Quelle place occupe la liberté de croyance dans le Coran

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Mai 112022
 

  Par  Lajmi Chabchoub Samia  Gric Tunis

Remarques préliminaires

Le monde musulman est, depuis quelques décennies, bouleversé par  la  montée fracassante et turbulente  d’un certain extrémisme religieux  qui n’a pas tardé à envahir la place publique ici et là et à s’imposer, bon gré malgré, comme unique source de référence islamique à laquelle devraient obédience les musulmans.

Confrontés à une situation inédite dans l’histoire de l’islam civilisationnel et religieux, nous oserions dire que nous sommes à l’ère de la suprématie d’un ostracisme religieux, susceptible de se convertir en ostracisme social, qui contraindrait la sagesse à céder sa place à l’inanité, au fanatisme, à l’ intolérance et au sectarisme. Les préjugés auxquels s’ajoutent la méconnaissance et, de surcroît, l’instrumentalisation des textes coraniques[1],  ont servi de base pour la propagation de cette dérive nihiliste se cachant derrière un voile religieux.

Si l’injonction à frapper d’obsolescence certains versets du Coran dits violents[2], est affligeante pour les musulmans, porter, sur ces mêmes versets, un regard nouveau et une réflexion nouvelle, est  un impératif. La question de fond est de percevoir comment les rendre audibles, lisibles, et en pleine concordance  avec la valeur première de l’islam : la miséricorde[3] et l’objectif suprême du message coranique qui est d’aider l’être humain à assumer la responsabilité  de la  gérance / lieutenance  (khilāfa)[4].

Si telle  est la valeur de l’homme et l’importance du  projet qui lui est réservé  dans le discours de la religion de la miséricorde, il sera alors d’une importance capitale que de s’interroger sur la place consacrée par le Coran à la liberté et, particulièrement, à la liberté  de croyance [5].

En effet, c’est à cette interrogation que le présent texte entend  apporter une réponse. Loin de prétendre à l’exhaustivité, le texte voudrait prouver  que la liberté de croyance, dans le Coran, est une exigence intimement liée à la volonté et à la sagesse divine et ipso facto elle ne saurait être abrogée.

En raison du nombre élevé des versets relatifs à la liberté de croyances, leur catégorisation[6]  en quatre unités  autour de thèmes précis, m’a servi de cadre global pour mieux  examiner, comprendre les tenants et les aboutissants du verset, traiter, comparer,  analyser et évaluer la notion de liberté de croyance  retenue dans le Coran.

  1. La première unité de versets: la diversité est un Commandement divin

La conception coranique de l’existence repose fondamentalement sur deux faits :

-L’unité du Créateur, Dieu est Un dans son Essence, ses Attributs et ses Actions.  Sans faille et Eternel (Samad), Dieu est en dehors du temps et en dehors de l’espace.

-La pluralité de la création : excepté Dieu, tout est changeant (mutaghayyir) et divers (muta‘adid). La diversité est sanctifiée comme étant la pierre angulaire de la Création. Il s’agit d’une diversité écologique, anthropologique et religieuse explicitement reconnue et évidente. Ces mesures sont appelées à être vécues comme  des expressions multiples d’un message essentiellement et foncièrement unique, qui a été adressé par Dieu à des peuples vivant dans des lieux et des temps différents.

 « A chacun de vous Nous avons assigné une législation et un plan à suivre. » (5/ 48)

Dieu a créé les êtres humains égaux dans leur humanité générale et semblables dans leurs caractéristiques primaires communes. Ils diffèrent à un degré ou à un autre au sein de l’environnement humain.

L’existence de communautés plurielles (chacune avec ses spécificités), exprime une volonté divine inéluctable. La diversité et la différence font donc partie du projet divin  et persisteront jusqu’au jour de la résurrection. « Et si ton Seigneur avait voulu, Il aurait fait des gens une seule communauté. Or, ils ne cessent d’être en désaccord (entre eux,) » (11 /19). Qui songerait alors à effacer cette diversité ou à la réduire ?[7]

En outre, Dieu n’a pas créé le monde et sa diversité « en vain », mais pour nous éprouver. Dotés d’un libre arbitre et en faisant usage de nos facultés, nous passons cet examen tout au long de la vie.

« Béni soit celui dans la main de qui est la royauté. Et Il est capable de toute chose. Celui qui a créé la mort et la vie dans le but de vous éprouver ceux parmi vous qui feraient la meilleure œuvre. Et c’est Lui le Puissant, le Pardonneur » (67/1-2).

Dans cette optique, Il est impensable de refuser le droit au libre choix et d’imposer la foi. Cela contredit les principes fondamentaux de la religion qui  ont énoncé la diversité, la dignité[8] de tout être humain et la justice au cœur du Message de son Livre Saint.

Au contraire, faire de la liberté de croyance un déterminant de l’ensemble des actions de l’être humain, c’est rendre tout être humain responsable de ses propres actions : l’individu est religieusement responsable des actes, des attitudes et des pensées fondés sur  l’intention et la volonté. Sans la liberté, la responsabilité n’aurait aucun sens : « Les actions n’ont lieu que par les intentions et la personne obtient ce qu’elle a eu comme intention ».[9] L’être humain aura à rendre des comptes le jour du Jugement dernier, excepté  celles accomplies sous la contrainte. En effet, la liberté de croire ou de ne pas croire, la liberté d’entreprendre, celle d’opinion et bien d’autres lui sont ainsi reconnues.

 Ceci dit, l’homme doit être conscient que sa personne  n’est pas la mesure de toute chose et que son monde ne constitue qu’une infime partie de la Création. Cette condition humaine  est mise en exergue par le Coran : « Vous n’avez acquis qu’une infime partie du savoir » (17/85). 

Il est  donc clair que la  reconnaissance et le respect de la pluralité des chemins, des cultures, des religions et ce qui en découle en termes de liberté, sont une vérité coranique  non abrogeable.

Les Prophètes eux-mêmes n’ont pas été  autorisés à guider leurs peuples par la contrainte. La guidance ne saurait prendre appui  sur la coercition.

2-La deuxième unité  de versets: la mission des Prophètes est la transmission de la vérité

Malgré la perfection et la justice  des Prophètes[10] ,  leur mission est bien définie par le texte coranique.

« Nous t’avons envoyé avec la Vérité en tant qu’annonciateur et avertisseur, Il n’est pas une nation qui n’ait déjà eu un avertisseur. »(35/24).

La mission désignée au Prophète Mohammed est celle d’annoncer l’islam comme  une religion qui s’inscrit dans la continuité de toutes les religions abrahamiques. Il est chargé de  rappeler que  le principe du monothéisme est le fondement de toutes les religions et d’exhorter  ses adeptes à croire en tous les Messagers qui  l’ont précédé. Dans la sourate Al-Baqara (2/129) l’invocation[11] faite par le Prophète Ibrahim et son fils Ismail après la construction de la Kaaba énonce les niveaux de la  mission du Messager :

-transmettre la Parole divine aux gens :”il récite devant eux les Signes de Dieu”  ‘’يَتْلُو عَلَيْهِمْ ‘’آيَاتِكَ

 -enseigner et expliciter  le sens de la Parole divine  “il leur enseigne le Livre“يعَلِّمُهُمُ الْكِتَابَ” en expliquant  ce qui leur parait  ardu à comprendre et en détaillant ce qui est énoncé de façon globale.

-enseigner la Sagesse الحكمة “c’est-à-dire la connaissance utile accompagnée des bonnes actions.

 -purifier “يُزَكِّيهِمْ“leurs âmes des vices de la parole, de l’action et de la croyance par une  éducation spirituelle et morale[12].

En  sa qualité de modèle universel  et en son  rôle exclusif de  transmetteur, le  Prophète indique la voie du juste milieu  afin  de forger une société juste et pieuse.  Il n’a pas à  se soucier de l’acceptation ou du refus de son message.

« Et s’ils se détournent, Nous ne t’avons pas envoyé pour être leur tuteur : tu n’es chargé que de transmettre le message » (42/48)

Le Prophète responsabilise : “Celui qui fera un bien du poids d’un atome le verra et celui qui fera un mal du poids d’un atome le verra.” (7-8)

La méthode à suivre est celle déjà initiée par les Messagers et les Prophètes précédents .Elle est définie ainsi par le Coran : « Appelle les gens au sentier de ton Seigneur par la sagesse et la bonne exhortation. Et discute avec eux de la meilleure façon. Car ton Seigneur connait le mieux celui qui s’égare de Son sentier et c’est Lui qui connait le mieux ceux qui sont bien guidés » (16/125).

Dieu a mentionné dans le Coran les revendications des polythéistes, leurs idées et leurs soupçons avec  leurs charges d’infidélité, de méchanceté et de laideur, sans jamais  ordonner de couper les langues de ceux qui parlaient, ni de les tuer. Au contraire Il répondait à ces aberrations  avec des arguments et des preuves.

La sagesse, la bonne exhortation et la responsabilisation[13] constituent donc l’attitude digne d’un Messager de Dieu. Sans blesser les gens ni les intimider, le Prophète ne  doit pas être dur.  Il doit faire preuve d’indulgence et  de patience :

« Mais si tu étais rude, au cœur dur, ils se seraient enfuis de ton entourage » (3/159)

En lui enseignant la bienfaisance, le  Coran  a averti le Prophète  des risques de la controverse/ jadal au cas où il y est contraint. Ce dernier recours ne doit pas amener le dialogue à se transformer en altercation /mirā’ conduit par  « la volonté de discréditer le discours d’autrui en insistant à montrer ses défauts et n’ayant pour objectif que d’outrager et humilier l’interlocuteur ». [14] Le commandement  divin est clair « Ne leur tiens donc pas rigueur, exhorte-les, et dis-leur des paroles convaincantes ».  (4/3).

Le verset  (45) de la Sourate Qāf  mentionne  clairement qu’il n’appartient aucunement au Prophète de contraindre les gens à croire  «Nous savons mieux ce qu’ils disent. Tu n’as pas pour mission d’exercer sur eux une contrainte. Rappelle donc, par le Coran celui qui craint Ma menace. Tu n’as pas pour mission d’exercer sur eux une contrainte »  (50/45) .Celle-ci est en  contradiction avec les valeurs défendues par le Coran.

L’adhésion des gens et leur bonne guidance n’entrent pas dans la mission du Prophète. Dieu  seul connaît ceux qui sont disposés à la bonne guidance et ceux qui ne le  sont pas. « Ce n’est pas à toi de les guider vers la bonne voie, mais c’est Dieu qui guide qui Il veut »  (2/272).

Le Coran appelle  le Prophète à  ne pas se sentir responsable  si le  message divin est rejeté. Il ne lui appartient ni de guider les gens vers la bonne voie ni de les contraindre  à croire. C’est contraire aux valeurs  coraniques. La conversion  doit être  une décision personnelle  régie par  une conviction ferme et  un choix libre : « La vérité émane de votre Seigneur. Que croie celui qui veut, et dénie celui qui veut » (18/29)

Ces verbes au mode impératif  ḏakkir (rappelle) balliġ (transmets)asda’(expose clairement) anḏir (avertit) baššir (annonce la bonne nouvelle) cités dans le Coran à plusieurs reprises,  définissent le rôle du Prophète . En sa qualité de  témoin et de transmetteur qui  conseille  le convenable et déconseille l’inconvenant, il n’a pas à  user du contrôle et  de la  coercition. .

 

3-La troisième unité de versets: la contrainte n’est pas à la mesure des grandes fins de la création .

 Les versets coraniques  abondent  dans le sens de  la liberté .Comme il est susmentionné, la liberté humaine est l’une des valeurs suprêmes de l’Islam et l’un des objectifs supérieurs (maqāssid) de ses enseignements. Un des rôles les plus importants de la foi monothéiste c’est, qu’en liant le croyant  à Dieu,  elle le libère   de  toute forme de servitude .Dans le Coran le nombre de versets qui défendent et protègent la liberté de croyance et qui la considèrent comme l’essence de l’être dépassent les 200 versets.

Ce nombre  considérable de versets a été révélé pour souligner la liberté de l’homme de choisir ce qu’il croit et de ne pas le forcer à adopter une croyance ou à la changer .Ses choix restent absolus .La croyance est une affaire humaine spéciale entre l’homme et son Créateur.

 A la tête des versets qui soulignent la liberté de croyance vient le verset de la sourate Al-Baqara « Nulle contrainte en religion Car le bon chemin s’est distingué de l’égarement »(2/256)

Le verset (2/256)  comporte  à la fois une interdiction ferme de contraindre une personne à se convertir et une négation catégorique de la possibilité de la foi obtenue par la force.[15]

Ceci est  rendu explicite  pour deux raisons fondamentales :

-Premièrement : la non contrainte est justifiée définitivement par des versets clairs prouvant  que la foi est le chemin de la vérité et que l’incrédulité est  la voie du fourvoiement.

-Deuxièmement : le terme « contrainte » dans le verset est un nom  indéfini.  Précédé par une négation,  il désigne dans ce cas un précepte général (hukm ‘āmm).

En effet, l’origine et l’essence de la religion dans le Coran est dans la soumission de l’âme. La foi est  une question de cœur et de conscience qui ne peuvent être à la portée d’une quelconque  forme d’exercice de la contrainte. Le fait que l’islam ne permet pas  de forcer le musulman à accomplir ses rites et ses obligations est une traduction explicite de cette vision  ancrée dans les textes.

