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Recension : L’Islam pensé par une femme

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Jan 082019
 

L’Islam pensé par une femme

De Nayla Tabbara et Marie Malzac ; Ed Bayard 2018

Pourquoi l’Islam majoritaire souffre-t-il aujourd’hui d’autoritarisme et de manque d’esprit critique ? Notamment parce qu’il a été pensé depuis ses origines dans un contexte fortement patriarcal, par des hommes et pour des hommes.

C’est la conviction de Nayla Tabbara[1], pour qui une nouvelle approche de l’Islam est nécessaire faisant droit à la part féminine de la raison et de la sensibilité. Il ne s’agit pas de ne s’intéresser qu’aux questions de la femme, comme le voile ou la polygamie par exemple, mais d’envisager sous un jour nouveau l’ensemble de la religion musulmane. Elle réfléchit sur des questions telles que Dieu au-delà du genre, la lutte de féministes musulmanes, l’Islam et l’autre : une théologie de la diversité religieuse, Islam et handicap : vers une théologie de la fragilité ou encore Islam et politique : de l’Etat musulman aux citoyens musulmans.

Dégagé d’une conception littéraliste et de la pratique purement formelle, ce nouveau regard pourrait contribuer à remettre l’Islam dans la voie de sa vocation spirituelle. Dans sa conclusion l’auteur se réjouit que ‘l’autorité religieuse traditionnelle aujourd’hui ouvre non seulement ses portes pour les musulmans et les musulmanes mais fait une place pour accepter les nouveaux discours tant que ces discours veulent faire avancer les choses de l’intérieur par un souci de rendre l’Islam plus intelligible au XXI siècle’.

[1] Nayla Tabbara est une théologienne musulmane, libanaise, docteur en Sciences des Religions de l’Ecole pratique des Hautes Etudes de Paris et de l’Université Saint Joseph de Beyrouth

Vous avez dit “Martyr”? Marie-Josèphe Horchani Gric Tunis

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Nov 272018
 

La triste actualité de ces dernières années a remis en lumière un mot longtemps confiné dans la religiosité de nos religions. Son utilisation à temps et à contre temps nous a conduit à nous interroger sur son sens ou ses sens et sur ce qu’il signifie pour nous aujourd’hui.[1]

I- Qu’est-ce qu’un martyr ?

Le sens de ce mot a évolué au cours des siècles, aussi bien dans la tradition chrétienne que musulmane

1/ Dans la tradition chrétienne

En français le terme martyr vient du grec ancien martus qui signifie témoin. Il est important de rappeler pour comprendre l’évolution radicale du sens de ce mot, qu’il est utilisé de nombreuses fois dans le Deuxième Testament, avec cette acception. Par exemple, dans l’Evangile de Luc[2] (24.48) : c’est vous qui en êtes les témoins, dans les Actes des Apôtres à de nombreuses reprises[3] (1.8) : vous serez mes témoins, (1.22) : il faut donc que l’un d’entre eux devienne avec nous témoin de sa résurrection, et dans le livre de l’Apocalypse (1.5)[4] : de la part de Jésus-Christ, le témoin fidèle. Le disciple témoin est chargé de dire ce qu’il a vu, entendu et ce en concordance avec d’autres témoins conformément aux prescriptions du Deutéronome (Dt 19,15).

Ce témoin ne cherche pas l’opposition ou la provocation ; mais rapidement ce témoignage suscite de l’incompréhension (Ac 4.1-4), de la résistance puis de l’hostilité ouverte allant jusqu’au meurtre dont le premier est celui d’Etienne (Ac7,54-60). Au cours des deux premiers siècles de l’ère chrétienne, sous le coup des persécutions qui s’intensifient, le mot martyr prend le sens qu’il avait dans le Premier Testament c’est-à-dire que le martyr est une personne qui consent à aller jusqu’à se laisser tuer pour témoigner de sa foi, plutôt que d’abjurer. Toute une littérature va se développer autour des récits de martyres, comme par exemple le Martyre de Perpétue et de ses compagnons, en l’an 203, à Carthage.

2/ Dans la tradition musulmane

Le mot qui est utilisé pour désigner le martyr, aussi bien par les chiites que par les sunnites est le terme coranique « shahîd » qui provient des lettres radicales sh. h. d. et qui désigne le fait d’observer, d’être présent à et d’être témoin de. Son sens est donc identique à celui du mot grec. Par exemple dans la sourate de la vache[5] (2,282) : Appelez deux témoins choisis parmi vous, ou encore, dans cette même sourate (2,143) : Nous avons fait de vous une communauté intermédiaire, celle du juste milieu, afin que vous soyez témoins vis-à-vis des hommes et que l’envoyé soit témoin vis-à-vis de vous. Ou encore : Ceux qui auront cru en Dieu et en ses prophètes, ceux-là seront promus au rang des justes et des témoins auprès de leur maître (57,19). On pourrait aussi citer (3,140) et surtout (39,69) qui évoque le jugement dernier : Le livre des actions sera posé en évidence. Prophètes et témoins seront appelés.

Pour un musulman, ce sens est très fort car la notion de témoignage « Shahada » exprimée aussi par la racine sémitique sh. h. d. prend en langue arabe un sens capital. Témoigner est un acte de foi, plusieurs fois répété dans le Coran[6] » et « shahîd » est l’un des 99 plus beaux noms de Dieu.

Mais si la racine sh. h. d. dans le Coran a presque toujours le sens de témoin, elle peut aussi avoir le sens de martyr, «  celui qui a été tué pour Dieu ». Par exemple : Ceux qui obéiront à Dieu et à son envoyé feront partie de la communauté des prophètes, des justes, des martyrs et des saints que Dieu a reçu en sa grâce(4,69). Dans tous les versets qui y font référence une meilleure   traduction de martyr, c’est-à-dire de celui qui a été tué pour Allah, serait périr ou mourir   ou être tué ou combattre sur le chemin de Dieu (2,154 ; 3,157 ; 3,195 ; 4,74 ) . Est-ce une façon imagée de présenter un argument ou une invitation à méditer sur ce que sont véritablement les chemins de Dieu ?

Il ne fait pas de doute que l’histoire et la situation politique du monde musulman aujourd’hui, qui se sent agressé, aient poussé une large tranche de la communauté musulmane à développer une  «  spiritualité du martyre basée sur la mort volontaire pour combattre ‘l’ennemi’ », comme le notait déjà Samir Khalil Samir en 2008 (revue Oasis du 01/05/2008 ; http : www.oasiscenter.eu)

3/Aujourd’hui le mot martyr, en français, est toujours utilisé dans le sens de celui qui témoigne de sa foi en Dieu, dans la souffrance au prix ou non de sa vie. Par extension il désigne celui qui doit supporter de grandes souffrances non choisies (maladies, injustices…) et plus largement encore celui qui est une « victime » (les martyrs du génocide, un martyr de la science). Depuis quelques années une certaine propagande tend à le rendre synonyme — et cela constitue un contresens — de « kamikaze », c’est-à-dire « celui qui se tue dans le but de tuer ».

II- Martyr : violence ou non-violence ?

Dans cette partie nous nous intéresserons à la notion de martyr dans son acception la plus courante aujourd’hui c’est-à-dire martyr / mort ou martyr / souffrance.

A/ A qui est décerné le titre de martyr ?

1/Dans la tradition chrétienne

Il est décerné essentiellement au témoin martyr, qui, comme le définit Daniel Marguerat (Le Monde de la Bible N° 214 p44), «  ne cherche pas l’opposition mais que son témoignage la déclenche et qu’il décide de ne pas la fuir. Il assume donc l’hostilité qui lui est opposée, préférant maintenir la vérité qu’il proclame, plutôt que de se taire pour protéger sa vie ».

Le plus ancien témoignage relatif aux martyrs se trouve dans le deuxième livre des Martyrs d’Israël (II° siècle avant JC), avec en particulier le récit de la mort d’Eléazar « un des premiers docteurs de la loi, homme déjà avancé en âge » ( 2M 6,18) qui préféra mourir plutôt que de manger du porc. Il en fut de même pour une mère et ses sept fils (2M 7), tous supportèrent de terribles souffrances plutôt que d’enfreindre la Loi. Ces martyrs affirment qu’il est préférable de mourir plutôt que de déroger aux commandements de Dieu, surtout s’il s’agit de céder à l’idolâtrie.

Les différentes églises chrétiennes ont chacune leur « Martyrologe », y compris l’Eglise protestante, ou les églises orientales comme le Synaxaire copte. Contrairement à l’étymologie du terme, il s’agit d’un livre liturgique, recueil de brèves notices sur les saints à fêter et pas uniquement des martyrs. Le glissement du terme s’effectue à la fin du IV siècle, mais les martyrs y sont signalés de manière spécifique[7]. L’attribution du titre varie suivant l’époque et les contextes. Par exemple Jeanne d’Arc n’est pas une martyre : est-ce parce qu’elle a été condamnée par un évêque qui partageait la même foi mais qui refusaient sa façon de vivre cette foi?

Les martyrs des époques plus récentes sont essentiellement des missionnaires et des nouveaux convertis : martyrs de Corée, martyrs de l’Ouganda pour ne citer que quelques exemples au XIX siècle. Leur témoignage n’est pas le fait d’un individu, mais d’un groupe, d’une communauté dont les membres se soutiennent mutuellement. Un des terribles exemples récent est celui des coptes exécutés par l’Etat islamique en Lybie le 15 février 2015.

2/ Dans la tradition musulmane

Contrairement à la notion liée à la mort du martyr chrétien, le corps du martyr en Islam passe au second plan dans la mesure où, comme le disent les versets, le martyr ne meurt jamais. « Ne pense pas que ceux qui sont tombés pour la cause de Dieu sont morts. Ils sont bien en vie auprès de leur Seigneur et reçoivent de lui sa subsistance » (Coran III. 169) 

Nous avons vu précédemment que les références au martyr ne sont pas très nombreuses dans le Coran, mais les juristes musulmans ont tenté d’en préciser le sens. Par exemple l’imam Al-Shafi’î (né en 767) désigne le martyr comme : « celui qui est tué en combattant des mécréants et n’ayant comme motif que celui-là ». Il ajoute que le martyr est celui qui meurt pendant une bataille contre les mécréants. L’expression « pendant la bataille » exclut donc celui qui a survécu à cette bataille. Quant à l’expression « contre les mécréants », il exclut celui qui est mort lors d’une bataille opposant des musulmans entre eux, tels que les insurgés[8].

Mais les Hadiths font largement échos de la notion de martyr, codifiant de manière précise sa définition[9]. Ceci explique que l’utilisation du mot martyr dans le langage courant, est beaucoup plus fréquente en arabe qu’en français

 

Aujourd’hui le terme shahîd est utilisé dans un sens beaucoup plus large sans lien explicite avec Dieu, pour désigner toutes sortes de personnes tuées violemment, mais plus particulièrement ceux qui luttent pour la justice sociale et/ou politique. Sont déclarées martyr les innombrables victimes innocentes des conflits du Moyen-Orient (Palestiniens, Kurdes, Syriens, Irakiens…) , les victimes du terrorisme , les leaders politiques assassinés[10], les cibles musulmanes d’attentats et même ceux qui meurent pour fuir la violence ou la misère (Par exemple en novembre 2007, l’Université islamique d’al-Azhar a déclaré « martyr » les immigrés noyés en Méditerranée en essayant de rejoindre les côtes européennes).

Sur le cas des auteurs d’attentats suicide les opinions sont divergentes, les qualifiants de terroristes ou de martyrs suivant le contexte politique et les publics auxquels s’adressent les déclarations (voir l’article de Samir Khalil Samir déjà cité et celui de Christine Schirrmacher sur le site de l’IQRI du 05/05/2013)

B/Violence ou non-violence pour dire sa vérité

Katell Berthelot (dans Le Monde de la Bible n° 214 p32) distingue le martyr subi ou de résistance passive et le martyr recherché ou martyr de combat : « Le martyr subi peut aussi être qualifié de ‘martyr consenti’ […], sa mort demeure le fait de tyrans et des impies, elle représente un acte criminel pour ceux qui l’infligent, tandis que les martyrs, eux, ne se livrent à aucun acte violent. Le martyr de combat, à l’inverse, implique une mort du martyr dans une situation de résistance active à l’ennemi. Sa finalité intrinsèque est de porter un grand coup à l’adversaire, dans le but de l’anéantir ; le martyr sacrifie volontairement sa vie pour détruire l’autre. La ligne de partage entre les deux définitions du martyr réside par conséquent dans le recours ou non à la violence contre autrui »

Aujourd’hui, on constate que les persécutions au nom de Dieu ont essentiellement pour cibles les minorités religieuses de certains pays comme les musulmans persécutés en Birmanie, les non-musulmans en Indonésie, Egypte, Pakistan, Soudan ou entre chiites et sunnites…

1/ La tentation de la violence pour Dieu

L’histoire qu’elle soit chrétienne ou musulmane abonde en exemples terrifiants de croyants voulant imposer leur vérité y compris à leurs frères proches dans la foi. Les médias ont tendance à associer violence et Islam, mais comme l’a rappelé Le Pape François le 31 juillet 2016 dans l’avion qui le ramenait des JMJ à Cracovie : « Si je parle de violence islamique, je dois parler de violence catholique » !

On se souvient de Saul de Tarse –qui deviendra Paul après sa conversion-un vrai et pieux pharisien, qui au nom de sa foi, veut tuer tous les hérétiques, tous ceux qui ne croient pas comme lui et qui ne lisent pas la Torah comme lui. C’est lui qui assiste à la lapidation d’Etienne, premier martyr après Pâques : le texte (Ac 8,1) précise « Saul était de ceux qui approuvaient ce meurtre ». La liste de croyants tuant au nom de Dieu est malheureusement très longue :que ce soit dans les huit Croisades entre le XI et le XIII siècle(une fois les villes conquises, les troupes chrétiennes et leurs chefs se livraient à de telles atrocités qu’elles faisaient frémir les chroniqueurs chrétiens qui en avaient été témoins) , que ce soit à l’encontre des Cathares ou Albigeois au XII siècle (secte religieuse contre laquelle le Pape Innocent III ordonna une croisade et qui subit une sanglante répression), ou encore sous la férule de   l’Inquisition qui du Moyen-Age au XIX siècle(où elle a été officiellement abolie) , rechercha et châtia les « hérétiques », violant ouvertement la liberté de conscience et la plus élémentaire justice, torturant, suppliciant, brûlant des milliers de victimes, sans oublier le sanglant épisode de l’Histoire de France connu sous le nom de St Barthélémy ( qui, dans la nuit du 24 Aout 1572, vit le massacre des protestants à Paris, début d’une nouvelle guerre civile).

On ne peut oublier   Saul de Tarse qui, avant d’être chrétien, vrai et pieux pharisien, voulait , au nom de sa foi, tuer tous les hérétiques, tous ceux qui ne croyaient pas comme lui et qui ne lisaient pas la Torah comme lui. C’est lui qui assiste à la lapidation d’Etienne, premier martyr après Pâques : le texte (Ac 8,1) précise « Saul était de ceux qui approuvaient ce meurtre ».

Et on ne peut passer sous silence les millions de juifs, morts par la volonté d’hommes portant sur leur ceinturon « Dieu avec nous ».

Le monde musulman a lui aussi connu, malheureusement ses ‘guerres de religions’, que ce soient les massacres de masse commis par les Omeyades (moitié du VII- moitié du VIII IVème siècle), puis celle des Abbassides (VIII-XIIIème siècle), ou ceux commis par les chiites notamment au XVIème siècle sous l’empire safavide de Perse.

Et plus près de nous, le soudanais Mahmoud Taha exécuté le 18 janvier 1985 pour –entre autres accusations- hérésie et opposition à l’application de la loi islamique.

 

2/ Violence ou non-violence pour dire sa vérité ?

