la prière et le sens de la vue. Elle est plus qu’une image religieuse, elle est un chemin qui porte à Dieu à travers la Theotokos et les saints.

L’oriental aime prier devant l’icône car elle attire sa pensée et son âme vers le Seigneur et cela lui procure sérénité et paix. Sa prière est un signe de fidélité à la volonté de Dieu comme l’ont vécue la Vierge et les saints présents dans l’icône. Le chrétien ainsi, a la sensation de vivre dans un dialogue vivant et personnel avec les saints de l’icône qui deviennent comme les interprètes et les intermédiaires entre lui et Dieu.

Devant l’icône, une flamme brule toujours en signe de la foi des fidèles et elle a une place d’honneur dans chaque Église et chaque maison. En y entrant on est accueilli par une famille spirituelle et on se sent entouré de la lumière de la Vierge et des saints qui élèvent la pensée et le cœur vers le Seigneur et nous obligent librement à l’adorer et le glorifier en méditant les merveilles qu’Il a accompli dans ses créatures. Avec respect, le fidèle baise l’icône et avec ce geste il veut signifier son désir d’appartenir dès aujourd’hui au royaume de Dieu où se trouvent les saints des icônes et surtout la Mère de Dieu car, nous le rappelle l’Évangile, l’Esprit Saint est venu sur elle, et la puissance du Très Haut l’a prise sous son ombre. (Lc 1,35).

Conclusion

Je termine avec un dialogue qui m’a beaucoup impressionné. L’Église orthodoxe en Palestine, sous l’occupation turque, a vécu pendant des siècles un abandon total. Les Églises ont été fermées et les fidèles ne pouvaient pas pratiquer. Malgré cela la foi chrétienne est restée présente. J’ai demandé au vieux prêtre orthodoxe de ma paroisse : « pourquoi la foi n’a pas disparu puisque tout était contraire à sa présence ? ». « C’est vrai, me dit-il, la foi de mes ancêtres était invisible mais vivante et jamais éteinte comme le feu sous les cendres. Dans chaque famille il y avait une icône de la Vierge et autour de la Theotokos mes ancêtres se réunissaient, les portes fermées, pour la prier et avec elle supplier son Fils Jésus de les garder fidèles à la foi. C’est notre amour envers la Vierge qui a sauvé notre foi. Quand on aime la Mère on ne peut trahir son Fils ».

 

*Monseigneur Ilario Antoniazzi, né en Italie est actuellement archevêque de Tunis, après avoir longtemps séjourné en Jordanie et en Galilée.

Artistes de tradition musulmane et Noé: Ayssem Makni, GRIC Tunis

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Mai 092017
 

Illustration de l’histoire de Noé par des artistes de tradition musulmane

 

 

Nous te racontons le meilleur récit, grâce à la révélation que Nous te faisons dans le Coran même si tu étais auparavant du nombre des inattentifs” (XI ; 3).

            “Dans leurs récits il y a certes une leçon pour les gens doués d’intelligence. Ce n’est point là un récit fabriqué. C’est au contraire la confirmation de ce qui existait déjà avant lui, un exposé détaillé de toute chose, un guide et une miséricorde pour des gens qui croient.” (XI ; 111).

Le sacrifice d’Abraham, la main blanche de Moise, la construction de l’arche de Noé ou encore la naissance de Jésus, sont autant de récits présents dans le Coran. Ces récits qui relatent la vie des prophètes ont été repris (parfois enrichis voire enjolivés) par la Tradition ; on pense notamment aux chroniques d’Ibn Kathîr, Qisas al-anbiyā´ (Les récits des prophètes), ou encore à l’ouvrage de Tabarî, Târîkh ar-rusul wa-l-mulûk (L’histoire des prophètes et des rois). L’un des prophètes les plus évoqués dans les grands ouvrages de la tradition écrite de langue arabe et les plus représentés par les illustrateurs de culture musulmane est le prophète Noé. L’illustration de son histoire par des artistes de tradition musulmane pose de nombreuses questions relatives, d’une part, au statut de l’image dans la civilisation arabo-musulmane (la représentation figurée est-elle interdite par l’islam, comme le prétendent certains ?) et, d’autre part, aux choix esthétiques et aux supports écrits ayant présidé à la représentation de l’histoire du prophète Noé (comment, et en se basant sur quels textes, ce récit a-t-il été illustré ?).

L’aniconisme[i] a souvent été présenté comme un caractère fondamental de l’islam. Quelles sont à ce sujet les dispositions contenues dans le texte coranique ? Qu’en est-il des hadiths ? Quelle est la position des juristes musulmans ?

Le Coran ne contient aucune interdiction explicite à l’encontre de la représentation figurée. En revanche, il jette l’opprobre sur l’idolâtrie : “Ô les croyants! Le vin, le jeu de hasard, les pierres dressées, les flèches de divination ne sont qu’une abomination, œuvre du Diable. Écartez-vous en, afin que vous réussissiez.” (V ; 90). C’est principalement ce verset, s’élevant contre les statues façonnées par l’homme et considérées comme objets sacrés par les idolâtres, qui est utilisé par certains théologiens musulmans pour condamner la représentation des êtres animés.

De même, l’interdit de la figuration s’appuie sur certains hadiths du prophète Muhammad, rapportés et authentifiés par Bukhârî et Mâlek, deux imams de la prime Tradition consignée. Ces hadiths considèrent que les fabricants d’images représentant des êtres vivants assument une attitude blasphématoire car, par leur geste, ils entendent rivaliser avec Dieu, le Créateur : “Celui qui forme une figure ici-bas sera chargé au jour de la résurrection d’y insuffler l’esprit, et point ne le pourra” (Bukhârî [ii]) ; ” Les auteurs de ces figures seront tourmentés le jour de la résurrection. On leur dira : ‘Donnez donc vie à ce que vous avez créé’ ” (Mâlek[iii]).

Au total, l’image figurative ne fait pas l’objet d’un interdit explicite dans le Coran et ce qui transparaît des hadiths évoqués semble davantage une crainte de l’idolâtrie qu’une crainte de l’image. (Faut-il rappeler que la prédication coranique s’est d’abord faite dans une Arabie en grande majorité polythéiste et que la Mecque était alors un des lieux de pèlerinage les plus importants dédié au culte de statues d’idoles? ).

 

Comment expliquer alors cette attitude hostile à l’image associée à la civilisation arabo-musulmane ? Pourquoi les premières générations de musulmans semblent-elles avoir tourné le dos à la figuration humaine et animale ? L’aniconisme touchant l’islam aurait, selon certains une origine politique[iv] et serait, selon d’autres, la résultante du moralisme dévot des ulémas qui voyaient dans les arts plastiques une activité frivole.[v]

Selon les tenants de la première thèse, l’absence d’images figuratives et l’usage de l’écriture auraient été érigées comme marques distinctives de la culture et de l’art religieux musulmans, pour affirmer la suprématie de la religion de Muhammad sur les mondes sassanide et byzantin, deux entités vaincues par l’islam et disposant chacune de traditions artistiques fortes, où la figuration humaine et animale tenait une grande place. Les décors aniconiques de la Mosquée des Omeyyades de Damas et du Dôme du Rocher de Jérusalem accréditeraient la thèse d’un aniconisme politique, expliquant l’existence, dans les sphères musulmanes privées[vi], de nombreuses représentations figurées datant de cette même époque.

D’après les défenseurs de la seconde thèse, chez les populations du Moyen-Orient, avec l’apparition de l’islam, perçu comme égalitaire, une culture populaire et moralisante, favorisée par les théologiens, aurait vu le jour. Les arts figuratifs, parce que liés au luxe, rattachés à l’élite et considérés comme superflus, auraient ainsi été rejetés.

Les théologiens, sunnites et shiites, ont pour la plupart exprimé leur hostilité à l’image, qui devient condamnable en raison du risque d’idolâtrie et du luxe qui lui sont associés. Certes, quelques ulémas ont eu des positions plus favorables à la représentation figurée, mais dans cette “querelle de l’image”, portant tout à la fois sur son usage (public ou privé), son caractère (bi ou tri- dimensionnel) et sa position, ce sont les conceptions rigoristes qui ont eu le dessus. A cet égard, parmi les textes juridiques qui condamnent et la création et l’usage des représentations figurées, la fatwa du théologien Al-Nawâwî (XIIIème siècle)[vii] occupe une place centrale.