En outre, si Dieu considérait que la foi pouvait se réaliser  par la contrainte il aurait enjoint à ses Messagers de forcer les gens à croire. Au contraire, il a interdit au Prophète d’agir dans une telle direction «Est-ce à toi de contraindre les gens à devenir croyants? » (10/99). Les croyances ne peuvent être soumises à la coercition, même si cela relève d’un désir ardent du bien des autres  «  Et la plupart des gens ne sont pas croyants malgré ton désir ardent. »(12/103).

Plus qu’un commandement moral confié aux  individus, la liberté de croyance  est  un droit prescrit et préservé par des sanctions divines. Il est donc  illicite de contraindre les  gens à embrasser l’Islam ou à y rester. La contrainte est contraire aux principes de l’épreuve (liberté et responsabilité), de  la justice et de la  foi. Elle contredit  les instructions coraniques obligeantes .Elle ne génère  point  des croyants sincères mais des hypocrites imposteurs  dont  les paroles  sont contraires à ce qu’ils pensent dans leur for intérieur.

Il est donc inconcevable de contraindre par la menace ou imposer par la terreur ou même par un simple regard inquisiteur  ce qui,  en principe , relève  d’une adhésion intime  et personnelle dans un acte totalement libre[16].En islam  la coercition est  complètement rejetée elle ne peut  établir ni mariage, ni divorce  ni vente ou autre transaction. Comment peut-elle alors établir une religion ?

En fait le Coran a entouré la liberté de croyance  de plusieurs garanties[17] :

-Garantie de la religion elle-même qui considère la violation de ce droit comme une violation de la religion. La liberté de croyance n’est pas seulement un droit de l’homme, mais aussi un devoir et une nécessité. Son exercice est un devoir de dévotion ; tout manque est  passible de sanction.

Ce passage coranique « Si Allah ne repoussait pas les gens les uns par les autres, les ermitages seraient démolis, ainsi que les églises, les synagogues et les mosquées où le nom d’Allah est beaucoup invoqué » (22/40) fait de la défense de la liberté religieuse la cause supérieure pour laquelle il peut être fait recours aux armes.

.-Garantie méthodologique concrétisée par :

  *l’appel du Coran à libérer les esprits de la domination des caprices et des désirs qui restreignent la pensée « As-tu vu la personne qui a pris sa passion pour divinité? Ou alors, est-ce toi qui vas lui être garant? » (25/43).

  *Son déni véhément de ceux qui se sont donnés une autorité extérieure qui leur  trace ce qu’ils doivent  penser et faire « Non, (ils) disent: “ nous avons trouvé nos ancêtres sur une religion. Et certainement nous atteindrons la guidée en suivant leurs traces». (43/22)  

   *L’établissement de sanctions  pour ceux qui imposent des restrictions à leur raison. L’homme est fortement appelé à utiliser les moyens de connaissance, de jugement et de décision « Et ils disent : “Si nous avions écouté ou compris, nous ne serions pas parmi les gens de l’enfer“. » (67/10)

-Garanties punitives de l’au-delà si la personne viole son devoir d’user de sa raison et livre la maitrise de sa vie aux autres (dirigeants, traditions, sectes, cheikhs…) . Elle doit en porter le fardeau de la négligence de ce qui lui a été octroyé « Et quand tout sera accompli, le Diable dira: “Certes, Allah vous avait fait une “promesse de vérité”, tandis que moi, je vous ai fait une promesse que je n’ai pas tenue… Ne me faites donc pas de reproches; mais faites en à vous-mêmes… Certes, un châtiment douloureux attend les injustes » (14/22).La responsabilisation est la plus grande garantie de l’exercice effectif de la liberté.

-Garanties légales par l’interdiction de l’inquisition. Seul ce que le croyant déclare est pris en considération , indépendamment de ce qui est dans sa conscience .Il a le droit de manifester sa croyance religieuse dans la pratique, de la défendre et de critiquer les croyances qui la contredisent y compris  les croyances islamiques. Le Coran rapporte  de nombreuses conversations dans lesquelles des personnes d’autres religions expriment leurs opinions sur leurs croyances et discutent avec ceux qui s’y opposent et critiquent ce qui leur est contemporain des croyances islamiques. Elles n’ont été soumises à aucune contrainte à cause de cela.  Aucun rapporteur ou historien n’a mentionné que le Prophète a contraint une quelconque personne à embrasser l’Islam, ou qu’il a acquiescé à cela[18] .

Ceci dit,  les anciens juristes ont considéré que le verset (2/256)  est abrogé[19] par :

deux autres versets de la Sourate  At-Tawbah :

         -Le verset  du Sabre (9/5)  «  Lorsque les mois d’interdiction seront écoulés, tuez les Polythéistes là où vous les trouvez, attrapez-les, cernez-les, et guettez-les dans toute embuscade ».

« فَإِذَا انسَلَخَ الأَشْهُرُ الْحُرُمُ فَاقْتُلُواْ الْمُشْرِكِينَ حَيْثُ وَجَدتُّمُوهُمْ وَخُذُوهُمْ وَاحْصُرُوهُمْ وَاقْعُدُواْ لَهُمْ كُلَّ مَرْصَدٍ«

     -Le verset de la jizya (9/29)  « Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui n’interdisent pas ce qu’Allah et Son Messager ont interdit et qui ne professent pas la religion de la vérité, parmi ceux qui ont reçu le Livre, jusqu’à ce qu’ils versent la capitation par leurs propres mains, en état d’humiliations ! »

 «  قاتِلُوا الَّذِينَ لَا يُؤْمِنُونَ بِاللَّهِ وَلَا بِالْيَوْمِ الْآخِرِ وَلَا يُحَرِّمُونَ مَا حَرَّمَ اللَّهُ وَرَسُولُهُ وَلَا يَدِينُونَ دِينَ الْحَقِّ مِنَ الَّذِينَ أُوتُوا الْكِتَابَ حَتَّىٰ يُعْطُوا الْجِزْيَةَ عَن يَدٍ وَهُمْ صَاغِرُون»

– un hadith  du Prophète qui dit : “Il m’a été ordonné de combattre les hommes jusqu’à ce qu’ils témoignent qu’il n’est de divinité que Dieu et qu’ils croient en moi [en tant que Prophète de Dieu] et en ce que j’ai apporté”[20]

Il est à noter que le verset (2/256)   figure dans  une sourate médinoise[21].Le contexte est donc bien loin d’être celui de la faiblesse de la jeune communauté musulmane[22]. En plus, ce verset  est placé après les versets (190-194) puis les versets (216-217) de la sourate Al-Baqara où  le combat est explicitement  mentionné. Ceci rend problématique la question de son abrogation .En effet, si l’objectif  du combat était la conversion de tout un chacun  pourquoi alors revenir sur ce qui a été annoncé auparavant ?  N’est-ce pas une contradiction ?[23]  

Mis dans  le cadre des versets (9/ 1-15), le verset fait ressortir  une atmosphère générale de guerre. Le sujet et le contexte  réfèrent  aux polythéistes de la péninsule[24], les  tribus qui leur sont alliées, les hypocrites et ceux qui parmi les juifs se sont associés  à eux. Ce sont avant tout des guerriers qui ont  violé  les pactes conclus avec le Prophète .Ils ont tenté de l’assassiner et ont  planifié un coup d’État religieux à travers la mosquée Al-Dirār[25].

La spécification se trouve dans la parole Divine  qui dit « à l’égard des associateurs avec qui vous avez conclu un pacteالى الذين عاهدتم من المشركين » (9/1)

Les versets (9/ 2-3) n’appellent  pas à leur extermination  comme il est prétendu par certains commentateurs, mais préviennent qu’ils ne pouvaient plus habiter la péninsule .Le délai  fixé est de 4 mois. S’ils ne la quittent pas ils seront exposés au combat.

Deux exceptions  sont faites dans les versets (9/4 et 6).

-Celle du verset (4) concerne les polythéistes qui ont établi un pacte à durée déterminée et ne l’ont  pas rompu : le pacte conclu ne prend pas fin  mais, il ne sera pas renouvelé pour les polythéistes de la péninsule.

-Celle du verset (6) concerne le cas du polythéiste guerrier  qui demande  la sécurité pour  entendre  la parole de Dieu .Un délai doit  lui être accordé et le verset précise « puis fais-le parvenir à son lieu de sécurité ». Il  est  clair qu’il n’y a là aucune indication de contrainte en religion. Alors, si l’incrédulité était la cause réelle de la guerre, pourquoi accorder cette chance à un polythéiste guerrier ?

L’objectif n’est donc  pas  forcément de tuer les polythéistes à cause de leur incrédulité : ils peuvent choisir de ne pas se convertir à l’islam mais, ils seront expulsés de la péninsule. Le verset (9/ 5)  évoque aussi  la possibilité de leur  emprisonnement  « capturez-les ». Or,  les prisonniers[26] selon les termes du verset (47/4)   peuvent être relâchés « Enfin, lorsqu’ils auront abandonné le combat et ses lourdeurs (les armes et le matériel nécessaire),… (Laissez-les) soit comme une faveur (sans contre-valeur فَإِمَّا مَنًّا بَعْدُ) ou bien comme une rançon (contre une valeur وَإِمَّا فِدَاء) ».Dans ce cas les prisonniers polythéistes seront relâchés hors de la Péninsule[27].

En d’autres termes, Nul ne doit être tué parce qu’il est non-musulman, mais uniquement pour son agression contre l’Islam.

Le hadith qui dit : “Il m’a été ordonné de combattre les hommes jusqu’à ce qu’ils témoignent qu’il n’est de divinité que Dieu et qu’ils croient en moi [en tant que Prophète de Dieu] et en ce que j’ai apporté” a conduit des juristes à conclure qu’il abroge le verset« Nulle contrainte en religion ! » . D’où l’obligation de combattre les gens pour les conduire à  se convertir à l’islam.

Or, si  tel était l’objectif du combat contre les polythéistes, le Prophète  aurait –il  pu dire  quelques jours avant sa mort: « Faites sortir les polythéistes de Jazīrat al-‘arab » ?[28] Ainsi, se trouve  confirmée la thèse   des juristes  qui ont insisté  sur la portée restreinte et non générale  de ce hadith[29] . En effet, dans le même  hadith rapporté par an-Nassā’ï [30] le mot  “المُشرِكِيْن (“les polythéistes”) prend la place du mot   النَّاس (“les hommes”).

Donc à l’expiration des 4 mois, ces polythéistes guerriers ne peuvent plus être acceptés sur la terre de la péninsule. Par contre, les autres  polythéistes et  les Gens du Livre avaient toujours le droit de résider dans Dār al-Islām tout en gardant leur religion. Le verset (9/5) indique  donc une mesure spécifique à la région de la Péninsule arabique.

 Le même contexte (complot et guerre) s’applique  au verset de la jizya (9/29).

« Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui n’interdisent pas ce qu’Allah et Son Messager ont interdit et qui ne professent pas la religion de la vérité, parmi ceux qui ont reçu le Livre, jusqu’à ce qu’ils versent la capitation par leurs propres mains, en état d’humiliation ! »

Il est clair ,comme susmentionné,  que l’ordre est donné aux musulmans de se délier de leurs engagements et de  combattre  les polythéistes  qui ont  rompu unilatéralement  le traité de non-agression avec le Prophète(la trêve de Ḥudaybiyya)tout en  projetant de lui faire la guerre .Mais qu’en est –il des Gens du Livre cités dans le verset?

L’exégèse classique affirme que la totalité du verset (9/29) concerne les Gens du Livre.  C’est un argument scripturaire  qui fixe leur statut et leur sort .Il vient annuler toutes les valeurs de tolérance imposées par d’autres sourates dans les relations avec les Gens du Livre prônant une guerre permanente contre eux jusqu’à l’établissement de la domination  des musulmans.  Les minorités religieuses du fait de leur statut de ḏimmis  (protégés / sous la protection) sont obligés de verser annuellement l’impôt ou la  jizya.

Cependant, l’examen de cette interprétation à la lumière du Coran, soulève plus d’une interrogation quant à son exactitude. En effet, le verset dit à propos des guerriers concernés qu’ils  «ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui n’interdisent pas ce qu’Allah et Son Messager ont interdit et qui ne professent pas la religion de la vérité ».Or, selon le Coran , les Gens du Livre ne doivent être regardés ni traités de la même manière puisqu’ils «ne sont pas tous pareils » (3/113).Plusieurs   versets  font l’éloge de

– ceux qui croient sincèrement en Dieu et au Jour dernier

 « Il y a parmi les Gens du Livre, une communauté qui aux heures de la nuit, récite les versets d’Allah en se tenant debout et se prosternent. Ils croient en Allah et au Jour dernier, ordonnent le convenable, interdisent le blâmable et concourent aux bonnes œuvres. Ceux-là sont parmi les gens de bien. » (3/113-114)

-ceux qui interdisent « ce que Dieu et Son Messager ont interdit »  Le mot son Messager ne signifie pas ici  nécessairement le Prophète Mohammed. La preuve  est ce qui  est dit dans le verset précité (3/114). Ordonner le convenable et  interdire le blâmable inclut l’interdiction de ce que Dieu et le Messager ont interdit, comme l’interdiction de l’injustice, du polythéisme, du mensonge, de la désobéissance et du meurtre.

