Mohammed Benjelloun-Touimi, co-fondateur du GRIC (1935-2014)

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Mar 172015
 

 Par Vincent Feroldi, ancien secrétaire général du GRIC international

Comme l’a écrit Ruth Grosrichard dans un bel hommage paru le 9 janvier 2015 dans www.huffpostmaghreb.com, « beaucoup, à Rabat et ailleurs au Maroc, se souviennent de ce brillant professeur d’arabe. Les uns pour avoir suivi ses cours, les autres comme leur collègue. Il jouissait d’un respect unanime par sa distinction naturelle, son élégante discrétion et sa courtoisie ainsi que par son immense culture à la fois arabo-islamique et occidentale.
Mohammed Benjelloun-Touimi, originaire d’une famille de Fès, né en 1935 à Casablanca, faisait partie de cette génération de Marocains dotés d’une très solide formation, en arabe et en français, qui obtinrent leur baccalauréat à la veille de l’Indépendance. Après une scolarité à l’Institut Guessous de Rabat et quelques années au collège Mohammed V de Marrakech puis à l’école libre Moulay Al-Hassan créée par l’Istiqlal à Casablanca, il intègre le lycée Lyautey où il décroche son bac en 1955.
Tandis que les jeunes gens de son milieu et de son âge ont tendance à se tourner vers des études de Droit pour embrasser des carrières dans les institutions politiques et administratives, il est, à cette époque, un des rares à opter pour le métier d’enseignant. C’est ainsi qu’il s’oriente vers l’Institut des Hautes Etudes Marocaines (IHEM) d’où il sort avec une licence d’arabe. Pour parfaire sa formation, il se rend à Paris en 1958.
Là, il obtient brillamment le Diplôme d’Etudes Supérieures puis l’Agrégation d’arabe. Il est donc tout préparé pour rendre d’éminents services à son pays fraîchement indépendant.
Pourtant, c’est à Descartes, le lycée français de Rabat qu’il accomplira toute sa carrière. La bureaucratie universitaire marocaine d’alors, jalouse de ses prérogatives et prisonnière de mesquineries individuelles, ne voyait pas forcément d’un bon œil l’arrivée d’un jeune professeur compétent et prometteur qui aurait pu faire de l’ombre à certains. Tant pis pour l’enseignement supérieur marocain. Tant mieux pour les centaines d’élèves du lycée Descartes qu’il a formés jusqu’à son départ à la retraite en 1999. Plusieurs grands noms de la vie publique ont été de ceux-là : décideurs politiques, acteurs économiques, médecins de renom, etc. Il pouvait aussi s’enorgueillir d’avoir vu figurer nombre de ses élèves au palmarès du prestigieux Concours général d’arabe.
Lorsque en 1988, l’Ambassade de France à Rabat décide, en coopération avec le ministère marocain de l’Education, de créer dans les lycées français les sections internationales franco-marocaines et l’option internationale du bac (OIB), il est non seulement partie prenante dans la définition des programmes et les cours dispensés mais il s’enthousiasme pour cette formule bilingue et biculturelle qu’il appelait de ses vœux depuis longtemps. Son propre bilinguisme, il savait l’exercer avec talent dans les cours de thème et de version qu’il donnait à de jeunes étudiants français venus à Rabat pour préparer l’agrégation et le CAPES d’arabe ».
Mais Mohammed Benjelloun-Touimi ne s’est pas dévoué au seul enseignement. Animé par un esprit de dialogue et d’échange, avec Robert Caspar, Abdelmajid Charfi, Sâad Ghrab, Jacques Levrat, Abdeslam Bou-Imajdil et quelques autres, il a participé en 1977 à la fondation du Groupe de recherches islamo-chrétien (GRIC), conjointement à Alger, Paris, Rabat et Tunis. Pour ces chercheurs dont il faisait partie et qui se définissaient comme croyants, héritiers conscients et critiques de traditions multiséculaires, il s’agissait de chercher à mieux comprendre leur foi, à répondre à ses exigences dans le monde actuel, et par là à contribuer à faire avancer leurs communautés [1]
Trois ans plus tard, en juillet 1980, à Orsay, lors d’une session organisée par le Service pour les relations avec l’islam (SRI), il présenta aux chrétiens engagés dans la rencontre avec les musulmans vivant en France et en Belgique sa vision de « l’homme coranique », tirée d’un travail personnel sur le contenu du Coran. Relire au lendemain de son décès ce qu’il partageait sur la piété n’est pas sans signification, puisqu’il vient de vivre ce dont il témoignait en faisant référence au verset 177 de la sourate 2, dite de la Vache :
« L’homme en accomplissant sa noble tache dans ce monde de jouissance éphémère, en essayant d’y faire régner “les droits de Dieu et des hommes” doit être “conscient que la plénitude de la création et sa finalité”, c’est la rencontre avec le Seigneur, d’autant que la réalité de l’Autre vie est annoncée dès le début de l’humanité : “Et cela pour que vous ne disiez pas le Jour de la Résurrection : nous avons été pris au dépourvu” (7, 172). »
Et de conclure : « L’homme est pleinement lui-même lorsqu’il manifeste une disponibilité à l’égard de la parole de Dieu et se réalise totalement lorsqu’il retourne vers Lui. Donc, finalité et destinée eschatologique auxquelles on doit se préparer en assumant avec courage et lucidité sa condition et sa responsabilité de créature fragile, impermanente mais privilégiée, mais tout en se rappelant que “c’est à Dieu que nous appartenons et c’est à Lui que nous retournons » [2]