Le choix entre ces deux alternatives peut se faire soit à partir de nos textes fondateurs, soit par un souci d’efficacité.

a/ A partir de nos textes fondateurs

Les Evangiles annoncent des persécutions (Mt5,3-12 ou Lc5,1-12) mais rappellent qu’il ne faut pas aller au-devant de la mort et même la fuir en quittant la ville(Mt 24,15-18). Jésus, au moment de son arrestation met en garde ceux qui voudraient user de la violence et dit: «  Remets ton épée à sa place car tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée » (Mt 26,52).

Le célèbre verset de la sourate 5 (verset 32) condamne sans appel la violence contre autrui

« Quiconque tuerait une personne non coupable d’un meurtre ou d’une corruption sur la terre, c’est comme s’il avait tué l’humanité entière. Et quiconque sauve une vie, c’est comme s’il sauvait l’humanité entière. » (Sourate 5:32).

Mais les partisans de la violence trouveront d’autres citations pour justifier leur attitude. Qui sera vainqueur devant cette bataille de versets ? Personne ! En lisant nos écritures, nous sommes placés devant un choix radical : «  j’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. L’auteur du deutéronome donne une réponse : « Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité » Dt 30,19). La sourate 2(verset 190) donne aussi une indication : «Combattez dans le sentier de Dieu ceux qui vous combattent, sans toutefois dépasser les limites permises car Dieu n’aime pas les transgresseurs »  Alors, chacun de nous, doit s’interroger en toute honnêteté et en conscience.

Tuer pour imposer sa vérité est le signe d’un esprit qui nie l’autre et donc porte en soi une contradiction terrible : si l’autre est incapable d’adhérer à ma vérité, si je lui refuse le droit d’être un être pensant, pourquoi le tuer  puisque déjà il n’existe pas en tant qu’être humain?

b/Par souci d’efficacité

La non-violence ne nie pas la violence, mais est une alternative à la violence. Nous n’avons pas le choix entre une violence aveugle et une non-violence utopique ou pire, lâcheté devant nos responsabilités. Le célèbre passage de l’Evangile de Luc (6,29) : «  A qui te frappe sur une joue, présente encore l’autre » n’est pas masochiste, mais comme le fait remarquer J-Y Leloup[11]  , il ne s’agit pas de présenter la même joue, mais l’autre «  ce qui indique une alternative , une autre solution que la fuite ou une réponse violente à la violence ». Il y a donc un autre choix que celui de la violence, et tout aussi efficace : Gandhi, Mandela, M-L King et bien d’autres ont dit leur vérité de manière non violente et ont pourtant renversé des montagnes.

C/ Tuer, se tuer au nom de Dieu

A-t-on le droit d’aimer la mort plus que la vie ? Tuer l’autre, se tuer pour Dieu est-il admissible, encouragé, recherché ou au contraire condamné ?

Il est très significatif pour nos deux religions, que notre Père commun Abraham ait accepté l’idée de tuer pour obéir à Dieu, et cela avec une violence extrême puisqu’il s’agissait de tuer son propre fils. S’arrêter à ce point du récit est une illustration parfaite d’une utilisation partisane d’un texte et de son détournement à des fins personnelles ou idéologiques, hélas pratique redevenue trop courante et qui rend vaine toute bataille verset contre verset, sortis de leur contexte ou tronqués. Car si l’on poursuit la lecture, le message est radicalement différent de celui que supposait la demande de Dieu : prends ton fils, ton unique et offre-le en holocauste. Dans Genèse 22,12 l’ange du Seigneur dit  « n’étends pas la main sur le jeune homme, ne lui fais rien car maintenant je sais que tu crains Dieu » Et dans le Coran (37,104et105) : « O, Abraham, cela suffit ; tu as cru en ta vision. Ainsi nous récompensons les vertueux ».

Dans l’esprit de nos deux religions le meurtre comme le suicide sont refusés.

Saint Paul dans la première Epitre aux Corinthiens (3,16-17) rappelle : « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? Si quelqu’un détruit le temple de Dieu, Dieu le détruira. Car le temple de Dieu est saint et ce temple, c’est vous. »

Mourir pour Allah et faire mourir au nom d’Allah fait partie des interdits explicites du Coran car seul Allah décide du terme de la vie : Une âme ne saurait mourir sans la permission de Dieu et hors du terme préétabli et immuable qui lui a été assigné (Coran 3, 145). Celui qui se suicide n’ira jamais au Paradis. Et tuer pour Dieu est une exception, tolérée dans certaines circonstances, mais la règle générale est : vivre pour Dieu.

Mais on ne peut nier que dans la Bible comme dans le Coran il existe des versets qui appellent à exercer la violence. Les exégètes, les mystiques, les historiens, les sociologues nous éclairent sur ces défis à la raison. Mais n’est-ce pas pour nous conduire à rechercher sans cesse l’indicible de Dieu derrière les mots sans projeter sur lui nos tumultes intérieurs ? Un rite catholique consiste à faire un petit signe de croix sur le front, la bouche, le cœur avant d’écouter la lecture de l’Evangile faite le dimanche à la messe. Quel est le sens de ce geste ? Que j’écoute ce texte en essayant de le comprendre avec mon intelligence, que les commentaires que j’en ferai se fassent avec une langue juste, et qu’il soit reçu avec un cœur pur.

Il nous faut tous être humbles devant les textes sacrés. Le dialogue vrai commence toujours par un long silence intérieur.

D/ Conclusion

Nous faisons nôtre la définition que donne J.Y. Leloup (déjà cité, p 18): « Un martyr est celui qui prend sur lui la violence d’autrui, qui meurt dans la fidélité et l’amour pour ce qu’il considère comme le plus précieux. Il ne répond pas à la violence par la violence ».

Le dialogue interreligieux nous conduit à aller plus loin, à savoir que tout homme qui pose un acte de vertu rapporté à Dieu est un martyr de l’amour [12] quelle que soit sa foi. On peut donner sa vie par amour pour les siens, mais aussi par amour pour des hommes d’une autre religion. Christian de Chergé rappelle qu’un ami algérien lui a sauvé la vie pendant la guerre d’Algérie, au prix de sa propre mort. Qui plus est, l’amour de l’autre le conduit à refuser le martyr par respect pour celui qui le lui infligerait : «  je souhaite vivement que l’Emir respecte ma vie au nom de l’amour que Dieu a inscrit dans sa vocation d’homme ».

III Quels martyrs pour aujourd’hui ?

Le sens des mots évolue en fonction du mode de penser d’une époque. Pourquoi l’inverse ne serait-il pas possible, à savoir donner aux mots un sens qui modifierait notre façon d’être au XXIème siècle ?

Ne pourrions-nous pas revenir au sens premier du terme martyr, c’est-à-dire témoin, témoin d’un Dieu miséricordieux, aimant tous les hommes sans exception? Et pour éviter la polysémie actuelle du mot martyr qui prête à confusion, ne pourrions-nous pas plutôt utiliser le terme d’  « amis de Dieu » ?

Les amis de Dieu d’aujourd’hui sont ceux qui nous aident à connaitre Dieu en combattant l’ignorance, les idées fausses, le sectarisme par une recherche intellectuelle compétente et sincère. Le monde musulman, la famille des exégètes, celle des enseignants, ne manque pas de ces femmes et de ces hommes courageux.

Les amis de Dieu d’aujourd’hui sont ceux qui nous précèdent dans une spiritualité heureuse, se reconnaissant tous enfants de Dieu, au même titre les uns et les autres, quel que soit le chemin suivi pour aller vers Dieu, « lui laissant la joie secrète d’établir la communion et de rétablir la ressemblance en jouant avec les différences »[13] .

Les amis de Dieu d’aujourd’hui sont ceux qui ne se laissent pas gagner par la haine face à la violence. Nous avons encore en mémoire ce texte d’Antoine Leiris, journaliste de France Bleue, dont la femme a été assassinée au Bataclan, à Paris, le 13 novembre 2015 : «  Vendredi soir vous avez volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère de mon fils mais vous n’aurez pas ma haine. ». Latifa Ibn Ziaten est aussi, parmi tant d’autres mères, une martyr/témoin. Son fils a été abattu par Mohammed Merah. Après sa mort, elle se rend dans le quartier de Toulouse où vivait l’assassin de son fils. Elle y croise un groupe de jeunes garçons qui l’interpellent et lui disent que « le terroriste était “un héros, un martyr de l’islam”. » En apprenant son identité, ils s’excusent. A la suite de cette rencontre, elle décide de créer l’association Imad-Ibn-Ziaten pour la jeunesse et pour la paix, témoignant inlassablement d’un vivre-ensemble possible.

Les amis de Dieu d’aujourd’hui sont ceux qui, croyants ou incroyants, font reculer les injustices, les inégalités, la misère matérielle et morale, qui donnent à l’homme et à la femme leur entière dignité, qui acceptent de partager, et qui attachent le même prix à chaque être humain..

Les amis de Dieu d’aujourd’hui sont ceux qui aiment. Pas seulement ceux qui sont amoureux, même si un hadith rapporté par  al-Khatîb dans « at-târikh » dit que pour Aicha : « Celui qui tombe amoureux tout en restant chaste puis meurt mourra martyr ».Mais aussi tous ceux qui croient que Dieu aime tous les hommes et qu’aimer son prochain participe de cet amour Divin. Les amis de Dieu d’aujourd’hui, ce sont les artisans de réconciliation entre les composantes de la société, les membres des associations d’entraide et de dialogue, et tous les anonymes qui donnent de leur temps et de leur argent pour établir des relations vraiment fraternelles entre les hommes.

Les amis de Dieu d’aujourd’hui sont ceux qui ne se vengent pas : beaucoup d’hommes et surtout de femmes périssent par vengeance, que ce soit pour crime d’honneur ou mafieux ; et il y a aussi les petites vengeances de tous les jours. Les amis de Dieu d’aujourd’hui sont ceux qui pardonnent, non pas naïvement, mais qui redonnent une chance à celui qui a fait le mal, laissant à Dieu le soin de juger. Nous revenons au point de départ de notre réflexion : la vie de l’autre ne nous appartient pas, ni à nous individus, ni aux états qui maintiennent la peine de mort .Le slogan des terroristes islamisés est : « nous gagnerons car nous aimons la mort plus que vous n’aimez la vie. » Alors, nous leur disons : nous aimons la vie, nous sommes sûrs que nos différences sont richesse et nous essayerons toujours de voir l’autre avec le regard de Dieu et non à la place de Dieu.

Le drapeau de l’EI est noir. Pour un physicien, le noir est l’absence de lumière, idée que l’on peut rapprocher de l’étymologie du mot Dieu en français, qui vient du latin Deus, dérivé de dies : le jour. Voir Dieu, c’est voir le jour (cf J-Y Leloup, p130, déjà cité) et donc la lumière qui nous révèle toute chose dans sa vérité. De plus, la lumière, comme la vérité, peut être à la fois une et multiple : c’est ce que constate encore le physicien lorsqu’il envoie la lumière du soleil sur un prisme : il découvre alors un magnifique arc-en-ciel !

Les amis de Dieu sont infiniment divers, mais toujours porteurs non de mort, mais de lumière.

 

L’image qui accompagne ce texte est une sculpture de Roland Machet: roland-machet.fr

  1. [1] Cette réflexion est menée dans le cadre du dialogue islamo-chrétien et n’inclut donc pas cette même notion vue par le judaïsme, qui à lui seul, a apporté une contribution très riche
  2. [2] Les traductions sont celles de la TOB Traduction œcuménique Ed du Cerf 2010
  3. [3] Voir aussi dans les Actes de Apôtres : (3.15), (4.33), (5.32), (8.25), (10.39-42),(13.31),(18.5), (22.15,18,20), (23.11), (26.16,22), (28.23)
  4. [4] Voir aussi dans l’Apocalypse : (2,13), (17,6)
  5. [5] Le Coran, Essai d’interprétation du Coran inimitable, Sadok Mazigh, Les Editions du Jaguar
  6. [6] Aggoun Atmane, « Le Martyr en Islam. Considérations générales. », Études sur la mort 2/2006 (n° 130), p. 55-60
  7. [7] Il est à noter aussi qu’au IV siècle apparait la distinction entre « confesseur » (celui qui déclare publiquement sa foi, au risque de grandes souffrances, mais qui n’en meurt pas) et le « témoin martyr » (qui en meurt)
  8. [8] Aggoun Atmane déjà cité
  9. [9] Dans le Hadith du prophète, le martyr (shahid ) n’est pas seulement celui qui meurt ou se blesse et meurt de sa blessure dans une bataille menée pour la cause d’Allah, d’autres peuvent être martyrs, selon ce qu’a été rapporté par Al-Boukhârî. Celui-ci, d’après Abou Hourayra, aurait dit que le Prophète a distingué cinq types de martyrs :

    Celui qui a trouvé la mort à la suite d’une épidémie ;

    Celui qui est décédé à la suite d’une maladie abdominale ;

    Celui qui a succombé à une noyade;

    Celui qui est mort sous les décombres ;

    Et celui qui a péri en combattant pour la cause d’Allah.”

  10. [10] A la mort de Saddam Hussein s’est développée une controverse pour savoir s’il était martyr
  11. [11] Jean-Yves Leloup, Le philosophe et le djihadiste, Presses de Châtelet 2016, p124
  12. [12] Expression introduite par Sainte Jeanne de Chantal et illustrée par Christian de Chergé, l’invincible espérance, Bayard Editions/ Centurion 1997p 225 à 230
  13. [13] Christian de Chergé, l’invincible espérance, Bayard Editions/ Centurion 1997 p223

MANIFESTATION DE LA RELIGIOSITÉ EN TUNISIE

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Juil 252018
 

Enracinée dans l’Histoire, terre de civilisations, la Tunisie est aussi terre des religions comme en témoignent, à travers les âges, ses temples, synagogues, ses églises et ses mosquées, et comme en témoigne aujourd’hui, sa religiosité plurielle. C’est dans ce cadre que l’Institut de Recherches sur les Religions et l’association Zanoobya ont organisé à l’Espace Elthéatro , à Tunis, un cycle de conférences sur les manifestations de la religiosité en Tunisie afin de présenter les religions et / ou courants religieux pratiqués en Tunisie, leur histoire, leurs caractéristiques et leurs rites fondamentaux . Les rencontres ont eu lieu chaque 3ième mardi du mois avec le programme suivant :

-Du fait religieux par Wahid Essafi

-De l’islam tunisien par Abdelmajid Charfi

-Chiisme en Tunisie par Slaheddine El Amri

-De l’ibadhisme en Tunisie par Najia Wiriymi Bouajila

-Des confréries soufies en Tunisie par Olfa Youssef

-Du bahaïsme en Tunisie par Hadhami Abdelwabeb

-Du judaïsme en Tunisie ^par Faouzi Bédoui

-Du christianisme en Tunisie par Jean Fontaine

Ces conférences sont disponibles en langue arabe sauf la dernière qui est en français sur le site facebook : Savoir Savoir

Cardinal J.L Tauran par Monseigneur J.M Aveline

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Juil 072018
 

Message de Monseigneur Jean-Marc Aveline, évêque auxiliaire de Marseille et président du Conseil pour les relations interreligieuses et les nouveaux courants religieux au sein de la Conférence des évêques de France (CEF).

 

Le cardinal Jean-Louis Tauran est décédé hier, jeudi 5 juillet. Depuis 2007, il était président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, après avoir longtemps œuvré au service de la diplomatie du Saint Siège. Le cardinal Tauran était avant tout un homme de foi, profondément ancré dans la prière et l’amitié avec le Christ, auprès de qui il puisait l’immense courage dont il faisait preuve et qui forçait le respect de tous. Le combat contre la maladie n’a jamais altéré ni son sens de l’humour ni le souci qu’il prenait des personnes qu’il rencontrait, spécialement des plus petits. Il était aussi un grand serviteur de l’Église, à cause de l’Évangile, au service de « la vérité dans la charité », selon sa belle devise épiscopale.