Il convient toutefois de signaler qu’en dépit de cette suspicion dans laquelle les ulémas ont tenu l’image, une tradition figurative islamique a bel et bien existé, comme l’attestent les scènes animées décorant toutes sortes d’objets de cuivre, de bois ou de céramique, les fresques ou encore les peintures de manuscrits. En fait, selon les époques, mais également en fonction de facteurs historiques, culturels et géographiques, la doctrine a varié, donnant lieu à des interprétations diverses de l’interdiction de la représentation figurée ; ” les divers points de vue exprimés par des philosophes et des exégètes arabes, ainsi que les croyances populaires, entretiennent une confusion extrême conduisant à des situations très variées, tant au cours de l’histoire qu’à travers les aires géographiques du monde musulman. (…) En Afrique, comme dans le monde musulman arabe (Maghreb, Moyen-Orient), en Turquie, en Iran et en Asie, l’art musulman figuratif a toujours existé sous des formes très diverses, bien que l’abstraction ait prédominé dans l’art musulman arabe“.[viii] 

C’est ainsi, qu’à la faveur de la relative tolérance de certains théologiens (ou du non-respect de l’interdiction de représentations figurées, édictée par les ulémas les plus rigoristes !), dans le monde arabo-musulman, des illustrations de l’histoire du prophète Noé ont existé dans divers genres littéraires, mais également dans les arts populaires ; paradoxalement, ces images ont été créées et diffusées dans le but d’alimenter et de soutenir la foi et la dévotion populaires ! [ix]

Comment l’histoire du prophète Noé a-t-elle donc été représentée ? De quelles sources les artistes de tradition musulmane se sont-ils inspirés pour illustrer ce récit? Quelles formes leur œuvres ont-elles pris ?

Dans la tradition iconographique musulmane, le prophète Noé est associé à son attribut, à savoir son Arche ; c’est ainsi qu’il est le plus souvent représenté à bord de son Arche, entouré d’autres humains et de divers animaux exotiques et domestiques, d’oiseaux en vol ou au repos, et voguant sur une mer, tantôt calme, tantôt agitée. Dans la plupart des œuvres, un kiosque, surmonté d’un paon, représentation métaphorique du souverain, occupe la proue de l’Arche. Il abriterait Noé et les siens.

Noé est cité de nombreuses fois dans le Coran ; une sourate lui est-même consacrée. Il est également l’un des prophètes les plus évoqués dans les grands ouvrages de la tradition écrite de langue arabe. C’est dans ces différents textes que les artistes de culture musulmane ont puisé les idées et les détails leur ayant permis d’ illustrer le récit de ce prophète.

Leur œuvres ont pris différentes formes : peintures sous-verre, miniatures, peintures de manuscrits …

 

La peinture sous-verre (ou fixé sous-verre) a été, au Moyen-Orient, mais surtout au Maghreb et en Afrique sub-saharienne, l’un des supports artistiques les plus utilisés pour la représentation de l’Arche de Noé. Cet art populaire aurait été introduit en Tunisie vers la fin du XIXème siècle, par les Turcs et les Italiens et y est resté florissant jusqu’aux premières décennies du XXème siècle. “La prépondérance de la religion dans la vie quotidienne de la vieille société tunisienne s’y reflète : les thèmes religieux omniprésents imprègnent les compositions à sujets profanes[x] : le Bourak, l’Arche de Noé, Ali et Rass El Ghoul   ….. L’imagerie pieuse venue de Tunis aurait permis au monde des images de faire, dès avant la première guerre mondiale, discrètement son entrée dans quelques échoppes et cafés des médinas du Maghreb et dans quelques demeures particulières. Désormais, l’image du vivant ne sera plus entièrement étrangère aux autochtones. Un décalage existe toutefois entre les trois pays du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie). “Si Alger a donné le branle à la culture moderne de l’image, par le côté européen du processus, du fait de la colonisation, c’est Tunis, capitale d’un pays à plus forte densité urbaine, et porte de l’orient au Maghreb, mais ouverte sur l’Italie, qui a amorcé en premier un processus endogène d’acculturation à la modernité iconique et esthétique, grâce à la politique de beys réformistes soutenue par une partie de l’élite turco-andalouse. (…). De plus, à Sfax comme à Tunis, la représentation picturale de la personne humaine commence à circuler par le bas, en milieu populaire, avec la peinture naïve et l’imagerie pieuse. Par contraste, au Maroc, la lutte désespérée du pays pour conserver son indépendance, et fixer l’étranger sur l’enclave tangéroise, rend moins favorable une acculturation relayée par la dynamique interne”.[xi]

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L’Arche de Noé, Peinture sous-verre, Tunisie, (artisan contemporain).

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L’Arche de Noé, peinture sous-verre, Tunisie, Fin XIXème – Début XXème siècle (Collection Moncef M’Sakni ; Galerie El MarArche de Noé, peinture sous verre 

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Auteur anonyme. Turquie ou Tunisie (?), première moitié du XXème siècle. Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée.

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Arche de Noé, peinture sous-verre. Abou Soubhi Ettinaoui (1924). Musée des traditions populaires, Damas.

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Arche de Noé, peinture sous-verre. Othman Khadhraoui (1938-2012). Tunisie

L’examen des fixés sous-verre tunisiens représentant l’arche de Noé y révèle une présence timide de la femme. Pourtant, la femme, en sa qualité d’héroïne, est considérée, au même titre que l’homme, le héros-cavalier, comme un élément fondamental de cette expression artistique de la culture populaire.[xii] Elle est la compagne du héros dans ses combats, celle qui l’encourage et qui lui jure fidélité. Elle est l’amoureuse pour les beaux yeux de laquelle le guerrier se bat : c’est ‘Abla, l’âme sœur de ‘Antar Ibn Chadded. Elle apparaît également cheveux longs, richement vêtue, couverte de bijoux, symbole de la beauté et de la féminité : c’est Jazia El Hilalia. En outre, les hommes n’ont pas de traits particuliers, alors qu’une attention particulière est accordée aux animaux. Il s’agit là des caractéristiques propres à l’esthétique de la peinture arabe : “Les personnages humains sont assez informes ; c’est à peine si on sent la structure des corps sous les vêtements volumineux. Les têtes sont volontairement mises en évidence, mais elles ne reproduisent pas des individus particuliers ; bien au contraire, ce sont des types humains qu’elles décrivent. Les yeux, les barbes et les mains sont l’objet des soins les plus attentifs. Par contre, lorsqu’il traite des animaux, le peintre témoigne à chaque fois d’une profonde compréhension, qu’il rende son sujet en le stylisant ou, au contraire, en cherchant à faire œuvre de réalisme.(…). Le corps humain, ce fondement de l’art classique, la peinture arabe le masque sous de lourds vêtements et n’en fait jamais l’objet d’une étude. Les femmes ne jouent qu’un rôle insignifiant dans ses représentations.” [xiii]

 

Une fois introduite en Tunisie, la technique du fixé sous-verre s’est rapidement propagée, d’abord aux autres pays du Maghreb, puis, au début du XXème siècle, au Sénégal, premier pays islamisé de l’Afrique subsaharienne. La peinture sous-verre y devient la forme la plus populaire et la plus ancienne des arts dérivant de l’islam. La première fonction de cette expression artistique de la culture populaire a été religieuse ; les images introduites ont été des images pieuses rapportées du Maghreb et du Moyen-Orient : Péché originel, Arche de Noé, Sacrifice d’Abraham … Des artistes sénégalais ont d’abord fidèlement reproduit ces modèles arabo-berbères, pour en assurer une large diffusion auprès de la population. Une réelle influence shiite marque les débuts de la propagation de cet art populaire. Les souwères (en wolof pour sous-verre) relatent la geste du prophète et ses premiers compagnons, Ali surtout. “Accrochées sur les murs des cases ou des chambres, posées sur des tables placées dans un coin des salons, et donc offertes immédiatement à la vue et à la contemplation des visiteurs et des habitants, ces images faisaient partie de la quotidienneté des populations citadines, soutenaient leur foi et participaient à leur vie religieuse. (…) Dans un Sénégal à tradition orale, où l’écriture était réservée aux rares lettrés musulmans, l’image de la peinture sous verre se présentait comme un médium privilégié du mode d’enseignement coranique oral alors en vigueur.” [xiv] Puis, peu à peu, les fixés sous-verre se “sénégalisent” : dorénavant, les personnages peints sont vêtus de boubous, ont la tête recouverte d’un turban et la peau plus sombre ! En prenant son essor, l’art de la peinture souwère va explorer d’autres registres en représentant les figures charismatiques des confréries locales, des scènes païennes, de la vie quotidienne …

 

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Diène Djibril Fall (artiste contemporain), peinture sous-verre, Arche de Noé, Sénégal, date inconnue

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Mor Mueye, Arche de Noé, peinture sous-verre. Sénégal, 1992

 

 

 

 

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     Alexis N’Ngom (artiste contemporain), Arche de Noé, peinture sous-verre. Sénégal, date inconnue.

