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A-Dieu et Merci à Mgr Henri Teissier

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Jan 102021
 

par Chantal Vankalck, sœur missionnaire de Notre-Dame d’Afrique.

            L’annonce du décès de l’archevêque émérite d’Alger, Monseigneur Henri Teissier, le 1er décembre à l’âge de 91 ans, dans sa ville natale de Lyon, a suscité une très vive émotion. Les témoignages de sympathie, d’amitié se sont manifestés de part et d’autre de la méditerranée et notamment de France et d’Algérie.

            Ordonné prêtre pour le diocèse d’Alger en 1955 par Mgr Duval, il part étudier l’arabe durant deux ans au Caire à l’Institut dominicain d’études orientales (IDEO). De retour à Alger, il exerce un ministère paroissial à Belcourt, ainsi que la responsabilité des mouvements et des œuvres. Au moment de l’indépendance de l’Algérie, en 1962, il fait le choix de rester et de demander la nationalité algérienne, comme Mgr Duval. Celui-ci lui confie la charge du Centre d’études diocésain de langues et de pastorale, à Kouba ensuite aux « Glycines » dont il est le principal fondateur avec Mgr Claverie et le premier directeur.           Il fut évêque d’Oran de 1972 à 1980, évêque coadjuteur du Cardinal Duval à Alger de 1980 à 1988, puis archevêque d’Alger jusqu’en 2008. Il a su stimuler avec ses frères évêques la réflexion théologique et pastorale de l’Église d’Algérie, avec notamment la publication, en 1979, du document « Le sens de nos rencontres ».

            Monseigneur Henri Teissier a eu le souci d’apporter à l’Église universelle l’unique contribution du « petit troupeau » de l’Eglise d’Algérie dans ce qu’elle a de fragile, mais aussi dans ce qu’elle vit au quotidien en partageant la vie et le destin de ce peuple marqué par l’islam. Il a publié un livre en 1984 « L’Église dans la maison de l’islam », qui fait comprendre aux nouveaux arrivés quelle est la vocation spécifique de cette Eglise. De même à travers ses conférences, il désirait avant tout servir le dialogue entre les hommes et les femmes vivants sur les deux rives de la Méditerranée.

            Fortement engagé au service du peuple algérien, Monseigneur Henri Teissier, lors des années noires, qui ont  provoqué la mort de plus de 150 000 personnes, a accompagné en pasteur, chacun et chacune dans le choix de rester ou de partir lorsque la violence tue des religieuses, religieux, puis des frères de la communauté monastique de Tibhirine, et enfin son frère et ami Pierre Claverie, assassiné avec son chauffeur Mohammed.

            Après sa retraite, il était ainsi resté vivre en Algérie, entre Alger et Tlemcen avec de multiples engagements. Depuis deux ans, il s’était établi à Lyon pour des raisons de santé, tout en effectuant  des séjours périodiques à Alger.  Il s’est aussi beaucoup investi pour obtenir la béatification des dix-neuf martyrs qui a eu lieu à Oran, le 8 décembre 2018, au sanctuaire de Notre-Dame de Santa Cruz.

            C’est le samedi 5 décembre qu’a eu lieu en la cathédrale Saint Jean de Lyon, la messe de funérailles, au cours de laquelle plusieurs vibrants hommages lui on été rendus. Sa dépouille arriva le 8 décembre à Alger où une autre messe d’obsèques a eu lieu à la basilique Notre-Dame d’Afrique. Le 9 décembre après d’autres moments forts d’hommages et de recueillements, Mgr Henri Teissier a été inhumé au sein de la basilique Notre-Dame d’Afrique à côté du cardinal Léon-Etienne Duval.

            Les témoignages qui ont été fait de lui, les hommages rendus sont nombreux et se superposent laissant entrevoir un homme qu’on pourrait qualifier d’exceptionnel, même si dans son humilité, sa modestie, il aime de se faire appeler tout simplement Père Teissier ou Henri pour les plus proches.

Voici quelques extraits sortis du livre d’or du Centre d’Études Diocésain :

            « J’ai eu le bonheur de partager des moments avec lui en 2012 et je n’oublierai jamais tout ce qu’il m’a fait découvrir et partager. Je garde le souvenir d’un homme libre. »

            « C’était un homme d’exception. Homme de foi, de partage et d’espérance. Comme nombre d’entre nous et depuis des années,  j’ai eu souvent l’occasion d’apprécier sa vaste culture (y compris dans le domaine de la culture arabe, spécialiste de l’histoire de l’Emir Abdelkader et de Saint Augustin), sa curiosité intellectuelle toujours en éveil, son sens de l’échange toujours chaleureux. Sans oublier son sens de l’humour !

            Et  comment ne pas évoquer aussi son amour de l’Algérie. Une passion humaine et éthique qui l’a conduit à s’engager de manière courageuse et déterminée dans les grands combats de son pays d’adoption, avant et après l’indépendance. Ainsi, à sa manière, il a su perpétuer, avec persévérance, humilité et une grande intelligence humaniste, une certaine tradition de l’Église d’Algérie ».

            « Nous venons de perdre un père, un frère et un ami  dont la vie entière a été dédiée à l’amour et à la fraternité entre les Hommes. Les enfants de cette terre d’Algérie qu’il a aimée et dont il a adopté toutes les causes ne l’oublieront jamais….nous en faisons partie et nous sommes fiers d’avoir croisé son chemin.

Ses mots, ses rires et plaisanteries raisonnent dans nos mémoires et ont imprégné l’esprit du centre des Glycines, cette maison qui était la sienne et qui est la nôtre et dont il constitue l’âme ».

            Il reste pour nous tous un exemple, un guide. D’une culture impressionnante, d’une grande intelligence et d’une mémoire sans faille, ces qualités s’accordaient avec une profonde humanité,  une qualité de présence, de relation.

            Il était un pasteur courageux, solidaire du peuple algérien, dont il avait pris la nationalité, en y apprenant ses langues, ses cultures, son histoire et en y tissant des liens de convivialité, d’amitié et des relations fraternelles.

            Il était un authentique serviteur de la Rencontre, ainsi qu’un artisan respecté du dialogue interreligieux dans la fidélité à l’Évangile et au peuple algérien. Il était attentif à chacun, chacune, aux plus pauvres, comme aux plus érudits, sachant voir en l’autre son mystère intérieur. « L’autre est pour moi, disait le Père Teissier, le visage de Dieu. En accueillant l’autre, c’est Dieu lui-même que j’accueille. »  

            Comme le disait Mrg Paul Desfarges, actuel archevêque d’Alger, lors d’une de ses homélies : L’Eglise dont le Père Teissier fut le pasteur infatigable était et est toujours une Eglise marquée par la spiritualité de Nazareth, celle d’une présence humble, celle qui dit Dieu dans l’humain. Frère Charles et le Père Teissier nous ont guidé et nous guident sur ce chemin d’une Eglise de la rencontre fraternelle avec tous.

Eduquer à l’ouverture à l’autre, dans le respect de la différence. par Nadia Ghrab-Morcos ,Gric Tunis

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Déc 102020
 

Cet article est composé de cinq parties, nous publions aujourd’hui les deux dernières

1. Prendre conscience de la dualité ressemblances / différences

2. Développer une attitude juste dans une situation de minorité / majorité.

3. Témoigner de sa foi sans prosélytisme

4. Résoudre les conflits par la non-violence.

5. Stratégies éducatives.

4. Résoudre les conflits par la non-violence.

L’éducation insistera sur l’interdiction totale de la violence. Qu’elle se manifeste contre une personne, un objet, contre soi-même ou dans tout type de comportement.

La notion de sacralité de la personne humaine doit être inculquée à l’enfant, dès son plus jeune âge. Il faut l’amener à réaliser que tout être humain, puissant ou démuni, malade ou bien portant, talentueux ou moins doué, a droit à un respect absolu de sa part, du fait même qu’il est un être humain.

En milieu laïc, on s’appuiera sur le fait que cette notion est le fondement implicite de la Déclaration universelle des Droits de la personne, qui représente un progrès important dans l’évolution de la conscience humaine. Si le contexte le permet, on expliquera que toute personne est sacrée parce qu’elle est aimée de Dieu; parce que Dieu habite en elle.

De ce postulat de sacralité, découle naturellement la nécessité de respecter toute personne quels que soient son statut et sa condition. Et partant, de veiller à ne jamais humilier quiconque. En effet, l’étude de l’Histoire et de l’actualité montrent que l’humiliation et l’absence d’estime de soi sont souvent à la base de la trajectoire des criminels, qu’ils soient grands (Hitler) ou petits.

Plus généralement, puisque la personne est sacrée, on ne doit ni la violenter ni l’opprimer. Si cela paraît évident au niveau de la réflexion, ce n’est pas la réaction la plus courante au niveau comportemental. Il faut alors patiemment éduquer l’enfant à refuser fermement d’exercer la violence et l’injustice; c’est le volet le plus connu de la non-violence. On insistera en particulier sur la lâcheté de la violence exercée par le plus fort envers le plus faible, par les garçons envers les filles, par les grands envers les petits etc.

Mais je suis moi-même une personne sacrée. Il est donc essentiel que je préserve ma propre dignité, ainsi que mes droits. D’où la nécessité absolue de refuser toute oppression, injustice ou violence qui s’exercerait à mon encontre, que ce soit en tant que personne ou en tant que groupe. Ce refus de l’injustice (envers soi-même ou envers autrui) constitue le deuxième volet de la non-violence, moins connu, mais non moins important que le premier.

Comment conjuguer cette nécessité de préserver ma dignité, avec celle du refus d’exercer une quelconque violence ? C’est là que l’on introduira la stratégie de la non-violence, qui, seule, permet de concilier ces deux exigences.

On commencera par expliquer que l’émergence de conflits entre les personnes, est tout à fait naturelle, et n’est pas dramatique si elle est traitée de manière adéquate. En réalité, le conflit a une fonction socio-cognitive. Sa résolution permet à l’enfant ou au jeune de construire sa personnalité. On exposera alors la pensée de la non-violence telle qu’elle a été formulée par Gandhi, puis par d’autres penseurs, notamment musulmans

[1]

. Cette éducation sera progressive, adaptée à l’âge des apprenants, et accompagnera explicitement ou en filigrane tout le cursus scolaire et universitaire des jeunes.

On introduira dans les programmes l’étude des mouvements historiques de non-violence et de leurs acquis. En Histoire, on mènera une réflexion sur les guerres, les révolutions violentes, leurs conséquences et les situations auxquelles elles aboutissent. On attirera l’attention des jeunes sur la nécessaire adéquation entre l’objectif à atteindre et les moyens que l’on se donne pour y arriver, un processus violent ne pouvant aboutir à un ordre de justice et de paix. Il faudrait donner autant d’importance aux mouvements sociaux non-violents qu’aux conquêtes militaires, et mettre en exergue le rôle des femmes. Il est essentiel que les « héros » proposés à l’admiration des jeunes ne soient pas seulement des guerriers ou des révolutionnaires armés, mais des personnes ayant influé sur le cours de l’Histoire par des moyens excluant la violence. 

Mais la non-violence ne doit pas rester un concept théorique; elle doit se manifester dans les comportements quotidiens. Tout d’abord, dans le comportement des enseignants eux-mêmes. Si la violence physique a pratiquement disparu des établissements d’enseignement, la violence verbale et des comportements d’exclusion persistent envers les apprenants et peuvent les marquer négativement à vie. A travers l’échec scolaire, l’école qui devrait être un lieu privilégié de socialisation, contribue à la fracture sociale. La confusion est souvent faite entre la faute et l’erreur, la punition s’appliquant à l’une et à l’autre. Or l’école doit être un lieu où l’on a le droit de se tromper. Apprendre de ses erreurs fait partie du processus de construction de soi. Il ne s’agit pas de renoncer à l’autorité de l’enseignant; l’enfant a besoin de se heurter à cette autorité pour structurer sa personnalité. Mais il faut établir la distinction entre l’autorité et le pouvoir. Le pouvoir veut la domination; l’autorité cherche le consentement; elle est essentiellement non-violente.

Par ailleurs, il faut organiser le « vivre-ensemble » des élèves et des enseignants, ce qui suppose l’établissement de règles communes auxquelles chacun devra adhérer. Ces règles doivent être justes et initier les enfants à vivre ensemble dans le respect de chacun et dans le respect de ses droits. Donner des responsabilités de toute sorte aux enfants dans l’établissement les fait grandir car ils sentent qu’on leur fait confiance, et c’est un aspect très important pour créer un « vivre–ensemble ».

A l’école ou à l’université, l’enseignant ne cherchera pas à dissimuler les conflits, ni à les fuir, mais plutôt à en faire des « travaux pratiques » au service d’une pédagogie de la non-violence. S’il s’agit de conflit entre élèves, il faudra les aider à rompre le mimétisme qui consiste à rendre coup pour coup afin de ne pas se laisser contaminer par la violence de l’adversaire. On brisera le cercle vicieux de la violence, en recentrant le conflit sur l’objet du litige, pour ne pas le laisser dégénérer en une rivalité de personnes. On encouragera le recours aux bons offices d’un médiateur qui s’efforcera de créer une dynamique de coopération entre les adversaires, pour qu’ils deviennent des partenaires dans la recherche d’une solution commune convenant aux deux, et aboutissant finalement à ce qu’il y ait deux gagnants.

L’exercice de la violence physique est une pratique courante entre les enfants, notamment en cour de récréation. On tentera de faire appel à leur raison pour prendre conscience de la laideur de leur acte. Si cela ne suffit pas à les en dissuader, on peut envisager de recourir à la pédagogie conçue par Korczak, qui autorisait les élèves à se taper dessus, à la condition expresse de surseoir à leur acte et de prendre le temps de la réflexion. Dans cette approche, chacun a le droit de frapper l’autre à condition de l’en prévenir par écrit, 24 heures à l’avance. En effet, « surseoir, c’est anticiper et paradoxalement prendre le temps de développer la pensée hypothético-déductive […]. Avec « Si … alors …. », on anticipe, on réfléchit, on développe. Et là le maître a une fonction essentielle, il impose le sursis, il permet le passage à l’acte réfléchi

[2]

.