Au début des années 2000, avec Anne Balenghien, Anne-Marie Teeuwissen et Sabine Wollbrecht, en s’appuyant sur sa propre expérience personnelle, Mohammed Benjelloun-Touimi eut à cœur de travailler la question du couple mixte au Maghreb comme une situation révélatrice d’un essentiel qui concerne tout homme et qui interroge le croyant [3]
Le croisement des cultures et des croyances n’était pas seulement pour lui un objet de recherche. C’était aussi un vécu, au quotidien, dans ce lieu intime que sont le couple et la famille, et dans les fréquents séjours en France, de l’autre côté de la Méditerranée.
Homme de lettres, homme de foi, homme de cœur, Mohammed Benjelloun-Touimi restera pour tous ceux qui l’ont connu au GRIC un témoin discret et profond de ce qu’il y a de plus beau dans l’homme, à savoir sa capacité à allier chaleur humaine, réflexion intellectuelle et élévation de l’âme.

  1. [1] « Le GRIC : Groupe de recherches islamo-chrétien », in Chemins de Dialogue, n° 24, décembre 2004, p. 115-124
  2. [2] « L’homme coranique », in Se Comprendre, n° 81/09 – 19 octobre 1981
  3. [3] « Le couple mixte au Maghreb, une situation révélatrice ? », in Chrétiens et musulmans en dialogue : les identités en devenir. Travaux du GRIC (1996-2003), L’Harmattan, 2003, pp.31-52

Contre la haine et la division : le dialogue islamo-chrétien par GRIC Tunis

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Jan 122015
 

Ils avaient des crayons et eux des armes ;
Ils avaient des idées et eux des slogans ;
Ils faisaient de l’humour et eux de sombres projets de meurtres ;
Ils préparaient un journal sur le racisme anti-arabe et anti-musulman et eux incitaient à la haine.