– ceux qui croient en la religion de la vérité. Le verset (3/114) a mentionné dans leur description « Ceux-là sont parmi les gens de bien. {وَأُولَئِكَ مِنَ الصَّالِحِين} » . Il n’est pas logique  de les compter parmi les justes, sauf s’ils professent la religion de la vérité sachant que la  « religion de vérité » ne désigne pas seulement la religion du Prophète Mohammed même  si elle est  considérée la plus complète[31]. L’Islam est la religion de tous les Prophètes. Être musulman implique de reconnaître l’authenticité de toutes les religions révélées avant l’islam. Le Coran est explicite sur cet héritage : « Dites: «Nous croyons en Allah et en ce qu’on nous a révélé, et en ce qu’on a fait descendre vers Abraham et Ismaël et Isaac et Jacob et les Tribus, et en ce qui a été donné à Moïse et à Jésus, et en ce qui a été donné aux prophètes, venant de leur Seigneur: nous ne faisons aucune distinction entre eux. Et à Lui nous sommes Soumis» (2/136)

Notons que  certains chercheurs modernes considèrent que le terme dīn al–ḥaqq dans le segment « et qui ne professent pas la religion de la vérité » ne désigne pas seulement  l’islam. La preuve est que dans la littérature exégétique très peu d’auteurs ont limité le terme « religion » (dīn) dans le verset (3 / 19) « La religion, auprès de Dieu, est l’islam » à la révélation donnée au Prophète Mohammed. C’est plutôt le principe d’abandon confiant à Dieu qui est  visé par ce verset.

En langue arabe  le verbe dāna/yadīnu  a plusieurs sens parmi lesquels on cite  «  être loyal » et « être fidèle à »  d’où l’importance de l’interprétation  qui considère le verbe wa lā yadīnnūna,  désigne la non observance du  devoir de préserver  les pactes et  les contrats  exemptes de fraude, de  trahison et de tromperie .De son côté, le mot dīn a lui aussi plusieurs significations parmi lesquelles on retient tradition et coutume .En ce sens « dīn al–ḥaqq »désigne « la coutume véritable »  ce qui donne au segment «  wa lā yadīnnūna dīn al–ḥaqq » la signification suivante: ceux qui  ne respectent pas « la coutume véritable » de s’engager réellement à honorer les traités et les accords[32]

Si le traité de trêve est signé par  les  Qurayshites « la coutume véritable/dīn al–ḥaqq »suppose qu’il soit aussi respecté par tous leurs alliés. Ainsi se trouve expliqué le fait que certains polythéistes (transgresseurs du pacte de non-agression)  et certains Gens du Livre l’ayant rompu par solidarité d’alliance soient  réunis  dans le même verset ordonnant  de les  traiter de la même manière : ils sont des agresseurs. Mais rien  dans tout ce qui a été avancé   ne  laisse entendre une déclaration de guerre permanente contre les Gens du Livre en général.

Nous ne trouvons pas un seul verset dans le Coran qui autorise l’agression « Combattez dans le sentier d’Allah ceux qui vous combattent, et ne transgressez pas. Certes. Allah n’aime pas les transgresseurs! »(2/190) (Verset qualifié de  muhkam, sans équivoque). L’ouverture des hostilités qualifiée dans le verset d’« agression » ne peut  muter en « jihad » et devenir  un  devoir. Transformer l’injustice en justice et la transgression en obligation  légale est  sans doute une œuvre politique  destinée à justifier à la fois l’expansion de l’empire califal et la taxation des populations ainsi soumises.

En fait, et conformément aux préceptes du Coran, Il est commandé aux musulmans de lutter légitimement pour se défendre et défendre leur religion. Ils sont tenus d’être justes et bienfaisants envers les  non-combattants qui n’ont pas pris part aux agressions « Allah ne vous défend pas d’être bienfaisants et équitables envers ceux qui ne vous ont pas combattus pour la religion et ne vous ont pas chassés de vos demeures. Car Allah aime les équitables » (60/8)

La sévérité contenue dans le verset (9/29)  est strictement circonstanciée .Elle est dirigée vers ce groupe de guerriers  qui doit être combattu jusqu’à sa reddition .Vaincus, ils seront astreints à reconnaitre  que les mains des musulmans  sont au-dessus des leurs et à verser «  la capitation par leurs propres mains, en état d’humiliation ! ». Dans ce verset (9/29) en particulier, il est commandé de lutter légitimement pour  se défendre et  défendre sa religion. L’ordre du combat est donné uniquement contre ceux qui parmi les Gens du Livre  ont  attaqué  les musulmans.

Il est d’une grande importance de s’arrêter à la question de la jizya. Celle-ci a servi de titre au verset dit  abrogeant des versets coraniques qui  précèdent et qui appellent à traiter les Gens  du Livre de la meilleure manière.

Des juristes et des chercheurs contemporains ont contesté l’interprétation classique qui fait de la jizya un tribut de capitation. Se basant sur sa racine « jazā » qui  signifie rétribuer, le terme jizya aurait le sens de rétribution en compensation de la vie sauve et de la protection. La jizya correspond donc au tribut que devait payer la tribu vaincue à ses vainqueurs en signe de soumission .C’est une  pratique courante dans le monde bédouin de l’époque. La définition  mentionnée est  dans cette optique la plus  correcte en raison de  sa cohérence avec les  versets coraniques contenant  les termes dérivant de cette même  racine « jazā ». Le nom «al-jazā’  » ne peut pas être défini par « impôt » ou  « taxe » sinon  comment expliquer ces versets :

 « Le voleur et la voleuse, à tous deux coupez la main, en punition (jazā’an) pour ce qu’ils ont fait comme châtiment de la part d’Allah. Allah est Puissant et Sage (Possesseur de la Sagesse et du Jugement » (5/ 38))

 « Allah donc les récompense pour ce qu’ils disent par des Paradis sous lesquels coulent les ruisseaux, où ils demeureront éternellement. Telle est la récompense (Jazā’u) des bienfaisants. » (5/85) ?

La définition de la jizya, en tant que tribut de « capitation », n’a pas de fondement dans le texte coranique .Elle est vraisemblablement venue suite à l’imposition illégale des taxes à tous les Gens du Livre. Par conséquent, la jizya ne peut être qu’un  « tribut de capitulation » payé une seule fois, au moment où les vaincus (transgresseurs du pacte) se soumettaient aux vainqueurs musulmans  et  la versent  « par leurs propres mains, en état d’humiliation ! »  .

Les règles de vexations édictées par certains exégètes dans une surinterprétation du  dernier  segment du verset «par leurs propres  mains, en état d’humiliation » ont été réfutées par des commentateurs anciens et vigoureusement critiquées par des savants contemporains dont Mitwallī Ibrāhīm Sālaḥ [33] pour qui :

– le mot “main ‘’ne peut être pris dans le sens littéraliste mais dans  le sens de la capacité comme il l’est  dans les versets ci-après:

 « ……et rappelle-toi David, Notre serviteur, doué de forces   ( ذَا الْأَيْدِ ) »(17/38)

« Et rappelle-toi Abraham, Isaac et Jacob, Nos serviteurs puissants et clairvoyants  ( أُوْليِ الْأَيْدِي وَالْأَبْصَا ر)» (38/45).

De là, le sens  du segment  «jusqu’à ce qu’ils versent la capitation par leurs propres mains… , حَتَّىٰ يُعْطُوا الْجِزْيَةَ عَنْ يَد » serait  « jusqu’à ce qu’ils  donnent la jizya et qu’ils soient capables de la donner ».Selon cette lecture le verset parle de la capacité des Gens du Livre à payer la jizya,et non pas la capacité des musulmans à les humilier. 

  – le sens d’humiliation donné par l’exégèse classique  au  terme ” “saġār” [34]et traduit par en état d”humiliation  «وهم صاغرون» ne pourrait  être correct,  car si le terme  “saġār”  est le  synonyme d’humiliation , le segment  du verset(27/ 37)comportant ce même terme  «  وَلَنُخْرِجَنَّهُم مِّنْهَا أَذِلَّةً وَهُمْ صَاغِرُونَ »  serait  « et nous les en expulserons tout humiliés et humiliés » ce qui est incorrect et insensé.

Le « saġār » désignerait dans cette optique la défaite ou la faiblesse matérielle  qui par elle-même n’entrainerait pas systématiquement l’humiliation. Un combattant peut être vaincu ou tué  sans pour autant perdre son estime de soi  et sa dignité.

Le sens le plus probable selon Mitwallī Ibrāhīm Sālaḥ serait : Combattez-les jusqu’à ce qu’ils donnent la jizya et qu’ils soient capables de la donner, et pardonnez s’ils ne sont pas en mesure de rendre le tribut, ou faites-en une dette jusqu’à ce qu’ils soient dans l’aisance. Cette interprétation est la plus cohérente avec la diction divine « Et Ma miséricorde embrasse toute chose » ( 7/156) .En effet, l’interprétation classique rend le Coran silencieux sur la décision à prendre  dans le cas où les vaincus sont incapables de verser le tribut (situation qui peut se produire) tandis que l’interprétation mentionnée prévoit une réponse qui est plus appropriée à la religion de la miséricorde.

Si le Coran déclare accepter la paix avec les polythéistes « s’ils inclinent à la paix  جنحوا للسلم » (8/61) avant d’être vaincus dans le combat sans restriction ni condition[35]  , c’est à fortiori qu’il ne stipule pas d’impôt ou autre chose pour les Gens du Livre agresseurs s’ils inclinent  à la paix dans les mêmes conditions[36].

Prenant en compte tous ces détails, force est de constater qu’ il n’est pas logique que le verset de la jizya soit  abrogeant  des versets tolérants envers les Gens du Livre vu qu’il ne s’écarte pas du cadre général du statut spécial attribué par le Coran aux Gens du Livre, en particulier les Chrétiens. Il en est plutôt une extension.

En  conclusion  la jizya est  purement une amende ou une compensation pour le préjudice matériel ou moral que les musulmans ont subi de la part de certains des Gens du Livre. Pour cette raison, le verset (9/29)  ne peut être appréhendé de façon inconditionnelle.

La jizya s’apparente donc à la compensation garantie par toute législation à la suite d’un manquement par l’une des parties aux obligations qui y sont requises, sans aucun lien avec leur croyance ou non ou incroyance. La jizya n’a rien d’une punition infligée aux Gens du Livre  pour leur adhésion à leur religion et leur refus d’embrasser l’Islam  d’où  l’interdiction de leur imposer de choisir entre  la conversion et  le payement de la jizya[37]. Dieu  a clairement résolu le problème de la foi et de l’incrédulité « Quiconque le veut, qu’il croie, quiconque le veut qu’il mécroie» (18/29)

Partant des  versets (4) et (7) de la sourate At-Tawbah qui interdisent explicitement  d’offenser les polythéistes faisant alliance avec les musulmans peut-on admettre que le Coran  permet  de combattre et de tuer les Gens du Livre pacifiques qui n’ont pas pris part aux agressions ? N’est-ce pas le Coran lui-même qui a dit « Et tu trouveras certes que les plus disposés à aimer les croyants sont ceux qui disent: «Nous sommes chrétiens». C’est qu’il y a parmi eux des prêtres et des moines, et qu’ils ne s’enflent pas d’orgueil. » (5/ 82)

 N’est-il pas légitime de  considérer la thèse de l’abrogation du verset (2/256) par le verset de la jizya soutenue par  l’exégèse traditionnelle comme une surinterprétation hors texte dont le but est de  soumettre le verset (9/29) à la volonté politique et à la logique d’exploitation financière mises en place bien après le Coran par le pouvoir califal impérial ?

Il en est de même pour la thèse de l’abrogation basée sur le hadith  cité plus haut .Un nombre de juristes ont insisté  sur le fait que le  hadith ne peut abroger  le Coran. Il faut que l’abrogeant ait la même force que l’abrogé. Or, les hadiths n’ont pas  la force du Coran. Pour Ibn Taymiyya, un hadîth à lui seul ne peut pas abroger un verset du Coran ; c’est seulement un verset coranique qui peut abroger un autre.

En outre, l’abrogation peut porter sur les prescriptions, les obligations, les interdictions et les sanctions en rapport avec les choses temporelles. Mais ,elle ne peut porter sur les informations(akhbar/dogmes) transmises par le Coran portant sur ce qui fut dans le passé, sera dans l’avenir, ce qu’il nous a promis, les récits des nations précédentes, ce qui est du paradis, de l’enfer, de la résurrection et de la création des cieux et de la terre. Il en est de même des qualités de Dieu[38].

Dieu ne peut informer d’une  chose et de son contraire c’est dit dans le Coran: “Qui est plus véridique que Dieu en parole?” (4/87) Des Ulémas  réformistes précisent qu’informant  sur un dogme, le verset (2/256) ne peut  être abrogé. Par ailleurs, le rôle de la Sunnah est de clarifier le Coran et à ce titre elle ne peut abroger le texte qu’elle clarifie. En plus,  la Sunnah est temporelle,  elle ne peut abroger le Coran  qui est intemporel.[39]

On peut même aller plus loin  et dire que les plus grands ouvrages d’exégèse ont été rédigés par des sunnites, tenants du dogme du « Coran incréé »[40] alors que les significations de l’abrogation qu’ils ont soutenues signifient un changement. Ceci pousse à s’interroger : comment serait-il correct d’affirmer l’abrogation et dire  en même temps que le Coran est incréé ? N’y a-t-il pas là une mentalité de fragmentation qui dit  une chose et transcende ses exigences logiques ?

Contester le principe mu’tazilite du « Coran créé » ne suppose- t-il pas nier l’abrogation/invalidation et considérer tout ce qui est prétendu avoir été abrogé comme  produit des efforts d’al-mujtahidīn et non des règles qui s’appliquent au discours coranique ?

Défendre le dogme du Coran incréé implique logiquement de traiter  les textes « contradictoires » ou « équivalents »  comme textes de portée générale/absolue et des textes particularisés/restreints et assigner ensuite le général au particulier et l’absolu au restreint. De cette manière la question d’abrogation /invalidation affectant le statut incréé de la parole divine ne se pose plus.

