Gric International

La Vierge au Moyen Orient par Illario Antoniazzi*

 Marie  Commentaires fermés sur La Vierge au Moyen Orient par Illario Antoniazzi*
Juil 012017
 

 

Pour la deuxième année consécutive le GRIC de Tunis a organisé une table ronde le 15-3-2017, s’inscrivant dans le cadre des rencontres “Ensemble avec Marie”, qui rassemblent, le 25 mars, des chrétiens et des musulmans de tous horizons, désirant, à l’instar des Libanais, vivre, autour de la figure de Marie, un temps de convivialité, de prière et de partage. Le texte qui suit est l’intervention que Monseigneur Antoniazzi a prononcée à cette occasion.

Parler de la piété pour la Vierge en Orient est pour moi revivre avec profonde émotion les nombreuses années passées dans le Patriarcat de Jérusalem en strict contact avec les rites des églises orientales.

Permettez-moi de commencer par la fête de ce jour en orient : l’Annonciation de la Vierge. Mon cœur tressaille de joie car dans la basilique de l’Annonciation à Nazareth, où habitait la Vierge, j’ai été consacré évêque. Mais il y a une autre place aussi importante « la fontaine de la Vierge », fontaine qui existe jusqu’à nos jours. Selon la tradition l’ange Gabriel apparut à la Vierge à la fontaine quand elle puisait l’eau et la salua en disant : « Je vous salue Marie pleine de grâce ». Effrayée par ce salut elle s’échappa à la maison où elle retrouva l’Ange qui la tranquillisa en disant : « N’aie pas peur car tu as trouvé grâce auprès de Dieu ». Dans sa maison devait se réaliser pour les chrétiens le mystère de l’Annonciation. Là, où habitait la Vierge, il y a une écriture avec un mot en plus que dans l’Évangile : « Hic Verbum caro factum est » « Ici » le Verbe s’est fait chair, « Huna tajassadat kelimat ullah ». Les chrétiens d’orient le savent bien : le christianisme commença chez eux, à Nazareth. Aujourd’hui à Nazareth il y a la réjouissance populaire, tous chrétiens et musulmans, le cœur rempli d’allégresse, fêtent la Vierge. Aujourd’hui la Vierge les invite à oublier leurs difficultés, leurs divisions et les appelle à l’unité, à l’amour chrétiens et musulmans ensemble.

En orient, la Vierge est la Protectrice et la Patronne des chrétiens depuis les temps apostoliques. Après la Résurrection du Christ sa vénération s’étendit à toute l’Église orientale jusqu’à surpasser la vénération de tous les autres saints y compris les martyres qui étaient considérés comme la plus belle image du Christ souffrant. Son exaltation atteint son apogée avec le concile d’Ephese en 431 où elle fut proclamée la Théotokos, la Mère de Dieu.

Quand j’étais curé dans le sud de la Jordanie, à coté de ma mission dans le désert, les ruines du village de Rabba, l’ancienne Areopolis attiraient toujours mon attention. Le sud de la Jordanie, au quatrième siècle, était chrétien et y existaient de nombreux évêchés. Rufinus, évêque d’Areopolis, se mit un jour en chemin pour participer au Concile œcuménique à Ephese. Son nom est dans la liste des évêques qui ont proclamé solennellement la maternité de Marie : la Théotokos. Il revenait dans son diocèse d’Areopolis après des mois de voyage et bâtissait une des plus anciennes Églises dédiée à la Vierge. Sur l’architrave de la porte principale des ruines de sa cathédrale, on peut encore lire en Grec : Théotokos, à la Mère de Dieu. Même si le village aujourd’hui est presque complètement musulman, chrétiens et musulmans se retrouvent pour prier « Sitna Mariam », pour les uns, la « Théotokos » pour les autres. Là, la Vierge met tout le monde d’accord car ils sont tous des fils qui la vénèrent les uns et les autres.

Déjà à la fin du temps apostolique existait à Jérusalem la vénération pour la Vierge Marie : en témoigne le Protévangile de Jacques datant de la seconde moitié du deuxième siècle.

On l’appelle Protévangile car il nous rapporte le « credo » des chrétiens et les événements antérieurs à ceux qui sont relatés dans les Évangiles canoniques. Cet Évangile apocryphe nous parle surtout de la Vierge et tend à réfuter les attaques des non chrétiens qui, après l’époque apostolique, visaient à discréditer la foi chrétienne sur la virginité de Marie.

Cet apocryphe nous raconte la piété des fils de la première génération chrétienne qui avaient reçu la bonne nouvelle directement du Christ ou des apôtres et qui connaissaient les noms des parents de la Vierge et les détails de sa vie. Il est émouvant, en lisant cet évangile apocryphe, de voir les chrétiens se réunir pour la prière autour du tombeau vide de la Vierge surtout pour la fête la plus ancienne, sa « dormition ». Le corps de celle qui était la Theotokos, ne pouvait subir les conséquences de la mort. La dormition de la Vierge au Moyen Orient est certainement une des fêtes les plus anciennes de l’Église.

Quand le Pape Pie XII en 1950 proclamait le dogme de l’Assomption de la Vierge, l’Église orientale y croyait déjà, sans que ce soit un dogme pour elle, depuis l’ère apostolique.

À Jérusalem, au Wadi Cédron, se trouve une Église presque enterrée par des gravats, tellement de fois Jérusalem a été détruite et rebâtie après les invasions. Deux tombeaux vides sont encore intacts : celui du Christ dans la basilique de la Résurrection et, dans l’Église de la Dormition, celui de la Vierge.

Chaque année le 15 aout, fête de l’Assomption, j’allais à Jérusalem au Wadi Cédron. Avec joie je me confondais parmi les fidèles orientaux pour prier, comme les premiers chrétiens, autour de son sépulcre vide, et fêter solennellement sa Dormition. Pour les compatriotes de Marie, la Vierge s’est endormie et se trouve au-delà de la mort dans la lumière divine que les Écritures appellent le « Royaume de Dieu ». Ils l’implorent pour qu’elle tourne son regard maternel du ciel vers ses enfants sur la terre, vers leurs souffrances, vers leur pèlerinage terrestre qu’ils sont en train d’accomplir vers le même royaume de Dieu où elle, avec son Fils les attend.

 

La piété Mariale entre l’orient et l’occident

On peut penser que la dévotion de la Vierge Marie est un vrai trait d’union entre le monde chrétien occidental et oriental. On ne peut nier que cette réalité ait un fondement solide. En Orient catholiques et orthodoxes vénèrent la Vierge profondément. Tout de même il y a des différences dans leur rapport avec la Vierge. Par exemple les orthodoxes ignorent complètement la prière très priée en occident « Je vous salue Marie », mais la différence de base se trouve dans la répugnance orientale vers la dogmatisation de la Vierge en Occident.

L’expérience mariale orientale s’exprime surtout dans le langage des hymnes, dans la poésie religieuse, dans les homélies très raffinées des anciens et nouveaux pères de l’Église et dans la délicatesse des Icones et surtout dans la liturgie solennelle. Tout nous parle de Marie. La théologie scolastique devient pour elle superflue, trop rationnelle et, par conséquence, incapable de parler d’une réalité si importante et être comprise par les fidèles. L’Orient a une théologie très limitée sur la Vierge et il ne sépare jamais la Vierge du mystère du salut. La tradition orientale met la figure et le rôle de la Theotokos dans l’ensemble du mystère et l’histoire du salut. Plutôt que de programmer un chapitre à part qui comprend les mérites et les privilèges de la Vierge, la tradition préfère la contempler dans la prospective du mystère Christologique et la voir comme la première glorifiée dans sa maternité miraculeuse.

L’Orient laisse parler l’intuition de son sentiment plus que les définitions rationnelles et doctrinales ou dogmatiques. Il puise les louages de Marie dans l’abondance des images bibliques et dans la liturgie qui devient ainsi un trésor d’hymnes, de louanges et d’actions de grâce à Dieu qui a honoré une fille de notre humanité et élève en elle l’humanité à un niveau si haut.

L’Orient a dogmatisé la Vierge d’une manière limitée. Il a proclamé et proclame ce qui est indissolublement lié à la divinité du Christ comme l’affirmation dogmatique du concile d’Ephese (431) contre Nestorius, où Marie est proclamée Mère de Dieu, la Theotokos. Pour ce motif dans toutes les icones mariales la Vierge est toujours représentée avec son Fils et jamais tout seule.

J’ai la nostalgie, puisque nous sommes en Carême, des « Madayeh » des louanges à la Vierge propre à ce temps : les cantiques avec les hymnes, les paroles poétiques avec leurs racines bibliques, la piété des fidèles qui louent la Theotokos, élèvent le cœur vers des hauteurs célestes et notre âme glorifie le Seigneur qui a fait en elle des merveilles.

Les Icones mariales.

On ne peut parler de la piété des fidèles orientaux vers la Vierge sans attirer l’attention sur les icones et leur grandiose réalisation. L’iconographe, après avoir prié et jeuné, « écrit » l’icône il ne la peint pas. Elle est un livre saint et ce que l’Évangile dit avec ses paroles, l’icône le dit avec ses images et ses couleurs. Elle est considérée « une fenêtre ouverte sur le mystère » ou même un « traité » de théologie à couleur » qui a comme but la sanctification des croyants à travers la prière et le sens de la vue. Elle est plus qu’une image religieuse, elle est un chemin qui porte à Dieu à travers la Theotokos et les saints.

L’oriental aime prier devant l’icône car elle attire sa pensée et son âme vers le Seigneur et cela lui procure sérénité et paix. Sa prière est un signe de fidélité à la volonté de Dieu comme l’ont vécue la Vierge et les saints présents dans l’icône. Le chrétien ainsi, a la sensation de vivre dans un dialogue vivant et personnel avec les saints de l’icône qui deviennent comme les interprètes et les intermédiaires entre lui et Dieu.

Devant l’icône, une flamme brule toujours en signe de la foi des fidèles et elle a une place d’honneur dans chaque Église et chaque maison. En y entrant on est accueilli par une famille spirituelle et on se sent entouré de la lumière de la Vierge et des saints qui élèvent la pensée et le cœur vers le Seigneur et nous obligent librement à l’adorer et le glorifier en méditant les merveilles qu’Il a accompli dans ses créatures. Avec respect, le fidèle baise l’icône et avec ce geste il veut signifier son désir d’appartenir dès aujourd’hui au royaume de Dieu où se trouvent les saints des icônes et surtout la Mère de Dieu car, nous le rappelle l’Évangile, l’Esprit Saint est venu sur elle, et la puissance du Très Haut l’a prise sous son ombre. (Lc 1,35).

Conclusion

Je termine avec un dialogue qui m’a beaucoup impressionné. L’Église orthodoxe en Palestine, sous l’occupation turque, a vécu pendant des siècles un abandon total. Les Églises ont été fermées et les fidèles ne pouvaient pas pratiquer. Malgré cela la foi chrétienne est restée présente. J’ai demandé au vieux prêtre orthodoxe de ma paroisse : « pourquoi la foi n’a pas disparu puisque tout était contraire à sa présence ? ». « C’est vrai, me dit-il, la foi de mes ancêtres était invisible mais vivante et jamais éteinte comme le feu sous les cendres. Dans chaque famille il y avait une icône de la Vierge et autour de la Theotokos mes ancêtres se réunissaient, les portes fermées, pour la prier et avec elle supplier son Fils Jésus de les garder fidèles à la foi. C’est notre amour envers la Vierge qui a sauvé notre foi. Quand on aime la Mère on ne peut trahir son Fils ».

 

*Monseigneur Ilario Antoniazzi, né en Italie est actuellement archevêque de Tunis, après avoir longtemps séjourné en Jordanie et en Galilée.

Artistes de tradition musulmane et Noé: Ayssem Makni, GRIC Tunis

 Noé, Les dossiers du GRIC  Commentaires fermés sur Artistes de tradition musulmane et Noé: Ayssem Makni, GRIC Tunis
Mai 092017
 

Illustration de l’histoire de Noé par des artistes de tradition musulmane

 

 

Nous te racontons le meilleur récit, grâce à la révélation que Nous te faisons dans le Coran même si tu étais auparavant du nombre des inattentifs” (XI ; 3).

            “Dans leurs récits il y a certes une leçon pour les gens doués d’intelligence. Ce n’est point là un récit fabriqué. C’est au contraire la confirmation de ce qui existait déjà avant lui, un exposé détaillé de toute chose, un guide et une miséricorde pour des gens qui croient.” (XI ; 111).

Le sacrifice d’Abraham, la main blanche de Moise, la construction de l’arche de Noé ou encore la naissance de Jésus, sont autant de récits présents dans le Coran. Ces récits qui relatent la vie des prophètes ont été repris (parfois enrichis voire enjolivés) par la Tradition ; on pense notamment aux chroniques d’Ibn Kathîr, Qisas al-anbiyā´ (Les récits des prophètes), ou encore à l’ouvrage de Tabarî, Târîkh ar-rusul wa-l-mulûk (L’histoire des prophètes et des rois). L’un des prophètes les plus évoqués dans les grands ouvrages de la tradition écrite de langue arabe et les plus représentés par les illustrateurs de culture musulmane est le prophète Noé. L’illustration de son histoire par des artistes de tradition musulmane pose de nombreuses questions relatives, d’une part, au statut de l’image dans la civilisation arabo-musulmane (la représentation figurée est-elle interdite par l’islam, comme le prétendent certains ?) et, d’autre part, aux choix esthétiques et aux supports écrits ayant présidé à la représentation de l’histoire du prophète Noé (comment, et en se basant sur quels textes, ce récit a-t-il été illustré ?).

L’aniconisme[i] a souvent été présenté comme un caractère fondamental de l’islam. Quelles sont à ce sujet les dispositions contenues dans le texte coranique ? Qu’en est-il des hadiths ? Quelle est la position des juristes musulmans ?

Le Coran ne contient aucune interdiction explicite à l’encontre de la représentation figurée. En revanche, il jette l’opprobre sur l’idolâtrie : “Ô les croyants! Le vin, le jeu de hasard, les pierres dressées, les flèches de divination ne sont qu’une abomination, œuvre du Diable. Écartez-vous en, afin que vous réussissiez.” (V ; 90). C’est principalement ce verset, s’élevant contre les statues façonnées par l’homme et considérées comme objets sacrés par les idolâtres, qui est utilisé par certains théologiens musulmans pour condamner la représentation des êtres animés.

De même, l’interdit de la figuration s’appuie sur certains hadiths du prophète Muhammad, rapportés et authentifiés par Bukhârî et Mâlek, deux imams de la prime Tradition consignée. Ces hadiths considèrent que les fabricants d’images représentant des êtres vivants assument une attitude blasphématoire car, par leur geste, ils entendent rivaliser avec Dieu, le Créateur : “Celui qui forme une figure ici-bas sera chargé au jour de la résurrection d’y insuffler l’esprit, et point ne le pourra” (Bukhârî [ii]) ; ” Les auteurs de ces figures seront tourmentés le jour de la résurrection. On leur dira : ‘Donnez donc vie à ce que vous avez créé’ ” (Mâlek[iii]).

Au total, l’image figurative ne fait pas l’objet d’un interdit explicite dans le Coran et ce qui transparaît des hadiths évoqués semble davantage une crainte de l’idolâtrie qu’une crainte de l’image. (Faut-il rappeler que la prédication coranique s’est d’abord faite dans une Arabie en grande majorité polythéiste et que la Mecque était alors un des lieux de pèlerinage les plus importants dédié au culte de statues d’idoles? ).