Si, dans la partie occidentale de l’empire musulman, c’est principalement la peinture sous-verre qui sert de support à la représentation de l’Arche de Noé, dans le monde iranien surtout, mais également turc, ce sont les textes littéraires et les chroniques historiques qui deviennent les lieux privilégiés de l’illustration du récit du prophète Noé.

 

En Iran, dès le Xème siècle, à la faveur du mécénat princier et de l’émergence d’un nouveau mécénat urbain lié aux classes moyennes, la production de manuscrits illustrés se développe dans des ateliers où miniaturistes et enlumineurs se côtoient. L’Iran semble avoir affiché depuis longtemps une attitude doctrinale plus favorable à l’égard de la représentation figurée, permettant ainsi à la peinture de s’épanouir notamment dans l’art du manuscrit. L’origine de ce particularisme ne résiderait pas dans la prépondérance du shiisme dans cette région du monde, les théologiens shiites ayant condamné l’art figuratif tout autant que les sunnites[xv]. L’explication serait à chercher dans l’ancienne tradition d’illustrations peintes de la Perse antéislamiques, la figuration ayant existé dans toutes les productions de l’art sassanide.

C’est ainsi que des miniatures représentant différents prophètes, dont Noé, ont pu voir le jour dans des ouvrages spécifiques mettant en scène des récits légendaires, à l’instar de Qisas al-anbiyā´ (Les récits des prophètes).

L’ iconographie la plus riche semble s’être développée sous une dynastie d’origine mongole, familière de l’illustration religieuse car porteuse de traditions notamment bouddhiques et chrétiennes : les Il-khans[xvi]. Le vizir Rashid al-Din, historien et mécène, a rédigé une chronique universelle, Jâmi’ al-tawârikh. Cet ouvrage illustré comporte notamment des épisodes relatant la vie des prophètes, dont Noé. Ce manuscrit est caractérisé par ses coloris très atténués et doux, l’inattention accordée à l’échelle, mais surtout par son utilisation presque systématique de l’argent, non seulement pour mettre en relief le bleu de l’eau, ce qui est assez naturel, mais aussi les plis des vêtements, et même les têtes des personnages barbus.[xvii] On y perçoit clairement l’influence de la peinture chinoise.

 

Au XVIème siècle, les Ottomans dominent une large part du monde musulman. Sous leur règne, on est témoin du renouvellement des différentes formes d’expression artistique. La miniature turque, tout en demeurant largement imprégnée de la peinture iranienne, subit d’autres influences, dont celle de l’Europe. Les illustrations de manuscrits adoptent peu à peu les caractères de l’art turc qui sont : une plus grande clarté dans la conception spatiale et une tendance à simplifier personnages, architectures et paysages.[xviii]

 

Les artistes de culture musulmane, qu’ils aient été Tunisiens, Sénégalais, Syriens, Iraniens, Turcs, …, lorsqu’ils ont cherché à illustrer l’histoire de Noé, l’ont pour la plupart représenté à bord de son Arche, entouré d’animaux. Certains, toutefois, ont puisé des détails dans le texte coranique, dans des chroniques historiques ou des commentaires du Coran pour montrer le processus de construction de l’Arche, mettre en évidence certaines de ses caractéristiques, illustrer l’ampleur du châtiment divin, représenter la violence du Déluge…

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Miniature islamique de l’arche de Noé, XVIe siècle.Iran. Auteur inconnu

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Arche de Noé ; Jâmi’ al-tawârikh de Rashîd al-Dîn , Iran Tabriz ; 714 H / 1314-15 ; Chefs d’ œuvres de la collection Khalili

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Miniature turque ottomane montrant le prophète Noé sur son Arche

 

 “Et construis l’arche sous Nos yeux et d’après Notre révélation. Et ne M’interpelle plus au sujet des injustes, car ils vont être noyés” (XI ; 37).

Une peinture persane, datant du XVIème siècle, montre le prophète Noé, la tête entourée d’un nimbe de flammes d’or, [xix] supervisant la construction de l’arche. La scène, qui déborde de mouvements, n’est pas sans rappeler “La construction du château de Khawarnaq” peinte par Behzad, grand maître de la miniature persane originaire d’Herat. Comme dans la scène de la construction, “la majorité des personnages sont associés deux par deux, par des gestes complémentaires, et ceci donne naissance à un réseau dynamique.” [xx] . On notera également dans cette miniature l’association caractéristique de l’or traditionnel au bleu profond du ciel, ainsi que les nuages en flammèches, aussi peu réalistes par la couleur que par la forme.

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Le prophète Noé en train de superviser la construction de l’arche, artiste inconnu, Habîb os-Siyar, Vol.1, XVIe siècle,Palais du Golestân

“Puis, lorsque Notre commandement vint et que le four se mit à bouillonner [d’eau], Nous dîmes : ‘Charge [dans l’arche] un couple de chaque espèce ainsi que ta famille – sauf ceux contre qui le décret est déjà prononcé – et ceux qui croient’. Or, ceux qui avaient cru avec lui étaient peu nombreux.” (XI ; 40)

“Et lorsque tu seras installé, toi et ceux qui sont avec toi, dans l’arche, dis : ‘Louange à Allah qui nous a sauvés du peuple des injustes.’ Et dis : ‘Seigneur, fais-moi débarquer d’un débarquement béni. Tu es Celui qui procure le meilleur débarquement’.” (XXIII . 28-29)

Dans une miniature du XVIIème siècle, Noé, à bord de l’arche perchée sur une colline, la barbe noire et courte, les mains tendues en geste de prière, semble attendre les ordres de Dieu. Il est entouré de ceux qui ont cru : des hommes et des femmes, peints dans une attitude de déférence et de respect, contribuent à créer l’atmosphère de ferveur religieuse. Dans l’étage inférieur de l’arche, se tassent les bêtes et les animaux sauvages. Le ciel, pour sa part, est couvert de nuages annonciateurs du Déluge.

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 Miniature islamique de l’arche de Noé auteur inconnu,XVIIe siècle, Iran

 Selon des commentateurs du Coran[xxi], pour construire son arche, Noé aurait choisi un endroit situé à l’extérieur de la ville, au sommet d’une colline et éloigné de la mer, provoquant ainsi les rires et les moqueries des mécréants. L’arche prit peu à peu forme. Tous les exégètes s’accordent sur sa hauteur : trente coudées ! Trois étages, de dix coudées chacun, la constituaient. Les bêtes et les animaux sauvages étaient parqués dans l’étage inférieur ; les humains se sont vus réserver celui du milieu, tandis que l’étage supérieur était occupé par les volatiles. Une fois l’arche achevée, Noé attendit les ordres de son Créateur. Lorsque l’eau se mit à à tomber du ciel et à jaillir de la terre, Noé reçu l’ordre divin de monter à bord de l’arche avec sa famille et les croyants et de prendre avec lui un couple de chaque espèce animale.

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Arche de Noé (Dîwan de Hafiz ? Vers 1590) Washington, Freer Gallery of Art.

 

Quand la terre remua, des vagues énormes, aussi hautes que des montagnes soulevèrent l’arche, qui s’avéra être un refuge sécuritaire pour les croyants. Noé, apercevant l’un de ses fils, Kan’ân, le supplia de le rejoindre à bord de l’arche. Celui-ci, un incrédule, préféra tenter de se réfugier au sommet d’une montagne ; il fut emporté par les eaux et périt englouti. Noé, le cœur empli de tristesse, invoqua son Seigneur et lui rappela sa promesse de sauver ceux de sa famille. La réponse de Dieu au prophète fut sans appel: ce fils ayant commis un acte infâme, étant un mécréant, n’appartenait plus à la famille de Noé : la vraie famille est celle des croyants !