 

4-La quatrième unité de versets : arguments prétendus en faveur de l’usage de la   contrainte

 

Les versets compris dans cette unité peuvent  être répartis  en deux catégories :

-Les versets  de l’apostasie.

-Les versets du combat et du jihad.

Je traiterai seulement  la première catégorie.

 

Il est à noter que ce qui a été mentionné  dans les paragraphes précédents sur la liberté de croyance (et qui fait partie des objectifs majeurs de l’Islam[41] et de ses règles générales ahkām kulliyya) constitue une base pour  l’approche des versets de l’apostasie.

 

On parle d’apostasie Riddah[42] quand :

 -un homme(ou femme) dûment musulman (musulmane) affirme ouvertement quitter l’islam et  embrasser une autre religion.

– un musulman(ou musulmane) qui tient une parole ou fait une action de mécréance majeure kufr akbar, et se considère  toujours musulman (musulmane). Dans ce cas précis, il revient au qādhī ou au muftī d’établir une preuve juridiquement valable (iqāmat ul-hujja) et le déclarer  apostat (murtadd).

Dans le Coran l’apostasie est  certes  un acte très grave passible dans l’au-delà d’une énorme sanction. La question qui se pose  est  de savoir si l’apostasie est passible d’une sanction temporelle ?

L’apostasie est mentionnée dans  plusieurs versets (au moins dans treize endroits).

Certains versets en  parlent sans la nommer. C’est le cas des versets (3/86-90) «  Allah guiderait-Il des gens qui n’ont plus la foi après avoir cru …Allah ne guide pas les gens injustes. Ceux-là, leur rétribution sera qu’ils auront sur eux la malédiction d’Allah …Ils y demeureront éternellement. …En vérité, ceux qui ne croient plus après avoir eu la foi…, leur repentir ne sera jamais accepté… »[43]

 

 Dans d’autres versets la riddah est explicitement indiquée « Et ceux qui parmi vous abjureront leur religion et mourront infidèles, vaines seront pour eux leurs actions dans la vie immédiate et la vie future. Voilà les gens du Feu: ils y demeureront éternellement. » (2/17)

Bien que condamnant  vivement l’apostasie, les versets  coraniques relatifs à la question  ne prévoient  aucune sanction terrestre « Et nul doute que dans l’au-delà, ils seront les perdants » (27/ 109)

Aucun  verset ne laisse entendre qu’il faudrait tuer l’apostat .Le verset (2/217)  qui parle de la mort de L’apostat « Et ceux parmi vous qui adjureront leur religion et mourront infidèles, vaines seront pour eux leurs actions dans la vie immédiate et la vie future. Voilà les gens du Feu : ils y demeureront éternellement. » évoque clairement le châtiment en l’au-delà  mais, n’indique rien sur les faits conduisant à sa  mort.

Dans le verset (5/54)  Dieu menace de remplacer les apostats  qui négligent l’établissement de ses lois par d’autres qui se soumettront à Lui et suivront ses commandements.

Les versets (3/72-73 ) qui relatent un fait qui existait à l’époque du Prophète ( celui de certains des Gens du Livre  qui avaient l’habitude de croire puis de ne pas croire, afin d’introduire le doute dans le cœur des croyants) ne mentionne  pas que le Prophète  les a tués ni qu’il a tué ceux qui lui ont conseillé de le faire.

Même le verset (9/74) dans lequel Dieu affirme châtier «d’un châtiment douloureux en ce monde et dans l’autre » les apostats et leurs alliés qui ont proféré des paroles impies , ont  renié la foi musulmane  après l’avoir embrassé et ont ourdi un complot contre le Prophète , rien  n’est indiqué  quant aux douleurs qui leur sont infligées  dans ce monde .

Bien qu’il soit question d’un coup d’État contre le pouvoir et la religion, le jihad qui est commandé dans ce verset ne dépasse pas le jihad de la parole, de la réprimande et de l’interdiction. En effet, le Prophète n’a pas combattu ces gens avec l’épée. Il leur a fait  honte  à travers  un sermon dans sa mosquée  et les en a expulsés.

En plus, le Coran a présenté dans des textes (beaucoup moins nombreux que ceux de l’apostasie) des cas de  péchés (moins horribles que la riddah)  et a tenu à clarifier les punitions   qui leur sont réservées en ce monde, alors si l’apostasie avait eu une punition ici-bas, l’endroit aurait été approprié dans ces versets pour la mentionner. Ne pas la mentionner pourrait être considéré comme une présomption forte et prépondérante sur l’absence de celle-ci.

 Ces raisons parmi beaucoup d’autres ont poussé des Ulémas et des intellectuels à affirmer que  le  verset   «  Nulle contrainte  en  religion  »  (2/256) s’impose et fonde les bases coraniques  de  la  liberté  de croyance. Seul Dieu se réserve le droit de juger de la foi de ses créatures et de les punir.

Quant aux hadiths du Prophète, il est apparent que ceux qui  établissent la liberté de croyance restent  peu connus[44]. Les juristes qui défendent la peine capitale s’appuient sur deux hadiths pour justifier la mise à mort de l’apostat  dont le degré d’authenticité de l’un est objet de controverses,  tandis que l’autre  est  interprété par beaucoup de  juristes dans le sens  de la Hiraba[45]

Donc, l’apostasie dont il est question-là est l’apostasie pure, c’est-à-dire le changement  de la croyance et ce qui en découle en termes de pensées, perceptions et comportements sans trahir  le groupe ou le quitter pour rejoindre ses ennemis à quelque titre que ce soit.

Il n’est pas sans intérêt  de rappeler  deux choses :

-les guerres d’apostasie menées par Abou Bakr ont eu lieu contre certaines tribus qui s’étaient rebellées après la mort du Prophète sous  prétexte que l’obéissance  n’est due  qu’à lui. C’est en fait une  dissidence qui menace l’Etat naissant, d’où la nécessité de le préserver et d’assurer sa stabilité.

– Un critère essentiel retenu par les savants du hadith pour distinguer le hadith authentique de celui qui ne l’est pas c’est sa non-contradiction avec le Coran et la tradition prophétique.

Comme il a été mentionné plus haut, l’authenticité du hadith cité  par ‘Ikrima et transmis   par Ibn Abbas: « Quiconque change sa religion, tuez-le. » est contestée.  A part les réserves sur la personne de ‘Ikrima, la narration d’Ibn Abbas rapportée par certains compilateurs des hadiths dont Al- Bukhārī, n’a pas été reprise par Muslim,[46] ce qui diminue sa portée.

Ce hadith ne va pas seulement à l’encontre des versets de la paix, de la liberté et de la reconnaissance  de la  pluralité, mais aussi à l’encontre de la tradition prophétique. Les Ulémas sont unanimes  à dire qu’au aucun apostat n’a été exécuté du vivant du Prophète.

Le second hadith a été rapporté par Abdullah Ibn Masʿūd. Le hadith précise que « le sang d’un musulman, qui accepte qu’il n’y a d’autre Dieu que Dieu et que je suis Son Prophète, ne peut être versé que dans trois conditions : en cas de meurtre, pour une personne mariée qui s’adonne au sexe de manière illégale, et pour celui qui s’éloigne de l’islam et quitte les musulmans ».

En plus qu’il ne bénéficie  pas selon certains  d’une large chaine de  transmission, les mots du hadith n’indiquent pas de façon univoque l’apostat en général. Cet ajout de la part du Prophète «  celui qui s’éloigne de l’islam et quitte les musulmans التارك لدينه المفارق للجماعة »ne peut être sans effet  sur la décision, car dans les termes prophétiques cela signifie rébellion, désobéissance et guerre. C’est ce que laisse entendre  une autre  version du même  hadith relaté par Aïcha la femme du Prophète où sont utilisés les termes suivants: « …et un homme qui sort, combattant Dieu et Son Messager »[47] En combinant les deux hadiths on se rend compte que les hadiths  mentionnant  la peine de mort  ne visaient  que “l’apostat guerrier” (al-muhārib)  qui rejoint les ennemis du Prophète . L’apostasie à l’époque du Messager était associée à l’inimitié et à la guerre contre l’islam, ce qui équivaut à déclarer une rupture totale avec ce qui fait l’entité de la Oumma [48]. C’est un cas de  “Hiraba”.

L’apostasie, comme une forme de pratique de la liberté de croyance, n’était pas connue à l’époque du Prophète. Ce dernier traitait  donc d’un crime complexe où le politique se mêlait au juridique et au social vu le changement de loyauté et  d’appartenance accompagnant  systématiquement  l’apostasie.

On peut objecter et dire que le Prophète a donné l’ordre d’exécuter six hommes[49].  En effet, Ces hommes appartenaient à la tribu de Banū ‘Urayna. Suite à leur conversion, ces hommes  sont tombés malades .Le Prophète les a envoyés profiter  du climat du Sahara et boire le lait des chamelles. Une fois guéris, ces hommes ont tué le gardien et ont apostasié. En fait, ces hommes n’ont pas  été exécutés à cause de leur apostasie[50] mais, parce qu’ils avaient tué le gardien en le faisant souffrir par la crevaison de ses yeux.

Les clauses du pacte d’Al Houdaybiya donnent une autre preuve. En fait, le Prophète qui était en position de force n’a pas réfuté cette exigence des Qurayshites «Si un membre de Quraych se réfugie chez Mohammad sans l’autorisation de son maître, il sera renvoyé à La Mecque, tandis que si un partisan de Mohammad revient à La Mecque, il ne sera pas renvoyé à Médine »[51].

Le Prophète a donc accepté sans poser la moindre exigence de laisser partir toute personne qui abandonne l’islam. La question qui s’impose est la suivante S’il y avait une limite légale (حد شرعي), le Messager accepterait-il  la condition susmentionnée ?   

L’affirmation selon laquelle l’apostat est tué uniquement pour l’apostasie est en contradiction claire et inextricable avec le principe selon lequel il n’y a pas de contrainte en religion. Une bonne compréhension  de la  Sunnah du Prophète, montre qu’il n’y a pas de punition pour l’apostat dans ce monde tant qu’il ne s’implique pas dans des affaires qui sapent les fondements de la communauté et portent atteinte à la sécurité de l’Etat et de la société. L’apostat qui n’agit pas de la sorte devrait poursuivre sa vie quotidienne normalement sans crainte, Un nombre non négligeable  de juristes, de chefs religieux et intellectuels musulmans sont de cet avis[52].  L’Etat à l’époque prophétique s’est étendu à plus d’une religion[53]

 

Il convient de noter que durant son califat, Umar Ibn Al-Khattāb a déclaré  à propos  de l’exécution d’apostats  qui  ont joint les polythéistes  que  s’il était présent, il les aurait emprisonnés[54]. De son côté ʿUmar Ibn Abd Al-‘Azīz, a ordonné  – suite à un écrit adressé à lui  au sujet d’apostasie d’un groupe de personnes – de replacer sur eux la jizya et de les laisser.[55] Certes, les deux hommes connaissaient le hadith « Quiconque change sa religion, tuez-le. ».Ils ne l’ont  pas considéré  comme étant une règle d’ordre général applicable dans toutes les situations.

On ne peut manquer d’indiquer que l’apostasie renvoie à  une palette de situations vécues  par la communauté comme un acte transgressif à travers  lequel sont franchies des barrières réelles et symboliques : c’est l’appartenance dans son ensemble, et pas seulement le religieux, qui est en cause. L’Autre n’est plus  celui qui est loin géographiquement ou celui devenu l’objet de la haine historique, mais il est  dans le  « nous »  d’où un processus d’altérisation et des réactions violentes de rejet. Symbole de la  menace et du désordre  l’apostat est l’ennemi à éradiquer. 

Conclusion

Pour conclure notons  qu’il n’est pas étonnant que se multiplient, dans les sociétés qui portent encore l’héritage de l’humiliation coloniale et postcoloniale, les peurs et les réserves vis-à-vis de la liberté de religion. Ce type de  liberté est souvent confondu avec l’idée de conspiration.

En outre,  la  peur n’est pas spécifique aux cercles traditionalistes ; elle est visible chez  des milieux  qui se considèrent libéraux ou même progressistes .Ceux-ci n’ont pas seulement  peur de la liberté de croyance mais de la religion perçue comme le symbole de l’obscurantisme. La liberté de croyance  se trouve ainsi, soumise à la pression  des deux côtés. Attisée et manipulée  par les pouvoirs politiques, cette double peur a servi de moyen peu coûteux et efficace pour faire taire les intellectuels agaçants et exclure les opposants politiques. Avec l’avènement du nommé « Etat islamique  » et de son « jihad sacré »elle a fini par se transformer en une arme redoutable pour anéantir un grand nombre de musulmans et de non musulmans  accusés  d’infidélité.

Partant de là, dévoiler la réalité de la place accordée par le Coran à la liberté de croyance était l’objectif de cette modeste réflexion (qui ne relève pas d’un travail de spécialiste et ne prétend pas traiter les différents aspects de ce sujet épineux). D’après ce qui a pu être recueilli de détails et d’arguments le présent article a  essayé d’approcher et de mettre en exergue que

– la liberté humaine est l’une des valeurs suprêmes de l’islam et l’un des objectifs supérieurs (maqāssid) de ses enseignements. La liberté de croyance est un droit prescrit et préservé par des sanctions divines.

– le Coran  interdit  de contraindre les  gens à embrasser l’Islam ou y rester.

