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Quelques réflexions sur le jugement d’Asia Bibi, Pakistanaise chrétienne accusée de blasphème envers l’Islam. Par Gric Tunis

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Mar 232020
 

C’est le livre d’Anne Isabelle Tollet, journaliste à Cnews et Présidente du Comité international Asia Bibi, Blasphème (XO Editions) qui a largement contribué à faire connaitre au plus grand nombre, le sort  de cette modeste femme. Suite à la libération d’Asia Bibi elle vient de publier (2020) un témoignage de sa rencontre au Canada , avec celle qu’elle ne connaissait qu’à travers sa famille ou des personnalités pakistanaises : « Enfin libre » aux Editions du rocher.

 

Tout commence par un verre d’eau entre ouvrières dans un champ du Penjab. Deux musulmanes refusent de boire dans le même verre que la chrétienne. Une dispute s’en suit, et le mot « Blasphème » fuse. Elle est arrêtée en 2009, puis condamnée à la pendaison en 2010. Elle dépose un recours auprès de la Cour Suprême en 2014. L’audience se tient en octobre 2018 et le verdict est rendu le 31 octobre de la même année. Les autorités craignent pour sa sécurité, ainsi que des violences de la part des extrémistes musulmans. Ce n’est que le 8 mai 2019 qu’elle quitte le Pakistan.

 

Pour rappel, c’est sous la dictature du général Zia Ul Haq qu’a été promulguée en 1986 la loi interdisant le blasphème au Pakistan. Cette loi dispose que  » toute remarque dérogatoire, etc., vis-à-vis du Prophète sacré [i.e. Mahomet] […] à l’écrit ou à l’oral, ou par représentation visible, ou toute imputation ou insinuation, directe ou indirecte […] sera punie de la mort, ou de l’emprisonnement à vie, et aussi passible d’une amende« .

A ce jour, plus de 900 personnes auraient été inculpées aux termes de cette loi ; toutefois, aucune n’a  été exécutée.

 

De larges extraits du verdict[1] prononcé le 31 octobre 2018 ci-joints, méritent une attention particulière, en raison des arguments utilisés par les juges pour disculper Asia Bibi.

 Le juge de la cour suprême du Pakistan, Saqib Nisar, a relevé des incohérences et des invraisemblances et est arrivé à la conclusion selon laquelle il n’y avait ‘ »aucune remarque désobligeante envers le Coran dans le rapport d’enquête ». Un second juge, celui qui a prononcé l’acquittement, Asif Saeed Khan Khosa, a relevé plusieurs points de non-respect des procédures.

 Mais son argumentaire est intéressant à de nombreux égards. Ainsi, l’accusée aurait eu ces propos qui l’ont menée en prison en réponse aux paroles désobligeantes des plaignantes musulmanes sur Jésus. Le juge pakistanais a ici rappelé l’importance de Jésus (Issa Ibn Maryam) dans la religion musulmane. Il a insisté sur le fait que tout musulman se doit de croire en tous les prophètes et tous les textes sacrés. En effet, selon le verset 285 de la sourate 2,  Al Baqara  (la vache), « Le Messager a cru en ce qu’on a fait descendre vers lui venant de son Seigneur, et aussi les croyants: tous ont cru en Allah, en Ses anges, à Ses livres et en Ses messagers; (en disant): «Nous ne faisons aucune distinction entre Ses messagers». Et ils ont dit: «Nous avons entendu et obéi. Seigneur, nous implorons Ton pardon. C’est à Toi que sera le retour» ».

De plus, en se basant sur le verset 108 de la sourate Al An’am (Les bestiaux), « N’injuriez pas ceux qu’ils invoquent, en dehors d’Allah, car par agressivité, ils injurieraient Allah, dans leur ignorance. De même, Nous avons enjolivé (aux yeux) de chaque communauté sa propre action. Ensuite, c’est vers leur Seigneur que sera leur retour; et Il les informera de ce qu’ils œuvraient. », le juge pakistanais arrive à la conclusion suivante : « De ce point de vue, insulter la religion de la requérante de la part de ses collègues musulmans était tout aussi blasphématoire. Le Tout-Puissant Allah, le Créateur de l’humanité, savait comment un être humain dont la religion et les sensibilités religieuses sont insultées est susceptible de craquer et de répliquer« .

Au total, pour disculper l’accusée chrétienne, le juge musulman s’est appuyé sur des arguments tirés du Coran et a insisté sur le respect de la foi de l’autre. Il va encore plus loin puisqu’il fait de la connaissance des Ecritures juives et chrétiennes une obligation. De même en s’appuyant sur un texte appelé ‘Chartre de Sainte Catherine’[2] il rend incontournable la protection des chrétiens.

 

L’argumentaire et les formulations du juge Khan Khosa sont d’une audace incroyable. Il s’agit bien sûr  d’une juridiction civile mais il est bien précisé que le jugement a été rendu au nom du Dieu du Coran. On ne peut qu’admirer  le courage de cet homme dans un contexte difficile ( deux  personnalités venues en aide à Asia Bibi: le gouverneur du Pendjab Salman Taseer et le ministre des Minorités Shahbaz Batti, un musulman et un chrétien ont tous deux été assassinés sauvagement pour leur prise de position dans cette affaire.) et se réjouir de ses grandes qualités morales et intellectuelles. Son attitude est un grand espoir pour le dialogue et le respect entre les religions. C’est aussi une victoire pour les Pakistanais qui savent pouvoir compter sur leur justice.

 

Annexe 1 : traduction d’un extrait du jugement par Jean Kalman

Selon le Saint Coran, la foi d’un musulman est incomplète tant qu’il ne croit pas en tous les saints prophètes et messagers d’Allah, le tout-puissant, y compris Jésus-Christ (Isa, fils de Maryam) (la paix soit sur lui) et tous les livres saints révélés par Allah, le tout-puissant, y compris la Sainte Bible. Dans cette perspective, les insultes proférées par ses compagnes musulmanes à l’égard de la religion de la requérante [Asia Bibi] n’étaient pas moins blasphématoires. Allah, le tout-puissant, Créateur de l’humanité, savait qu’un être humain dont la religion et les sensibilités religieuses sont insultées est susceptible de se braquer et de répliquer sèchement et c’est pourquoi il a été ordonné dans le Saint Coran :

«Et n’insultez pas ceux qu’ils invoquent à la place d’Allah, de peur qu’ils insultent Allah par animosité sans aucune connaissance. C’est ainsi que nous avons paré aux yeux de toute communauté ses actes. Alors vers leur Seigneur est leur retour, et il les informera de ce qu’ils faisaient. »(Sourate VI, Al-An’am, verset 108) .

Les compagnes musulmanes de la requérante avaient violé le commandement d’Allah, le tout-puissant, en insultant la divinité en laquelle croyait celle-ci et la religion qui était la sienne et, même dans le cas où les allégations de l’accusation contre la requérante étaient avérées, la réaction de celle-ci à l’égard de ses compagnes ne différait pas de celle contre laquelle nous a mis en garde Allah, le tout-puissant.

  1. Face aux contradictions manifestes contenues dans les éléments de preuve produits par l’accusation, il m’a semblé tout aussi plausible que ce soit en raison de la querelle qui a précédé, sur les lieux, entre la requérante et ses compagnes musulmanes sans qu’aucun mot offensant n’ait été prononcé par la requérante, que la querelle a été signalée par les femmes musulmanes à d’autres personnes qui, après en avoir discuté pendant cinq longs jours, décidèrent de s’en prendre à la requérante avec une fausse allégation de propos blasphématoires. Si tel était le cas, les témoins musulmans de cette affaire auraient violé une alliance du Saint Prophète Muhammad (paix soit sur lui) avec des personnes professant la foi chrétienne. Dans son livre Les Alliances du Prophète Muhammad avec les chrétiens du monde (publié chez Angelico Press le 01/09/2013) John A. Morrow a mentionné et reproduit de nombreuses alliances conclues par le Saint Prophète Muhammad (paix soit sur lui) avec des personnes de confession chrétienne. L’une de ces alliances est appelée l’Alliance du Prophète Muhammad (paix soit sur lui) avec les moines du mont Sinaï. Il est rapporté que vers l’an 628 après J-C, une délégation du monastère Sainte-Catherine, le plus ancien monastère du monde, situé au pied du mont Sinaï en Égypte, est venue voir le Saint Prophète Muhammad (que la paix soit sur lui), afin de solliciter sa protection. Il leur a alors répondu en leur accordant une charte des droits. Cette charte, également connue sous le nom de la promesse adressée à Ste Catherine, a été traduite de l’arabe en l’anglais par le Dr A. Zahoor et le Dr Z. Haq [en voici la traduction française depuis le texte anglais] :

« Ceci est un message de Muhammad ibn Abdullah, en vue d’une alliance avec ceux qui adoptent le christianisme ; de près et de loin, nous sommes avec eux. En vérité, moi, mes serviteurs, mes auxiliaires et mes partisans nous prenons leur défense parce que les chrétiens sont mes concitoyens ; et, par Dieu, je m’opposerai à tout ce qui leur porterait préjudice. Aucune contrainte ne doit peser sur eux. Leurs juges ne doivent en aucun cas être démis de leurs fonctions, ni leurs moines chassés de leurs monastères. Personne ne doit détruire l’un de leurs édifices religieux, l’endommager, ni en ôter quoique ce soit pour le transporter dans une demeure musulmane. Quiconque contreviendrait à ces règles porterait atteinte à l’alliance de Dieu et désobéirait à son Prophète. En vérité, ce sont mes alliés et ma charte leur garantit la sécurité contre tout ce qui porterait atteinte à leur intégrité. Personne ne doit les forcer à voyager ni les obliger à se battre. Les musulmans doivent se battre pour eux. Si une chrétienne est mariée à un musulman, cela ne peut se faire sans son approbation. Elle ne doit pas être empêchée de se rendre dans son église pour y prier. Leurs églises doivent être respectées. Personne ne doit les empêcher de les réparer, et le caractère sacré de leurs alliances doit être pris en compte. Aucun membre de la nation (musulmane) ne peut se soustraire à cette alliance jusqu’au jour dernier (la fin du monde). « 

La promesse faite était sans limite de temps et universelle et ne se limitait pas au seul monastère de Sainte-Catherine. Les droits conférés par la charte sont inaliénables et le Saint Prophète Muhammad (que la paix soit sur lui) avait déclaré que les chrétiens étaient tous ses alliés ; en outre il a assimilé les mauvais traitements infligés aux chrétiens à une violation de l’alliance avec Dieu. Il est à noter que la charte n’impose aucune condition aux chrétiens pour jouir de ces privilèges : il leur suffit d’être chrétien. Il ne leur était pas demandé de modifier leurs convictions, ils n’avaient rien à payer en retour et ils n’avaient aucune obligation particulière. La charte comportait des droits sans aucune contrepartie et elle reconnaissait clairement le droit de propriété, la liberté religieuse, la liberté de travailler et la protection de l’individu.

  1. Il est regrettable que, tout en utilisant le concept sacré de Namûs-Risalat (honneur et dignité dus au Prophète), la promesse évoquée ci-dessus, faite par le Saint Prophète Muhammad (paix soit sur lui) à ceux qui professent la foi chrétienne n’ait pas été respectée par ses disciples dans les temps actuels.

Il semble qu’après une altercation ayant eu lieu dans le domaine de la Falsa, une série de mensonges s’en est suivi et les musulmans qui ont porté plainte sous la direction de Qari Muhammad ont prêté peu d’attention au commandement suivant d’Allah, le tout-puissant, dans le Saint Coran: «O! vous qui croyez! Démarquez-vous fermement pour la justice, en tant que témoins d’Allah, même contre vous-mêmes, ou vos parents, ou vos proches, que ce soit (contre) un riche ou contre un pauvre, car Allah doit avoir la priorité. Ne suivez pas les convoitises (de votre cœur), de peur que vous ne fassiez un écart, et si vous déformez (la justice) ou refusez pour faire justice, Allah est en vérité bien au courant de tout ce que vous faites. »(Sourate Al-Nisa VI, verset 135)

Même s’il y avait un certain degré de vérité dans les allégations formulées en l’espèce contre la requérante, les contradictions flagrantes dans les éléments de preuve de l’accusation, telles qu’elles ont été soulignées ci-dessus, montrent clairement que la vérité en l’espèce avait été associée à beaucoup de choses fausses. Même à cet égard, les témoins musulmans faisant partie des plaignants ont ignoré ce qui avait été ordonné par Allah, le tout-puissant, dans le verset suivant du Coran: « Et ne mélangez pas la vérité avec le mensonge et ne cachez pas la vérité alors que vous la connaissez. »(Sourate II, Al-Baqarah, verset 42)

Le blasphème est une infraction grave, mais l’insulte à la religion et à la sensibilité religieuse de la requérante par la partie plaignante, ainsi que le mélange de vérité et de mensonges au nom du Saint Prophète Muhammad (la paix soit sur lui) n’étaient pas non plus exempts de blasphème. Il est ironique que dans la langue arabe, le nom de la requérante Asia signifie «péché», mais dans les circonstances de la présente affaire, elle semble être une personne, qui selon les termes du roi Lear dans la pièce de Shakespeare, «a été davantage victime du péché que coupable de péché».

  1. La discussion qui précède conduit à une conclusion indiscutable et définitive qui veut que l’accusation n’a pas été en mesure d’apporter des preuves irréfutables contre la requérante. Son présent appel est donc reçu favorablement, la culpabilité et la condamnation de la requérante telles qu’elles ont été enregistrées et confirmées par les juridictions inférieures sont annulées et elle est acquittée de l’accusation au bénéfice du doute. Elle sera immédiatement libérée de prison si elle n’est pas tenue d’accomplir une peine dans le cadre d’une autre affaire.

Annexe 2 :l’Ashtiname

L’orient Les réformes de l’Empire byzantin

par  J.G. Pitzipios-Bey Paris E. Dentu, Librairie Editeur 1858 Pages 213 et suivantes

Le Traité Éternel de Mahomet

« Mahomet, messager de Dieu, envoyé pour enseigner les hommes et pour leur déclarer sa commission divine en vérité, a écrit les choses suivantes savoir :

–I « Que la religion chrétienne, instituée par Dieu, demeure libre dans ·toutes les parties de l’Orient et de l’Occident, aussi bien parmi ceux qui sont du pays qui parmi ceux qui en sont voisins, aussi bien parmi ceux qui sont étrangers que parmi ceux qui ne le sont pas.

-II. « Je laisse à tous ces peuples-là le présent écrit, comme un traité inviolable et comme une décision parfaite de toutes les contestations et différends à venir, et comme une loi par laquelle la justice est manifestée et dont l’observation est enjointe étroitement. -III. « C’est pourquoi tout homme faisant profession de la foi des musulmans qui négligera d’accomplir ces choses, et qui violera cet accord à la manière des infidèles et transgressera les choses que j’y commande, rompra l’alliance de Dieu, résistera à sa volonté et méprisera son testament, qu’il soit roi, prince, ou fidèle.

-IV. « Par cet accord où je me suis engagé moi-même à la prière des chrétiens, tant en mon nom qu’au nom de mes disciples, d’entrer avec eux dans l’alliance de Dieu et dans la paix des prophètes, des apôtres choisis, des saints fidèles et des bienheureux du temps passé et de celui qui est à venir; par cette mienne alliance dont je veux exécuter les conditions aussi religieusement que le doit un prophète envoyé de Dieu.

-V. « Je promets de protéger leurs magistrats dans mes provinces, avec mon infanterie et ma cavalerie, avec mes troupes auxiliaires, et avec les fidèles qui me suivent

-VI. « Je promets aussi de les défendre contre leurs ennemis, soit qu’ils soient proches ou éloignés, de les protéger en paix ou en guerre et de conserver leurs églises, leurs temples, leurs oratoires, leurs couvents et les lieux où ils font des pèlerinages, en quelque lieu qu’ils puissent être situés, sur des montagnes ou dans des vallées, dans les cavernes ou dans les maisons, dans les campagnes ou dans les déserts, ou dans quelque autre sorte de bâtiment qui ce soit, et de conserver aussi leur religion et leurs biens, en quelque lieu qu’ils soient, sur terre ou sur mer, à l’orient ou à l’occident de la même manière que je me conserve, moi et mon sceptre, et que je conserve les fidèles croyants qui sont mon propre peuple.

-VII. « Je promets aussi de les garantir de toutes les violences et de toutes les vexations qu’on leur pourrait faire; de repousser les ennemis qui voudraient leur nuire, de leur résister vigoureusement, tant en personne que par mes serviteurs et par ceux qui sont de mon peuple et de ma nation; car, puisque je suis établi sur eux, je dois et suis obligé de les défendre et de les garantir de toute adversité et d’empêcher qu’aucun mal ne leur arrive, qui n’arrive aux miens qui travaillent avec moi et à la même œuvre.

-VIII. « Je promets en outre de les exempter de toutes les charges que sont obligés de porter les confédérés, soit par prêt d’argent ou par impositions; de sorte qu’ils ne seront obligés de payer que ce qui leur plaira, sans que l’on puisse leur faire aucun trouble ni aucune peine pour cela.

-IX. « Je promets qu’aucun évêque ne sera ôté de son diocèse, aucun chrétien contraint de nier sa foi, aucun moine de renoncer à sa profession, aucun pèlerin troublé dans son pèlerinage, aucun religieux dérangé sa cellule, et on ne pourra non plus ruiner leurs temples ni les convertir en mosquées, et celui qui ferait cela romprait la présente alliance de Dieu, s’opposerait à son messager et rendrait nul testament divin.

-X. « On ne mettra aucune imposition sur les moines ou sur les évêques, ni sur aucun de ceux qui ne sont point sujets aux taxes, .à moins que ce ne soit de leur consentement.

-XI. « La taxe que l’on demandera aux riches marchands, aux pêcheurs de perles et aux mineurs qui tirent de la terre leurs pierres précieuses, leur or et leur argent, non plus que celle des autres chrétiens riches et opulents, n’excédera pas un écu par an, et se prendra seulement sur ceux qui sont domiciliés et habitués en lieu certain et arrêté et non pas sur les voyageurs ou sur ceux qui n’ont point de demeure assurée, et ceux-ci ne seront sujets à aucune imposition ni aux contributions ordinaires, s’ils n’ont des biens et des héritages. Celui qui est obligé de payer légitimement et selon la loi de l’argent à l’empereur payera autant qu’un autre, et ne payera pas davantage, et on ne lui demandera rien au-delà de ses forces et de ses facultés; de même celui qui est taxé pour sa terre, pour ses maisons et pour son revenu ne sera pas chargé immodérément, ni opprimé par de plus grandes taxes que les autres qui payent contributions.