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   Kan’ân refusant d’embarquer, Iran, Qazvin, vers 1595. Papier. Bibliothèque Nationale de France, Manuscrits ; Qisas al-Anbiya

” Et elle vogua en les emportant au milieu des vagues comme des montagnes. Et Noé appela son fils, qui restait en un lieu écarté (non loin de l’arche) : ‘Ô mon enfant, monte avec nous et ne reste pas avec les mécréants’. Il répondit : ‘Je vais me réfugier vers un mont qui me protégera de l’eau’. Et Noé lui dit : ‘Il n’y a aujourd’hui aucun protecteur contre l’ordre d’Allah. (Tous périront) sauf celui à qui Il fait miséricorde’. Et les vagues s’interposèrent entre les deux, et le fils fut alors du nombre des noyés.
 
Et il fut dit : ‘Ô terre, absorbe ton eau! Et toi, ciel, cesse [de pleuvoir]! ‘. L’eau baissa, l’ordre fut exécuté, et l’arche s’installa sur le Joudi ,et il fut dit : ‘Que disparaissent les gens pervers’!  

Et Noé invoqua son Seigneur et dit : ‘Ô mon Seigneur, certes mon fils est de ma famille et Ta promesse est vérité. Tu es le plus juste des juges’. Il dit : “Ô Noé, il n’est pas de ta famille car il a commis un acte infâme. Ne me demande pas ce dont tu n’as aucune connaissance. Je t’exhorte afin que tu ne sois pas un nombre des ignorants”. (XI ; 42-46)

Dans un manuscrit enluminé, le Qisas al-Anbiya de Nichapour, une miniature met l’accent sur le rejet de Noé par les siens, plus spécifiquement par son quatrième fils, Kan’ân . On y voit le prophète, reconnaissable grâce à son nimbe d’or, entouré de quelques personnages, les Croyants. Noé supplie son fils d’embarquer avec eux sur l’arche ; mais ce dernier rejette l’aide de son père : il mourra, emporté par les flots.

Outre son fils, l’épouse de Noé n’embarquera pas sur l’arche avec lui ; elle n’avait jamais cru au message que le prophète prêchait. Elle non plus ne sera pas sauvée du déluge et sera condamnée à l’enfer.

“Allah a cité en parabole pour ceux qui ont mécru la femme de Noé et la femme de Lot.

Elles étaient sous l’autorité de deux vertueux de Nos serviteurs. Toutes deux les trahirent et ils ne furent d’aucune aide pour [ces deux femmes] vis-à-vis d’Allah. Et il [leur] fut dit : ‘Entrez au Feu toutes les deux, avec ceux qui y entrent’.”

(LXVI ; 10)

Une peinture sous-verre de l’artiste tunisien Othman Khadhraoui, sur le thème de l’arche de Noé, montre deux femmes, en arrière-plan, derrière des portes, en train d’observer l’embarquement à bord de la barque du salut ; pourrait-il s’agir de l’épouse de Noé et d’une autre mécréante ?

Un autre détail de cette œuvre mériterait que l’on s’y attarde : il s’agit de l’âne, qui trône au milieu de l’arche. Dans sa chronique ” l’histoire des prophètes et des rois”, Tabarî relate que “Lorsque l’âne voulut entrer dans l’arche, Eblîs saisit avec sa main la queue de l’âne et le tira en arrière. Enfin Noé dit à l’âne : Ô maudit, entre donc. Alors, Eblîs entra dans l’arche en même temps que l’âne. Lorsque Noé vit Eblîs, il lui dit : Ô maudit, en vertu de quelle permission es-tu entré dans cette arche ? Eblîs lui répondit : Ô Noé, je suis entré par ton ordre, car j’ai saisi la queue de l’âne et je l’empêchais d’entrer ; lorsque tu dis Ô maudit, entre donc, j’entrai dans l’arche ; car le maudit, c’est moi.”

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Arche de Noé, peinture sous-verre. Othman Khadhraoui (1938-2012). Tunisie

Le périple de Noé dura six mois ; il ne fut pas de tout repos ! Al-Jâhiz, dans son ouvrage “Le livre des animaux”, rapporte que certains commentateurs du Coran prétendent que le chat a été créé à partir d’un éternuement de lion et le porc, à partir d’une crotte d’éléphant. Les passagers de l’arche de Noé se disant incommodés par la multitude de souris, se plaignirent auprès de Noé qui supplia Dieu de les débarrasser de ces animaux. Dieu lui dit d’ordonner au lion d’éternuer, ce qui fut fait. Des narines du lion sortit un couple de chats, un mâle et une femelle. Les chats chassèrent les souris mais l’odeur de leurs crottes dérangea les passagers qui se plaignirent à nouveau auprès de Noé. Celui-ci supplia une seconde fois Dieu qui lui conseilla de commander à l’éléphant de fienter. De ces crottes naquit un couple de porcs, qui les délivrent de l’odeur des crottes de chats.” [xxii]

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L’arche de Noé. Ahmed El Hajeri. (artiste contemporain). Tunisie

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L’arche de Noé. Ahmed El Hajeri. (artiste contemporain). Tunisie

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L’arche de Noé. Ahmed El Hajeri. (artiste contemporain). Tunisie

Enfin, Tabarî, rapporte dans son récit ” Noé fut six mois dans l’arche, et pendant ces six mois l’eau tomba du ciel et sortit de la terre sans interruption“. Au terme du voyage, il débarqua avec sécurité et bénédiction, pour lui et les générations qui allaient lui succéder.

Et elle vogua en les emportant au milieu des vagues comme des montagnes” ( XI ; 42)

“Nous ouvrîmes alors les portes du ciel à une eau torrentielle, et fîmes jaillir la terre en sources. Les eaux se rencontrèrent d’après un ordre qui était déjà décrété dans une chose [faite]. Et Nous le portâmes sur un objet [fait] de planches et de clous [l’arche], voguant sous Nos yeux : récompense pour celui qu’on avait renié [Noé].“(LIV ; 11-14)

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Miniature de l’arche de Noé de Nusret Colpan, Turquie XXe siècle

Dans toutes les images persanes du XVIIè siècle, qui évoquent un coin fertile de la nature, le ruisseau est un attribut indispensable. On le voit qui serpente à travers les touffes, les fleurs et les pierres, comme un ruban argenté. Dans des cas beaucoup plus rares, quand le sujet l’exige, pour représenter la mer ou un fleuve, la place accordée à l’eau dans le décor augmente et peut devenir prédominante. C’est ainsi qu’apparaîssent les eaux du déluge dans Noé avec sa famille dans l’Arche, illustration d’une Histoire des prophètes du XVIIè siècle.”[xxiii]

Ainsi, en dépit de la condamnation de la figuration par certains théologiens musulmans, le prophète Noé a été représenté sur des fixés sous-verre, des miniatures, des peintures de manuscrits anciens et des tableaux contemporains, œuvres d’artistes de tradition ou de culture musulmane. Ces représentations n’ont pas, contrairement aux craintes des ulémas, ramené les croyants vers le culte des idôles. Certains estiment que c’est la stylisation des images qui a empêché toute confusion avec la réalité et mis le spectateur à l’abri de tout risque d’idolâtrie.[xxiv] Il est vrai que le prophète Noé a souvent été représenté la tête entourée d’un nimbe de flammes d’or. Cette technique, empruntée par les artistes musulmans à l’art chinois, pour distinguer le prophète des autres personnages, a peut être protégé les illustrations de l’histoire de Noé de certaines pratiques iconoclates (mutilation du visage, décapitation par le traçage d’une ligne sur le cou des personnages …) qui traduisaient l’hostilité de certains envers la figuration. L’imagerie constitué autour de la figure de Noé, loin de détourner les croyants de leur foi, semble avoir au contraire participé à alimenter leur dévotion, à entretenir chez eux le souvenir de ce prophète aux innombrabres qualités, qui s’en remet à Dieu, obéit à ces injonctions, accepte les épreuves, aussi douleureuses soient-elles. Au total, ne faudrait-il pas répondre à ceux qui s’insurgent contre les représentions figurées, des prophètes notamment, que la fonction principale de l’art figuratif musulman a été, outre la constitution d’une imagerie dévotionnelle, de magnifier l’islam en célébrant son importance dans l’histoire universelle.[xxv]

 

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[i] Aniconisme : absence de représentation figurée

[ii] Abû ‘Abd I-Lâh Muhammad Ibn Ismâ’îl Ibn al Mughîra al Bukhâri. Sahih, Livre de l’habillement, T.VII, Ed. Dâr al-kutub al-‘ilmyya, Beyrouth. Hadiths rassemblés et traduits de l’arabe par Y. Seddik.