–  la prétendue abrogation du verset « Nulle contrainte en religion » (2/256) n’a pas de fondement dans le Coran. L’abrogation comme invalidation n’est qu’un problème de compréhension .Ce n’est pas le sens que lui ont attribué les érudits  dans les deux premiers siècles de l’hégire. Le principe d’abrogation, transformé en véritable doctrine (du nāsikh et mansûkh) n’est au fond qu’une création des juristes pour harmoniser des préceptes qui leur paraissaient « contradictoires. ».

-le Coran ne prévoit pas de sanction terrestre pour l’apostasie. Le châtiment  appartient au Créateur en l’au-delà. C’est ce que confirme aussi la Sunnah authentique.

–  la définition de la jizya en tant qu’impôt de « capitation » n’a pas fondement dans le texte coranique. Elle n’a rien d’une punition collective infligée aux Gens du Livre pour leur refus d’embrasser l’Islam. Ce n’est qu’un « tribut de capitulation » payé une seule fois au moment de la défaite par les groupes agresseurs en signe de soumissions aux  vainqueurs musulmans.

Compte tenu de ces données Il ne fait aucun doute que les musulmans savants et intellectuels sont appelés à travailler sur plusieurs fronts pour relever les défis auxquels sont confrontés l’islam  et les sociétés musulmanes d’où l’urgence d’accélérer et d’intensifier les efforts en simultané dans la direction  de ces quelques pistes parmi tant d’autres :

 -une nouvelle exégèse du Coran capable de surmonter  les impasses de l’exégèse traditionnelle .Sans minimiser  aucunement la valeurs  des  efforts déployés pour établir  la science exégétique et la qualité des travaux  que nous ont légués des éminents exégètes, il faut reconnaitre   que cet héritage reste  en grande partie adapté aux mondes et  aux mentalités qui l’ont élaboré et ne peut  répondre  pertinemment aux exigences de  la réalité  complexe de notre temps  qui ne sont plus celles de l’âge classique de l’islam .

Il n’est plus à démonter l’impact  de  certains aspects de l’exégèse  traditionnelle  dans la neutralisation des versets les plus ouverts et les plus tolérants du Coran et la prolifération  de lectures dures et redoutablement mise en œuvre par des extrémistes dans l’usage de la violence meurtrière.

Il n’est plus admis d’agir en  simples héritiers d’un bagage exégétique et de continuer à interroger le Coran  avec le regard  de nos ancêtres .Il y a certes  une grande différence entre suivre l’exemple des  éminents exégètes dans leur effort colossal d’explication du Coran  et les imiter .Le premier cas  se fonde sur la preuve et sur son  authenticité le second sur le mimétisme et la reproduction tant discrédités et condamnés  par le Coran lui-même.

Continuer à  s’enfermer dans des interprétations et surinterprétations  délivrées à l’identique depuis des siècles ne relève ni  de la foi en la révélation  ni de l’exercice de la raison auquel le Coran  appelle sans relâche.  Mettre fin à ce long abandon du Coran -hajr al-Qur’ān- par des générations d’exégètes,  le traiter méthodologiquement à partir  de son unité structurelle  et travailler  à  l’entendre patiemment et attentivement est impératif pour  porter un regard neuf sur son message et  le libérer d’une surcharge exégétique figée. L’approche intratextuelle du Coran  dite aussi  Tafsîr al–Qur’ān bil–Qur’ān, est essentielle  pour mettre en évidence la signification du Coran par et en lui-même, dévoiler sa position réelle sur  des sujets qui ont été définis et arrêtés par les prédécesseurs (entre autres les questions de l’abrogation , du muhkam /l’explicite et du mutashabih/ l’équivoque et des hudûd/ peines légales prescrites par le Coran). Une telle  approche répond à une double exigence :  respect du Texte et  devoir  d’objectivité.

– la soumission du patrimoine du savoir islamique  à la critique. Ce travail est urgent  pour contourner deux  orientations dont l’impact  sur la pensée islamique est grave :

       *La première est celle appelant à ne pas toucher ce patrimoine parce qu’elle y voit « le salut de la Oumma » .En lui donnant beaucoup de pouvoirs sur les humains, cette  valorisation  a atteint chez certains  la limite de la révérence,  réduisant  toute recherche critique à une offense menaçant  l’unité des musulmans, leur consensus et leur identité.

       *La seconde  est celle de ceux  qui le tiennent   pour responsable de tous les maux appelant à le boycotter si ce n’est le détruire.

Les deux tendances résultent d’une mentalité d’imitation qualifiée par des savants musulmans  depuis le deuxième siècle de l’hégire par la mentalité des gens ordinaires qui  n’acceptent ni révision ni critique, encore moins l’adoption d’un projet de réforme et de renaissance.

Si l’établissement d’un quelconque projet moderniste, en  rupture totale avec le patrimoine, n’est ni possible ni souhaitable dans le monde arabo- musulman , le soumettre à  une étude critique  répondant aux progrès de la science et aux exigences des temps modernes est plus qu’une nécessité.

Dans cette optique poser et répondre à ces questions est d’une grande utilité : dans quelle mesure les sciences qui ont été construites autour du Coran émanaient –elles du  Coran comme requis ? Le Coran que Dieu a qualifié de guide  n’a-t-il  pas le droit d’arbitrage dans la reconsidération de l’héritage qui a été établi comme base pour comprendre le Coran  ?N’a-t-on pas besoin  d’instituer  une  science de réexamen du patrimoine ʿlm ālmurāǧaʿātʿ afin de  passer en revue  critique ses théories, ses sources, ses modèles, ses approches et son histoire ?[56] Quiconque ne  s’engage pas à revisiter  et évaluer méthodiquement  son héritage, il  laisse le soin aux autres de le faire avec  tout ce qui peut en résulter en termes de dénaturation  de ses problématiques et  de déformation de ses sujets.

L’idée de la prétendue “‘immunité des générations et des siècles précédents” par rapport à l’impuissance des générations suivantes a laissé de nombreux effets néfastes. Or nous trouvons chez les Compagnons des quatre imams des écoles juridiques sunnites des opinions qui contredisent les positions de ces derniers. Ceux-ci n’y ont pas vu une dévaluation de  leur statut.  La critique était pour eux un enjeu  épistémologique important et jamais un instrument de dénigrement ou d’insulte. Eux-mêmes ne se sont pas interdits de s’écarter  des opinions des mujtahidins  parmi les  Compagnons du Prophète et leurs disciples .Pour eux le désaccord , utilisé à bon escient  et géré de façon constructive ,comporte en lui la flamme de la vitalité. Pour cette raison  ces éminents imams ont  répudié d’avance  tout esprit d’imitation aveugle. 

-L’ijtihad dont la raison d’être est, en premier lieu, de répondre aux exigences de notre temps complexes et imprévisibles est un autre chantier de la pensée et de l’agir. Il  réclame aujourd’hui une approche non  fuyante fondée sur des bases épistémologiques nouvelles. L’évolution humaine, sociologique, scientifique, technologique et économique, amène sans cesse de nouvelles problématiques qui ne trouvent pas de réponses dans les sources scripturaires, ni dans la jurisprudence classique. La connaissance  des priorités n’est plus possible à travers une seule  spécialité. Leurs multiples facettes doivent être abordées à partir de plusieurs spécialités d’où la nécessité d’un travail multidisciplinaire réunissant aux côtés des juristes  toutes les compétences (y compris les experts en sciences  profanes) .Créer des institutions garantissant  la continuité de ce  travail  (impossible à accomplir par des individus éparpillés)et leur indépendance sont parmi les moyens appropriés pour relever les défis auxquels sont confrontés aujourd’hui les sociétés arabo-musulmanes .Un tel  ijtihad collectif aidera certes à retrouver le dynamisme, la vitalité créatrice et la vocation civilisationnelle  de l’islam.

 

– L’éducation est un autre levier sur lequel les efforts doivent être centrés. La reconstruction des programmes de l’enseignement des sciences religieuses sur des fondements critiques  est basique pour l’apprentissage de la pensée complexe qui dotera les apprenants des compétences nécessaires pour devenir sujets capables  de « penser par eux-mêmes ». Sans  apprendre à poser les questions du « comment » et  « du pourquoi » ,communiquer, échanger et croiser les approches constructives ,il est impossible de  former des mentalités aptes à générer une pensée religieuse et jurisprudentielle qui respecte les libertés tout en répondant  aux défis  d’un vivre ensemble fondé sur la reconnaissance de l’autre  et la capacité d’articuler la singularité   et l’être en commun. 

 

  1. [1] Au nom du passé ou d’intérêts immédiats
  2. [2] Demande  formulée par  les signataires  du manifeste contre un “nouvel antisémitisme” publié 22 avril 2018 dans Le Parisien.
  3. [3] Dieu se présente, à l’entrée de chaque sourate, comme le « Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux »,
  4. [4] Synonyme de droits et de devoirs tout en s’engageant dans  le chemin de l’équilibre  pour  surmonter les épreuves de l’existence.
  5. [5] Notons que  le Coran n’offre  aucune classification des thèmes qu’il traite. Les différents éléments se rapportant à un même sujet sont disséminés un peu partout dans les sourates.
  6. [6] Les livres de Ibn Farhān Al Mālikī Hasan,( Hurriyat al-iʿitqād fī Al-Qurʾān al-karīm  was-Sunna an-nabawiyya) et de Riḍā Ǧād Yahya (Al-huriyya al-fikriyya wad-diniyya:Ruʾya islamiyya jadīda)  m’ont  été d’une grande utilité dans la catégorisation des versets du Coran.
  7. [7] Le droit à la liberté de croyance ne doit en aucun cas saper les fondements de l’ordre social comme l’indique le hadith qui dit : « Celui qui respecte les limites d’Allah et celui qui les transgresse sont semblables à un groupe de gens qui, sur un bateau, tirent au sort ; certains se retrouvent sur la partie supérieure et les autres dans la partie inférieure. Quand ils puisent de l’eau pour boire, ceux qui se trouvent en-dessous passent à côté de ceux qui se trouvent au-dessus et finissent par se dire : si nous faisions un trou dans notre partie, de sorte à ne pas déranger ceux qui sont au-dessus ? Ainsi, si [les gens d’en haut] les laissent faire, tous périront, tandis que s’ils les en empêchent, tout le monde sera sauvé ». Al-Bukhārî, hadith n°2493.
  8. [8] La tradition rapporte qu’un jour face à un cortège funèbre d’un juif, le Prophète en signe de respect et de compassion s’est levé. Ses Compagnons ont fait  de même, l’un d’eux a fait remarquer que c’est un non-musulman, le Prophète a répondu solennellement : “N’est-ce pas une âme » ? Sunan An-Nassa’ ī 1928.
  9. [9] La tradition rapporte qu’un jour face à un cortège funèbre d’un juif, le Prophète en signe de respect et de compassion s’est levé. Ses Compagnons ont fait  de même, l’un d’eux a fait remarquer que c’est un non-musulman, le Prophète a répondu solennellement : “N’est-ce pas une âme » ? Sunan An-Nassa’ ī 1928.
  10. [10] Le Prophète, selon les paroles du Coran,  aide à sortir de l’obscurité vers la lumière, de l’ignorance vers la connaissance, de l’angoisse vers la sérénité.
  11. [11] « O notre Seigneur, suscite parmi (cette nation) un Messager issue d’elle-même, qui leur récite Tes signes, leur enseigne le Livre et la Sagesse, et les purifie. Tu es, Toi, le Puissant, le Sage » (2/127-129)
  12. [12] Le même thème figure dans ces 3 autres passages : Coran (2/151)/ (3/164) et (62/2)

  13. [13]Celui qui fera un bien du poids d’un atome le verra et celui qui fera un mal du poids d’un atome le verra.” (7/8)
  14. [14] Al-Jurjānī ’Ali ibn Muhammad al-Sharīf, Kitāb at-Ta’rīfat (Le livre des définitions), Maktabat Lubnān, Beyrouth, nouvelle édition 1990, p78.
  15. [15] Dans son exégèse de ce verset, Ibn Kathīr dit: «il signifie: ne contraignez aucune personne à se convertir à la religion de l’Islam car son message est limpide et ses arguments et preuves sont clairs et, en conséquence, il ne faut dire que l’on contraigne quiconque à l’adopter. Celui qui  sera  bien  guidé  par  Allah,  dont  le  for intérieur  sera  élargi  à  ce  message  et  dont  la conscience est éclairée, l’embrassera consciemment» Tafsir  Ibn Kathīr(1/682).

    Ibn ‘Abbās a rapporté que la cause de la révélation de ce verset a été un homme des ’Ansār (Gens  de  Médine)  de  la  tribu  des  Béni  Salem  Ibn  ‘Awf  appelé  El  Hossaynī  ou Abû  Hossayn qui  avait  deux  fils  qui,  un  jour,  rencontrèrent  des  commerçants  du Chām   venus  à Médine vendre de l’huile et s’en allèrent avec eux après avoir accepté l’appel des marchands à se convertir au christianisme. Leur père alla se plaindre au Prophète et lui demanda d’envoyer des  gens  pour  les  ramener  en  lui  disant:  Contraignez  les  car  ils  refusent  de  renoncer au Christianisme.  C’est  alors  que  fut  révélé  le  verset: «Nulle  contrainte  en  religion» .