 

Comment expliquer alors cette attitude hostile à l’image associée à la civilisation arabo-musulmane ? Pourquoi les premières générations de musulmans semblent-elles avoir tourné le dos à la figuration humaine et animale ? L’aniconisme touchant l’islam aurait, selon certains une origine politique[iv] et serait, selon d’autres, la résultante du moralisme dévot des ulémas qui voyaient dans les arts plastiques une activité frivole.[v]

Selon les tenants de la première thèse, l’absence d’images figuratives et l’usage de l’écriture auraient été érigées comme marques distinctives de la culture et de l’art religieux musulmans, pour affirmer la suprématie de la religion de Muhammad sur les mondes sassanide et byzantin, deux entités vaincues par l’islam et disposant chacune de traditions artistiques fortes, où la figuration humaine et animale tenait une grande place. Les décors aniconiques de la Mosquée des Omeyyades de Damas et du Dôme du Rocher de Jérusalem accréditeraient la thèse d’un aniconisme politique, expliquant l’existence, dans les sphères musulmanes privées[vi], de nombreuses représentations figurées datant de cette même époque.

D’après les défenseurs de la seconde thèse, chez les populations du Moyen-Orient, avec l’apparition de l’islam, perçu comme égalitaire, une culture populaire et moralisante, favorisée par les théologiens, aurait vu le jour. Les arts figuratifs, parce que liés au luxe, rattachés à l’élite et considérés comme superflus, auraient ainsi été rejetés.

Les théologiens, sunnites et shiites, ont pour la plupart exprimé leur hostilité à l’image, qui devient condamnable en raison du risque d’idolâtrie et du luxe qui lui sont associés. Certes, quelques ulémas ont eu des positions plus favorables à la représentation figurée, mais dans cette “querelle de l’image”, portant tout à la fois sur son usage (public ou privé), son caractère (bi ou tri- dimensionnel) et sa position, ce sont les conceptions rigoristes qui ont eu le dessus. A cet égard, parmi les textes juridiques qui condamnent et la création et l’usage des représentations figurées, la fatwa du théologien Al-Nawâwî (XIIIème siècle)[vii] occupe une place centrale.

Il convient toutefois de signaler qu’en dépit de cette suspicion dans laquelle les ulémas ont tenu l’image, une tradition figurative islamique a bel et bien existé, comme l’attestent les scènes animées décorant toutes sortes d’objets de cuivre, de bois ou de céramique, les fresques ou encore les peintures de manuscrits. En fait, selon les époques, mais également en fonction de facteurs historiques, culturels et géographiques, la doctrine a varié, donnant lieu à des interprétations diverses de l’interdiction de la représentation figurée ; ” les divers points de vue exprimés par des philosophes et des exégètes arabes, ainsi que les croyances populaires, entretiennent une confusion extrême conduisant à des situations très variées, tant au cours de l’histoire qu’à travers les aires géographiques du monde musulman. (…) En Afrique, comme dans le monde musulman arabe (Maghreb, Moyen-Orient), en Turquie, en Iran et en Asie, l’art musulman figuratif a toujours existé sous des formes très diverses, bien que l’abstraction ait prédominé dans l’art musulman arabe“.[viii] 

C’est ainsi, qu’à la faveur de la relative tolérance de certains théologiens (ou du non-respect de l’interdiction de représentations figurées, édictée par les ulémas les plus rigoristes !), dans le monde arabo-musulman, des illustrations de l’histoire du prophète Noé ont existé dans divers genres littéraires, mais également dans les arts populaires ; paradoxalement, ces images ont été créées et diffusées dans le but d’alimenter et de soutenir la foi et la dévotion populaires ! [ix]

Comment l’histoire du prophète Noé a-t-elle donc été représentée ? De quelles sources les artistes de tradition musulmane se sont-ils inspirés pour illustrer ce récit? Quelles formes leur œuvres ont-elles pris ?

Dans la tradition iconographique musulmane, le prophète Noé est associé à son attribut, à savoir son Arche ; c’est ainsi qu’il est le plus souvent représenté à bord de son Arche, entouré d’autres humains et de divers animaux exotiques et domestiques, d’oiseaux en vol ou au repos, et voguant sur une mer, tantôt calme, tantôt agitée. Dans la plupart des œuvres, un kiosque, surmonté d’un paon, représentation métaphorique du souverain, occupe la proue de l’Arche. Il abriterait Noé et les siens.

Noé est cité de nombreuses fois dans le Coran ; une sourate lui est-même consacrée. Il est également l’un des prophètes les plus évoqués dans les grands ouvrages de la tradition écrite de langue arabe. C’est dans ces différents textes que les artistes de culture musulmane ont puisé les idées et les détails leur ayant permis d’ illustrer le récit de ce prophète.

Leur œuvres ont pris différentes formes : peintures sous-verre, miniatures, peintures de manuscrits …

 

La peinture sous-verre (ou fixé sous-verre) a été, au Moyen-Orient, mais surtout au Maghreb et en Afrique sub-saharienne, l’un des supports artistiques les plus utilisés pour la représentation de l’Arche de Noé. Cet art populaire aurait été introduit en Tunisie vers la fin du XIXème siècle, par les Turcs et les Italiens et y est resté florissant jusqu’aux premières décennies du XXème siècle. “La prépondérance de la religion dans la vie quotidienne de la vieille société tunisienne s’y reflète : les thèmes religieux omniprésents imprègnent les compositions à sujets profanes[x] : le Bourak, l’Arche de Noé, Ali et Rass El Ghoul   ….. L’imagerie pieuse venue de Tunis aurait permis au monde des images de faire, dès avant la première guerre mondiale, discrètement son entrée dans quelques échoppes et cafés des médinas du Maghreb et dans quelques demeures particulières. Désormais, l’image du vivant ne sera plus entièrement étrangère aux autochtones. Un décalage existe toutefois entre les trois pays du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie). “Si Alger a donné le branle à la culture moderne de l’image, par le côté européen du processus, du fait de la colonisation, c’est Tunis, capitale d’un pays à plus forte densité urbaine, et porte de l’orient au Maghreb, mais ouverte sur l’Italie, qui a amorcé en premier un processus endogène d’acculturation à la modernité iconique et esthétique, grâce à la politique de beys réformistes soutenue par une partie de l’élite turco-andalouse. (…). De plus, à Sfax comme à Tunis, la représentation picturale de la personne humaine commence à circuler par le bas, en milieu populaire, avec la peinture naïve et l’imagerie pieuse. Par contraste, au Maroc, la lutte désespérée du pays pour conserver son indépendance, et fixer l’étranger sur l’enclave tangéroise, rend moins favorable une acculturation relayée par la dynamique interne”.[xi]

noé1

L’Arche de Noé, Peinture sous-verre, Tunisie, (artisan contemporain).

noé2

L’Arche de Noé, peinture sous-verre, Tunisie, Fin XIXème – Début XXème siècle (Collection Moncef M’Sakni ; Galerie El MarArche de Noé, peinture sous verre 

.noé3

Auteur anonyme. Turquie ou Tunisie (?), première moitié du XXème siècle. Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée.

noé4

Arche de Noé, peinture sous-verre. Abou Soubhi Ettinaoui (1924). Musée des traditions populaires, Damas.

noé5

Arche de Noé, peinture sous-verre. Othman Khadhraoui (1938-2012). Tunisie

L’examen des fixés sous-verre tunisiens représentant l’arche de Noé y révèle une présence timide de la femme. Pourtant, la femme, en sa qualité d’héroïne, est considérée, au même titre que l’homme, le héros-cavalier, comme un élément fondamental de cette expression artistique de la culture populaire.[xii] Elle est la compagne du héros dans ses combats, celle qui l’encourage et qui lui jure fidélité. Elle est l’amoureuse pour les beaux yeux de laquelle le guerrier se bat : c’est ‘Abla, l’âme sœur de ‘Antar Ibn Chadded. Elle apparaît également cheveux longs, richement vêtue, couverte de bijoux, symbole de la beauté et de la féminité : c’est Jazia El Hilalia. En outre, les hommes n’ont pas de traits particuliers, alors qu’une attention particulière est accordée aux animaux. Il s’agit là des caractéristiques propres à l’esthétique de la peinture arabe : “Les personnages humains sont assez informes ; c’est à peine si on sent la structure des corps sous les vêtements volumineux. Les têtes sont volontairement mises en évidence, mais elles ne reproduisent pas des individus particuliers ; bien au contraire, ce sont des types humains qu’elles décrivent. Les yeux, les barbes et les mains sont l’objet des soins les plus attentifs. Par contre, lorsqu’il traite des animaux, le peintre témoigne à chaque fois d’une profonde compréhension, qu’il rende son sujet en le stylisant ou, au contraire, en cherchant à faire œuvre de réalisme.(…). Le corps humain, ce fondement de l’art classique, la peinture arabe le masque sous de lourds vêtements et n’en fait jamais l’objet d’une étude. Les femmes ne jouent qu’un rôle insignifiant dans ses représentations.” [xiii]

 

Une fois introduite en Tunisie, la technique du fixé sous-verre s’est rapidement propagée, d’abord aux autres pays du Maghreb, puis, au début du XXème siècle, au Sénégal, premier pays islamisé de l’Afrique subsaharienne. La peinture sous-verre y devient la forme la plus populaire et la plus ancienne des arts dérivant de l’islam. La première fonction de cette expression artistique de la culture populaire a été religieuse ; les images introduites ont été des images pieuses rapportées du Maghreb et du Moyen-Orient : Péché originel, Arche de Noé, Sacrifice d’Abraham … Des artistes sénégalais ont d’abord fidèlement reproduit ces modèles arabo-berbères, pour en assurer une large diffusion auprès de la population. Une réelle influence shiite marque les débuts de la propagation de cet art populaire. Les souwères (en wolof pour sous-verre) relatent la geste du prophète et ses premiers compagnons, Ali surtout. “Accrochées sur les murs des cases ou des chambres, posées sur des tables placées dans un coin des salons, et donc offertes immédiatement à la vue et à la contemplation des visiteurs et des habitants, ces images faisaient partie de la quotidienneté des populations citadines, soutenaient leur foi et participaient à leur vie religieuse. (…) Dans un Sénégal à tradition orale, où l’écriture était réservée aux rares lettrés musulmans, l’image de la peinture sous verre se présentait comme un médium privilégié du mode d’enseignement coranique oral alors en vigueur.” [xiv] Puis, peu à peu, les fixés sous-verre se “sénégalisent” : dorénavant, les personnages peints sont vêtus de boubous, ont la tête recouverte d’un turban et la peau plus sombre ! En prenant son essor, l’art de la peinture souwère va explorer d’autres registres en représentant les figures charismatiques des confréries locales, des scènes païennes, de la vie quotidienne …

 

enoé6

Diène Djibril Fall (artiste contemporain), peinture sous-verre, Arche de Noé, Sénégal, date inconnue

noé7

Mor Mueye, Arche de Noé, peinture sous-verre. Sénégal, 1992

 

 

 

 

noé8

     Alexis N’Ngom (artiste contemporain), Arche de Noé, peinture sous-verre. Sénégal, date inconnue.

Si, dans la partie occidentale de l’empire musulman, c’est principalement la peinture sous-verre qui sert de support à la représentation de l’Arche de Noé, dans le monde iranien surtout, mais également turc, ce sont les textes littéraires et les chroniques historiques qui deviennent les lieux privilégiés de l’illustration du récit du prophète Noé.

 

En Iran, dès le Xème siècle, à la faveur du mécénat princier et de l’émergence d’un nouveau mécénat urbain lié aux classes moyennes, la production de manuscrits illustrés se développe dans des ateliers où miniaturistes et enlumineurs se côtoient. L’Iran semble avoir affiché depuis longtemps une attitude doctrinale plus favorable à l’égard de la représentation figurée, permettant ainsi à la peinture de s’épanouir notamment dans l’art du manuscrit. L’origine de ce particularisme ne résiderait pas dans la prépondérance du shiisme dans cette région du monde, les théologiens shiites ayant condamné l’art figuratif tout autant que les sunnites[xv]. L’explication serait à chercher dans l’ancienne tradition d’illustrations peintes de la Perse antéislamiques, la figuration ayant existé dans toutes les productions de l’art sassanide.

C’est ainsi que des miniatures représentant différents prophètes, dont Noé, ont pu voir le jour dans des ouvrages spécifiques mettant en scène des récits légendaires, à l’instar de Qisas al-anbiyā´ (Les récits des prophètes).

L’ iconographie la plus riche semble s’être développée sous une dynastie d’origine mongole, familière de l’illustration religieuse car porteuse de traditions notamment bouddhiques et chrétiennes : les Il-khans[xvi]. Le vizir Rashid al-Din, historien et mécène, a rédigé une chronique universelle, Jâmi’ al-tawârikh. Cet ouvrage illustré comporte notamment des épisodes relatant la vie des prophètes, dont Noé. Ce manuscrit est caractérisé par ses coloris très atténués et doux, l’inattention accordée à l’échelle, mais surtout par son utilisation presque systématique de l’argent, non seulement pour mettre en relief le bleu de l’eau, ce qui est assez naturel, mais aussi les plis des vêtements, et même les têtes des personnages barbus.[xvii] On y perçoit clairement l’influence de la peinture chinoise.

 

Au XVIème siècle, les Ottomans dominent une large part du monde musulman. Sous leur règne, on est témoin du renouvellement des différentes formes d’expression artistique. La miniature turque, tout en demeurant largement imprégnée de la peinture iranienne, subit d’autres influences, dont celle de l’Europe. Les illustrations de manuscrits adoptent peu à peu les caractères de l’art turc qui sont : une plus grande clarté dans la conception spatiale et une tendance à simplifier personnages, architectures et paysages.[xviii]

 

Les artistes de culture musulmane, qu’ils aient été Tunisiens, Sénégalais, Syriens, Iraniens, Turcs, …, lorsqu’ils ont cherché à illustrer l’histoire de Noé, l’ont pour la plupart représenté à bord de son Arche, entouré d’animaux. Certains, toutefois, ont puisé des détails dans le texte coranique, dans des chroniques historiques ou des commentaires du Coran pour montrer le processus de construction de l’Arche, mettre en évidence certaines de ses caractéristiques, illustrer l’ampleur du châtiment divin, représenter la violence du Déluge…

                                                              noé9

Miniature islamique de l’arche de Noé, XVIe siècle.Iran. Auteur inconnu

noé10

 

Arche de Noé ; Jâmi’ al-tawârikh de Rashîd al-Dîn , Iran Tabriz ; 714 H / 1314-15 ; Chefs d’ œuvres de la collection Khalili

noé11

Miniature turque ottomane montrant le prophète Noé sur son Arche

 

 “Et construis l’arche sous Nos yeux et d’après Notre révélation. Et ne M’interpelle plus au sujet des injustes, car ils vont être noyés” (XI ; 37).