[iii] Malek Ibn ‘Anas Ibn Mâlek. Al-Muatta’ ‘ XLVe Livre, rassemblant des questions éparses, chapitre 11, De la nécessité de s’annoncer avant d’entrer chez les autres, des figures et des statues, et autres questions.

[iv] Oleg Grabar. La Formation de l’art islamique, Paris, Flammarion, coll. « Champs » (2000). 

[v] Abdou Filali-Ansary. Recherches sur l’image. Qantara, magazine des cultures arabe et méditerranéenne. N°15 Avril Mai Juin 1995.

[vi] On pense notamment aux fresques de Qusayr ‘Amra.

[vii]Les grandes autorités de notre école et des autres tiennent que la peinture d’une image de tout être vivant est strictement défendue et constitue l’un des péchés capitaux parce qu’elle est menacée par les punitions (lors du Jugement dernier), ainsi qu’il est mentionné dans les traditions, qu’elle soit pour un usage domestique ou non. Ainsi, la fabrication en est interdite en toute circonstance, parce qu’elle implique une copie de l’activité créatrice de Dieu, qu’elle soit sur une robe, un tapis, une monnaie, l’or, l’argent ou le cuivre, sur un plat ou sur un mur ; d’autre part, la peinture d’un arbre ou d’une selle de chameau ou d’autres objets qui n’ont pas de vie n’est pas interdite. Telle est la décision en ce qui concerne la fabrication elle-même. De même, il est interdit de faire usage de tout objet sur lequel est représenté un être vivant, qu’il soit accroché à un mur ou porté comme vêtement ou en turban, ou se trouve sur tout autre objet d’usage domestique ordinaire. Mais si c’est sur un tapis qu’on foule aux pieds ou sur un coussin ou sur un lit, ou tout autre objet similaire d’usage domestique, alors il n’est pas interdit. Qu’un tel objet empêche ou non les anges d’entrer dans la maison dans laquelle il se trouve est tout à fait une autre question. En tout cela, il n’y a pas de différence entre ce qui projette de l’ombre et ce qui ne projette pas d’ombre. Telle est la décision de notre école sur la question et la majorité des compagnons du Prophète et leurs suivants immédiats et les savants des générations suivantes l’ont admis ; c’est aussi l’opinion de Thawrî, MâlikAbû Hanîfa, etc.“.

 

[viii] Abdou Sylla, La question de la figuration dans l’islam et la peinture sous-verre sénégalaise. Ethiopiques numéro 66-67; Revue négro-africaine de littérature et de philosophie, 1er et 2ème semestres 2001.

[ix] Akram Kanso, “La peinture populaire arabe“, Revue Âlam Al_Maârifa numéro 203 ; novembre 1995.   Abdou Sylla ; op cit.

[x] Mohamed Masmoudi, La peinture sous-verre en Tunisie, Editions Cérès Production, Tunis, 1972, p 21.

[xi]Omar Carlier, Images du Maghreb, images au Maghreb [XIX-XXe siècles):une révolution du visuel, L’harmattan, 2010,p1

[xii] Kanso, op cit p 104.

[xiii] Richard Ettinghausen, La peinture arabe, Genève, , Skira, 1977, p 187.

[xiv] Abdou Sylla ; op cit.

[xv] Thomas Arnold, Painting in Islam, Oxford/New York, Dover Publications, 1965, p 12.

[xvi] Basil Gray, La Peinture persane, Genève, Skira, 1977, pp 21- 22.

[xvii] Basil Gray ; op cit, p 26.

[xviii] Jean-Jacques Lévêque et Nicole Ménant, La peinture islamique et indienne, Editions Rencontre Lausanne, 1967, p 48.

[xix] A la période timouride, avec la montée de l’orthodoxie, les visages des prophètes, auparavant découverts, se cachent derrière un voile protecteur avant de disparaître, pour n’être plus symbolisés que par une gerbe de feu. Au cours des siècles, sur les pages de certains manuscrits, des visages seront grattés voire mutilés, révélant l’hostilité envers la représentation de la figure prophétique.

 

[xx]  Basil Gray ; op cit, p 114.

[xxi] Il s’agit notamment de Tabâri et d’Ibn Kathîr.

[xxii] Al-Jâhiz, Le livre des animaux, IMA, éditions ipomée-albin michel, 2001, p 9.

[xxiii] Jean-Jacques Lévêque et Nicole Ménant, op cit, pp 106-107.

[xxiv] François Bœspflug, Le Prophète de l’islam serait-il irreprésentable ? Revue des sciences religieuses, 2013, pp 139-159.

[xxv] François Bœspflug, op cit.

 

 

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I-Introduction

 

Le tiers du Coran porte sur les histoires des prophètes. L’objectif principal de ces récits est la guidance car l’être humain, bien que doté d’une faculté intellectuelle qui le conduise vers le mieux-être, ne parvient pas toujours à dominer ses tentations. Du coup, il devient esclave de ses passions, de son égoïsme et de son avidité. Cherchant la gloire dans ce monde, il s’égare et dévie du Droit Chemin.

Les prophètes interviennent en ces temps cruciaux pour apporter aux hommes le secours de Dieu. Source de changement et de réforme de la société, ceux-ci prêchent la piété, la justice, la fraternité, la paix, et bien d’autres vertus.

Parmi les prophètes cités dans le Coran cinq sont considérés comme décisifs dans l’histoire du salut : Noé, Abraham, Moïse, Jésus et Muhammad. Ces cinq prophètes sont appelés « Oulou-Al-azm » car doués de fermeté et d’endurance dans leur œuvre de préservation contre le péché majeur d’idolâtrie.

Noé ou prophète de la repentance, qui prêcha durant 950 ans, fut le premier à donner l’exemple de l’homme persévérant et patient dans les épreuves.

Dieu l’a envoyé pour appeler son peuple dépravé à abandonner l’idolâtrie (shirk en arabe) et lui rappeler la nécessité de vouer un culte sincère, reconnaissant l’unicité de Dieu dans Sa seigneurie et dans Son adoration après que la confusion et la perversion se soient insinuées parmi l’humanité. Ainsi commença la mission de Noé comme prophète réformateur et avertisseur.

Mais en dépit des siècles qui se sont écoulés et des progrès prodigieux qu’a connus l’humanité, l’homme n’a que peu changé en esprit. Ses dérives idolâtres, certes moins grossières que celles du peuple de Noé et plus “civilisées” peut-être, sont tout aussi dangereuses. Ainsi le message de Noé demeure d’une actualité brûlante.

Quelles sont donc les origines de l’idolâtrie? Quelles formes peut-elle revêtir dans les sociétés modernes? Pourquoi nous obstinons-nous dans une conduite trompeuse et irresponsable ?

 

II-Les origines de l’idolâtrie

Une narration authentique du prophète Mohammed rapportée par Ibn Abbas résume les origines de l’idolâtrie :« Au départ, les noms (des idoles) étaient ceux d’hommes pieux du peuple de Noé.  Et quand ils moururent l’un après l’autre, le diable suggéra aux gens d’ériger des idoles à l’effigie de ces hommes et de les disposer aux endroits où ces hommes pieux avaient l’habitude de s’asseoir, et de leur donner les noms de ces hommes.  C’est donc ce qu’ils firent, mais les idoles ne furent pas adorées comme telles avant que les personnes qui les avaient fabriquées meurent à leur tour et que l’origine des idoles devienne obscure pour les gens.  C’est alors qu’ils se mirent à les adorer. » [1]

Le prophète Noé ne se lassait pas de prêcher nuit et jour, en privé et en public que Dieu est le seul Créateur, le Seul qui détient l’ordre de l’univers. Il avertissait, quoiqu’en vain, de l’imminence d’un châtiment pour ceux qui s’éloignent du droit chemin et vouent un culte aux idoles. Le Coran rapporte que l’accueil que fit le peuple de Noé pour son message fût négatif. Seules, quelques personnes modestes prêtèrent attention à ses paroles. Les notables eux, se rebellèrent contre lui et opposèrent un refus ferme dicté par leur arrogance et leur orgueil en disant aux gens: “N’abandonnez jamais vos divinités et n’abandonnez jamais Wadd, Souwâ`, Yaghoûth, Ya`oûq et Nasr” [2]

Traitant Noé avec mépris, ironie et violence, ils lui demandèrent de chasser les croyants et le défièrent de faire tomber sur eux le châtiment dont il les menaçait .Après plusieurs siècles d’effort Noé eut la conviction que son peuple ne se déferait point de son incrédulité et fit à Dieu cette invocation “Ne laisse sur la terre aucun infidèle. Si tu les laisses, ils égareront tes serviteurs et n’engendreront que des pervers infidèles” [3].