Auprès de l’agressé, on insistera sur le deuxième volet de la non-violence, celui qui consiste à refuser fermement toute injustice. On l’incitera à exprimer son refus de la situation de manière très claire, et à en parler s’il le faut à un adulte, quelles que soient les menaces proférées par l’agresseur qui cherche à l’en dissuader. On encouragera de même les enfants témoins d’une agression à en parler, en leur expliquant que se taire dans ce cas revient à se faire complice de l’agresseur et à ne pas porter secours à une personne en danger. Les élèves agresseurs doivent être écoutés, doivent pouvoir exprimer leur souffrance ou leur mal-être. Si des sanctions sont prononcées à leur encontre, elles n’auront pas pour but de les condamner ou de les exclure, mais de condamner leur action et de les réintégrer dans le groupe

[3]

.

Si le conflit oppose un (des) élève(s) à un enseignant ou à l’administration, l’éducateur s’efforcera d’écouter les besoins des élèves; l’écoute est en effet la meilleure approche pour se faire entendre et se faire obéir. Il fera ensuite appel à leur créativité pour trouver ensemble une solution au conflit. Cette approche offre de grandes chances pour que l’élève respecte la solution trouvée puisqu’il a pris part à sa recherche. Ce faisant, elle augmente sa confiance en soi, ce qui est l’un des buts de l’éducation.

Pour accompagner le concept de non-violence, il faut éduquer les jeunes à des valeurs de solidarité, de coopération, de lutte pour la justice, et œuvrer pour inscrire ces valeurs au cœur des comportements quotidiens. Les entraîner à rechercher des solutions qui permettent de concilier les intérêts des uns et des autres. Les institutions elles-mêmes doivent être pensées dans cet esprit; l’enseignement ne doit pas être centré sur l’idée de compétition. Cela devrait conduire à supprimer les concours d’entrée aux grandes écoles ou aux lycées pilotes, ou du moins à en modifier l’esprit.

L’attitude de non-violence doit devenir une seconde nature chez chacun, si nous voulons construire un monde où règne la paix.

5. Stratégies éducatives.

La condition préalable à ce type d’éducation est que les enseignants eux-mêmes reçoivent une formation aux paradigmes d’ouverture, de respect de l’autre et de non-violence, ainsi qu’aux méthodes appropriées pour leur transmission aux apprenants.

Par ailleurs, on doit s’interroger sur le statut du maître, qui s’est fortement dégradé au cours des dernières décennies. Il est essentiel de réfléchir à l’amélioration de ce statut, et de manière plus générale, à la restauration de la notion d’autorité.

Un projet pédagogique doit comprendre deux volets : l’instruction et l’éducation. L’instruction consiste en la transmission d’un savoir; la qualité des connaissances transmises ne doit surtout pas être négligée au nom d’une quelconque modernité pédagogique. L’enseignement des sciences exactes et techniques doit être mené avec rigueur, et doit surtout être l’occasion de structurer l’esprit des jeunes. En effet, l’évolution des savoirs en ces domaines est telle que les connaissances qu’ils devront utiliser au cours des quarante années de leur vie active, ne sont pas encore connues pour un grand nombre d’entre elles. C’est pourquoi il est essentiel d’apprendre aux jeunes à apprendre par eux-mêmes, ce qui suppose d’avoir « une tête bien faite » plutôt que bien pleine.

Les matières scientifiques et techniques ne traitent pas des questions existentielles auxquelles le jeune adulte se trouvera un jour confronté, telles que la souffrance, la mort, la violence, ni à penser les valeurs positives telles que la bonté, le bonheur ou la non-violence.

L’éducation dont la finalité est de transmettre des valeurs à l’élève, doit l’aider à aborder ces aspects essentiels de la vie. Et à se construire de manière libre. Il faut donc aider l’enfant à accéder à la liberté. Eduquer c’est aussi lui apprendre un art de vivre. L’instruction transmet un savoir-faire (et une formation de l’esprit), l’éducation un « savoir-être ».

Au niveau des contenus, L’UNESCO plaide pour l’enseignement généralisé des Droits de l’Homme et la transmission des valeurs de non-violence, de solidarité, de respect mutuel à travers la réorientation des programmes scolaires et universitaires d’Histoire, de littérature, de sociologie, de sciences politiques. Réorientation des contenus, mais aussi de l’approche pédagogique. Il ne s’agira plus seulement de communiquer un savoir supposé objectif, mais de débattre avec les jeunes du sens de l’existence humaine, à travers les faits étudiés.

Dans le cadre d’une démocratie, il est bon que l’école soit laïque. Cela ne veut pas dire qu’elle doit ignorer toute éducation spirituelle

[4]

. L’enseignement d’une philosophie morale et politique est nécessaire pour fonder les droits et les devoirs du citoyen. L’éducation civique et la discussion des valeurs morales doivent être au cœur du projet pédagogique.

La philosophie est un outil privilégié pour apprendre à l’individu à penser « par soi-même ». A l’heure actuelle, dans la plupart des pays, notamment en Tunisie, l’enseignement de cette discipline occupe trop peu de place et intervient trop tard dans la formation des jeunes. L’apprentissage du raisonnement critique devrait se faire à l’école primaire et secondaire. En réalité, les enfants, même très petits sont en quête de sens. Nous connaissons tous l’enchaînement des « pourquoi » sur toutes sortes de sujets posé par un enfant de trois ans. Il est regrettable que cette quête de sens s’émousse avec le formatage de l’école qui tend à inculquer des connaissances, à des sujets passifs, réduits au rôle de récepteurs. La pratique de la philosophie pour les enfants commence à avoir sa place dans une soixantaine de pays. Il s’agit de leur apprendre à problématiser, conceptualiser, argumenter et soutenir leur position. L’UNESCO encourage fortement l’exercice de la philosophie qui permet aux enfants d’acquérir « très jeunes l’esprit critique, l’autonomie à la réflexion et le jugement par eux-mêmes, les assure contre la manipulation de tous ordres et les prépare à prendre en main leur destin».

Si l’on considère les qualités que l’éducation doit préserver et développer chez l’enfant, on s’adressera à cette curiosité que nous avons évoquée, et qui s’érode souvent au cours de la scolarité. Il est du rôle de l’éducateur de développer chez l’élève « la soif d’apprendre », afin qu’il s’approprie les connaissances et qu’il éprouve le plaisir de comprendre. La joie de se sentir intelligent renforcera sa confiance en soi, cette confiance tellement nécessaire pour son équilibre psychique et sa créativité.

L’éducation doit s’efforcer de favoriser l’autonomie plutôt que la soumission, l’esprit critique plutôt que l’obéissance passive, la responsabilité plutôt que la discipline, la coopération plutôt que la compétition, la solidarité plutôt que la rivalité

[5]

. L’esprit critique est nécessaire pour la liberté d’esprit de la personne, et c’est la seule défense contre un embrigadement idéologique malsain et dangereux.

Nous pensons que pour une bonne formation de l’esprit, il est nécessaire de décloisonner les disciplines d’apprentissage, d’entraîner les élèves à établir des ponts entre elles, à mettre les connaissances acquises dans une discipline, au service d’une autre. Cela est utile pour l’efficacité et la créativité scientifique, mais a aussi un impact sur la vision du monde que se fait le jeune. Au lieu d’une perception éclatée, morcelée, il pourra mieux appréhender l’interdépendance des systèmes qui l’entourent.

Au niveau des méthodes pédagogiques, on aura recours à des activités et des jeux en fonction de l’âge de l’enfant pour découvrir et valoriser les différences; celles de langue, d’origine, d’habitation, de traditions culturelles. Comme on aura recours à des activités ludiques pour découvrir et valoriser ce que tous ont en commun, ce qui les unit.

Pour déconstruire les préjugés, il serait intéressant d’inclure les parents dans des réunions conviviales, des fêtes où les cultures des différents pays seraient mises à l’honneur.

Pour la transmission du savoir, l’enseignant aura recours à une pratique interactive, au cours de laquelle il posera les questions qui permettront aux apprenants eux-mêmes de développer les connaissances. Cela leur donne le plaisir de la découverte, un regain de confiance en soi, et une meilleure appropriation des savoirs.

L’émergence des nouvelles technologies de l’information et notamment d’Internet, entraîne une évolution du rôle de l’enseignant. Il n’est plus le seul détenteur du savoir; celui-ci se trouve maintenant à portée d’ordinateur. Le rôle de l’enseignant sera alors d’apprendre aux élèves à rechercher l’information, à se poser des questions sur sa fiabilité, puis à se l’approprier en la critiquant, l’organisant, la structurant.

Des jeux de rôles peuvent être proposés au cours desquels les enfants mettront en scène différents types de situations critiques (minorité/majorité) ou conflictuelles. Les rôles seront intervertis. Cela permettra à chacun d’éprouver ce que peut sentir l’Autre dans telle type de situation réelle, et de découvrir le comportement qu’il aimerait voir se développer chez son camarade quand lui-même est dans une situation donnée.

On peut aussi instituer une pratique de « conseil de classe » regroupant tous les élèves avec le maître pour réfléchir ensemble aux problèmes comportementaux qui se sont posés au groupe, et envisager les solutions qui peuvent leur être apportées.

Le travail par équipe de quatre ou cinq élèves sur des projets de recherche favorisera l’esprit d’équipe et de coopération, ainsi que l’empathie. Des activités telles que journée sportive, concours de musique, de poèmes etc favoriseront la découverte  des talents et capacités de chacun.

L’organisation de la vie de l’institution peut être elle-même une occasion de démocratie participative. Le vivre-ensemble nécessite le respect de règles communes. L’enfant a besoin de se confronter à la loi ou à la règle pour se structurer. C’est pourquoi « il est obligatoire d’interdire » certaines choses. Il peut être intéressant de faire participer les enfants à l’élaboration des règles communautaires, tout en définissant d’emblée ce qui est négociable et ce qui ne l’est pas.  Le processus d’élaboration de ces règles est une bonne occasion de dialogue démocratique et permet à l’enfant de s’approprier l’espace scolaire comme un lieu où il a droit à la parole, et où celle-ci est prise en compte.

Ces approches ne seront pas restreintes aux heures de cours, mais seront appliquées aux activités culturelles et de loisirs, en privilégiant celles qui favorisent la créativité, l’amour de la vie, l’épanouissement personnel et l’amour d’autrui.

Conclusion

Pour favoriser un vivre-ensemble harmonieux, l’enfant doit intérioriser la « règle d’or » proposée par toutes les spiritualités: « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’ils te fassent ».

Il est bon d’amener le jeune à considérer tout Autre comme un mystère passionnant à déchiffrer. Ecoutons Michel Serres qui parle admirablement de notre transformation par l’autre : « Aime l’autre qui engendre en toi une troisième personne, l’esprit »[6]. Une curiosité bienveillante permet de découvrir en chacun des aspects communs qui nous unissent et aussi des choses dissemblables, sources potentielles d’enrichissement.

Il faut attirer l’attention sur le fait que les spécificités de chaque personne en font un être unique, et précieux par cela même, pour l’humanité entière. On inculquera aux enfants l’idée de la fécondité des différences et de leur respect. L’éducateur, quant à lui, devra trouver l’attitude juste entre le respect des particularités de chacun, et le redressement en douceur de celles qui sont nuisibles.

Un vivre-ensemble de qualité, basé sur une vision saine des différences et ressemblances,  sera la première étape vers un « agir ensemble », dans le cadre d’une humanité qui rassemble,  qui se mobilise pour construire un monde de justice, de paix et de solidarité, un monde qui propose à chacun  une vie digne et épanouissante.

  1. [1] N. Ghrab-Morcos, Le concept de non-violence
    dans différents contextes religieux,  https://gric-international.org/2019/approfondir-le-dialogue/le-concept-de-non-violence-dans-differents-contextes-religieux-parnadia-ghrab-marcos-gric-tunis/
  2. [2] La violence à l’école, Adapter la pédagogie, Réflexion
    pédagogique avec Philippe Meirieu, http://back.ac-rennes.fr/publica/BN/violence/viol.htm
  3. [3] Jean-Marie
    Muller, De la non-violence en éducation,  Paris, 2002, UNESCO,
    Préface de Koïchiro Matsuura, Directeur général de l’UNESCO, 72 p.
  4. [4] Marie-Josèphe Horchani, Eduquer à vivre ensemble  dans un monde pluriel, https://gric-international.org/2020/dossiers/eduquer-a-vivre-ensemble-dans-un-monde-pluriel-marie-josephe-horchani-gric-tunis/
  5. [5]
    Jean-Marie Muller, De la non-violence en éducation,  Paris, 2002, UNESCO
  6. [6] Le Tiers-Instruit p. 87, Folio Essais n°199, Ed. Gallimard, 1992

Appel à la fraternité par GRIC Tunis

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Oct 312020
 

Nous musulmans et chrétiens du GRIC de Tunis sommes profondément émus et tristes après les drames affreux de Conflans Sainte Honorine, de Nice, mais aussi d’Avignon*.

Tristes parce que ces événements sont à l’opposé de ce qui fait notre foi aux uns et aux autres. Le Coran dit « Mon Seigneur est miséricordieux et aimant » (11,90) ; ou aussi : Ne dites pas à celui qui vous offre la Paix : Tu n’es pas croyant ! » (4,94) et encore « Votre Seigneur s’est prescrit à lui-même la miséricorde » (6,54), sans oublier : « Voici quels sont les serviteurs du miséricordieux : ceux qui marchent humblement sur la terre et qui disent ‘Paix’ »(25,63).

Les catholiques entendent le jour de la Toussaint résonner ces mots : Heureux les doux, heureux ceux qui ont faim et soif de justice, heureux les miséricordieux, heureux les cœurs purs, heureux les artisans de paix (Mt 5,4-9). Nul opprobre sur l’autre, mais des appels à vivre en Paix.

Tristes parce que ces événements sont à l’opposé de ce que nous vivons. Nos fois sont différentes, mais nous croyons au même Dieu essayant tous de tendre vers lui, même si nos chemins sont différents. Faire découvrir à l’autre ce qui nous fait vivre, apprendre de l’autre à purifier notre relation à Dieu, cela est non seulement possible mais crée des liens d’amitié personnelle et sociale.

Tristes parce qu’en tant que croyants, mais aussi en tant qu’êtres humains tout simplement, nous croyons que la vie est sacrée. L’injonction faites aux hommes depuis la nuit des temps « tu ne tueras point » serait-elle devenue inaudible ? Et la souffrance n’a pas de religion : les tueurs comme les victimes ont un père, une mère, des frères et sœurs qui pleurent.

Tristes parce que ces actes barbares propagent des idées fausses sur les religions, très loin de ce que vit l’énorme majorité des croyants, qu’ils tentent de dresser les communautés les unes contre les autres et qu’ils font alors se lever des illégitimes justiciers des deux côtés.