« La plus grande des vérités chrétiennes, disait Pascal, c’est l’amour de la vérité ». Le cardinal Tauran, qui était un lecteur assidu du grand philosophe, a cherché à traduire cet « amour de la vérité » dans la pratique du dialogue, en ne se résignant jamais, quelles que soient les difficultés ou les déceptions, mais en tendant toujours une main lucide et bienveillante afin de construire entre croyants des relations porteuses de paix pour l’ensemble de la famille humaine.

Qu’il soit profondément remercié pour l’exemple qu’il nous a donné.

Avec sa famille, ses proches et ses collaborateurs, nous rendons grâces à Dieu et le confions à sa miséricorde.

+ Jean-Marc Aveline
Évêque auxiliaire de Marseille
Président du Conseil pour les relations interreligieuses et les nouveaux courants religieux au sein de la Conférence des évêques de France

« L’administration de la sauvagerie » par A. Sayadi -Tunis

 Les dossiers du GRIC  Commentaires fermés sur « L’administration de la sauvagerie » par A. Sayadi -Tunis
Juin 302018
 

I-Une lecture dans le discours djihadiste, « l’administration de la sauvagerie » comme exemple .

Un certain Abu Bakr Al Naji, a publié sur internet, en 2004, un texte en langue arabe qu’il a intitulé « L’administration de la sauvagerie : l’étape la plus critique que traversera l’oumma ». En choisissant ce pseudonyme, Abu Bakr Neji l’auteur envoie d’emblée plusieurs messages à son lecteur. D’abord, par le choix du prénom il se réfère au premier calife dans l’histoire musulmane qui a fondé le califat après la mort de Mahomet et qui s’est illustré dans ses guerres de l’apostasie contre les tribus arabes qui ont quitté l’islam dès qu’elles ont appris la mort de Mahomet. Ensuite, par le choix du nom «Al  Naji » adjectif dérivé de najat qui signifie « le salut », il est le « sauvé » donc « le sauveur », celui qui montre la voix du salut à la oumma, à la communauté musulmane contemporaine. En réalité, il s’agirait selon des chercheurs de l’institut lié à la chaîne de télévision Al Arabiyya, de Mohamed Hassan Khalil al hakim alias Abu Jihad al Masri, un cadre d’El Qaeda, né en 1961 et tué le 31 octobre 2008 par un drône américain au Waziristan du Nord au Pakistan. Le texte compte 103 pages de discours de haine, contre le juif, contre le chrétien , contre l’apostat , contre la démocratie et ses valeurs, à tel point que certain ont qualifié ce brûlot de « mein kempf » du petit djihadiste. Nous avons donc une explosion de haine dans ce texte comme il y en a tellement d’autres sur la toile. Pourtant, ce manuel du parfait petit terroriste mérite qu’on lui accorde une attention particulière car, non seulement, il sacralise la haine généralisée, mais aussi, il a annoncé tout ce que daech allait appliquer. Ainsi nous pouvons dire que nous avons dans ce livre la constitution de daech et la stratégie de conquête du pouvoir du terrorisme djihadiste international. Mais l’intérêt de ce livre c’est qu’il nous met dès le titre devant le paradoxe du djihadisme, qui d’un côté prône le déchaînement de la sauvagerie, l’installation de la loi de la jungle, avec l’appel à la destruction de l’ordre ancien, mais en même il théorise la gestion de cette sauvagerie et son « administration » . La question pour nous est de savoir quel est le sens de cette sauvagerie administrée, de ce désordre géré, de cette haine déchaînée et voulue. Nous allons donc examiner comment dans un premier temps, l’auteur recourt à l’explication de l’actualité par l’Histoire, ensuite quelle est sa stratégie qu’il établit pour la conquête du pouvoir et enfin quelle est la stratégie de communication qu’il utilise pour atteindre son public.

 

  1. Sykes- Picot

On a l’impression en lisant ce texte que la sauvagerie, dans l’esprit de l’auteur, est un phénomène cyclique et naturel dans l’histoire de l’humanité. La oumma musulmane doit passer aujourd’hui par cette étape comme elle l’a connue en 1924 avec la chute du califat avec l’instauration de la république en Turquie par Kemal Ataturk. Ainsi, dit-il : 

« Lors de la chute du Califat, il s’est produit une situation de sauvagerie relative dans certaines contrées. Cependant la situation s’est stabilisée sur les accords de Sykes –Picot. L’Etat du califat a été morcelé. Puis les Etats coloniaux se sont retirés et l’empire califal s’est divisé en petits Etats et principautés gouvernés par des forces militaires ou par des gouvernements civils mais soutenus par le pouvoir militaire. Et ces pouvoirs civils ne se maintenaient au pouvoir que dans la mesure où ils étaient soutenus par l’armée, par la police ou par des puissances étrangères »[1].

L’auteur part du constat que la sauvagerie est l’état qui succède à chaque fois qu’un pouvoir établi s’effondre. C’est ce qui est arrivé par le passé quand le califat est tombé après la fin de la première guerre mondiale. Pour lui, les pouvoirs actuels qui lui ont succédé ne se maintiennent que grâce au soutien de l’armée ou des puissances étrangères. Il faut donc les attaquer et provoquer leur effondrement afin de revenir à l’état de sauvagerie antérieur à leur installation. C’est ce qui est en train de se produire. Le monde musulman est en train de vivre l’effondrement de ses régimes issus de la fin du califat. L’étape suivante sera le retour de la sauvagerie. C’est ce qu’il annonce :

« L’administration de la sauvagerie sera la prochaine étape que la oumma devra traverser. Ce sera l’étape la plus cruciale. Si nous réussissions à l’administrer ce serait le point de passage, si Dieu le permet, vers l’Etat islamique tant attendu depuis la chute du califat. Cependant si nous échouions, à Dieu ne plaise, ce ne serait pas la fin de notre projet, seulement il y aurait encore plus de sauvagerie »[2].

Ainsi, l’auteur semble dire que le projet de retour au califat, annoncé avec détermination, devra se réaliser si on veut mettre fin au désordre et plus ce projet est retardé plus il y aura de massacres et de sauvagerie.

   2.Le mythe de l’âge d’or 

Mais la question qui se pose c’est pourquoi ce passage obligé par la sauvagerie et par la Terreur ? Là aussi l’auteur revient à l’explication par l’Histoire. Il affirme ainsi :

« L’administration de la sauvagerie a été pratiquée à de multiples reprises dans notre Histoire musulmane. Le premier exemple est celui du début de l’installation de l’état islamique à Médine(…) Nous pouvons considérer cette étape passée à Médine comme ayant été gérée par le régime de l’administration de la sauvagerie »[3]

L’arrivée du prophète de l’islam à Médine s’est accompagnée d’un bouleversement de l’ordre préislamique qui reposait sur un système d’alliances tribales et qui permettait aux trois tribus juives de cohabiter avec les autres tribus arabes et de partager avec elles le commerce et une certaine prospérité économique. L’arrivée de la nouvelle communauté musulmane a mis fin à cet équilibre ancien en le remplaçant par une nouvelle économie de la razzia et de la guerre ce qui a provoqué un certain désordre, des massacres et des batailles multiples aussi bien contre les tribus arabes de la Mecque que contre les tribus juives de Médine. C’est cette nouvelle situation que l’auteur appelle « l’étape de la sauvagerie » qui laisse place par la suite au nouvel ordre imposé par le nouveau maître de Médine. L’exemple du prophète à Médine n’a pas été choisi par hasard par l’auteur. Il s’agit pour lui de s’inscrire dans la lignée de Mahomet considéré par le droit musulman comme le modèle parfait à suivre et à imiter dans chaque action. Cela permet aussi à l’auteur de légitimer sa théorie en lui donnant une assise religieuse ce qui est important aux yeux du public musulman qu’il cherche à séduire.

Le deuxième grand modèle à suivre dans la tradition musulmane est celui quatre califes bien guidés, dont le premier calife Abu Bakr Seddik est lui aussi cité en exemple. Immédiatement après la mort de Mahomet, les tribus arabes ont renié l’islam et certaines ont refusé de payer la Zakat, la taxe à l’état islamique. Il s’en est suivi une période de guerres et d’exactions dans lesquelles tous les moyens de terreur ont été utilisés. Ainsi nous rappelle l’auteur :

« Nous affrontons aujourd’hui avec l’aide de Dieu, les croisés et leurs agents apostats avec leurs soldats et nous ne voyons aucun inconvénient à répandre leur sang… Al Seddik ( Abu Bekr) et Ali Ibn Abi Taleb ont pratiqué la condamnation au bûcher bien que ce soit détestable(…) Nous sommes aujourd’hui dans une situation semblable à celle qui a suivi la mort du prophète et le déclenchement des guerres contre l’apostasie, ou comme la situation des premiers musulmans et nous avons donc besoin de pratiquer des massacres et nous avons besoin de pratiquer des actions comme celle qui a été infligée à la tribu des Benu Quraydha et autres… Mais le jour où nous aurons les pleins pouvoirs alors nous pourrons dire : « partez vous êtes libres » [4]

Nous avons là un procédé constant dans le discours de la haine djihadiste qui circule aujourd’hui sur internet, la mobilisation des références et des exemples du passé musulman. Les guerres contre l’apostasie pratiquées par le premier calife Abu Bakr sont censées justifier aujourd’hui la condamnation à mort des apostats. Le bûcher pratiqué par Abu Bakr et Ali est censé justifier aujourd’hui que Daech brûle dans une cage l’aviateur jordanien Moaz Al Kasasba. Le massacre de la tribu juive de Banu Qoraydha par le prophète est censé justifier à leurs yeux, aujourd’hui les attentats anti – juifs . Dans le discours djihadiste , la haine se nourrit toujours d’une lecture sélective et orientée de l’Histoire et du passé.

   3.L’obsession de la revanche

Il faut donc, dans la vision d’Abu Bakr Neji, accélérer le mouvement de l’Histoire par la Terreur et la sauvagerie et les régimes arabes auxquels il faut déclarer le djihad tomberont les uns après les autres et c’est seulement à ce moment là que le monde musulman retrouvera sa grandeur passée et repartira à la conquête du monde :

« C’est alors que les troupes partiront, avec l’aide de Dieu, à la libération de Jérusalem et ses alentours, de Boukhara, de Khorassan, de Samarkand et de l’Andalousie et tous les territoires musulmans. Ensuite elles repartiront à la conquête de la terre entière et toute l’humanité de la domination de l’impiété et de la tyrannie. Cela n’est pas impossible à Dieu et c’est la prophétie de notre saint prophète »[5].

La manipulation des jeunes dijadistes se fait dans cet appel à l’imaginaire médiéval de conquête du monde, par le mélange de citations de pays aujourd’hui musulmans (Boukhaara, en Ouzbékistan, Khorassan, en Iran et Samarcand en Ouzbékistan) qui n’ont donc théoriquement pas besoin d’une nouvelle conquête et d’autres qui ne le sont plus mais qui l’ont été ce qui justifie qu’ils soient toujours considérés comme territoires musulmans (Jérusalem et l’Andalousie). Peu importe pour lui que ces pays soient aujourd’hui musulmans ou non. Ce qu’il veut c’est plutôt rappeler de manière subliminale que tout territoire ayant été conquis, par le passé, sous le règne du califat islamique au moyen âge sous domination musulmane. Il faut donc restaurer le califat et réunifier le monde musulman dont les frontières ne sont délimitées afin de pouvoir repartir à la conquête du monde.

Le rappel historique, que les islamistes pratiquent constamment, fait donc bien partie, dans ce livre, d’une stratégie du discours djihadiste qui cherche à cultiver le mythe d’un âge d’or de l’islam, aujourd’hui perdu depuis la fin du califat et l’installation de régimes impies, mais auquel il est toujours possible de revenir. Marteler sans cesse que « la guerre est le moteur de l’Histoire que ce soit  l’arrivée de l’islam ou après»[6] cela permet aussi à l’auteur de fuir les problèmes d’aujourd’hui pour se réfugier dans un passé mythique mais toujours présent par le rappel d’une prophétie d’un monde totalement islamisé.

 

II-La stratégie de conquête du pouvoir

  1. L’abandon de la stratégie de l’islamisation parle bas

L’auteur commence par recenser les courants du mouvement islamique qui occupent le terrain, et qui militent dans la mouvance islamiste. Ils sont cinq :

  • Le courant salafiste djihadiste
  • Le courant salafiste du réveil (Assahwa) dont les leaders sont Salman Al Awda et Safar Al Hawali
  • Le courant des Frères (la matrice. L’organisation internationale)
  • Le courant des Frères de Tourabi
  • Le courant du djihad populaire (Comme le mouvement Hamas et le front de libération Moro, (aux philippines), etc.

Pour l’auteur les mouvements islamistes dans le monde arabe, qui ont choisi de pactiser avec le pouvoir en place (comme le mouvement salafiste du réveil) en pratiquant la prédication pacifique) ou de jouer le jeu des élections, (comme les frères en Egypte ou ailleurs) ont tous échoué. Il cite le cas de nombreux pays arabes comme les frères musulmans en Egypte mais à de nombreuses reprises il revient sur le cas de la Tunisie, où le mouvement islamiste a évité l’affrontement armé avec le pouvoir de Bourguiba et de Ben Ali. Il observe que :

« Ceux là (les islamistes) à chaque fois qu’ils engrangent quelques résultats acquis sur le terrain, le tyran vient avec ses soldats tous les dix ou 15 ans et cueille sans peine tous leurs acquis, pratiquant contre eux la politique de «  l’arrachage des dents » laissant ces groupes tourner dans un cercle vicieux et les condamnant à toujours repartir de zéro et parfois ils ne peuvent même plus repartir et nous n’avons qu’à prendre la Tunisie comme exemple ». [7]

Le travail lent d’islamisation des sociétés par le bas, dans les mosquées et dans les quartiers, pratiqué obstinément depuis les années 70, n’est pas efficace et n’a pas réussi à donner aux mouvements islamistes le pouvoir. La Tunisie en est l’exemple le plus éloquent. L’auteur préconise donc la politique de la sauvagerie et de la terreur en espérant rassembler autour des djihadistes une population fatiguée du désordre et de la terreur et qui serait prête à se soumettre à l’ordre promis par les djihadistes. La réislamisation par le bas a échoué, c’est donc par le djihad que la conquête du pouvoir devra se faire ! Il cite alors le ministre tunisien des affaires étrangères qui aurait déclaré aux journalistes en 1993 :

« Ne vous trompez pas sur la stabilité et sur le contrôle de la situation en Tunisie. Si L’Algérie ou l’ Egypte tombe, la Tunisie tombera dans le quart d’heure qui suit »[8]

Au moment où il donne cet exemple, en 1993, l’Algérie était ravagée par le terrorisme et les groupes islamiques arabes menaient une guerre sans merci contre le pouvoir algérien qui semblait à l’époque sérieusement menacé et le contraste était saisissant entre le calme relatif qui prévalait en Tunisie qui serait dû selon Abu Bakr Neji au fait que les frères musulmans tunisiens ont renoncé au djihad tandis qu’en Algérie, la victoire semblait proche en 1993 grâce à la pratique du djihad.