-XII. « Les confédérés ne seront point obligés d’aller à la guerre avec les musulmans contre leurs ennemis, soit pour combattre ou pour découvrir leurs armées, parce que les alliés ne doivent pas être employés dans des expéditions militaires, ce traité n’étant fait avec eux que pour les soulager et pour empêcher qu’ils ne soient foulés; au contraire les musulmans veilleront pour eux, feront garde et les défendront. Qu’on ne les oblige donc point d’aller au combat, de s’opposer aux ennemis ni de donner des chevaux et des armes, si ce n’est volontairement, et ceux qui en fourniront de la sorte en seront reconnus et récompensés.

-XIII. « Aucun musulman ne tourmentera les chrétiens et ne disputera avec eux, si ce n’est de civilité; il les traiter humainement et s’abstiendra de leur faire aucune violence en quelque manière que ce soit. S’il arrive à quelque chrétien de commettre un crime ou de tomber dans quelque faute, le musulman sera obligé de l’assister, d’intercéder pour lui, d’être sa caution et d’accommoder son affaire; il pourra même racheter sa vie, et il ne sera point abandonné ni privé de secours, à cause de la divine alliance faite avec eux. Ils devront jouir de ce dont jouissent les musulmans, et souffrir ce qu’ils souffrent; de l’autre part, que les musulmans jouissent de ce qu’ils possèdent et souffrent ce qu’ils souffrent. Conformément à ce traité, qui est fait à la juste prière des chrétiens, et conformément à la diligence requise pour confirmer son autorité, vous êtes obligés de les protéger, de les garantir de toute sorte de calamités, de leur rendre tous les bons offices possibles, et de faire en sorte que les musulmans partagent avec eux la bonne et la mauvaise fortune.

– XlV. « Il faut de plus avoir un soin particulier qu’on ne leur fasse aucune violence en matière de mariage; c’est à savoir, qu’on ne forcera pas les pères et les mères de donner leurs filles en mariage à des musulmans, et qu’on ne les troublera point pour avoir refusé leurs fils ou leurs filles en mariage parce que cette action est purement volontaire et doit se faire de bon cœur et avec joie. Que s’il arrive qu’une femme chrétienne se joigne à un musulman, il doit lui laisser la liberté de sa conscience et souffrir qu’elle obéisse à son père spirituel et qu’elle soit instruite en la doctrine de sa foi, sans aucun empêchement. Il la laissera donc en repos et ne la tourmentera point, soit en la menaçant du divorce ou en la pressant de renier sa religion; et s’il fait le contraire à cet égard, il méprise l’alliance de Dieu, se révolte contre le traité fait par son messager, et devient du nombre des menteurs.

-XV. « Si les chrétiens veulent réparer leurs églises, leurs monastères et les autres lieux où ils font le service divin, et qu’ils aient besoin de l’assistance et de la libéralité des musulmans, ceux-ci sont obligés d’y contribuer de tout leur pouvoir et de leur accorder ce qu’ils demandent, non pas à dessein de le redemander ou d’en tirer une récompense, mais gratuitement, comme une marque de leur bonne volonté pour la religion chrétienne, pour obéir au traité fait par le messager de Dieu, et en vue de l’obligation qu’ils ont de l’exécuter.

-XVI. « Ils n’opprimeront aucun d’eux vivant parmi les musulmans, ils ne les haïront point, ils ne les obligeront point à porter des lettres ou à servir de guides, et ne leur feront violence en quelque manière que ce soit; car celui qui exerce sur eux ces sortes de tyrannies est un oppresseur, un ennemi du messager de Dieu et un rebelle à ses commandements.

« Voilà les choses qui ont été arrêtées entre Mahomet le messager de Dieu et les chrétiens. « Les conditions auxquelles je les engage en conscience, sont: « 

1°. Qu’aucun chrétien n’entretienne un soldat ennemi des musulmans, et qu’il ne le reçoive point en sa maison soit en public ou en secret; qu’il ne donne aucune retraite à un ennemi des musulmans, et qu’il ne souffre point qu’il fasse séjour dans leurs maisons, dans leurs églises ou dans leurs couvents de religieux; qu’il ne fournisse point sous main le camp de leurs ennemis, d’hommes, d’armes et de chevaux, et n’ait aucune correspondance ou engagement avec eux, soit par écrit ou autrement; mais que, se retirant en quelque lieu de sûreté, ils songent à leur propre conservation et à la défense de leur religion. »

2°. Qu’ils fournissent pendant trois jours à chaque musulman les choses nécessaires pour sa subsistance et pour celle de ses bêtes, et cela honnêtement et en différentes sortes de viandes; qu’ils fassent aussi tout leur pour les défendre si on les attaque, et pour les garder de tous les accidents fâcheux. « C’est pourquoi si quelques musulmans souhaitent de se cacher dans quelques-unes de leurs maisons, ils le cacheront de bon cœur, et le tireront du péril où il se trouvera sans le découvrir de son ennemi. »

3°. Si les chrétiens gardent la foi de leur côté, ceux qui violeront quelques-unes de ces conditions, quels qu’ils puissent être, et feront quelque chose de contraire, seront privés des avantages contenus dans l’alliance de Dieu et de son messager, et seront indignes de jouir des privilèges accordés aux évêques et aux moines chrétiens, de même que les croyants seront privés des avantages contenus dans le Coran. »

4°. C’est pourquoi je conjure mon peuple, au nom de Dieu et par son prophète, d’entretenir fidèlement toutes ces choses et de les accomplir en quelque lieu de la terre qu’ils soient, et le messager de Dieu les en récompensera, pourvu qu’ils les observent inviolablement jusqu’au jour du jugement et jusqu’à la dissolution du monde. »

5°. Les témoins des présentes conditions dont Mahomet le messager de Dieu est demeuré d’accord, sont: Abu-Bacre, Assadiqu, Ormor-ben-Aleharab, Ithman-ben-Asssan, Atiben-Abi-Taleb et plusieurs autres; le secrétaire qui les a écrites est Moavia-be-Abi-Sossian, soldat du messager de Dieu, le dernier jour de la lune du quatrième mois, la quatrième année de l’hégire, à Médine (mardi 8 octobre 625* après J.C.)

 

  1. [1] Une traduction de Jean Kalman de quelques-uns de ces articles est proposée à la fin de ce texte
  2. [2] Il s’agit de la charte de Sainte Catherine ou Ashtiname (mot perse signifiant  « Livre de la Paix ») L’authenticité de ce pacte fait l’objet de débats académiques et scientifiques; mais de nombreuses sources tant musulmanes que chrétiennes, historiques, administratives et théologiques y font référence, comme le juge dans cette affaire. On trouvera le texte édité en 1858 à la fin de cet article. L’esprit de cette alliance porte des enseignements que nous pouvons méditer encore aujourd’hui.

Quelques réflexions autour du Document d’Abu Dhabi par André Ferre Gric Tunis

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Jan 312020
 

La fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune

Le 4 février 2019, au cours d’un voyage du pape François dans les Emirats Arabes Unis, lui-même et le Grand imam d’al-Azhar, Ahmed Al-Tayyeb, ont signé un document commun intitulé : La fraternité humaine, pour la paix mondiale et la coexistence commune. Cet événement en a surpris plus d’un, surprise liée, entre autres, à la personnalité des deux signataires et au lieu choisi pour cette signature. La promulgation du document a été précédée d’une préparation longue (au moins une année), mais très discrète. En fait, on sait maintenant qu’il y eut plusieurs rencontres entre le pape François et l’imam d’al- Azhar, qu’elles ont tissé des liens d’amitié entre eux, et qu’elles ont permis la rédaction de cette déclaration commune.

Le texte suivant n’a pas la prétention d’étudier le document dans toutes ses implications. Celui-ci a d’ailleurs fait l’objet d’analyses de la part de personnes compétentes, et il a provoqué des réactions nombreuses, les unes favorables et même enthousiastes, les autres parfois très critiques, surtout du côté chrétien.

Après une présentation de son contenu, je me propose de donner un aperçu (très incomplet) de la manière dont il a été reçu, avant d’envisager quelques domaines dans lesquels il pourrait être mis à profit.

 

 

I -Analyse du document

Quelques lignes introductives rappellent tout d’abord que ce document est le fruit d’échanges fraternels et sincères, qu’il invite tous les croyants à s’unir et à travailler ensemble, afin qu’il devienne un guide pour les nouvelles générations envers la culture du respect réciproque, dans la compréhension de la grande grâce divine qui rend frères tous les êtres humains.

Suit une sorte de Préambule, qui énumère toutes les catégories sociales et toutes les valeurs que notre monde actuel, dans son individualisme, sa soif de pouvoir ou de richesse, tend à oublier, à négliger ou même à mépriser. Chacune de ces catégories et valeurs est introduite par l’expression au nom de, une façon d’affirmer que, au-delà des deux signataires, ce sont elles qui nous demandent justice. En voici la liste :

Quelques lignes introductives rappellent tout d’abord que ce document est le fruit d’échanges fraternels et sincères, qu’il invite tous les croyants à s’unir et à travailler ensemble, afin qu’il devienne un guide pour les nouvelles générations envers la culture du respect réciproque, dans la compréhension de la grande grâce divine qui rend frères tous les êtres humains.

  • Dieu lui-même, qui a créé tous les êtres humains égaux
  • L’âme humaine innocente que Dieu a interdit de tuer
  • Les pauvres, les personnes dans la misère, dans le besoin, et les exclus
  • Les orphelins, les veuves, les réfugiés et les exilés ; les victimes des guerres, des persécutions et des injustices ; les prisonniers et les torturés
  • Les peuples qui ont perdu la sécurité, la paix et la coexistence
  • La « fraternité humaine », qui embrasse tous les hommes, les unit et les rend égaux
  • La liberté, que Dieu a donnée à tous les êtres humains
  • La justice et la miséricorde, fondements de la prospérité et pivots de la foi
  • Toutes les personnes de bonne volonté, présentes dans toutes les régions de la terre.

Au moment de dénoncer les maux du monde contemporain, qui sont déjà sous-entendus dans l’énumération précédente, le pape et l’imam se présentent, le premier comme le représentant de tous les catholiques d’Orient et d’Occident, le second comme représentant des musulmans d’Orient et d’Occident. Et ils déclarent adopter la culture du dialogue comme chemin, la collaboration commune comme conduite, la connaissance réciproque comme méthode et critère.

Viennent alors mentionnées les tares de notre époque :

  • Les guerres et conflits, la dégradation environnementale, le déclin culturel et moral.
  • Une conscience humaine anesthésiée, l’individualisme, les philosophies matérialistes.
  • Une détérioration de l’éthique, un affaiblissement du sens de la responsabilité.
  • L’extrémisme religieux et l’intolérance qui conduisent à une violence aveugle
  • L’injustice et l’absence de distribution équitable des ressources naturelles
  • La remise en question de la famille et de l’institution familiale
  • Les menaces contre la vie (génocides, terrorisme, avortement, euthanasie, etc…)
  • La déviation des enseignements religieux et l’usage politique des religions.

Face à tous ces dysfonctionnements, les signataires expriment leurs certitudes et convictions sur les points suivants :

  • Les religions invitent à la paix, à la fraternité, à la coexistence
  • La liberté (notamment de croyance et de pensée) est un droit de toute personne
  • La justice doit être basée sur la miséricorde
  • Une culture du dialogue et de l’acceptation de l’autre sont indispensables
  • Ce dialogue devrait porter sur les valeurs spirituelles, humaines et sociales communes
  • La protection des lieux de culte est garantie par les religions et les lois humaines
  • Le terrorisme n’est pas dû à la religion, mais aux interprétations erronées des textes religieux et aux politiques basées sur l’injustice
  • Le concept de citoyenneté suppose l’égalité, pour tous, des droits et des devoirs[1]
  • La relation entre Orient et Occident est une indiscutable et réciproque nécessité
  • Il est indispensable de reconnaître les droits de la femme ainsi que sa dignité
  • Les droits fondamentaux des enfants doivent être garantis et préservés
  • Les droits des personnes âgées, des faibles, des handicapés et des opprimés est une exigence religieuse et sociale, qui doit être garantie et protégée.

En conclusion, l’imam et le pape souhaitent que cette Déclaration

Soit une invitation à la réconciliation et à la fraternité entre tous les croyants, ainsi qu’entre les croyants et les non croyants, et entre toutes les personnes de bonne volonté.

Soit un appel à toute conscience vivante qui rejette la violence aberrante et l’extrémisme aveugle ; appel à qui aime les valeurs de tolérance et de fraternité, promues et encouragées par les religions.

Soit un témoignage de la grandeur de la foi en Dieu qui unit les cœurs divisés et élève l’esprit humain.

Soit un symbole de l’accolade entre Orient et Occident, entre Nord et Sud, et entre tous ceux qui croient que Dieu nous a créés pour nous connaître, pour coopérer entre nous et pour vivre comme des frères qui s’aiment.

Ceci est ce que nous espérons et cherchons à réaliser, dans le but d’atteindre une paix universelle dont puissent jouir tous les hommes en cette vie.

Comment caractériser le Document d’Abu Dhabi ?

Tout d’abord, il me paraît important de faire abstraction du statut des deux signataires. Certes, on ne peut nier qu’ils tiennent un rang éminent au plan international, l’un étant une autorité reconnue dans l’islam sunnite, le second exerçant l’autorité suprême dans le catholicisme. Toutefois, malgré la solennité qui a accompagné sa signature, la présente Déclaration ne peut prétendre être considérée comme un document officiel ni d’Al-Azhar ni du Vatican (comme le sont par exemple, du côté catholique, les encycliques pontificales ou les décisions d’un concile). Il ne s’agit pas non plus d’une déclaration islamo-chrétienne, comme celles qui sont parfois publiées à l’issue de colloques internationaux ayant réuni des participants des deux religions, qui s’adressent avant tout à leurs coreligionnaires.

En fait, le contenu et la portée du document sont bien plus larges. Celui-ci est intitulé La fraternité humaine, laquelle englobe naturellement toute l’humanité. Le sous-titre : pour la paix mondiale et la coexistence commune, revendique la même extension. Le cheikh et le pape entendent s’exprimer « au nom de » toutes les catégories de personnes énumérées précédemment, c’est-à-dire tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, souffrent et meurent par suite des tares du monde contemporain. D’autre part, les signataires s’adressent aux leaders du monde, aux artisans de la politique internationale et de l’économie mondiale, aux intellectuels, aux philosophes, aux hommes de religion, aux artistes, aux opérateurs des médias et aux hommes de culture en toute partie du monde. Dans un autre paragraphe du document, sont interpellés également les parents et les éducateurs. Il est clair que nous avons là un texte qui revendique une portée universelle, sans tenir compte des frontières religieuses, politiques ou sociales.

Si nous considérons maintenant les domaines dans lesquels les destinataires sont invités à s’engager, nous trouvons répandre la culture de la tolérance, de la coexistence et de la paix ; intervenir, dès que possible, pour arrêter l’effusion de sang innocent et mettre fin aux guerres, aux conflits, à la dégradation environnementale et au déclin culturel et moral. Il est demandé en outre à tous de cesser d’instrumentaliser les religions pour inciter à la haine, à la violence, à l’extrémisme et au fanatisme aveugle, et de cesser d’utiliser le nom de Dieu pour justifier des actes d’homicide, d’exil, de terrorisme et d’oppression. Il est nécessaire également d’interrompre le soutien aux mouvements terroristes par la fourniture d’argent, d’armes, de plans ou de justifications, ainsi que par la couverture médiatique, et de considérer tout cela comme des crimes internationaux. Enfin, en ce qui concerne les femmes, les enfants, les personnes âgées et les handicapés, on se référera à ce qui est dit plus haut.

S’agissant du respect de la vie, on pourrait peut-être s’interroger sur certaines maladresses ou omissions. Doit-on mettre sur le même plan les actes de terrorisme ou de génocide, et l’euthanasie ? L’interdiction de tuer ne concerne-t-elle que le « sang innocent » ? Et pourquoi n’est-il fait aucune allusion à la peine de mort ? A moins que l’on considère que cette question relève du débat interne de chaque Etat.

Quoi qu’il en soit, le programme est immense ; il est à la mesure des maux dont souffre notre planète. De ce fait, on peut éprouver la crainte d’être ensevelis sous cette avalanche d’engagements, et le document risque de rester un catalogue de vœux pieux, comme le sont tant de décisions ou de condamnations des instances internationales, et de ne pas se traduire par des actions concrètes C’est pourquoi il a été créé un Comité pour sa mise en pratique. Celui-ci est, pour l’instant, composé de huit membres : cinq musulmans, deux chrétiens et un juif. Deux rencontres ont déjà eu lieu : la première s’est tenue au Vatican, le 11 septembre 2019 (une date choisie à dessein), et la seconde à New York, dans le cadre de la session de l’ONU.

Il me paraît intéressant de mentionner le programme qui a été assigné à ce Comité :

  • Promouvoir des idéaux comme la tolérance, la coopération et la coexistence.
  • Organiser des activités concrètes, comme des rencontres au niveau régional et international, entre les leaders religieux, mais aussi avec des responsables d’organisations internationales.
  • Solliciter l’adoption de mesures nationales pour le respect réciproque et la coexistence.
  • Superviser la « Maison de la Famille abrahamique » (mosquée+église+synagogue), dont la première pierre a été posée par le pape et le cheikh d’Al-Azhar, à Abu Dhabi, et dont la construction devrait commencer en 2020.

Dans le communiqué qui annonce la création de ce Comité, il est rappelé que le Document d’Abu Dhabi exprime « un engagement à unir toute l’humanité et à travailler pour la paix dans le monde, afin de s’assurer que les générations futures puissent vivre dans un climat de respect réciproque et de saine coexistence ». La mention des « générations futures » nous donne à comprendre qu’il s’agit là d’un projet de longue haleine.

Dans l’avion qui le ramenait d’Abou Dhabi à Rome, le pape François a tenu une conférence de presse pour répondre aux nombreuses questions des journalistes qui l’accompagnaient. Retenons-en quelques précisions. « Le Document, dit le pape, ne s’est pas éloigné d’un millimètre de Vatican II ». A une autre question, il répond : « Pour moi, il y a un seul grand danger en ce moment : la destruction, la guerre, la haine entre nous. Et si nous, croyants, ne sommes pas capables de nous donner la main, de nous embrasser, et également de prier, notre foi sera vaincue. Le Document naît de la foi en Dieu, qui est le Père de tous et Père de la paix, et qui condamne toute destruction, tout terrorisme ».

II-Que pouvons-nous dire, pour le moment, de la réception du Document[2] ?