Nous, GRIC de TUNIS, qui avons vécu récemment les lâches assassinats de leaders politiques, de militaires ou de policiers, ne pouvons que partager la douleur des familles des disparus, l’indignation de tous les êtres humains face à des actes lâches et cruels, la colère des défenseurs des libertés, en particulier de la liberté d’expression, la stupeur de tous ceux pour qui le bien “vivre-ensemble” est possible au-delà des différences de culture, de nationalité ou de religion.
Nous n’oublierons pas que ces hommes et cette femme sont morts parce qu’ils défendaient une de nos libertés fondamentales, à savoir celle de s’exprimer librement, de défendre ses opinions sans incitation à la haine ou à la violence.
La tristesse que nous ressentons au plus profond de nous s’est aussi manifestée dans la société tunisienne. Un rassemblement spontané a réuni le soir même de l’attentat Tunisiens et Français à Tunis, à La Marsa (banlieue de Tunis). De nombreuses composantes de la société civile ont manifesté leur indignation et ont condamné ces actes monstrueux qui touchent à la liberté de la presse. Les médias tunisiens ont aussi consacré de larges espaces au débat quant à ce qui s’est passé en France. Ce qui a été l’occasion de parler du terrorisme qui frappe aussi bien la Tunisie que le reste du monde.
Face à ce drame, nous voulons simplement réaffirmer nos convictions profondes qui sont les raisons d’être de notre groupe :
– Nous cherchons à mieux connaître la culture de l’autre, à comprendre les valeurs qui l’animent afin de faire reculer les préjugés, à respecter les différences, à les utiliser comme autant de forces et de richesses pour une vie plus harmonieuse et plus riche, et à trouver ensemble les solutions aux problèmes de notre temps comme le stipule notre charte : « Nous avons à nous retrouver ensemble, entre croyants, pour aborder ensemble, en croyants, ces défis du monde contemporain, faire profiter nos communautés religieuses respectives des questions que ces défis leur posent et les rendre capables d’y apporter des réponses adaptées, afin que la lumière et l’espérance dont elles sont porteuses puissent être reconnues et reçues par ceux qui cherchent la vérité et la justice ».
– Nous refusons la violence comme solution aux conflits et dénions à toute personne le droit de disposer de la vie d’autrui, et notamment à ceux qui prétendent se référer au Coran qui dit pourtant « Celui qui tue une âme innocente, c’est comme s’il avait tué l’humanité entière et celui qui sauve une âme, c’est comme s’il avait sauvé l’humanité entière » Coran (52/32).
– Nous nous engageons avec constance pour créer une véritable fraternité et comme l’a rappelé récemment l’Evêque de Constantine : « Avec tous les faiseurs de paix, nous continuerons de croire au “vivre-ensemble” parce que nous le vivons déjà ».

Dialogue islamo-chrétien dans le contexte post« printemps arabe »