  2.La stratégie à suivre

L’auteur commence d’abord par séparer deux ensembles de pays visés par le djihad : le groupe principal ( la Jordanie, le Maghreb, le Nigéria, Le Pakistan, La presqu’île arabe et le Yémen) et le groupe secondaire (le reste des pays musulmans). La liste principale, nous dit l’auteur, n’est pas close et il peut arriver de nouveaux pays dans cette liste). Il s’agit de passer par trois étapes dans la guerre de conquête des pays de la liste principale :

  • Primo : L’étape de la démoralisation et de l’épuisement (Al Nikaya wa Al Inhak)
  • Secundo : L’étape de l’administration de la sauvagerie ( Idarat Al Tawahhush)
  • Tertio : l’étape de l’instauration de l’Etat islamique (Al Tamkin_ Qiyam Al Dawla)

Le théoricien du terrorisme part du principe que l’armée et la police des régimes visés ne peuvent pas soutenir longtemps l’état d’urgence. Il faut donc continuer à harceler ces régimes en attaquant les lieux de culte des chrétiens et des juifs, frapper les intérêts économiques, le tourisme et surtout le pétrole dans les pays qui dépendent de ces revenus. Frapper partout et pas seulement dans le pays où le djihad est déclaré. Il appelle à frapper par tous les moyens « même un coup de bâton sur la tête d’un chrétien »[9] peut être utile afin d’entretenir le climat d’insécurité et épuiser les forces de l’ordre. Les objectifs de cette étape c’est d’une part d’épuiser les forces de l’ordre, et d’autre part d’attirer de plus en plus de jeunes candidats au djihad qui viendront rejoindre le combat. Les forces de l’ordre finiront ainsi par abandonner certains territoires et certaines populations qui seront livrées à elles-mêmes, afin de se concentrer sur la protection des zones vitales du pouvoir. Ce sera la fin de la première étape.

La seconde commencera lorsque les populations lassées de l’insécurité et de la sauvagerie chercheront la protection d’un nouvel ordre, ce sera alors le début de « l’administration de la sauvagerie ». C’est l’étape où un certain nombre de pays ont vu s’installer sur leurs territoires des principautés dirigées par Daech comme nous avons vu récemment en Irak, en Syrie, en Libye, au Yémen ou dans le Sinaï en Egypte. La gestion de ces zones se fera avec une telle dureté que les armées régulières dans les autres zones seront terrorisées et abandonneront le combat avant de l’avoir livré. C’est ce que nous avons vu en Irak où les troupes régulières irakiennes ont fui devant l’arrivée des soldats de Daech en leur abandonnant Mossoul sans coup férir.

L’ultime étape sera celle de l’instauration de l’état islamique qui appliquera alors la charia, la loi islamique et qui instaurera un nouvel ordre que la population ne pourra qu’accepter puisqu’il met fin au désordre et à la sauvagerie. lAbu Bekr Neji cite à ce sujet un autre théoricien du terrorisme, le cheikh Souleyman Ben Sahban mort lui aussi au combat :

« Je préfère voir disparaître toute la population de la ville comme de la campagne plutôt que de les voir installer un régime ennemi de Dieu qui n’applique pas la Loi de l’islam (La charia) que Allah nous a transmis par son prophète »[10]

L’application de la Loi de l’islam se fera partout où l’Etat islamique est un objectif suprême mais pour y arriver il faut passer par ces différentes étapes précédentes.

   3.Saccager l’ordre actuel

Les forces de l’administration de la sauvagerie devront donc tout saccager de l’ordre mondial actuel. Il appelle alors :

« Nous devons entraîner tout le monde au combat, les mouvements, les peuples et les partis politiques. Nous devons renverser la table sur la tête de tout le monde… Ceux qui sont fascinés par la civilisation satanique moderne pensent dans leur esprit débile que l’Etat Islamique attendu sera représenté aux Nations Unies, et qu’il acceptera de cohabiter et d’échanger du commerce avec les pays voisins. Mais en réalité l’Etat islamique s’érigera sur les décombres de tout ce système »[11].

C’est bien une nouvelle barbarie qui arrive et dont les partisans sont fiers de dire qu’ils viennent saccager la civilisation moderne jugée décadente et satanique. Alors comment peut-on expliquer que ce discours de la sauvagerie et de la barbarie arrive à séduire tant de jeunes ?

    4.Le paradis sur terre !

  1. L’idéal de justice sur terre

Ces jeunes qui se présentent comme les nouveaux barbares des temps modernes arrivent à séduire parce qu’au-delà de leur discours de haine, ils promettent de réaliser la cité idéale sur terre. L’auteur promet à son public que lorsque la Loi de l’islam sera appliquée, les gens verront de nous :

«  Un modèle d’endurance, d’ascétisme, de générosité et de sacrifice, un modèle de justice et de défense des opprimés. Dans nos sociétés les opprimés sont la majorité. Nous devons leur offrir des cours qui rétablissent la justice qui ne leur a pas été accordée avant notre arrivée(…) Nous devons réconcilier les cœurs des gens et défendre les faibles et les opprimés qui sont les plus nombreux. Nous devons leur dire : nous sommes prêts à sacrifier nos vies pour vous car vous êtes la nation du prophète Muhammad »[12].

La manipulation du discours djihadiste se fait sur au moins deux registres : celui de la justice donc d’une certaine forme de rationalité et celui l’affectivité. Les régimes arabes oppriment leurs peuples. Le système judiciaire souvent gangréné par la corruption génère de l’injustice et de la frustration. Un jeune en quête de justice peut être sensible à cette promesse. Mais la manipulation se fait aussi par l’affectivité, par la glorification du sacrifice, du don de soi, de la fraternité indéfectible, et celui du partage d’un idéal commun. C’est la conjonction des deux registres qui fait que ce discours touche des milliers de jeunes. Il ne s’agit pas d’un discours complètement fou comme on l’entend dire ça et là

     b.Un discours simpliste

Mais si ce discours de la haine arrive à toucher tant de personnes c’est qu’il est simpliste. La simplicité est érigée en règle dans la communication de Daech. L’auteur dit en effet à propos du discours djihadiste :

« Il faut qu’on explique aux gens, à tout le monde, d’une manière simple, sans aucune complexité ni longueur, l’objectif que nous voulons atteindre et pour lequel nous devons tous travailler car il est notre bien sur terre et dans l’au-delà. Sans lui, aucun autre gain matériel mineur ni aucune victoire partielle et provisoire que nous pourrions obtenir dans notre combat contre l’ennemi croisé, ou sioniste ou apostat n’aura de valeur à nos yeux. Ou pire que ça, aucune soumission à un nouveau pouvoir tyrannique qu’il soit incarné par un homme, ou par un groupe ou par une constitution qui serait contraire à la voie d’Allah, la seule voie capable de libérer l’humanité du pouvoir des hommes vers le pouvoir d’Allah, ne serait acceptable pour nous. C’est cela notre objectif final le seul qui soit capable d’unifier la oumma et de fonder le lien social sur de nouvelles bases. Il nous reste uniquement à inventer les moyens médiatiques et prosélytes efficaces afin que ce message arrive de la manière la plus simple à toute la oumma dans cette bataille terrible qui s’annonce »[13]

Derrière la simplicité affichée du discours, celui de la soumission totale à Allah, on voit bien que l’auteur ne fournit aucune idée claire sur ce peut être ce nouveau système politique qu’il veut imposer. Que signifie concrètement la voie d’Allah ? Il n’en dit rien ! Quelle constitution ? Quels mécanismes pour choisir ou élire le nouveau calife ? Comment peut –on le remplacer s’il ne gouverne de manière satisfaisante ? Doit –on simplement l’assassiner pour le changer comme ce fut le cas à travers la longue Histoire du califat ? Sur quelle base le nouveau lien social sera-t-il érigé en dehors de l’appartenance à la communauté musulmane ? Quels seraient les nouveaux moyens médiatiques et prosélytes à utiliser ? Le théoricien d’El Qaeda ne fournit aucune réflexion politique digne de ce nom car il n’en a pas ! Car il n’ y en a jamais eu dans l’Histoire ensanglantée du califat 

   c.Qui touche un large public

Si l’auteur situe la bataille au niveau des médias, c’est parce qu’il se montre soucieux de toucher le plus grand nombre possible de masses musulmanes. Il appelle alors à mettre au point « un plan médiatique »  car dit-il :

« Les peuples seront l’équation difficile car ce sont eux qui nous fourniront le soutien nécessaire dans l’avenir… à condition que nous fassions notre devoir dans le recrutement des meilleurs éléments de notre nation. Recruter un demi – million de moujahid (…) parmi la nation du milliard sera plus facile que de les recruter parmi les mouvements islamistes dont l’esprit a été pollué par les mauvais leaders traditionnels ».[14]

S’adresse aux masses, en, se détournant des milieux islamistes traditionnels où les militants sont sous l’emprise de leurs chefs permettrait de recruter de nouvelles troupes fraîches de jeunes djihadistes subjugués par ce discours radical millénariste et apocalyptique qui promet de sauver le monde en le détruisant. Voilà l’objectif recherché par le leader djihadiste qui finit son livre par cette profession de foi :

« A la fin de notre discours nous affirmons que notre bataille est la bataille du monothéisme contre l’impiété, de la Foi contre l’associationnisme. Il ne s’agit ni d’une bataille économique, ni politique ni sociale » [15]

Voilà qui explique pourquoi dans l’esprit du djhadiste la guerre ne peut être que totale et éternelle jusqu’à la fin des temps.

En somme, nous avons vu à travers l’analyse de ce livre , sur quels ressorts repose le discours de la haine djihadiste. Il repose sur une vision cyclique de l’Histoire perçue comme un éternel recommencement dont la guerre serait le moteur. La citadelle de l’islam semble toujours assiégée par ses ennemis qui complotent contre elle. Ce sont dans la vision paranoïaque du monde les juifs sionistes, incarnés par Israël, les chrétiens croisés incarnées par l’occident et les apostats renégats incarnés par les régimes actuels arabes et islamiques. Ce sont ces ennemis qu’il faut attaquer, harceler et combattre. La victoire finale permettra de réaliser la cité idéale, le paradis sur terre sur une terre qui sera totalement soumise à la loi de l’islam, la seule qui vaille, sans que nous sachions exactement en quoi elle consiste concrètement mais cela ne semble pas être à l’ordre du jour, pas encore !

  1. [1] Administration de la sauvagerie, p. 5, c’est nous qui traduisons.
  2. [2] Idem, p.4
  3. [3] Idem, p. p. 31-32
  4. [4] Idem, p. p. 31-32
  5. [5] Idem, p. 62
  6. [6] Idem, p. 78
  7. [7] Idem, p. 79. La Tunisie est citée aussi comme exemple dans ce livre p. 96 « Que la Tunisie nous serve d’exemple ! »
  8. [8] Idem, p. 61
  9. [9] Idem, p. 56
  10. [10] Idem, p. 76
  11. [11] Idem, p. 76
  12. [12] Idem, p. 64
  13. [13] Idem, p. 35
  14. [14] Idem p. 21
  15. [15] Idem, p. 112

Piet Horsten (1936-2018) par André Ferré Gric Tunis

 Brèves  Commentaires fermés sur Piet Horsten (1936-2018) par André Ferré Gric Tunis
Juin 112018
 

La nouvelle du décès du père Piet Horsten nous est parvenue avec un peu de retard. C’est en effet le 31 mars qu’il est décédé à Heythuysen (Pays-Bas), dans la maison de soins où il avait été admis en 2013. Comme nous le verrons, sa collaboration avec le GRIC s’est poursuivie, sous des formes diverses, pendant environ vingt-cinq ans. Et il a assuré la fonction de co-président de 2001 à 2007.

            Il est né en 1936 dans une petite ville des Pays-Bas qui porte le nom charmant de Bergen op Zoom. Dès l’âge de 20 ans, il rejoignit la Société des Pères Blancs dont il suivit la formation, d’abord dans son pays d’origine, puis à Carthage pour les études théologiques. Il fut ordonné prêtre en 1961.

            Ses qualités intellectuelles lui valurent d’être envoyé à Nimègue (Nijmegen) puis à Londres, pour des études notamment de grec et de latin ainsi que de linguistique, dans la perspective de devenir professeur. A partir de 1971, il enseigna effectivement le grec classique à Londres, à l’institut de théologie des Pères Blancs, tout en préparant une thèse de doctorat, qu’il soutint en 1976 au SOAS (School of Oriental and African Studies) sur un sujet de linguistique, et qui fut publiée en 1978.

            En 1977, il fut appelé à Rome par les responsables des Pères Blancs pour exercer l’importante fonction de secrétaire à la formation ; une charge qu’il assura pendant sept ans.

            Il retrouva la Tunisie en 1984, d’abord comme administrateur de la revue IBLA, puis comme directeur de l’Institut. C’est pendant cette période (dès 1985) qu’il rejoignit le groupe GRIC de Tunis. Ce fut aussi à cette époque-là qu’il commença à éprouver de sérieux ennuis de santé : des accès d’asthme aggravés par le climat humide de Tunis. Ces problèmes de santé l’amenèrent à quitter la Tunisie.

            En 1992, il était de nouveau à Rome, cette fois comme conseiller du Supérieur Général des Pères Blancs et de ses collaborateurs immédiats, surtout en matière juridique.

            Tout  en conservant sa fonction de conseiller, il fit partie du staff de l’Institut Pontifical d’Etudes Arabes et d’Islamologie (PISAI), chargé du cours de méthodologie de 1994 à 2011 et assurant la direction de la bibliothèque de 2008 à 2011. Atteint par la limite d’âge et sa santé se détériorant, il dut en 2011 cesser la plupart de ses activités, mais ayant demandé à rester en Italie, il rejoignit une communauté de Pères Blancs dans le nord du pays.

            C’est en 2013 qu’il se vit obligé de rentrer aux Pays-Bas afin de pouvoir recevoir les soins médicaux requis par son état de santé.

 

            Piet a toujours pris très au sérieux sa collaboration avec le GRIC. Il y réalisait la mise en pratique de sa préparation intellectuelle et de ses centres d’intérêt. En effet, déjà à l’époque où il préparait son Doctorat en linguistique générale, il s’interrogeait sur le lien entre religions et langues ; par la suite, il orienta sa réflexion sur une approche théologique des cultures et des religions. Le domaine de la traduction, avec ses problèmes spécifiques, l’intéressait aussi (par exemple la traduction de la Bible du grec au latin). Il a participé à l’élaboration et à la rédaction d’au moins trois ouvrages du GRIC[1]. Ses textes font écho à son questionnement de linguiste. Par exemple : « Les différentes langues parlent-elles vraiment de la même chose avec seulement des noms différents ? Les différentes cultures ont-elles vraiment les mêmes valeurs ? ». Et il concluait : « Le temps des réponses claires, simples et définitives semble bien terminé »[2]. Cette dernière phrase révèle qu’il était très conscient des difficultés, des malentendus et des illusions auxquels se heurte le dialogue interreligieux. Pour lui, la personne qui veut entrer dans un tel dialogue doit en accepter les exigences, y compris vis-à-vis de sa propre foi. « Plutôt que d’être une notion systématique, écrivait-il, le dialogue est avant tout une attitude d’esprit et un style d’action »[3]. A mon avis, cette affirmation reflète bien le sens de son engagement et de sa collaboration au sein du GRIC.

            Après son départ pour Rome en 1992, Piet resta membre du groupe de Tunis dont il suivait les travaux à distance, grâce aux CR de réunions et aux textes, qu’il continuait à recevoir et sur lesquels il exprimait son avis. Sans oublier ses propres contributions aux thèmes de recherche en cours, contributions toujours marquées par le sérieux et la précision. Il fut élu co-président à l’AG de 2001, fonction qu’il assuma malgré les limites posées par sa santé. Ne pouvant supporter de longs voyages, il devait parfois renoncer à participer aux rencontres annuelles et aux assemblées générales ; ce fut le cas, par exemple, en 2005, pour la rencontre qui se tint à Rabat.

Ses réflexions et propositions ont été très précieuses lorsque nous nous sommes interrogés, dès la fin des années 1990, sur l’orientation et la composition du GRIC, sur le texte de la Charte, ainsi que sur notre méthode de travail. Peut-être parce qu’il était fils de magistrat, Piet évoluait avec aisance dans le domaine juridique ; aussi est-ce tout naturellement à lui que s’adressa l’AG, tenue à Barcelone en 2007, pour coordonner le travail de révision de nos Statuts. Il le fit avec une entière disponibilité et une grande efficacité. Après son retour aux Pays-Bas, les progrès de la maladie l’empêchèrent de poursuivre sa collaboration avec le GRIC, et même de répondre aux messages qui lui étaient envoyés.