Commençons par les réactions négatives, qui sont parfois fort virulentes, et cela du côté chrétien, et plus précisément catholique. Elles sont surtout le fait de personnes appartenant souvent à des milieux « traditionalistes », qui n’ont jamais accepté les décisions du concile Vatican II, en traitant d’hérétiques les papes et les évêques qui ont travaillé et travaillent à les mettre en œuvre. Ces milieux sont logiques avec eux-mêmes, en critiquant un texte qui se veut totalement fidèle au Concile. Une phrase, en particulier, a soulevé de graves critiques ; il s’agit de l’affirmation que « le pluralisme et les diversités de religion, de couleur, de sexe, de race et de langue sont une sage volonté divine ». Ce qui fait problème, c’est le fait d’avoir inclus dans la liste la pluralité de religions. Leur raisonnement est le suivant : les religions se contredisent les unes les autres sur tel ou tel article de foi ; or une seule détient la vérité ; donc Dieu ne peut vouloir la diversité des religions, car alors il voudrait l’erreur.

Il existe fort heureusement des réactions positives au Document. Elles proviennent surtout de pays où la coexistence chrétiens-musulmans est parfois problématique.

C’est le cas dans le sud des Philippines, notamment dans l’île de Mindanao, où de vieux contentieux entre les deux communautés ont créé, depuis presque un demi-siècle, une situation marquée par la violence. Des groupes djihadistes en ont profité pour s’établir et sévir dans la région. Le Mouvement Silsilah pour le dialogue[3] a salué chaleureusement la publication du Document sur la fraternité humaine. « Nous sommes heureux, dit son communiqué du 7 février 2019, que, dans ce document officiel, soit clairement mentionnée l’importance de la culture du dialogue comme chemin vers la paix. Nous croyons que cela constitue le point de départ d’une plus profonde compréhension du dialogue soutenu par l’amour ».

Au Liban, parmi les plus hautes autorités religieuses du pays, le mufti de la République, le patriarche maronite et le cheikh druze, avaient salué avec enthousiasme le Document dès sa parution. En juin 2019, l’Assemblée des évêques grecs melkites décide de travailler à sa diffusion et à son approfondissement. « L’intention est de favoriser l’avènement de nouvelles générations en mesure de reconstruire la coexistence entre les diverses composantes sociales et religieuses, dans les pays où est présente l’Eglise grecque melkite ». Suivent des mesures concrètes pour diffuser et étudier le Document. Entre temps, l’Eglise maronite avait adopté une position similaire.

Du côté musulman, nous trouvons tout d’abord une Déclaration publiée, dès le 19 février 2019, par The European Muslim Leaders Maglis (EuLeMa), et signée par 17 leaders musulmans d’Europe. Ceux-ci, ayant pris connaissance du Document d’Abu Dhabi, se disent décidés à étudier « les moyens et les voies pour en mettre en œuvre le contenu, ainsi qu’une stratégie commune pour en développer le succès ».

Bien qu’elle ne fasse pas référence, de manière explicite, au texte d’Abu Dhabi, on ne peut passer sous silence la Charte de La Mecque, datée du 29 mai 2019. Elle a été publiée à l’issue d’un colloque international qui a réuni plus de 1200 religieux musulmans provenant de 139 pays. En 29 paragraphes, elle aborde l’ensemble des grands sujets de discorde dont souffre le monde contemporain : racisme, conflits de civilisations, violence, terrorisme, atteintes à l’environnement, déni de liberté et de citoyenneté, attaques contre les lieux de culte, condition de la femme, problèmes de la jeunesse. Des directives sont énoncées pour lutter contre ces maux. Comme on le voit, la plupart de ces points apparaissent déjà dans le Document d’Abu Dhabi. La Charte de La Mecque, étant une déclaration « à usage interne » de la communauté musulmane, ne traite pas du dialogue interreligieux. Toutefois, elle rappelle explicitement la Charte de Médine conclue par Muhammad et ses Compagnons émigrés, avec leurs alliés médinois, parmi lesquels se trouvaient des tribus juives.

Du côté musulman encore, un texte d’une quinzaine de pages, intitulé La fraternité pour la connaissance et la coopération, et signé par 22 intellectuels sunnites, chiites ou soufis provenant de 19 pays, a été publié en juillet 2019. Ce document affirme : « Nous désirons non seulement adhérer au rappel de la Déclaration d’Abu Dhabi, mais aussi promouvoir un commentaire et une coordination internationale d’échange et de collaboration entre chrétiens et musulmans ». Suivent là aussi des propositions concrètes pour mettre en œuvre cette coordination. Les signataires voient dans la Déclaration « une nouvelle phase du dialogue en train de s’ouvrir ». Nous espérons, ajoutent-ils, qu’elle sera « le point de départ (autant qu’un point de non retour) qui nous encourage à nous engager, réellement, comme hommes, comme frères, comme personnes religieuses, afin de découvrir et de pratiquer ces trésors de connaissance spirituelle et métaphysique dont les traditions religieuses sont encore les dépositaires ».

Le 1er juillet 2019, le pape a reçu le Président et le Vice-Président de la Universal Peace Federation (UPF), qui regroupe des associations travaillant à instaurer la paix internationale. Au cours de l’entretien qui a duré 30 minutes, le pape a remis à ses visiteurs une copie de la Déclaration d’Abu Dhabi. L’UPF mettra celle-ci au programme de sa prochaine assemblée générale, qui se tiendra en juillet 2020.

III-Des pistes de réflexion et d’action ?

Les réactions précédentes (et il y en eut d’autres) montrent bien que le Document signé par le Pape et l’Imam est loin de laisser indifférents les milieux qui ont la capacité de le diffuser et de collaborer à sa mise en œuvre. Mais il est indispensable de ne pas en rester au plan théorique, et de se donner des objectifs concrets. Il me semble que, à partir du Document lui-même, et des diverses déclarations émises par des personnes ou des groupes, nous pouvons envisager les pistes suivantes.

    1-Education. Dans le préambule du Document, les signataires souhaitent que celui-ci « devienne un guide pour les nouvelles générations, envers la culture du respect réciproque, dans la compréhension de la grande grâce divine qui rend frères tous les êtres humains ».Une phrase qui sollicite l’engagement des éducateurs, qui sont au service des « jeunes générations » Avant de procéder à la signature du Document, le pape François a prononcé un discours qui, entre autres, explicite ce thème de l’éducation. S’inspirant du logo créé pour son voyage (une colombe avec un rameau d’olivier), il déclare : « La paix, pour prendre son envol, a besoin d’ailes qui la soutiennent, les ailes de l’éducation et de la justice ». Au sujet de l’éducation, il ajoute : « Il est important pour l’avenir de former des identités ouvertes, capables de vaincre la tentation de se replier sur soi et de se raidir. Investir dans la culture favorise une diminution de la haine et une croissance de la civilisation et de la prospérité. Education et violence sont inversement proportionnelles ».

Nous retrouvons le même souci de l’éducation dans l’une ou l’autre des réactions signalées précédemment. Encore une fois, les responsables de l’éducation, à tous les niveaux, sont ici directement concernés.

     2-Médias et réseaux sociaux. « Nous nous adressons, dit le Document, aux intellectuels, aux philosophes, aux hommes de religion, aux artistes, aux opérateurs des médias et aux hommes de culture en toute partie du monde, afin qu’ils retrouvent les valeurs de la paix, de la justice, du bien, de la beauté, de la fraternité humaine et de la coexistence commune, pour confirmer l’importance de ces valeurs comme ancre de salut pour tous, et chercher à les répandre partout ».

Nous vivons à l’ère du Web et d’Internet. Textes, photos, vidéos, peuvent atteindre en un instant le monde entier. Nous sommes en présence d’une arme à double tranchant, qui peut être extrêmement nocive, mais aussi fort utile pour diffuser les valeurs énumérées dans le Document. Le Pape lui-même donne l’exemple en utilisant le réseau social Twitter. De même, les auteurs de La Fraternité pour la connaissance et la coopération ont lancé « une plateforme de communication, sur laquelle pourront être présentés des projets ou recherches de travail, connaissance et collaboration entre chrétiens et musulmans dans le monde ».

  3-Médiations. Les mêmes auteurs ajoutent dans leur conclusion:« Par le passé, les ordres contemplatifs étaient des bastions fondamentaux de l’orthodoxie et de la spiritualité, tant dans la chrétienté (catholique et orthodoxe) que dans l’islam, et rien ne les empêche de remplir ce rôle à nouveau, en œuvrant comme médiateurs entre les croyants et religieux de nos deux religions, en vue d’une entente spirituelle véritable ». Ce qui est dit ici concernant musulmans et chrétiens, peut être envisagé dans la résolution de nombreux conflits. Il nous est probablement difficile d’imaginer que n’importe quelle personne, ou même des groupes, puissent interpeller avec efficacité des responsables politiques, économiques, militaires, etc. Et pourtant, pensons à l’impact que peuvent avoir actuellement, surtout auprès des jeunes, les interventions d’une Greta Thunberg, sur la question cruciale de l’environnement[4]. De plus, nous avons des exemples de médiations qui ont mis fin à des conflits nationaux ou internationaux, ou bien les ont évités. Ainsi la communauté Sant’ Egidio, de Rome, a joué un rôle décisif avec plusieurs pays : Albanie, Mozambique, Serbie, Guatemala, Burundi. De même, en 1984, la diplomatie de Jean-Paul II a évité une guerre probable entre l’Argentine et le Chili, dans un conflit de frontières. Un « traité perpétuel de paix » fut signé au Vatican Et le pape François lui-même aurait été appelé à l’aide dans le conflit interne du Venezuela.

Conclusion

En cette année 2020, tous ceux qui auscultent le monde de façon impartiale prononcent un terrible diagnostic. Ce monde-là, le nôtre, est atteint de plusieurs maladies graves.. L’insécurité (des quartiers urbains occupés par des barbelés et des patrouilles armées), la violence portée à son paroxysme qui torture et qui tue sans distinction, les migrations de masse (avec leurs milliers de noyés), les injustices de toutes sortes, l’insouciance à l’égard de l’environnement (villes devenues irrespirables, océans encombrés de plastique, incendies à répétition) : voilà quelques-unes des maladies dont souffre notre planète ; et celles-ci exigent des traitements urgents.

A travers le Document d’Abu Dhabi, deux personnalités de premier rang expriment leur préoccupation, dénoncent les graves dysfonctionnements de notre époque et appellent à une mobilisation internationale en vue d’y remédier. En qualité de responsables religieux, ils le font au nom de leur foi ; mais leur voix s’adresse à tous, y compris les incroyants, car nous sommes tous habitants d’une planète malade et parfois incontrôlable.

Naturellement, un texte, même proclamé et signé des plus hautes autorités religieuses, ne va pas  résoudre tout de suite tous les problèmes ! Mais chacun de nous devrait se demander : Que puis-je faire pour que cet appel ne reste pas sans résultat ? Tout seul, peut-être pas grand-chose. Mais avec d’autres, on peut envisager des actes concrets (même modestes). Les initiatives qui sont mentionnées dans les pages précédentes pourraient nous donner des idées, notre imagination faisant le reste !

Et nous qui sommes engagés dans le dialogue entre musulmans et chrétiens, nous pouvons faire nôtres ces paroles prononcées par le fondateur du Mouvement Silsilah : « Nous avons choisi la voie étroite de ceux qui, pour promouvoir une culture de dialogue et de paix,… pensent qu’il faut d’abord se changer soi-même afin de changer la société ». D’autant plus que nos textes fondateurs nous incitent à cette « conversion ». « Dieu ne modifie rien en un peuple, avant que celui-ci ne change ce qui est en lui »[5]. « Hypocrite, ôte d’abord la poutre de ton œil, et alors tu verras clair pour ôter la paille qui est dans l’œil de ton frère » [6]

  1. [1]Sujet sensible dans un certain nombre de pays. Dans le discours prononcé juste avant la signature du Document, l’Imam s’est adressé aux chrétiens d’Orient en ces termes : « Vous êtes des citoyens et non des minorités… Vous êtes des citoyens et vous bénéficiez de tous vos droits et devoirs ». Sujet sensible dans un certain nombre de pays. Dans le discours prononcé juste avant la signature du Document, l’Imam s’est adressé aux chrétiens d’Orient en ces termes : « Vous êtes des citoyens et non des minorités… Vous êtes des citoyens et vous bénéficiez de tous vos droits et devoirs »
  2. [2] Dans la suite du texte, quand j’utilise le mot avec majuscule, il désigne le Document d’Abu Dhabi.
  3. [3] Ce mouvement, créé en 1984 par un prêtre italien travaillant au sud des Philippines, me paraît particulièrement emblématique. Dans un contexte très difficile (plusieurs de ses membres ont d’ailleurs été assassinés), il réussit à réaliser la collaboration de chrétiens et de musulmans, par des programmes de sensibilisation, de formation et de partage culturel. Un programme éducatif, à base de culture du dialogue, est également mené auprès des prisonniers. Des initiatives de réconciliation entre les communautés ont été prises, des actions cherchent à impliquer les élèves et étudiants dans les écoles de l’enseignement public. Des sessions et rencontres réunissent des associations musulmanes et chrétiennes, des représentants de l’enseignement, etc., afin d’informer la population. Cette expérience de dialogue est fondée sur des valeurs religieuses communes. Ajoutons que le texte d’une prière commune est à la disposition de toutes ces personnes ; son contenu non confessionnel permet à tous les croyants, sans distinction de religion, de l’utiliser.

    Le Mouvement envisage le dialogue « en quatre directions : avec Dieu, avec soi-même, avec le prochain et avec la Création ».

  4. [4] Qu’il suffise de rappeler que, le 27 septembre 2019, dans le cadre de Friday for Future (grève du vendredi pour le climat), une manifestation a rassemblé 500.000 personnes à Montréal, y compris le premier ministre Justin Trudeau
  5. [5] Coran, Sourate al-Ra`d (13 :11).
  6. [6] Luc 6 :42.

Nouvelles formes de religiosité et radicalisation violente des jeunes tunisiens par Lajmi Chabchoub Samia GRIC Tunis

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Oct 042019
 

«Ce ne sont pas les regards qui sont aveugles mais sont aveugles les cœurs qui sont dans les poitrines » (Coran 22.46)

 I-introduction

La radicalisation violente[1] de certains jeunes tunisiens n’est pas un phénomène récent. Des Tunisiens ont déjà combattu, par le passé, en Bosnie et en Tchétchénie, en Afghanistan et en Irak. Cependant, personne ne s’attendait à voir les jeunes de la révolution, qui ont revendiqué leur droit à la liberté, à la dignité, à l’emploi et à la justice sociale se transformer, et en grand nombre, en ’’ fusils errants[2]»

Ils rejoignent les groupes djihadistes, non seulement en Syrie, mais aussi en Libye, en Irak et au Mali, sans oublier ceux qui sont prêts à tuer dans leur propre pays. La montée en puissance du phénomène prend des proportions alarmantes.

La radicalisation violente est un phénomène globalisé dont le substrat géopolitique est très important. Nul ne peut nier qu’elle est également, en Tunisie, le produit d’un cumul de facteurs, de mécanismes et de contextes qui, par leur convergence, ont produit la «tempête parfaite»[3] précipitant certains individus à s’engager dans un tel cheminement mortifère.

Le processus de radicalisation menant à la violence est complexe. Pas plus qu’il n’existe un facteur explicatif unique, il n’y a pas d’homogénéité dans les parcours conduisant au phénomène. Mis à part l’essentialisme[4] de certaines approches et le déterminisme [5] d’autres, ce texte adoptera une approche processuelle, qui met en résonnance le structurel et le psychosociologique dans le phénomène de radicalisation violente.

Pour décrypter quelques rouages des dynamiques complexes pouvant conduire certains jeunes tunisiens à s’engager sur la voie du djihadisme, l‘attention sera portée sur deux choses. Premièrement, sur la manière dont la sphère religieuse a été mise, dès l’indépendance, sous le contrôle systématique de la sphère étatique afin de réguler toute activité de production et de diffusion de la symbolique religieuse. Deuxièmement, sur l’introduction du religieux dans la sphère de la contestation politique, menant des jeunes, en panne de perspectives, à manifester leur mécontentement en adoptant une religiosité de rupture.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                

Mon hypothèse est la suivante : les nouvelles formes de religiosité chez les jeunes et les facteurs qui les sous-tendent contribuent dans un contexte de crise et d’incertitude généralisée à l’émergence d’une tendance à l’intolérance, à la radicalisation et à l’usage de la violence.

II-Aux origines des nouvelles formes de religiosité

1- L’autoritarisme de l’Etat bourguibien : neutralisation politique et sociale des institutions religieuses

La radicalisation violente, au sein de la jeunesse tunisienne, ne se résume pas dans l’émergence de nouveaux acteurs protestataires. Elle ne se rapporte pas seulement au début du 21éme siècle, en lien avec la mondialisation et un contexte géopolitique marqué par les tensions et par les guerres (dimension capitale dans la compréhension du phénomène dans le monde arabe). C’est en remontant aux premières années   de l’indépendance et à la gestion religieuse par les élites politiques de cette époque, que l’on pourrait appréhender quelques racines du phénomène de la radicalisation et décrypter un certain nombre de facteurs favorisant l’émergence d’une forme aboutie d’engagement violent.

Même si la modernisation de la Tunisie, ne date pas de Bourguiba, sa contribution y est certes non négligeable. Il serait a-historique de nier l’importance de son parcours qui se confond avec les moments forts de la lutte nationale, de la construction de la République et de ses réformes phares, celles de la libération des femmes, de l’école moderne, de l’unification du pays et de la lutte contre les particularismes. Mais cette œuvre ne saurait faire oublier l’exercice autoritaire du pouvoir et son impact dans les crises qu’a pu connaitre le pays à partir de la fin des années soixante -dix.

En effet, par sa politique de réformes de la sphère religieuse, le régime bourguibien a pu   instrumentaliser l’institution religieuse et en faire un moyen efficace, à la fois, pour éviter toute utilisation oppositionnelle de la religion et pour se construire le maximum de légitimité en vue de rester au pouvoir[6] . En remodelant et assignant l’institution religieuse à une place marginale, l’Etat a pu bloquer le chemin à la possibilité d’émergence d’acteurs religieux indépendants et à la diversification de la production de biens religieux[7] novateurs.

Pétri de positivisme, Bourguiba a joué, au lendemain de l’indépendance, un rôle majeur dans la marginalisation des ulémas[8]. Par les mesures prises en vue de leur fonctionnarisation, une grande partie de leurs prérogatives, de leurs ressources financières, des symboles de leur pouvoir et de leur capacité d’influence a été retirée :

– appréhendée à tort comme une instance d’enseignement sécularisable[9] , la Zeitouna est rabaissée (par la rupture entre l’université et la mosquée) au rang d’une faculté de théologie.

– l’unification de l’éducation autour de l’enseignement moderne et la fermeture des zaouias ou leur transformation en écoles ou en locaux pour les « cellules » du parti destourien[10] .

– la liquidation des tribunaux sharaïques[11] suite à l’unification de l’appareil judiciaire tunisien et l’exclusion des ulémas du domaine du droit .

– la suspension du système de waqf[12]   , d’où la limitation considérable des ressources financières de l’appareil religieux devenu, dès lors, financièrement dépendant de l’Etat.