Tristes parce que l’un des tueurs est un jeune tunisien et que nous avons pris notre part à la réflexion sur les causes de la dérive islamiste en publiant des articles sur ce sujet (en particulier : « Nouvelles formes de religiosité et radicalisation violente des jeunes tunisiens » par Samia Lajmi Chabchoub, ou « Le concept de non-violence, dans différents contextes religieux » par Nadia Ghrab-Morcos), en organisant des tables rondes sur le thème « Ensemble contre la violence ». Et la Tunisie n’a pas été épargnée par des attentats commis par ses enfants, sur son sol.

Mais nous sommes aussi pleins d’espérance.

Nous n’ignorons pas le poids de l’histoire, ni les difficultés économiques, ni les troubles du cœur humain. Mais nous pensons qu’il y a le meilleur quelque part, au fond de tout homme. Parents, enseignants, hommes politiques, ne blessons pas les enfants et les jeunes, formons-les à l’esprit critique, donnons l’exemple d’une vie en accord avec nos principes, offrons-leur une vie digne, et ne les utilisons pas à des fins idéologiques. Orientons, accompagnons les tendances passionnelles vers plus d’humanité. Tout cela est déjà en route, ne renonçons pas.

Nous sommes pleins d’espérance parce que de plus en plus nous reconnaissons que nous avons des racines communes et profondes humainement bien sûr, mais aussi philosophiquement, scientifiquement, et aussi parce que l’avenir pour protéger la planète ne pourra se faire qu’ensemble.

Nous sommes pleins d’espérance devant toutes les femmes et tous les hommes en recherche spirituelle –et ils sont nombreux-car celle-ci conduit nécessairement au progrès de l’humanité entière. Ayons le courage de parler, mais aussi le courage d’écouter, car chaque femme, chaque homme que nous rencontrons a quelque chose à nous dire, en particulier de Dieu.

Nous sommes pleins d’espérance parce que l’immense majorité des croyants regarde l’autre différent comme étant aimé de Dieu, parce que des musulmans ont le courage –oui aujourd’hui il est parfois risqué de le faire- d’affirmer que la religion n’autorise pas à tuer au nom de Dieu, parce que des musulmans prennent soin des chrétiens et que des chrétiens prennent soin des musulmans.

Nous ne vivons pas dans les nuages mais essayons seulement de penser et d’agir dans la vie quotidienne selon l’appel à la fraternité voulu par Dieu dans nos deux religions. Et Dieu ne saurait se contredire.

*Quelques heures après l’attentat à Notre Dame à Nice, un jeune français, identitaire, a attaqué au couteau un commerçant maghrébin. Il a été tué par la police.

Eduquer à l’ouverture à l’autre, dans le respect de la différence. par Nadia Ghrab-Morcos ,Gric Tunis

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Oct 072020
 

Cet article est composé de cinq parties, nous publions aujourd’hui la deuxième et la troisième

  1. Prendre conscience de la dualité ressemblances / différences
  2. Développer une attitude juste dans une situation de minorité / majorité.
  3. Témoigner de sa foi sans prosélytisme
  4. Résoudre les conflits par la non-violence.
  5. Stratégies éducatives.
  1. Développer une attitude juste dans une situation de minorité / majorité.

Dans les sociétés plurielles, on est généralement en présence d’une communauté majoritaire qui fait face à une ou plusieurs minorités. D’après la Commission internationale des Droits de l’homme, la plupart des conflits actuels sont dus à l’existence de minorités et à leur besoin de faire reconnaître leurs droits[1].

Les définitions « objectives » présentent une minorité comme un groupe de population numériquement minoritaire ayant certains traits distinctifs, les plus importants étant la religion, la langue et l’ethnie, quoique ce dernier trait couvre une réalité plus floue que les deux premiers. A cela s’ajoute une condition plus « subjective » pour qu’un groupe forme une minorité; il s’agit de la prise de conscience identitaire qui induit une cohésion entre les membres du groupe pour la préservation de leur langue, leur religion, leur culture[2].

Les minorités peuvent être de formation ancienne, constituant la population autochtone du pays, comme c’est le cas dans plusieurs pays du Moyen-Orient, ou de formation plus récente, comme les communautés issues de l’immigration dans les pays occidentaux. Les situations sont donc différentes par certains aspects, mais elles ont aussi des caractéristiques communes. De par leur infériorité numérique, les minorités sont presque toujours en situation de fragilité, sujettes à des pratiques de discrimination et de ségrégation, comme le montrent de nombreux exemples historiques. A l’instar de la Déclaration universelle des droits de l’homme, qui vise à faire respecter les droits naturels de toute personne humaine, notamment des plus vulnérables, la Déclaration des droits des minorités[3] veut faire reconnaître et respecter les droits des minorités en tant que groupes humains plus vulnérables. Comme pour la personne humaine, il s’agit bien de « droits » et non de faveurs qu’on accorde à celui qui est plus fragile. Cette façon de voir permet de rompre avec la loi de la jungle, la loi du plus fort, pour aller vers une société humanisée où l’Etat garantit des droits inaliénables à toute personne humaine, indépendamment de son statut.

En ce qui concerne l’éducation dans un milieu où se côtoient majorité et minorité(s), l’école doit d’abord transmettre une formation où diversité culturelle et normes communes seraient à la fois respectées.

Il est important que les cursus des matières à forte composante culturelle (histoire, philosophie, littérature …) traitent des cultures des différentes communautés présentes. Il est bon de maintenir, autant que possible, le cadre culturel spécifique de chaque enfant, car il est nécessaire à la construction de son identité personnelle. Tout en évitant l’enfermement dans l’identité communautaire. En effet, c’est l’individuation qui lui permettra de contribuer de façon originale et positive à la vie sociale. A travers les cours à composante culturelle, et de manière conviviale lors de fêtes, il faut aider l’enfant à découvrir d’abord sa propre identité.

Mais il faut aussi l’initier à la culture de l’autre, ce qui est nécessaire pour déconstruire les préjugés sur la communauté de l’autre, surtout si elle est minoritaire, et neutraliser la peur de ce qu’on connait mal.  En un deuxième temps, enraciné dans ce qu’il est, et d’où il vient, il pourra s’ouvrir harmonieusement à la diversité.

Il faut aussi doter le futur citoyen des capacités nécessaires au vivre-ensemble harmonieux dans une société démocratique, respectueuse de la diversité culturelle et religieuse. L’amener à respecter les normes communes nécessaires à la cohésion sociale, sans exiger son adhésion à des contenus culturels spécifiques.

Dans tout groupe où l’esprit de communauté est fort, qu’il s’agisse d’une communauté majoritaire ou minoritaire, il y a risque de subordination de la liberté individuelle aux normes du groupe. L’école doit doter l’enfant des connaissances et compétences nécessaires pour qu’il puisse choisir librement sa vie, et revoir ses choix au cours de son existence; ne pas être prisonnier d’appartenances figées. Elle doit donc protéger l’indépendance morale du futur citoyen sans vouloir le couper de son groupe d’appartenance. Lui ouvrir aussi la voie pour qu’il puisse cultiver des appartenances multiples[4].

Pour satisfaire ces trois objectifs, des cursus appropriés devront être complétés par une éducation visant le savoir-être. Il s’agit d’abord de favoriser le développement de l’autonomie personnelle, le sens critique et la faculté de réfléchir par soi-même. Eduquer ensuite aux valeurs qui favorisent un vivre-ensemble harmonieux. La tolérance d’abord comme socle minimal; l’empathie, l’ouverture et l’appréciation de la diversité pour aller plus loin dans la rencontre et l’amitié.

Ce type d’éducation peut passer par la mise en situation pratique. Par exemple, les règles de vie au sein de l’établissement peuvent être adaptées dans une certaine mesure, pour permettre aux élèves de vivre, selon une culture ou une religion différente de celle de la majorité. S’il est réussi, ce pari leur apprendra qu’il est possible de vivre ensemble sans suivre des modalités parfaitement identiques. La participation des élèves aux délibérations concernant ces aménagements est une forme de travaux pratiques d’éducation civique.

Une éducation réussie se base sur une collaboration école – parents. On proposera des rencontres aux parents sur les sujets abordés avec les enfants.

Tout ce qui vient d’être dit s’applique à l’éducation en présence de communautés différentes. Mais l’école peut aussi jouer un rôle plus spécifique concernant les rapports de domination et de subordination qui existent généralement entre majorité et minorité(s). Il est essentiel de démonter avec les enfants les mécanismes malsains qui régissent le plus souvent les relations majorité-minorité, afin d’éviter de les reproduire.

Les amener à réfléchir sur le fait que bien souvent la majorité, usant de sa force, exerce sur la minorité divers types de discriminations et de ségrégations qui ont pour but de la  marginaliser, faisant de ses membres des citoyens de seconde zone, et les écartant des centres de décision et d’influence. La majorité a parfois recours à la culpabilisation de la minorité l’accusant de divers maux, y compris la collusion avec l’étranger ou le manque de patriotisme.

La minorité est alors prise en tenailles entre deux tentations, l’assimilationisme ou le fondamentalisme. Dans le premier cas, pour échapper aux discriminations, ses membres vont adapter leurs comportements, peut-être leurs croyances, jusqu’à gommer toute différence avec les valeurs, les us et coutumes de la majorité. A terme, cela signifie la disparition de leur communauté. A l’inverse, la minorité peut dans une tendance défensive, adopter une attitude de repli sur soi afin de maintenir son identité propre comme moyen de survie. Cela peut être accompagné d’un syndrome de victimisation. Les minorités anciennes ont généralement préservé leurs caractéristiques culturelles au prix de l’isolement, adoptant une mentalité conservatiste.

Toutes ces attitudes peuvent être repérées dans l’étude de l’histoire de différentes régions du monde. Il est bon d’en prendre conscience, de les discuter à l’aune de la raison et des droits de l’homme afin de les éviter, ainsi que les conflits qui  pourraient  en découler. En éducation civique, on pourra s’intéresser à l’étude des Droits des minorités tels que définis par les Nations Unies, et on poussera les élèves à réfléchir à ces questions. Les amener à comprendre le désir légitime d’une minorité d’être reconnue et respectée dans ses droits et dans son originalité. Réfléchir sur ce que cela exige comme changement de mentalité de la majorité. Sur la courtoisie nécessaire du plus fort (individu ou majorité) envers le plus faible (enfants, personnes âgées, ou minorités). Réfléchir aussi sur la nécessité pour une minorité d’éviter le repli sur soi, l’attitude de victimisation et d’actualiser en permanence ses coutumes pour éviter toute sclérose.

La démocratie est un progrès par rapport à l’autocratie, mais mal comprise, elle peut devenir la loi du plus grand nombre qui écrase la minorité. C’est le risque que l’on prend si elle est réduite à l’exercice du droit de vote ou de référendum.  Camus disait : « La démocratie ce n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité »[5]. Il y a une réflexion à mener, avec les jeunes et les enfants, sur les moyens d’éviter l’hégémonie de la majorité et les tentatives de pression de la minorité.

A côté de l’étude et de la réflexion, l’organisation de la vie dans l’institution peut éduquer les jeunes à participer aux délibérations démocratiques, à respecter les choix et les opinions des autres, et à reconnaître leur valeur. Lorsque l’opportunité se présente, l’éducateur aidera à prendre conscience de la nécessité d’éviter la tyrannie de la majorité, les points de vue minoritaire devant être pris en compte dans la mesure du possible.

 

 

  1. Témoigner de sa foi sans prosélytisme

Définissons d’abord le terme prosélytisme. D’après Larousse, ce mot désigne un zèle ardent pour recruter des adeptes, pour tenter d’imposer ses idées.

Dans ce paragraphe, nous nous intéresserons aux situations plurielles d’un point de vue religieux, et plus particulièrement à celles où islam et christianisme coexistent.

Ces deux religions ont une vocation universelle. Les livres fondateurs de chacune d’elles demandent à leurs croyants de transmettre leurs enseignements au plus grand nombre, et de convertir de nouveaux croyants à cette religion.

Du côté chrétien, Jésus envoie ses disciples en mission.  » Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit  » (Matthieu, 28, 19-20). Saint Paul énonce clairement cette nécessité pour le disciple de Jésus: « Annoncer l’Evangile, en effet, n’est pas pour moi un titre de gloire; c’est une nécessité qui m’incombe. Oui, malheur à moi si je n’annonçais pas l’Evangile! » (1 Co 9, 16).

Du côté musulman, le Coran fait injonction au Prophète d’annoncer le message :

« Ô Prophète ! Fais connaître ce qui t’a été révélé par ton Seigneur. Si tu ne le fais pas, tu n’auras pas fait connaître son message »  Coran (5: 67)

« Et qui profère plus belles paroles que celui qui appelle à Allah, fait bonne œuvre et dit: Je suis du nombre des Musulmans ? » Coran (41:33).

On pourrait dire que la Mission[6] ou la Da’wa s’articulent autour de trois dimensions :

– annoncer le message transmis par Jésus ou par Mohamed

– témoigner en actes et en comportement de la portée de ce message

– s’ouvrir à la relation aux autres, dans un esprit de dialogue et de partage.

Annonce du message:

Pour celui qui la proclame, l’annonce est ressentie comme enseignement, mais pour l’autre elle est perçue comme prosélytisme, avec ce que cela comporte de pression morale. Le mot « tabshir » en arabe, est révélateur de cette dualité. D’un point de vue terminologique, il signifie « annonce de la bonne nouvelle ». Le mot Evangile (« bishara ») signifiant bonne nouvelle, pour les chrétiens arabes c’est un terme positif. Les dictionnaires traduisent « mission » par « tabshir ». Mais les dictionnaires traduisent aussi « prosélytisme » par « tabshir » et les arabes musulmans donnent une connotation négative à ce mot.

Cependant, le Coran utilise ce même terme pour parler de l’annonce du message par le Prophète :

   « Ô toi, le Prophète ! Nous t’avons envoyé comme témoin (shâhid), comme annonciateur de bonnes nouvelles (mubashir), comme avertisseur (nadhîr) » Coran (33 : 45).

A l’origine de l’Eglise, le mot mission définissait surtout la réalisation, par Jésus et l’Esprit Saint, du projet du Père : révéler sa tendresse à toute l’humanité[7]. Le terme a évolué; au XIX° siècle, on l’utilisa presque exclusivement pour des « territoires de mission » que l’on distinguait des Églises d’antique fondation.