La rigueur intellectuelle et la disponibilité de Piet demeurent un exemple et un encouragement pour nous tous, sur le difficile chemin du dialogue.

Nous garderons la mémoire d’un homme modeste malgré ses très grandes qualités intellectuelles, discret, délicat, attentif à l’autre, où l’humour allumait parfois une lumière dans le bleu de ses yeux. Merci Piet.

 

  1. [1] Foi et justice, Paris, Centurion, 1993 ; Péché et responsabilité éthique dans le monde contemporain, Paris, Bayard, 2000 ; Les identités en devenir, Paris, L’Harmattan, 2003.
  2. [2] Foi et justice, op. cit. pp. 195 et 200.
  3. [3] Les identités en devenir, op. cit., p. 228.

Récits de la création par Asma Nouira, Chantal Vankalck ,GRIC Tunis

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Juin 052018
 

COMMENT COMPRENDRE LES RECITS DE LA CREATION DE LA FEMME DANS UN CONTEXTE DE PLURALITES DES CULTURES ET DE RELIGIONS

INTRODUCTION

Depuis la fin du XIXe siècle, nous assistons à une évolution sans précèdent du statut de la femme. La reconnaissance légale de ses droits de citoyenne à part entière en est le signe le plus frappant.

Dans la culture occidentale, s’est opérée une mutation rapide du paradigme traditionnel où la femme, considérée comme une mineure, était « sous la tutelle » de son époux. Un nouveau modèle a vu le jour, introduisant un changement dans la relation homme-femme. Aussi, les relations d’autorité ont fait place à des relations de réciprocité et d’égalité.

Dans certains pays de culture arabo-musulmane, les législations concernant les droits politiques et socio-économiques, les progrès technologiques, – caractéristiques de la modernité- ont permis aux femmes d’entrer dans le domaine public, de rivaliser avec les hommes dans certains secteurs de la société, de travailler, d’avoir la même mobilité que les hommes, d’êtres chefs d’entreprises.

Mais force est de constater, à l’écoute du témoignage de nombreuses femmes à travers le monde entier et à la lecture des journaux, que des injustices, violences, maltraitances faites aux femmes sont malheureusement quotidiennes, malgré tous les acquis sociaux et juridiques des décennies passées. Nous nous sentons comme des héritières d’une Histoire marquée par de forts conditionnements qui en tout temps, en tout lieu ont rendu les chemins des femmes difficiles et l’idée de l’infériorité de la femme reste prédominante. La dyade homme-femme est régie par des règles anthropologiques complexes, révélant bien souvent un rapport de domination.

Les mêmes discriminations, méconnaissances de sa dignité, exclusions, enjeux de pouvoir semblent traverser les sociétés, les cultures, les religions. Une même image négative de la femme, qui dénature ses prérogatives, semble habiter l’imaginaire collectif : dotée de moins de force physique, la femme est considérée comme, naturellement, en son essence inférieure, soumise à l’homme, prédisposées à certains rôles et non à d’autres.

Or, pour le christianisme et l’islam, l’humain est l’entité suprême, créé à l’image de Dieu.

L’objet de cet article à deux voix serait de revisiter les textes bibliques et coraniques concernant la création de l’être humain et de vérifier l’hypothèse qu’il est possible de lire autrement ce récit, pourtant si connu et souvent réduit à la caricature « Eve sortie de la côte d’Adam» et de mettre en exergue la perception de la femme dans nos Ecritures et traditions respectives.

En effet, ces lectures permettront-elles de légitimer la domination de l’homme sur la femme ? Ou au contraire, permettront-elles d’affirmer que l’homme et la femme sont créés égaux et différents, que l’altérité qui existe au cœur même de la création est voulue par Dieu ?

 

Le corpus sur lequel nous avons choisi de travailler est le suivant :

* Les récits de la Création dans la Genèse (traduction de la TOB, avec remplacement en français de certains termes par l’hébreu original) :

(Gn.1, 26-27) : Dieu dit : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance et qu’il soumette les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, […].Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, Homme et Femme, il les créa. »

 

وَقَالَ اللهُ: «نَعْمَلُ الإِنْسَانَ عَلَى صُورَتِنَا كَشَبَهِنَا، فَـيـَتَـسَلَّطُونَ عَلَى سَمَكِ الْبَحْرِ وَعَلَى طَيْرِ السَّمَا

فَخَلَقَ اللهُ الإِنْسَانَ عَلَى صُورَتِهِ. عَلَى صُورَةِ اللهِ خَلَقَهُ. ذَكَرًا وَأُنْثَى خَلَقَهُمْ

(Gn 2, 4b-25) : 2,18 Le Seigneur Dieu dit : « Il n’est pas bon pour l’adam d’être seul; je veux lui faire une aide qui lui soit accordée. » … 2,21 Le Seigneur Dieu fit tomber dans une torpeur l’adam qui s’endormit ; il prit l’une de ses côtes, et referma les chairs à sa place.

2,22 Le Seigneur Dieu transforma la côte qu’il avait prise à l’adam en une isha. Et il l’amena vers l’adam.2,23L’adam s’écria : « Voici cette fois l’os de mes os et la chair de ma chair, celle-ci, on l’appellera isha car c’est de l’ish qu’elle a été prise. » 2,24 Aussi l’ish laisse-t-il son père et sa mère pour s’attacher à son isha et ils deviennent une chair une.

 

وَقَالَ الرَّبُّ الإِلهُ: «لَيْسَ جَيِّدًا أَنْ يَكُونَ آدَمُ وَحْدَهُ، فَأَصْنَعَ لَهُ مُعِينًا نَظِيرَهُ

فَأَوْقَعَ الرَّبُّ الإِلهُ سُبَاتًا عَلَى آدَمَ فَنَامَ، فَأَخَذَ وَاحِدَةً مِنْ أَضْلاَعِهِ وَمَلأَ مَكَانَهَا لَحْمًا

وَبَنَى الرَّبُّ الإِلهُ الضِّلْعَ الَّتِي أَخَذَهَا مِنْ آدَمَ امْرَأَةً وَأَحْضَرَهَا إِلَى آدَمَ

فَقَالَ آدَمُ: «هذِهِ الآنَ عَظْمٌ مِنْ عِظَامِي وَلَحْمٌ مِنْ لَحْمِي. هذِهِ تُدْعَى امْرَأَةً لأَنَّهَا مِنِ امْرِءٍ أُخِذَتْ

لِذلِكَ يَتْرُكُ الرَّجُلُ أَبَاهُ وَأُمَّهُ وَيَلْتَصِقُ بِامْرَأَتِهِ وَيَكُونَانِ جَسَدًا وَاحِدًا.

 

* Les Versets Coraniquesde la création de l’espèce humaine d’une manière générale (Traduction de Denise Masson, Ed. Gallimard 1967[1]) :

 

Sourate 4, verset 1 (An-Nissa Les Femmes) : Ô vous les hommes ! Craignez votre seigneur, qui vous a créés d’un seul être, puis de celui-ci, il a créé son épouse et il a fait naître de ce couple un grand nombre d’homme et de femme[2].

يا أيها الناس اتقوا ربكم الذي خلقكم من نفس واحدة وخلق منها زوجها وبثّ منهما رجالا كثيرا ونساء، واتقوا الله الذي تساءلون به والارحام.

 

Sourate 6, verset 98 (Al-An’am Les Troupeaux) : C’est lui qui vous a fait naître d’une personne unique, réceptacle et dépôt, nous exposons les signes aux hommes qui comprennent [3].

وهو الذي أنشأكم من نفس واحدة فمستقر ومستودع قد فصلنا الايات لقوم يفقهون

 

Sourate 7 (Al-A’raf Les murailles) :

Verset 11 : Oui, nous vous avons créés, et nous vous avons modelés, puis nous avons dit aux anges « prosternez-vous devant Adam ».

ولقدخلقناكم ثم صوّرناكم ثم قلنا للملائكة اسجدوا لآدم فسجدوا إلا إبليس لم يكن من الساجدين

Verset 189 : C’est lui qui vous a créés d’un seul être dont il a tiré son épouse pour que celui-ci repose auprès d’elle[4].

هو الذي خلقكم من نفس واحدة وجعل منها زوجها ليسكن اليها

 

Sourate 30, verset 21 (Ar-Rûm les Romains) : Parmi ses signes : il a créé pour vous, tirées de vous, des épouses afin que vous reposiez auprès d’elles, et il a établi l’amour et la bonté entre vous[5].  

ومن آياته ان خلق لكم من انفسكم ازواجا لتسكنوا اليها وجعل بينكم مودة ورحمة ان في ذلك لايات لقوم يتفكرون

 

Sourate 35, verset 11 (Al-Fatir Le Créateur) : Dieu vous a créés de terre, puis d’une goutte de sperme. Il vous a ensuite établis par couple.

والله خلقكم من تراب ثم من نطفة ثم جعلكم ازواجا

 

Sourate 38, verset 71-72(Çad) : Ton seigneur dit aux Anges « Oui, je vais créer d’argile un mortel, lorsque je l’aurai harmonieusement formé et que j’aurai insufflé en lui de mon Esprit : Tomber prosternés devant lui »[6].

اذ قال ربك للملائكة اني خالق بشرا من طين، فاذا سويته ونفخت فيه من روحي فقعوا له ساجدين

 

Sourate 39, verset 6 (Az-Zûmar les Groupes) : Il vous a créés d’un seul être dont il a ensuite tiré son épouse[7].  

خلقكم من نفس واحدة ثم جعل منها زوجها

 

Sourate 49, verset 13(Al-Hujûrat les Appartements privés) : Ô vous les hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle. Nous vous avons constitués en peuples et en tribus pour que vous vous connaissiez entre vous.

يا أيها الناس انا خلقناكم من ذكر وانثى وجعلناكم شعوبا وقبائل لتعارفوا ان اكرمكم عند الله اتقاكم ان الله عليم خبير

 

Dans un premier point, nous allons reconsidérer nos textes sacrés respectifs. Ensuite, nous mettrons en exergue les notions que l’on peut ressortir de ces lectures : infériorité, subornation ou égalité dans la différence, réciprocité, altérité, complémentarité. Nous vérifierons aussi l’hypothèse d’une lecture qui permet de soutenir ou non que la femme représente un vis-à-vis, une différence irréductible, une altérité, tout en étant semblable à l’homme, avec une égale dignité. Finalement, nous conclurons en relevant les enjeux de la relation à l’autre dans un horizon de rencontre des cultures et des religions.

I-RECONSIDERATION DES TEXTES SACRES :

I.1. TEXTES BIBLIQUES

Dans le second chapitre de la Genèse (Gn2, 4b-25), nous est proposé le plus ancien[8] des deux récits bibliques de la création de l’Humain.

Sous un mode mythique, le début du récit présente l’Humain, l’Adam[9] créé comme une entité sexuellement indifférenciée (v7). Une fois l’Adam installé dans le Jardin (v15), pour que sur l’ordre de Dieu, il cultive et garde la terre, Dieu constate qu’ « il n’est pas bon que l’Adam créé soit seul », littéralement « pour lui-même ». Nous pouvons traduire cette expression par solitude, ennui de n’avoir personne à ses côtés. Nous pouvons aussi élargir le sens au-delà de la note émotionnelle en traduisant par égocentrisme, enfermement sur soi qui peut aboutir finalement à une non-relation. De plus, c’est la première fois que, dans le récit de la création, cette expression est utilisée, alors que Dieu jusque-là avait déclaré bon le résultat de son œuvre créatrice.

L’Adam, le terreux insufflé de Vie, n’est donc pas créé pour la solitude. La solution trouvée par le Créateur pour contrer celle-ci est d’abord de créer les animaux aussi modelés comme l’Adam à partir du sol (v18). Mais ceux-ci ne correspondent pas à l’ « aide[10] qui lui soit accordée» (TOB), assortie (BJ) – devant de lui (v19-20). Comme le démontrent les auteurs du livre «Aux sources hébraïques de la foi chrétiennes », p. 43, Dieu semble attendre cette prise de conscience du premier Adam, réalisant à ce moment-là qu’il ne peut se suffire à lui-même et vivre sans creuser en lui le besoin et le désir de l’autre, capable de répondre à son attente. Dieu fait alors tomber l’Adam dans une torpeur[11] (v21) pour opérer en son corps la coupure, la séparation nécessaire pour un face à face, un vis-à-vis, sans laquelle aucune relation n’est possible.

Certaines versions traduisent par « Dieu pris une de ses côtes »[12], mot habituellement utilisé non pour désigner une partie du corps mais le flanc, le côté d’une construction sacrée. La création de la femme est assez surprenante, car elle semble tout d’abord émerger d’un manque d’égalité entre lui et les autres créatures, d’un manque d’altérité et donc d’un désir de l’autre. De plus, la femme est construite (banah, mot réservé à la construction de bâtiments, y compris sacrés, à l’instar d’un architecte qui a un plan) et non pas comme l’Adam modelé à partir de la terre. Certains voient, dans ce deuxième essai d’un « vis-à-vis », de la création de la femme, comme une forme culminante de l’œuvre créatrice de Dieu, bien loin de l’image Eve sortie de la côte d’Adam exprimant une infériorité, une subordination et de l’idée d’une simple réplique, un remodelage à répétition.

Comme le dit Marie Balmary «la femme arrive et il parle : identité et différence de soi et de l’autre, parole sur le corps propre, trois catégorie de temps. L’Adam reconnait, annonce et fait récit de la femme (isha) et de lui (ish) ».

  1. L’Adam, ébahi, reconnait (v. 23), s’y reconnait.
  2. Lorsque l’Adam sort de la solitude, il en surgit comme être de parole, qui s’exclame «  c’est l’os de mes os, la chair de ma chair »[13]. Il exprime ainsi une certaine satisfaction car il la reconnait comme l’essence de son essence, semblable à lui, avec une égale dignité et une comme identité qui les distingue de tout le reste de la création.
  3. L’Adam devient homme masculin « ish » (v 23b) lorsqu’en situation de manque et de désir de sa moitié, il voit et reconnaît face à lui, dans un vis-à-vis, une femme « isha », lieu même du processus de différenciation humaine, sexuelle.

C’est donc en la reconnaissant qu’il se « re-connaît », à la fois comme semblable, identique même, et néanmoins autre, différent corporellement : une manière biblique de mettre en exergue que l’identité humaine est relationnelle. Le symbole de l’altérité irréductible est représenté par « l’autre humain », l’aide devant lui, la femme qui permet de rompre la solitude de l’Adam et de l’empêcher de tomber dans un enfermement mortifère.

La relation à l’autre commence dans un face à face, sans fusion, sans confusion, là où l’un et l’autre se reconnaissent mutuellement dans le respect de la différence. L’homme et la femme ne peuvent être authentiquement eux-mêmes que l’un à côté de / avec l’autre, dans leur ressemblance et leur différence, dans leur relation à Dieu, dans leur relation avec les autres créatures et au cosmos.

Finalement, cette expression désigne bien l’appartenance à une même famille, celle que constituent l’homme et la femme, appelées à s’unir pour former « une seule chair ». Ce changement de nom marque l’émergence de deux individus, « la différenciation de l’Adam, qui était, au départ mâle et femelle et donc capable de se reproduire comme tous les animaux et en qui devenant époux et épouse, est capable de « procréer » en s’aimant et en se soutenant dans le don de toute une vie …Lorsque l’homme et la femme acceptent d’exprimer et d’unir leur différence de nature, ils redessinent le visage de l’Un, à l’image de Dieu. »[14]!

Le deuxième récit biblique[15] de la création en Genèse 1, 26-28 est plus tardif et complète le premier. Il redit autrement la même vision tout en soulignant que le fait d’être à l’image et à la ressemblance de Dieu est un élément distinct et spécifique de l’Adam[17] et celui-ci est créé mâle et femelle[18].