– et d’autres mesures qui visaient la réduction de la portée sociale et politique de l’appareil religieux traditionnel et la liquidation de tout ce qui est considéré comme entrave au projet de modernisation par le haut.

Dans cette stratégie de prise en main de la religion par l’Etat, le régime bourguibien a refusé à la Zeitouna , prédisposée à continuer une œuvre réformatrice soutenue par ses ulémas, toute chance de renaître[13] .

 

En fait, il ne reste de l’institution religieuse, privée de sa capacité d’animer la vie spirituelle et culturelle des Tunisiens, qu’un Mufti de la République dont la fonction est plutôt honorifique, une administration des cultes directement reliée au Premier Ministère et une faculté de théologie. On a même assisté au ‘’ Combattant suprême’’ s’arrogeant lui-même le droit d’interpréter des textes et le statut de ‘‘moujtahid’’[14].

Donc, et parallèlement à la fermeture de la sphère de compétition politique, le religieux est relégué à la sphère de la tradition. De leur côté, les ulémas sont devenus des fonctionnaires strictement contrôlés par l’Etat. Par conséquent, toute entrée d’idées sur le marché des biens intellectuels et notamment sur celui des biens religieux est règlementée par l’Etat qui y exerce son monopole[15].

Il est à noter que, dans le processus de rationalisation et de construction d’une société sur le modèle de l’Occident,[16] la mobilisation de la symbolique religieuse reste vivace à des fins de légitimation. La relative libéralisation du marché de production des biens religieux, qu’ont connu les années 70 et la création de structures institutionnelles pour élargir la sphère religieuse n’étaient, dans ce contexte, qu’une stratégie de Bourguiba pour   éliminer les adversaires de gauche et contrer les nouveaux entrepreneurs religieux nés en dehors de l’institution religieuse[17] . Ceux-ci constitueront le noyau des premières générations de l’Islam politique.

Bien que sa production de biens religieux s’est faite sans référence à l’institution religieuse, la mouvance naissante est considérée, jusque-là, sans danger réel pour le pouvoir et le projet  présidentiel de ’’ Suprême guerre sainte’’ ( al-djihad-al-akbar) contre le sous-développement.

Toutefois, si cette stratégie a réussi à contrer la gauche, son efficacité à concurrencer les nouveaux acteurs est restée superficielle : en déplaçant son centre d’intérêt de la question morale aux questions sociales et politiques, la mouvance islamique va se développer. À partir de 1981, elle se rassemble autour du Mouvement de la Tendance Islamique (MTI). Dans son nouveau discours, l’Islam est présenté comme force révolutionnaire faisant écho aux distorsions sociales liées à la modernisation autoritaire et à la crise des valeurs qui s’est installée dans la société[18] .

Donc, s’il est vrai que, par l’interventionnisme étatique, le régime bourguibien a pu mettre fin à la reproduction de l’intellectuel zeitounien, cette même action a donné naissance à un intellectuel islamique de type nouveau. Son discours, au nom d’un Islam longuement combattu, jouit d’une performance mobilisatrice croissante parmi les jeunes. Performance qui lui a coûté une vague de répression au nom du danger intégriste.

Le rapprochement ponctuel sous le gouvernement de Mzali n’a pas empêché la remise en œuvre de la machine répressive contre le Mouvement de la Tendance Islamique (MTI), alors même, qu’il a intégré certaines valeurs liées à la modernité et réitéré à maintes reprise son choix en faveur de la voie légale[19] .

La logique répressive a été reprise et amplifiée par le régime de Ben Ali. En effet, après une courte lune de miel avec le mouvement islamique, la nouvelle autorité politique, tout en optant pour la voie policière, a aussi cherché à désamorcer l’avancée du mouvement en réinscrivant l’Islam dans les pratiques politiques et le paysage institutionnel de la société tunisienne.

2Le régime de Ben Ali : de la réhabilitation de l’identité arabo-musulmane à la     déculturation et la désertification du paysage religieux.

Le nouveau régime multiplie les signes d’ouverture et d’apaisement. Il parvient à instaurer un dialogue avec les milieux intellectuels et la plupart des représentants des partis d’opposition (y compris le MTI).

De nombreuses mesures positives ont été prises en faveur de la revalorisation de l’Islam à l’échelle de la société et de l’État. L’une des plus marquantes était l’élévation de la Zeitouna au rang d’une université autonome et la création du Centre des Etudes Islamiques à Kairouan.[20] Par cette politique de réhabilitation de l’identité arabo-musulmane et la multiplication des preuves de son attachement à la religion, Ben Ali s’efforçait de priver les islamistes du repoussoir bourguibien.[21]

Mais, en acceptant ces concessions d’ordre symbolique, Ben Ali n’envisageait en aucun cas permettre la légalisation de la formation islamiste : la loi de 1989 sur le multipartisme interdit toute constitution de parti sur une base raciale, linguistique, régionale et surtout religieuse. Le MTI devient, alors, le hizb En-Nahdha ou parti de la Renaissance. Suite aux dénonciations de ce dernier des multiples irrégularités lors des élections d’avril 1989, la logique répressive s’intensifie, le pouvoir suit une politique d’extirpation et d’assèchement des sources du courant islamiste.

L’autoritarisme est donc toujours de règle. Une réelle ère de déculturation s’est installée dans le pays : réformes mal pensées, dégringolade du système éducatif avec un lourd impact sur l’acquisition des compétences et des savoirs fondamentaux et stérilisation de la capacité cognitive et intellectuelle de toute une population de jeunes.

Dans sa stratégie de régulation de l’expression religieuse, l’Etat de Ben Ali n’a fait que renforcer la logique de structuration administrative de l’Islam[22] . En fait, la formation des cadres religieux est reprise en main par la réorganisation de l’université de la Zeitouna(1995) et la création de l’Institut supérieur des sciences islamiques. Ce dernier est placé sous le contrôle étroit de l’administration chargée des affaires religieuses. Lourdement touchée par cette réorganisation, la Zeitouna a vu ses promotions diminuer progressivement pour retomber à la veille de la révolution à environ une centaine de diplômés par an.

De son côté, l’Etat policier est parvenu à considérer toute expression de religiosité politique, ou même publique, comme une menace. Sa «hijabophobie» n’en est qu’un exemple. Cette fois-ci, c’est le régime de Ben Ali qui s’érige en ’’Moujtahid suprême‘’ Son message est clair : c’est la loi qui fait l’Islam et non l’Islam qui fait la loi[23]. De ce fait, la sphère religieuse est à nouveau réduite à son minimum. Le marché des biens religieux, comme celui des idées politiques, sont à nouveau fermés à toute concurrence.

En conclusion, on constate que, dans le mode de gestion étatique de la sphère religieuse décrit plus haut, les Tunisiens n’ont pu connaître que la concurrence entre un Islam dit officiel et celui de l’opposition condamnée à l’activité clandestine. Affaiblie, la Zeitouna est incapable de jouer le rôle de tampon entre les deux, d’où la fermeture de tout horizon pour une diversification réelle des acteurs (réformateurs surtout) du champ religieux et le développement de compétition réelle pour l’interprétation du sacré.

Dans ce climat où règnent l’autoritarisme, l’intolérance et l’exclusion, où aucune perspective d’ascension sociale ne se dessine, l’« idéologie du silence » est un   moyen d’esquive et de dérobade[24]. Le mutisme s’accompagne d’un accroissement de la délinquance et de la criminalité et, en même temps, d’une expression montante d’un mécontentement social et politique individuel, dont le seul vecteur disponible était la religion.

III- D’une nouvelle forme de religiosité à la radicalisation violente

A l’ombre de la dépolitisation orchestrée par le régime de Ben Ali[25] et en l’absence totale de structures d’encadrement sociopolitique et surtout religieux fiables aux yeux de la jeune génération, de nouvelles formes de religiosité attirent progressivement des couches de cette jeunesse. C’est désormais en dehors du cadre des structures traditionnelles de socialisation religieuse que cette jeunesse va tenter de trouver les éléments qui lui permettront de parfaire sa formation. Ce processus est favorisé par leur insertion dans un espace de références plus large, suite au développement d’un nouveau marché des biens et services religieux. En fait, l’offre religieuse s’est multipliée avec l’apparition des nouvelles technologies de communication[26]. Dépourvus d’esprit critique et de culture suffisamment ancrée dans l’héritage religieux et civilisationnel islamique, les jeunes, socialisés par l’Islam satellitaire, découvrent que le dogme islamique n’est pas réductible à une seule école exégétique. Dans ce nouveau paysage religieux, où il y a tellement de discours, qu’il n’y a plus de monopole de l’exégèse, on voit se développer chez les jeunes une tendance à l’émancipation de la tradition religieuse léguée par les générations antérieures et une disqualification accrue des ulémas de l’institution religieuse officielle.

Une offre salafiste de type nouveau trouve son chemin sur le marché des biens religieux. Ce choix, en rupture avec celui piétiste des parents, semble   tenir à un besoin d’affirmation individuelle, comme le laisse voir les rites vestimentaires inaccoutumés, ainsi qu’une une ritualisation des commandements coraniques, contrairement à la pratique religieuse ambiante[27].

Au début, Ben Ali a montré une certaine tolérance envers ce courant naissant. Vue sa démarche puritaine et apolitique, il l’avait même perçu   comme alternative non politique à la Nahdha. Un changement d’approche s’est opéré à partir du moment où la composante radicalisée djihadiste a commencé à se révéler.

En effet, la fin de la guerre afghane contre l’occupant soviétique et le réinvestissement de ses milliers de soldats fanatisés dans les multiples causes du djihad, l’appel de l’Arabie Saoudite aux troupes occidentales dirigées par les Etats-Unis pour contrer l’agression irakienne du Koweït, la guerre civile algérienne, l’invasion de l’Irak en 2003, la guerre menée par l’Etat sioniste contre le Liban en 2006 et contre le Hamas en 2008, sont autant d’évènements clés dans la politisation de la jeunesse tunisienne et la radicalisation d’une frange des enfants de la dictature.

La création du Groupe combattant tunisien (Aljamaa attounissia almoukatila) en 2000 en Afghanistan était le couronnement d’un processus mené par une première génération de djihadistes tunisiens : les djihadistes de l’exil. Ce groupe dont l’émir est Saifallah Ben Hassine, dit Abou Ayadh[28], participe à la logistique de l’assassinat d’Ahmed Chah Messaoud en Afghanistan.

L’attentat-suicide de la Ghriba (Djerba/le 11 avril 2002) est le symbole de la transition entre la première génération construite et formée à l’exil et la deuxième génération résidante en Tunisie.[29]

Dès 2004, les départs pour rejoindre le djihad irakien se sont succédés. Pour se débarrasser des plus radicaux, les autorités tunisiennes ne s’étaient pas trop impliquées pour empêcher les départs vers les « terres de djihad »[30]

Après l’affaire de Slimane[31], une vaste campagne sécuritaire est menée[32] . Les procès contre des jeunes soupçonnés, à tort ou à raison, de vouloir s’embrigader dans des groupes armés se multiplient. Dans les prisons, les djihadistes sont ainsi mêlés aux salafistes et aux autres opposants incarcérés[33], créant un contexte favorable au processus de radicalisation dans le milieu carcéral.

Toutefois, même si le nombre des jeunes de cette deuxième génération de djihadistes reste limité, ces derniers formeront les   «pères» qui vont collaborer à la création de la troisième génération qui apparaitra après la Révolution du 14 janvier 2011[34].

En conclusion, Ennahdha, comme principal espace de socialisation politique clandestin structuré et présentant depuis plus de vingt ans le fer de lance de la contestation et de l’opposition, est désormais concurrencé par une nouvelle forme de socialisation et de religiosité identitaire. Ennahdha ne suffit plus à canaliser le mécontentement souterrain. La répression du régime ne fait que favoriser l’émergence de micro cellules djihadistes. [35]

IV-Radicalisation violente des jeunes tunisiens : à la recherche du sens et de la reconnaissance par la recherche de la toute puissance

Le monopole étatique dans la « gestion des âmes musulmanes »[36], hérité de la période bourguibienne, mentionné plus haut, s’est conjugué à un vide théologique et religieux qui n’a cessé de se creuser sous le régime de Ben Ali. L’absence d’une politique religieuse basée sur le patrimoine religieux local (connu pour sa modération) et d’un climat intellectuel favorable à une diversification des discours religieux savants, a privé le pays d’une élite capable de produire un discours susceptible de contrer la propagande djihadiste. En ce sens, la responsabilité du parti d’Ennahdha qui, après la révolution, n’a apporté aucune réponse adaptée, ne peut être minimisée. Amnistiés, les vétérans djihadistes finissent par gagner du terrain en diffusant des approches radicales importées incitant à la violence et au ‘’ Takfir ‘’.

Notons que la radicalisation des jeunes tunisiens ne s’inscrit pas dans une logique institutionnelle. Elle est liée davantage à des itinéraires individuels en rapport étroit avec un désespoir ascendant de jeunes frustrés et délaissés. Notre jeunesse tant flattée et mise en exergue dans les discours des politiciens est, malheureusement, perçue plus comme un fardeau que véritablement comme un atout pour l’avenir. Cette vision négative est intériorisée par les jeunes. Ils éprouvent le sentiment de vivre dans une société de mépris[37] et d’être victimes d’un manque de respect et d’un déficit de visibilité.

Si le besoin de reconnaissance est cruel chez tout jeune en quête d’indépendance, alors que se passe-t-il quand ces jeunes sont ceux qui ont profité le moins de leur révolution et que rien n’a été à la hauteur de leurs attentes ? Que se passe-t-il quand l’état d’anarchie et l’affaiblissement de l’Etat contribuent à l’expansion de la corruption, au rabaissement du sens moral de l’élite politique et au dépérissement de l’économie de leurs pays ? Que se passe-t-il quand la culture de l’impunité est poussée à son paroxysme ? Que se passe-t-il quand les grands partis de gauche ou de droite perdent à leurs yeux toute crédibilité ? Que se passe-t-il quand ils font partie des pans de population dans des régions oubliées et se sentent, à juste titre, ni écoutés, ni suffisamment pris en considération?

La réponse c’est le désenchantement des acteurs de la Révolution de la dignité et de la liberté. Qu’ils soient chômeurs, ou occupant des métiers jugés dévalorisants, ou diplômés des universités vivant aux crochets de leurs parents, ou « garçons du quartier » passant leurs journées dans les cafés, tous sont gagnés par le désespoir

L’euphorie post révolutionnaire a cédé sa place à un profond sentiment d’humiliation et de « trahison ». Une forme de désaffection envers le pays semble envahir les jeunes quel que soit leurs milieux d’origine et leurs niveaux d’étude.

Est-ce par manque d’amour de la patrie ? Est-ce par perte du sentiment national ? Certainement pas.

Ce sentiment traduit l’angoisse dans une société en mal de projets et un pays qui ne fait plus rêver ses enfants[38]   et ne leur donne plus le plaisir de vivre et de croire en des jours meilleurs. Rappelons que le mal-être causé par le sentiment d’inutilité, de perte de sens et de non-réalisation de soi est d’autant plus prégnant au début de l’âge adulte lorsque la construction de l’être adulte implique nécessairement un processus de déconstruction et de reconstruction de son identité[39]. La responsabilité de la classe politique tunisienne (Ennahdha en tête) est grande. En portant l’intérêt sur les questions politiques, elle a négligé les problèmes économiques et sociaux hérités du régime antérieur : l’idée de fin de la société s’installe[40].

Faute de signes salvateurs, la jeunesse tunisienne ne rêve que d’exil et d’une nouvelle vie loin de cet enfer de déni et de précarité. Le départ est devenu, dans leur quête de visibilité d’autonomie et de reconnaissance, un besoin impérieux et pressant.

Dans cette quête de reconnaissance et d’appartenance, un nombre grandissant de jeunes trouve dans la radicalisation violente et le départ au djihad un «entrepreneur d’identité»[41] .Ce n’est pas   d’abord le degré de religiosité du jeune qui détermine la radicalisation  et le passage à l’acte violent, mais le sentiment d’injustice vécu comme une atteinte à son identité, à sa propre estime, à sa capacité d’agir et de se sentir pleinement membre d’une société d’où la recherche de ‘’prothèse identitaire’’.

Ces ’’identités blessées ‘’ deviennent, ainsi ,des proies faciles aux recruteurs, soutenus dans leurs missions par un pan de lectures littéralistes des textes sacrés. S’emparant du mal-être, des ressentiments, des aigreurs, mais aussi des angoisses et des révoltes multiples des jeunes, ceux-ci offrent une alternative à une situation ressentie comme de plus en plus insupportable. Les discours des recruteurs, à la fois construits, manichéens et totalisants, sont redoutablement efficaces dans l’instrumentalisation des facteurs émotionnels ;  et la mise en échec des filtres cognitifs censés détecter les invraisemblances[42]

Tout en incitant les jeunes à rejeter leur monde réel jugé ‘’hérétique ‘’ , ils proposent la reconstruction d’une identité personnelle et sociale à travers un idéal et   une aventure immédiatement accessible : partir « se purifier » et regagner la terre du djihad ou ’’ l’Etat de la khilafat ‘’. Ce dernier inaugure à leurs yeux le territoire concret des « vrais musulmans ». Le  « changement de peau » ou le dépouillement de soi symbolique (changement de nom et modifications d’attributs physiques ou vestimentaires), pour renaître à autre chose, est décisif dans ce passage. C’est une épreuve qui peut être assimilée à un rituel de passage ou initiatique : dès que « l’après » est connu, il n’est plus possible de penser ni d’agir comme dans ’’l’avant’’.[43]

Dans le nouveau monde, les jeunes recrutés se reconnaitront parmi ceux qui possèdent la vérité. Cette nouvelle appartenance, qu’on peut qualifier de fusionnelle, anime la volonté d’allégeance exclusive au groupe et la soumission à ses impératifs pratiques. La réinvention d’une identité glorieuse se traduit généralement par le passage à l’action violente. Celle-ci est le symbole   d’une mutation de soi en un être tout puissant. La violence est dans ce cas plus que légitime et honorable. Elle est l’emblème du courage et la preuve de la grandeur de l’engagement. Un lien s’établit entre désir de reconnaissance, brutalité sacralisée et estime de soi rehaussée : c’est un festival narcissique[44].

V-Conclusion

Le présent document s’est attaché à montrer les liens entre l’émergence des nouvelles formes de religiosité chez les jeunes tunisiens et leur radicalisation violente. Il n’a pas pour vocation d’épuiser la compréhension du phénomène de radicalisation violente dans le milieu tunisien, mais, offre quelques repères pour saisir certaines dynamiques historiques, politiques, sociales ou psychosociales qui précipitent un individu à embrasser une pensée religieuse extrémiste menant à la violence.