Dans l’Islam du Moyen Âge, la da’wa ciblait surtout les musulmans, les exhortant à mieux suivre la voie du Prophète, et ne s’adressait pas aux non-musulmans. C’est dans le sous-continent indien que la domination britannique et l’expansion des missions protestantes après 1813 ont contribué à modifier la tradition islamique médiévale[8], et à créer des institutions missionnaires musulmanes pour s’opposer à l’influence chrétienne.

La conscience moderne rejette désormais toute forme de prosélytisme. Elle y voit une sorte de violation de la liberté des autres[9]. Cela, sans parler des extrémistes (type DAECH) qui déforment totalement le message révélé. On est alors devant un dilemme : comment vivre la mission ou la da’wa en évitant le prosélytisme ?

Dans les temps fondateurs, porter à la connaissance du plus grand nombre le message de Jésus ou de Mohamed, était une tâche essentielle. De nos jours, la profusion des moyens de connaissance et la mobilité des idées permettent à toute personne qui le souhaite de connaître le message de l’une des grandes religions. La possibilité de la conversion doit certes être ouverte à tous. Mais c’est à Dieu qu’il appartient d’attirer une personne vers une religion donnée.

« L’Esprit souffle où il veut» (Jn 3, 8), et encore : « Nul ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire » (Jn 6, 44)

Si un non-chrétien sent un appel intérieur vers le christianisme, il lui appartient de se rapprocher des chrétiens pour mieux connaître leur message. Les chrétiens sollicités devront répondre à sa demande; mais non prendre l’initiative.

Il en est de même, du côté musulman. Répondre à la demande d’approfondissement d’un non-musulman, l’accueillir dans la communauté si c’est lui qui en fait la demande. C’est d’ailleurs l’attitude juste des soufis, que l’on qualifie souvent d’agents de la da’wa[10].

 

Témoignage par le comportement et les actions

Il convient d’amener les apprenants, dès leur plus jeune âge, à comprendre qu’à l’époque contemporaine, pour témoigner de sa religion,  on ne peut plus l’asséner par des discours, mais on doit témoigner de la grandeur du message, par des comportements qui lui soient conformes.

Jésus nous le dit clairement :  » Il ne suffit pas de me dire: “Seigneur, Seigneur!” pour entrer dans le Royaume des cieux; mais il faut faire la volonté de mon Père qui est aux cieux. » (Mt 7,21) ou encore : « On connait l’arbre à son fruit » (Mt 12, 33)

Et le Coran insiste : « Commandez-vous aux gens de faire le bien, et vous oubliez vous-mêmes de le faire, alors que vous récitez le Livre? Etes-vous donc dépourvus de raison ? » Coran (2: 44).

« Ô vous qui avez cru! Pourquoi dites-vous ce que vous ne faites pas? C’est une grande abomination auprès d’Allah que de dire ce que vous ne faites pas. » Coran (61: 2-3).

Il faut alors trouver les moyens, d’amener chaque enfant à bien comprendre l’esprit de sa religion, pour identifier les comportements qui reflètent cet esprit. Le seul enseignement, de gestes ou de rites, l’apprentissage de textes par cœur, sans en connaitre le fond, créent des mécanismes qui peuvent conduire à une pratique purement formelle, voire à un fondamentalisme. Pour vivre une religion, il faut pouvoir y adhérer librement et par conviction.

Dialogue

L’ouverture à celui dont la religion est différente, sera concrétisée pour un enfant, par le fait de témoigner par ses actes de la beauté de sa religion, et aussi d’apprécier les comportements positifs de celui qui a une autre foi.

A cet effet, on saisira l’occasion des fêtes de chaque religion, pour expliquer à l’ensemble des enfants leur signification; on organisera des visites des différents lieux de cultes, une découverte de quelques prières de chaque religion.

Mais pour les jeunes lycéens et les étudiants, cette ouverture pourra s’étendre aussi au domaine du dialogue interreligieux. Il faut d’abord les amener à comprendre que c’est le même Dieu que chrétiens et musulmans adorent.

Jean-Paul II l’a clairement déclaré devant de jeunes musulmans à Casablanca : « Nous croyons dans le même Dieu, le Dieu unique, le Dieu vivant, le Dieu qui crée les mondes et porte ses créatures à la perfection »[11].

Et le Coran dit :

« Et ne discutez que de la meilleure façon avec les gens du Livre, sauf ceux d’entre eux qui sont injustes. Et dites: Nous croyons en ce qu’on a fait descendre vers nous et descendre vers vous, tandis que notre Dieu et votre Dieu est le même, et c’est à Lui que nous nous soumettons. » Coran (29: 46)

Il serait bon d’amener les jeunes à comprendre que « Nous pouvons nous rencontrer ”devant” Dieu, l’ayant, lui, comme référence de notre rencontre, comme nous pouvons nous rencontrer ”en” Dieu et au Nom de Dieu. […]. Nous nous trouvons ensemble devant le Dieu vivant comme celui qui nous réunit dans nos différences. Et nous devons nous respecter mutuellement dans un respect profond à travers nos différences mêmes, comme expression de notre respect pour lui »[12].

  1. [1] Minorités : existence et reconnaissance, M. Jose Bengoa, Commission des droits de l’homme, Groupe de travail sur les minorités, mai 2000. Document E/CN.4/Sub.2/AC.5/2000/WP.2
  2. [2] ibid
  3. [3] Déclaration des droits des personnes appartenant à des minorités nationales ou ethniques, religieuses et linguistiques, https://www.ohchr.org/fr/professionalinterest/pages/minorities.aspx
  4. [4] Nadia Ghrab-Morcos,  De la superposition de frontières à la pluralité d’appartenances, Chemins de dialogue, N° 34,  p. 177
  5. [5] Carnets III, Gallimard, 1962, p. 260.
  6. [6] https://eglise.catholique.fr/approfondir-sa-foi/vivre-sa-foi-a-tous-les-ages/vivre-en-chretien/371720-quest-ce-que-la-mission/
  7. [7] ibid
  8. [8] M. S. Janjar, Prosélytisme et/ou da’wa in Histoire, monde et cultures religieuses, 2013/4 n° 28 | pages 141 à 152
  9. [9] M. S. Janjar, ibid
  10. [10] M. S. Janjar, ibid
  11. [11] C. Van Nispen, Ma foi chrétienne dans la rencontre avec les musulmans,  https://gric-international.org/2012/bonnes-lectures/ma-foi-chretienne-dans-la-rencontre-avec-les-musulmans/
  12. [12] C. Van Nispen, ibid

Eduquer à l’ouverture à l’autre, dans le respect de la différence. par Nadia Ghrab-Morcos ,Gric Tunis

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Sep 112020
 

Cet article est composé de cinq parties, nous publions aujourd’hui la première

  1. Prendre conscience de la dualité ressemblances / différences
  2. Développer une attitude juste dans une situation de minorité / majorité.
  3. Témoigner de sa foi sans prosélytisme
  4. Résoudre les conflits par la non-violence.
  5. Stratégies éducatives.

Introduction

J’ai vu récemment une jolie caricature montrant un adulte qui interroge un enfant :

– Dans ton école, il y a des musulmans, des juifs, des chrétiens ?

– Non, dans mon école, il n’y a que des enfants.

Dans son innocence, l’enfant a transcendé les catégories étanches où tant d’adultes enferment les autres.

Affirmer notre commune humanité, le fait que les autres sont nos semblables (l’âge seul étant un critère de différenciation pertinent), est une belle première réaction pour un enfant.

Cependant, dans le monde pluriel où nous vivons, il faut aller plus loin et amener l’enfant à réfléchir à la double relation de similitude / différence qui nous lie les uns aux autres. Cela, pour aborder de façon saine la complexité d’une société composite et ne pas tomber dans les pièges, omniprésents, de l’exclusion et de la stigmatisation, dont les tentacules aboutissent facilement à la violence.

Dans cet article, nous tenterons de réfléchir au type d’éducation à donner aux jeunes pour développer une attitude à la fois lucide et solidaire vis-à-vis de l’Autre, différent sur plusieurs plans possibles, notamment sur le plan religieux.

 

 

  1. Prendre conscience de la dualité ressemblances / différences

L’école est de plus en plus confrontée à la diversité des origines religieuses, culturelles et sociales des élèves. La mondialisation accentue les rencontres de publics diversifiés.

Et c’est dès la petite enfance que se forme le regard que nous portons sur l’Autre, et partant l’attitude que nous aurons envers lui. L’enjeu est important : devant ceux qui diffèrent de moi, s’agit-il de vivre :

– dans un esprit d’affrontement;

– de vivre à côté dans une certaine indifférence;

– ou alors de vivre vraiment ensemble ?

Nous pensons que le système éducatif – école, université, parents et société dans son ensemble – a un rôle essentiel à jouer pour conduire l’enfant vers un vivre-ensemble de qualité, orienté vers la paix et la solidarité. Il importe de favoriser une compréhension des interactions sociales et de l’interdépendance entre l’enfant, les autres (différents) et l’environnement, dans une perspective d’ouverture, d’inclusion et de justice. Cela suppose de déconstruire préjugés et stéréotypes issus du milieu social envers ceux qui sont différents. C’est un pré-requis pour lutter contre l’esprit de discrimination et la vulnérabilité à l’endoctrinement.

Il ne s’agit ni d’ignorer les différences, ni de les sacraliser. Les enfants repèrent très vite celles d’ordre ethnique, religieux ou socioculturel. L’éducateur doit conduire l’enfant vers la pleine reconnaissance de l’autre, en identifiant les caractéristiques dissemblables, tout en refusant d’établir entre elles la moindre hiérarchie. Insister, à travers des exemples, sur le concept d’égalité dans la différence. Il s’agit ensuite de faire ressortir les similitudes qui, au-delà des différences, nous unissent et font de nous des frères en humanité. Amener graduellement l’enfant à découvrir l’ampleur des similitudes, qui dépasse de loin celle des différences.

Ensuite le conduire à voir que les paramètres de différenciation sont multiples. On peut partager une classe en deux ensembles : filles et garçons, ou alors grands et petits, ou clairs et basanés, ou musulmans et non-musulmans, et ainsi de suite. Selon chacun de ces clivages, l’enfant découvrira qu’il appartient à un groupe de personnes différentes. C’est-à-dire que chacun a de multiples appartenances, et qu’avec chaque personne, il a des choses en commun, ce qui facilite partage et communication. Il comprendra alors de manière naturelle qu’on ne peut pas reléguer l’Autre à l’extérieur d’un « Nous » inclusif.

Devant la différence de l’Autre,  l’incompréhension induit bien souvent un sentiment de peur; celle-ci est un des leviers du racisme et de la xénophobie. Il faut faire découvrir à l’enfant l’aspect positif des différences, la valeur ajoutée de la diversité. Par la contemplation de celle-ci dans la nature, elle qui fait sa richesse et sa beauté. L’amener à méditer sur cette phrase de Saint Exupéry : « Celui  qui diffère de moi, loin de me léser m’enrichit »[1]. Lui demander de trouver des exemples qui illustrent cette phrase. 

La tolérance, premier niveau du vivre-ensemble harmonieux, suppose une attitude plus sereine pour accepter la différence de l’autre, sans se laisser déstabiliser par elle.  Il ne s’agit pas de tolérer tout acte, car certains sont inacceptables, mais de respecter toute personne. Ecoutons Paul Ricoeur : « La tolérance, ce n’est pas une concession que l’on fait à l’autre; c’est la reconnaissance de principe qu’une partie de la vérité m’échappe »[2].

A partir du collège, on pourra amener les élèves à s’interroger sur les processus de construction des civilisations. Les amener à comprendre que l’Histoire, les cultures, les religions, les identités nationales ou ethniques, les systèmes symboliques ne sont pas fixes, mais constituent des constructions en transformation constante. C’est par l’ouverture aux aspects positifs d’autres cultures et par leur intégration, qu’une civilisation se développe pleinement. Ce fut le cas de la civilisation arabo-musulmane durant de longs siècles, c’est aujourd’hui le cas d’autres civilisations. L’enfermement sur soi en revanche, risque d’entraîner un processus de déclin. L’objectif est d’amener l’enfant à développer une saine curiosité envers celui qui est Autre, en se demandant ce qu’il peut trouver de bien en lui et qui pourrait l’aider à se construire lui-même. S’ouvrir à l’autre ne veut pas dire adopter ses attributs, ses façons de penser, mais plutôt se laisser interroger par eux, et trouver ses propres réponses.

On cherchera à rendre plus profond le regard de l’enfant, de manière à découvrir sous le vernis des différences, l’humanité de l’autre qui rejoint la sienne, faisant ainsi reculer la peur. Il sera de plus en plus  curieux de cet Autre, curieux de sa différence. Il fera un effort pour mieux le comprendre, pour l’apprivoiser. Cette expérience vécue de la diversité apprend à tisser des relations solides, avec ceux qui sont de culture différente.

Partant de cet élan de curiosité vers l’autre, l’éducateur favorisera un état d’esprit de l’enfant le conduisant à accueillir autrui dans son propre espace intérieur. Lui faire de la place dans ses préoccupations, avoir de la bienveillance à son égard. Chercher à mieux le connaître, avec ses qualités et ses défauts, avec sa grandeur et ses petitesses, avec sa vulnérabilité et sa fragilité. Avec sa part d’ombre et sa part de lumière, comme elles existent aussi en soi-même. On dépassera alors la simple tolérance pour s’engager avec l’autre, pour l’autre. Devenu adulte, un enfant formé dans cet esprit sera motivé pour contribuer à construire une fraternité humaine, diversifiée, qui transcende les frontières.

Si le contexte permet de transmettre une éducation spirituelle, on expliquera à l’enfant que plus il approfondit sa propre relation à Dieu, plus les différences avec ses camarades d’autres religions s’amenuisent. On le conduira à découvrir que connaître l’autre en profondeur, l’amène à retrouver l’image de Dieu enfouie en lui. Ce qui renvoie à l’image de Dieu en soi-même. Et comme pour les monothéistes il s’agit du même Dieu, il s’établit entre les deux personnes un lien sacré.

  1. [1] Antoine de Saint Exupéry, Terre des hommes
  2. [2] Cité par Philippe Meirieu , in, « Pédagogie : des lieux communs aux concepts clés », Préface pour l’édition en Argentine, esf Editions, p.1, 2016

Recension : L’Islam pensé par une femme

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Jan 082019
 

L’Islam pensé par une femme

De Nayla Tabbara et Marie Malzac ; Ed Bayard 2018

Pourquoi l’Islam majoritaire souffre-t-il aujourd’hui d’autoritarisme et de manque d’esprit critique ? Notamment parce qu’il a été pensé depuis ses origines dans un contexte fortement patriarcal, par des hommes et pour des hommes.