En effet, après avoir créé[19] (Gn1, 1-25) l’univers, les végétaux et les animaux par Sa Parole, dans un acte de séparation et de différenciation, Dieu bénit l’ensemble de la création[20] (v25). L’Adam créé ensuite le sixième jour, est pris lui aussi dans cette bénédiction mais avec une place particulière car l’Adam, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, est considéré comme une créature très bonne (31).

“Dieu dit : Faisons[21] l’homme (= Adam) à notre image selon notre ressemblance, pour qu’ils dominent […]. Puis est ajouté comme en note explicative Dieu créa l’homme (=Adam) à son image :

Il le créa à l’image de Dieu, Homme et femme (= mâle et femelle) il les créa.

Le texte se termine ainsi : Dieu les bénit et Dieu leur dit : soyez féconds, multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la.”

De cette manière est mise en exergue qu’« Adam est à la fois singulier « le » et pluriel « les ». Il est créé mâle et femelle. Adam n’est donc pas l’humanité mâle, il est l’être humain dans ses deux principes féminin et masculin liés ensemble…. »[22]

                L’Adam, l’Humain est « un » en son Essence, avec une commune identité car l’Adam créé à l’image de Dieu et il est « multiple » sous deux modalités d’existence biologique –masculine et féminine- dans ses personnes dont chacune est unique, distinguées et distinctes.

                Dans le récit de la création de l’Adam en Gn2, Dieu le place dans « le jardin d’Éden » où il trouvera tout ce qui lui est nécessaire pour vivre. Mais Dieu ajoute une condition à ce bonheur : le respect d’un interdit. Tu peux manger de tous les arbres du jardin. Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas, car, le jour où tu en mangeras, tu deviendras passible de mort. (Gn 2,16-17). Cette manducation du fruit interdit vient ensuite (Gn 3) casser quelque chose de cette belle harmonie relationnelle, mais n’apporte rien de plus sur cette égale dignité et cette même identité de l’homme et de la femme

 

I.2. VERSETS CORANIQUES :

Nous remarquons, d’abord que les versets concernant la création sont d’ordre général. Ils portent sur la création de l’humanité ou l’être humain ou le genre humain. Par contre, Adam, comme première créature, et son épouse ne sont cités que dans le récit de la première épreuve, dans un dialogue avec Iblis.

La même formule revient dans plusieurs versets : Dieu a créé l’humanité « d’un seul être » (خلقكم من نفس واحدة), puis créa de celui-ci son épouse (Sourate 4, verset 1 ; Sourate 6, verset 98 ; Sourate 7, verset 189 ; Sourate 30, verset 21 ; Sourate 39, verset 6). Par ailleurs, le Coran précise dans le verset 13 de la sourate 49 que Dieu a créé le genre humain «d’un mâle et d’une femelle » (يا أيها الناس انا خلقناكم من ذكر وانثى).

Aucun verset ne nous éclaire sur la création d’Eve.

D’où vient alors, l’idée que « Eve est sortie de la côte d’Adam » ?

Le récit biblique portant sur la création de Eve est repris par certains commentateur du Coran, particulièrementà partir du 6e siècle de l’Hégire (11e/12esiècles)[23]. Dans le commentaire du verset 35 de la sourate 2 (la vache)[24]., Ibn Kathir(1301-1373)[25], cite deux récits bibliques. Selon le premier, Eve est créée de la côte gauched’Adam pendant son sommeil. Quand il se réveilla, il cria « ma chair, mon sang, mon épouse ». Selon le deuxième, Adam s’ennuya, seul dans le jardin, alors Dieu créa une femme, toujours de sa côte, pendant son sommeil. Se tiendra alors la première conversation entre Adam et cette nouvelle créature :

– « qui es-tu ?», lui demanda

– elle répondit : « une femme!»

– Pourquoi es-tu créée ?

– pour que tu cohabites avec moi ! (لتسكن إليّ).

Alors les Anges demandaient à Adam son nom, il leur répondit : « Hawwa (حوّاء), car elle est créée d’une chose vivante »[26].

Un peu plus loin, dans le commentaire du premier verset du la quantième sourate (les femmes)[27], Ibn Khatîr, confirme que le « seul être » est Adam[28]. Concernant son épouse, il reprend le même récit sans faire référence à la source biblique. Il le consolide avec un Hadith : « la femme est créée d’une côte, le haut de la côte est l’endroit le plus tordu, tu risques de le briser si tu essais de le rectifier, jouis d’elle malgré la tortuosité »[29]

Pour le même verset de la sourate la vache, un autre commentateur du Coran,Fakhral-Dînar-Râzî (1150-1210), raconte exactement la même histoire sans faire référence à la source biblique, contrairement à Ibn Kathîr. Il relate le Hadith mais dans d’autres termes : « la femme est créée de la côte de l’homme, si tu veux la rectifier tu risques de la briser, si tu la laisse en l’état, tu en tire profit et elle se redressera »[30].

Al-Tobrossi (1073-1153), un des plus anciens commentateurs shiites, confirme que Eve a été créée de la côte d’Adam qui s’ennuyait, seul, au jardin après que Iblis a été chassé. Cependant, selon lui, rien n’empêched’admettre que Dieu la créa de la totalité du corps d’Adam[31].

Le renvoie au récit biblique, implicitement ou d’une manière explicite, trouve sa place aussi chez les commentateurs modernes. Le savant shiite Mohamed Hassine Al-Tabatabai’ (1903-1981), ainsi que le cheik Sunnite Mohamed Al-Taher Ben Achour (1879-1973) font référence au livre de la Genèse lors du commentaire du verset 35 de la sourate la vache[32].

 

 

 

II-MISE EN EXERGUE DES NOTIONS et VERIFICATION DE L’HYPOTHESE.

 

Les deux récits de la création dans la Bible et les versets coraniques, nous livre un même message fondamental :

  1. La création de l’Humain relève d’une décision particulière et singulière de Dieu. La création dans son ensemble est considérée comme bonne mais seul l’Adam est considéré comme une créature très bonne et y tient une place distinctive au sein de la création (Gn1, 27; Al-Isra’,70). Placé à son sommet, l’ADAM, modelé de la terre ADAMAH reçoit dans ses narines le souffle divin (Gn2, 7; Çad, 71-72) le faisant véritable quelqu’un et non quelque chose.
  2. L’Adam dans ses deux composantes – mâle et femelle – est créé par la Parole dans un acte de séparation (Gn1, 26), de différenciation sexuelle (Al-Hûjûrat, 13), instaurant ainsi une juste distance entre eux et une capacité relationnelle.

L’Adam est un être de parole (Gn2, 23). Sa première parole de l’Adam donne naissance à une reconnaissance de l’un et de l’autre, à une relation interpersonnelle. L’identité humaine particulière et authentique est donc relationnelle (Gn2, 23) : relation de réciprocité de l’homme à l’égard de la femme et de la femme à l’égard de l’homme. La création de l’autre, du « vis-à-vis » répond, dans la Bible et dans le Coran, à rompre la solitude, à ne pas rester seul, à mettre en relation, elle répond au besoin d’altérité, au besoin d’amour (Al-A’raf, 189 ; Al-Rûm, 21).

 

  1. La rencontre, la quête de soi passe obligatoirement par la rencontre de l’autre, car l’autre est le miroir de soi-même. L’Humain, créé être de relation par Dieu ne peut vivre que dans l’altérité et la reconnaissance de soi, de l’autre, différent et toutefois semblable car créés à l’image, à la ressemblance de Dieu. Le  même et le différent sont au cœur d’un processus de reconnaissance mutuelle. Homme et femme ont en effet une commune essence, une même identité qui les distingue du reste de la création, ils sont égaux en dignité et en droit. La différence entre l’homme et la femme porte sur leur corporéité (différence de sexe, différence biologique). Elle n’implique pas une tâche essentielle autre, ni une fonction radicalement différence car Dieu confie à l’Adam une seule mission qui est celle de prendre soin de la création. Cette différence corporelle entraine deux façons différentes de voir les choses, d’agir, d’appréhender le réel, de se rapporter au temps et à l’espace, d’entrer en relation les unes avec les autres.

 

  1. Le texte biblique, ainsi que le coran, tout rappelant que la différence n’affecte pas l’essence commune aux deux, souligne cependant la complémentarité, qui serait plutôt à comprendre comme une forme d’interaction entre l’homme et la femme. Dans un couple, le comportement de l’un complète celui de l’autre, l’un ne va pas sans l’autre. L’être humain a en effet besoin de la relation à l’autre pour vivre et se construire. Les hommes et les femmes étant coresponsables de la Création qui leur a été confiée, sont appelés à collaborer dans le jeu des réciprocités et des différences .Les termes « zawj » (paire), « zawjaïn» (duo/couples)et « Azwaj » (paires/couples)sont multiples dans le Coran,qui nous informe qu’il s’agit bien d’un principe sur lequel repose la création de ce monde : « Nous avons créé un couple de chaque chose» (Ad-Dhariyat, 49)[33].

Le genre humain n’en fait l’exception ! Le mot zawj, dans la langue arabe, désigne à la fois le male et la femelle. Dans ce duo (zawj), l’un ne peut exister sans l’autre. Le terme renvoie, à la ressemblance, l’identification[34] et aussi à la complémentarité. Chacun a besoin de l’autre pour cohabiter dans l’amour et dans la bonté (Ar-Rûm, 21). Cependant, cette complémentarité ne signifie en aucun cas l’infériorité de la femme et sa subordination par l’homme. Les deux sont égaux, entant qu’être humain, dans la différence. Al-Sayyed Mohamed Hussein Fadlullah, un des grands ulémas shiite, écrit dans ce sens : « Les messages divins se succèdent pour mettre l’homme et la femme face à la responsabilité. Si la continuité de la vie s’assurait à travers leur interaction physique, de telle sorte que chacun d’eux, pris séparément ne pouvait aucunement reproduire la vie dans la nouvelle naissance, l’évolution spirituelle ainsi que le développement pratique et la prospérité matérielle de la vie ne pourraient prendre leur élan que dans la responsabilité commune. Ainsi, chacun – de l’homme et de la femme – a un rôle qui correspond à ses caractéristiques spécifiques les distinguant l’un de l’autre et un rôle commun qui correspond à la communauté de leur appartenance humaine et à celle de leur volonté, de leur pensée et de leur mouvement »[35].

Le Pape François précise lors de l’audience générale du 15 avril 2015 que « pour bien se connaitre et grandir harmonieusement, l’être humain a besoin de la réciprocité entre l’homme et la femme ». « Sans l’enrichissement réciproque dans cette relation – dans la pensée et dans l’action, dans les sentiments et dans le travail, même dans la foi – les deux ne peuvent même pas comprendre réellement ce que signifie être un homme ou une femme ».

Mais force est de constater que la culture moderne a introduit des doutes sur la compréhension de cette différence, de cette complémentarité, ne voulant plus, quelquefois, la reconnaître; ne sachant plus bien comment l’assumer, et revendique alors une parité comme fin en soi, une égalité absolue. Or pour que se réalise vraiment la plénitude de l’Humain,l’Homme et la Femme, en tant que couple dans leur complémentarité, à l’image et à la ressemblance de Dieu, sont appelés à s’unir pour former « une seule chair » et à devenir communion entre eux et avec Dieu.

Par conséquent, il est clair que les textes ne sollicitent nullement en la suprématie de l’homme sur la femme, ni inversement de la supériorité de la femme sur l’homme. En effet une lecture attentive des textes dans leur langue d’origine (ou à défaut le plus de la traduction la plus proche de l’original) permet de proposer une exégèse d’égalité entre homme et femme dans la différence comme source de la subjectivité, ou inversement une exégèse de la différence, d’altérité dans l’égalité.

Le refus de toute idéologie qui cautionne une différence de rôles sociaux appuyée sur la différence sexuelle, ou qui sous-tend une subordination sociale de la femme à l’homme amène le Concile Vatican II a affirmé que toute forme de discrimination, notamment fondée sur le sexe est contraire au Dessein de Dieu[36]. Il appuie « l’égale dignité personnelle qu’il faut reconnaitre à la femme et à l’homme dans l’amour plénier qu’ils se portent l’un à l’autre ». La relation de réciprocité prévaut donc sur la structure hiérarchique du couple.

Le pape François a souligné que «  l’homme et la femme possèdent une nature identique, mais avec des modalités propre, l’un est nécessaire à l’autre et vice-versa, afin que s’accomplisse vraiment la plénitude de la personne». En effet, il ressort des textes sacrés que Dieu confie une mission identique à l’homme et à la femme (Genèse 2,15 et Houd, 61), crées à son image et à sa ressemblance, égaux en dignité et en droits néanmoins, en raison leur différence corporelle, ils auront deux manières différentes de se comporter, d’entrer en relation avec le monde, avec l’autre, avec Dieu, avec le cosmos et d’agir, de répondre à la Volonté de Dieu.

 

 

 

CONCLUSION :

Nous avons constaté dans notre démarche de recherche « pour mieux comprendre et mieux croire[37]» que se contenter de la lecture de certaines traductions, peut nous faire tomber dans le piège des lectures fondamentalistes, ou chronologiques, ou historiques. Il était donc important de revisiter les textes d’une façon renouvelée, à comprendre tout en accordant de l’importance à notre foi et à croire sans se soustraire à un examen raisonné des textes.

De plus, nous avons pu prendre la mesure du conditionnement historique et de la distance entre les conceptions patriarcales de ces récits et la perception actuelle d’une vérité transhistorique qui vient de nos textes sacrés. Le sens de nos textes sacrés une fois redécouvert nous appelle à une autre certitude de foi, à ne pas rester aveuglés par certains déterminismes ou modèles sociaux créant des discriminations, dissimilitudes, assujettissements.

Au cours de ces dernières décennies, une évolution sans précédent a traversé les cultures et permis le dépassement de deux modèles mais qui n’ont malheureusement pas fini de laisser des traces négatives :dépassement du paradigme séculaire de la subordination sociale de la femme à l’homme qui a parfois fait place dans certaines sociétés à une autre modèle de pure et simple parité, appliquée mécaniquement avec une égalité absolue qui nie les différences. Mais en général il s’est enfin constitué un modèle nouveau : celui de la réciprocité homme- femme qui permet de reconnaitre que l’un et l’autre sont nécessaires car ils possèdent une nature, une essence identique, mais avec des modalités propres. D’où la nécessité d’une recherche d’un juste équilibre entre égalité et différence.   

Dans le N° 4[38] de la Chartre du premier séminaire du Forumcatholico-musulman il est écrit : Nous affirmons que la création de l’humanité par Dieu revêt deux grands aspects : la personne humaine, homme et femme, et nous nous engageons ensemble à garantir que la dignité humaine et le respect soient étendus sur une base d’égalité aux hommes et aux femmes.

La nouvelle possibilité de lecture qui ressort de ce travail nous amène à reconsidérer la façon dont nous appréhendons la différence irréductible de l’autre (différence de sexe, de cultures, de religions, de convictions…) et à se poser d’autres questions en tant que croyants « Comment puis-je connaître l’ « autre », qui est différent de moi, Comment puis-je le découvrir, le respecter, l’estimer si je garde des appréhensions et des craintes à son propos ? Comment puis-je approfondir la construction de ma propre identité croyante sans nier, rejeter et mésestimer le point de vue des autres, et en particulier les autres traditions religieuses ? Ce nouveau modèle de relation de réciprocité et d’égalité homme – femme ne peut-il pas nous servir d’appui à une anthropologie universelle dans le dialogue interreligieux et le rapport entre les cultures ?