     Ibn ‘Abbās a rapporté  également que lorsqu’une  femme  des ’Ansār accouchait  de  mort-nés  (était Miqlāt)(6),  elle  faisait,  avant  l’Islam,  le  vœu  de  forcer  son  enfant, s’il  vit,  au Judaïsme. Quand l’Islam fut révélé, nombre de leurs fils étaient judaïsés; alors elles dirent: nous allons maintenant  contraindre  nos  enfants  à  l’Islam  car  lorsqu’on  les  avait  rendus  juifs  nous  ne connaissions pas de meilleure religion et c’est alors que fut révélé le verset: « Nulle contrainte en religion» – At-Tabarī, Jāmi‘ al-bayān .

  16. [16] Abdallah Draz Mohammad , initiation au coran, Editions Beauchesne, 2005, P40.
  17. [17] Riḍā Jād Yahya , Al-ḥuriyya al-fikriyya wad- diniyya: ruʾya islāmiyya jadīda, Al-dār al-maṣriya wal-lubnānīya li-lkitāb, 2013, pp97-102.
  18. [18] L’exemple cité par Al-Qurṭubī (dans son tafsīr3/280) nous donne une  autre preuve de l’interdiction de l’usage de la contrainte en religion . Il rapporte qu’un jour « une vieille femme chrétienne est venue trouver ʿumar Ibn Al-Khattbāb pour lui présenter une requête. ʿumar l’a conviée  à embrasser l’Islam, mais elle refuse. ʿUmar l’a quittée. Mais craignant qu’il n’y eu dans ses propos quelque contrainte, il s’est tourné vers Dieu disant avec humilité : “Mon Dieu, je désirais guider et non point contraindre.” Puis il récite les paroles du Très-Haut : « Nulle contrainte en religion ! Car le bon chemin s’est distingué de l’égarement » .Il est bien clair que pour ʿumar,  ce verset n’est pas abrogé.
  19. [19] Dans son livre Ussūl al-fiqh, p. 184-185Abu zahra définit l’abrogation “naskh”.comme étant “l’annulation par le législateur d’une norme antérieure par une norme postérieure. Ceci a lieu en présence de deux normes dont on connaît la date, la norme postérieure abrogeant la norme antérieure”  .Notons qu’Il existe  entre les ulémas des premiers temps et les ulémas postérieurs une différence  à propos du sens donné au terme “naskh”.

    Les prédécesseurs employaient le terme “naskh” dans le sens d’ “apporter une modification à quelque chose” – et non dans le sens où l’entendent les successeurs (spécialistes des ussûl) à savoir celui de “mettre définitivement fin à l’applicabilité d’une règle édictée précédemment».

    Chez les premiers “Naskh” peut signifier :a) “Takhsīs particularisation entendu comme modification par un verset de la généralité d’un autre verset en  faisant l’exception d’un cas précis par rapport à la règle générale présente dans l’autre verset

     b)Taqyīd” nuancement désignant  modification de  l’inconditionnalité d’un autre verset  en induisant une condition par rapport à la règle inconditionnelle présente dans l’autre verset” c) “Tawdhīh explicitation  indiquant  l’énonciation  par un nouveau verset, du sens véritable d’un verset précédemment révélé”, vu que la lettre du premier verset laissait croire à un sens général, ou inconditionnel, et que certaines personnes ont exprimé une incompréhension par rapport à ce sens général ou inconditionnel.

    Ces détails n’ont aucun rapport avec la définition  les spécialistes des ussūls . Ce  malentendu est lourd de conséquences.

  20. [20] Rapporté par  Muslim, hadith n° 21
  21. [21] Dans son Tafsīr At-Tabarī a rapporté d’Ibn Abbâs un propos qui montre que le verset (2/256) a été révélé après la révélation de la plupart ou de la totalité des versets mentionnant le combat (Tafsīr At-Tabarī, n° 5810).  Le commentaire d’Ibn Âshūr de ce verset dans At-Tahrīr wat-tanwīr va dans le même sens.
  22. [22] Avec tout le respect   aux commentateurs du Coran,  à leurs efforts et  leurs travaux qui nous sont précieux, les difficultés rencontrées par  certains à expliquer ce qui leur paraissait ’’contradictoire ‘’ entre certains versets mecquois et médinois les ont menés à prétendre que les versets de la liberté et de la paix de la période mecquoise ont été abrogés  puisqu’ils étaient  liés à la faiblesse de la jeune communauté musulmane faisant  ainsi de l’islam une religion opportuniste ! N’aurait-il pas été plus approprié de fournir plus d’efforts afin de comprendre ce qui leur paraissait contradictoire ?
  23. [23] Certes la contradiction n’est pas entre les versets du Coran .En plus du Coran qui le confirme plus d’un chercheur dans les sciences religieuses (guidé par les érudits qui  ont convenu que la conciliation  des versets a préséance sur le dicton de l’abrogation) a pu vérifier l’inexistence de la prétendue contradiction et contester la notion d’abrogation en tant qu’invalidation et la considérer comme  un effort d’interprétation (ijtihād). Entre Ibn Al Jawazy qui compte 247 injonctions ayant fait l’objet d’une abrogation  et Mostapha Zayd qui n’a retenu que 6 passant Assūyūti qui n’a compté  que 20 cas d’abrogation le nombre constamment décroissant ne confirme–t-il pas  que de nombreux savants sont tombés dans la confusion ?N’est-il donc pas légitime de penser que celui qui n’a pas pu comprendre cent versets a dit  que les versets abrogés étaient cent, et celui qui n’a pas pu comprendre 20 a dit que leur nombre était  de20 et ainsi de suite ?
  24. [24] Pour les shafi’ites il s’agissait de faire sortir les non-musulmans du Hidjaz seulement
  25. [25] Mosquée Al-Dirār Masjid al-Dirār était une mosquée médinoise qui fut construite près de la mosquée de Quba’ .Selon la majorité des érudits, la mosquée fut construite par douze hommes mécontents issus des Ansārs selon les instructions de Abu ‘Amir Ar-Rahib( un moine chrétien qui  a refusé l’invitation à l’islam et a combattu  contre les musulmans  dans la bataille de Uhud). Abu ‘Amir a ordonné à ses hommes de construire cette mosquée et d’y rassembler tout ce qu’ils ont en termes de forces et d’armes en leur promettant de diriger une armée, soutenue par Héraclius, dans le but de combattre le Prophète  et ses Compagnons et anéantir son message en le renvoyant de Médine. Le Prophète  qui se préparait à aller prier dans cette mosquée, fut arrêté par une révélation qui dévoile l’hypocrisie et les plans maléfiques des bâtisseurs de la mosquée.
  26. [26] Voir Mawlawī, Faysal: Al-ussus al-shar’iyyah lil-ilaqat bayn al-muslimīn wa-ġayr al-muslimīn, Dar al-irshad al-islamiyyah, Beyrouth 1988, pp. 48-50.
  27. [27] Selon certains exégètes l’expulsion est dictée par  la spécificité  des  deux lieux de la Mecque et de Médine ainsi que leurs alentours immédiats comme lieu de rites pour les musulmans uniquement. En plus le Prophète qui  a expérimenté la réalité d’un grand  nombre de  conflits  a voulu éviter au maximum  les risques  qui peuvent toucher cette géographie sacrée.
  28. [28] Rapporté par Al-Bukhārī, n° 2888, Muslim, n° 1637.
  29. [29] On peut affirmer selon Al-ʿAlwānī T.J, «  que le mot abrogation n’a pas été utilisé par le Messager de Dieu sauf dans sa récitation du Coran, mais il a été mentionné dans les  Sunans  et les Āthar racontés par ses Compagnons, et en cela il est entendu que le terme n’était en usage dans l’étape de la génération de la réception, qui est l’étape prophétique. Celle-ci a duré vingt-deux ans cinq mois e vingt-deux jours ». Al-ʿAlwānī ,Nahwa mawqif qurʿānī min an-ansẖ, Silsilat Dirāsāṯ qurʿāniyya,n°5,2006 ,p.p17-18.
  30. [30] Le  Hadith n° 3966.
  31. [31] Ibn Farhān Al-Mālikī Hasan, Āyat al-jizya wal-maʿnā al-laḏī ġāba ʿn āt-tanwyriyyina wāl-muqal-līdyna maʿan.

     http://almaliky.org/subject.php?id=1698

  32. [32] Voir Al Ajamī Moreno, La jizya et les dhimmis selon le Coran et en Islam.https://www.alajami.fr/index.php/2018/01/26/la-jizya-et-les-dhimmi-selon-le-coran-et-en-islam/ 
  33. [33] ,Voir son article lā jizyaẗa ʿalā imtināʿ ahl al-lkitābʿan duẖūl al-islām

    https://shahrour.org/?p=1323#comment-4349

  34. [34] Certains juristes ont déduit de ce mot qu’il faut que le dhimmi paie la jizya en étant véritablement humilié. A titre d’exemple le dhimmi doit rester debout et le collecteur assis,Il doit apporter la jizya lui-même à pied, non à cheval et rester longtemps debout, il doit être traîné à l’endroit où on la lui prend avec violence. Ibn Al-Qayyim a réagi  en écrivant : “Tout cela relève de ce qui n’a aucun fondement, et cela n’est pas (non plus) ce qui découle de ce verset. Il n’est non plus rapporté ni du Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salue) ni de ses Compagnons qu’ils aient fait ainsi. Ce qui est juste à propos de ce verset est que le (mot”saġār”  )  (y) signifie : “l’acceptation, par eux [ces non-musulmans] du fait que les règles de l’islam aient cours sur eux, ainsi que le fait de s’acquitter de la jizya ; car l’acceptation de cela, voilà le “saġār”  Ahkāmu ahl al-dhimma, tome1, Ramadi lin-nachr,1997, pp. 120-121.
  35. [35] Assāʿidi ʿAbdil-Mitʿal, Alḥurriyyah al-dīniyyah fil-islām , Dār alktāb al-lubnāni,2012,p97
  36. [36] ibid, p97.
  37. [37] Ibid, p97.
  38. [38] Ibn-Abi-Tālib Al-Qaysi Makki , Al-īḍāḥ li-nassikh al-Qur’an wa-mansukhihi, Dar al-Manar, Jeddah 1986, pp66-67.
  39. [39] Ibid  p. 80.
  40. [40] Les mutazilites ont défendu le principe du « Coran créé » ce qui ne veut pas dire que le Coran est un texte dont le sens est livré au prophète Muhammad par L’ange Gabriel qui le charge, sous l’inspiration, de le mettre en mots.  La  croyance des mutazilites  est que le Coran est la Parole de Dieu mais, il est   comme toute création, créé en dehors de Dieu et  transmis ensuite au Prophète par l’ange Gabriel. En ardent défenseur de l’unicité et de l’immutabilité de Dieu ils ont établi que le Coran est  comme toute création  créé en dehors de Dieu. Il est  distinct de lui car  survenu dans le temps. Sa transmission  au Prophète s’est faite ensuite  par l’ange Gabriel.

    Les Sunnites  ont  contesté cette définition et ont  défendu le dogme du « Coran incréé » : la Parole est un des Attributs de Dieu Elle n’est pas extérieure à Lui. En vue d’éviter la confusion entre les attributs de Dieu et ceux de l’homme, les  Ash’arites ont apporté une nuance en  distinguant  entre Dieu et Sa parole, puis entre Sa parole et son expression en langue arabe. Ils ont  fait la différence entre  la parole ontologique de Dieu (al- kalām an- nafsî), liée à son essence, et la substance de ce qui est écrit dans le corpus, lu et articulé en arabe (al-‘ibāra). L’origine de la parole reste divinement absolue, intemporelle et totale  mais s’exprime dans une langue arabe humaine.

  41. [41] Objectifs supérieurs (maqsad, plur. maqāssid) des enseignements de l’islam
  42. [42] La riddah recouvre un large champ de  significations.  Elle  ne peut être   réduite à  au  seul  changement de religion.
  43. [43] Le dernier segment du verset   peut  être perçu comme non  cohérent avec la conception  de Dieu le Pardonneur. Rappelons que ce segment s’adresse à une catégorie d’hypocrites « Ceux qui ont cru, puis sont devenus mécréants, puis ont cru de nouveau, ensuite sont redevenus mécréants, et n’ont fait que croître en mécréance. »Il est clair que ceux-ci agissent sciemment et délibérément. Par contre la promesse divine du pardon pour tout péché par ignorance et toute repentance sincère est explicite  dans le Coran « Dis :”Ô Mes serviteurs qui avez commis des excès à votre propre détriment, ne désespérez pas de la miséricorde d’Allah. Car Allah pardonne tous les péchés. Oui, c’est Lui le Pardonneur le Très Miséricordieux » (39/53). «  Et Je suis Grand Pardonneur à celui qui se repent, croit, fait bonne œuvre, puis se met sur le bon chemin. »(20/82).
  44. [44] Voir Ibn Farhān al Mālikī Hasan,  Hurriyat al-iʿtqādi fī al-Qurʾān al-karīm  was- Sunna an-nabawiyya, Dār al-mawada lit-tarjama wat-taḥqīq 2018, pp89-131
  45. [45] Notion Proche de traîtrise ou de crime de guerre.
  46. [46] Les Sahihs étant les principaux recueils de hadiths considérés comme les plus sûrs de l’islam sunnite. Muslim  dans son Sahih conteste certains critères d’authenticité retenus par Al-Bukhārī.
  47. [47] Rapporté par Abū Dāoūd, 4353
  48. [48] Rapporté par Al-Bukhārī 4274
  49. [49] Rapporté par Al-Bukhārī, Muslim, At-Tirmidhī
  50. [50] Le pacte-Constitution de Médine affirme : « Mohammad et les juifs de Banū-ʿAūf (qui étaient à l’époque citoyens de Médine) sont une seule communauté. »
  51. [51] Rapporté par Muslim 1784.