C’est la conviction de Nayla Tabbara[1], pour qui une nouvelle approche de l’Islam est nécessaire faisant droit à la part féminine de la raison et de la sensibilité. Il ne s’agit pas de ne s’intéresser qu’aux questions de la femme, comme le voile ou la polygamie par exemple, mais d’envisager sous un jour nouveau l’ensemble de la religion musulmane. Elle réfléchit sur des questions telles que Dieu au-delà du genre, la lutte de féministes musulmanes, l’Islam et l’autre : une théologie de la diversité religieuse, Islam et handicap : vers une théologie de la fragilité ou encore Islam et politique : de l’Etat musulman aux citoyens musulmans.

Dégagé d’une conception littéraliste et de la pratique purement formelle, ce nouveau regard pourrait contribuer à remettre l’Islam dans la voie de sa vocation spirituelle. Dans sa conclusion l’auteur se réjouit que ‘l’autorité religieuse traditionnelle aujourd’hui ouvre non seulement ses portes pour les musulmans et les musulmanes mais fait une place pour accepter les nouveaux discours tant que ces discours veulent faire avancer les choses de l’intérieur par un souci de rendre l’Islam plus intelligible au XXI siècle’.

[1] Nayla Tabbara est une théologienne musulmane, libanaise, docteur en Sciences des Religions de l’Ecole pratique des Hautes Etudes de Paris et de l’Université Saint Joseph de Beyrouth

Vous avez dit « Martyr »? Marie-Josèphe Horchani Gric Tunis

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Nov 272018
 

La triste actualité de ces dernières années a remis en lumière un mot longtemps confiné dans la religiosité de nos religions. Son utilisation à temps et à contre temps nous a conduit à nous interroger sur son sens ou ses sens et sur ce qu’il signifie pour nous aujourd’hui.[1]

I- Qu’est-ce qu’un martyr ?

Le sens de ce mot a évolué au cours des siècles, aussi bien dans la tradition chrétienne que musulmane

1/ Dans la tradition chrétienne

En français le terme martyr vient du grec ancien martus qui signifie témoin. Il est important de rappeler pour comprendre l’évolution radicale du sens de ce mot, qu’il est utilisé de nombreuses fois dans le Deuxième Testament, avec cette acception. Par exemple, dans l’Evangile de Luc[2] (24.48) : c’est vous qui en êtes les témoins, dans les Actes des Apôtres à de nombreuses reprises[3] (1.8) : vous serez mes témoins, (1.22) : il faut donc que l’un d’entre eux devienne avec nous témoin de sa résurrection, et dans le livre de l’Apocalypse (1.5)[4] : de la part de Jésus-Christ, le témoin fidèle. Le disciple témoin est chargé de dire ce qu’il a vu, entendu et ce en concordance avec d’autres témoins conformément aux prescriptions du Deutéronome (Dt 19,15).

Ce témoin ne cherche pas l’opposition ou la provocation ; mais rapidement ce témoignage suscite de l’incompréhension (Ac 4.1-4), de la résistance puis de l’hostilité ouverte allant jusqu’au meurtre dont le premier est celui d’Etienne (Ac7,54-60). Au cours des deux premiers siècles de l’ère chrétienne, sous le coup des persécutions qui s’intensifient, le mot martyr prend le sens qu’il avait dans le Premier Testament c’est-à-dire que le martyr est une personne qui consent à aller jusqu’à se laisser tuer pour témoigner de sa foi, plutôt que d’abjurer. Toute une littérature va se développer autour des récits de martyres, comme par exemple le Martyre de Perpétue et de ses compagnons, en l’an 203, à Carthage.

2/ Dans la tradition musulmane

Le mot qui est utilisé pour désigner le martyr, aussi bien par les chiites que par les sunnites est le terme coranique « shahîd » qui provient des lettres radicales sh. h. d. et qui désigne le fait d’observer, d’être présent à et d’être témoin de. Son sens est donc identique à celui du mot grec. Par exemple dans la sourate de la vache[5] (2,282) : Appelez deux témoins choisis parmi vous, ou encore, dans cette même sourate (2,143) : Nous avons fait de vous une communauté intermédiaire, celle du juste milieu, afin que vous soyez témoins vis-à-vis des hommes et que l’envoyé soit témoin vis-à-vis de vous. Ou encore : Ceux qui auront cru en Dieu et en ses prophètes, ceux-là seront promus au rang des justes et des témoins auprès de leur maître (57,19). On pourrait aussi citer (3,140) et surtout (39,69) qui évoque le jugement dernier : Le livre des actions sera posé en évidence. Prophètes et témoins seront appelés.

Pour un musulman, ce sens est très fort car la notion de témoignage « Shahada » exprimée aussi par la racine sémitique sh. h. d. prend en langue arabe un sens capital. Témoigner est un acte de foi, plusieurs fois répété dans le Coran[6] » et « shahîd » est l’un des 99 plus beaux noms de Dieu.

Mais si la racine sh. h. d. dans le Coran a presque toujours le sens de témoin, elle peut aussi avoir le sens de martyr, «  celui qui a été tué pour Dieu ». Par exemple : Ceux qui obéiront à Dieu et à son envoyé feront partie de la communauté des prophètes, des justes, des martyrs et des saints que Dieu a reçu en sa grâce(4,69). Dans tous les versets qui y font référence une meilleure   traduction de martyr, c’est-à-dire de celui qui a été tué pour Allah, serait périr ou mourir   ou être tué ou combattre sur le chemin de Dieu (2,154 ; 3,157 ; 3,195 ; 4,74 ) . Est-ce une façon imagée de présenter un argument ou une invitation à méditer sur ce que sont véritablement les chemins de Dieu ?

Il ne fait pas de doute que l’histoire et la situation politique du monde musulman aujourd’hui, qui se sent agressé, aient poussé une large tranche de la communauté musulmane à développer une  «  spiritualité du martyre basée sur la mort volontaire pour combattre ‘l’ennemi’ », comme le notait déjà Samir Khalil Samir en 2008 (revue Oasis du 01/05/2008 ; http : www.oasiscenter.eu)

3/Aujourd’hui le mot martyr, en français, est toujours utilisé dans le sens de celui qui témoigne de sa foi en Dieu, dans la souffrance au prix ou non de sa vie. Par extension il désigne celui qui doit supporter de grandes souffrances non choisies (maladies, injustices…) et plus largement encore celui qui est une « victime » (les martyrs du génocide, un martyr de la science). Depuis quelques années une certaine propagande tend à le rendre synonyme — et cela constitue un contresens — de « kamikaze », c’est-à-dire « celui qui se tue dans le but de tuer ».

II- Martyr : violence ou non-violence ?

Dans cette partie nous nous intéresserons à la notion de martyr dans son acception la plus courante aujourd’hui c’est-à-dire martyr / mort ou martyr / souffrance.

A/ A qui est décerné le titre de martyr ?

1/Dans la tradition chrétienne

Il est décerné essentiellement au témoin martyr, qui, comme le définit Daniel Marguerat (Le Monde de la Bible N° 214 p44), «  ne cherche pas l’opposition mais que son témoignage la déclenche et qu’il décide de ne pas la fuir. Il assume donc l’hostilité qui lui est opposée, préférant maintenir la vérité qu’il proclame, plutôt que de se taire pour protéger sa vie ».

Le plus ancien témoignage relatif aux martyrs se trouve dans le deuxième livre des Martyrs d’Israël (II° siècle avant JC), avec en particulier le récit de la mort d’Eléazar « un des premiers docteurs de la loi, homme déjà avancé en âge » ( 2M 6,18) qui préféra mourir plutôt que de manger du porc. Il en fut de même pour une mère et ses sept fils (2M 7), tous supportèrent de terribles souffrances plutôt que d’enfreindre la Loi. Ces martyrs affirment qu’il est préférable de mourir plutôt que de déroger aux commandements de Dieu, surtout s’il s’agit de céder à l’idolâtrie.

Les différentes églises chrétiennes ont chacune leur « Martyrologe », y compris l’Eglise protestante, ou les églises orientales comme le Synaxaire copte. Contrairement à l’étymologie du terme, il s’agit d’un livre liturgique, recueil de brèves notices sur les saints à fêter et pas uniquement des martyrs. Le glissement du terme s’effectue à la fin du IV siècle, mais les martyrs y sont signalés de manière spécifique[7]. L’attribution du titre varie suivant l’époque et les contextes. Par exemple Jeanne d’Arc n’est pas une martyre : est-ce parce qu’elle a été condamnée par un évêque qui partageait la même foi mais qui refusaient sa façon de vivre cette foi?

Les martyrs des époques plus récentes sont essentiellement des missionnaires et des nouveaux convertis : martyrs de Corée, martyrs de l’Ouganda pour ne citer que quelques exemples au XIX siècle. Leur témoignage n’est pas le fait d’un individu, mais d’un groupe, d’une communauté dont les membres se soutiennent mutuellement. Un des terribles exemples récent est celui des coptes exécutés par l’Etat islamique en Lybie le 15 février 2015.

2/ Dans la tradition musulmane

Contrairement à la notion liée à la mort du martyr chrétien, le corps du martyr en Islam passe au second plan dans la mesure où, comme le disent les versets, le martyr ne meurt jamais. « Ne pense pas que ceux qui sont tombés pour la cause de Dieu sont morts. Ils sont bien en vie auprès de leur Seigneur et reçoivent de lui sa subsistance » (Coran III. 169) 

Nous avons vu précédemment que les références au martyr ne sont pas très nombreuses dans le Coran, mais les juristes musulmans ont tenté d’en préciser le sens. Par exemple l’imam Al-Shafi’î (né en 767) désigne le martyr comme : « celui qui est tué en combattant des mécréants et n’ayant comme motif que celui-là ». Il ajoute que le martyr est celui qui meurt pendant une bataille contre les mécréants. L’expression « pendant la bataille » exclut donc celui qui a survécu à cette bataille. Quant à l’expression « contre les mécréants », il exclut celui qui est mort lors d’une bataille opposant des musulmans entre eux, tels que les insurgés[8].

Mais les Hadiths font largement échos de la notion de martyr, codifiant de manière précise sa définition[9]. Ceci explique que l’utilisation du mot martyr dans le langage courant, est beaucoup plus fréquente en arabe qu’en français

 

Aujourd’hui le terme shahîd est utilisé dans un sens beaucoup plus large sans lien explicite avec Dieu, pour désigner toutes sortes de personnes tuées violemment, mais plus particulièrement ceux qui luttent pour la justice sociale et/ou politique. Sont déclarées martyr les innombrables victimes innocentes des conflits du Moyen-Orient (Palestiniens, Kurdes, Syriens, Irakiens…) , les victimes du terrorisme , les leaders politiques assassinés[10], les cibles musulmanes d’attentats et même ceux qui meurent pour fuir la violence ou la misère (Par exemple en novembre 2007, l’Université islamique d’al-Azhar a déclaré « martyr » les immigrés noyés en Méditerranée en essayant de rejoindre les côtes européennes).

Sur le cas des auteurs d’attentats suicide les opinions sont divergentes, les qualifiants de terroristes ou de martyrs suivant le contexte politique et les publics auxquels s’adressent les déclarations (voir l’article de Samir Khalil Samir déjà cité et celui de Christine Schirrmacher sur le site de l’IQRI du 05/05/2013)

B/Violence ou non-violence pour dire sa vérité

Katell Berthelot (dans Le Monde de la Bible n° 214 p32) distingue le martyr subi ou de résistance passive et le martyr recherché ou martyr de combat : « Le martyr subi peut aussi être qualifié de ‘martyr consenti’ […], sa mort demeure le fait de tyrans et des impies, elle représente un acte criminel pour ceux qui l’infligent, tandis que les martyrs, eux, ne se livrent à aucun acte violent. Le martyr de combat, à l’inverse, implique une mort du martyr dans une situation de résistance active à l’ennemi. Sa finalité intrinsèque est de porter un grand coup à l’adversaire, dans le but de l’anéantir ; le martyr sacrifie volontairement sa vie pour détruire l’autre. La ligne de partage entre les deux définitions du martyr réside par conséquent dans le recours ou non à la violence contre autrui »

Aujourd’hui, on constate que les persécutions au nom de Dieu ont essentiellement pour cibles les minorités religieuses de certains pays comme les musulmans persécutés en Birmanie, les non-musulmans en Indonésie, Egypte, Pakistan, Soudan ou entre chiites et sunnites…

1/ La tentation de la violence pour Dieu

L’histoire qu’elle soit chrétienne ou musulmane abonde en exemples terrifiants de croyants voulant imposer leur vérité y compris à leurs frères proches dans la foi. Les médias ont tendance à associer violence et Islam, mais comme l’a rappelé Le Pape François le 31 juillet 2016 dans l’avion qui le ramenait des JMJ à Cracovie : « Si je parle de violence islamique, je dois parler de violence catholique » !

On se souvient de Saul de Tarse –qui deviendra Paul après sa conversion-un vrai et pieux pharisien, qui au nom de sa foi, veut tuer tous les hérétiques, tous ceux qui ne croient pas comme lui et qui ne lisent pas la Torah comme lui. C’est lui qui assiste à la lapidation d’Etienne, premier martyr après Pâques : le texte (Ac 8,1) précise « Saul était de ceux qui approuvaient ce meurtre ». La liste de croyants tuant au nom de Dieu est malheureusement très longue :que ce soit dans les huit Croisades entre le XI et le XIII siècle(une fois les villes conquises, les troupes chrétiennes et leurs chefs se livraient à de telles atrocités qu’elles faisaient frémir les chroniqueurs chrétiens qui en avaient été témoins) , que ce soit à l’encontre des Cathares ou Albigeois au XII siècle (secte religieuse contre laquelle le Pape Innocent III ordonna une croisade et qui subit une sanglante répression), ou encore sous la férule de   l’Inquisition qui du Moyen-Age au XIX siècle(où elle a été officiellement abolie) , rechercha et châtia les « hérétiques », violant ouvertement la liberté de conscience et la plus élémentaire justice, torturant, suppliciant, brûlant des milliers de victimes, sans oublier le sanglant épisode de l’Histoire de France connu sous le nom de St Barthélémy ( qui, dans la nuit du 24 Aout 1572, vit le massacre des protestants à Paris, début d’une nouvelle guerre civile).