À partir du constat de la diversité d’appréhension du monde par nos sens, d’un monde culturel totalement différent et de l’interférence du sociétal et du culturel avec le religieux, il est important, comme préalable à toute rencontre, de prendre acte de la différence[39], de l’accepter jusque dans ce qu’elle a de dérangeant, de respecter l’altérité de l’interlocuteur dans son identité[40] et d’apprendre à le reconnaitre comme sujet libre et responsable. D’où la nécessité d’un juste équilibre entre l’identité propre et l’ouverture aux autres, l’altérité.[41] Chaque religion est une totalité, un système cohérent qu’il faut essayer de comprendre dans son ensemble, humblement, patiemment. Pour cela, l’unique méthode possible est de partir non pas d’un échange sur les dogmes (qui pourra intervenir dans une étape ultérieure), mais de l’expérience que chacun fait de Dieu dans sa propre religion, pour arriver à une expérience de respect dans la réciprocité, l’amitié fera émerger la confiance. Nous pourrons ensemble contribuer à favoriser une meilleure connaissance de uns et de autres, à un approfondissement de leurs convictions, à une conversion de chacun en suivant les préceptes de sa religion, en vue de s’approcher de Dieu et d’augmenter le poids du bien du monde ». Tel est l’objectif du dialogue interreligieux comme écrit le cardinal Tauran[42].

Nous concluons ce travail en empruntant encore ses mots «Vous voyez comment le dialogue n’est autre que ce long pèlerinage vers la Vérité qu’accomplissent tous les croyants et les chercheurs d’Absolu »[43], et « Et si ton Seigneur l’avait voulu, il aurait réuni l’humanité tout entière en une seule communauté » (Houd 118).

  1. [1] Nous mettons aussi mis en bas-de-page la tradition de Malek Chebel quand il y a une différence significative.
  2. [2]La traduction de Malek CHEBEL: Ô vous les hommes, craignez votre Seigneur, Celui qui vous a créés d’un seul être. Et de cet être initial, Il a sorti son épouse. Du couple, il a fait foisonner une profusion d’hommes et de femmes.
  3. [3] La traduction de Malek CHEBEL: C’est Lui qui vous a créés d’un seul être, lieu d’accueil et terrain d’expansion. Nous avons conçu les versets pour un peuple qui comprend.
  4. [4] La traduction de Malek CHEBEL : C’est Lui qui vous a créés d’un être unique, dont Il a conçu une épouse, afin que celui-ci trouve la paix auprès d’elle.
  5. [5] La traduction de Malek CHEBEL : Et parmi Ses signes, la naissance de vos épouses, nées de vous-mêmes, afin que vous puissiez cohabiter avec elles dans l’amour et la bonté.
  6. [6] La traduction de Malek CHEBEL : Et lorsque ton Seigneur dit aux anges : Je vais créer un être humain à partir d’un peu d’argile. Et lorsque Je l’aurai bien formé et soufflé en lui de Mon souffle, vous vous mettrez devant lui en vous prosternant
  7. [7] La traduction de Malek CHEBEL : Il vous a créés d’un être unique et, de cet être, Il a créé son épouse.
  8. [8] Le “document de tradition yahviste” (J), rédigé vers 930 BC (époque de Salomon).
  9. [9] LE TERREUX – L’Adam
  10. [10] AIDE – ‘Ezer
  11. [11] TORPEUR – Tardéma Sommeil profond mystérieux
  12. [12] CÔTE – Tséla
  13. [13] OS ET CHAIR – Etsem et bassar
  14. [14] Élisabeth SMADJA et Marie Hélène DU PARC LOCMARIA «  Aux sources hébraïques de la foi chrétienne » p.
  15. [16]
  16. [15] Le “document de tradition sacerdotale ” (P) fut rédigé vers 550 BC .[16] Le “document de tradition sacerdotale ” (P) fut rédigé vers 550 BC .
  17. [17] « L’homme et la femme sont à la fois différents et complémentaires. Cette différence est présente dans la création ; mais dans le cas de l’homme et de la femme, elle porte l’image et la ressemblance de Dieu. Mais c’est seulement dans l’homme et dans la femme qu’elle porte en elle l’image et la ressemblance de Dieu; Cela nous dit que non seulement l’homme pris pour lui-même est à l’image de Dieu, non seulement la femme prise pour elle-même est à l’image de Dieu, mais aussi l’homme et la femme, en tant que couple, sont à l’image de Dieu. La différence entre l’homme et la femme n’est pas pour l’opposition, ou la subordination, mais pour la communion et la génération, toujours à l’image et à la ressemblance de Dieu ». Catéchèse du Pape François du 15 avril 2015
  18. [18] Aux Sources Hébraïques p. 43 : C’est pourquoi dans le judaïsme, seul l’homme uni à la femme C’est pourquoi dans le judaïsme, seul l’homme uni à la femme porte le nom d’Adam, car c’est dans et par le mariage que le couple redessine le visage du Créateur. Mais l’on peut aussi comprendre que l’être humain qui possède en lui ces deux principes du masculin et du féminin, doit les unir en noces intérieures, retrouvant les chemins de l’Un, afin de mérité le nom d’Adam et de retrouver sa ressemblance avec Dieu.
  19. [19] Annick de SOUZENELLE dans son livre « Va vers toi : La vocation divine de l’Homme » précise au sujet de ce verbe Bara : Il peut être lu « pose dans le voir, dans la lumière », c’est-à-dire poser dans l’altérité. p. 44
  20. [20] « Dieu vit que cela est bon »
  21. [21] Notes de la Bible de Jérusalem : ce pluriel peut impliquer une délibération de Dieu avec sa cour céleste, ou exprimer un pluriel de majesté et la richesse intérieure de Dieu dont le nom commun en hébreux est de forme pluriel Elohim. Anne de SOUZELLE développe l’idée que l’Adam, créé à l’image de Dieu, « mâle et femelle » signifie que le modèle de cette bipolarité est en Dieu (p. 26), qu’en Dieu le principe –mâle et femelle-, non dans son essence qui est Une mais dans sa relation à l’autre, le créé, soit dans la relation de Dieu à L’homme qui récapitule le créé (archétype principiel) p. 72
  22. [22] Aux sources hébraïques, p. 42
  23. [23] On ne trouve pas ces récits, par exemple, chez Ibn Jarir Al-Tabbari (839-923/ 3e siècle de l’Hégire). Surnommé Imem al Moufassinin, Al-Tabbari est considéré le père fondateur de l’exégèse par son œuvre « Djami’ al-Bayan fi tafsir al-Qo’ran » (L’ensemble des preuves dans l’exégèse du Coran).
  24. [24] « Et Nous dîmes : “Ô Adam, habite le Paradis toi et ton épouse, et nourrissez-vous-en de partout à votre guise; mais n’approchez pas de l’arbre que voici : sinon vous seriez du nombre des injustes”.
  25. [25] Imâd ad-DînAbû al-Fidâ’ ‘Ismâ’îl ben ‘Umar ben Kathîr (1301-1373), juristechâfi’ite et exégètesyrien. Son commentaire de Coran estparmi les plus répondus.
  26. [26] Imâd ad-DînAbû al-Fidâ’ ‘Ismâ’îl ben ‘Umar ben Kathîr, Tafsir al qora’n al adhim, Dar Al-Jil, Beyrouth 1990, Vol. 1 p. 76
  27. [27] « Ô vous les hommes ! Craignez votre seigneur, qui vous a créés d’un seul être, puis de celui-ci, il a créé son épouse et il a fait naître de ce couple un grand nombre d’homme et de femme
  28. [28] Selon Ibn Kathîr, de même pour les autres versets, « le seul être » c’est toujours Adam
  29. [29] “إن المرأة خلقت من ضلع، وأن أعوج شيء في الضلع أعلاه، فإن ذهبت تقيمه كسرته، وإن    استمتعت بها استمتعت بها وفيها عوج”  
  30. [30] Fakhral-Dînar-Râzî, Al-tafsir al-kabri ou les clés de l’invisible, Le Caire, Al-maktaba al Tawfiqiya 2003, Vol. 2 p. 3
  31. [31] Amin Al-Islam abi Ali al-Fadhl al-Hassan Al-Tobbrossi, Majma’ al bayan fi tafsir al qora’n, Alaalami Library, Beyrouth 2005, Vol. 1 p. 168.
  32. [32] Mohamed Hassine Al-Tabatabai’, Al-mizane fi tafsir al qora’n, Alaalami Library, Beyrouth 1991, Vol. 2 p. 141.

    Mohamed Al-Tahar Ben Achour, tafsir al-tahrirwa al-tanouir, La maison Tunisienne de l’Edition, Vol. 1 p. 429.

  33. [33] Voir aussi Az-Zokhrûf, 12 et Ya-sin, 36.
  34. [34] Al-Tabatabai’, Op. Cit. Vol. 4 p. 140
  35. [35] Mohamed HuseinFadlullah, Regards islamiques sur la femme, traduit de l’arabe par Akil El-Cheikh Husein, Dar Al-Bouraq, Beyrouth 1995 p. 10-11
  36. [36] Gaudium et Spes 29,90 et Gaudium et Spes 49
  37. [37] « Comprends donc pour croire et crois pour comprendre » Augustin, Sermon 43, in Les plus beaux Sermons de saint Augustin, réunis et traduits par Georges Hameau, tome I, Institut d’études augustiniennes, 1986
  38. [38] L’égalité homme-femme, est un des points auxquels souscrivent les membres du premier séminaire du Forum catholico-musulman qui s’est tenu à Rome du 4 au 6 novembre 2006. N° 4 de la déclaration finale.
  39. [39] Jean-Jacques PERENNES, Pierre Claverie, Un Algérien par alliance, op.cit., p. 231 ‘Aussi longtemps que nous n’avons pas mesuré la longueur, la largeur, la profondeur, toute l’étendue de l’abîme qui nous sépare, nous ne sommes pas prêts à nous reconnaître, à nous connaître, à nous aimer’
  40. [40] Ibid., p. 221 ‘Non seulement j’admets que l’autre est autre, sujet dans sa différence, libre dans sa conscience, mais j’accepte qu’il peut détenir une part de vérité qui me manque, et sans laquelle ma propre quête de vérité ne peut aboutir totalement’.
  41. [41] Pierre CLAVERIE, Petit traité de la rencontre et du dialogue, op.cit. p. 38 ‘Nier l’autre, c’est se mutiler soi-même’.
  42. [42] Le cardinal JL TAURAN, idem , p.194, le but du dialogue n’est pas la conversion du partenaire..; nous sommes en face du mystère de deux libertés – celle de Dieu et celle de l’homme- sur lesquelles nous n’avons aucune prise…Tous ceux qui sont engagés dans le dialogue reconnaissent que le DI nous oblige à approfondir notre propre foi , à nous prépare pour la rencontre avec nos partenaires, afin d’être capables “de rendre raison de l’espérance qui est en nous; tout dialogue commence par la profession de foi.
  43. [43] BENOIT XVI, 1er février 2007. Discours aux membres de la Fondation pour la recherche du dialogue interreligieux et interculturel) p. 31, 78

Ensemble contre la violence par GRIC Tunis

 Gric de Tunis  Commentaires fermés sur Ensemble contre la violence par GRIC Tunis
Mai 062018
 

 

A l’invitation du Groupe de Recherche Islamo-Chrétien de Tunis, s’est tenue, le 14 avril 2018 à la bibliothèque diocésaine de la ville, une rencontre sur le thème : « Ensemble contre la violence » qui s’inscrit dans le mouvement « Ensemble avec Marie ». Les interventions constituent une part des travaux des différentes sections du GRIC sur le thème “Monothéisme à l’épreuve de la violence”.

Asma Nouira, coprésidente musulmane du GRIC International a présenté une réflexion « A l’origine de l’inégalité Homme-Femme : Eve dans la tradition musulmane. » Dans le Coran aucun verset ne décrit la création d’Eve, par contre divers commentateurs y compris modernes et les Hadiths reprennent les récits bibliques.

Marie-Josèphe Horchani dans « Vous avez dit martyr ? » a tenté de mettre en lumière l’évolution différente en arabe et en français du mot martyr ayant

au départ le même sens à savoir d’être Témoin.

Md Sghir Janjar a proposé «  une brève réflexion sur les racines de la violence terroriste », alliant des résultants d’enquêtes récentes et une réflexion très pertinente, rejoignant celle de Hannah Arendt.

Samia Lajmi s’est interrogée sur les « Nouvelles formes de religiosité et radicalisation violentes des jeunes tunisiens », résultat d’un déficit de reconnaissance de la part d’un pays qui ne fait plus rêver ses enfants alors que les prédicateurs-recruteurs leur proposent la reconstruction d’une identité personnelle et sociale.

Abderrazak Sayadi nous a fait découvrir la « Lecture d’un texte djihadiste: l’administration de la sauvagerie » dont l’auteur est un des penseurs du Jihad Aboubaker El Naji, qui développe une pensée de haine, structurée, invitant à ne suivre ni les imams, ni les frères musulmans corrompus par la démocratie.

Enfin, Nadia Ghrab a explicité « Le concept de non-violence dans différents contextes religieux », à travers les exemples de Gandhi, Martin Luther King et Jawdat Said, rappelant tous les trois que la non-violence est à l’opposé de la soumission à des situations d’injustice, qu’elle suppose l’opposition active et le respect absolu de la dignité des tous les protagonistes.

Sœur Maria Rohrer, a modéré cette rencontre avec efficacité.

Le Père Nicolas Lhernould a doucement conduit l’assistance, nombreuse, vers un silence méditatif par un très beau chant de la liturgie chrétienne melkite byzantine en Syrie et en Irak, avant un partage de nourritures plus terrestres.

Vous trouverez ci-joints les 3 messages audio correspondant à cette rencontre

Georges Massouh OrientLeJour

 Brèves  Commentaires fermés sur Georges Massouh OrientLeJour
Avr 092018
 

Le P. Georges Massouh, théologien, chercheur et philosophe, connu pour avoir œuvré durant de longues années pour le rapprochement islamo-chrétien et l’acceptation de l’autre, est décédé  à l’âge de 55 ans le 4 avril 2018, des suites d’une longue maladie.

Licencié en mathématiques de l’Université libanaise, le P. Massouh était détenteur d’un master en théologie orthodoxe de l’Institut Saint-Serge à Paris (1992), et d’un doctorat en études islamiques de l’Institut pontifical des études arabes et islamiques de Rome. Ordonné prêtre en 1997, il a pris en charge la direction du Centre d’études islamo-chrétiennes au sein de l’Université de Balamand. S’identifiant lui-même comme un religieux révolutionnaire, le P. Massouh est l’auteur d’un ouvrage ainsi que de nombreuses réflexions, exprimées notamment dans des articles hebdomadaires publiés dans an-Nahar, à travers lesquels il prône la coopération entre les deux communautés musulmane et chrétienne au Liban, mais aussi dans la région et dans le monde, à la manière de l’évêque grec-orthodoxe du Mont-Liban, Mgr Georges Khodr, et de l’évêque grec-catholique décédé Mgr Grégoire Haddad, surnommé l’évêque rouge.

Aussitôt connue la nouvelle du décès du P. Massouh – qui n’a pas accédé à un ordre plus élevé en raison de son statut d’homme marié (il était père de trois enfants)– nombre de ses amis ont exprimé sur les réseaux sociaux leur tristesse face à cette perte, rendant hommage à celui qui fut aussi curé de l’église Saint-Georges, à Aley. Selon les témoignages unanimes, il n’avait de cesse d’appeler au dialogue, de défendre les libertés et de condamner toute violation des droits humains.

L’ancien ministre Tarek Mitri, qui faisait partie du jury chargé d’évaluer les soutenances de thèse du P. Massouh à Paris et à Rome, a salué en lui, sur son compte Twitter, « son amabilité en même temps que sa fermeté, son courage en même temps que sa pondération ». Joint par L’Orient-Le Jour, M. Mitri a rendu hommage à « un constructeur de ponts, enraciné dans sa tradition chrétienne, mais ouvert à l’islam et désireux de faire établir des rapports fraternels entre les membres des deux communautés ». « Il avait conscience des différences majeures qui séparent les deux religions et ne cherchait pas à les unir, mais contrairement à bien d’autres, il s’employait à mettre en relief leurs éléments de rapprochement », observe l’ancien ministre. Et d’insister, par ailleurs, sur « le rôle qu’a joué le P. Massouh dans la réconciliation de la Montagne, déployant ses efforts pour que les chrétiens revenus dans les régions qu’ils avaient fuies renouent au mieux leurs relations quotidiennes avec les habitants druzes ». Dans ce cadre, M. Mitri a indiqué à L’OLJ qu’il venait d’effectuer sa visite de condoléances auprès de la famille du disparu, relevant que « ce sont autant les chrétiens que les druzes qui sont venus exprimer leur tristesse ». Et d’ajouter que le P. Massouh « était en outre une figure appréciée tant par les intellectuels que par les simples gens », estimant que « cela n’est pas fréquent, vu que lorsqu’on est immergé dans les recherches et les ouvrages, il n’est pas aisé d’être proche des gens ».