Une peinture persane, datant du XVIème siècle, montre le prophète Noé, la tête entourée d’un nimbe de flammes d’or, [xix] supervisant la construction de l’arche. La scène, qui déborde de mouvements, n’est pas sans rappeler “La construction du château de Khawarnaq” peinte par Behzad, grand maître de la miniature persane originaire d’Herat. Comme dans la scène de la construction, “la majorité des personnages sont associés deux par deux, par des gestes complémentaires, et ceci donne naissance à un réseau dynamique.” [xx] . On notera également dans cette miniature l’association caractéristique de l’or traditionnel au bleu profond du ciel, ainsi que les nuages en flammèches, aussi peu réalistes par la couleur que par la forme.

noé12

Le prophète Noé en train de superviser la construction de l’arche, artiste inconnu, Habîb os-Siyar, Vol.1, XVIe siècle,Palais du Golestân

“Puis, lorsque Notre commandement vint et que le four se mit à bouillonner [d’eau], Nous dîmes : ‘Charge [dans l’arche] un couple de chaque espèce ainsi que ta famille – sauf ceux contre qui le décret est déjà prononcé – et ceux qui croient’. Or, ceux qui avaient cru avec lui étaient peu nombreux.” (XI ; 40)

“Et lorsque tu seras installé, toi et ceux qui sont avec toi, dans l’arche, dis : ‘Louange à Allah qui nous a sauvés du peuple des injustes.’ Et dis : ‘Seigneur, fais-moi débarquer d’un débarquement béni. Tu es Celui qui procure le meilleur débarquement’.” (XXIII . 28-29)

Dans une miniature du XVIIème siècle, Noé, à bord de l’arche perchée sur une colline, la barbe noire et courte, les mains tendues en geste de prière, semble attendre les ordres de Dieu. Il est entouré de ceux qui ont cru : des hommes et des femmes, peints dans une attitude de déférence et de respect, contribuent à créer l’atmosphère de ferveur religieuse. Dans l’étage inférieur de l’arche, se tassent les bêtes et les animaux sauvages. Le ciel, pour sa part, est couvert de nuages annonciateurs du Déluge.

 noé13

 Miniature islamique de l’arche de Noé auteur inconnu,XVIIe siècle, Iran

 Selon des commentateurs du Coran[xxi], pour construire son arche, Noé aurait choisi un endroit situé à l’extérieur de la ville, au sommet d’une colline et éloigné de la mer, provoquant ainsi les rires et les moqueries des mécréants. L’arche prit peu à peu forme. Tous les exégètes s’accordent sur sa hauteur : trente coudées ! Trois étages, de dix coudées chacun, la constituaient. Les bêtes et les animaux sauvages étaient parqués dans l’étage inférieur ; les humains se sont vus réserver celui du milieu, tandis que l’étage supérieur était occupé par les volatiles. Une fois l’arche achevée, Noé attendit les ordres de son Créateur. Lorsque l’eau se mit à à tomber du ciel et à jaillir de la terre, Noé reçu l’ordre divin de monter à bord de l’arche avec sa famille et les croyants et de prendre avec lui un couple de chaque espèce animale.

noé14

Arche de Noé (Dîwan de Hafiz ? Vers 1590) Washington, Freer Gallery of Art.

 

Quand la terre remua, des vagues énormes, aussi hautes que des montagnes soulevèrent l’arche, qui s’avéra être un refuge sécuritaire pour les croyants. Noé, apercevant l’un de ses fils, Kan’ân, le supplia de le rejoindre à bord de l’arche. Celui-ci, un incrédule, préféra tenter de se réfugier au sommet d’une montagne ; il fut emporté par les eaux et périt englouti. Noé, le cœur empli de tristesse, invoqua son Seigneur et lui rappela sa promesse de sauver ceux de sa famille. La réponse de Dieu au prophète fut sans appel: ce fils ayant commis un acte infâme, étant un mécréant, n’appartenait plus à la famille de Noé : la vraie famille est celle des croyants !

noé15

   Kan’ân refusant d’embarquer, Iran, Qazvin, vers 1595. Papier. Bibliothèque Nationale de France, Manuscrits ; Qisas al-Anbiya

” Et elle vogua en les emportant au milieu des vagues comme des montagnes. Et Noé appela son fils, qui restait en un lieu écarté (non loin de l’arche) : ‘Ô mon enfant, monte avec nous et ne reste pas avec les mécréants’. Il répondit : ‘Je vais me réfugier vers un mont qui me protégera de l’eau’. Et Noé lui dit : ‘Il n’y a aujourd’hui aucun protecteur contre l’ordre d’Allah. (Tous périront) sauf celui à qui Il fait miséricorde’. Et les vagues s’interposèrent entre les deux, et le fils fut alors du nombre des noyés.
 
Et il fut dit : ‘Ô terre, absorbe ton eau! Et toi, ciel, cesse [de pleuvoir]! ‘. L’eau baissa, l’ordre fut exécuté, et l’arche s’installa sur le Joudi ,et il fut dit : ‘Que disparaissent les gens pervers’!  

Et Noé invoqua son Seigneur et dit : ‘Ô mon Seigneur, certes mon fils est de ma famille et Ta promesse est vérité. Tu es le plus juste des juges’. Il dit : “Ô Noé, il n’est pas de ta famille car il a commis un acte infâme. Ne me demande pas ce dont tu n’as aucune connaissance. Je t’exhorte afin que tu ne sois pas un nombre des ignorants”. (XI ; 42-46)

Dans un manuscrit enluminé, le Qisas al-Anbiya de Nichapour, une miniature met l’accent sur le rejet de Noé par les siens, plus spécifiquement par son quatrième fils, Kan’ân . On y voit le prophète, reconnaissable grâce à son nimbe d’or, entouré de quelques personnages, les Croyants. Noé supplie son fils d’embarquer avec eux sur l’arche ; mais ce dernier rejette l’aide de son père : il mourra, emporté par les flots.

Outre son fils, l’épouse de Noé n’embarquera pas sur l’arche avec lui ; elle n’avait jamais cru au message que le prophète prêchait. Elle non plus ne sera pas sauvée du déluge et sera condamnée à l’enfer.

“Allah a cité en parabole pour ceux qui ont mécru la femme de Noé et la femme de Lot.

Elles étaient sous l’autorité de deux vertueux de Nos serviteurs. Toutes deux les trahirent et ils ne furent d’aucune aide pour [ces deux femmes] vis-à-vis d’Allah. Et il [leur] fut dit : ‘Entrez au Feu toutes les deux, avec ceux qui y entrent’.”

(LXVI ; 10)

Une peinture sous-verre de l’artiste tunisien Othman Khadhraoui, sur le thème de l’arche de Noé, montre deux femmes, en arrière-plan, derrière des portes, en train d’observer l’embarquement à bord de la barque du salut ; pourrait-il s’agir de l’épouse de Noé et d’une autre mécréante ?

Un autre détail de cette œuvre mériterait que l’on s’y attarde : il s’agit de l’âne, qui trône au milieu de l’arche. Dans sa chronique ” l’histoire des prophètes et des rois”, Tabarî relate que “Lorsque l’âne voulut entrer dans l’arche, Eblîs saisit avec sa main la queue de l’âne et le tira en arrière. Enfin Noé dit à l’âne : Ô maudit, entre donc. Alors, Eblîs entra dans l’arche en même temps que l’âne. Lorsque Noé vit Eblîs, il lui dit : Ô maudit, en vertu de quelle permission es-tu entré dans cette arche ? Eblîs lui répondit : Ô Noé, je suis entré par ton ordre, car j’ai saisi la queue de l’âne et je l’empêchais d’entrer ; lorsque tu dis Ô maudit, entre donc, j’entrai dans l’arche ; car le maudit, c’est moi.”

noé16

Arche de Noé, peinture sous-verre. Othman Khadhraoui (1938-2012). Tunisie

Le périple de Noé dura six mois ; il ne fut pas de tout repos ! Al-Jâhiz, dans son ouvrage “Le livre des animaux”, rapporte que certains commentateurs du Coran prétendent que le chat a été créé à partir d’un éternuement de lion et le porc, à partir d’une crotte d’éléphant. Les passagers de l’arche de Noé se disant incommodés par la multitude de souris, se plaignirent auprès de Noé qui supplia Dieu de les débarrasser de ces animaux. Dieu lui dit d’ordonner au lion d’éternuer, ce qui fut fait. Des narines du lion sortit un couple de chats, un mâle et une femelle. Les chats chassèrent les souris mais l’odeur de leurs crottes dérangea les passagers qui se plaignirent à nouveau auprès de Noé. Celui-ci supplia une seconde fois Dieu qui lui conseilla de commander à l’éléphant de fienter. De ces crottes naquit un couple de porcs, qui les délivrent de l’odeur des crottes de chats.” [xxii]

noé18

L’arche de Noé. Ahmed El Hajeri. (artiste contemporain). Tunisie

noé19

L’arche de Noé. Ahmed El Hajeri. (artiste contemporain). Tunisie

. noé20

L’arche de Noé. Ahmed El Hajeri. (artiste contemporain). Tunisie

Enfin, Tabarî, rapporte dans son récit ” Noé fut six mois dans l’arche, et pendant ces six mois l’eau tomba du ciel et sortit de la terre sans interruption“. Au terme du voyage, il débarqua avec sécurité et bénédiction, pour lui et les générations qui allaient lui succéder.

Et elle vogua en les emportant au milieu des vagues comme des montagnes” ( XI ; 42)

“Nous ouvrîmes alors les portes du ciel à une eau torrentielle, et fîmes jaillir la terre en sources. Les eaux se rencontrèrent d’après un ordre qui était déjà décrété dans une chose [faite]. Et Nous le portâmes sur un objet [fait] de planches et de clous [l’arche], voguant sous Nos yeux : récompense pour celui qu’on avait renié [Noé].“(LIV ; 11-14)

noé21

Miniature de l’arche de Noé de Nusret Colpan, Turquie XXe siècle

Dans toutes les images persanes du XVIIè siècle, qui évoquent un coin fertile de la nature, le ruisseau est un attribut indispensable. On le voit qui serpente à travers les touffes, les fleurs et les pierres, comme un ruban argenté. Dans des cas beaucoup plus rares, quand le sujet l’exige, pour représenter la mer ou un fleuve, la place accordée à l’eau dans le décor augmente et peut devenir prédominante. C’est ainsi qu’apparaîssent les eaux du déluge dans Noé avec sa famille dans l’Arche, illustration d’une Histoire des prophètes du XVIIè siècle.”[xxiii]

Ainsi, en dépit de la condamnation de la figuration par certains théologiens musulmans, le prophète Noé a été représenté sur des fixés sous-verre, des miniatures, des peintures de manuscrits anciens et des tableaux contemporains, œuvres d’artistes de tradition ou de culture musulmane. Ces représentations n’ont pas, contrairement aux craintes des ulémas, ramené les croyants vers le culte des idôles. Certains estiment que c’est la stylisation des images qui a empêché toute confusion avec la réalité et mis le spectateur à l’abri de tout risque d’idolâtrie.[xxiv] Il est vrai que le prophète Noé a souvent été représenté la tête entourée d’un nimbe de flammes d’or. Cette technique, empruntée par les artistes musulmans à l’art chinois, pour distinguer le prophète des autres personnages, a peut être protégé les illustrations de l’histoire de Noé de certaines pratiques iconoclates (mutilation du visage, décapitation par le traçage d’une ligne sur le cou des personnages …) qui traduisaient l’hostilité de certains envers la figuration. L’imagerie constitué autour de la figure de Noé, loin de détourner les croyants de leur foi, semble avoir au contraire participé à alimenter leur dévotion, à entretenir chez eux le souvenir de ce prophète aux innombrabres qualités, qui s’en remet à Dieu, obéit à ces injonctions, accepte les épreuves, aussi douleureuses soient-elles. Au total, ne faudrait-il pas répondre à ceux qui s’insurgent contre les représentions figurées, des prophètes notamment, que la fonction principale de l’art figuratif musulman a été, outre la constitution d’une imagerie dévotionnelle, de magnifier l’islam en célébrant son importance dans l’histoire universelle.[xxv]

 

noé23           

noé24

 

[i] Aniconisme : absence de représentation figurée

[ii] Abû ‘Abd I-Lâh Muhammad Ibn Ismâ’îl Ibn al Mughîra al Bukhâri. Sahih, Livre de l’habillement, T.VII, Ed. Dâr al-kutub al-‘ilmyya, Beyrouth. Hadiths rassemblés et traduits de l’arabe par Y. Seddik.

[iii] Malek Ibn ‘Anas Ibn Mâlek. Al-Muatta’ ‘ XLVe Livre, rassemblant des questions éparses, chapitre 11, De la nécessité de s’annoncer avant d’entrer chez les autres, des figures et des statues, et autres questions.

[iv] Oleg Grabar. La Formation de l’art islamique, Paris, Flammarion, coll. « Champs » (2000). 

[v] Abdou Filali-Ansary. Recherches sur l’image. Qantara, magazine des cultures arabe et méditerranéenne. N°15 Avril Mai Juin 1995.

[vi] On pense notamment aux fresques de Qusayr ‘Amra.

[vii]Les grandes autorités de notre école et des autres tiennent que la peinture d’une image de tout être vivant est strictement défendue et constitue l’un des péchés capitaux parce qu’elle est menacée par les punitions (lors du Jugement dernier), ainsi qu’il est mentionné dans les traditions, qu’elle soit pour un usage domestique ou non. Ainsi, la fabrication en est interdite en toute circonstance, parce qu’elle implique une copie de l’activité créatrice de Dieu, qu’elle soit sur une robe, un tapis, une monnaie, l’or, l’argent ou le cuivre, sur un plat ou sur un mur ; d’autre part, la peinture d’un arbre ou d’une selle de chameau ou d’autres objets qui n’ont pas de vie n’est pas interdite. Telle est la décision en ce qui concerne la fabrication elle-même. De même, il est interdit de faire usage de tout objet sur lequel est représenté un être vivant, qu’il soit accroché à un mur ou porté comme vêtement ou en turban, ou se trouve sur tout autre objet d’usage domestique ordinaire. Mais si c’est sur un tapis qu’on foule aux pieds ou sur un coussin ou sur un lit, ou tout autre objet similaire d’usage domestique, alors il n’est pas interdit. Qu’un tel objet empêche ou non les anges d’entrer dans la maison dans laquelle il se trouve est tout à fait une autre question. En tout cela, il n’y a pas de différence entre ce qui projette de l’ombre et ce qui ne projette pas d’ombre. Telle est la décision de notre école sur la question et la majorité des compagnons du Prophète et leurs suivants immédiats et les savants des générations suivantes l’ont admis ; c’est aussi l’opinion de Thawrî, MâlikAbû Hanîfa, etc.“.

 

[viii] Abdou Sylla, La question de la figuration dans l’islam et la peinture sous-verre sénégalaise. Ethiopiques numéro 66-67; Revue négro-africaine de littérature et de philosophie, 1er et 2ème semestres 2001.

[ix] Akram Kanso, “La peinture populaire arabe“, Revue Âlam Al_Maârifa numéro 203 ; novembre 1995.   Abdou Sylla ; op cit.

[x] Mohamed Masmoudi, La peinture sous-verre en Tunisie, Editions Cérès Production, Tunis, 1972, p 21.

[xi]Omar Carlier, Images du Maghreb, images au Maghreb [XIX-XXe siècles):une révolution du visuel, L’harmattan, 2010,p1

[xii] Kanso, op cit p 104.

[xiii] Richard Ettinghausen, La peinture arabe, Genève, , Skira, 1977, p 187.

[xiv] Abdou Sylla ; op cit.

[xv] Thomas Arnold, Painting in Islam, Oxford/New York, Dover Publications, 1965, p 12.

[xvi] Basil Gray, La Peinture persane, Genève, Skira, 1977, pp 21- 22.

[xvii] Basil Gray ; op cit, p 26.

[xviii] Jean-Jacques Lévêque et Nicole Ménant, La peinture islamique et indienne, Editions Rencontre Lausanne, 1967, p 48.

[xix] A la période timouride, avec la montée de l’orthodoxie, les visages des prophètes, auparavant découverts, se cachent derrière un voile protecteur avant de disparaître, pour n’être plus symbolisés que par une gerbe de feu. Au cours des siècles, sur les pages de certains manuscrits, des visages seront grattés voire mutilés, révélant l’hostilité envers la représentation de la figure prophétique.

 

[xx]  Basil Gray ; op cit, p 114.

[xxi] Il s’agit notamment de Tabâri et d’Ibn Kathîr.

[xxii] Al-Jâhiz, Le livre des animaux, IMA, éditions ipomée-albin michel, 2001, p 9.

[xxiii] Jean-Jacques Lévêque et Nicole Ménant, op cit, pp 106-107.

[xxiv] François Bœspflug, Le Prophète de l’islam serait-il irreprésentable ? Revue des sciences religieuses, 2013, pp 139-159.

[xxv] François Bœspflug, op cit.