On ne peut oublier   Saul de Tarse qui, avant d’être chrétien, vrai et pieux pharisien, voulait , au nom de sa foi, tuer tous les hérétiques, tous ceux qui ne croyaient pas comme lui et qui ne lisaient pas la Torah comme lui. C’est lui qui assiste à la lapidation d’Etienne, premier martyr après Pâques : le texte (Ac 8,1) précise « Saul était de ceux qui approuvaient ce meurtre ».

Et on ne peut passer sous silence les millions de juifs, morts par la volonté d’hommes portant sur leur ceinturon « Dieu avec nous ».

Le monde musulman a lui aussi connu, malheureusement ses ‘guerres de religions’, que ce soient les massacres de masse commis par les Omeyades (moitié du VII- moitié du VIII IVème siècle), puis celle des Abbassides (VIII-XIIIème siècle), ou ceux commis par les chiites notamment au XVIème siècle sous l’empire safavide de Perse.

Et plus près de nous, le soudanais Mahmoud Taha exécuté le 18 janvier 1985 pour –entre autres accusations- hérésie et opposition à l’application de la loi islamique.

 

2/ Violence ou non-violence pour dire sa vérité ?

Le choix entre ces deux alternatives peut se faire soit à partir de nos textes fondateurs, soit par un souci d’efficacité.

a/ A partir de nos textes fondateurs

Les Evangiles annoncent des persécutions (Mt5,3-12 ou Lc5,1-12) mais rappellent qu’il ne faut pas aller au-devant de la mort et même la fuir en quittant la ville(Mt 24,15-18). Jésus, au moment de son arrestation met en garde ceux qui voudraient user de la violence et dit: «  Remets ton épée à sa place car tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée » (Mt 26,52).

Le célèbre verset de la sourate 5 (verset 32) condamne sans appel la violence contre autrui

« Quiconque tuerait une personne non coupable d’un meurtre ou d’une corruption sur la terre, c’est comme s’il avait tué l’humanité entière. Et quiconque sauve une vie, c’est comme s’il sauvait l’humanité entière. » (Sourate 5:32).

Mais les partisans de la violence trouveront d’autres citations pour justifier leur attitude. Qui sera vainqueur devant cette bataille de versets ? Personne ! En lisant nos écritures, nous sommes placés devant un choix radical : «  j’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. L’auteur du deutéronome donne une réponse : « Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité » Dt 30,19). La sourate 2(verset 190) donne aussi une indication : «Combattez dans le sentier de Dieu ceux qui vous combattent, sans toutefois dépasser les limites permises car Dieu n’aime pas les transgresseurs »  Alors, chacun de nous, doit s’interroger en toute honnêteté et en conscience.

Tuer pour imposer sa vérité est le signe d’un esprit qui nie l’autre et donc porte en soi une contradiction terrible : si l’autre est incapable d’adhérer à ma vérité, si je lui refuse le droit d’être un être pensant, pourquoi le tuer  puisque déjà il n’existe pas en tant qu’être humain?

b/Par souci d’efficacité

La non-violence ne nie pas la violence, mais est une alternative à la violence. Nous n’avons pas le choix entre une violence aveugle et une non-violence utopique ou pire, lâcheté devant nos responsabilités. Le célèbre passage de l’Evangile de Luc (6,29) : «  A qui te frappe sur une joue, présente encore l’autre » n’est pas masochiste, mais comme le fait remarquer J-Y Leloup[11]  , il ne s’agit pas de présenter la même joue, mais l’autre «  ce qui indique une alternative , une autre solution que la fuite ou une réponse violente à la violence ». Il y a donc un autre choix que celui de la violence, et tout aussi efficace : Gandhi, Mandela, M-L King et bien d’autres ont dit leur vérité de manière non violente et ont pourtant renversé des montagnes.

C/ Tuer, se tuer au nom de Dieu

A-t-on le droit d’aimer la mort plus que la vie ? Tuer l’autre, se tuer pour Dieu est-il admissible, encouragé, recherché ou au contraire condamné ?

Il est très significatif pour nos deux religions, que notre Père commun Abraham ait accepté l’idée de tuer pour obéir à Dieu, et cela avec une violence extrême puisqu’il s’agissait de tuer son propre fils. S’arrêter à ce point du récit est une illustration parfaite d’une utilisation partisane d’un texte et de son détournement à des fins personnelles ou idéologiques, hélas pratique redevenue trop courante et qui rend vaine toute bataille verset contre verset, sortis de leur contexte ou tronqués. Car si l’on poursuit la lecture, le message est radicalement différent de celui que supposait la demande de Dieu : prends ton fils, ton unique et offre-le en holocauste. Dans Genèse 22,12 l’ange du Seigneur dit  « n’étends pas la main sur le jeune homme, ne lui fais rien car maintenant je sais que tu crains Dieu » Et dans le Coran (37,104et105) : « O, Abraham, cela suffit ; tu as cru en ta vision. Ainsi nous récompensons les vertueux ».

Dans l’esprit de nos deux religions le meurtre comme le suicide sont refusés.

Saint Paul dans la première Epitre aux Corinthiens (3,16-17) rappelle : « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? Si quelqu’un détruit le temple de Dieu, Dieu le détruira. Car le temple de Dieu est saint et ce temple, c’est vous. »

Mourir pour Allah et faire mourir au nom d’Allah fait partie des interdits explicites du Coran car seul Allah décide du terme de la vie : Une âme ne saurait mourir sans la permission de Dieu et hors du terme préétabli et immuable qui lui a été assigné (Coran 3, 145). Celui qui se suicide n’ira jamais au Paradis. Et tuer pour Dieu est une exception, tolérée dans certaines circonstances, mais la règle générale est : vivre pour Dieu.

Mais on ne peut nier que dans la Bible comme dans le Coran il existe des versets qui appellent à exercer la violence. Les exégètes, les mystiques, les historiens, les sociologues nous éclairent sur ces défis à la raison. Mais n’est-ce pas pour nous conduire à rechercher sans cesse l’indicible de Dieu derrière les mots sans projeter sur lui nos tumultes intérieurs ? Un rite catholique consiste à faire un petit signe de croix sur le front, la bouche, le cœur avant d’écouter la lecture de l’Evangile faite le dimanche à la messe. Quel est le sens de ce geste ? Que j’écoute ce texte en essayant de le comprendre avec mon intelligence, que les commentaires que j’en ferai se fassent avec une langue juste, et qu’il soit reçu avec un cœur pur.

Il nous faut tous être humbles devant les textes sacrés. Le dialogue vrai commence toujours par un long silence intérieur.

D/ Conclusion

Nous faisons nôtre la définition que donne J.Y. Leloup (déjà cité, p 18): « Un martyr est celui qui prend sur lui la violence d’autrui, qui meurt dans la fidélité et l’amour pour ce qu’il considère comme le plus précieux. Il ne répond pas à la violence par la violence ».

Le dialogue interreligieux nous conduit à aller plus loin, à savoir que tout homme qui pose un acte de vertu rapporté à Dieu est un martyr de l’amour [12] quelle que soit sa foi. On peut donner sa vie par amour pour les siens, mais aussi par amour pour des hommes d’une autre religion. Christian de Chergé rappelle qu’un ami algérien lui a sauvé la vie pendant la guerre d’Algérie, au prix de sa propre mort. Qui plus est, l’amour de l’autre le conduit à refuser le martyr par respect pour celui qui le lui infligerait : «  je souhaite vivement que l’Emir respecte ma vie au nom de l’amour que Dieu a inscrit dans sa vocation d’homme ».

III Quels martyrs pour aujourd’hui ?

Le sens des mots évolue en fonction du mode de penser d’une époque. Pourquoi l’inverse ne serait-il pas possible, à savoir donner aux mots un sens qui modifierait notre façon d’être au XXIème siècle ?

Ne pourrions-nous pas revenir au sens premier du terme martyr, c’est-à-dire témoin, témoin d’un Dieu miséricordieux, aimant tous les hommes sans exception? Et pour éviter la polysémie actuelle du mot martyr qui prête à confusion, ne pourrions-nous pas plutôt utiliser le terme d’  « amis de Dieu » ?

Les amis de Dieu d’aujourd’hui sont ceux qui nous aident à connaitre Dieu en combattant l’ignorance, les idées fausses, le sectarisme par une recherche intellectuelle compétente et sincère. Le monde musulman, la famille des exégètes, celle des enseignants, ne manque pas de ces femmes et de ces hommes courageux.

Les amis de Dieu d’aujourd’hui sont ceux qui nous précèdent dans une spiritualité heureuse, se reconnaissant tous enfants de Dieu, au même titre les uns et les autres, quel que soit le chemin suivi pour aller vers Dieu, « lui laissant la joie secrète d’établir la communion et de rétablir la ressemblance en jouant avec les différences »[13] .

Les amis de Dieu d’aujourd’hui sont ceux qui ne se laissent pas gagner par la haine face à la violence. Nous avons encore en mémoire ce texte d’Antoine Leiris, journaliste de France Bleue, dont la femme a été assassinée au Bataclan, à Paris, le 13 novembre 2015 : «  Vendredi soir vous avez volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère de mon fils mais vous n’aurez pas ma haine. ». Latifa Ibn Ziaten est aussi, parmi tant d’autres mères, une martyr/témoin. Son fils a été abattu par Mohammed Merah. Après sa mort, elle se rend dans le quartier de Toulouse où vivait l’assassin de son fils. Elle y croise un groupe de jeunes garçons qui l’interpellent et lui disent que « le terroriste était “un héros, un martyr de l’islam”. » En apprenant son identité, ils s’excusent. A la suite de cette rencontre, elle décide de créer l’association Imad-Ibn-Ziaten pour la jeunesse et pour la paix, témoignant inlassablement d’un vivre-ensemble possible.

Les amis de Dieu d’aujourd’hui sont ceux qui, croyants ou incroyants, font reculer les injustices, les inégalités, la misère matérielle et morale, qui donnent à l’homme et à la femme leur entière dignité, qui acceptent de partager, et qui attachent le même prix à chaque être humain..

Les amis de Dieu d’aujourd’hui sont ceux qui aiment. Pas seulement ceux qui sont amoureux, même si un hadith rapporté par  al-Khatîb dans « at-târikh » dit que pour Aicha : « Celui qui tombe amoureux tout en restant chaste puis meurt mourra martyr ».Mais aussi tous ceux qui croient que Dieu aime tous les hommes et qu’aimer son prochain participe de cet amour Divin. Les amis de Dieu d’aujourd’hui, ce sont les artisans de réconciliation entre les composantes de la société, les membres des associations d’entraide et de dialogue, et tous les anonymes qui donnent de leur temps et de leur argent pour établir des relations vraiment fraternelles entre les hommes.

Les amis de Dieu d’aujourd’hui sont ceux qui ne se vengent pas : beaucoup d’hommes et surtout de femmes périssent par vengeance, que ce soit pour crime d’honneur ou mafieux ; et il y a aussi les petites vengeances de tous les jours. Les amis de Dieu d’aujourd’hui sont ceux qui pardonnent, non pas naïvement, mais qui redonnent une chance à celui qui a fait le mal, laissant à Dieu le soin de juger. Nous revenons au point de départ de notre réflexion : la vie de l’autre ne nous appartient pas, ni à nous individus, ni aux états qui maintiennent la peine de mort .Le slogan des terroristes islamisés est : « nous gagnerons car nous aimons la mort plus que vous n’aimez la vie. » Alors, nous leur disons : nous aimons la vie, nous sommes sûrs que nos différences sont richesse et nous essayerons toujours de voir l’autre avec le regard de Dieu et non à la place de Dieu.

Le drapeau de l’EI est noir. Pour un physicien, le noir est l’absence de lumière, idée que l’on peut rapprocher de l’étymologie du mot Dieu en français, qui vient du latin Deus, dérivé de dies : le jour. Voir Dieu, c’est voir le jour (cf J-Y Leloup, p130, déjà cité) et donc la lumière qui nous révèle toute chose dans sa vérité. De plus, la lumière, comme la vérité, peut être à la fois une et multiple : c’est ce que constate encore le physicien lorsqu’il envoie la lumière du soleil sur un prisme : il découvre alors un magnifique arc-en-ciel !

Les amis de Dieu sont infiniment divers, mais toujours porteurs non de mort, mais de lumière.