Même si la plupart des chercheurs sont d’avis, que le principal pôle d’attraction des jeunes tunisiens radicalisés, qu’est Daech , n’a pas d’avenir, aucun ne pense que sa défaite militaire mettra fin à la radicalisation violente des jeunes. En effet, sans une prise de conscience globale et un plan d’action politique, économique et social rapide, en vue de construire une société inclusive, il faut s’attendre à la prochaine mutation du djihadisme .

Agir avec détermination et traiter ce phénomène ne peut se limiter à accroitre les moyens du système sécuritaire pour protéger le pays. L’action préventive pour saper les fondements conjoncturels et structurels de la radicalisation violente est indispensable et complémentaire à l’effort continu de sécurité. Le succès de l’action préventive repose sur la mobilisation de tous les acteurs : société civile, médias, responsables religieux, artistes, humoristes, intellectuels et autres. Les tâches multiples à accomplir, en simultané, sont un défi collectif.

La lutte contre la radicalisation doit faire appel à des moyens à réinventer sans cesse et des efforts à coordonner. A cet égard, je souhaiterais attirer l’attention sur quelques pistes de réflexion.

Comprendre : on ne peut pas éliminer un phénomène qu’on ne comprend pas. Les causes de la radicalisation violente résistent à la simplification. La compréhension de ce phénomène, inédit par la diversité des profils des jeunes concernés, nécessite la mobilisation d’équipes de recherches pluridimensionnelles[45] . Cette tâche est urgente pour penser la singularité des parcours, les logiques communes menant à la radicalisation et les lignes d’action susceptibles de constituer des politiques efficaces pour contrer ce problème préoccupant en Tunisie et dans le monde entier.

L’action publique doit porter en priorité sur l’insertion des jeunes à tous les niveaux de la vie sociale et sur l’assurance d’un avenir digne de leurs ambitions. Afin de juguler les sentiments d’exclusion et d’injustice chez les jeunes tunisiens, happés par d’autres identités, il est urgent de promouvoir une société inclusive et ouverte. C’est la condition pour retrouver   la confiance dans l’Etat de droit et ses institutions, pour construire de nouveaux repères nationaux et susciter la créativité de ces jeunes. C’est la seule chance pour en faire notre première ligne dans la lutte contre la haine et la violence et dans la construction d’une société démocrate et plurielle.

De son côté, la classe politique, toutes tendances confondues, a le devoir de maintenir un niveau élevé de rectitude dans l’exercice de ses fonctions: il est temps que l’éthique politique retrouve sa place sur la scène publique.

L’éducation est un levier sur lequel les efforts doivent être concentrés. Une éducation de qualité, pertinente et équitable qui ne privilégie pas seulement les compétences cognitives , mais aussi les compétences socio-affectives et comportementales est capitale dans la promotion des valeurs d’appartenance à un patrimoine humain commun, du respect de la diversité et de l’engagement en faveur du partage de la paix et du vivre ensemble[46]. L’apprentissage de la pensée complexe et de l’esprit critique dotera les apprenants des compétences nécessaires pour devenir sujets capables   de « penser par eux-mêmes » et de résister à toutes les formes d’emprise des idéologies et des visions du monde qui prônent l’exclusion et l’usage de la violence .

Le théologien doit assumer sa part de responsabilité. Certes, la valorisation d’un discours religieux pluriel et tolérant, ne peut pas stopper la violence , mais ,une nouvelle production théologique engagée dans l’histoire, est en mesure d’impulser un souffle nouveau à la conscience musulmane. La zeitouna est appelée à désenclaver les savoirs, construire le transdisciplinaire et engager une reflexion de fond sur la nécessaire reforme. Celle-ci doit s’effectuer dans les modalités de compréhension des références islamiques en vue d’un renouvellement urgent de leur lecture qui mettra fin à la sclérose des approches littéralistes. C’est le déni même de l’Islam que de l’enfermer dans un formalisme sans âme et de lui ôter toute possibilité de vivre avec son temps.

La famille, bien que victime de la radicalisation, est aussi un précieux atout dans la prévention contre l’extrémisme. Source de stabilité affective et principal foyer de transmission des valeurs, elle est aussi un lieu d’observation des comportements et un espace d’échanges et de partages, d’où   l’importance de sa contribution dans le retissage des liens que l’embrigadement djihadiste a pu détruire.

L’univers carcéral est appelé à renouer avec une mission trop souvent oubliée : aider la personne détenue à rejoindre la société dans une meilleure disposition que celle ayant justifié sa condamnation à la réclusion ou l’emprisonnement. La prison ne doit pas se transformer en incubateur de radicalisation. Le problème devient plus complexe dès que se pose la question de ceux qui reviennent du djihad. Les djihadistes tunisiens ont le droit de rentrer chez eux et d’être jugés de façon équitable, mais, il faudrait pouvoir identifier et séparer les différents profils djihadistes : les traumatisés, les incertains et les repentis doivent impérativement être séparés des endurcis. Une prise en charge adaptée est recommandée, tant du point de vue de la détention, qu’en matière d’accompagnement pour chaque catégorie.

L’internet qui est devenu un outil stratégique pour accroître la visibilité et l’influence de groupes djihadistes, est resté limité au niveau de sa contribution à la radicalisation des jeunes en Tunisie[47] Voir « Le Terrorisme en Tunisie à travers les dossiers judiciaires”. Rapport publié par le Centre tunisien de la recherche et des études sur le terrorisme (CTRET) chap2 .  https://ftdes.net/fr/terrorisme-tunisie-a-travers-dossiers-judiciaires[/ref] . Cependant, il peut servir d’outil aux autorités pour contrecarrer les discours djihadistes. Même si la diffusion de contre-discours soigneusement ciblés, ne constitue, certainement pas, une solution miracle, elle n’est pas à négliger dans la lutte contre la propagande radicale et les discours de haine. Les jeunes sont nos meilleurs alliés dans ce domaine.

Bien qu’il s’agisse d’un véritable défi pour la Tunisie, la radicalisation violente, par sa dimension globale, fait planer des menaces sur la sécurité et les droits fondamentaux des citoyens du monde entier. Ces enjeux rendent indispensable une coopération à l’échelle internationale pour prévenir, agir et vivre ensemble.

  1. [1] La radicalisation violente désigne le processus par lequel « un individu un un groupe adopte une forme violente d’action, directement liée à une idéologie extrémiste à contenu politique, social ou religieux qui conteste l’ordre établi sur le plan politique, social ou culturel« ,Farhad Khosrokhavar ,Radicalisation,Paris ,Maison des sciences de l’homme,coll . ‘’intervention ‘’,2014(8) .
  2. [2] C’est le titre d’un livre d’Ahmed Nadhif , banādiq sāihā, Institut Tunisien des Relations Internationales ,TUNIS 2016 .  
  3. [3] métaphore désignant une situation, où toutes sortes d’éléments disparates et improbables s’associent pour produire un bouleversement jamais vu auparavant.
  4. [4] L’essentialisme   désigne les approches qui établissent un rapport direct entre radicalisation violente et des dispositions inhérentes aux textes de l’Islam.
  5. [5] Le déterminisme désigne les approches qui considèrent l’être social  comme étant le résultat de l’ensemble des conditions qui pèsent sur lui. Dans le cas de la radicalisation violente des jeunes tunisiens, les causes sociales, non dénuées d’importance , sont incapables d’expliquer la raison pour laquelle le discours des jeunes a pris un contenu religieux djihadiste .
  6. [6] Abdellatif. Hermassi. Société, Islam et islamisme en Tunisie, Cahiers de la Méditerranée, Année 1994 ,Volume 49 , Numéro 1 . p74.
  7. [7] Le recours au vocabulaire économique ‘’marché de biens religieux ,’’production de biens religieux ‘’est emprunté à M. Zghal .Voir Malika.zghal ,État et marché des biens religieux, Critique internationale n°5 automne 1999.
  8. [8] Les premières critiques axées sur l’enseignement religieux étaient perceptibles à partir de 1881, date de l’occupation française. Depuis, la Zeitouna a été confrontée à de rudes épreuves. Après l’indépendance, le pari de Bourguiba sur l’école moderniste et l’appui apporté par les zeitouniens au leader Salah Ben Youssef vont contribuer à soumettre la Zeitouna à une politique de marginalisation.
  9. [9] voir Pierre Vermeren ,Une si difficile réforme, Cahiers de la Méditerranée, 75 / 2007, pp119-132.
  10. [10] Abdelwahab Bouhdida ,A la recherche des normes perdues, in L’Islam en Tunisie,Tunis M.T.E 1973 ,p163.
  11. [11] Par les décrets des 3 août, 25 septembre et 25 octobre 1956.
  12. [12] Waqf est tout bien privé offert en don et géré par les institutions religieuses.
  13. [13] l’aspect conservateur, voire traditionnel, de l’enseignement zeitounien fut l’objet de vives critiques à l’intérieur de la Zeitouna elle même .Tahar Haddad dans ses positions de réformistes traduisait une aspiration à la modernisation de l’enseignement religieux . El Fadhel Ben Achour n’a cessé de prêcher la nécessaire réforme du système éducatif en général et celui religieux en particulier. C’est ainsi, qu’aura lieu en 1953 la réforme des cours de droit tunisien et leur transformation en diplôme d’Etat, avant l’abolition de l’enseignement traditionnel en 1958 .
  14. [14] Dans son discours à l’occasion de la célébration du Mouled en1975 Bourguiba souligne  « si le régime présidentiel est l’un des régimes démocratiques adoptés dans les pays occidentaux, il a des sources profondes dans l’islam. La législation islamique n’en reconnaît pas d’autre ; c’est ce que les juristes appellent l’Imamat ,le commandement suprême. Le Président n’est autre que l’Imam dont l’investiture résulte du suffrage de la communauté nationale »in Michel Cameau ,Vincent Geisser(dir), HABIB BOURGUIBA, la trace et l’héritage, KARTHALA Editions,  2004,pp93-94.
  15. [15] Zgal op .cit .p 87.
  16. [16] Voir Yâdh Ben Achour La réforme des mentalités : Bourguiba et le redressement moral ,in TUNISIE AU PRÉSENT : Une modernité au-dessus de tout soupçon ? IREMAM Collection , Connaissance du monde arabe,1987pp. 145-159.
  17. [17] Le moujtahid  est un savant musulman exerçant son raisonnement personnel (ijtihad
  18. [18] A.Hermassi.op.cit, p76.
  19. [19] Franck Frégosi, La régulation institutionnelle de l’islam en Tunisie : entre audace moderniste et tutelle étatique,  Policy Paper, n° 4, , Ifri, novembre 2003 ,pp24-26  
  20. [20] Créé en Avril 1989. Il aura entre autres missions d’organiser annuellement une Conférence islamique de niveau scientifique réunissant diverses personnalités du monde islamique.
  21. [21] Frigosi, op. cit p20.
  22. [22] Frégosi ,ibd ,p20.
  23. [23] Voir Vincent Geisser et Éric Gobe, « La question de l’‘‘authenticité tunisienne’’ : valeur refuge d’un régime à bout de souffle », L’Année du Maghreb Édition 2007, Paris, CNRS Editions, 2007, p. 371-408.
  24. [24] Voir Meddeb, Hamza. « L’ambivalence de la « course à “el khobza » ». Obéir et se révolter en Tunisie », Politique africaine, vol. 121, no. 1, 2011, pp. 35-51.
  25. [25] Clément Steuer, « Lecture Tunisie. Le délitement de la Cité. SadriKhiari, Karthala,2003 », Confluences Méditerranée, 2004/4 (N°51), p137.
  26. [26] Voir Amin Allal et Vincent Geisser, « La Tunisie de l’après-Ben Ali », Cultures & Conflits, n° 83, automne 2011, p. 118-125.
  27. [27] Voir Mohamed Merzouk, « Les nouvelles formes de religiosité juvénile : enquête en milieu étudiant », Insaniyat 55-56/2012 pp, 121-131.
  28. [28] Arrêté en Turquie en 2003 et extradé vers la Tunisie où la justice le condamne à une peine de 43 ans d’emprisonnement
  29. [29] Crisis Group,Tunisie , violences et défi salafiste,,Rapport Moyen-Orient/Afrique du Nord N°137, 13 février 2013, P13.
  30. [30] Jean-François Daguzan, Pourquoi la Tunisie produit elle autant de djihadistes ? EUROMESCO No. 68, 27 Janvier, 2017, p2.
  31. [31] fusillade  qui a éclaté le 3 janvier 2007 dans la région de Soliman, au sudest de Tunis.  opposant les forces de l’ordre à un groupe armé  appelé Armée d’Assad Ibn Fourat.
  32. [32] Voir Vincent Geisser et Éric Gobe, Un si long règne… Le régime de Ben Ali vingt ans après , L’Année du Maghreb, IV | 2008, 347-381.
  33. [33] Daguzan op . cit,p2
  34. [34] Crisis ,op. cit p15.
  35. [35] Voir Michaël Béchir Ayari, Tolérance et transgressivité : le jeu à somme nulle des gauchistes et des islamistes tunisiens, L’Année du Maghreb, V |, 2009, 183-203.
  36. [36] Expression employée par Vincent Geisser et Éric Gobe, dans « Un si long règne… Le régime de Ben Ali vingt ans après », op.cit
  37. [37] Voir, Axel Honneth, La société du mépris. Vers une nouvelle théorie critique, Paris, la Découverte, 2006.
  38. [38] Zribi Sofiane Jeunes tunisiens , l’appel du large ou l’appel des cafés .
  39. [39] Cepess ,Rapport final du groupe de travail : Radicalisme conséquence d’une fracture? Comprendre et agir, Juin2015,p35.
  40. [40] Voir , Jonathan Roberge (dir) La fin de la société. Débats contemporains autour d’un concept classique, Montréal, Athéna Éditions,         2012
  41. [41] Ce terme désigne tout agent spécialisé dont le projet politique consiste à « offrir » des marques identitaires, des définitions variables selon des intérêts politiques.
  42. [42] Sur les mécanismes cognitifs de la radicalisation violente voir Xavier Crettiez,High RiskActivism : Essai sur le processus de radicalisation violente ,in Pôle Sud 2011/1 (n°34)pp45-60.
  43. [43] Voir Jean Cazeneuve, Sociologie du rite, Paris, PUF,1971, pp 12-28.
  44. [44] Olivier Moos le jihad s’habille en prada, Cahiers de l’Institut Religioscope, Numéro 14, Août 2016 ,p20.
  45. [45] Penser ce phénomène qui évolue rapidement oblige à croiser des approches plurielles. Les recherches contextuelles doivent également être développées car la radicalisation violente diffère d’un milieu à l’autre.
  46. [46] UNESCO, La prévention de l’extrémisme violent par l’éducation. Guide à l’intention des décideurs politiques, Paris, 2017, p. 23.
  47. [47]

Le concept de non-violence dans différents contextes religieux Par Nadia Ghrab Morcos GRIC TUNIS

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Juin 132019
 

 

                                                                                                          Nadia Ghrab-Morcos[1]

Introduction

Le conflit est inhérent à la coexistence des personnes dans toute structure sociale, familiale ou professionnelle. Il exprime des conflits d’intérêt, des visions différentes, une réaction légitime à une situation d’injustice. Le recours à la violence est souvent la réaction première à une situation de conflit.

La voie du dialogue se présente comme une alternative à la violence pour la résolution des conflits, mais, pour être fécond, le dialogue doit être soutenu par un rapport de forces qui ne soit pas défavorable à l’opprimé. La construction de ce nouveau rapport de forces nécessite la mobilisation de capacités de lutte. La stratégie de non-violence consiste à mener cette lutte pour se doter de moyens de pression efficaces, tout en restant soucieux du bien de l’adversaire.

Il est essentiel de se rappeler que la non-violence est à l’opposé de la soumission à des situations d’injustice. Etant exigeante en matière de dignité de toutes les personnes, elle suppose l’opposition active à tout système qui bafoue les droits et la dignité des uns ou des autres.

Les mouvements non-violents sont divers et variés. Afin de ne pas nous disperser, nous considérerons seulement trois figures marquantes du 20ème siècle : Gandhi, Martin Luther King, et Jawdat Said, en nous intéressant à leur pensée plutôt qu’à leur action. Nous tenterons d’examiner les concepts qui sont à la base de leur pensée non-violente, et d’identifier ce qui dans ces concepts, relève de leur vision spirituelle.

 

Gandhi : l’émergence du concept de non-violence à partir de l’hindouisme

C’est dans les années 1920, que le Mahatma Gandhi a introduit le terme de non-violence, traduction du mot sanscrit ahimsa (a = sans, himsa= désir de violence).

La non-violence reconnait l’existence inévitable du conflit qui naît de la volonté de domination et de la divergence des intérêts. Elle n’est surtout pas fuite devant le conflit, mais considère au contraire que celui-ci peut être une opportunité pour établir des relations de respect et de confiance entre les protagonistes.

Une première réaction courante face à l’injustice et à l’oppression est la soumission résignée. Gandhi considère que c’est la solution des lâches, car celui qui accepte l’injustice s’en fait le complice. Il explique que la force de la répression découle de l’assentiment tacite des opprimés. La soumission aveugle à l’injustice engendre des sentiments de haine chez l’opprimé, creuse le fossé avec l’oppresseur, et conduit au développement d’une soif de vengeance et d’un risque d’escalade. La révolte contre l’injustice et l’agressivité qui l’accompagne sont non seulement légitimes, mais nécessaires pour obtenir la reconnaissance de ses droits.

Mais l’agressivité, qui est un désir légitime de lutter, dégénère facilement en haine et en violence. Celle-ci fait peser un danger sur l’intégrité physique de l’autre, pouvant aller jusqu’à une menace d’élimination et de mise à mort. Lorsque la violence est utilisée, la finalité du conflit n’est plus de trouver une solution acceptable pour les deux parties, mais plutôt de dominer l’autre et de l’écraser. Dans son essence même, la violence est toujours injuste, et ne fait qu’alimenter la haine et la montée en puissance du désir de nuire à l’autre et si possible de le supprimer. Elle est donc négation de l’humanité de la victime, mas aussi négation de l’humanité de l’oppresseur.

Gandhi récuse même les formes de « résistance passive » des dissidents, les considérant comme des formes de faiblesse. Il refuse de renoncer à l’usage de la force. Contrairement à la majorité des institutions religieuses, lui et King considèrent que la réconciliation n’est possible que dans la justice, et que celle-ci ne peut être atteinte que par la lutte. Mais une lutte qui n’implique ni haine ni violence.