 

 

Avr 182017
 

I-Introduction

 

Le tiers du Coran porte sur les histoires des prophètes. L’objectif principal de ces récits est la guidance car l’être humain, bien que doté d’une faculté intellectuelle qui le conduise vers le mieux-être, ne parvient pas toujours à dominer ses tentations. Du coup, il devient esclave de ses passions, de son égoïsme et de son avidité. Cherchant la gloire dans ce monde, il s’égare et dévie du Droit Chemin.

Les prophètes interviennent en ces temps cruciaux pour apporter aux hommes le secours de Dieu. Source de changement et de réforme de la société, ceux-ci prêchent la piété, la justice, la fraternité, la paix, et bien d’autres vertus.

Parmi les prophètes cités dans le Coran cinq sont considérés comme décisifs dans l’histoire du salut : Noé, Abraham, Moïse, Jésus et Muhammad. Ces cinq prophètes sont appelés « Oulou-Al-azm » car doués de fermeté et d’endurance dans leur œuvre de préservation contre le péché majeur d’idolâtrie.

Noé ou prophète de la repentance, qui prêcha durant 950 ans, fut le premier à donner l’exemple de l’homme persévérant et patient dans les épreuves.

Dieu l’a envoyé pour appeler son peuple dépravé à abandonner l’idolâtrie (shirk en arabe) et lui rappeler la nécessité de vouer un culte sincère, reconnaissant l’unicité de Dieu dans Sa seigneurie et dans Son adoration après que la confusion et la perversion se soient insinuées parmi l’humanité. Ainsi commença la mission de Noé comme prophète réformateur et avertisseur.

Mais en dépit des siècles qui se sont écoulés et des progrès prodigieux qu’a connus l’humanité, l’homme n’a que peu changé en esprit. Ses dérives idolâtres, certes moins grossières que celles du peuple de Noé et plus “civilisées” peut-être, sont tout aussi dangereuses. Ainsi le message de Noé demeure d’une actualité brûlante.

Quelles sont donc les origines de l’idolâtrie? Quelles formes peut-elle revêtir dans les sociétés modernes? Pourquoi nous obstinons-nous dans une conduite trompeuse et irresponsable ?

 

II-Les origines de l’idolâtrie

Une narration authentique du prophète Mohammed rapportée par Ibn Abbas résume les origines de l’idolâtrie :« Au départ, les noms (des idoles) étaient ceux d’hommes pieux du peuple de Noé.  Et quand ils moururent l’un après l’autre, le diable suggéra aux gens d’ériger des idoles à l’effigie de ces hommes et de les disposer aux endroits où ces hommes pieux avaient l’habitude de s’asseoir, et de leur donner les noms de ces hommes.  C’est donc ce qu’ils firent, mais les idoles ne furent pas adorées comme telles avant que les personnes qui les avaient fabriquées meurent à leur tour et que l’origine des idoles devienne obscure pour les gens.  C’est alors qu’ils se mirent à les adorer. » [1]

Le prophète Noé ne se lassait pas de prêcher nuit et jour, en privé et en public que Dieu est le seul Créateur, le Seul qui détient l’ordre de l’univers. Il avertissait, quoiqu’en vain, de l’imminence d’un châtiment pour ceux qui s’éloignent du droit chemin et vouent un culte aux idoles. Le Coran rapporte que l’accueil que fit le peuple de Noé pour son message fût négatif. Seules, quelques personnes modestes prêtèrent attention à ses paroles. Les notables eux, se rebellèrent contre lui et opposèrent un refus ferme dicté par leur arrogance et leur orgueil en disant aux gens: “N’abandonnez jamais vos divinités et n’abandonnez jamais Wadd, Souwâ`, Yaghoûth, Ya`oûq et Nasr” [2]

Traitant Noé avec mépris, ironie et violence, ils lui demandèrent de chasser les croyants et le défièrent de faire tomber sur eux le châtiment dont il les menaçait .Après plusieurs siècles d’effort Noé eut la conviction que son peuple ne se déferait point de son incrédulité et fit à Dieu cette invocation “Ne laisse sur la terre aucun infidèle. Si tu les laisses, ils égareront tes serviteurs et n’engendreront que des pervers infidèles” [3].

 

Dans un hadith authentique le prophète Mohammed relate le dernier testament de Noé :”Quand la mort s’approcha du Prophète Nouh, il donna son dernier conseil à ses fils en disant : “Je vais vous dire mon testament : j’enjoins sur vous deux choses et vous défends deux choses. J’enjoins sur vous la croyance qu’il n’y a point de divinité en dehors d’Allah. Si les sept cieux et les sept terres étaient mis sur un côté de la balance, et l’expression “La ilâha illallâh” sur l’autre, cette expression excellera et emportera l’autre côté. Et je vous défends le Chirk (associer des partenaires à Allah), l’orgueil et l’arrogance” [4].

Le Prophète ajoute en réponse à l’interrogation de ses compagnons sur le sens de l’arrogance :”L’arrogance consiste à négliger la Vérité et à empiéter sur les droits des gens” [5].

De tout temps, l’orgueil démesuré et l’arrogance ont altéré le jugement et ont entravé la réception d’un message de vérité. Il paraît que ces deux traits de caractère sont si ancrés dans l’esprit humain que l’homme y est retourné après le déluge. En conséquence les idoles ne disparurent point après la destruction du peuple de Noé.

 

III -L’idolâtrie un phénomène protéiforme

 

Dans le sens coranique l’idolâtrie consiste à adorer une idole (homme, objet ou concept), lui donner la place et le rôle qui ne devraient revenir qu’à Dieu seul et agir selon cette vision déformée. Une telle attitude signifie que l’on considère les membres de la création d’Allah comme divins et qu’on les laisse conduire notre vie bien que Dieu seul peut être divin [6].Il est l’Unique, le Créateur et le Transcendant. C’est la vérité énoncée dans la profession de la foi, “La ilâha illallâh”. Le refus de l’idolâtrie n’est pas propre à l’islam. Bien que traduit différemment,  ce refus est partagé par les trois religions monothéistes [7].

 

Partant de cette définition, toute personne est tentée de penser que nous n’avons rien de commun avec les idolâtres, tout simplement parce que nous ne nous prosternons pas devant des statues et que nous n’invoquons pas d’autres dieux. En réalité l’idolâtrie n’a pas spécialement besoin d’un support matériel. Elle naît dans le cœur et est ensuite reflétée dans les actes.

De même l’idolâtrie n’implique pas essentiellement la négation totale de l’existence de Dieu. Mais, peu scrupuleux dans leur conduite, les gens se leurrent eux-mêmes en attribuant aux créatures un pouvoir qu’elles n’ont pas : il existe donc plusieurs formes subtiles d’idolâtrie. Faisant l’objet d’un amour passionné et d’une attention disproportionnée, ces créatures viennent occuper la première place dans la vie des gens, reléguant le Créateur à la seconde place.

Un hadith du prophète exprime l’idolâtrie cachée de manière pénétrante : “ L’association, dans cette communauté, est encore plus dissimulée que la marche lente d’une fourmi noire, sur une pierre noire, dans une nuit sombre ” [8].

 

IV-Idolâtrie et temps modernes

Depuis l’époque du prophète Noé et jusqu’à l’avènement de l’islam, en passant par le judaïsme et le christianisme, les gens taillaient leurs idoles dans les pierres, le métal et le bois. Mais, en fait, les idolâtres n’ont fait que personnifier leurs appétits, leurs espoirs et leurs craintes sous les traits de leurs divinités. Donc ils ne faisaient pas réellement le culte des formes et statues en pierre ou en bois mais adoraient les significations incarnées en elles (pouvoir, abondance..).

Compte tenu de ce qui précède, les idoles professées dans les temps modernes ne sont guère différentes de celles des anciens. Le principe qui les régit est le même : servir d’alibis à l’homme qui abandonne son créateur pour construire sa vie comme il l’entend [9].

Vu sous cet angle et comme le suggère le mot idole il apparaît qu’il existe plusieurs façons d’attribuer des égaux à  Dieu.

Si Noé venait vivre parmi nous aujourd’hui, il énumérerait un grand nombre de comportements idolâtres  psychologiques, politiques, économiques, et autres.

Certes, s’il était parmi nous, Il dévoilerait le narcissisme qui, au-delà des cas strictement pathologiques, est devenu un phénomène social généralisé dans les sociétés modernes nourries d’une conception du sujet comme autonomie [10]. Ce dernier, imprégné d’un fantasme de toute-puissance, pétri d’autosuffisance mortifère, affiche un caractère idolâtre dans sa relation à lui-même. Oubliant sa condition de créature il s’enferme dans l’adoration de son ego [11] et n’admet que les lois qu’il se crée au gré de ses désirs et de ses expériences,  ” il n’a pas besoin d’approbation, il juge que « ce qui m’est nuisible est nuisible en soi », il sait que c’est lui qui confère de l’honneur aux choses, et qui crée les valeurs. Tout ce qu’il trouve en lui, il l’honore : une telle morale est une glorification de soi-même ” [12]

Mais on ne saurait condamner tout amour de soi : la bonne santé physique et psychologique, l’harmonie et la beauté de nos corps, la réussite de nos affaires, notre réputation…etc. sont de toute évidence des biens que nous devons apprécier et protéger, mais, ils ne doivent jamais devenir les idoles de nos cœurs.

Un amour de soi axé sur le propre désir de devenir ce que Dieu veut que nous soyons est le meilleur moyen de s’aimer. Cet amour est en premier lieu un amour de Dieu puisque les croyants aiment Dieu plus que tout. Ceci constitue l’une des branches les plus importantes, si ce n’est la plus importante parmi les branches du tawhid appelée tawhid al mahabba [13]. Cette branche pousse à vouer à Dieu sa vie et ses actions :” Dis : En vérité, ma Prière, mes actes de dévotion, ma vie et ma mort appartiennent à Dieu, Seigneur de l’Univers” [14].

De même Noé aurait mis en garde contre un autre glissement non moins condamnable celui de la vénération du corps devenu depuis quelques années objet d’un véritable culte [15].”Dans la publicité, la mode, la culture de masse comme dans le culte hygiéniste, diététique, thérapeutique… et les pratiques sacrificielles qui s’y rattachent, le mythe du Plaisir qui l’enveloppe, tout témoigne aujourd’hui que la corps est devenu objet de salut ” [16].

En réalité, la société moderne, entièrement tournée vers la consommation, nous a soumis à la dictature de l’apparence. Elle a imposé l’organisation de l’existence selon un nouveau rapport au corps : “Je suis mon corps” [17]. Il n’y a rien en dehors de ces corps idéalisés, améliorés, rajeunis, soignés par des médicaments de plus en plus chers. A cet égard la vogue que connait la chirurgie esthétique est extrêmement révélatrice, on ne se contente plus du corps que l’on a. Les catalogues que les chirurgiens montrent à leurs clients pour proposer une intervention reflètent une approche du corps comme «objet malléable” sur lequel ils peuvent agir en bricolant certaines parties. Sous l’emprise de cette folie narcissique, l’être humain contemporain tend à réduire son esprit et son moi à cette partie de lui-même de plus en plus idolâtré. Il ne s’intéresse plus au salut de son âme mais seulement à la survie de son corps ou plutôt à «transformer en vie immortelle son existence actuelle à laquelle il accorde un prix infini.” [18].

 

Tout comme les gens du peuple de Noé qui, pour ne pas entendre le message divin, “ont mis leurs doigts dans leurs oreilles, se sont enveloppés dans leurs vêtements, se sont entêtés et se sont montrés orgueilleux à l’extrême.” [19], nos contemporains s’enflent artificiellement d’orgueil. Frappés d’aveuglement, ils ne se rendent pas compte de leur ignorance. Avec des cœurs rendus étanches à la parole divine, ils s’éloignent de Dieu et tombent dans la mécréance. En fait l’ignorance est en elle-même idolâtrie parce qu’elle ne plante pas des idées mais instaure des idoles [20].

Certes l’ignorance n’est pas seulement celle de ceux qui vivent dans des conditions d’isolement sans recevoir une instruction et de ceux qui s’en remettent aux gourous ou aux guérisseurs dans la tentative désespérée de fuir la misère. Ceux-ci répondent généralement dès qu’on leur apprend ce qu’ils ignorent.

L’ignorance génératrice des vraies idoles-les idoles de l’esprit- est essentiellement celle de ceux qui s’obstinent à rester dans l’erreur, prenant leur faux savoir pour le chemin droit. Ceux qui en sont affligés, croient posséder la vérité. Esclaves de leur vanité, ils ne ressentent aucunement la nécessité de la chercher. Une telle perversion caractérise le comportement d’un grand nombre de jeunes extrémistes musulmans marqués par le manque de science et une déficience manifeste dans la compréhension de la religion..

En dépit de cela, l’ignorance vulgaire [21] est loin d’être seule productrice des comportements idolâtres. Une certaine vision étriquée de la science, qu’est le scientisme [22], l’est aussi. En effet, partant du postulat que tout est donné, qu’on peut tout connaître et tout expliquer, le scientisme tend à diviniser la raison. Mais, étant donné qu’il privilégie la science agissante [23] au détriment de la science éclairante [24], il réduit l’usage de la raison à un seul type d’activité rationnelle appelée rationalité technique. Celle-ci, dépourvue de tout pouvoir d’interrogation sur le sens de l’existence et les fins de l’homme, a souvent été réduite à une machine à justifier n’importe quelle ambition : dominer la planète n’en est qu’une.

Basé sur cette raison utilitaire, l’homme avide de gain a choisi d’ériger l’argent en maître [25] car, comme le disait Jésus à ses apôtres, “Aucun serviteur ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra le premier et aimera le second ; ou bien il s’attachera au premier et méprisera le second. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent.” [26]. Insatiable dans sa quête du pouvoir, il s’est lancé à la conquête du monde après que  la” main invisible du marché »  ait abattu toutes les frontières: le veau d’or n’a pas pris une ride .Dans sa nouvelle version-le marché mondial -le veau d’or commande aux fidèles de s’agenouiller à ses pieds condamnant par là même des millions de pauvres à sacrifier leur vie sur son autel doré [27].

L’orgueil qu’affichent ceux qui idolâtrent leurs profits et leurs intérêts économiques nous rappelle le comportement du peuple de Noé qui s’est réfugié derrière ses vêtements pour fuir la vérité.

Tout comme eux, sont ceux qui vénèrent le pouvoir. Opiniâtres dans leur refus du message divin ils érigent leurs systèmes politiques en absolu qui décrète ce qui est bien et ce qui est mal. Comme Pharaon ils se prennent pour des Dieux. En fait Staline ou Hitler sans oublier leurs copies plus ou moins rectifiées n’ont rien inventé. La concentration du pouvoir entre les mains d’un parti ou d’un homme implique des croyances et des pratiques qui soutiennent un vrai culte du pouvoir.

Notons que Pharaon n’est pas le symbole du seul pouvoir politique. Il est le symbole des différentes formes du totalitarisme qui considère les autres comme « matériel humain » destiné à le servir. C’est la pire idolâtrie et le pire crime contre l’Homme, la Vie et le Créateur.

Cette liste sur les dérives de l’humanité en ces temps modernes pourrait bien s’allonger, mais nous en avons compris le principe.

Cependant, il ne faut jamais perdre de vue que si  l’idolâtrie procède d’une confusion sur les rapports à soi-même, à autrui et à Dieu, une lutte contre l’idolâtrie “peut elle aussi se nourrir d’une telle confusion et voir ainsi pervertis son intention, son objet et sa méthode. Il suffit de songer aux verbes de lutte contre les idoles extirper, briser, purifier, détruire, bruler, anéantir… pour se rappeler que dans cette lutte c’est la violence elle-même qui peut devenir objet de culte” [28]. L’actualité politique nous fournit plus d’un exemple sur la folie meurtrière des hommes qui prend le pas sur la mesure et la sagesse. Cette folie meurtrière est la ligne de conduite des groupes takfiris pour qui la méthode exemplaire pour appeler à l’Islam -tel qu’ils le conçoivent- consiste à tuer ceux qui ne partagent pas leurs convictions.