    Le Prophète avait l’habitude de consulter ses Compagnons dans la plupart des sujets ouverts à l’ijtihad (ceux pour lesquels il ne recevait pas de révélation). Dans les cas minoritaires où Dieu, lui-même, tranche de manière claire sur un sujet (, ne laissant pas de place à  l’ijtihād,) il n’y a pas lieu de les consulter .Le pacte fut ainsi établi entre le prophète, et les Quraychites, en présence de ses Compagnons  stupéfiés. Ils avaient l’impression de se soumettre entièrement aux ennemis.

  52. [52] Dans un document publié en 2016 par le haut conseil des oulémas du Maroc et signé par six de ses membres seulement, l’apostasie a été redéfinie. Elle n’a pas été considérée comme une question religieuse mais, comme un sujet politique plus proche de la « haute trahison ». Ces savants ont distingué entre « apostasie intellectuelle qui relèverait de la liberté individuelle et « apostasie politique » passible de la peine capitale (apostat complotant contre sa propre communauté »
  53. [53] Le point 27 de la Ṣaḥīfa de Médine stipule «  Les juifs de Banū ‘Awf forment une Oumma avec les mu’minīn. Que les juifs aient leur religion« dīn » et que les musulmans aient la leur, cela s’applique aussi bien à leurs clients qu’à eux-mêmes, à l’exception de celui qui aurait mal agi ou qui commettrait une transgression ; il n’attirera le mal que sur lui-même et sur sa famille. »
  54. [54] Musannaf  ʿAbdir-Razzāq, n° 18696
  55. [55] Ibid, n° 18714.
  56. [56] Interrogations traitées dans les   travaux de Taha Jaber Al ʿA lwani

Jonas et le confinement par Marie-Josèphe Horchani GRIC Tunis

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Avr 142021
 

La Bible et le Coran nous parlent de deux personnages confinés, sur une mer déchainée. Ils ont en commun une colombe, mais Noé est en très nombreuse compagnie dans l’arche, alors que Jonas est seul dans le ventre du grand poisson. Ce sont les péripéties et les enseignements  de l’histoire de ce dernier que nous nous proposons de suivre, en nous demandant s’ils ont quelque chose à nous dire pour aujourd’hui.

La notoriété de Jonas, l’  « homme à la baleine », n’est plus à faire.

Le livre éponyme de la Bible[1] raconte en quatre chapitres  ses aventures : son refus d’aller à Ninive, la tempête sur la mer, le poisson qui l’engloutit, son message à la ville et enfin sa colère.

Dans le Coran, la sourate 37(v 139à 146)[2] résume ainsi son histoire, montrant la convergence entre les deux traditions:

« Jonas était au nombre des envoyés. Il s’enfuit sur le bateau bondé, puis on tira au sort et il se trouva au nombre des perdants. Le poisson l’avala, alors qu’il se blâmait lui-même. S’il n’avait pas été au nombre de ceux qui célèbrent les louanges de Dieu, il serait resté dans le ventre du poisson jusqu’au jour de la résurrection. Nous l’avons après cela rejeté malade sur la mer nue et nous avons fait croitre, au-dessus de lui, un plant de Yaqtin [3]»

Un joli conte qui nous interpelle  et  où Jonas nous tient en haleine pour nous conduire, un peu à son corps défendant, au cœur de Dieu.

 

Jonas l’insoumis[4], ou la difficulté de comprendre les voies de Dieu

 

Dans le chapitre 1 du Livre de Jonas  le Seigneur demande à celui-ci de se lever et d’aller à Ninive afin de proférer  « contre elle un oracle parce que la méchanceté de ses habitants est montée jusqu’à  lui ». Etrange demande pour Jonas. « Pour le comprendre, il faut se souvenir de la réputation terrible qu’avait Ninive dans l’esprit des Israélites. C’était la ville du paganisme, la ville redoutable et haïe qui, en 722 avant Jésus-Christ, avait fait chuter Samarie, la capitale du royaume du nord, Israël[5] » Pouvait-il aller sauver le pire ennemi de son peuple sans trahir celui-ci ? Pourquoi serait-il un prophète[6] différent des autres prophètes « guetteurs pour la maison d’Israël[7] ». Il veut bien transmettre les messages de Dieu, pour sauver Israël mais pas pour contribuer à l’essor d’un adversaire redoutable.  « Quelle trahison ce serait d’aller dépoussiérer le ciel de Ninive et de laisser Israël dans sa nébuleuse [8]» ! Dieu aurait-il perdu la raison ? Oui, Jonas se lève, obéissant à l’injonction divine,  mais …en prenant la direction opposée à celle de Ninive. La suite de l’histoire montre qu’il connait bien les textes, alors comment a-t-il pu oublier le psaume 139 «  que je me lève ou m’assoie, tu le sais, tu perces de loin mes pensées ; que je marche ou me couche, tu le sens, mes chemins te sont tous familiers. […] Je prends les ailes de l’aurore, je me loge au plus loin de la mer, même là, ta main me conduit, ta droite me saisit » ? Le Coran (S 4,58) le rappelle aussi : « Dieu est celui qui entend et qui voit parfaitement ». Il prend, pour Tarsis, un  bateau dont il est dit (Coran S2,164) : « Dans le navire qui vogue sur la mer,[…], il y a vraiment des signes pour un peuple qui comprend »

Jonas, plein de contradictions n’est pas un modèle ni de croyant, ni de prophète, ce qui est rappelé à Mohammed dans le Coran (68.48) « Soumets-toi au décret de ton Seigneur ; ne sois pas comme l’Homme au poisson, lorsqu’il criait et qu’il suffoquait »

Jonas, comme nous, est un homme à la « nuque raide ».

 

Jonas, l’homme qui dort

 

L’homme qui fuit devient l’homme qui dort, qui se cache jusque dans le sommeil comme pour dire aux hommes et à Dieu : « Je ne suis pas là !». Mais son sommeil n’est pas celui du Juste qui se repose après la mission accomplie et qui n’a rien à se reprocher. S’est-il couché « sans crainte » ? Et quand il fut couché, son sommeil fut-il « doux » ? (Proverbes 3.24)   . Ses compagnons de voyage, ont, eux, bien conscience du danger. Ils savent que l’on peut mourir dans les profondeurs de la  mer. Comme un écho lointain ils redoutent ces paroles[9]:

« Tu mourras dans les profondeurs de la mer

Les vagues fracassant ta tête

Et l’eau balançant ton corps

Comme un bateau crevé.

 

 Ou alors, tu mourras, sur une terre délaissée

Le froid rongeant ton corps

Qui fuira douloureusement vers toi.

 Tu mourras seul

 

Embrassant ton ombre délavée

Demain ne sera plus que le spectre de tes rêves.

 Personne n’en saura rien

Cela ne fera aucune différence. »

 

Priaient-ils  comme le suggère le Coran (10 .22)   « Si tu nous sauves, nous serons au nombre de ceux qui sont reconnaissants » ?

Devant le danger et dans l’urgence, ces marins païens  réveillent Jonas sans ménagement et lui demandent  de prier son Dieu. Hier comme aujourd’hui, ceux qui ne partagent pas notre foi nous interpellent et nous rappellent nos responsabilités !

Assailli de questions, Jonas finit par avouer la raison de sa présence sur le bateau. Et les marins qui sont décidément des hommes justes essaient encore une fois, en ramant, de rejoindre la terre ferme et de sauver ainsi leur vie sans sacrifier personne. Belles figures que celles de ces marins pour qui la vie humaine a du prix. L’aurions-nous oublié ?

Mais finalement à cause de la grande tempête, « ils consultèrent les sorts pour connaitre le responsable du malheur » (Jon1.7). «  Jonas prit part au tirage au sort qui le désigna pour être jeté [à la mer] » (Coran 37.139). Curieusement Jonas le rebelle, se soumet docilement aux marins. Se sent-il coupable ? A-t-il retrouvé toute sa confiance en Dieu ? Ou bien est-ce parce que  les hommes du navire croient  maintenant au Dieu des hébreux ? « Car c’est toi Seigneur qui fait ce qu’il te plait »déclarent-ils. Et quand la mer se fut calmée « les hommes furent saisis d’une grande crainte à l’égard du Seigneur, lui offrirent un sacrifice et lui firent des vœux » (Jon1.16)

Délicatesse de Dieu ou ironie du sort : Jonas qui voulait échapper à  Dieu conduit ces païens vers Lui !

 

Jonas l’homme de louanges

 

Lui qui avait fui loin de Dieu, tourne maintenant son visage vers lui, retrouvailles timides, paroles retenues pendant les jours et les nuits de silence devenues –pense-t-il- indispensables à son salut. Bien que temporairement sauvé il éprouve une grande angoisse car il est triplement confiné : dans la nuit, dans les entrailles du poisson et dans la mer.

Du ventre du « grand poisson » (Jon 2.1) -qui n’était pas encore devenu une baleine !- Jonas prie. Il aurait pu utiliser un des nombreux psaumes où le psalmiste, dans sa détresse, appelle Dieu à son secours comme par exemple le psaume 129, de circonstance : « Des profondeurs je t’appelle Seigneur/Seigneur entends ma voix […] Si tu retiens les fautes Seigneur/ Seigneur qui subsistera ? ». Mais il préfère laisser parler son cœur

Dans son angoisse il redit sa confiance : « j’appelle le Seigneur, il me répond (Jon2.3) », préambule pour rappeler à Dieu -non sans mauvaise foi-, que c’est Lui qui l’a mis dans cette situation. Car de son refus il ne parle pas ! Et l’ex-fugitif qu’il est, affirme : « je suis chassé de devant tes yeux (Jon 2.5) !» Mais, dans un élan de bonne volonté, il ajoute : « Mais pourtant je continue à regarder vers ton temple saint ! »

La deuxième partie de la prière semble ne pas avoir lieu dans le poisson mais avoir pour cadre les flots : « les eaux m’arrivent à la gorge, les algues sont entrelacées autour de ma tête (Jon 2.6) ». Dans la dernière partie il rend grâce : « Mais de la fosse tu m’as fait remonter vivant(Jon2.7) » bien qu’il faille attendre le verset 11 pour que le dénouement soit clairement annoncé : « Alors le Seigneur commanda au poisson et aussitôt le poisson vomit Jonas sur la terre ferme »

Dans le Coran la prière[10] de Jonas est beaucoup plus succincte, ce qui est fréquent dans le texte coranique: « Il nous implora dans les ténèbres : ‘en vérité il n’y a de Dieu que toi ! Gloire à toi ! (Coran 21 :87) » Mais là il reconnait sa faute dans la fin de verset: « oui j’étais du nombre des injustes », ce qui le ramène au sein de la communauté : « Nous l’avons préservé de l’affliction : voilà comment nous sauvons les croyants. (Coran 21 :88) »

Louer Dieu dans les moments difficiles peut sembler difficile. Et pourtant c’est ce qui nous est demandé.

De nombreux psaumes nous le rappellent : « Justes acclamez le Seigneur/ La louange convient aux hommes droits. Ps 33.1 » ou encore : «  Tous les jours je te bénirai/ et je louerai ton nom à tout jamais ». Ps145.2). Le verset déjà cité du Coran insiste : « S’il n’avait pas été au nombre de ceux qui célèbrent les louanges de Dieu, il serait resté dans le ventre du poisson. » Le croyant musulman sait bien qu’il s’agit là d’un chemin pour se remettre debout, même dans les circonstances  les plus douloureuses de la vie quand il clôt toute lamentation  par « al-hamdullilah », Louanges à Dieu ! Il ne s’agit pas de se voiler la face mais d’être sûr que la louange peut abattre les murailles infranchissables, comme ce fut le cas symboliquement à Jéricho (Josué 6). La louange ouvre en nous un passage qui nous permet de relativiser les évènements, les circonstances, les situations oppressantes sans possibilité d’agir, la tristesse, les lourdeurs quotidiennes. La louange nous relève, nous permet d’avancer et d’être à nouveau acteur dans notre vie. La louange est cette attitude du cœur qui nous permet de reconquérir en nous des territoires perdus et de porter ainsi un regard constructif sur des situations  difficiles, car nous savons que nous ne sommes pas seuls.

Tout homme  peut  entrer dans ce retournement du cœur qui permet de voir les évènements quels qu’ils soient de manière positive. Confucius le disait déjà : « Plutôt que de maudire les ténèbres, allumons une chandelle si petite soit –elle ». Ne pas s’arrêter dans le dramatique d’une situation, mais trouver dans cette épreuve une occasion de réorienter notre vie, de grandir et de se réjouir de tout ce qui nous est donné. « En te levant le matin, rappelle-toi combien précieux est le privilège de vivre, de respirer, d’être heureux » disait  Marc Aurèle.