 

L’image qui accompagne ce texte est une sculpture de Roland Machet: roland-machet.fr

  1. [1] Cette réflexion est menée dans le cadre du dialogue islamo-chrétien et n’inclut donc pas cette même notion vue par le judaïsme, qui à lui seul, a apporté une contribution très riche
  2. [2] Les traductions sont celles de la TOB Traduction œcuménique Ed du Cerf 2010
  3. [3] Voir aussi dans les Actes de Apôtres : (3.15), (4.33), (5.32), (8.25), (10.39-42),(13.31),(18.5), (22.15,18,20), (23.11), (26.16,22), (28.23)
  4. [4] Voir aussi dans l’Apocalypse : (2,13), (17,6)
  5. [5] Le Coran, Essai d’interprétation du Coran inimitable, Sadok Mazigh, Les Editions du Jaguar
  6. [6] Aggoun Atmane, « Le Martyr en Islam. Considérations générales. », Études sur la mort 2/2006 (n° 130), p. 55-60
  7. [7] Il est à noter aussi qu’au IV siècle apparait la distinction entre « confesseur » (celui qui déclare publiquement sa foi, au risque de grandes souffrances, mais qui n’en meurt pas) et le « témoin martyr » (qui en meurt)
  8. [8] Aggoun Atmane déjà cité
  9. [9] Dans le Hadith du prophète, le martyr (shahid ) n’est pas seulement celui qui meurt ou se blesse et meurt de sa blessure dans une bataille menée pour la cause d’Allah, d’autres peuvent être martyrs, selon ce qu’a été rapporté par Al-Boukhârî. Celui-ci, d’après Abou Hourayra, aurait dit que le Prophète a distingué cinq types de martyrs :

    Celui qui a trouvé la mort à la suite d’une épidémie ;

    Celui qui est décédé à la suite d’une maladie abdominale ;

    Celui qui a succombé à une noyade;

    Celui qui est mort sous les décombres ;

    Et celui qui a péri en combattant pour la cause d’Allah. »

  10. [10] A la mort de Saddam Hussein s’est développée une controverse pour savoir s’il était martyr
  11. [11] Jean-Yves Leloup, Le philosophe et le djihadiste, Presses de Châtelet 2016, p124
  12. [12] Expression introduite par Sainte Jeanne de Chantal et illustrée par Christian de Chergé, l’invincible espérance, Bayard Editions/ Centurion 1997p 225 à 230
  13. [13] Christian de Chergé, l’invincible espérance, Bayard Editions/ Centurion 1997 p223

MANIFESTATION DE LA RELIGIOSITÉ EN TUNISIE

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Juil 252018
 

Enracinée dans l’Histoire, terre de civilisations, la Tunisie est aussi terre des religions comme en témoignent, à travers les âges, ses temples, synagogues, ses églises et ses mosquées, et comme en témoigne aujourd’hui, sa religiosité plurielle. C’est dans ce cadre que l’Institut de Recherches sur les Religions et l’association Zanoobya ont organisé à l’Espace Elthéatro , à Tunis, un cycle de conférences sur les manifestations de la religiosité en Tunisie afin de présenter les religions et / ou courants religieux pratiqués en Tunisie, leur histoire, leurs caractéristiques et leurs rites fondamentaux . Les rencontres ont eu lieu chaque 3ième mardi du mois avec le programme suivant :

-Du fait religieux par Wahid Essafi

-De l’islam tunisien par Abdelmajid Charfi

-Chiisme en Tunisie par Slaheddine El Amri

-De l’ibadhisme en Tunisie par Najia Wiriymi Bouajila

-Des confréries soufies en Tunisie par Olfa Youssef

-Du bahaïsme en Tunisie par Hadhami Abdelwabeb

-Du judaïsme en Tunisie ^par Faouzi Bédoui

-Du christianisme en Tunisie par Jean Fontaine

Ces conférences sont disponibles en langue arabe sauf la dernière qui est en français sur le site facebook : Savoir Savoir

Cardinal J.L Tauran par Monseigneur J.M Aveline

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Juil 072018
 

Message de Monseigneur Jean-Marc Aveline, évêque auxiliaire de Marseille et président du Conseil pour les relations interreligieuses et les nouveaux courants religieux au sein de la Conférence des évêques de France (CEF).

 

Le cardinal Jean-Louis Tauran est décédé hier, jeudi 5 juillet. Depuis 2007, il était président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, après avoir longtemps œuvré au service de la diplomatie du Saint Siège. Le cardinal Tauran était avant tout un homme de foi, profondément ancré dans la prière et l’amitié avec le Christ, auprès de qui il puisait l’immense courage dont il faisait preuve et qui forçait le respect de tous. Le combat contre la maladie n’a jamais altéré ni son sens de l’humour ni le souci qu’il prenait des personnes qu’il rencontrait, spécialement des plus petits. Il était aussi un grand serviteur de l’Église, à cause de l’Évangile, au service de « la vérité dans la charité », selon sa belle devise épiscopale.

« La plus grande des vérités chrétiennes, disait Pascal, c’est l’amour de la vérité ». Le cardinal Tauran, qui était un lecteur assidu du grand philosophe, a cherché à traduire cet « amour de la vérité » dans la pratique du dialogue, en ne se résignant jamais, quelles que soient les difficultés ou les déceptions, mais en tendant toujours une main lucide et bienveillante afin de construire entre croyants des relations porteuses de paix pour l’ensemble de la famille humaine.

Qu’il soit profondément remercié pour l’exemple qu’il nous a donné.

Avec sa famille, ses proches et ses collaborateurs, nous rendons grâces à Dieu et le confions à sa miséricorde.

+ Jean-Marc Aveline
Évêque auxiliaire de Marseille
Président du Conseil pour les relations interreligieuses et les nouveaux courants religieux au sein de la Conférence des évêques de France

« L’administration de la sauvagerie » par A. Sayadi -Tunis

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Juin 302018
 

I-Une lecture dans le discours djihadiste, « l’administration de la sauvagerie » comme exemple .

Un certain Abu Bakr Al Naji, a publié sur internet, en 2004, un texte en langue arabe qu’il a intitulé « L’administration de la sauvagerie : l’étape la plus critique que traversera l’oumma ». En choisissant ce pseudonyme, Abu Bakr Neji l’auteur envoie d’emblée plusieurs messages à son lecteur. D’abord, par le choix du prénom il se réfère au premier calife dans l’histoire musulmane qui a fondé le califat après la mort de Mahomet et qui s’est illustré dans ses guerres de l’apostasie contre les tribus arabes qui ont quitté l’islam dès qu’elles ont appris la mort de Mahomet. Ensuite, par le choix du nom «Al  Naji » adjectif dérivé de najat qui signifie « le salut », il est le « sauvé » donc « le sauveur », celui qui montre la voix du salut à la oumma, à la communauté musulmane contemporaine. En réalité, il s’agirait selon des chercheurs de l’institut lié à la chaîne de télévision Al Arabiyya, de Mohamed Hassan Khalil al hakim alias Abu Jihad al Masri, un cadre d’El Qaeda, né en 1961 et tué le 31 octobre 2008 par un drône américain au Waziristan du Nord au Pakistan. Le texte compte 103 pages de discours de haine, contre le juif, contre le chrétien , contre l’apostat , contre la démocratie et ses valeurs, à tel point que certain ont qualifié ce brûlot de « mein kempf » du petit djihadiste. Nous avons donc une explosion de haine dans ce texte comme il y en a tellement d’autres sur la toile. Pourtant, ce manuel du parfait petit terroriste mérite qu’on lui accorde une attention particulière car, non seulement, il sacralise la haine généralisée, mais aussi, il a annoncé tout ce que daech allait appliquer. Ainsi nous pouvons dire que nous avons dans ce livre la constitution de daech et la stratégie de conquête du pouvoir du terrorisme djihadiste international. Mais l’intérêt de ce livre c’est qu’il nous met dès le titre devant le paradoxe du djihadisme, qui d’un côté prône le déchaînement de la sauvagerie, l’installation de la loi de la jungle, avec l’appel à la destruction de l’ordre ancien, mais en même il théorise la gestion de cette sauvagerie et son « administration » . La question pour nous est de savoir quel est le sens de cette sauvagerie administrée, de ce désordre géré, de cette haine déchaînée et voulue. Nous allons donc examiner comment dans un premier temps, l’auteur recourt à l’explication de l’actualité par l’Histoire, ensuite quelle est sa stratégie qu’il établit pour la conquête du pouvoir et enfin quelle est la stratégie de communication qu’il utilise pour atteindre son public.

 

  1. Sykes- Picot

On a l’impression en lisant ce texte que la sauvagerie, dans l’esprit de l’auteur, est un phénomène cyclique et naturel dans l’histoire de l’humanité. La oumma musulmane doit passer aujourd’hui par cette étape comme elle l’a connue en 1924 avec la chute du califat avec l’instauration de la république en Turquie par Kemal Ataturk. Ainsi, dit-il : 

« Lors de la chute du Califat, il s’est produit une situation de sauvagerie relative dans certaines contrées. Cependant la situation s’est stabilisée sur les accords de Sykes –Picot. L’Etat du califat a été morcelé. Puis les Etats coloniaux se sont retirés et l’empire califal s’est divisé en petits Etats et principautés gouvernés par des forces militaires ou par des gouvernements civils mais soutenus par le pouvoir militaire. Et ces pouvoirs civils ne se maintenaient au pouvoir que dans la mesure où ils étaient soutenus par l’armée, par la police ou par des puissances étrangères »[1].

L’auteur part du constat que la sauvagerie est l’état qui succède à chaque fois qu’un pouvoir établi s’effondre. C’est ce qui est arrivé par le passé quand le califat est tombé après la fin de la première guerre mondiale. Pour lui, les pouvoirs actuels qui lui ont succédé ne se maintiennent que grâce au soutien de l’armée ou des puissances étrangères. Il faut donc les attaquer et provoquer leur effondrement afin de revenir à l’état de sauvagerie antérieur à leur installation. C’est ce qui est en train de se produire. Le monde musulman est en train de vivre l’effondrement de ses régimes issus de la fin du califat. L’étape suivante sera le retour de la sauvagerie. C’est ce qu’il annonce :

« L’administration de la sauvagerie sera la prochaine étape que la oumma devra traverser. Ce sera l’étape la plus cruciale. Si nous réussissions à l’administrer ce serait le point de passage, si Dieu le permet, vers l’Etat islamique tant attendu depuis la chute du califat. Cependant si nous échouions, à Dieu ne plaise, ce ne serait pas la fin de notre projet, seulement il y aurait encore plus de sauvagerie »[2].

Ainsi, l’auteur semble dire que le projet de retour au califat, annoncé avec détermination, devra se réaliser si on veut mettre fin au désordre et plus ce projet est retardé plus il y aura de massacres et de sauvagerie.

   2.Le mythe de l’âge d’or 

Mais la question qui se pose c’est pourquoi ce passage obligé par la sauvagerie et par la Terreur ? Là aussi l’auteur revient à l’explication par l’Histoire. Il affirme ainsi :

« L’administration de la sauvagerie a été pratiquée à de multiples reprises dans notre Histoire musulmane. Le premier exemple est celui du début de l’installation de l’état islamique à Médine(…) Nous pouvons considérer cette étape passée à Médine comme ayant été gérée par le régime de l’administration de la sauvagerie »[3]

L’arrivée du prophète de l’islam à Médine s’est accompagnée d’un bouleversement de l’ordre préislamique qui reposait sur un système d’alliances tribales et qui permettait aux trois tribus juives de cohabiter avec les autres tribus arabes et de partager avec elles le commerce et une certaine prospérité économique. L’arrivée de la nouvelle communauté musulmane a mis fin à cet équilibre ancien en le remplaçant par une nouvelle économie de la razzia et de la guerre ce qui a provoqué un certain désordre, des massacres et des batailles multiples aussi bien contre les tribus arabes de la Mecque que contre les tribus juives de Médine. C’est cette nouvelle situation que l’auteur appelle « l’étape de la sauvagerie » qui laisse place par la suite au nouvel ordre imposé par le nouveau maître de Médine. L’exemple du prophète à Médine n’a pas été choisi par hasard par l’auteur. Il s’agit pour lui de s’inscrire dans la lignée de Mahomet considéré par le droit musulman comme le modèle parfait à suivre et à imiter dans chaque action. Cela permet aussi à l’auteur de légitimer sa théorie en lui donnant une assise religieuse ce qui est important aux yeux du public musulman qu’il cherche à séduire.

Le deuxième grand modèle à suivre dans la tradition musulmane est celui quatre califes bien guidés, dont le premier calife Abu Bakr Seddik est lui aussi cité en exemple. Immédiatement après la mort de Mahomet, les tribus arabes ont renié l’islam et certaines ont refusé de payer la Zakat, la taxe à l’état islamique. Il s’en est suivi une période de guerres et d’exactions dans lesquelles tous les moyens de terreur ont été utilisés. Ainsi nous rappelle l’auteur :

« Nous affrontons aujourd’hui avec l’aide de Dieu, les croisés et leurs agents apostats avec leurs soldats et nous ne voyons aucun inconvénient à répandre leur sang… Al Seddik ( Abu Bekr) et Ali Ibn Abi Taleb ont pratiqué la condamnation au bûcher bien que ce soit détestable(…) Nous sommes aujourd’hui dans une situation semblable à celle qui a suivi la mort du prophète et le déclenchement des guerres contre l’apostasie, ou comme la situation des premiers musulmans et nous avons donc besoin de pratiquer des massacres et nous avons besoin de pratiquer des actions comme celle qui a été infligée à la tribu des Benu Quraydha et autres… Mais le jour où nous aurons les pleins pouvoirs alors nous pourrons dire : « partez vous êtes libres » [4]

Nous avons là un procédé constant dans le discours de la haine djihadiste qui circule aujourd’hui sur internet, la mobilisation des références et des exemples du passé musulman. Les guerres contre l’apostasie pratiquées par le premier calife Abu Bakr sont censées justifier aujourd’hui la condamnation à mort des apostats. Le bûcher pratiqué par Abu Bakr et Ali est censé justifier aujourd’hui que Daech brûle dans une cage l’aviateur jordanien Moaz Al Kasasba. Le massacre de la tribu juive de Banu Qoraydha par le prophète est censé justifier à leurs yeux, aujourd’hui les attentats anti – juifs . Dans le discours djihadiste , la haine se nourrit toujours d’une lecture sélective et orientée de l’Histoire et du passé.

   3.L’obsession de la revanche

Il faut donc, dans la vision d’Abu Bakr Neji, accélérer le mouvement de l’Histoire par la Terreur et la sauvagerie et les régimes arabes auxquels il faut déclarer le djihad tomberont les uns après les autres et c’est seulement à ce moment là que le monde musulman retrouvera sa grandeur passée et repartira à la conquête du monde :

« C’est alors que les troupes partiront, avec l’aide de Dieu, à la libération de Jérusalem et ses alentours, de Boukhara, de Khorassan, de Samarkand et de l’Andalousie et tous les territoires musulmans. Ensuite elles repartiront à la conquête de la terre entière et toute l’humanité de la domination de l’impiété et de la tyrannie. Cela n’est pas impossible à Dieu et c’est la prophétie de notre saint prophète »[5].

La manipulation des jeunes dijadistes se fait dans cet appel à l’imaginaire médiéval de conquête du monde, par le mélange de citations de pays aujourd’hui musulmans (Boukhaara, en Ouzbékistan, Khorassan, en Iran et Samarcand en Ouzbékistan) qui n’ont donc théoriquement pas besoin d’une nouvelle conquête et d’autres qui ne le sont plus mais qui l’ont été ce qui justifie qu’ils soient toujours considérés comme territoires musulmans (Jérusalem et l’Andalousie). Peu importe pour lui que ces pays soient aujourd’hui musulmans ou non. Ce qu’il veut c’est plutôt rappeler de manière subliminale que tout territoire ayant été conquis, par le passé, sous le règne du califat islamique au moyen âge sous domination musulmane. Il faut donc restaurer le califat et réunifier le monde musulman dont les frontières ne sont délimitées afin de pouvoir repartir à la conquête du monde.

Le rappel historique, que les islamistes pratiquent constamment, fait donc bien partie, dans ce livre, d’une stratégie du discours djihadiste qui cherche à cultiver le mythe d’un âge d’or de l’islam, aujourd’hui perdu depuis la fin du califat et l’installation de régimes impies, mais auquel il est toujours possible de revenir. Marteler sans cesse que « la guerre est le moteur de l’Histoire que ce soit  l’arrivée de l’islam ou après»[6] cela permet aussi à l’auteur de fuir les problèmes d’aujourd’hui pour se réfugier dans un passé mythique mais toujours présent par le rappel d’une prophétie d’un monde totalement islamisé.