Enfermés dans une interprétation littérale et perverse des textes fondateurs qu’ils tiennent comme critère unique pour déterminer le bien et le mal, ils considèrent toute abstention de tuer comme un manque de croyance et un renoncement au devoir du Jihad [29].

 

v-Conclusion

Sur la base de ce qui a été dit ci-dessus, continuer à penser l’idolâtrie uniquement en termes de prosternation devant les statues faites par nos mains reflète une approche trop réductrice et superficielle. L’être humain qui n’a de confiance qu’en sa personne, sa science et ses savoir-faire tout en étant absorbé par une quête effrénée de l’argent, du plaisir, du pouvoir au point d’oublier Dieu, sombre sans s’en rendre compte dans l’idolâtrie. Si l’homme est forcément serviteur de quelque chose, il ne lui reste qu’une seule voie qui puisse le mener à la liberté réelle : servir exclusivement son Créateur et se soumette à sa volonté. Cette vérité partagée par les trois monothéismes est une “parole commune” qui doit guider les croyants pour agir ensemble afin d’atteindre un but commun : dévoiler l’idole et démasquer les comportements idolâtres qui, par leurs déviances, menacent d’enfoncer d’avantage le monde dans l’injustice, l’inégalité et le chaos.

Dans leur effort de construction d’un monde meilleur, les croyants sont, plus que jamais, appelés à affirmer, à nouveau et de manière solennelle, la solidarité et la fraternité qui les unissent et sont tenus à reconnaitre que toute personne est impuissante, sujette à l’erreur et que l’important est d’admettre ses erreurs et de les abandonner immédiatement.

Références bibliographiques

  1. Sahîh AlBoukhârî , hadith ,4920.
  2. Coran , 71 : 23.
  3. Coran , 71 : 26-27.
  4. Imâd adDîn abû alFidâIbn Kathîr, histoire des prophètes, Maktabat Darussalam , 2003, p85.
  5. ibid ,p86.
  6. voir Mohammed Abdou , Rissalat- alTawhid,Librairie Orientaliste Paul Geuthner, 1984.
  7. Henri De la Hougue, Une frontière commune : la lutte contre l’idolâtriehttp://gric-international.org/2008/dossiers/entre-chretiens-et-musulmans-quelles-frontieres8.
  8. Mohammed Năsiruddin AI-Albani ,Sahih alJami‘ ,`hadith 3730.
  9. De la Hougue op.cit.
  10. Guy Bajoit,Emmanuel Belin(dir),Contribution à une sociologie du sujet, L’Harmattan ,    1997, p189                                                  
  11. Ralph Dekoninck, Myriam Watthée-Delmotte; Jeanne-Marie Baude, L’idole dans       l’imaginaire occidental , L’Harmattan, 2005, p14 .
  12. Friedrich Nietzsche , Par-delà le bien et le mal . Prélude d’une philosophie de l’avenir, trad. André Meyer et René Guast, coll. Pluriel ,2007 ,p 215.
  13. voir Henri Laoust, La Profession de foi d’Ibn Taymiyya, La Wāsiṭiyya,Geuthner, 1986.
  14. Coran,6 :162.
  15. Paul Druet, La ville sans l’eglise, Ed Fidelité, 2007,p12 .
  16. Jean Baudrillard, le plus bel objet de consommation : le corps. in Claude Raisky, Les valeurs du corps dans la société contemporaine, Educagri Edition, 2003, p145.
  17. Robert Redeker, le corps idolatré   . http://www.redeker.fr/crbst_98.html.
  18. Ibidem.
  19. Coran, 71 :5-7.
  20. Malek Bennabi, Les conditions de la renaissance ,ANEP ,2005.
  21. l’ignorance vulgaire caractéristique de celui qui est ignorant sans apercevoir les raisons des limites de l’ignorance et sans s’en inquiéter, contrairement à l’ignorant savant qui voit distinctement les limites de la connaissance, par conséquent, le champ de l’ignorance à partir d’où il commence à s’étendre.
  22. scientisme mouvement émergent au XIXème siècle défini comme domination des sciences positives dans tous les domaines de l’activité humaine .Le scientisme est encore vivace et se répand comme une croyance dans le grand public et aussi dans certains cercles d’ intellectuels.
  23. La science agissante est celle qui permet les applications techniques.
  24. la science éclairante est celle qui vise la compréhension et la connaissance.
  25. voir le discours du Pape lors de la messe célébrée à la Maison Sainte-Marthe le vendredi     20 septembre 2013 .
  26. Luc ,16 :13.
  27. Voir Assman Hugo, Hinkelamert Franz, L’idolâtrie du marché : Essai sur l’économie et la théologie,Edition du Cerf, 1993.
  28. Bernard Van Meenen (dir) , Autour de l’idolâtrie , figures actuelles de pouvoir et de            domination,Publications Fac St Louis, 2003,p7.
  29. Voir Mohammed Năsiruddin AI-Albani , La Fitna du takfir ,http://www.islamhouse.com/379343/fr/fr/books/La_fitnah_du_takfir .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avr 082017
 

A l’initiative de deux Libanais, un chrétien, Naji Khoury, président de l’Amicale des anciens élèves du collège des jésuites au Liban et un musulman, cheikh Mohammad Nokkari, ancien directeur de Dar-el-Fatwa et membre du GRIC Liban, le 25 mars est devenu officiellement une fête nationale islamo-chrétienne au Liban depuis 2010. Ce jour de l’Annonciation y est désormais un jour chômé, où les deux confessions se retrouvent pour prier ensemble, autour de Marie, modèle de foi et de fidélité en Dieu et dénominateur commun entre la chrétienté et l’islam.

Une table ronde, a été organisée le 25 mars 2017 par le GRIC Tunis, à la bibliothèque des religions à Tunis, et pour la 2* fois. Elle s’inscrit dans le cadre des rencontres “Ensemble avec Marie”, qui rassemblent, le 25 mars de chaque année, des chrétiens et des musulmans de tous horizons, désirant, à l’instar des Libanais, vivre, autour de la figure de Marie, un temps de convivialité, de prière et de partage.( Une vidéo de cette rencontre est à écouter ci-dessous et les différentes interventions seront publiées sur le site)

Les trois premiers intervenants se sont attachés à parler de Marie dans les textes sacrés.

Nous avons eu le plaisir d’accueillir le Professeur Youssef Seddik, philosophe et anthropologue tunisien,  auteur notamment de ” Nous n’avons jamais lu le Coran” et dont l’intervention intitulée « Marie dans mon Coran » a réjoui les participants par son érudition, l’originalité de sa pensée, et par sa sincérité.

Le Père Samir Khalil Samir,  jésuite égyptien, docteur en théologie orientale et en islamologie et auteur de plusieurs livres sur les relations islamo-chrétiennes dont “Islam en Occident : les enjeux de la cohabitation”, nous a ensuite parlé de “Marie dans l’Evangile et le Coran”. Il a montré comment dans les deux sourates du Coran qui parlent de Marie (sourates 3 et 19)

Jean Fontaine, père blanc né en France,  auteur d’ une série d’ouvrages sur la littérature arabe et tunisienne en particulier et qui a récemment publié “Du côté des salafistes en Tunisie”, a intitulé son intervention   “Que me reste-t-il de Marie ?”, titre un brin provocateur. Sa réflexion s’appuie d’une part sur les nouvelles méthodes pour lire les livres sacrés et d’autre part sur les avancées des sciences, tout en utilisant des déclarations de l’Eglise catholique.

Les quatre autres intervenants nous ont évoqué Marie dans les traditions et les pratiques chrétiennes, musulmanes ou communes

Tout d’abord Asma Nouira, docteur en sciences politiques, enseignante à la faculté de droit et des sciences politiques de Tunis, co-présidente du Gric international, et co-auteur de  “Réfutations maghrébines du wahhabisme au XIXe siècle” nous a parlé de « Marie, figure de rencontre, dans la foi populaire musulmane ». Elle a évoqué les différents sanctuaires mariaux qui à travers le monde rassemblent chrétiens musulmans et parfois juifs 

Notre Archevêque, Monseigneur Ilario nous a ensuite parlé de « Marie vue par les chrétiens orientaux », avec émotion, en raison des nombreuses années passées dans le Patriarcat de Jérusalem en contact avec les rites des églises orientales. Il a évoqué des lieux chers à son cœur comme la basilique de l’Annonciation à Nazareth, où habitait la Vierge, et où il a été consacré évêque, ou « la fontaine de la Vierge », fontaine où selon la tradition l’ange Gabriel apparut à Marie. La vénération de Marie en Orient date des premiers siècles comme le mentionne le Protévangile de Jacques

Puis Adnene El Ghali, architecte et urbaniste tunisien, membre du GRIC Tunis et auteur de “La route des consuls” a proposé un “Témoignage d’un musulman sur Marie”. Il a souligné que la mère de Jésus incarne le modèle du parfait croyant.

Enfin le Père Anselme Tarpaga, originaire du diocèse de Bobo-Dioulasso au Burkina Faso et actuellement recteur de la basilique N.D. d’Afrique à Alger, nous a fait partager l’ “Expérience mariale Islamo-chrétienne à Notre Dame d’Afrique à Alger“.

Pour certains elle est Lala Meriem ou Madame l’Afrique, pour d’autres c’est Notre Dame d’Afrique. Pour tous elle est la Mère chez qui l’on vient déposer ses joies et ses peines.

Pour résumer cette rencontre riche, documentée, fraternelle, libre et totalement ouverte à l’Autre nous reproduirons deux textes cités par les intervenants :

Cette prière des chrétiens, citée par un musulman :

SOUVENEZ-VOUS, ô très miséricordieuse Vierge Marie, qu’on n’a jamais entendu dire qu’aucun de ceux qui ont eu recours à votre protection, imploré votre assistance ou réclamé votre secours, ait été abandonné. Animé d’une pareille confiance, ô Vierge des vierges, ô ma Mère, je cours vers vous, je viens à vous et, gémissant sous le poids de mes péchés, je me prosterne à vos pieds. Ô Marie, Mère du Verbe incarné ne rejetez pas mes prières, mais écoutez-les favorablement et daignez les exaucer. Ainsi soit-il.

Et la traduction française d’un cantique confrérique que tous les Tunisiens connaissent et chantent : Sur le fils de Marie, citée par un chrétien.

       Sur le fils de Marie, que soit la paix de Dieu sur le fils de Marie.

1   Gloire à celui qui l’a formé et créé

dans le sein de sa mère fille vierge.

Personne ne saurait dire qui est son père.

C’est qu’il émane de l’Esprit, l’unique, l’éternel.

2   Elle leur dit : « Posez-lui la question (qui vous taraude) ».

Ils dirent : « Qui est ton père le pudique ? »

Il leur répondit : « Je participe de l’Esprit tout-puissant

Je suis Jésus pour celui qui veut être sauvé. »

3   On lui dit : « Qui lui a enseigné et appris ? »

Elle dit : « Mon généreux Seigneur lui a donné,

lui a enseigné la science et l’a sauvé,

et lui a confié les mers de la science. »

https://www.facebook.com/nadia.ghrab?sk=approve&highlight=292755641138104&log_filter=review&queue_type=friends

https://www.facebook.com/nadia.ghrab?sk=approve&highlight=292756081138060&log_filter=review&queue_type=friends

Quarantième Assemblée Générale du Gric international

 Brèves, Actualité du dialogue  Commentaires fermés sur Quarantième Assemblée Générale du Gric international
Mar 062017
 

A l’occasion de sa 40 ième assemblée générale, les délégués du Gric du Maroc, de Tunisie, de Paris et Barcelone se sont réunis à Tunis les 24-25 février 2017. 

La force de l’amitié et de la confiance mutuelle entre chrétiens et musulmans du groupe a favorisé une vraie liberté dans nos échanges. Nous avons pu aborder sereinement les questions sociales et religieuses posées dans nos différents pays, en regardant avec sérénité les limites et les forces de nos traditions religieuses respectives. 

En rendant compte de nos recherches (bientôt publiées sur ce site internet), nous avons cherché à mieux comprendre comment interpréter et recevoir les versets de nos textes sacrés qui traitent notamment de la violence ou de la guerre et qui sont invoqués par certains pour justifier des comportements d’exclusion, voire des actes barbares.

En introduisant notre prochain thème de recherche, « Éduquer dans un contexte pluriel », nous avons souligné les difficultés de la transmission intellectuelle, culturelle et religieuse dans nos différents pays. Comment ouvrir la jeunesse d’une part et d’autre part les jeunes engagés dans une formation en religion  à une vraie prise en compte de la pluralité religieuse et culturelle ? Comment éduquer à faire émerger un sens critique constructif pour intégrer intelligemment  la masse d’informations accessible via Internet ? Le risque d’un enfermement identitaire et d’une simplification réductrice de nos traditions touche malheureusement la plupart des institutions éducatives. 

Nous souhaitons contribuer, par nos recherches, à accroître cet esprit de dialogue et d’ouverture au sein de nos propres communautés et dans l’accueil et la compréhension des autres.  C’est aussi ce que nous souhaitons pour chacun d’entre vous qui lisez ce message.

Noé et Ibn ‘Arabi par Inès Horchani GRIC Tunis

 Noé  Commentaires fermés sur Noé et Ibn ‘Arabi par Inès Horchani GRIC Tunis
Fév 212017
 

                       Petite méditation d’ontologie divine

Dans Fuçûç al-hikam, Ibn Arabî consacre un chapitre à Noé. Cet ouvrage, connu en français sous le titre La Sagesse des Prophètes, est ardu, à la fois poétique et hermétique. C’est un véritable manuel d’initiation à la mystique musulmane, qui ne peut être résumé, mais demande à être médité. Nous avons choisi deux citations, pour entrer dans cette méditation.

Première citation : « « Noé dit ‘Mon Seigneur’ (Rabb-î) » (Coran 71 :21) et non pas ‘mon Dieu’ (Ilâh-î) car le Seigneur possède la fixité ou stabilisation immuable (thubut) alors que al-Ilâh se diversifie en fonction des Noms et qu’ « Il est chaque jour à une œuvre » (Coran, 55 :29) » (Fuçûç al-hikam, éd.’Afîfî, p.73)

Deuxième citation : «  Et si tu demandes quelle est l’ipséité même (‘ayn al-huwiyya) de la Seigneurie (rububiyya), nous dirons que la Seigneurie est la relation d’une ipséité à une essence particulière, bien que l’ipséité en tant que telle se passe de relation. Seule l’immutabilité des essences réclame les relations de cette ipséité, et l’on parle alors de ‘Seigneurie’ ». (Fuçûç al-hikam, éd.’Afîfî, p.90-01)

Ces deux citations reflètent bien le style d’Ibn Arabî. Il utilise des concepts philosophiques, qu’il relie au texte coranique. Il s’adresse à la raison, tout en sollicitant d’autres capacités de compréhension comme la sensibilité et l’imagination.

Il s’agit ici de comprendre la notion de « Dieu » à partir de sa désignation. C’est une façon de poser la question de l’ontologie divine à partir des noms de Dieu. Plus concrètement, le texte d’Ibn Arabî interpelle chaque croyant sur sa façon de s’adresser à Dieu.

Nous savons que Dieu a, dans le Coran, 99 noms. Chacun de ces noms correspond à une qualité. Les croyants peuvent s’adresser à Dieu en usant de tel ou tel nom selon les circonstances : la douceur sera invoquée dans al-Latîf, le pardon dans ar-Rahîm… Ces noms sont spécifiques, et n’expriment pas toute la nature divine. C’est cette nature de Dieu qu’Ibn Arabî cherche ici à mieux comprendre, et à mieux nous faire comprendre. Et pour y parvenir, il prend exemple sur les prophètes.