Dans la pratique, la justice ne peut être réalisée que dans un équilibre des forces. La lutte a pour fonction d’établir un nouveau rapport de forces permettant un dialogue fécond pour atteindre un consensus équitable. La non-violence est un chemin vers l’établissement de la justice, qui exclut toute violence et même tout sentiment de haine. Gandhi la définit ainsi : « La non-violence parfaite est l’absence totale de malveillance à l’encontre de tout ce qui vit. […]. Sous sa forme active, la non-violence s’exprime par la bienveillance à l’égard de tout ce qui vit »[2] Elle est un refus absolu de légitimer la violence, quelles que soient les circonstances. Ecoutons Jean-Marie Muller, apôtre de la non-violence qui a étudié en profondeur la pensée de Gandhi :  » Même lorsque la violence apparaît nécessaire, l’exigence de non-violence demeure ; la nécessité de la violence ne supprime pas l’obligation de non-violence. »[3]

Peut-on envisager une révolution non-violente ? Dans leur lutte pour l’indépendance de l’Inde ou pour les droits civiques des Noirs, Gandhi et King ont été amenés à s’attaquer aux fondements mêmes de l’Etat, à ses principes constitutionnels et aux institutions qui le fondent. C’est donc bel et bien une révolution qu’ils ont menée, chacun de son côté. Mais la réflexion sur les révolutions historiques a conduit Gandhi à développer deux idées fondamentales : d’une part la violence révolutionnaire a un coût social et humain bien plus élevé que celui qu’on imagine, d’autre part, elle pervertit l’identité de celui qui l’utilise. Le concept de révolution non-violente est donc né de ces considérations. En réalité, tout processus révolutionnaire s’accompagne de la création de désordre social, en vue d’arriver à un ordre nouveau. Mais il est facile de voir que la nature de l’ordre nouveau sera intrinsèquement marquée par la nature du désordre révolutionnaire. Quels que soient les objectifs énoncés, une révolution menée par la violence engendrera un ordre entaché d’injustice et de violence.[4]

Outre la haine et la violence, on peut constater une autre différence fondamentale entre la révolution violente et la non-violente. Alors que la première s’appuie sur le désespoir des opprimés, la deuxième est entièrement portée par un principe d’espérance. Gandhi et King ont su transformer le désespoir initial des opprimés en une forte espérance en un monde meilleur, et à la garder vivante en dépit des déceptions, pour en faire le ferment de leurs révolutions.

Le principe de la non-violence étant défini, il faut trouver une stratégie efficace pour atteindre la résolution du conflit dans le respect de ce principe. « Je suis un idéaliste pratique », disait Gandhi[5], qui souhaitait mener une « expérience de la vérité », c’est-à-dire expérimenter des méthodes de résistance sans violence. Il en est ressorti une conception originale de gestion du conflit. Toute la problématique d’une stratégie non-violente est la recherche de moyens qui soient cohérents avec l’objectif à atteindre ; si l’objectif est le rétablissement de la justice, les moyens adoptés doivent être parfaitement justes et respectueux de l’intégrité physique et de la dignité morale de toutes les personnes.

Pour l’élaboration d’une stratégie non-violente, Gandhi part du fait que l’oppresseur soumet l’opprimé  parce que celui-ci coopère à sa propre domination et lui accorde un consentement tacite. Il en déduit alors une stratégie d’action non-violente, axée sur trois principes[6]:

Le premier principe est la prise de conscience du sujet résistant. Celui-ci doit bien réaliser l’injustice de la situation et s’affirmer en tant que personne ayant des droits et déterminée à les obtenir.

Le deuxième principe est la non-coopération collective avec le pouvoir injuste, à travers des actions de résistance civile. Il s’agit d’actions de masse, pacifiques, telles que des grèves sur les lieux de travail ou dans les écoles pouvant aller jusqu’à la grève générale, le boycott de biens et de services, des marches pacifiques, des sit-in etc… Ces différents moyens ont pour but d’exercer une véritable pression sur l’adversaire ; ce faisant, ils modifient le rapport de forces en faveur des résistants, ce qui permet d’entamer des négociations dans de bonnes conditions.

Si l’action non-violente mobilise une grande énergie collective, elle doit aussi se donner des garde-fou. Gandhi impose au mouvement révolutionnaire un principe d’autolimitation. Celle-ci doit interrompre la révolution lorsqu’il y a un risque élevé de basculement dans la violence. Au cours de l’action, elle doit aussi laisser un espace temporel de réflexion à l’adversaire pour lui permettre de modifier son point de vue.

Le troisième principe est celui de la dramatisation et de la médiatisation du conflit. Il s’agit de sensibiliser l’adversaire et l’opinion publique à l’injustice de la situation. Gandhi subissait volontiers la souffrance imposée par son adversaire, espérant obtenir ainsi son respect, voire sa sympathie.

Les militants de la résistance civile s’exposent naturellement à la répression ; ils doivent être prêts à l’assumer. En effet, la non-violence ne permet pas d’éviter la répression, mais elle la prive de toute justification. Alors que l’opinion publique trouvera que la répression des auteurs de violence n’est que justice, elle sera scandalisée par la violence exercée à l’encontre de militants pacifistes.

 

 

 

Martin Luther King; la non violence à la lumière du christianisme

S’il a reçu le prix Nobel de la Paix en 1964, Martin Luther King (Jr) a aussi été jeté vingt-neuf fois en prison. Il a été traqué par les services secrets des Etats-Unis. Sa réputation et son intégrité ont été constamment attaquées par le FBI, qui a été jusqu’à le dénoncer comme « traitre à la nation et à sa race ».

Profondément choqué par la violence des pratiques de ségrégation, King perçoit très vite la nécessité de la lutte, pour que les opprimés retrouvent leurs droits et que la justice soit établie. Mais il inscrit cette lutte dans l’idéal gandhien d’ahimsa qu’il adopte avec enthousiasme.

Dans sa famille, il est élevé dans le christianisme. Il devient adepte de la non-violence à l’adolescence, et de la révolution à l’âge adulte. Il effectue une synthèse remarquable de ces trois traditions et en déduit deux idées fortes : que l’amour peut être un formidable instrument de transformation sociale, et que la non-violence est sa traduction dans le champ du politique. En effet, il est illusoire de croire qu’un ordre de justice et de fraternité découle essentiellement d’un ensemble de lois. Il dépend au premier chef du comportement de chaque citoyen, lié à son attitude intérieure et à son état d’esprit. C’est pourquoi il est fondamental de préserver la pureté des cœurs et de la favoriser en permanence.

Refusant toute idée de soumission à l’injustice, King a consacré une grande énergie pour réveiller l’agressivité des Noirs, leur faire prendre conscience de l’injustice de la ségrégation et de la nécessité de lutter contre elle. Il a ainsi fait de l’agressivité une énergie mobilisatrice positive.

King considère que pour réaliser pleinement son potentiel personnel, chacun de nous a besoin de l’aide des autres. La société vers laquelle il faut tendre est une société d’entraide générale pour que chacun épanouisse ses potentialités, ce qui représente un enrichissement pour lui-même et pour tous. C’est une société d’harmonie dans laquelle chacun se considère comme une partie du tout, et conjugue son intérêt personnel avec l’intérêt général.

A l’ahimsa de Gandhi, King ajoute un anticapitalisme marqué et de plus en plus radical. Pour reconstruire la société sur d’autres bases, il faut mener une action collective basée sur un renversement total des valeurs pour atteindre le système jusque dans ses soubassements les plus profonds. Mais la radicalité pour King ne veut en aucun cas s’apparenter à la violence.

« Si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre ».[7] Ce précepte évangélique précurseur du concept de non-violence devient limpide à sa lumière. Il ne s’agit ni de masochisme, ni de lâcheté ni d’acceptation de la violence de l’autre. En lui montrant qu’on renonce à répondre à sa violence par une autre violence, en l’autorisant délibérément à poursuivre celle-ci, on le déstabilise dans sa posture violente. On le met face à sa conscience profonde, l’obligeant à regarder en face l’injustice de son comportement. On l’aide alors à grandir en humanité.

Toute révolution a besoin pour sa réalisation d’une grande énergie, celle-ci étant mobilisée par une passion profonde. Les révolutions violentes tirent cette énergie de la haine. A l’inverse, Gandhi et King mobilisent l’amour pour alimenter la révolution non-violente ; il s’agit d’un amour qui s’adresse à tous, même aux adversaires que l’on combat, même à ceux dont on condamne fermement l’attitude.

En tant que Pasteur, Martin Luther King est un théologien de l’amour. Il invite ses fidèles à pratiquer l’Agapè, l’amour désintéressé, ne cherchant pas à être aimé en retour. « Cette force dans laquelle toutes les grandes religions ont vu le principe unificateur suprême de la vie. L’amour est en quelque sorte la clé qui ouvre la porte vers la réalité suprême. Cette croyance hindoue, musulmane, chrétienne, juive et bouddhiste est magnifiquement résumée dans la première épître de saint Jean : Aimons-nous les uns les autres puisque l’amour vient de Dieu»[8]. En effet, l’amour se doit de désirer le pouvoir, en tant que moyen efficace d’établir la justice.

En donnant à l’amour une dimension politique, King réconcilie les concepts de justice et d’amour, deux valeurs éthiques obéissant à des logiques apparemment incompatibles. L’amour au sens de l’Agapè suppose un don gratuit sans nécessité de retour. La justice quant à elle suppose une équivalence entre le service rendu et sa rétribution, entre le droit revendiqué et le devoir assumé. En introduisant l’amour dans le champ politique comme force de transformation collective, King permet de concilier l’Agapè et la justice.

Longtemps, l’Eglise a pu privilégier une certaine soumission à des situations injustes, pour éviter la violence des affrontements et la haine qui l’accompagne. Ce qui est totalement contraire à la non-violence qui est une lutte acharnée contre l’injustice. Mais l’Eglise a fait son chemin et il est intéressant d’entendre les 3 derniers Papes en faire une exigence pour le chrétien : « Être aujourd’hui de vrais disciples de Jésus, signifie aussi adhérer à sa proposition de non-violence » dit le Pape François dans son message du 1er janvier 2017.

La stratégie de mise en place de la non-violence commence, nous l’avons vu, par l’éveil du sujet résistant. Il s’agit de reconquérir sa dignité, d’abord à ses propres yeux, et de se forger une force intérieure permettant de dépasser la peur. « Il ne s’agit pas de se défaire de la peur, mais plutôt de la brider et de la maîtriser », disait King[10], qui s’est attaché comme nous l’avons dit, à susciter la combativité des Noirs.

Martin Luther King va encore plus loin que Gandhi dans la médiatisation du conflit. Il considère que l’action directe cherche à dramatiser le problème, de manière à ce qu’il ne puisse plus être ignoré.

Considérant que le troisième pôle du conflit est l’opinion publique, la résistance non-violente vise surtout à gagner celle-ci à sa cause; elle la prend à témoin de l’injustice de l’oppression et de la réponse violente du pouvoir. En faisant appel à sa conscience morale, elle veut la mobiliser pour qu’elle exerce une pression sur le pouvoir l’exhortant à modifier sa position. Alors qu’une résistance violente dérange l’opinion publique qui aura tendance à la blâmer, la résistance désarmée attirera sa sympathie et sa compassion. Et plus la réaction du pouvoir aux actes de résistance civile sera violente, plus ce potentiel de sympathie sera élevé. Il s’agit donc là aussi de modifier le rapport de forces en faveur des opprimés.

L’arrivée de la télévision dans les foyers américains a été une aubaine pour le mouvement des droits civiques. Aidé en cela par les journalistes, Martin Luther King a admirablement su l’utiliser comme une arme déterminante. Le spectacle des actes de violence du pouvoir, tels que les chiens policiers lancés contre les enfants noirs, a provoqué chez les téléspectateurs un choc émotionnel, favorisant leur adhésion à la cause de la justice raciale.

 

Jawdat Said; la non-violence à la lumière de l’islam

Syrien d’origine tcherkesse, né en 1931 à B’ir ʿAjam, dans le Golan, Jawdat Saʿïd a étudié à Al-Azhar durant une dizaine d’années. De retour en Syrie, il est arrêté à plusieurs reprises pour ses activités intellectuelles et son activisme politique.

Dans le cadre de ce travail, deux de ses écrits ont été étudiés :

  1. La doctrine du 1er fils d’Adam ou la question de la violence dans la conduite islamique.[11] (1ère édition en 1966). Le livre est en quelque sorte une réponse aux idées de Sayyid Qotb, et veut exposer la meilleure méthode de Da’wah[12] pour gagner les cœurs.
  2. Loi, Religion et Méthode Prophétique du Changement social [13] qui est un article publié en 2001.

Des idées communes sont développées dans les deux documents, mais on perçoit aussi des  différences qui peuvent s’expliquer par le laps de temps important entre les deux parutions.

Parmi les thèses principales (communes aux deux), on trouve la doctrine du 1er fils d’Adam.

Jawdat Saïd se penche sur l’histoire des deux fils d’Adam, relatée par le Coran. Abel refuse de se défendre physiquement pour ôter tout son sens au meurtre. La position d’Abel peut être ainsi résumée : « Je connais le bien et le mal, et j’ai abandonné la loi de la jungle. Tu peux me tuer, mais tu ne me transformeras pas en assassin. Si je me défends tu vas croire en l’efficacité du meurtre. En me laissant faire, je vais abroger et annuler le bénéfice du meurtre et il deviendra odieux à tes propres yeux ». Abel réussit parce que Caien a souffert plus qu’il ne pouvait le supporter.

Que ce soit un événement historique ou une histoire symbolique, cette histoire montre un choix délibéré entre le bien et le mal, et l’évolution de l’humanité de la loi de la jungle à la loi de la compréhension (de la raison). Tous les prophètes ont agi de même; ils ont supporté des souffrances pour la cause de leur message, mais n’en ont pas imposé aux autres.

La tendance à réagir par « Je vais sûrement te tuer » est plus facile que de chercher les solutions qui peuvent rendre nos efforts fructueux. Il nous faut aider les gens à identifier ces solutions pacifiques.

Concernant les méthodes de la da’wah, Saïd s’appuie sur le principe de « Pas de contrainte en religion ». La da’wah doit être basée sur la prédication et la promulgation de la vérité. Le Coran demande de proclamer la vérité, pas de l’imposer. On ne doit pas forcer quelqu’un à croire; comme on ne doit jamais croire soi-même sous l’effet de la contrainte. Il insiste sur la nécessité d’œuvrer à établir une atmosphère pure et saine entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas.

Selon lui, le Jihad et l’application des lois de l’islam ne sont pas des moyens de propagation de l’islam, mais des outils pour abolir l’oppression. La société islamique ne peut être établie que par la persuasion, mais elle a besoin que quelqu’un protège la justice et la vérité par la force. Un citoyen ordinaire ne peut pas décréter le Jihad. Seuls ceux qui représentent la société islamique et à qui elle a confié le droit de la défendre peuvent prendre cette décision. Si le responsable décrète le Jihad, les musulmans doivent lui obéir sous peine de trahir une de leurs obligations sacrées. Les formes supérieures de Jihad consistent à proclamer le droit et la justice. Il n’y a pas de plus grand Jihad que de dire une parole de vérité devant un tyran.

Comment expliquer les contradictions apparentes entre les versets qui poussent à la violence et ceux qui l’interdisent ? Saïd établit une différence nette entre deux types de situations :

–    Pendant la construction d’une société islamique, le recours à la violence est interdit. Les musulmans n’ont même pas droit à l’auto-défense.

–    Une fois que la société islamique est édifiée, elle a le droit de protéger ses membres, leurs vies et leurs biens en ayant recours à la violence contre ceux qui les menacent.

Dans quels cas le recours à la violence est-il légitime ?

Une société juste a le droit d’utiliser la force contre une société injuste uniquement si celle-ci pratique le meurtre ou l’exil forcé de personnes à cause de leurs idées et de leurs convictions. La société qui utilise la force doit être une société fondée légitimement par des moyens pacifiques.

Jawdat Saïd fait l’apologie de l’approche pacifique qui ne cherche pas à fuir le conflit, mais à le rendre fécond. Rejoignant Gandhi et King, il insiste beaucoup sur l’impact de la violence ou de la non-violence sur l’âme humaine. Par ailleurs, cette approche peut transformer l’ennemi en ami : « La bonne action et la mauvaise n’ont pas la même valeur. Repousse (le mauvais) par celle qui est meilleure et voilà que celui avec qui tu avais une animosité devient tel un ami chaleureux »[14]

On peut se sentir héroïque en remportant un combat contre une personne armée, mais on se sent odieux de s’attaquer à une personne désarmée. En refusant de nous défendre, nous rendons le meurtre criminel et le privons de toute admiration. En supportant la souffrance pour ses idées, comme l’ont fait les prophètes, on gagne le respect des autres.

 

Dans le 1er document, l’auteur donne tort aux terroristes, mais se montre indulgent envers eux, ne doutant pas de leurs bonnes intentions ni de leur loyauté envers l’islam.

Il considère que si Jésus n’a pas usé de violence et l’a interdite à ses disciples, c’est uniquement parce qu’il n’est pas arrivé au stade où la société juste était établie[15].

Saïd veut responsabiliser les croyants, car c’est en nous que se trouve l’origine de nos souffrances. Adam dit : « O notre Seigneur ! Nous avons fait du tort à nous-mêmes ! »[16]. Il faut d’abord se changer soi-même et c’est alors que nous changerons les autres. « Dieu ne change l’état d’un peuple que s’ils changent ce qu’il y a en eux-mêmes »[17]

En réalité, les gens détiennent un grand pouvoir sur leurs dirigeants, mais ne l’utilisent pas par ignorance. Ce sont les opprimés eux-mêmes qui sont la cause de leur propre oppression. L’autocritique est très importante; elle doit être faite en public, et pas seulement en privé.

Il pense que les musulmans n’osent pas proclamer ouvertement une approche pacifiste, parce qu’ils craignent de trahir ainsi l’islam. Désavouer la violence ne veut pas dire désavouer les musulmans. Notre ennemi le plus dangereux est la stupidité idéologique.

 

Dans le 2ème document, Saïd introduit le concept intéressant de « désobéissance prophétique ». Les prophètes ont montré à leurs disciples comment désobéir. « Adorez Dieu et écartez-vous des tyrans »[18]. Les Hébreux dirent à Pharaon : « Jamais nous ne te préfèrerons à ce qui nous est venu comme preuves évidentes ni à Celui qui nous a créés. Prends donc la décision qui te plait, mais ton pouvoir de décider s’arrête à la vie d’ici-bas »[19]

Il est intéressant, dit-il, de voir qu’on trouve la désobéissance dans le pacifisme, et l’obéissance dans la violence. Les armées dressent les soldats à obéir aux ordres sans opposer d’objections. Un soldat qui connait la différence entre le bien et le mal est inutile pour l’armée.

Le principe de l’obéissance à la violence a un coût. La Torah et le Coran mentionnent que Caïen est dévoré par le remords et les regrets. Les désordres mentaux des soldats revenus du Vietnam ou de la guerre du Golfe sont du même ordre.

Il faut distinguer entre les idées injustes et les personnes qui les portent. Nous aimons le malade, mais nous détestons sa maladie et la combattons. Sur le plan intellectuel, ne peut-on pas aimer la personne dont on déteste les idées ? Une personne malade d’ignorance et de haine a un grand besoin de connaissance et d’amour. Le respect de la conscience humaine a atteint un sommet avec Jésus et Mohamed qui ordonnent d’aimer ses ennemis. Nous devons apprendre à transformer la haine en amour.