 

Dans un hadith authentique le prophète Mohammed relate le dernier testament de Noé :”Quand la mort s’approcha du Prophète Nouh, il donna son dernier conseil à ses fils en disant : “Je vais vous dire mon testament : j’enjoins sur vous deux choses et vous défends deux choses. J’enjoins sur vous la croyance qu’il n’y a point de divinité en dehors d’Allah. Si les sept cieux et les sept terres étaient mis sur un côté de la balance, et l’expression “La ilâha illallâh” sur l’autre, cette expression excellera et emportera l’autre côté. Et je vous défends le Chirk (associer des partenaires à Allah), l’orgueil et l’arrogance” [4].

Le Prophète ajoute en réponse à l’interrogation de ses compagnons sur le sens de l’arrogance :”L’arrogance consiste à négliger la Vérité et à empiéter sur les droits des gens” [5].

De tout temps, l’orgueil démesuré et l’arrogance ont altéré le jugement et ont entravé la réception d’un message de vérité. Il paraît que ces deux traits de caractère sont si ancrés dans l’esprit humain que l’homme y est retourné après le déluge. En conséquence les idoles ne disparurent point après la destruction du peuple de Noé.

 

III -L’idolâtrie un phénomène protéiforme

 

Dans le sens coranique l’idolâtrie consiste à adorer une idole (homme, objet ou concept), lui donner la place et le rôle qui ne devraient revenir qu’à Dieu seul et agir selon cette vision déformée. Une telle attitude signifie que l’on considère les membres de la création d’Allah comme divins et qu’on les laisse conduire notre vie bien que Dieu seul peut être divin [6].Il est l’Unique, le Créateur et le Transcendant. C’est la vérité énoncée dans la profession de la foi, “La ilâha illallâh”. Le refus de l’idolâtrie n’est pas propre à l’islam. Bien que traduit différemment,  ce refus est partagé par les trois religions monothéistes [7].

 

Partant de cette définition, toute personne est tentée de penser que nous n’avons rien de commun avec les idolâtres, tout simplement parce que nous ne nous prosternons pas devant des statues et que nous n’invoquons pas d’autres dieux. En réalité l’idolâtrie n’a pas spécialement besoin d’un support matériel. Elle naît dans le cœur et est ensuite reflétée dans les actes.

De même l’idolâtrie n’implique pas essentiellement la négation totale de l’existence de Dieu. Mais, peu scrupuleux dans leur conduite, les gens se leurrent eux-mêmes en attribuant aux créatures un pouvoir qu’elles n’ont pas : il existe donc plusieurs formes subtiles d’idolâtrie. Faisant l’objet d’un amour passionné et d’une attention disproportionnée, ces créatures viennent occuper la première place dans la vie des gens, reléguant le Créateur à la seconde place.

Un hadith du prophète exprime l’idolâtrie cachée de manière pénétrante : “ L’association, dans cette communauté, est encore plus dissimulée que la marche lente d’une fourmi noire, sur une pierre noire, dans une nuit sombre ” [8].

 

IV-Idolâtrie et temps modernes

Depuis l’époque du prophète Noé et jusqu’à l’avènement de l’islam, en passant par le judaïsme et le christianisme, les gens taillaient leurs idoles dans les pierres, le métal et le bois. Mais, en fait, les idolâtres n’ont fait que personnifier leurs appétits, leurs espoirs et leurs craintes sous les traits de leurs divinités. Donc ils ne faisaient pas réellement le culte des formes et statues en pierre ou en bois mais adoraient les significations incarnées en elles (pouvoir, abondance..).

Compte tenu de ce qui précède, les idoles professées dans les temps modernes ne sont guère différentes de celles des anciens. Le principe qui les régit est le même : servir d’alibis à l’homme qui abandonne son créateur pour construire sa vie comme il l’entend [9].

Vu sous cet angle et comme le suggère le mot idole il apparaît qu’il existe plusieurs façons d’attribuer des égaux à  Dieu.

Si Noé venait vivre parmi nous aujourd’hui, il énumérerait un grand nombre de comportements idolâtres  psychologiques, politiques, économiques, et autres.

Certes, s’il était parmi nous, Il dévoilerait le narcissisme qui, au-delà des cas strictement pathologiques, est devenu un phénomène social généralisé dans les sociétés modernes nourries d’une conception du sujet comme autonomie [10]. Ce dernier, imprégné d’un fantasme de toute-puissance, pétri d’autosuffisance mortifère, affiche un caractère idolâtre dans sa relation à lui-même. Oubliant sa condition de créature il s’enferme dans l’adoration de son ego [11] et n’admet que les lois qu’il se crée au gré de ses désirs et de ses expériences,  ” il n’a pas besoin d’approbation, il juge que « ce qui m’est nuisible est nuisible en soi », il sait que c’est lui qui confère de l’honneur aux choses, et qui crée les valeurs. Tout ce qu’il trouve en lui, il l’honore : une telle morale est une glorification de soi-même ” [12]

Mais on ne saurait condamner tout amour de soi : la bonne santé physique et psychologique, l’harmonie et la beauté de nos corps, la réussite de nos affaires, notre réputation…etc. sont de toute évidence des biens que nous devons apprécier et protéger, mais, ils ne doivent jamais devenir les idoles de nos cœurs.

Un amour de soi axé sur le propre désir de devenir ce que Dieu veut que nous soyons est le meilleur moyen de s’aimer. Cet amour est en premier lieu un amour de Dieu puisque les croyants aiment Dieu plus que tout. Ceci constitue l’une des branches les plus importantes, si ce n’est la plus importante parmi les branches du tawhid appelée tawhid al mahabba [13]. Cette branche pousse à vouer à Dieu sa vie et ses actions :” Dis : En vérité, ma Prière, mes actes de dévotion, ma vie et ma mort appartiennent à Dieu, Seigneur de l’Univers” [14].

De même Noé aurait mis en garde contre un autre glissement non moins condamnable celui de la vénération du corps devenu depuis quelques années objet d’un véritable culte [15].”Dans la publicité, la mode, la culture de masse comme dans le culte hygiéniste, diététique, thérapeutique… et les pratiques sacrificielles qui s’y rattachent, le mythe du Plaisir qui l’enveloppe, tout témoigne aujourd’hui que la corps est devenu objet de salut ” [16].

En réalité, la société moderne, entièrement tournée vers la consommation, nous a soumis à la dictature de l’apparence. Elle a imposé l’organisation de l’existence selon un nouveau rapport au corps : “Je suis mon corps” [17]. Il n’y a rien en dehors de ces corps idéalisés, améliorés, rajeunis, soignés par des médicaments de plus en plus chers. A cet égard la vogue que connait la chirurgie esthétique est extrêmement révélatrice, on ne se contente plus du corps que l’on a. Les catalogues que les chirurgiens montrent à leurs clients pour proposer une intervention reflètent une approche du corps comme «objet malléable” sur lequel ils peuvent agir en bricolant certaines parties. Sous l’emprise de cette folie narcissique, l’être humain contemporain tend à réduire son esprit et son moi à cette partie de lui-même de plus en plus idolâtré. Il ne s’intéresse plus au salut de son âme mais seulement à la survie de son corps ou plutôt à «transformer en vie immortelle son existence actuelle à laquelle il accorde un prix infini.” [18].

 

Tout comme les gens du peuple de Noé qui, pour ne pas entendre le message divin, “ont mis leurs doigts dans leurs oreilles, se sont enveloppés dans leurs vêtements, se sont entêtés et se sont montrés orgueilleux à l’extrême.” [19], nos contemporains s’enflent artificiellement d’orgueil. Frappés d’aveuglement, ils ne se rendent pas compte de leur ignorance. Avec des cœurs rendus étanches à la parole divine, ils s’éloignent de Dieu et tombent dans la mécréance. En fait l’ignorance est en elle-même idolâtrie parce qu’elle ne plante pas des idées mais instaure des idoles [20].

Certes l’ignorance n’est pas seulement celle de ceux qui vivent dans des conditions d’isolement sans recevoir une instruction et de ceux qui s’en remettent aux gourous ou aux guérisseurs dans la tentative désespérée de fuir la misère. Ceux-ci répondent généralement dès qu’on leur apprend ce qu’ils ignorent.