Comment les prophètes s’adressent-ils à Dieu ? C’est là une question émouvante, car elle se pose à tous les croyants.

Comment est-ce que je m’adresse à Dieu ? Parfois, lorsque je suis émerveillée devant la beauté du monde, je m’adresse à Dieu en silence. Ce n’est pas vraiment une prière, au sens rituel du terme, mais une communion. Mon silence humain se fond dans le grand silence divin. Pour certains, ce silence divin est un vide. Dans ces moments de grâce, il est pour moi une plénitude. Ces moments sont forts, et rares. Ils me font ressentir la nature de Dieu en tant qu’absolu.

Dans d’autres moments, lorsque ce sont le malheur et la souffrance qui me touchent, les mots qui me viennent sont : Yâ rabbî… Oh mon Dieu… Je les répète, sans qu’aucune phrase ne les suive, ne les oriente, ne les précise. Ces mots sont une litanie, qui me berce, me console. Ils sont un cri et un appel à l’aide.

C’est aux cours de la prière rituelle que les mots Allah, Ilâh se trouvent le plus souvent utilisés, en particulier lors de la récitation du Coran (Bismi-Llâh) ou lors des salutations finales (Allah-houmma).

Le texte d’Ibn Arabî m’invite à m’interroger sur ma façon de m’adresser à Dieu. Et il m’invite à saisir la différence entre Yâ ilâh-î et yâ rabb-î. Cette différence est représentée par deux prophètes : Jésus qui, sur la croix, s’adresse à Dieu en disant ilâhî et Noé qui, dans le Coran, s’adresse à Dieu en disant rabbî. Le terme araméen utilisé par Jésus est celui-là même qu’utilise la langue arabe. Et le terme rabb est à la fois arabe et hébraïque. Toutes les langues peuvent donc dire le Même. Et sous la plume d’Ibn Arabî, il n’y a plus de primauté entre les prophètes. Seulement des différences. Et les prophéties ne s’annulent pas, mais se complètent. Les noms divins utilisés par Jésus et Noé sont certes différents, mais non pas exclusifs. Selon Ibn Arabî, Noé s’adresse à Dieu en tant que rabb, Un, fixe, permanent, immuable. Jésus s’adresse à Dieu tant que ilâh, Dieu qui se diversifie, car il est Tout.

Cette distinction peut correspondre à la distinction entre transcendance et immanence. Dieu est transcendant, et immanent. Il est le Très haut, et le Très proche : dans l’immensité de l’univers, et dans notre veine jugulaire.

Ici, pas de contradiction, mais une complémentarité des contraires. C’est à une nouvelle façon de réfléchir que nous invite Ibn Arabî.

Et selon lui, Noé nous fait entrevoir la divinité sans ses attributs, en tant que pure identité. Noé se serait le premier adressé à Dieu en tant que Lui-Même, sans autre signification que Son Être. Dieu est Celui qui est, et qui fait être. Les noms de Yahvé (ou Jéhovah) ont le même sens ontologique.

Pour conclure cette méditation, que chacun est invité à poursuivre en son for intérieur, il semble que la véritable nature de Dieu transcende les prophéties et les langues. Noé est notre ancêtre à tous, comme Dieu est notre Dieu à tous.

Exposition à Tunis: Lieux saints partagés

 Brèves  Commentaires fermés sur Exposition à Tunis: Lieux saints partagés
Jan 312017
 

L’Exposition Lieux saints partagés, est placée sous le haut patronage du Président de la République tunisienne au Musée national du Bardo de Tunis du 19 novembre 2016 au 12 février 2017

Bousculer les certitudes, déconstruire les préjugés et s’interroger sur ce que nous partageons, dans tous les sens du terme, voilà l’ambition de cette exposition qui, de témoignages contemporains en exposition de pièces historiques, propose une immersion au cœur de ces lieux saints partagés.

Une exposition phare, avec des chefs d’œuvres tunisiens et des prêts rares internationaux, dédiée aux partages religieux en Méditerranée. Cette exposition produite par le Mucem, Musée national des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, à Marseille, a été présentée pour la 1ère fois d’avril à août 2015 à Marseille et a accueilli 120 000 visiteurs. Cette nouvelle version à Tunis est le fruit d’un partenariat exceptionnel entre l’Institut National du Patrimoine, le Musée National du Bardo et le Mucem.

La question des identités religieuses est l’une des plus sensibles parmi celles qui se posent au « vivre ensemble » en Méditerranée. De ce point de vue, la mer intérieure semble être l’espace de la séparation et du conflit. A chacun son Dieu, ses écritures, ses saints. Les échanges se déclinent au pire sous la forme de guerre de religions et de choc de civilisations, au mieux sous celle de dialogues érudits, laborieux et souvent stériles. Un phénomène religieux, peu connu du grand public, mais très présent en Méditerranée est porté à la connaissance des visiteurs de cette exposition : les lieux saints partagés par des fidèles de religions différentes. Des prêts significatifs composent cette exposition. Ils proviennent d’institutions ou de collections privées internationales (Musée d’art & d’histoire du Judaïsme, à Paris, le diocèse d’Agrigente & la paroisse de Lampedusa, en Italie) ainsi que de l’ensemble des musées tunisiens (notamment de Nabeul, de Sbeitla, de Raqqada, de Carthage, Jerba, de Sfax et de Tunis). L’exposition consiste en un parcours à travers les grandes figures et les lieux saints partagés par les monothéismes en Méditerranée. A la fois artistique, anthropologique et historique, elle réunit plus de 150 œuvres d’art (en particulier un moule d’hostie décrit à la fin de ce texte), objets du quotidien, films et photographies. Cette exposition est également l’occasion de découvrir des espaces rarement montrés au public, fleuron de l’architecture tunisoise : les appartements du Petit Palais, situés au sein même du Bardo ainsi que la salle de Sousse.

UN PÉRIPLE MÉDITERRANÉEN INÉDIT L’exposition propose au visiteur un périple méditerranéen inédit autour des lieux de culte et des figures partagés par les trois monothéismes. Il constatera que, au long des siècles, là où des populations religieusement distinctes se côtoient dans le pourtour méditerranéen, des dévotions partagées voient le jour. Peu éclatantes et souvent silencieuses, ces circulations interreligieuses représentent pourtant une sorte de base continue, derrière le tumulte des croisades et des guerres de Religion.

LA POLYSÉMIE DU MOT « PARTAGE» Tout en valorisant les cas de partage et d’échanges interreligieux, l’exposition n’élude pas pour autant les heurts, les écueils et les échecs des relations interreligieuses, cristallisés dans des évènements géopolitiques qui touchent directement les lieux de sainteté présentés. L’exposition repose – à travers son titre – sur la polysémie du mot «partage » qui signifie à la fois l’acte de partager et de départager. On voit donc que certains lieux sont vecteurs d’ouverture (rencontres, porosités) et d’autres de fermeture (divisions, partitions).

L’exposition présente plus d’une vingtaine de lieux saints partagés en Méditerranée, du Maghreb au Proche-Orient, en passant par Notre-Dame-de-la-Garde à Marseille, Lampedusa et Istanbul.

Même si la Terre sainte abrite la concentration la plus importante de lieux saints partagés, ces phénomènes sont récurrents dans l’ensemble de la Méditerranée orientale et méridionale, ainsi que dans les Balkans où l’on oublie souvent l’existence d’un islam européen présent depuis plusieurs siècles.

Dans l’exposition, la plus grande partie des croisements concerne l’islam et le christianisme. Étant la dernière religion révélée sur le plan historique, l’islam s’est bien souvent greffé sur des pratiques et des lieux existants. En outre, au cours de l’histoire, l’Europe chrétienne a été plus intolérante à l’égard des minorités religieuses que le Moyen-Orient islamique. Cela explique la grande concentration de lieux saints partagés au sud de la Méditerranée.

Les lieux saints abordés peuvent être des lieux de partage apaisé :

  • La grotte d’Élie à Haïfa • La synagogue de la Ghriba à Djerba (Tunisie) • Le monastère de Saint-Georges au large d’Istanbul (Turquie) • La basilique Notre-Dame d’Afrique à Alger (Algérie)

Mais aussi des lieux de division :

  • Le caveau des Patriarches à Hébron (Palestine) • Le tombeau de Rachel à Bethléem (Palestine)

Un documentaire  sur le même Thème est en préparation.

Equipe de travail Commissariat de l’exposition : Nejib Ben Lazreg, Maître de recherche, INP Dionigi Albera, Anthropologue, directeur de recherche au CNRS (IDEMEC, Univ. Aix-Marseille) Manoël Pénicaud, Chargé de recherche, CNRS (IDEMEC Univ. Aix-Marseille) Isabelle Marquette, Conservatrice du patrimoine, Mucem

Directeur de la division du développement muséographique, Institut national du Patrimoine : Taher Ghalia Coordination de l’exposition Hassan Arfaoui, Présidence de la République Fatma Naït Yghil, Chargée de recherches, INP Mikaël Mohamed, Chargé des relations internationales, Mucem Scénographie Amani Ben Hassine Khadraoui, INP

 

 

 

 

 

Nov 252016
 

L’Alliance de Dieu avec Noé[1] (Gn 9, 8-17)

Introduction

Les récits bibliques de l’arche de Noé présentent des similitudes avec un mythe mésopotamien décrit dans le Poème du Supersage datant du XVIIe siècle av. J.-C., dans la légende de Ziusudra qui pourrait elle aussi dater de la fin du XVIIe siècle av. J.-C., puis repris au XIIe siècle av. J.-C. au plus tard dans la version assyro-babylonienne « standard » de l’Épopée de Gilgamesh, mythe qui raconte comment un Sage appelé Atra-Hasis, Ziusudra ou Uta-Napishtim selon les différentes versions du mythe, fut invité par le dieu Enki/Ea à construire un navire, dans lequel il pourrait échapper au déluge envoyé par l’assemblée des grands dieux. Il est aussi présent dans le Texte des pyramides, où le Dieu égyptien Atoun, créateur de toute vie veut recouvrir la terre d’un océan. Les mythologies akkadienne, sumérienne, babylonienne témoignent également d’une telle catastrophe, mais la notion d’Alliance introduite par la présence de l’arc-en-ciel est spécifique du récit biblique et définit une nouvelle relation entre les hommes et leur divinité. C’est une alliance qui unit désormais Dieu et l’humanité, et non plus une appartenance.

Dans la Bible, la première mention de l’Alliance apparaît avec l’annonce du déluge : « Mais j`établis mon alliance avec toi; tu entreras dans l`arche[2] commente ainsi : « Qu’est-ce qu’un arc, sinon une arme que Dieu dépose, dans un véritable geste d’armistice : il dépose les armes, renonce une fois pour toutes à la violence. Pour contrecarrer la violence, il se tourne délibérément vers l’alliance, pour combattre le mal par le bien. » . Cette interprétation semble être confirmée par le prophète Osée qui reprend le texte de la Genèse :

« Je conclurai, en ce temps-là, une alliance pour eux avec les animaux sauvage et les oiseaux du ciel, et les animaux qui se meuvent au ras du sol.   Je briserai l’arc et l’épée, et je mettrai fin à la guerre: ils disparaîtront du pays.   Et je les ferai reposer dans la sécurité. » (Osée 2,20) »

Quelques réflexions sur le sens du récit

L’Alliance avec Noé nous amène à poser quelques questions :

-Quel sens peut-on donner au choix de l’arc en ciel comme signe de l’Alliance ?

-Quel est le Dieu de Noé ?

– Tous fils de Noé ?

 

La symbolique de l’Arc en ciel

         Chaque alliance a un signe qui l’accompagne. Le signe de l’Alliance avec Abraham est la circoncision (Genèse 17,15-27) et celui de l’Alliance avec Moïse, l’observation du sabbat (Exode 20,8-11 ; 31,12-17). Mais parmi les signes de l’alliance entre Dieu et son peuple, celui de l’arc-en-ciel a un caractère unique parce qu’il est cosmique. C’est un des spectacles de la nature parmi les plus magiques par sa grande taille, son éblouissante splendeur et aussi son évanescence. Il apparait aussi soudainement qu’il disparait. Il associe toutes les couleurs visibles en une subtile harmonie. Il est une évocation de Dieu, comme le souligne C. de Chergé, moine de Tibhirine : « La diversité des couleurs témoignait de Sa richesse intime [celle de Dieu], mais unique était la courbe polychrome qui disait le penchant du Tout-Autre pour la multitude ».[4]

Ce « signe » de l’arc-en-ciel est parfaitement approprié. En effet il résulte du passage de la lumière à travers les fines gouttes d’eau contenues dans les nuages. Ainsi l’eau qui a détruit la terre devient cause de l’arc-en-ciel. La langue française offre un saisissant raccourci de l’histoire de Noé, puisque arc et arche sont synonymes.

Remarquons aussi que si l’homme n’a pas le pouvoir de le faire apparaitre, il doit cependant   faire un geste pour le voir puisque les lois de la physique imposent que l’arc apparaisse dans la direction antisolaire[5], c’est-à-dire celle qui est opposée au soleil. Dieu fait le premier pas, mais l’homme doit se tourner vers Lui. De plus puisqu’il est évanescent, l’homme ne peut retarder, à son gré, ce rendez-vous avec le signe de la présence divine.

Pour tout homme, cet arc est signe de beauté joyeuse après la violence de l’orage. Il permet tous les espoirs pour des heures meilleures ; il assure que l’orage de la colère de Dieu est passé. Le demi-cercle est devenu le symbole du ciel, de la présence de l’esprit divin, du visible suggérant l’invisible. Peut-on voir dans le demi-cercle de l’arc orienté vers le haut, le retournement total d’un demi-cercle orienté vers le bas et représentant l’arche[6]? Cela illustrerait le changement radical de Dieu vis-à-vis des Hommes.

 

L’image de Dieu donnée par ce récit

       L’Alliance avec Noé a été conclue par Dieu parce que les premiers hommes ne se sont pas comportés de manière irréprochable. Dès le Paradis terrestre Adam et Eve désobéissent à Dieu. Puis la violence va crescendo, d’abord avec le meurtre d’Abel par Caïn (Gn 4,8), puis avec  Lemek (Gn 4,23-24). Et le texte précise  « Le Seigneur vit que la méchanceté de l’homme se multipliait sur la terre : à longueur de journée, son cœur n’était porté qu’à concevoir le mal » (Gn 6,5). Ce mal atteint un tel paroxysme que Dieu se repent d’avoir créé les Hommes. Sa décision est alors paradoxale : il décide de mettre un terme à cette prolifération de la violence en anéantissant, presque tous les êtres vivants, par le déluge. Comment peut-on concilier ce passage violent de la Bible avec l’idée d’un Dieu qui est Paix, Amour et Pardon ? Certes, tout ce qui est dit de Dieu dans le Premier Testament provient de conteurs, de prophètes, de psalmistes, de sages qui évoquent, avec des catégories et des images humaines, un Dieu au Nom imprononçable et qui réfléchissent sur des évènements en essayant de leur trouver un sens. L’image qu’ils nous donnent dans le début de ce texte est celle d’un Dieu vengeur, idée insoutenable pour nous aujourd’hui. Cette violence prêtée à Dieu a pour source la violence humaine. Ce texte nous dit d’abord de ne pas occulter la violence dans notre patrimoine génétique, violence que notre éducation vise à nous faire reconnaître et à domestiquer. C’est ce que fera Dieu après le déluge en donnant une loi qui tendra à canaliser la violence (Gn 9,1-7). Mais au fil des livres et de l’histoire, la familiarité des auteurs bibliques avec Dieu grandit et ils peuvent se rendre compte qu’Il est lent à la colère et riche en miséricorde, comme le dit Moïse dans l’Exode, et qu’Il a créé, non par la violence, mais par la douceur de Sa parole. Il va falloir un chemin très long, symbolisé par les quarante ans du peuple dans le désert ou les quarante jours de marche d’Élie dans le même désert, pour qu’apparaisse une connaissance de Dieu débarrassée de la plupart de ses projections humaines. Historiquement, il faudra attendre le retour d’exil à Babylone et une longue méditation de toute l’histoire passée pour parvenir à une connaissance plus vraie et plus profonde de Dieu. Du point de vue chrétien, ce long cheminement trouvera son aboutissement avec la naissance de Jésus de Nazareth, son action et son enseignement sur les routes de Galilée et Judée et enfin sa vie donnée avec sa passion et sa mort.