 

II-La stratégie de conquête du pouvoir

  1. L’abandon de la stratégie de l’islamisation parle bas

L’auteur commence par recenser les courants du mouvement islamique qui occupent le terrain, et qui militent dans la mouvance islamiste. Ils sont cinq :

  • Le courant salafiste djihadiste
  • Le courant salafiste du réveil (Assahwa) dont les leaders sont Salman Al Awda et Safar Al Hawali
  • Le courant des Frères (la matrice. L’organisation internationale)
  • Le courant des Frères de Tourabi
  • Le courant du djihad populaire (Comme le mouvement Hamas et le front de libération Moro, (aux philippines), etc.

Pour l’auteur les mouvements islamistes dans le monde arabe, qui ont choisi de pactiser avec le pouvoir en place (comme le mouvement salafiste du réveil) en pratiquant la prédication pacifique) ou de jouer le jeu des élections, (comme les frères en Egypte ou ailleurs) ont tous échoué. Il cite le cas de nombreux pays arabes comme les frères musulmans en Egypte mais à de nombreuses reprises il revient sur le cas de la Tunisie, où le mouvement islamiste a évité l’affrontement armé avec le pouvoir de Bourguiba et de Ben Ali. Il observe que :

« Ceux là (les islamistes) à chaque fois qu’ils engrangent quelques résultats acquis sur le terrain, le tyran vient avec ses soldats tous les dix ou 15 ans et cueille sans peine tous leurs acquis, pratiquant contre eux la politique de «  l’arrachage des dents » laissant ces groupes tourner dans un cercle vicieux et les condamnant à toujours repartir de zéro et parfois ils ne peuvent même plus repartir et nous n’avons qu’à prendre la Tunisie comme exemple ». [7]

Le travail lent d’islamisation des sociétés par le bas, dans les mosquées et dans les quartiers, pratiqué obstinément depuis les années 70, n’est pas efficace et n’a pas réussi à donner aux mouvements islamistes le pouvoir. La Tunisie en est l’exemple le plus éloquent. L’auteur préconise donc la politique de la sauvagerie et de la terreur en espérant rassembler autour des djihadistes une population fatiguée du désordre et de la terreur et qui serait prête à se soumettre à l’ordre promis par les djihadistes. La réislamisation par le bas a échoué, c’est donc par le djihad que la conquête du pouvoir devra se faire ! Il cite alors le ministre tunisien des affaires étrangères qui aurait déclaré aux journalistes en 1993 :

« Ne vous trompez pas sur la stabilité et sur le contrôle de la situation en Tunisie. Si L’Algérie ou l’ Egypte tombe, la Tunisie tombera dans le quart d’heure qui suit »[8]

Au moment où il donne cet exemple, en 1993, l’Algérie était ravagée par le terrorisme et les groupes islamiques arabes menaient une guerre sans merci contre le pouvoir algérien qui semblait à l’époque sérieusement menacé et le contraste était saisissant entre le calme relatif qui prévalait en Tunisie qui serait dû selon Abu Bakr Neji au fait que les frères musulmans tunisiens ont renoncé au djihad tandis qu’en Algérie, la victoire semblait proche en 1993 grâce à la pratique du djihad.

  2.La stratégie à suivre

L’auteur commence d’abord par séparer deux ensembles de pays visés par le djihad : le groupe principal ( la Jordanie, le Maghreb, le Nigéria, Le Pakistan, La presqu’île arabe et le Yémen) et le groupe secondaire (le reste des pays musulmans). La liste principale, nous dit l’auteur, n’est pas close et il peut arriver de nouveaux pays dans cette liste). Il s’agit de passer par trois étapes dans la guerre de conquête des pays de la liste principale :

  • Primo : L’étape de la démoralisation et de l’épuisement (Al Nikaya wa Al Inhak)
  • Secundo : L’étape de l’administration de la sauvagerie ( Idarat Al Tawahhush)
  • Tertio : l’étape de l’instauration de l’Etat islamique (Al Tamkin_ Qiyam Al Dawla)

Le théoricien du terrorisme part du principe que l’armée et la police des régimes visés ne peuvent pas soutenir longtemps l’état d’urgence. Il faut donc continuer à harceler ces régimes en attaquant les lieux de culte des chrétiens et des juifs, frapper les intérêts économiques, le tourisme et surtout le pétrole dans les pays qui dépendent de ces revenus. Frapper partout et pas seulement dans le pays où le djihad est déclaré. Il appelle à frapper par tous les moyens « même un coup de bâton sur la tête d’un chrétien »[9] peut être utile afin d’entretenir le climat d’insécurité et épuiser les forces de l’ordre. Les objectifs de cette étape c’est d’une part d’épuiser les forces de l’ordre, et d’autre part d’attirer de plus en plus de jeunes candidats au djihad qui viendront rejoindre le combat. Les forces de l’ordre finiront ainsi par abandonner certains territoires et certaines populations qui seront livrées à elles-mêmes, afin de se concentrer sur la protection des zones vitales du pouvoir. Ce sera la fin de la première étape.

La seconde commencera lorsque les populations lassées de l’insécurité et de la sauvagerie chercheront la protection d’un nouvel ordre, ce sera alors le début de « l’administration de la sauvagerie ». C’est l’étape où un certain nombre de pays ont vu s’installer sur leurs territoires des principautés dirigées par Daech comme nous avons vu récemment en Irak, en Syrie, en Libye, au Yémen ou dans le Sinaï en Egypte. La gestion de ces zones se fera avec une telle dureté que les armées régulières dans les autres zones seront terrorisées et abandonneront le combat avant de l’avoir livré. C’est ce que nous avons vu en Irak où les troupes régulières irakiennes ont fui devant l’arrivée des soldats de Daech en leur abandonnant Mossoul sans coup férir.

L’ultime étape sera celle de l’instauration de l’état islamique qui appliquera alors la charia, la loi islamique et qui instaurera un nouvel ordre que la population ne pourra qu’accepter puisqu’il met fin au désordre et à la sauvagerie. lAbu Bekr Neji cite à ce sujet un autre théoricien du terrorisme, le cheikh Souleyman Ben Sahban mort lui aussi au combat :

« Je préfère voir disparaître toute la population de la ville comme de la campagne plutôt que de les voir installer un régime ennemi de Dieu qui n’applique pas la Loi de l’islam (La charia) que Allah nous a transmis par son prophète »[10]

L’application de la Loi de l’islam se fera partout où l’Etat islamique est un objectif suprême mais pour y arriver il faut passer par ces différentes étapes précédentes.

   3.Saccager l’ordre actuel

Les forces de l’administration de la sauvagerie devront donc tout saccager de l’ordre mondial actuel. Il appelle alors :

« Nous devons entraîner tout le monde au combat, les mouvements, les peuples et les partis politiques. Nous devons renverser la table sur la tête de tout le monde… Ceux qui sont fascinés par la civilisation satanique moderne pensent dans leur esprit débile que l’Etat Islamique attendu sera représenté aux Nations Unies, et qu’il acceptera de cohabiter et d’échanger du commerce avec les pays voisins. Mais en réalité l’Etat islamique s’érigera sur les décombres de tout ce système »[11].

C’est bien une nouvelle barbarie qui arrive et dont les partisans sont fiers de dire qu’ils viennent saccager la civilisation moderne jugée décadente et satanique. Alors comment peut-on expliquer que ce discours de la sauvagerie et de la barbarie arrive à séduire tant de jeunes ?

    4.Le paradis sur terre !

  1. L’idéal de justice sur terre

Ces jeunes qui se présentent comme les nouveaux barbares des temps modernes arrivent à séduire parce qu’au-delà de leur discours de haine, ils promettent de réaliser la cité idéale sur terre. L’auteur promet à son public que lorsque la Loi de l’islam sera appliquée, les gens verront de nous :

«  Un modèle d’endurance, d’ascétisme, de générosité et de sacrifice, un modèle de justice et de défense des opprimés. Dans nos sociétés les opprimés sont la majorité. Nous devons leur offrir des cours qui rétablissent la justice qui ne leur a pas été accordée avant notre arrivée(…) Nous devons réconcilier les cœurs des gens et défendre les faibles et les opprimés qui sont les plus nombreux. Nous devons leur dire : nous sommes prêts à sacrifier nos vies pour vous car vous êtes la nation du prophète Muhammad »[12].

La manipulation du discours djihadiste se fait sur au moins deux registres : celui de la justice donc d’une certaine forme de rationalité et celui l’affectivité. Les régimes arabes oppriment leurs peuples. Le système judiciaire souvent gangréné par la corruption génère de l’injustice et de la frustration. Un jeune en quête de justice peut être sensible à cette promesse. Mais la manipulation se fait aussi par l’affectivité, par la glorification du sacrifice, du don de soi, de la fraternité indéfectible, et celui du partage d’un idéal commun. C’est la conjonction des deux registres qui fait que ce discours touche des milliers de jeunes. Il ne s’agit pas d’un discours complètement fou comme on l’entend dire ça et là

     b.Un discours simpliste

Mais si ce discours de la haine arrive à toucher tant de personnes c’est qu’il est simpliste. La simplicité est érigée en règle dans la communication de Daech. L’auteur dit en effet à propos du discours djihadiste :

« Il faut qu’on explique aux gens, à tout le monde, d’une manière simple, sans aucune complexité ni longueur, l’objectif que nous voulons atteindre et pour lequel nous devons tous travailler car il est notre bien sur terre et dans l’au-delà. Sans lui, aucun autre gain matériel mineur ni aucune victoire partielle et provisoire que nous pourrions obtenir dans notre combat contre l’ennemi croisé, ou sioniste ou apostat n’aura de valeur à nos yeux. Ou pire que ça, aucune soumission à un nouveau pouvoir tyrannique qu’il soit incarné par un homme, ou par un groupe ou par une constitution qui serait contraire à la voie d’Allah, la seule voie capable de libérer l’humanité du pouvoir des hommes vers le pouvoir d’Allah, ne serait acceptable pour nous. C’est cela notre objectif final le seul qui soit capable d’unifier la oumma et de fonder le lien social sur de nouvelles bases. Il nous reste uniquement à inventer les moyens médiatiques et prosélytes efficaces afin que ce message arrive de la manière la plus simple à toute la oumma dans cette bataille terrible qui s’annonce »[13]

Derrière la simplicité affichée du discours, celui de la soumission totale à Allah, on voit bien que l’auteur ne fournit aucune idée claire sur ce peut être ce nouveau système politique qu’il veut imposer. Que signifie concrètement la voie d’Allah ? Il n’en dit rien ! Quelle constitution ? Quels mécanismes pour choisir ou élire le nouveau calife ? Comment peut –on le remplacer s’il ne gouverne de manière satisfaisante ? Doit –on simplement l’assassiner pour le changer comme ce fut le cas à travers la longue Histoire du califat ? Sur quelle base le nouveau lien social sera-t-il érigé en dehors de l’appartenance à la communauté musulmane ? Quels seraient les nouveaux moyens médiatiques et prosélytes à utiliser ? Le théoricien d’El Qaeda ne fournit aucune réflexion politique digne de ce nom car il n’en a pas ! Car il n’ y en a jamais eu dans l’Histoire ensanglantée du califat 

   c.Qui touche un large public

Si l’auteur situe la bataille au niveau des médias, c’est parce qu’il se montre soucieux de toucher le plus grand nombre possible de masses musulmanes. Il appelle alors à mettre au point « un plan médiatique »  car dit-il :

« Les peuples seront l’équation difficile car ce sont eux qui nous fourniront le soutien nécessaire dans l’avenir… à condition que nous fassions notre devoir dans le recrutement des meilleurs éléments de notre nation. Recruter un demi – million de moujahid (…) parmi la nation du milliard sera plus facile que de les recruter parmi les mouvements islamistes dont l’esprit a été pollué par les mauvais leaders traditionnels ».[14]

S’adresse aux masses, en, se détournant des milieux islamistes traditionnels où les militants sont sous l’emprise de leurs chefs permettrait de recruter de nouvelles troupes fraîches de jeunes djihadistes subjugués par ce discours radical millénariste et apocalyptique qui promet de sauver le monde en le détruisant. Voilà l’objectif recherché par le leader djihadiste qui finit son livre par cette profession de foi :

« A la fin de notre discours nous affirmons que notre bataille est la bataille du monothéisme contre l’impiété, de la Foi contre l’associationnisme. Il ne s’agit ni d’une bataille économique, ni politique ni sociale » [15]

Voilà qui explique pourquoi dans l’esprit du djhadiste la guerre ne peut être que totale et éternelle jusqu’à la fin des temps.

En somme, nous avons vu à travers l’analyse de ce livre , sur quels ressorts repose le discours de la haine djihadiste. Il repose sur une vision cyclique de l’Histoire perçue comme un éternel recommencement dont la guerre serait le moteur. La citadelle de l’islam semble toujours assiégée par ses ennemis qui complotent contre elle. Ce sont dans la vision paranoïaque du monde les juifs sionistes, incarnés par Israël, les chrétiens croisés incarnées par l’occident et les apostats renégats incarnés par les régimes actuels arabes et islamiques. Ce sont ces ennemis qu’il faut attaquer, harceler et combattre. La victoire finale permettra de réaliser la cité idéale, le paradis sur terre sur une terre qui sera totalement soumise à la loi de l’islam, la seule qui vaille, sans que nous sachions exactement en quoi elle consiste concrètement mais cela ne semble pas être à l’ordre du jour, pas encore !

  1. [1] Administration de la sauvagerie, p. 5, c’est nous qui traduisons.
  2. [2] Idem, p.4
  3. [3] Idem, p. p. 31-32
  4. [4] Idem, p. p. 31-32
  5. [5] Idem, p. 62
  6. [6] Idem, p. 78
  7. [7] Idem, p. 79. La Tunisie est citée aussi comme exemple dans ce livre p. 96 « Que la Tunisie nous serve d’exemple ! »
  8. [8] Idem, p. 61
  9. [9] Idem, p. 56
  10. [10] Idem, p. 76
  11. [11] Idem, p. 76
  12. [12] Idem, p. 64
  13. [13] Idem, p. 35
  14. [14] Idem p. 21
  15. [15] Idem, p. 112