L’ignorance génératrice des vraies idoles-les idoles de l’esprit- est essentiellement celle de ceux qui s’obstinent à rester dans l’erreur, prenant leur faux savoir pour le chemin droit. Ceux qui en sont affligés, croient posséder la vérité. Esclaves de leur vanité, ils ne ressentent aucunement la nécessité de la chercher. Une telle perversion caractérise le comportement d’un grand nombre de jeunes extrémistes musulmans marqués par le manque de science et une déficience manifeste dans la compréhension de la religion..

En dépit de cela, l’ignorance vulgaire [21] est loin d’être seule productrice des comportements idolâtres. Une certaine vision étriquée de la science, qu’est le scientisme [22], l’est aussi. En effet, partant du postulat que tout est donné, qu’on peut tout connaître et tout expliquer, le scientisme tend à diviniser la raison. Mais, étant donné qu’il privilégie la science agissante [23] au détriment de la science éclairante [24], il réduit l’usage de la raison à un seul type d’activité rationnelle appelée rationalité technique. Celle-ci, dépourvue de tout pouvoir d’interrogation sur le sens de l’existence et les fins de l’homme, a souvent été réduite à une machine à justifier n’importe quelle ambition : dominer la planète n’en est qu’une.

Basé sur cette raison utilitaire, l’homme avide de gain a choisi d’ériger l’argent en maître [25] car, comme le disait Jésus à ses apôtres, “Aucun serviteur ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra le premier et aimera le second ; ou bien il s’attachera au premier et méprisera le second. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent.” [26]. Insatiable dans sa quête du pouvoir, il s’est lancé à la conquête du monde après que  la” main invisible du marché »  ait abattu toutes les frontières: le veau d’or n’a pas pris une ride .Dans sa nouvelle version-le marché mondial -le veau d’or commande aux fidèles de s’agenouiller à ses pieds condamnant par là même des millions de pauvres à sacrifier leur vie sur son autel doré [27].

L’orgueil qu’affichent ceux qui idolâtrent leurs profits et leurs intérêts économiques nous rappelle le comportement du peuple de Noé qui s’est réfugié derrière ses vêtements pour fuir la vérité.

Tout comme eux, sont ceux qui vénèrent le pouvoir. Opiniâtres dans leur refus du message divin ils érigent leurs systèmes politiques en absolu qui décrète ce qui est bien et ce qui est mal. Comme Pharaon ils se prennent pour des Dieux. En fait Staline ou Hitler sans oublier leurs copies plus ou moins rectifiées n’ont rien inventé. La concentration du pouvoir entre les mains d’un parti ou d’un homme implique des croyances et des pratiques qui soutiennent un vrai culte du pouvoir.

Notons que Pharaon n’est pas le symbole du seul pouvoir politique. Il est le symbole des différentes formes du totalitarisme qui considère les autres comme « matériel humain » destiné à le servir. C’est la pire idolâtrie et le pire crime contre l’Homme, la Vie et le Créateur.

Cette liste sur les dérives de l’humanité en ces temps modernes pourrait bien s’allonger, mais nous en avons compris le principe.

Cependant, il ne faut jamais perdre de vue que si  l’idolâtrie procède d’une confusion sur les rapports à soi-même, à autrui et à Dieu, une lutte contre l’idolâtrie “peut elle aussi se nourrir d’une telle confusion et voir ainsi pervertis son intention, son objet et sa méthode. Il suffit de songer aux verbes de lutte contre les idoles extirper, briser, purifier, détruire, bruler, anéantir… pour se rappeler que dans cette lutte c’est la violence elle-même qui peut devenir objet de culte” [28]. L’actualité politique nous fournit plus d’un exemple sur la folie meurtrière des hommes qui prend le pas sur la mesure et la sagesse. Cette folie meurtrière est la ligne de conduite des groupes takfiris pour qui la méthode exemplaire pour appeler à l’Islam -tel qu’ils le conçoivent- consiste à tuer ceux qui ne partagent pas leurs convictions.

Enfermés dans une interprétation littérale et perverse des textes fondateurs qu’ils tiennent comme critère unique pour déterminer le bien et le mal, ils considèrent toute abstention de tuer comme un manque de croyance et un renoncement au devoir du Jihad [29].

 

v-Conclusion

Sur la base de ce qui a été dit ci-dessus, continuer à penser l’idolâtrie uniquement en termes de prosternation devant les statues faites par nos mains reflète une approche trop réductrice et superficielle. L’être humain qui n’a de confiance qu’en sa personne, sa science et ses savoir-faire tout en étant absorbé par une quête effrénée de l’argent, du plaisir, du pouvoir au point d’oublier Dieu, sombre sans s’en rendre compte dans l’idolâtrie. Si l’homme est forcément serviteur de quelque chose, il ne lui reste qu’une seule voie qui puisse le mener à la liberté réelle : servir exclusivement son Créateur et se soumette à sa volonté. Cette vérité partagée par les trois monothéismes est une “parole commune” qui doit guider les croyants pour agir ensemble afin d’atteindre un but commun : dévoiler l’idole et démasquer les comportements idolâtres qui, par leurs déviances, menacent d’enfoncer d’avantage le monde dans l’injustice, l’inégalité et le chaos.

Dans leur effort de construction d’un monde meilleur, les croyants sont, plus que jamais, appelés à affirmer, à nouveau et de manière solennelle, la solidarité et la fraternité qui les unissent et sont tenus à reconnaitre que toute personne est impuissante, sujette à l’erreur et que l’important est d’admettre ses erreurs et de les abandonner immédiatement.

Références bibliographiques

  1. Sahîh AlBoukhârî , hadith ,4920.
  2. Coran , 71 : 23.
  3. Coran , 71 : 26-27.
  4. Imâd adDîn abû alFidâIbn Kathîr, histoire des prophètes, Maktabat Darussalam , 2003, p85.
  5. ibid ,p86.
  6. voir Mohammed Abdou , Rissalat- alTawhid,Librairie Orientaliste Paul Geuthner, 1984.
  7. Henri De la Hougue, Une frontière commune : la lutte contre l’idolâtriehttp://gric-international.org/2008/dossiers/entre-chretiens-et-musulmans-quelles-frontieres8.
  8. Mohammed Năsiruddin AI-Albani ,Sahih alJami‘ ,`hadith 3730.
  9. De la Hougue op.cit.
  10. Guy Bajoit,Emmanuel Belin(dir),Contribution à une sociologie du sujet, L’Harmattan ,    1997, p189                                                  
  11. Ralph Dekoninck, Myriam Watthée-Delmotte; Jeanne-Marie Baude, L’idole dans       l’imaginaire occidental , L’Harmattan, 2005, p14 .
  12. Friedrich Nietzsche , Par-delà le bien et le mal . Prélude d’une philosophie de l’avenir, trad. André Meyer et René Guast, coll. Pluriel ,2007 ,p 215.
  13. voir Henri Laoust, La Profession de foi d’Ibn Taymiyya, La Wāsiṭiyya,Geuthner, 1986.
  14. Coran,6 :162.
  15. Paul Druet, La ville sans l’eglise, Ed Fidelité, 2007,p12 .
  16. Jean Baudrillard, le plus bel objet de consommation : le corps. in Claude Raisky, Les valeurs du corps dans la société contemporaine, Educagri Edition, 2003, p145.
  17. Robert Redeker, le corps idolatré   . http://www.redeker.fr/crbst_98.html.
  18. Ibidem.
  19. Coran, 71 :5-7.
  20. Malek Bennabi, Les conditions de la renaissance ,ANEP ,2005.
  21. l’ignorance vulgaire caractéristique de celui qui est ignorant sans apercevoir les raisons des limites de l’ignorance et sans s’en inquiéter, contrairement à l’ignorant savant qui voit distinctement les limites de la connaissance, par conséquent, le champ de l’ignorance à partir d’où il commence à s’étendre.
  22. scientisme mouvement émergent au XIXème siècle défini comme domination des sciences positives dans tous les domaines de l’activité humaine .Le scientisme est encore vivace et se répand comme une croyance dans le grand public et aussi dans certains cercles d’ intellectuels.
  23. La science agissante est celle qui permet les applications techniques.
  24. la science éclairante est celle qui vise la compréhension et la connaissance.
  25. voir le discours du Pape lors de la messe célébrée à la Maison Sainte-Marthe le vendredi     20 septembre 2013 .
  26. Luc ,16 :13.
  27. Voir Assman Hugo, Hinkelamert Franz, L’idolâtrie du marché : Essai sur l’économie et la théologie,Edition du Cerf, 1993.
  28. Bernard Van Meenen (dir) , Autour de l’idolâtrie , figures actuelles de pouvoir et de            domination,Publications Fac St Louis, 2003,p7.
  29. Voir Mohammed Năsiruddin AI-Albani , La Fitna du takfir ,http://www.islamhouse.com/379343/fr/fr/books/La_fitnah_du_takfir .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avr 082017
 

A l’initiative de deux Libanais, un chrétien, Naji Khoury, président de l’Amicale des anciens élèves du collège des jésuites au Liban et un musulman, cheikh Mohammad Nokkari, ancien directeur de Dar-el-Fatwa et membre du GRIC Liban, le 25 mars est devenu officiellement une fête nationale islamo-chrétienne au Liban depuis 2010. Ce jour de l’Annonciation y est désormais un jour chômé, où les deux confessions se retrouvent pour prier ensemble, autour de Marie, modèle de foi et de fidélité en Dieu et dénominateur commun entre la chrétienté et l’islam.