Ce texte nous dit aussi qu’il peut y avoir un au-delà de la déception et de la confiance trahie puisque Dieu choisit de poursuivre la relation avec les hommes en sauvant Noé, et puisque les Alliances et les Pactes entre Dieu et les hommes se multiplieront au cours des siècles[7] Les fils de Noé seront le point de départ de la « nouvelle humanité » qui sera soumise à une série de ruptures successives, et d’alliances qui constituent justement l‘histoire de Dieu et des Hommes. Et le Dieu qui tente de restaurer la confiance entre Lui et les Hommes, juste après la Déluge, est tellement différent du Dieu qui a commandé aux eaux de monter ! Le texte nous le présente comme un enfant prêt à tout, pour renouer les fils de l’amour avec les hommes : prêt à reconnaitre son erreur, prêt à une promesse unilatérale, prêt à s’inventer un pense-bête pour ne plus céder à la colère, prêt à s’engager pour toujours. Quel Dieu de tendresse, et comment ne pas lui faire confiance ! Là encore le texte a quelque chose à nous dire sur nos réconciliations humaines souvent si conditionnelles et si éloignées du commandement évangélique de pardonner soixante-dix fois sept fois (Mt 18,22).

 

Tous fils de Noé

         Les descendants de Noé, comme le précise le verset 32 du chapitre 10 de la Genèse qui suit le récit de l’Alliance noachique, constituent toute l’humanité : « ce fut à partir d’eux que les peuples se dispersèrent sur la terre après le Déluge ». Et le livre de la Sagesse précise non sans une certaine poésie : « L’espoir du monde se réfugia sur un radeau et, dirigé par ta main, conserva pour l’avenir, une semence de génération » (Sg 14,6). Les auteurs de ces textes veulent nous rappeler que tous les Hommes sont, symboliquement les enfants d’un même père, quelles que soient les différences physiques et morales qui existent entre eux, quelle que soit la couleur de leur peau, la langue qu’ils parlent, la culture dans laquelle ils baignent, la religion qu’ils pratiquent, ou bien encore le pays qu’ils habitent. Une parenté originelle les lie tous.

Et pourtant, et sans prendre le roman[8] de J.C. Carrière comme une réalité historique (ce qu’il n’est pas!), il faut bien parfois se rappeler, entres autres, la célèbre controverse[9] qui, en 1550 à Valladolid, en Espagne, opposa le théologien Juan Ginés de Sepulveda au dominicain Bartolomeo de Las Casas. Le premier, prétextant que les Indiens sont idolâtres et commettent les pires crimes, en conclut qu’ils sont de race inférieure et doivent donc être soumis à des hommes plus évolués en l’occurrence, les Espagnols. Las Casas réussit à sauver les Indiens, mais paradoxalement, il est à l’origine, non de la naissance mais de la généralisation, de la traite des Noirs vers l’Amérique[10] : empêchés d’employer les Indiens comme travailleurs forcés, les Espagnols cherchent des esclaves et nouent des contacts avec des négriers africains, portugais, génois, français… qui leur vendent pendant plusieurs siècles des millions d’esclaves.[11] Vieille histoire ? Ou l’histoire prend-t-elle d’autres formes ? Aujourd’hui, tous les pays européens sont bousculés par un problème aigu : celui de l’accueil des étrangers. Sans porter de jugement ni sur l’exécution de la loi, ni sur son interprétation, ni sur l’application des mesures de contrôle et d’extradition, on est interpelé par les raisons communément avancées pour s’indigner de la venue d’étrangers sur les territoires européens : « on ne peut pas se laisser envahir par la misère du monde, c’est la crise et il n’y a pas de place pour tout le monde, on ne se sent plus chez nous » sans parler de « ils sont responsables de l’insécurité »…Sans verser dans la naïveté ou l’angélisme, il est de notre devoir de croyant de rappeler que la raison profonde de la migration reste la misère, que nous devons être exigeants sur les questions de justice et de solidarité, que des politiques humanistes pourraient s’unir pour financer autre chose que des murs. Et surtout que l’étranger est un homme qui souffre, aime, espère, est riche de son identité et qu’il est, comme moi, aimé de Dieu. Le Lévitique (19.33) ne rappelle-t-il pas : « Quand un émigré viendra s’installer chez toi, dans votre pays, vous ne l’exploiterez pas ; cet émigré installé chez vous, vous le traiterez comme l’un de vous ; tu l’aimeras comme toi même ; car vous avez été émigrés, dans le pays d’Egypte. »

 

A quand des nations sereinement « arc en ciel »[12]?

 

 

 

 

 

 

  1. [1] Les traductions sont celles de la Bible de Jérusalem, Ed Desclée de Brouwer
  2. [3]
  3. [2] Le terme hébreu pour désigner l’Arche, est d’origine égyptienne et désigne initialement une caisse comme celle dans laquelle a été trouvé Moïse- ce que traduit le terme « arca », coffre en latin. Le vaisseau en bois construit par Noé a peut-être été nommé ainsi car il ressemblait plus à un coffre (allusion aussi au coffre contenant les Tables de le Loi) qu’à un bateau avec proue, poupe et pont. Sa forme ne se comprend (comme le récit Babylonien du Déluge) qu’en fonction de l’architecture des temples et comme pour les temples mésopotamiens l’entrée est placée sur le côté long. (Note de la TOB 2010 p 64)[/ref), toi et tes fils, ta femme et les femmes de tes fils avec toi (Gn 6, 18) ».

    L’Alliance

    Les paroles de l’Alliance

    « Voici que je conclus mon alliance avec vous et avec tous vos descendants après vous, et avec tous les êtres animés qui sont avec vous : oiseaux, bestiaux, toutes bêtes sauvages avec vous, bref tout ce qui est sorti de l’arche, tous les animaux de la terre » (Gn 9, 9-10).

    Dieu ne veut pas la mort, mais la vie : il est le Dieu de tout être vivant, pour toutes les générations.

    Le signe de l’Alliance

    « Voici le signe de l’alliance que je mets entre moi et vous et tout être vivant avec vous, pour les générations futures. J’ai mis mon arc dans la nuée pour qu’il devienne un signe d’alliance entre moi et la terre. Quand je ferai apparaître des nuages sur la terre et qu’on verra l’arc dans la nuée, je me souviendrai de l’alliance entre moi, vous et tout être vivant quel qu’il soit (…) L’arc sera dans la nuée et je le regarderai pour me souvenir de l’alliance perpétuelle entre Dieu et tout être vivant, toute chair qui est sur la terre ». (Gn 9,12-16)

    Il est remarquable que l’arc est signe pour Dieu et non d’abord pour l’homme. C’est pourtant celui-ci, qui par la corruption, a provoqué la colère de Dieu et donc le déluge. Dieu veut que sa bonté soit plus forte que son désir de châtiment. L’arc est un signe d’espérance.

    Les caractéristiques de l’Alliance

    Elle est unilatérale : L’Alliance est une initiative de Dieu (je conclus mon alliance, je mets mon arc dans la nuée). Lui seul s’engage et il ne demande aucune contrepartie ni aux animaux, ni surtout à l’homme qui en est le bénéficiaire libre et comblé. C’est l’alliance de Dieu,  « mon alliance » dit-il.

    -Elle est universelle : elle concerne la création toute entière et ressemble un peu à une deuxième création. Mais surtout elle vaut pour l’ensemble de l’humanité. En effet Dieu précise qu’elle est conclue « avec vous et avec tous vos descendants après vous ». Les descendants de Noé, comme le précise le verset 32 du chapitre 10 de la Genèse qui suit le récit de l’Alliance noachique, constituent toute l’humanité : « ce fut à partir d’eux que les peuples se dispersèrent sur la terre après le Déluge ».

    -Elle est éternelle : c’est ainsi que Dieu qualifie l’alliance dont l’arc-en-ciel est le signe. Tant qu’il y aura de l’air, de l’eau et de la lumière, ce signe sera visible et Dieu tiendra parole. Et il précise : « Plus jamais je ne frapperai les vivants comme je l’ai fait (Gn 8, 21). Cet engagement définitif témoigne d’une relation nouvelle de Dieu avec ceux qui ont échappé au Déluge.

    -Elle a pour signe l’arc en ciel qui évoque tout à la fois la beauté, l’unicité dans le multiple et la paix retrouvée après l’orage.

    -Elle est geste d’armistice à l’initiative de Dieu qui dit : «  Je mets mon arc dans la nuée ». Ce verset est parfois traduit par: « Mon arc, je le dépose sur la nuée  » (Gn 9, 13). Traduction qu’André Wénin[3] A.Wénin, in Actualité des mythes. Relire les récits mythiques de Genèse1-11,Namur, Cefoc p.119

  4. [4] Christian de Chergé in  L’invincible espérance, Bayard Editions 1997, p. 121
  5. [5] Trinh Xuan Than in Dictionnaire amoureux du ciel et des étoiles, Plon-Fayard 2009 p.48
  6. [6] svetlina.over-blog.com/article-4921059.html
  7. [7] Nous avons traité de « l’Alliance avec Abraham et des Pactes du Coran » dans un article paru sur le site du Gric : gric-international.org
  8. [8] La controverse de Valladolid, roman écrit en 1933 par Jean-Claude Carrière et qui fit l’objet d’une pièce de théâtre et d’un film. L’auteur a d’ailleurs prévenu du risque de méprise en écrivant : « Je n’ai eu pour intention que de soumettre un récit diffus à une dramaturgie, que de tendre et durcir l’action. La vérité que je cherche dans le récit n’est pas historique, mais dramatique » Jean-Claude Carrière, La Controverse de Valladolid, Note, Paris, Belfond, 1992
  9. [9] La controverse de Valladolid, roman écrit en 1933 par Jean-Claude Carrière et qui fit l’objet d’une pièce de théâtre et d’un film. L’auteur a d’ailleurs prévenu du risque de méprise en écrivant : « Je n’ai eu pour intention que de soumettre un récit diffus à une dramaturgie, que de tendre et durcir l’action. La vérité que je cherche dans le récit n’est pas historique, mais dramatique » Jean-Claude Carrière, La Controverse de Valladolid, Note, Paris, Belfond, 1992
  10. [10] Dans “Historia de las Indias” ,  Las Casas se repent d’avoir accepté dans ses jeunes années, pour alléger le travail des Indiens, que les colons soient autorisés à faire entrer leurs esclaves noirs dans leurs encomiendas américaines À la suite de cet aveu, il condamne également cet esclavage, qu’il juge aussi injuste et inhumain que celui des Indiens. Voir les annexes du livre de Philippe André Vincent, Bartholomé de Las Casas prophète du Nouveau-Monde, Paris, Tallandier, 1980
  11. [11] La Tunisie abolira l’esclavage le 23 janvier 1846, le décret d’abolition de l’esclavage en France et dans les colonies françaises date du 27 avril 1848, en 1865 les Etats-Unis promulguent le 13° amendement interdisant l’esclavage, et nombreux sont les Etats qui ne l’aboliront qu’au XXème siècle.
  12. [12] Notion introduite par l’Archevêque Desmond Tutu pour traduire son rêve de voir se construire une société sud-africaine sans apartheid.
Oct 312016
 

 

Le plan de ce très court travail va être partagé en deux grandes parties : la première concerne les phases de l’histoire de Marie telle qu’elle figure dans le Coran ( je vais parler ici des quatre phases ) et la deuxième sera ma propre interprétation à ce propos.

Partie – I –

Phase 1 – Il s’agit de l’encadrement de la situation sociale et familiale de Marie telle qu’ énoncée dans le Coran .

1-Concernant sa grande famille, Marie était une descendante de la famille de Imran , qui était une famille choisie par Dieu à côté d’autres : un choix qu’on trouve énoncé dans le verset coranique : «Dieu a choisi, de préférence aux mondes : Adam, Noé, la famille d’Abraham, la famille de ‘Imrân, en tant que descendants les uns des autres – Dieu est celui qui entend et qui sait. » (Coran : sourate 3, versets 33-34)

Il est clair qu’il s’agit d’une famille qui avait l’honneur et la noblesse de l’héritage de prophétie.

2-Quant à sa petite famille, Marie est citée dans le Coran soit en rapport avec sa mère, soit avec son père Imran (qui était mort avant sa naissance, raison pour laquelle elle a été protégée par Zakaryya), soit avec son frère Aaron , soit avec son fils Jésus. Par exemple dans le verset : «Ô sœur d’Aaron, ton père n’était pas un homme pervers, ni ta mère une femme de mauvaises mœurs» (Coran : Sourate 19, Versets 27 – 28). 

Ces rapports familiaux indiquent l’appartenance bien reconnue de Marie et confirment la bonne qualité morale de sa famille. 

3-En contre partie, Marie appartenait à une société qui faisait la distinction entre fille et garçon ; la loi hébraïque ne donnait pas le droit aux familles de consacrer leurs filles au service de Dieu, seuls les fils pouvaient être consacrés au Seigneur. Ce qui explique la peur et l’inquiétude de la mère de Marie quand elle a donné naissance à Marie : « Mon Seigneur ! J’ai mis au monde une fille. Dieu savait ce qu’elle avait enfanté : un garçon n’est pas semblable à une fille-« (Coran : sourate 3, verset 36)

Et c’est dans cette contradiction, entre la pureté de la famille de Marie, et l’inégalité sociale entre fille et garçon dans la société hébraïque que l’histoire de Marie a commencé.

 

Phase 2 – Histoire de Marie : Naissance, enfance,croissance et service au Temple à travers le Coran..

C’est après la prière de la mère de Marie longtemps stérile qu’elle a reçu le don de Dieu, et qu’elle Lui a promis qu’elle va lui consacrer son futur enfant, une histoire évoquée à travers le verset coranique suivant :

« La femme de ‘Imrân dit : « Mon Seigneur ! Je te consacre ce qui est dans mon sein ; accepte-le de ma part. Tu es, en vérité, celui qui entend et qui sait. »» (Coran : sourate 3, verset 35)

La mère de Marie ne savait pas la surprise qui l’attendait : c’est qu’elle va donner naissance à une fille, dans une société qui ne permet pas de consacrer une fille au Seigneur. La mère de Marie a été confrontée à un vrai problème car elle désirait un garçon pour qu’il puisse être consacré au service du Temple. Mais elle a eu une fille, qu’elle va nommer «  Marie / Maryam :مريم  ». Le Coran rapporte :

«« Après avoir mis sa fille au monde, elle dit : « Mon Seigneur ! J’ai mis au monde une fille. » _ Dieu savait ce qu’elle avait enfanté : « un garçon n’est pas semblable à une fille dit-elle, Je l’appelle Marie (Maryam ) , je la mets sous ta protection, elle et sa descendance, contre Satan le réprouvé »  (Coran sourate 3, verset 36).

Et voici donc que Marie était là, son père déjà décédé, sa mère s’inquiétait : Comment Marie sera-t-elle protégée ?

C’est évidement Dieu qui a accepté ce don, qui a pris en charge et assumé la responsabilité de sa protection selon l’expression coranique :

« Son Seigneur accueillit la petite fille en lui faisant une belle réception ; Il la fit croître d’une belle croissance. » (Coran : sourate 3, verset 37a)

Marie grandit progressivement, quitta sa famille au temple.