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Juil 132014
 

Par Abderrazak SAYADI, GRIC Tunis

Le monde arabe connaît depuis 2011 de profonds bouleversements politiques qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui « printemps arabe » qui désigne un cycle de révolutions qui a traversé quasiment l’ensemble du monde arabe, et qui n’est toujours pas fini encore actuellement en 2014. La vie de millions de personnes s’en trouve totalement transformée pour le meilleur et pour le pire. Cela concerne aussi bien des musulmans que des chrétiens qui ont pris part d’une manière ou d’une autre à ces révolutions. Les uns et les autres ont vu dans ces révolutions une espérance de pouvoir vivre enfin dans des régimes démocratiques qui garantissent à chaque citoyen sa liberté et sa dignité. Pourtant trois ans après, ces espoirs semblent évanouis. Certains pays arabes ont connu le retour de régimes autoritaires, d’autres ont sombré dans des guerres civiles tragiques. La première conséquence de ces guerres est l’éclatement du vivre ensemble entre les différentes communautés religieuses, et le repli sur les appartenances tribales ou communautaires les plus étroites à tel point que le terme « printemps arabe » suscite de plus en plus un sourire ironique ou même la colère et le rejet, tant il est devenu synonyme de chaos et de violence. La question pour moi n’est pas de savoir pourquoi un tel échec. Mais plutôt, d’abord, quelle est la situation du dialogue islamo-chrétien ? Ensuite, à quoi sert-il encore ? Enfin, comment peut-on le rénover ?
Il nous faut commencer, par situer le dialogue islamo-chrétien dans son contexte historique. Ce dialogue n’est en effet pas nouveau. Depuis la naissance de l’Islam, les deux religions ont dialogué. A Damas, capitale du nouvel empire islamique omeyyade, au VIIIème siècle, à Cordoue, en Andalousie au XIIème siècle, et plus récemment au moyen orient au XIXème siècle. Le dialogue islamo-chrétien a toujours existé. Les textes fondateurs des deux religions y appellent. Nous trouvons, par exemple, dans le Coran (29/ 46) :
« Ne discute avec les gens du livre que de la manière le plus courtoise, sauf avec ceux d’entre eux qui sont injustes. Dites : Nous croyons à ce qui est descendu vers nous et à ce qui descendu vers vous. Notre Dieu qui est votre Dieu est unique, et nous lui sommes soumis ».
Les musulmans sont incités, par cette recommandation, à dialoguer avec les Chrétiens et les Juifs de la manière la plus courtoise. Le dialogue doit favoriser ce qui rapproche tous les croyants en un Dieu unique. Il n’est pas question ici de mettre en cause la Foi chrétienne ou de la présenter comme étant fausse ou falsifiée. Bien au contraire, les musulmans doivent croire à ce qui a été révélé aux Chrétiens et aux Juifs « à ce qui est descendu vers nous…et vers vous ».
Du côté Chrétien, bien évidemment, la Bible ne parle pas de l’Islam, mais le texte issu du concile Vatican II, intitulé Nostra Aetate affirme :
« Même si, au cours des siècles, de nombreuses discussions et inimitiés se sont manifestés entre les chrétiens et les musulmans, le saint concile les exhorte tous à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté »[1]
Ce texte constitue un véritable tournant dans l’histoire des relations des chrétiens avec les musulmans. Il appelle, en effet, les chrétiens à établir un dialogue sincère et authentique avec les musulmans, qui permettrait de dépasser les malentendus historiques et les vieilles rancœurs afin de construire ensemble un monde de paix et de liberté qui repose sur le partage de valeurs humaines communes.
Les chrétiens et les musulmans doivent toujours continuer à dialoguer parce qu’ils sont si proches. On trouve dans le Coran (5/82) :
« Tu constateras que les hommes les plus proches des croyants sont ceux qui disent : « oui nous sommes chrétiens », parce qu’on trouve parmi eux des prêtres et des moines qui ne s’enflent pas d’orgueil »
Le Coran appelle ainsi à reconnaître la foi des chrétiens, et il présente leur humilité comme étant une valeur supérieure voulue par Dieu :
« Nous leur avons donné l’Evangile et avons mis, dans le cœur de ceux qui le suivent, mansuétude et pitié » (Coran 57/27).
Le musulman est appelé, comme ce verset le montre, à suivre les enseignements de « l’Evangile » qui mettent dans le cœur du croyant « mansuétude et pitié ». Après lecture de ces versets, on ne peut que se demander : « Qu’est ce qui pourrait empêcher un musulman d’aimer un chrétien ? ».