Dialogues
Abbas Halabi, président de la Commission nationale du dialogue islamo-chrétien, relève, lui aussi, l’ouverture de cet homme de dialogue, de science et de religion en direction de la communauté druze, affirmant qu’« après la fin de la guerre de 1990, il a encouragé les chrétiens à retourner à Aley, œuvrant à améliorer leurs relations avec les dignitaires et les familles druzes ». M. Halabi se souvient par ailleurs de « son dynamisme lors des différents colloques et conférences auxquels il participait, notamment au sein du groupe de dialogue entre Danois et Arabes qui s’est créé après la publication au Danemark de caricatures représentant le prophète Mahomet (2006) ».

En réponse à une question sur la position du P. Massouh à l’égard du conflit syrien, M. Halabi affirme à L’OLJ qu’ « il jugeait que ce n’est pas à travers la coalition des minorités que les chrétiens peuvent obtenir des garanties (en allusion au soutien des chrétiens au régime alaouite en place en Syrie), mais plutôt à travers leur ouverture au monde arabe et à l’islam ».

Le vice-président du Renouveau démocratique (fondé par Nassib Lahoud), Antoine Haddad, explique, dans le même sillage, que cet humaniste « critiquait les choix identitaires, estimant que la peur de l’autre et le repli sur soi entraînent une réclusion qui va à l’encontre de la citoyenneté ». « Lui-même né en Syrie, le P. Massouh stigmatisait, sur un autre plan, le régime syrien, pour l’oppression qu’il exerçait sur son peuple, dont il défendait avec acharnement les droits humains », ajoute M. Haddad.

Plus généralement, le vice-président du Renouveau démocratique affirme que le P. Massouh « n’était pas seulement un homme religieux dont le rôle est de guider, mais aussi un militant qui œuvrait au changement ». « Il critiquait ainsi le comportement de certains chrétiens et musulmans pour qui la religion revêt un caractère sociétal plutôt que spirituel, et les appelait à s’ouvrir vers un État laïc où régnerait la raison et la justice », note enfin M. Haddad.

 

Dialogue interreligieux à l’épreuve des « versets douloureux » par M.S. Janjar GRIC Maroc

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Mar 262018
 

Tous ceux qui se sont exercés au dialogue interreligieux se sont heurtés au tragique de l’histoire des relations séculaires entre les différentes traditions monothéistes et ce qui en reste enfoui dans la mémoire des hommes du temps présent. Cependant, si les séquences tumultueuse du passé peuvent, aujourd’hui, être lues, critiquées et dépassées grâce à l’intelligence des hommes, à leur réconciliation autour de valeurs humanistes, que faire de ces « versets douloureux » dont la compréhension littérale a non seulement justifié les horreurs du passé, mais risque de reproduire au présent et au futur discorde et violence parmi les fidèles des trois religions monothéistes.

Une des tâches des animateurs du dialogue interreligieux n’est-elle pas, en priorité, de relever ce défi pour dégager la voie à un vécu serein et cordial entre tous les membres de la famille abrahamique ? En effet, c’est à une telle tâche que se sont attelés les trois auteurs de l’ouvrage « Les Versets douloureux : Bibles, Evangile et Coran entre conflit et dialogue »[1], en choisissant d’opérer, de l’intérieur de leurs traditions respectives, une relecture critique (autocritique religieuse), qui contextualise, historicise et confronte les versets en question au principe nodal et structurant des trois textes sacrés (Bible, Evangile et Coran).

Pour un élargissement de la définition du « verset douloureux »

Je compte formuler ici, de manière très schématique et rapide, les quelques remarques que m’a inspiré la lecture de l’ample note de lecture de l’ouvrage présentée par Anne Balenghien dans le cadre des activités du GRIC- Maroc, le 23 décembre 2015.

En effet, Anne met l’accent sur la définition présentée par D. Meyer selon laquelle est verset douloureux tout énoncé de la Bible qui s’écarte, contredit ou annule l’enseignement ou l’esprit du fameux verset « tu aimeras ton prochain comme toi-même » situé au cœur de la Thora (chap. 19 du 3ème livre). Verset dont l’écho résonne, en un premier temps, dans les deux commandements énoncés par Jésus (saint Marc 12, 2834)[2], et, en un second temps, dans les usages que feront les mystiques musulmans du terme coranique mahabba (amour) à la suite de la pionnière que fut Rabia al Adawiyya (m. en 801 à Bassora). Cependant, S. Bencheikh aurait pu chercher un équivalent du commandement judéo-chrétien de l’amour du prochain dans ce que le Coran énonce à travers la valeur de l’ihsân (Jacques Berque traduit ce terme employé 200 fois dans le Coran par le bel-agir. Le muhsin = le « bel-agissant ») qu’incarne parfaitement le verset 34 de la Sourate 41 (Al-Saffât) : « Belle et mauvaise action ne s’équivalent pas : repousse (la mauvaise) par une plus belle, et voilà que celui qu’oppose à toi l’inimitié mutuelle prend les traits d’un allié chaleureux ». Certains commentateurs, comme Ibn Achour, considèrent que ce commandement adressé au Prophète, l’invite à construire les relations avec ceux qui s’opposent à sa prédication sur la base de la patience, le pardon, l’empathie que véhicule le principe coranique du bel-agir. A l’inimitié que suscite et amplifie la peur d’autrui, le Coran proposerait ainsi une pédagogie dont le but est de la dompter et transformer en une amitié chaleureuse et intime. D’où la généralisation du commandement à tous les croyants, comme dans le verset 195 de la seconde Sourate, où il est dit : « Agissez bellement (ahsinû) : Dieu aime les bel-agissants (al-muhsinîn)».

Mais quel que soit le principe ou le commandement qu’une tradition religieuse choisisse dans ses Ecritures pour le hisser au rang de principe éthique structurant, posé comme clé d’intelligibilité des autres composantes des sources scripturaires, y compris les « versets douloureux », se pose une série de questions : Ne faudrait-il pas élargir la définition du « verset douloureux » au-delà du cadre des vieilles controverses et inimitiés liées l’histoire des relations interreligieuses ? Le champ de la responsabilité éthique vis-vis d’autrui ne doit-il pas gagner en généralisation et en universalisation, si l’on veut contenir et dépasser les effets douloureux de certains versets, à de multiples niveaux ?

Formulée dans des termes philosophiques modernes, la relation éthique commence quand autrui est considéré comme fin en soi et non comme moyen (Kant). Autrement dit, à l’instar de Caïn appelé à assumer la responsabilité de son frère Abel, chacun dans sa singularité irréductible serait, en vertu de la fraternité humaine, responsable d’autrui. Outre le fait que l’autre est mon égal en liberté et dignité, une personne dotée de droits inaliénables en raison de sa nature humaine, la relation éthique veut que je le traite comme une fin qui déborde tout projet d’assimilation ou d’enferment dans des stéréotypes culturels, religieux, raciaux, sexistes, etc. Partant de cette approche de la relation éthique à autrui, la définition des « versets douloureux » gagnerait à être élargie à tout énoncé susceptible de porter atteinte, de façon explicite ou implicite, à la dignité humaine (toutes les formes de discrimination sur la base de la couleur, la religion, le sexe, la langue ou la culture).

L’islam et ses « versets douloureux »

Face aux questionnements éthiques suscités par les « versets douloureux » coraniques ciblant les gens du Livre, les réactions musulmanes contemporaines sont multiples. Animés par une volonté apologétique, certaines instances officielles musulmanes ont cru bon d’aller au-delà des réserves opposées par des Etats musulmans à la Déclaration universelle des droits de l’Homme, en procédant à la rédaction d’une série de déclarations islamiques axées essentiellement sur le rappel des incontournables dispositions de la shari’a. Des exégètes musulmans contemporains se sont lancés, quant à eux, dans l’énumération de versets coraniques prônant la concorde, le respect et la solidarité entre les hommes. De telles entreprises ont certes pris la défense d’une certaine idée de l’islam en continuité avec ses traditions juridiques et éthiques, mais elles n’ont pas réussi pour autant à résoudre les problèmes que posent les versets coraniques relatifs au statut des non-musulmans, à la condition juridique des femmes, à l’autonomie de la volonté humaine (liberté de conscience ou la séparation du politique et du religieux) ou ceux concernant la cruauté de certaines dispositions pénales de la shari’a (les châtiments corporels). D’autres plus attentifs au cheminement historico-critique qu’a connu l’aire occidentale, ont essayé, comme Soheib Bencheikh, d’emprunter une voie plus audacieuse qui n’hésite pas à soumettre les versets controversés à une critique historisante qui les replacent dans leur contexte temporel afin de leur donner un sens nouveau compatible avec la dynamique éthique des temps modernes.

Force est de constater que toutes ces tentatives n’ont pas permis jusque-là à la conscience musulmane de saisir les signes des temps modernes et à les interpréter à lumière de l’enseignement coranique. L’état de l’exégèse coranique contemporaine n’illustre –t-il pas le maintien de la même approche atomiste qui a marqué la tradition classique ! On continue à commenter verset après verset ou un ensemble de versets (‘ayât), en expliquant les termes dans le but de dévoiler leurs significations dogmatiques, juridiques, éthiques ou sociales. Et à l’instrumentalisation du Coran par le fiqh (jurisprudence islamique) qui en a fait un texte législatif ahistorique, s’est superposée une approche contemporaine qui tend à réduire le message coranique à une éthique sociale, une morale quotidienne ou un marqueur identitaire de plus en plus ostentatoire dans l’espace public. C’est, sans doute cette tendance lourde qui exerce à présent le plus d’impact sur la conscience musulmane, l’éloignant ainsi de la sphère du divin, de la transcendance et du spirituel, pour l’emprisonner dans l’étroite sphère immanente d’une orthopraxie soucieuse avant tout d’inscrire le religieux dans l’ordre social. Et c’est ainsi que les quelques dizaines de versets considérés de portée normative (sharia) tendent à structurer, dans la conscience des musulmans contemporains, toute l’étendue du champ de la foi et de l’expérience du sacré.

Du fait, comme le souligne Fazlur Rahman, la conscience musulmane n’a jamais été aussi loin de « saisir l’unité sous-jacente du Coran »[3]. Aussi la succession des commentaires donne –t- elle l’impression d’une répétition inlassable du même, au point de ne plus entendre que voix bruyante d’une tradition se perpétuant à travers des gloses   interchangeables. Faute d’une quête herméneutique qui revienne constamment sur les versets déjà interprétés pour y dégager des significations nouvelles, comme dans le cas de la tradition talmudique, le commentaire coranique semble ainsi s’arrêter au seuil du verset.

Si le sens du Livre tient à son dialogue avec le monde et la vie de ceux parmi les hommes qui l’accueillent, ses versets, comme le souligne A. Sourouch, ne sont jamais saturés de significations comme le suppose le commentaire classique, mais au contraire, ils ont « faim de sens », et sollicitent ainsi une lecture vive toujours renouvelée susceptible de libérer leurs inépuisables possibles. Car, comme nous enseignent les savoirs linguistiques modernes, le sens est loin d’être encastré une fois pour toute dans le texte, mais se déploie indéfiniment en fonction de la relation dynamique du texte / lecteur / contexte.

En ce sens une lecture critique des « versets douloureux » ne peut-être, pour les musulmans contemporains, qu’une quête de sens dans un «au-delà du verset » qui redécouvre la philosophie sous-jacente du Livre. Rappelons que la déclaration conciliaire Nostra aetate, dont on fête le cinquantième anniversaire, n’a pu ouvrir l’horizon de la tradition catholique au judaïsme et aux autres religions qu’au prix d’une longue et profonde mutation à la fois herméneutique, théologique, sociale et morale[4].

Invités à la table du dialogue interreligieux, les musulmans ont longtemps hésité avant de s’y investir, notamment après les tragiques événements du 11 septembre 2001. Nombreux sont ceux qui y sont venus avec l’a priori que pour l’islam la tâche serait moins ardue, au sens où le Coran se présente dans une continuité, une solidarité spirituelle et une fidélité aux messages de la Bible et des Evangiles. Après quelques décennies d’expérimentation, de nombreuses voix chrétiennes s’élèvent pour exprimer une certaine lassitude, voire un sentiment de déception[5]. En effet, les interlocuteurs chrétiens avaient souvent l’impression, qu’excepté quelques individus ou quelques institutions dont le travail avait souvent manqué de continuité et de régularité nécessaires à une œuvre de longue haleine comme le dialogue interreligieux, les musulmans contemporains n’en faisaient pas une urgence, alors même que de nombreuse sociétés au Moyen –Orient sont constituées de communautés chrétiennes importantes, très anciennes et dont l’apport spirituel, culturel et civilisationnel est considérable.

Plus qu’une question d’agenda, il manquait, sans doute, aux musulmans un des prérequis majeurs nécessaires à tout véritable dialogue avec les deux autres traditions monothéistes, le savoir scientifique et théologique sans lequel nul bricolage exégétique ne peut suffire. Rien ne permet de penser que le dialogue poserait à l’islam un problème moins difficile que celui auquel s’est confrontée l’Eglise catholique dans sa relation au judaïsme. Car, en dépit d’une vocation coranique de s’inscrire dans la continuité de la tradition judéo-chrétienne, s’est forgée à travers l’histoire de l’islam, une théologie de substitution fondant le message coranique comme l’alternative ultime à ceux « altérés » des deux autres traditions monothéistes.

La contribution de Soheib Bencheikh à ce travail collectif autour de la problématique des « versets douloureux » constitue, sans doute, un nouveau jalon, sur la voie de la déconstruction/refonte théologique nécessaire et salutaire qu’avait inaugurée le travail pionnier du GRIC intitulé « Ces Ecritures qui nous questionnent »[6].

  1. [1] Les Versets douloureux : Bibles, Evangile et Coran entre conflit et dialogue, par David Meyer, Yves Semoens, Soheib Bencheikh, Editions Lessius/Cerf, 2008, 208 p.
  2. [2] Évangile de Jésus-Christ selon saint Marc 12,28-34 : « Un scribe, s’avança vers Jésus et lui demanda : ” Quel est le premier de tous les commandements?” Jésus lui fit cette réponse : « Voici le premier : Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là. »

    Le scribe reprit : « Fort bien, Maître, tu as raison de dire que Dieu est l’Unique et qu’il n’y en a pas d’autre que lui. L’aimer de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, vaut mieux que toutes les offrandes et tous les sacrifices. » Jésus, voyant qu’il avait fait une remarque judicieuse, lui dit : « Tu n’es pas loin du royaume de Dieu. » Et personne n’osait plus l’interroger ».

  3. [3] Fazlur Rahman, Islam and modernity, The University of Chicago Press, 1982
  4. [4] Voir : Les grandes révolutions de la théologie moderne, sous la direction de François Bousquet, Bayard, 2003
  5. [5] C’est le cas, par exemple, de Maurice Borrmans, ancien directeur de la revue Islamochristiana (1975- 2004) publiée par l’Institut pontifical d’études arabes et d’islamologie (PISAI) à Rome. Voir ses deux publications : Dialogue islamo-chrétien à temps et contretemps (2002) et Dialoguer avec les musulmans : une cause perdue ou une cause à gagner ? (2011).
  6. [6] Groupe de recherche Islamo-Chrétien, Ces Ecritures qui nous questionnent, Centurion, 1987.