Une table ronde, a été organisée le 25 mars 2017 par le GRIC Tunis, à la bibliothèque des religions à Tunis, et pour la 2* fois. Elle s’inscrit dans le cadre des rencontres “Ensemble avec Marie”, qui rassemblent, le 25 mars de chaque année, des chrétiens et des musulmans de tous horizons, désirant, à l’instar des Libanais, vivre, autour de la figure de Marie, un temps de convivialité, de prière et de partage.( Une vidéo de cette rencontre est à écouter ci-dessous et les différentes interventions seront publiées sur le site)

Les trois premiers intervenants se sont attachés à parler de Marie dans les textes sacrés.

Nous avons eu le plaisir d’accueillir le Professeur Youssef Seddik, philosophe et anthropologue tunisien,  auteur notamment de ” Nous n’avons jamais lu le Coran” et dont l’intervention intitulée « Marie dans mon Coran » a réjoui les participants par son érudition, l’originalité de sa pensée, et par sa sincérité.

Le Père Samir Khalil Samir,  jésuite égyptien, docteur en théologie orientale et en islamologie et auteur de plusieurs livres sur les relations islamo-chrétiennes dont “Islam en Occident : les enjeux de la cohabitation”, nous a ensuite parlé de “Marie dans l’Evangile et le Coran”. Il a montré comment dans les deux sourates du Coran qui parlent de Marie (sourates 3 et 19)

Jean Fontaine, père blanc né en France,  auteur d’ une série d’ouvrages sur la littérature arabe et tunisienne en particulier et qui a récemment publié “Du côté des salafistes en Tunisie”, a intitulé son intervention   “Que me reste-t-il de Marie ?”, titre un brin provocateur. Sa réflexion s’appuie d’une part sur les nouvelles méthodes pour lire les livres sacrés et d’autre part sur les avancées des sciences, tout en utilisant des déclarations de l’Eglise catholique.

Les quatre autres intervenants nous ont évoqué Marie dans les traditions et les pratiques chrétiennes, musulmanes ou communes

Tout d’abord Asma Nouira, docteur en sciences politiques, enseignante à la faculté de droit et des sciences politiques de Tunis, co-présidente du Gric international, et co-auteur de  “Réfutations maghrébines du wahhabisme au XIXe siècle” nous a parlé de « Marie, figure de rencontre, dans la foi populaire musulmane ». Elle a évoqué les différents sanctuaires mariaux qui à travers le monde rassemblent chrétiens musulmans et parfois juifs 

Notre Archevêque, Monseigneur Ilario nous a ensuite parlé de « Marie vue par les chrétiens orientaux », avec émotion, en raison des nombreuses années passées dans le Patriarcat de Jérusalem en contact avec les rites des églises orientales. Il a évoqué des lieux chers à son cœur comme la basilique de l’Annonciation à Nazareth, où habitait la Vierge, et où il a été consacré évêque, ou « la fontaine de la Vierge », fontaine où selon la tradition l’ange Gabriel apparut à Marie. La vénération de Marie en Orient date des premiers siècles comme le mentionne le Protévangile de Jacques

Puis Adnene El Ghali, architecte et urbaniste tunisien, membre du GRIC Tunis et auteur de “La route des consuls” a proposé un “Témoignage d’un musulman sur Marie”. Il a souligné que la mère de Jésus incarne le modèle du parfait croyant.

Enfin le Père Anselme Tarpaga, originaire du diocèse de Bobo-Dioulasso au Burkina Faso et actuellement recteur de la basilique N.D. d’Afrique à Alger, nous a fait partager l’ “Expérience mariale Islamo-chrétienne à Notre Dame d’Afrique à Alger“.

Pour certains elle est Lala Meriem ou Madame l’Afrique, pour d’autres c’est Notre Dame d’Afrique. Pour tous elle est la Mère chez qui l’on vient déposer ses joies et ses peines.

Pour résumer cette rencontre riche, documentée, fraternelle, libre et totalement ouverte à l’Autre nous reproduirons deux textes cités par les intervenants :

Cette prière des chrétiens, citée par un musulman :

SOUVENEZ-VOUS, ô très miséricordieuse Vierge Marie, qu’on n’a jamais entendu dire qu’aucun de ceux qui ont eu recours à votre protection, imploré votre assistance ou réclamé votre secours, ait été abandonné. Animé d’une pareille confiance, ô Vierge des vierges, ô ma Mère, je cours vers vous, je viens à vous et, gémissant sous le poids de mes péchés, je me prosterne à vos pieds. Ô Marie, Mère du Verbe incarné ne rejetez pas mes prières, mais écoutez-les favorablement et daignez les exaucer. Ainsi soit-il.

Et la traduction française d’un cantique confrérique que tous les Tunisiens connaissent et chantent : Sur le fils de Marie, citée par un chrétien.

       Sur le fils de Marie, que soit la paix de Dieu sur le fils de Marie.

1   Gloire à celui qui l’a formé et créé

dans le sein de sa mère fille vierge.

Personne ne saurait dire qui est son père.

C’est qu’il émane de l’Esprit, l’unique, l’éternel.

2   Elle leur dit : « Posez-lui la question (qui vous taraude) ».

Ils dirent : « Qui est ton père le pudique ? »

Il leur répondit : « Je participe de l’Esprit tout-puissant

Je suis Jésus pour celui qui veut être sauvé. »

3   On lui dit : « Qui lui a enseigné et appris ? »

Elle dit : « Mon généreux Seigneur lui a donné,

lui a enseigné la science et l’a sauvé,

et lui a confié les mers de la science. »

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Quarantième Assemblée Générale du Gric international

 Brèves, Actualité du dialogue  Commentaires fermés sur Quarantième Assemblée Générale du Gric international
Mar 062017
 

A l’occasion de sa 40 ième assemblée générale, les délégués du Gric du Maroc, de Tunisie, de Paris et Barcelone se sont réunis à Tunis les 24-25 février 2017. 

La force de l’amitié et de la confiance mutuelle entre chrétiens et musulmans du groupe a favorisé une vraie liberté dans nos échanges. Nous avons pu aborder sereinement les questions sociales et religieuses posées dans nos différents pays, en regardant avec sérénité les limites et les forces de nos traditions religieuses respectives. 

En rendant compte de nos recherches (bientôt publiées sur ce site internet), nous avons cherché à mieux comprendre comment interpréter et recevoir les versets de nos textes sacrés qui traitent notamment de la violence ou de la guerre et qui sont invoqués par certains pour justifier des comportements d’exclusion, voire des actes barbares.

En introduisant notre prochain thème de recherche, « Éduquer dans un contexte pluriel », nous avons souligné les difficultés de la transmission intellectuelle, culturelle et religieuse dans nos différents pays. Comment ouvrir la jeunesse d’une part et d’autre part les jeunes engagés dans une formation en religion  à une vraie prise en compte de la pluralité religieuse et culturelle ? Comment éduquer à faire émerger un sens critique constructif pour intégrer intelligemment  la masse d’informations accessible via Internet ? Le risque d’un enfermement identitaire et d’une simplification réductrice de nos traditions touche malheureusement la plupart des institutions éducatives. 

Nous souhaitons contribuer, par nos recherches, à accroître cet esprit de dialogue et d’ouverture au sein de nos propres communautés et dans l’accueil et la compréhension des autres.  C’est aussi ce que nous souhaitons pour chacun d’entre vous qui lisez ce message.