L’Eglise catholique a de son côté, fait un pas de géant dans le sens des musulmans, en affirmant dans Nostra Aetate :
« L’Eglise catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et beau dans les religions : elle considère avec un respect sincère les manières d’agir et de vivre, les règles et les doctrines qui, quoi qu’elles diffèrent en beaucoup de points de ce qu’elle-même tient et propose, cependant apportent souvent un rayon de vérité qui illumine tous les hommes ».
En réaffirmant son « respect sincère » à ce qui est « vrai et beau » dans les autres religions qui apportent « un rayon de vérité », l’Eglise renonce à un principe qui a influencé ses relations avec les autres pendant des siècles qui est « Hors de l’Eglise, point de salut ». Entre le christianisme et l’Islam, il y a bien des valeurs communes et des points de rencontre qui permettent de construire la paix et la concorde entre les deux mondes.
Il ya donc de part et d’autre des textes sacrés qui prônent la compréhension et la tolérance, et qui peuvent servir de tremplin pour construire ce monde et de paix et d’harmonie auquel tout être humain devrait rêver. Pourtant la réalité nous montre tous les jours que nous en sommes loin et que la coexistence des religions monothéistes est mise à mal. La question est de savoir pourquoi la réalité ne correspond pas aux préceptes formulés par nos textes ? Le dialogue serait-il stérile et inutile face au poids des réalités politiques et économiques qui pèsent sur les hommes comme le pensent certains?
La nouvelle réalité politique et sociale née du « printemps arabe » semble, en effet, tourner le dos à une longue tradition de vivre ensemble entre les différentes communautés religieuses dans le monde arabe. Quelques chiffres peuvent nous donner une idée sur l’étendue du désastre :
En Irak : Sous Saddam Hussein dans les années 90, il y avait 1,2 millions de chrétiens. Aujourd’hui ils ne sont plus que 330 000.
En Egypte : Entre 60 000 et 100 000 coptes ont quitté le pays depuis la chute de Moubarak.
La Syrie, ravagée par la guerre civile et par une violence aveugle qui n’épargne aucune communauté musulmane ni chrétienne détient le triste record du nombre des chrétiens assassinés avec 1213 assassinats avérés de chrétiens. La violence dans ce pays est générale et elle touche à peu près toutes les communautés et parmi elles les communautés chrétiennes qui sont aujourd’hui selon certains, menacées d’extinction au moyen orient au point que le patriarche grec melchite Grégoire III Laham a lancé une mise en garde aux chrétiens d’orient : « Il est interdit d’émigrer ».
Le printemps arabe qui fut d’abord une protestation pour la dignité a été une aubaine pour les groupes islamistes et Djihadistes qui voulaient s’emparer du pouvoir par la force et imposer une théocratie où il n’est question ni de pluralisme religieux ni politique. Le prédicateur égyptien Wajdi Ghonim, l’un des théoriciens les plus radicaux du salafisme, a sillonné les pays du printemps arabe pour soutenir que « toutes les valeurs de la Démocratie sont kufr » c’est-à-dire impiété, et par conséquent, la démocratie serait incompatible avec l’Islam. Ainsi la confusion entre le religieux et politique a entraîné immédiatement la déviation du printemps arabe de ses objectifs initiaux et, en définitive, l’a conduit à son propre échec.
Pourtant l’échec n’est pas total. Une lueur d’espoir existe. Elle est apparue dans les délibérations de l’Assemblée constituante tunisienne lors du vote de la nouvelle constitution. Malgré toutes les ambiguïtés et les limites du texte, soulignées par les experts en droit constitutionnel, un progrès indéniable a pu être enregistré. Il s’agit du vote de l’article 6 qui stipule que l’Etat est garant de la liberté de conscience, même si cette avancée a été tempérée par l’affirmation que l’Etat est aussi garant de « la protection du sacré ». Aujourd’hui la Tunisie peut s’enorgueillir d’être le premier pays musulman à reconnaître cette liberté de conscience dans sa constitution comme elle fut dès 1956 le premier pays musulman à abolir la polygamie, grâce à une lecture audacieuse et intelligente du texte coranique. L’article 6 met fin à une fameuse vieille loi liberticide qui pouvait condamner à mort tout acte d’apostasie. Il reste maintenant à réaliser cette loi au niveau des mentalités. Mais cette avancée au niveau de la loi ne peut que favoriser l’ouverture et le dialogue entre Chrétiens et Musulmans.