Il insiste sur la liberté de croire. Les Musulmans sont entrés à Médine sans violence, grâce à un mouvement persuasif de transformation sociale. Dans une société basée sur la force, ni combat ni meurtre ne sont permis pour imposer sa religion à quelque niveau. »Celui qui a tué un être sans que ce soit pour meurtre ou pour corruption en terre, c’est comme s’il avait tué l’humanité entière, et celui qui l’a fait revivre, c’est comme s’il avait fait revivre l’humanité entière »[20].

Cela n’est pas seulement le message des prophètes, mais la conséquence naturelle du mouvement qui inclut la liberté de croire comme un droit inaliénable dans toute constitution démocratique. Dans un état d’équité, la prévention de l’agression est la seule violence permise; nous parlons d’agression physique et non pas intellectuelle.

Saïd considère que le monde musulman souffre d’une mauvaise compréhension de l’histoire. Les Musulmans se réfèrent constamment à l’âge des « Al khulafa ‘ a1­rashidun »[21]. Le problème est que les Musulmans ne voient pas la rationalité comme étant un produit humain. Ils la considèrent comme une intervention divine inhabituelle sur le Prophète et ses compagnons. Alors que cette rationalité est apparue comme une création humaine dans les démocraties modernes. C’est pourquoi ils gardent une nostalgie pour l’âge de rushd[22] et le modèle prophétique. Pourtant, c’est une période qui est placée au-delà de l’histoire et donc marquée par une absence d’analyse des lois et des facteurs qui ont permis au Prophète de créer la société islamique.

Les références constantes dans le Coran et dans le hadith à la sainteté de l’usage des armes sont donc présentées dans la tradition islamique sans une analyse d’accompagnement sur les conditions préalables et les conditions qui sanctionnent la violence. C’est le manque de connaissance et de compréhension des événements qui conduit les gens à des idées fausses; ce sont ces idées fausses qui les conduisent à la haine et au bain de sang.

Jawdat Saïd met en garde contre l’utilisation du texte sacré en l’absence de connaissances historiques solides. Nos problèmes résident dit-il, dans notre incapacité à présenter la connaissance historique de façon holistique, sans discontinuités. Nous devons comprendre l’histoire dans un continuum évolutionniste.

Il faut analyser le texte plus avant, dit-il encore, pour redonner un rôle positif aux textes sacrés plutôt que le rôle débilitant qu’ils jouent actuellement. L’illettrisme dans le Coran ne fait pas nécessairement référence aux personnes qui ne savent ni lire ni écrire, mais à celles qui prennent les mots à la lettre. Les mots sont signifiants, mais ce qu’ils signifient est sujet à changement. Ainsi, le texte est une entité malléable.

Le langage lui-même est une création de l’esprit humain. Ce sont des symboles qui facilitent la transmission de l’information. Les symboles en eux-mêmes ne transmettent pas la signification. Nous devons libérer l’humanité de l’imprécision du texte et de la nature intrinsèquement inconstante de son sens. Alors, au lieu de rejeter le texte ou la réalité, nous arriverons à une compréhension de la relation qui les lie, puisque le texte est porteur du sens de la réalité et est en flux constant avec elle. Les Prophètes savaient se référer à la connaissance humaine pour trouver la signification de l’univers.

Concernant la relation entre la connaissance et la foi, Saïd constate que les intellectuels ont perdu l’importance du sacré ou de la bonté dans l’existence. Nous avons, dit-il, besoin d’une hygiène intellectuelle pour désinfecter notre matériel culturel des germes qui mènent à l’assassinat de personnes par les mains de leurs propres frères. La maladie d’accepter la coercition comme un moyen de changer le comportement humain peut être guérie par la voie prophétique. À travers l’observation pratique directe de la réalité, la connaissance se transformera en foi et la foi en connaissance. « Dis : « Est-ce que ceux qui savent et ceux qui ne savent pas ont la même valeur ? ». Seuls se rappellent les gens doués de cerveau »[23]

Une conviction qui n’est pas basée sur la raison est sans valeur. Il incombe à chacun d’exercer sa capacité de jugement.

 

Les bases de la non-violence, entre raison et foi.

Nous avons présenté la vision de trois penseurs de la non-violence, fortement ancrés dans un vécu religieux. A la base de leur argumentation, on trouve une réflexion rationnelle qui part de constats socio-politiques. De nombreux militants laïcs de la non-violence leur ont emboîté le pas sur ces bases. Mais il y a chez nos trois penseurs des motivations d’un autre ordre.

Pour Gandhi, suivi en cela par tous les adeptes de la non-violence, l’élaboration d’une stratégie non-violente part du constat suivant : ce n’est pas tant grâce à sa force ou à sa violence que l’oppresseur soumet l’opprimé ; c’est surtout parce que celui-ci coopère à sa propre domination et lui accorde un consentement tacite. Si les opprimés ne tiennent plus compte des ordres de l’oppresseur, alors celui-ci perd son pouvoir sur eux. Les adeptes laïcs de la non-violence adoptent cette stratégie de lutte parce qu’ils pensent qu’elle est plus efficace que la violence pour mettre un terme à l’injustice de l’oppresseur. Mais leur vision demeure celle d’une société qui est un assemblage d’individus ou de groupes séparés ayant des intérêts antagonistes et condamnés à s’opposer pour la conquête du pouvoir.

Ceux pour qui les motivations pour la non-violence s’enracinent dans la foi, voient les choses d’une toute autre façon.

Pour Gandhi, la non-violence est basée sur une vision du monde dans laquelle l’interdépendance de toute la création est une réalité fondamentale. « La somme totale de tout ce qui vit est Dieu »[24]. Il utilise le mot « Vérité » pour parler de Dieu. En d’autres termes, la réalité forme un tout unique et indivisible ; ainsi, ce qui est bon pour l’un est bon pour tous. Il insiste beaucoup sur la satyagraha (satya= vérité, agraha= saisie), ou « étreinte de la vérité », expression que Louis Massignon traduit par « revendication civique du vrai ». Chaque homme doit trouver sa vérité, et ce faisant, faire progresser le monde vers la plénitude. La violence introduite par le mensonge et l’injustice dénature la vérité ; la revendication de la vérité (satyagraha) ne doit donc pas s’appuyer sur la violence ; seule l’ahimsa (non-violence) sera capable de rétablir la vérité. « L’ahimsa et la vérité sont si intimement liés qu’il est pratiquement impossible de les démêler et de les séparer […]. Toutefois, l’ahimsa est le moyen, la vérité est la fin »[25]. Ainsi, les moyens et la fin sont en harmonie parfaite. Cette éthique de vie, nécessite une guerre de chaque instant contre soi-même. La satyagraha implique la négation de la notion même d’ennemi[26].

Martin Luther King rejoint totalement Gandhi pour reconnaître l’interaction du monde et de tous les hommes. Nous sommes tous « pris dans un réseau inéluctable de réciprocité, liés dans un destin commun. Tout ce qui affecte l’un d’entre nous affecte indirectement tous les autres […]. C’est la structure interdépendante de toute réalité […]. En réalité, toute vie est interdépendante des autres »[27]. Pour King, la non-violence utilise l’amour pour rassembler les protagonistes au cours de la négociation, et les garder ensemble au présent comme à l’avenir. La finalité est donc présente dans les moyens mis en œuvre pour l’atteindre.

Jawdat Saïd pour sa part, insiste sur le fait que la lutte non-violente permet l’établissement d’une ambiance saine entre les protagonistes, et qu’elle est bénéfique pour toutes les parties.

Notons que l’on trouve chez Miskawayh, philosophe musulman du 4ème s. de l’hégire, cette même idée d’une harmonie à travers laquelle al ouns (la socialité) et al mahabba (l’amour) permettent de parvenir à la justice. Il y a, écrit Miskawayh, « nécessité pressante à réaliser une situation telle que les individus dispersés constituent une communauté harmonieusement liée au point de n’être plus, grâce à cette harmonie consentie, que comme un seul individu dont tous les membres concourent ensemble à la production d’un même acte utile pour lui »[28]

Paradoxalement, Ira Chernus fait remarquer que l’engagement dans la non-violence pour des raisons spirituelles, peut s’avérer plus efficace que le choix de la non-violence pour des considérations uniquement rationnelles[29]. En effet, dans le deuxième cas, la non atteinte de l’objectif visé sera considérée comme un échec, et la déception pourra conduire les militants à rejeter la stratégie de non-violence. En revanche, ceux qui choisissent la non-violence par principe et qui s’y tiennent ne pourront jamais échouer. Même si l’objectif de la lutte n’est pas atteint, la finalité de la non-violence, la victoire sur sa propre barbarie, sera atteinte ; cette satisfaction leur donnera plus d’endurance pour poursuivre le combat, avec davantage de chances au final, d’atteindre l’objectif de la lutte.

 

La non-violence dans d’autres domaines

Les combats les plus fameux menés par la non-violence ont concerné les domaines politique et social. Cependant, la non-violence peut et doit devenir une manière d’être qui imprègne tous nos comportements. Il va de soi que la posture de non-violence peut être appliquée avec un très grand profit dans les relations professionnelles, familiales et personnelles.

Mais la non-violence n’est pas restreinte aux relations entre les personnes. Elle peut et doit être appliquée, avec grand profit, dans d’autres domaines, tel que celui de nos relations avec l’environnement. L’humanité doit prendre conscience de sa responsabilité vis-à-vis de la nature, et de la nécessité de respecter les droits de celle-ci. Il s’agit d’adopter une démarche de développement durable, c’est-à-dire de rechercher la prospérité économique et sociale pour tous, tout en préservant la qualité de l’environnement, et partant, les droits des générations futures. L’architecture bioclimatique par exemple est une manière non-violente de résister aux excès du climat, et d’en faire un allié plutôt qu’un ennemi.

La non-violence doit habiter nos cœurs et imbiber ainsi nos comportements quotidiens les plus banals. Adopter une conduite non-violente au volant est une manière très concrète de s’entraîner à cela.

Il est différentes manières de vivre une maladie de longue durée : négation de la maladie, haine et combat violent contre elle, résignation. L’attitude non-violente considère la maladie non comme une ennemie, mais comme un adversaire auquel on doit résister, fermement mais sans violence et sans haine. Un adversaire auquel on reconnaît des droits avec les conséquences de comportement que cela implique. Cela entraîne la personne à travailler sur sa propre intériorité, à développer des qualités de patience, de sagesse, à savoir relativiser. A établir une hiérarchie des choses plus juste, privilégiant celles qui sont vraiment importantes.

Si l’on considère que l’enjeu du combat est l’anéantissement de la maladie, alors la personne sera perdante, puisque l’être humain est par essence mortel et son corps périssable. Mais si l’on considère que l’enjeu est la transformation de la personne, l’agrandissement de son âme en terme d’humanité, alors le but de cette résistance non-violente sera atteint. Exactement comme Gandhi ou King le concevaient pour la non-violence dans le domaine socio-politique.

 

 

Conclusion

La transformation sociale par la non-violence est-elle une utopie ? L’histoire de l’indépendance de l’Inde et celle de l’obtention des Droits civiques des Noirs prouvent qu’elle est au contraire une stratégie payante et efficace.

Gandhi et Martin Luther King ont mené chacun dans son milieu une longue lutte basée sur la non-violence. La mise en pratique de ce concept leur a permis de faire évoluer leur vision. Ainsi, théorie et pratique se sont nourries mutuellement pour arriver à un concept mûr et global. Ils sont tous les deux morts assassinés. Mais leur vie et leur mort ont été fécondes d’enseignement.

Le véritable enjeu de la non-violence pour un croyant doit être de faire grandir en humanité les deux adversaires. Il s’agit d’éradiquer la haine, car elle est un poison qui pollue le cœur de l’homme. La bienveillance envers tous les êtres est indispensable à l’établissement de la paix et de la fraternité.

La violence et le terrorisme ont pris des proportions inquiétantes en ce début de 21ème siècle. Il est essentiel d’inventer les manières d’être non-violent dans la situation actuelle du monde. Concernant les terroristes liés à des mouvements extrémistes se revendiquant de l’islam, il faut rappeler avec Jawdat Saïd que le Jihad et l’application des lois de l’islam ne peuvent en aucun cas être des moyens de propagation de l’islam. Il convient de condamner tous les actes de violence avec une fermeté totale; aucun verset du Coran ne peut servir à leur justification. Aucune circonstance ne peut atténuer leur gravité. Les croyants de toute religion, en particulier les musulmans doivent l’affirmer et l’expliquer en toute occasion. Il nous faut donc combattre le terrorisme sans la moindre indulgence. Mais si nous devons montrer l’abjection des actes terroristes et les haïr, il faut prendre garde à ne pas haïr les personnes qui commettent ces actes. Ce n’est peut-être pas facile, mais c’est indispensable pour arrêter le cercle vicieux de la haine et de la violence, indispensable pour garder la pureté des cœurs sur laquelle Gandhi, King ou Saïd insistent tant.

Il faut souligner ici le rôle négatif des media qui, par leur recherche permanente du sensationnel, ont tendance à mettre en exergue les faits de violence et à passer sous silence les comportements, plus discrets, de solidarité et de fraternité. Il importe de changer l’état d’esprit des journalistes, pour les amener à ne pas attiser le feu, mais à traiter avec plus de sagesse les événements du monde, afin de donner davantage à réfléchir, plutôt que d’exciter des émotions superficielles.

Enfin, nous voudrions insister sur la nécessité capitale d’une éducation à la non-violence. C’est dès le plus jeune âge que cette notion doit être inculquée au petit enfant, comme elle doit accompagner toute sa formation scolaire puis universitaire. Ces notions peuvent être introduites dans les cours d’instruction civique, mais cela est loin d’être suffisant. Elles doivent éclairer la formation en sciences religieuses, en histoire et dans l’ensemble des sciences sociales. Pour accompagner le concept de non-violence, il faut éduquer les jeunes à des valeurs de solidarité, de coopération et de lutte pour la justice et œuvrer pour inscrire ces valeurs au cœur des comportements quotidiens.

Les enseignants doivent être formés pour avoir le souci permanent de transmettre une attitude de non-violence dans tout leur enseignement, dans le vécu et le comportement de tous les acteurs. Cela suppose évidemment de modifier la mentalité de compétition effrénée, notamment pour l’accès aux lycées pilotes ou aux grandes écoles.

Enfin, une éducation de qualité doit impérativement développer le sens critique des jeunes, pour les amener à se former une opinion par eux-mêmes, en conformité avec leur raison et leur conscience. Seul ce sens critique peut garantir leur indépendance, leur équilibre, et les protéger d’un embrigadement idéologique malsain et dangereux.

L’attitude de non-violence doit devenir une seconde nature chez chacun, si nous voulons construire un monde où règne la paix.

                                                                     

 

 

 

 

 

 

 

 

  1. [1]Égyptienne, chrétienne (copte catholique), épouse de Tunisien, vivant et travaillant en Tunisie depuis 1981, Professeur émérite à l’École Nationale d’Ingénieurs de Tunis
  2. [2]Gandhi M.K. (1968-1969), “The selected works of Mahatma Gandhi”, Navajian, Ahmedabad
  3. [3] www.jean-marie-muller.fr/ARTICLES/2013/2013-09-religions-non-violence.pdf
  4. [4] Nadia Ghrab-Morcos, « Violence et Non-violence : entre ordre et désordre », 4 ème Symposium Scientifique de la Manouba sur Dialogues interdisciplinaires autour de l’ordre et du désordre, Avril 2016.
  5. [5] Gandhi M.K. (1968-1969), “The selected works of Mahatma Gandhi”, Navajian, Ahmedabad
  6. [6] Semelin J. (2015), « Non-violence », in Encyclopædia Universalis
  7. [7] Matthieu (5, 39)
  8. [9]
  9. [8] King M. L. (1964), Discours d’acceptation du Prix Nobel de la Paix, http://www.nobelprize.org/nobel_prizes/peace/laureates/1964/king-lecture.html [/ref).

    Il innove en investissant l’amour (l’Agapè) d’une mission politique ; il en fait une force qui anime la révolution. Il ne considère pas que l’amour et le pouvoir peuvent aller de pair, mais qu’ils le doivent [9] King, M. L. (1958), « Combats pour la liberté », Payot, Paris.

  10. [10] King M.L. (2013), « La force d’aimer », Empreintes Temps présent, Paris.
  11. [11] La doctrine du 1er fils d’Adam ou la question de la violence dans la conduite islamique. 1ère édition en 1966. En anglais : The Doctrine of the First Son of Adam Or The Problem of Violence in The Islamic Action, in http://www.jawdatsaid.net/en/index.php?title=Main_Page
  12. [12] La da’wah (mot arabe) est une invitation aux non-musulmans à écouter le message de l’Islam.
  13. [13] Said, J. (2001) ‘Law, Religion and the Prophetic Method of Social Change’,Journal of Law and Religion, 15, pp. 83–150. doi: 10.2307/1051516.
  14. [14] Coran (41 : 34).
  15. [15] Cette hypothèse n’est pas acceptable pour un chrétien. En effet, le Christ a dit clairement : « Mon royaume n’est pas de ce monde » (Jean 18,36) ou encore : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Luc 20, 25). Le Christ est donc venu fonder un royaume dans les cœurs, et non pas un empire temporel.
  16. [16] Coran (7 : 23)
  17. [17] Coran (13 :11)
  18. [18] Coran (16 : 32).
  19. [19] Coran (20 : 72)
  20. [20] Coran (5 : 32).
  21. [21] Il s’agit des 4 premiers Califes qu’on appelle ainsi pour signifier qu’ils étaient Bien Guidés par Dieu, et qu’ils guidaient bien le peuple.
  22. [22] Le mot arabe rushd pourrait être traduit par rationalité dans un sens général, et par Bonne guidance dans le sens de la période de l’islam qu’il désigne
  23. [23] Coran (39 : 9)
  24. [24] Gandhi M.K. (1968-1969), “The selected works of Mahatma Gandhi”, Navajian, Ahmedabad
  25. [25] Gandhi M.K. (1986), « Résistance non violente », traduit de l’anglais par D. Lemoine, Buchet/Chastel, Paris.
  26. [26] Gandhi M.K. (1968-1969), “The selected works of Mahatma Gandhi”, Navajian, Ahmedabad
  27. [27] King M. L. (1968), « Où allons-nous ? La dernière chance de la démocratie américaine », Traduit de l’américain par O. Pidoux, Payot, Paris
  28. [28] Mohammed Arkoun, Contribution à l’étude de l’humanisme arabe au IV°/X° siècle, Miskawayh, philosophe et historien, Vrin, Paris 1970, p.303.
  29. [29] Chernus I. (2013), « Le rôle du religieux dans la promotion de la non-violence », Diogène, N°243-244

Ensemble vers la non violence GRIC Tunis Table ronde organisée à Tunis le 6 avril 2019

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Juin 042019
 

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Lors des deux premières tables rondes organisées par le GRIC Tunis, dans le cadre d' »Ensemble avec Marie », les différents invités ont parlé de Marie, modèle de foi et de fidélité en Dieu et dénominateur commun entre la chrétienté et l’islam. L’année dernière, les différentes interventions se sont articulées autour de la thématique « Ensemble contre la violence ». La rencontre de cette année a porté sur le thème « Ensemble vers la non-violence ».