Le verset coranique rapporte : « Il la confia à Zacharie. Chaque fois que Zacharie allait la voir, dans le Temple (mihrâb), il trouvait auprès d’elle la nourriture nécessaire, et il lui demandait : « O Marie ! D’où cela te vient-il ? ». Elle répondait : « Cela vient de Dieu : Dieu donne, sans compter, sa subsistance à qui il veut. » (Coran : sourate 3, verset 37b).

C’était donc dans ce temple, (ce mihrâb) que Marie poursuivait sa vie de prière et de méditation, répondant ainsi aux aveux admiratifs et aux invitations pressantes des Anges qui lui dirent :

«Ô Marie ! Dieu t’a choisie, en vérité ; Il t’a purifiée ; Il t’a choisie de préférence à toutes les femmes de l’univers. Ô Marie ! Sois pieuse envers ton Seigneur ; prosterne-toi et incline-toi avec ceux qui s’inclinent. » (Coran : sourate 3, versets 42-43)

Marie donc était choisie pour « l’annonciation » de Dieu pour passer à une phase inattendue, une phase miraculeuse, caractérisée par la « nativité de Jésus ».

 

Phase 3 – naissance de Jésus , l’inquiétude de Marie et la protection divine contre le doute :

Je vais citer juste trois moments :

1-Le moment ou Dieu a envoyé l’ange Gabriel pour s’adresser à Marie : «Il dit : ” je ne suis que l’envoyé de ton Seigneur pour te donner un garçon pur.” Elle dit : ” Comment aurais-je un garçon ? Aucun homme ne m’a jamais touchée et je ne suis pas une prostituée.” Il dit : ” C’est ainsi ! Ton Seigneur a dit : Cela M’est facile. Nous ferons de lui un signe pour les gens ; une miséricorde de Notre part. C’est une affaire déjà décidée” » ( Coran : Sourate Maryam ( 19 ) , Versets 18 – 21 / (voir tous les Versets coraniques du 16 -35  , Sourate Maryam (19 ) ).

2- L’inquiétude et le malheur de Marie lorsqu’elle a ressenti les douleurs de l’accouchement ; le texte coranique rapporte ce qu’elle a dit : « malheur à moi ! que je fusse déjà morte avant cet instant ! et que je fusse totalement oubliée » (Coran : Sourate 19, Verset 23). Mais Dieu la réconforte et lui offre des dattes du palmier qui était au-dessus d’elle. Ce don divin indiquait donc une attention particulière venant de Dieu pour  rassurer et renforcer Marie.

3- La protection divine qui a donné du courage à Marie pour retourner auprès des siens, portant Jésus  entre les bras, alors que les gens criaient au scandale. Je cite :« Elle se rendit auprès des siens, en portant l’enfant. Ils dirent : Ô Marie ! tu as fait quelques choses de monstrueux ! Ô sœur d’Aaron, ton père n’était pas un homme pervers, ni ta mère une femme de mauvaises mœurs» (Coran : Sourate 19, Versets 27 – 28). 

4- D’ici je passe à la 4eme et dernière phase à ce niveau concernant les qualités et la place dévolues à Marie par le Coran.

Le Coran évoque :

a-   la virginité de Marie ;  il la défend de toute accusation d’adultère: « Et Marie, fille de ‘Imrân, qui garda sa virginité. Nous lui avons insufflé de notre Esprit ; elle déclara véridique les paroles de son Seigneur ainsi que ses Livres : Elle fut du nombre des dévoués. » (Coran : Sourate 66, Verset 12).

b-   La purification et l’élection de Marie parmi toutes les femmes du monde : «Ô Marie ! Dieu t’a choisie ; Il t’a purifiée; Il t’a choisie de préférence à toutes les femmes de l’univers » (Coran : Sourate 3 , Verset 42).

D’ailleurs le Coran lui a consacré toute une sourate (la sourate 19) qui porte le nom de Maryam ( Marie) ; ce prénom de Marie a été le seul prénom de femme cité, et à pas moins de 34 reprises

c-   L’annonciation à Marie qu’elle va donner le prophète de Dieu :

«Ô Marie, voilà qu’Allah t’annonce une parole de Sa part : son nom sera «al-Masih» «’Issa», fils de Marie, illustre ici-bas comme dans l’au-delà, et l’un des rapprochés d’Allah». (Coran : Sourate 3 ,Verset 45).

 

II – 2eme partie : Analyse personnelle et interprétation  de la signification de l’histoire coranique de Marie :

Comment puis-je faire une lecture de l’histoire de Marie telle qu’elle est présentée dans le Coran ?

Je crois que dans cette histoire, Dieu se présente ici comme un artiste ; dans une scène théâtrale, il a tout inversé, c’est-à-dire qu’il a inversé toute la logique traditionnelle, et les normes habituelles pour les reconstruire de telle sorte que l’histoire de Marie prenne le sens d’un miracle .

1-Tout d’abord : il a détruit la loi sociale d’inégalité entre fille et garçon imposée par les êtres humains ; ce faisant, il a totalement inversé la situation de la femme qui était abandonnée dans une société masculine, pour qu’elle soit à la tête, et voilà qu’une femme qui s’appelait Marie a été acceptée par Dieu lui-même pour qu’elle soit à son service malgré tout.

2- Dieu – dans l’histoire de Marie – a totalement renversé la loi biologique naturelle habituelle qui veut que la conception d’un enfant ne se produit qu’à travers l’accouplement entre mâle et femelle. Cela est donc, pour montrer non seulement la possibilité de l’exemple miraculeux de Marie qui a donné naissance à Jésus sans qu’elle soit dépendante dans cet acte d’ un homme, mais surtout pour montrer que cette même affaire est strictement impossible pour un homme sans qu’il soit dépendant d’une femme.

3-Je vois aussi un renversement divin de la notion quantitative de l’égalité. L’égalité en tant que notion de valeur se manifeste dans l’histoire de Marie, comme égalité qualitative, ce qui explique la présence d’une seule sourate portant le prénom d’une femme qui est Maryam, face à plusieurs sourates portant des prénoms des prophètes masculins : Mohamed, Noé, Ibrahim, etc ..Le prénom de Marie se présente alors comme un prénom d’une reine qui est entourée des autres.

4-Dans le Coran, il existe aussi la sourate «des femmes», en face d’une sourate spécifique portant le prénom de Marie.

Pourquoi donc, Marie n’est-elle pas comprise avec les femmes  dans la sourate des femmes? Pourquoi est-elle la seule femme désignée par son prénom ? Pourquoi trouve-t-on une seule sourate qui porte le prénom d’une femme qui est Marie, alors qu’on trouve plusieurs sourates portant des prénoms des prophètes hommes ?

C’est parce que Dieu a promis dans le Coran qu’elle sera distinguée et voilà qu’elle est vraiment distinguée dans tous les sens, dans son histoire, dans sa virginité, dans son accès à la parole avec le messager de Dieu «Gabriel », dans la sourate qui porte son prénom, dans son prénom qui est le seul prénom féminin cité dans le Coran et entouré par les prénoms des prophètes. Il n’est donc pas nécessaire d’indiquer plusieurs prénoms des femmes pour indiquer la valeur de la femme et son égalité avec l’homme , mais il suffit d’en indiquer une seule, dont la valeur et la qualité sont respectables. Marie faisait la preuve selon les versets coraniques.

Voilà donc ,comment ma lecture du Coran m’a présenté Marie, et voilà comment j’ai apprécié le grade d’honneur le plus élevé que le Coran lui réserve .

 

 

Oct 122016
 

Evoquée trente quatre (34) fois, Marie est la seule femme nommée dans les textes coraniques, principalement dans la sourate (19)  Maryam, portant son nom et qui lui est entièrement consacrée, contenant le récit détaillé de l’Annonciation, la Visitation et l’enfantement virginal du prophète Jésus.

Marie est en outre mentionnée dans les sourates Les croyants (Al- Muminun) (4), L’interdiction (Al- Tahrim) (5) et Le fer (Al – Hadid) (6).

La sourate «  La famille d’Imran » (Al-Imrân) relate la nativité de Marie fille d’Imrân ; comme il est dit dans la révélation coranique sa mère Anna (Hanna) l’a dédiée au service du temple ayant fait le vœu de la vouer au culte de Dieu. On atteste dans cette même sourate l’insistance sur son élection divine :

« Ö Marie Dieu t’a élue, il t’a rendue pure et t’a choisie de préférence à toutes les femmes de l’univers. »    (Sourate 3-42)

Marie est d’ailleurs considérée (avec Jésus) comme un seul et même signe (Äya) envoyé par Dieu à l’ensemble de l’humanité. Un mot qui revêt dans la langue arabe de multiples significations dont miracle, merveille créée par Dieu ou encore signe invitant tout croyant à réfléchir sur le sens ultime de la création. De ce fait Marie devient le signe, le symbole du dévouement absolu, ce qui fait du miracle de Marie un centre d’intérêt commun, un trait d’union entre les fidèles chrétiens et les musulmans.

La vierge Marie est aussi assez présente dans les hadiths les plus connus dans la tradition musulmane et chez les exégètes musulmans à l’instar de Tabari qui a affirmé que Marie fut des nombres des dévouées :

« Parmi les femmes ceux qui sont meilleures moralement et spirituellement, Ilya Marie. »

Selon Musnad Ibn Hanabl Marie était « la reine de toutes les femmes au paradis. »

Al Qurtubi disait qu’elle sera «  parmi les premières à entrer au paradis avec les prophètes. »

Aussi Al Tirmidhi parlait du premier rang de Marie.

Le prophète Mahomet (Mohamed) avait lui même déclaré que la dame des femmes (al-sayda) du monde est Maryam fille d’Imran (Marie), puis Fatima (sa fille bien-aimée), khadija bent khouwaylid( sa première épouse) et enfin Asya(femme du pharaon).

Lors de la mort de Fatima, celle-ci aurait déclaré :

« Je surpasse toutes les femmes excepté Maryam (Marie) ».

Marie fait à ce titre partie des femmes considérées comme parfaites dans la tradition islamique.

Ce statut distingué et accordé à Marie dans le coran et dans les hadiths lui a fait acquérir une place prépondérante dans le cœur des musulmans qui se traduit par différents aspects de vénération mariale en participant aux pèlerinages et aux jours de fêtes consacrées à Marie.

En effet elle présente pour les musulmans l’exemple de la femme pieuse et humble. Sa piété et sa vertu deviennent l’emblème même de la foi en Dieu. Ce qui la rend un modèle pour tous ceux qui aspirent au degré de complétude morale et d’accomplissement spirituel. Elle symbolise pour les musulmans la dévotion, le recours à Dieu, l’obéissance à sa parole, l’aptitude au silence et à l’écoute, la sereine acceptation du décret divin (vu qu’elle n’a pas demandé de signe ou de preuve à l’annonce de la nouvelle) et la patience ; ce qui lui a permis de développer un lien avec fort avec son créateur.

  • Marie incarne alors le modèle coranique du parfait croyant.

 

L’image mariale explique donc au parfait croyant que s’il se mettait en état d’abstention Dieu lui confèrerait sa Grâce telle Marie à qui Dieu a envoyé sa propre nourriture et son messager. La Vierge a manifesté un abandon total à la volonté divine, pour cette raison elle forme un lien entre les parfaits croyants et les fidèles des deux familles religieuses qui la considéraient comme l’icône de vie spirituelle et pure.

Marie est tenue en haute estime grâce à sa piété et sa chasteté. Effectivement, les musulmans lui accorde un statut important étant donné qu’elle est aux yeux de l’islam la plus parfaite de toutes les femmes qui ont été et qui seront créées ayant reçues tant d’attention divine.

D’ailleurs le nom de Marie est assez fréquent chez les femmes musulmanes (nom symbolique).

C’est pourquoi les musulmans entreprennent souvent des pèlerinages aux sanctuaires mariaux spécialement à Fatima au Portugal, en Espagne, à Lourdes, en Irak et en Egypte où les femmes musulmanes qui veulent tomber enceintes viennent prier dans l’église de Sainte- Marie de Zeitoun (Zaytoun), dans un quartier du vieux Caire ; ou qui venaient pour une bénédiction de Marie qui les appelle à travers des apparitions.

Dans le monastère Dir El Adra, à Minya (en Egypte), tant de musulmans que de chrétiens viennent allumer des cierges pour commémorer le séjour de la Sainte famille lors de sa fuite en Egypte. Dans ce même monastère, on acquiert la bénédiction en touchant la représentation peinte de Marie qui incarne pour les musulmans la mère dévote, pieuse, chaste, dévouée, patiente et soumise à l’ordre divin.

Pour cette même raison les musulmanes d’Irak font intervenir Marie dans leur vie sociale et encore privée. Elles prient pour Marie et la sollicitent afin de les bénir et les aider à tomber enceinte ou à régler leurs problèmes conjugaux ou mettre de l’ordre dans leurs vies intimes comme l’explique Amir Jajé. O.P (professeur à la faculté de théologie à Bagdad et le conseiller pontifical pour le dialogue interreligieux depuis 2012).

Encore au Liban les chrétiens et les musulmans se rassemblent autour de la figure commune de la Vierge Marie en organisant des rencontres ou des initiatives conviviales, festives, baptisées : «  ensemble pour Marie », permettant de faire le lien entre les traditions musulmanes et chrétiennes (on peut citer dans ce cadre et à titre d’exemple le Zenit ou l’Efesia au Liban) par le biais de la figure mariale qui se dévoile comme étant un emblème d’unité entre ces deux familles religieuses.

Lourdes aussi accueille chaque année plusieurs centaines de pèlerins musulmans.

La ville de Fatima au Portugal abrite à son tour un autre sanctuaire marial rassemblant fidèles chrétiens et musulmans. Ce lieu de Notre Dame de Fatima est symbolique en l’occurrence de la réunion des deux prénoms saints à savoir celui de Marie mère de Jésus et celui de Fatima la fille du prophète Mahomet, chacune portant le signe d’une religion monothéiste en communion autour de la figue mariale.

On souligne parallèlement l’accueil enthousiaste que les musulmans d’Afrique réservent à la statue pèlerine de Notre Dame de Velankani en Inde où elle est priée et respectée par certains hindous et bouddhistes du moment qu’elle incarne l’archétype de la mère aimante et dévouée.

La maison de la Vierge à Ephèse sur le mont Coressos compte en plus un lieu de rencontres entre chrétiens et musulmans.

Ainsi Marie présente une figure de l’échange et de la rencontre qui demeure commune aux traditions chrétienne et musulmane dans lesquelles elle incarne l’archétype de la croyante exemplaire de nature pure et exempte de tout péché.

Pour cela la figure de la vierge est très présente dans la littérature mystique de l’islam où la notion de la virginité de Marie constitue une exigence de purification de l’âme et un prélude à tout cheminement spirituel.

Marie est parfois décrite comme une nouvelle Ève qui s’abandonne totalement à la volonté divine.

Le lieu vers l’Orient ou l’ange Gabriel lui révèle sa destinée fut un sujet de nombreux traités mystiques pour certains théosophes, tel Shahab Al Din Sohrawardi qui le considère comme étant le berceau d’une nouvelle naissance.

Jalel Al Din Rumi a lié le palmier à toute une symbolique de désert : lieu de rencontre directe et dépouillée de tout artifice avec le divin où la nudité du lieu évoque aussi la relation originelle entre Dieu et l’homme.

Marie est donc le signe du rappel des origines de l’homme et par la même de son destin spirituel.

En définitive, il convient de dire que la Vierge Marie est le «  fil d’Ariane » qui permet de faire le lien entre l’islam et le christianisme à travers cette figure commune qui incarne la sagesse originelle et universelle ce qui a permis à l’une des grandes figures intellectuelles et spirituelles du siècle dernier, le poète et philosophe suisse Frithjof Schuon de la considérer comme la mère de tous les prophètes, cette fidèle servante de Dieu dans les deux religions et figure centrale de la continuité entre les traditions musulmane et chrétienne.