L’épisode de Jonas a interpelé aussi les non-croyants et a été largement utilisé dans la littérature. Pour exemple rappelons ce poème de Dadelsen[11]

« La baleine, dit Jonas, c’est la guerre et son black-out.
La baleine, c’est la ville et ses puits profonds et ses casernes

La baleine, c’est la campagne et son enlisement dans la terre et l’épicerie […]
La baleine, c’est la société, et ses tabous, et sa vanité, et son ignorance.
La baleine est toujours plus loin, plus vaste ; croyez-moi, on n’échappe guère, on échappe difficilement à la baleine.
La baleine est nécessaire.
Et ne croyez pas que vous allez tout comprendre comme cela d’un coup. »


Jonas l’homme qui marche

 

Une deuxième fois Dieu demande à Jonas d’aller à Ninive. Il s’exécute comme un enfant rageur, contraint par son père à une action qu’il n’a pas vraiment envie de faire et qui maugrée : « Tu es content, je fais ce que tu veux ! » mais le cœur n’y est pas. Quelle n’est pas sa stupéfaction de constater qu’un jour suffit, alors qu’il n’a parcouru que le tiers de la ville, pour que tous les habitants de la cité « des grands jusqu’aux petits », « invoquent Dieu avec force » Le décret royal stipule :« Chacun se convertira de son mauvais chemin et de la violence qui reste attachée à ses mains »(Jonas 3,8).  Il n’est pas étonnant que la liturgie hébraïque propose la lecture du Livre de Jonas le soir de « Kippour », le grand pardon,  pour que chacun  fasse sa « téchouva » c’est-à-dire un retour sur lui-même afin que tous ses péchés contre Dieu[12] soient pardonnés. Jonas devrait être rassuré quant à l’attitude de Ninive vis-à-vis d’Israël puisque le décret demande d’abandonner la violence. La suite du texte montrera que, s’il a accompli sa mission, il n’est pas prêt à en accepter les conséquences.

La conversion des Ninivites fera l’admiration de Jésus : « Lors du jugement, les hommes de Ninive se lèveront avec cette génération et ils la condamneront, car ils se sont convertis à la prédication de Jonas ; eh bien ! Ici il y a plus que Jonas. (Mt 12,41). »

Le Coran (10.98) aussi fait l’éloge de ce peuple : « -Si seulement il existait une cité qui ait cru et à laquelle sa foi eut-été utile, en dehors du peuple de Jonas ! Lorsque ces gens –là crurent, nous avons écarté d’eux le châtiment ignominieux dans la vie de ce monde et nous les avons laissé en jouir momentanément »

Belle leçon donnée par la ville païenne au prophète d’Israël ! Trop belle peut-être !

 

Jonas l’homme en colère[13] et qui pourtant sait

 

Devant l’attitude de Ninive, Dieu décide de  ne pas sévir. Touchant parallélisme  souligné dans le texte : «  Ils revenaient de leur mauvais chemin, aussi revint-il de sa décision de leur faire le mal qu’il avait annoncé » (Jonas 3,10) .Ninive « revient » et Dieu « revient » !

Alors Jonas, «Yonah» en hébreu, ce qui veut dire la colombe, entre dans une colère noire, allant jusqu’à demander de mourir, furieux qu’il est de voir Ninive sauvée. Jonas est fils d’Amattaï ce qui signifie « fils de mes vérités ». Les rabbins expliquent que Jonas veut que Dieu soit un Dieu de vérité : puisqu’Il annonce la destruction de Ninive, alors Il doit respecter Sa parole. Jonas ne comprend pas la réaction de Dieu. Pourtant il justifie sa fuite à Tarsis en disant : je savais quel Dieu tu es ! Et il reprend les mots prononcés par Dieu devant Moïse :  « le Seigneur Dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein de fidélité et de loyauté,[…] qui supporte la faute, la révolte et le péché (Ex 34,6-7) ». Savoir en quel Dieu nous croyons, peut rester à la surface de l’intelligence sans atteindre notre cœur et sans modifier notre façon d’agir. Jonas s’était présenté auprès des marins comme « hébreu ». L’étymologie de ce mot est ‘ passer, traverser ‘.  « L’hébreu est celui qui passe : avec Moïse il a traversé la mer Rouge,  avec Josué il a traversé le Jourdain. Mais il est aussi celui qui transgresse les commandements et en ce sens Jonas est hébreu. Dieu lui aussi ‘traverse’ en pardonnant les péchés »[14] .

Malgré son mauvais caractère Jonas nous touche par sa spontanéité. Comme Dieu nous touche par son attitude paternelle : par deux fois (4,4et9) il posera la question : «As-tu raison de te fâcher…» La première fois Jonas ne répond pas, espérant secrètement que Dieu finira par punir la ville. Il s’installe en attendant le spectacle, prêt à rester le temps qu’il faudra, malgré la chaleur. Et Dieu continue à prendre soin de lui. « Dieu dépêcha une plante qui grandit au-dessus de Jonas de sorte qu’il y avait de l’ombre sur sa tête pour le tirer de sa mauvaise passe (Jon 4,6) ». Le Coran(37.145) aussi précise : « Nous le jetâmes sur la terre nue, indisposé qu´il était. Et Nous fîmes pousser au-dessus de lui un plant de courge. » Cucurbitacée  ou ricin quelle importance, puisque cette plante causa une grande joie à Jonas ! Joie de courte durée car le lendemain la plante est crevée et le soleil tape sur la tête de Jonas qui redemande à mourir. Jonas n’a pas seulement la nuque raide, il est aussi très têtu puisqu’il dit « Oui, j’ai raison de me fâcher à mort (Jon 4,9) ». Malgré cette attitude rebelle Dieu reste bienveillant  et explique ce que son prophète ne veut décidément pas comprendre : Dieu ne prend pas plaisir à la mort de celui qui meurt et sa tendresse est pour tous les hommes, pas seulement pour Israël[15]. Curieusement Jonas l’homme à la langue bien pendue, se tait  et nous ne saurons jamais  s’il a compris de quel Dieu il est le prophète.

Conclusion

Le livre de Jonas est un conte pour grands enfants. Pour grands enfants car Jonas, lui le prophète se comporte plutôt comme un adolescent impertinent, boudeur, mauvais joueur, mais aussi  épris de justice humaine et quelque part responsable. Ce qui nous le rend  tellement sympathique ! Et c’est un conte car il parle à toutes les époques et plus singulièrement aujourd’hui.

Ce texte nous parle de Dieu , de la liberté de Dieu, de la liberté de l’homme créé à l’image de Dieu

      Comme le rappelle le prophète Ezékiel, Dieu ne veut pas la mort du Pécheur. Ce récit dit aussi que  rien n’est définitivement joué et que de ce fait, le juste peut faillir et le pécheur peut se convertir. Au bout du chemin il y aura toujours la miséricorde de Dieu. Cette attitude de pardon envers le pécheur est contestée par Jonas[16] qui avec Israël dit «  La conduite du Seigneur n’est pas bonne »( Ezékiel 18,25) Un Dieu qui met la joie  de son cœur dans la conversion du pécheur a bien du mal à être accepté !  En quel Dieu croit Jonas, en quel Dieu croyons-nous ? On pense savoir. Et si Jonas nous conduisait à nous reposer la question ?

     Quand on a le courage de parler il faut avoir le courage d’écouter : c’est le mérite de Jonas de le faire finalement. Car comme l’a dit Job ( 9, 2-3):  « Comment l’homme serait-il juste contre Dieu. Si l’on veut plaider contre lui, on ne trouvera pas à lui répondre une fois sur mille. » L’attitude de Job est tellement différente de celle de Jonas. Tous les prophètes ne se ressemblent pas ! Jonas nous montre que s’adresser à Dieu peut se faire sous des formes musclées et  il se pourrait même que celui-ci  apprécie la franchise, au-delà de la forme[17]. Les envoyés sont au service du même message mais Dieu respecte leur personnalité, et il se manifeste aux hommes sans violer leur liberté.

 

Ce texte nous parle de la louange.

   En ces temps difficiles humainement et économiquement Jonas nous rappelle qu’en toutes circonstances, même les plus compliquées, nous avons toujours des raisons de dire « Merci ». Paradoxalement les trois jours dans les entrailles du gros poisson ont été les meilleurs pour Jonas car avant il désobéit et après il est en colère. Ils nous apprennent  qu’en toute circonstance nous pouvons invoquer Dieu. Notre prière est exaucée et Il nous en donne d’avance la pleine certitude. «Il m’a répondu», annonce le prophète encore dans le ventre du cétacé (v. 3). Comme le rappelle C. Bobin la louange nous conduit à la confiance : « Trois jours, trois nuits. Et la confiance au bout : à l’intérieur du bloc noir, dans la gueule béante du noir, le point jaune de la confiance. C’était donc çà. Il fallait donc passer l’épreuve du noir […] Et toujours ce rien de la confiance, cette incroyable traînée de poudre d’une paix profonde, plus profonde que la mort et ses océans lâchés[18] ».

 Le croyant adresse la louange à Dieu, mais tout homme peut l’adresser à la Vie et à tous ceux, qui fraternellement cheminent à ses côtés.

Ce texte nous parle de nous.

      Comme Jonas nous sommes tentés de fuir nos responsabilités trouvant toujours de bonnes raisons de le faire.

     Comme Jonas, nous nous irritons souvent pour de bien petites choses ! Et plus encore en ces temps où nos habitudes sont contrariées, nos libertés amputées, nos relations humaines perturbées, notre travail compliqué, nos inquiétudes décuplées !

     Comme Jonas fabriquons-nous un Dieu qui nous convient ? Le Dieu en qui nous mettons notre  foi, le connaissons-nous vraiment ? Ne sommes-nous pas tentés de dire «  Dieu fait briller sa lumière indistinctement sur les justes et sur les injustes », oui mais…

     A l’inverse de Jonas après avoir été l’objet de la grâce de Dieu sommes-nous plus confiants ?

On ne saura jamais comment cette expérience a modifié la vie de Jonas et sa façon de penser car le texte se clôt sur son silence. Ce non-dit signifie peut-être que nous sommes tous des Jonas et que la suite de l’histoire c’est à chacun d’entre nous de l’écrire.

  1. [1] Les traductions du texte coranique sont celles  de Denise Masson ;Dar Al-Kitab Beyrouth/le Caire et celles du texte biblique de la TOB Ed du Cerf 2010
  2. [2] Pour une comparaison détaillée  du Prophète Jonas dans le Bible, le Coran et la tradition musulmane, voir l’excellant article de Ida Zilio-Grandi, « Jonas, un prophète biblique dans l’islam », Revue de l’histoire des religions [En ligne], 3 | 2006, mis en ligne le 27 janvier 2010, consulté le 02 septembre 2020. URL : http://journals.openedition.org/rhr/5171 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rhr.5171
  3. [3] La note de l’édition précise : «  traduction incertaine, on a proposé de rendre ce mot par calebassier, courge… »
  4. [4] Pour un musulman, Jonas n’est pas un insoumis mais plutôt un « impatient ». Le verset (68.48) utilise le verbe « fa’sbir (فَاصْبِر) »  « patiente ».Dans une autre traduction du même verset  «  Endure avec patience la sentence de ton Seigneur, et ne sois pas comme l’homme au poisson… »
  5. [5] SBEV. Anne Soupa. Bible Service, le portail de référence en France de la lecture biblique
  6. [6] Pour un musulman, à ce stade Jonas n’a pas le statut de prophète .Sa désignation en tant que prophète aura lieu plus tard après l’épisode du Poisson  comme le précise le  Coran (sourate 37/verset 145-147) « Nous le jetâmes sur la terre nue, indisposé qu’il était. Et Nous fîmes pousser au-dessus de lui un plant de courge, et l’envoyâmes ensuite (comme prophète) vers cent mille hommes ou plus ». (trad Hamidullah)
  7. [7] Ezékiel 33.7
  8. [8] Jean Grosjean in Jonas, Editions Gallimard 1985 p 4
  9. [9] Le 17 août 2020, les réseaux sociaux se réveillaient avec la nouvelle de la mort  de quarante-cinq personnes, dont de nombreux soudanais, en mer Méditerranée, après que leur bateau pneumatique eut été enflammé par des garde-côtes libyennes. Parmi eux Abdelwaheb  Youssef ( dit Abdelwaheb Latinos )  originaire du sud Darfour et amoureux des mots comme de la vie, qui comme Jonas fuyait ; mais lui c’était dans l’espoir d’une vie meilleure. Ses amis ont traduit ce poème écrit le 20 mai 2020. Voir Sudfa Blog Mediapart
  10. [10] Selon les exégètes musulmans, cette prière rapproche de Dieu par quatre voies : affirmer  que la divinité revient exclusivement à Dieu, exempter Dieu de toute imperfection, reconnaitre nos péchés et demander pardon
  11. [11] Jonas suivi de Les Ponts de Budapest et autres poèmes de Jean-Paul de Dadelsen NRF Poésie/Galimard 1986
  12. [12] Les péchés  contre le prochain attendent une démarche personnelle envers celui-ci pour pouvoir être pardonnés.
  13. [13] Pour un musulman  on ne peut se mettre en colère contre Dieu : c’est un péché. On peut se mettre en colère pour Dieu. Partant de là le musulman ne peut  être  touché par ce qui est considéré  comme «  spontanéité »
  14. [14] Marie Vidal dans  Un juif nommé Jésus Ed Albin Michel 2000 p296
  15. [15] Ce conte, que les spécialistes datent du retour de l’Exil, témoigne d’une ouverture d’esprit et d’un universalisme qui sont à l’opposé de l’attitude générale de cette période, telle que nous la trouvons par exemple dans le Livre de Néhémie (surtout chap. 9).C’est en effet une époque de particularisme et de reconcentration sur la Loi, qui entraîne un refermement sur soi des gens revenus de l’exil. Ici l’auteur fait preuve d’une toute autre attitude.
  16. [16] Pour un musulman,  cette attitude de la part d’un prophète est surprenante.  Le fait  qu’un  prophète  refuse que Dieu fasse preuve de bonté envers les  autres  ou les ennemis de  sa nation est  inconcevable
  17. [17] Pour un musulman  la forme utilisée par un prophète pour transmettre   le message de Dieu aux hommes est importante.  Alors que dire quand il s’adresse à  son créateur ?
  18. [18] C. Bobin in L’homme-joie  ’ collection Folio –Gallimard 2020 p 90