La non-violence refuse les situations d’injustice; elle consiste à les combattre, mais par des moyens de lutte toujours soucieux à la fois de la défense de l’opprimé et du bien de l’adversaire.

Dans un premier temps Nadia Ghrab a présenté la non-violence dans différents contextes religieux : Avec Gandhi : l’émergence du concept de non-violence à partir de l’hindouisme, Martin Luther King; la non violence à la lumière du christianisme, Jawdat Said; la non-violence à la lumière de l’islam.

Nous avons ensuite proposé un échange avec le public sur cette approche de résolution des conflits, à l’échelle individuelle, sociétale ou mondiale.

De nombreuses questions ont été soulevées. Quelques-unes sont évoquées ici. L’intégralité de la rencontre est jointe en message audio.

* Actuellement, avec le nouvel ordre mondial, sommes-nous en train d’aller vers la violence ou la non-violence ?

Il y a de nos jours à la fois des manifestations de violence, par exemple le mouvement des gilets jaunes en France, mais également de non-violence comme ce qui se passe actuellement en Algérie. Le comportement des Algériens s’explique peut-être par la « décennie noire » qu’ils ont vécus, qui a montré que la violence ne mène à rien et qu’il est peut être judicieux d’explorer une autre voie, celle de la non-violence.

* La non-violence a-t-elle eu des avancées significatives avec la place plus importante de la femme dans les sphères du pouvoir ?

Les « femmes de pouvoir » n’ont pas nécessairement favorisé la non-violence. On pense notamment à Madeleine Albright, Indira Ghandi, Margaret Thatcher … Il est possible que cela s’explique par le fait qu’une fois au pouvoir, elles doivent « apporter la preuve » de leur intransigeance

* Quelles relations y-a-t-il entre non-violence et paix ?

En fait, la paix est un objectif alors que la non-violence est le chemin, la voie, menant (on l’espère) à la paix.

* La violence n’est-elle pas parfois légitime ?

Dans une contribution majeure à l’étude du politique, Norbert Elias a ainsi tenté de comprendre pourquoi et d’expliquer comment, dans les années 1930 et 1940, une majorité d’Allemands a pu accepter l’extermination des juifs d’Europe et, pour nombre d’entre eux, y participer activement.  L’évolution de la société allemande dans un sens d’inégalité et d’injustice expliquerait cet embrigadement.

Jean-Marie Muller, philosophe français,   directeur des études à l’Institut de recherche sur la résolution non-violente des conflits, considère pour sa part que la violence est nécessaire, mais pas légitime. Mais alors, qui peut décréter ce qui est nécessaire et ce qui est légitime ?

 

* Quelles sont les voies de la non-violence ?

Les voies de la non-violence sont multiples.

– Khan Abdul Ghaffar Khan (dirigeant politique et spirituel pachtoune, connu pour son opposition non violente à la domination britannique à la fin du règne de l’empire sur le sous-continent et allié de Ghandi est l’un des grands représentants de la non-violence islamique) a ainsi formé et levé une armée de 150 000 individus désarmés, qui avaient fait pression sur l’armée britannique par la force de leur nombre.

– Dans un monde où il y a une socialisation à la violence (télévision, dessins animés, jeux vidéos ..), il est nécessaire d’éduquer à la non-violence. L’apprentissage doit débuter dès le plus jeune âge, les parents devant faire preuve d’autorité (qui fait grandir) et non pas d’autoritarisme (qui écrase et crée de la dépendance). Mais comment éduquer à la non-violence dans un pays en guerre, soumis à la violence et où l’enfant est dans une logique de vengeance ? En fait, la non-violence doit nécessairement s’accompagner d’une justice pour tous.

– Une autre voie pour la non-violence est le rêve, le fameux « I have a dream » de Martin Luther King. Est-il nécessaire de rappeler qu’aussi bien Ghandi que King n’ont pas été témoin des retombées positives de leurs actions non-violentes ? Ils ont essayé de croire en un monde meilleur, qui est venu après leurs décès. Il est donc nécessaire, à l’instar de ces deux grands hommes, d’avoir le courage de rêver à un monde meilleur, même si nous ne serons plus là pour le voir. (Faut-il rappeler que de nombreux prophètes ont été maltraités, persécutés, dénigrés, réfutés, avant que leur pensée ne soit adoptée par des milliers voire des millions d’individus).

– Enfin, s’il est nécessaire de rêver, il faut également agir. On peut commencer par se considérer comme un instrument de paix, dans sa famille, dans son quartier… La non-violence doit habiter nos cœurs et imbiber ainsi nos comportements quotidiens les plus banals. Adopter une conduite non-violente au volant est une manière très concrète de s’entraîner à cela !

 

Ensemble vers la non violence audio

Avr 032019
 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dévoilait un visage totalement neuf. L’Eglise d’aujourd’hui qui est au Maroc est une Eglise jeune, dynamique, joyeuse, chantante, heureuse de témoigner de sa foi qui a grandi pour le plus grand nombre d’entre eux dans les pays d’Afrique subsaharienne. Une Eglise qui, tout en étant levain dans la pâte, témoigne avec une espérance forte de sa foi au Christ ressuscité, sans peur, avec fierté, heureuse de voir le pays d’accueil la remercier d’être des croyants au Dieu Unique, le Miséricordieux et le Clément.

Il ne restait plus alors au Pape François qu’à adresser ces derniers mots à l’assemblée : « Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin ! »

La foule lui dit alors sa gratitude : « Merci, Pape François, de nous avoir visités ! Merci de nous avoir confirmés dans la foi ! Merci d’avoir nourri notre espérance ! Merci d’avoir fait brûler d’amour nos cœurs ! Compte sur nous comme nous comptons sur toi… ».

 

Les 30 et 31 mars 2019, le Pape François a accompli son 28ème voyage apostolique au Maroc sur le thème : « Serviteur de l’espérance ». Il passa en fait moins de 30 heures dans le royaume chérifien et limita ses déplacements à trois villes : Salé, Rabat et Témara, pour rencontrer les autorités marocaines, le peuple marocain et la communauté chrétienne vivant au Maroc.

Mais s’il fut court, ce séjour n’en fut pas moins très dense, par les gestes posés et les paroles prononcées, tant par le Pape François que par Mohammed VI, Roi du Maroc et Amir Al Mouminine (Commandeur des croyants). Ils concernaient autant la géopolitique, le social, la fraternité humaine que la vie ecclésiale en pays musulman et le dialogue interreligieux.

La surprise : un appel commun sur Jérusalem.

Comme à Abu Dhabi où le secret de la signature du Document sur la Fraternité fut gardé jusqu’au jour J, rien n’avait filtré sur la préparation par la Secrétairerie d’Etat du Vatican et le Palais royal d’un appel commun sur la ville de Jérusalem. Pour Mohammed VI, cet appel revêtait un caractère très important au lendemain de la reconnaissance de la ville de Jérusalem comme capitale d’Israël par certains pays comme les Etats-Unis ; il est en effet le président du Comité Al Qods, fondé suivant les recommandations de la 6ème Conférence islamique des ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Organisation de la conférence islamique, tenue à Djeddah en juin 1975. Mais notons que l’appel, bref, se situe exclusivement sur les plans culturel et spirituel.

Il est ainsi motivé : reconnaissant l’unicité et la sacralité de Jérusalem / Al Qods Acharif, les deux chefs spirituels ont à cœur sa signification spirituelle et sa vocation particulière de Ville de la Paix, Ville sainte, Ville de la Rencontre :

« Nous pensons important de préserver la Ville sainte de Jérusalem / Al Qods Acharif comme patrimoine commun de l’humanité et, par-dessus tout pour les fidèles des trois religions monothéistes, comme lieu de rencontre et symbole de coexistence pacifique, où se cultivent le respect réciproque et le dialogue.

Dans ce but, doivent être conservés et promus le caractère spécifique multi-religieux, la dimension spirituelle et l’identité culturelle particulière de Jérusalem / Al Qods Acharif.

Nous souhaitons, par conséquent, que dans la Ville sainte soient pleinement garantis la pleine liberté d’accès aux fidèles des trois religions monothéistes et le droit de chacune d’y exercer son propre culte, de sorte qu’à Jérusalem / Al Qods Acharif s’élève, de la part de leurs fidèles, la prière à Dieu, Créateur de tous, pour un avenir de paix et de fraternité sur la terre ».

Construire par l’éducation un monde plus solidaire et plus fraternel

Sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique, et sous une pluie battante, considérée par les Marocains comme une bénédiction de Dieu qui va ainsi favoriser les récoltes, le Pape François adressa à ses « chers amis Marocains » un vibrant « As-Salam Alaikoum » (Que la paix soit sur vous) ! Ils apprécièrent, eux qui furent amenée de toutes les villes et villages des provinces du Royaume par plus de mille autocars et qui firent une ovation à leur roi et à son invité tout au long des kilomètres qui séparaient l’aéroport de l’esplanade.

Dans son discours, le Roi rappela qu’il avait souhaité que la visite papale coïncide avec le mois béni de Rajab. En effet,

« c’est en cette période Sainte que l’Islam et la Chrétienté connurent l’un des épisodes les plus emblématiques de leur histoire : sur ordre du Prophète Mohammed, Paix et Salut soient Sur Lui, les Musulmans fuyant les persécutions quittèrent la Mecque et trouvèrent refuge auprès du Négus, le Roi chrétien de l’Abyssinie. Il s’agissait là du premier acte d’accueil et de connaissance mutuelle entre religions musulmane et chrétienne. Et c’est aussi cet acte de connaissance mutuelle, inscrit dans la postérité que nous commémorons aujourd’hui ».

Et d’ajouter :

« Dans ce monde en quête de repères, le Royaume du Maroc n’a jamais cessé de clamer, d’enseigner et de vivre au quotidien la Fraternité des fils d’Abraham – pilier fondateur de la très riche diversité de la civilisation marocaine.

L’union de tous les Marocains, par-delà les confessions, en est un exemple éloquent.

Cette symbiose est notre réalité. Elle se matérialise par des mosquées, des églises et des synagogues qui, depuis toujours, se côtoient dans les villes du Royaume.

Nous, Roi du Maroc, Amir Al Mouminine, Nous Nous portons garant du libre exercice des cultes. Nous sommes le Commandeur de tous les croyants.

En tant que Commandeur des Croyants, je ne peux parler de Terre d’Islam, comme si n’y vivaient que des musulmans. Je veille, effectivement, au libre exercice des religions du Livre et je le garantis. Je protège les juifs marocains et les chrétiens d’autres pays qui vivent au Maroc ».

Mais, pour le roi du Maroc, dans un monde de violence et d’instrumentalisation du nom de Dieu, il faut d’abord œuvrer au niveau de l’éducation :

« Pour faire face aux radicalismes, la réponse n’est ni militaire ni budgétaire ; elle a un seul nom : Education.

Mon plaidoyer pour l’éducation est un réquisitoire contre l’ignorance : ce sont les conceptions binaires et la méconnaissance qui menacent nos civilisations. Jamais la religion.

C’est pourquoi, aujourd’hui, en tant que Commandeur des Croyants, je plaide pour que soit redonnée à la religion la place qui est la sienne, au sein de l’éducation.

C’est pourquoi il m’est impossible de parler devant la jeunesse sans la mettre en garde contre les phénomènes de radicalisation et d’entrée dans la violence.

Ce que tous les terroristes ont en commun n’est pas la religion, c’est précisément l’ignorance de la religion ».

D’où cette conviction :

« Notre rencontre consacre une conviction partagée : les valeurs de la religion monothéiste contribuent à la rationalisation, à la réconciliation, à l’amélioration de l’ordre mondial ».

En réponse, le pape François insista sur la culture du dialogue :

« Il est donc essentiel, pour participer à l’édification d’une société ouverte, plurielle et solidaire, de développer et d’assumer constamment et sans faiblesse la culture du dialogue comme chemin à parcourir ; la collaboration comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère (cf. Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). C’est ce chemin que nous sommes appelés à parcourir sans jamais nous fatiguer, pour nous aider à dépasser ensemble les tensions et les incompréhensions, les masques et les stéréotypes qui conduisent toujours à la peur et à l’opposition ; et ainsi ouvrir le chemin à un esprit de collaboration fructueux et respectueux. Il est en effet indispensable d’opposer au fanatisme et au fondamentalisme la solidarité de tous les croyants, ayant comme références inestimables de notre agir les valeurs qui nous sont communes ».

Accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

Quelques heures plus tard, après avoir entendu à l’Institut Mohammed VI pour les Imams, les prédicateurs et prédicatrices, Caroline Casadesus, Smahi El Harati et Françoise Atlan interpréter l’Adhan, l’Ave Maria et Adonaï chantés en chœur et accompagnés par l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants.

Il reprit des mots qui lui sont chers et qu’il offre aux hommes et femmes de bonne volonté comme une vraie feuille de route, tout en sachant que les migrants doivent se sentir les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus :

« J’ai voulu offrir quatre verbes – accueillir, protéger, promouvoir et intégrer – afin que ceux qui veulent aider à rendre plus concrète et réelle cette alliance puissent avec sagesse s’impliquer plutôt que se taire, secourir plutôt qu’isoler, édifier plutôt qu’abandonner.

Chers amis, je voudrais redire ici l’importance que revêtent ces quatre verbes. Ils sont comme un cadre de référence pour tous. En effet, nous sommes tous impliqués dans cet engagement – de façons diverses, mais tous impliqués – et nous sommes tous nécessaires pour garantir une vie plus digne, sûre et solidaire. J’aime penser que le premier volontaire, assistant, sauveteur, ami d’un migrant est un autre migrant qui connaît personnellement la souffrance du chemin. On ne peut pas penser des stratégies de grande portée, capables de donner la dignité, en se limitant à des actions d’assistance envers le migrant. C’est quelque chose d’incontournable, mais d’insuffisant. Il est nécessaire que vous, migrants, vous vous sentiez les premiers protagonistes et gérants dans tout ce processus.

Ces quatre verbes peuvent aider à réaliser des alliances capables de dégager des espaces où accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En définitive, des espaces où donner de la dignité ».

Le lendemain matin, pendant une visite privée au Centre rural des services sociaux de Témara, située à une vingtaine de kilomètres au sud de Rabat, et tenus par des Filles de la Charité espagnoles, il mit en application ce qu’il avait dit la veille, à savoir construire ensemble ce qui est le meilleur pour la vie de chacun : « Tout homme a droit à la vie, tout homme a le droit d’avoir des rêves et de pouvoir trouver sa juste place dans notre ‘maison commune’ ! Toute personne a droit à un avenir ».

Etre sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chacun

Mais pour ceux qui eurent la chance de pouvoir participer aux différentes étapes de ce voyage, il est clair que le moment où s’entremêlèrent émotion vive, témoignage spirituel, enseignement théologique et tendresse familiale et ecclésiale fut la rencontre entre l’évêque de Rome et les prêtres, religieux, consacrés et membres du Conseil œcuménique des Églises en la cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Sous les applaudissements nourris de l’assistance, il alla d’abord s’incliner devant le frère Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine (Algérie). Les deux hommes s’embrassèrent la main. Le moine trappiste, aujourd’hui âgé de 94 ans, vit au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt. Le Saint-Père rendit également hommage à sœur Ersilia, 97 ans, et franciscaine missionnaires de Marie depuis… 80 ans et vivant à casablanca.

Puis, dans la dynamique initiée par Vatican II et ses prédécesseurs, il offrit à son auditoire une profonde réflexion théologique sur le dialogue. Il rappela que Jésus nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel, comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présent son Règne. Il reprit avec force cette idée déjà exprimée par le passé :

« Les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme. S’il vous plaît, ils ne passent pas par le prosélytisme ! Rappelons-nous Benoît XVI : “L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage”. Non, ils ne passent pas par le prosélytisme qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile – c’est ça le problème ! –, ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5,13-15) ».

D’où cette conviction :

« En ces terres, le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. Un dialogue que, par conséquent, nous sommes invités à réaliser à la manière de Jésus, doux et humble de cœur (cf. Mt 11, 29), avec un amour fervent et désintéressé, sans calculs et sans limites, dans le respect de la liberté des personnes. Dans cet esprit, nous trouvons des frères aînés qui nous montrent le chemin, parce que, par leur vie, ils ont témoigné que cela est possible, une « mesure haute » qui nous défie et nous stimule. Comment ne pas évoquer la figure de saint François d’Assise qui, en pleine croisade, est allé rencontrer le Sultan al-Malik al-Kamil? Et comment ne pas mentionner le Bienheureux Charles de Foucault qui, profondément marqué par la vie humble et cachée de Jésus à Nazareth, qu’il adorait en silence, a voulu être un « frère universel » ? Ou encore ces frères et sœurs chrétiens qui ont choisi d’être solidaires avec un peuple jusqu’au don de leurs propres vies ? Ainsi, quand l’Eglise, fidèle à la mission reçue du Seigneur, entre en dialogue avec le monde et se fait conversation, elle participe à l’avènement de la fraternité, qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu ».

Voilà pourquoi, le dialogue devient prière. Celle-ci ne fait pas de distinction, ne sépare pas et ne marginalise pas, mais se fait l’écho de la vie du prochain. Elle est prière d’intercession qui est capable de dire au Père : « Que ton Règne vienne ». « Non pas par la violence, non pas par la haine, ni par la suprématie ethnique, religieuse, économique, etc., mais par la force de la compassion répandue sur la Croix pour tous les hommes ».

Un peuple de Dieu joyeux, conforté dans sa foi

Il ne resta plus qu’à clore ce voyage apostolique par la célébration eucharistique du 4ème Dimanche de Carême, de Lætare. Après la messe au stade des Forces armées au Caire (Egypte) en 2017 et la messe au Zayed Sports City d’Abu Dhabi (Emirats arabes unis) en février 2019, ce fut le complexe sportif Prince Moulay Abdellah de Rabat qui accueillit quelques dix mille chrétiens venus des diocèses de Tanger et de Rabat, ainsi que des Marocains musulmans. Du jamais vu depuis l’indépendance du Maroc proclamée le 2 mars 1956 ! Qui plus est ! La messe fut retransmise en direct sur la télévision marocaine.

Pour ceux qui avaient connu le Maroc avant l’an 2000, l’Eglise qui se présentait à leurs yeux dé