Le schéma terrifiant du chaos généralisé, de la guerre civile ou des guerres de religions, de tous contre tous n’est donc pas une fatalité. Entre la dictature militaire et la tyrannie religieuse d’autres voies sont possibles. C’est là que le dialogue islamo-chrétien, rénové, peut avoir un rôle important à jouer.
Celui-ci peut favoriser la diffusion des valeurs démocratiques dans nos sociétés. La démocratie est en effet avant tout le dialogue institutionnalisé. Des personnes différentes voire opposées peuvent se rencontrer et échanger des points de vue divergents mais ils doivent pouvoir se retrouver sur un terrain commun celui du respect d’un minimum de valeurs humaines communes comme le respect de la vie, de la dignité de l’être humain et de sa liberté à croire ou à ne pas croire en son for intérieur, en son intimité la plus profonde, en sa conscience. Le dialogue islamo-chrétien peut donc être une véritable école d’écoute et d’échange. Il peut apporter une réponse à ce que beaucoup d’experts du système éducatif déplorent : « Notre inaptitude à discuter calmement les uns avec les autres constitue l’une des principales failles de notre éducation »
L’incapacité à dialoguer avec l’autre est, en effet, l’une des causes de la violence quotidienne. De nombreuses personnes sont ainsi tentées par la violence parce qu’elles ne savent pas dialoguer. Les cercles de dialogue inter religieux peuvent alors exercer une fonction didactique et certainement bénéfique pour le vivre ensemble dans une même société.
Une société démocratique est en effet une société plurielle. La construction de la démocratie dans les pays arabes passe évidemment par la reconnaissance du pluralisme politique au niveau des institutions démocratiques élues, mais elle passe surtout par la reconnaissance du pluralisme religieux au niveau de la vie quotidienne en société. L’égalité de toutes les croyances et de toutes les religions devant la Loi est un principe éminemment démocratique. Or l’existence d’une religion d’Etat pose toujours problème. Nous devrions pouvoir en débattre. Mais l’avancée vers la démocratie est de toute façon en perpétuel mouvement et aucune société ne peut prétendre avoir atteint le degré ultime de la démocratie car celle-ci relève de l’idéal vers lequel il faut continuellement tendre. Le dialogue islamo-chrétien pourrait, me semble-t-il, permettre de débattre sereinement de toutes ces questions.
La démocratie est une voie que l’on suit et non un point fixe que l’on atteint. C’est pourquoi je pense que bien d’autres droits restent à conquérir dans nos pays arabes sur la voie des libertés aussi bien politiques que religieuses. La liberté de conscience est certes un acquis historique mais bien d’autres droits restent à conquérir qui se heurtent encore à des lectures et à des interprétations figées de la Tradition comme par exemple tout ce qui touche aux droits de la femme et à la famille comme l’égalité devant l’héritage, etc. Une société qui évolue est une société qui se réforme continuellement et qui accepte le débat libre et sans tabou. C’est cela la force des sociétés démocratiques. Le groupe de dialogue islamo-chrétien peut aider au développement de ce débat, et par conséquent à l’édification de la démocratie, faute de quoi il risque de ne plus qu’un « mythe contemporain »[2].
Les acteurs du dialogue islamo-chrétien doivent être conscients des enjeux de ce dialogue, de ses forces mais aussi de ses difficultés. Il a sans doute pour lui une longue tradition qui le soutient mais qui, aussi pèse sur lui. Aujourd’hui il se déroule dans un contexte de mutations et de transformations profondes que nos sociétés vivent. Dans certains pays déchirés par les conflits inter communautaires le dialogue islamo-chrétien n’est pas un luxe d’intellectuels qui aiment à se rencontrer mais une nécessité littéralement vitale. Le monde arabe cherche sa voie vers la démocratie qu’il est en train d’inventer à sa façon et à son rythme tous les jours. Les échecs sont tragiques et sanglants mais les succès sont réels et profonds. Que le dialogue islamo-chrétien puisse contribuer à avancer sur la bonne voie !

  1. [1] Concile de Vatican II, constitution Nostra Aetate, éd. Médiapol, 2012, p. 5975
  2. [2] Régis Debray, Un mythe contemporain ; le dialogue des civilisations, CNRS éd. Paris, 2007

L’Institut des Belles Lettres Arabes (IBLA) par Jean Fontaine (PB)

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Mai 312014
 

L’IBLA a résisté à quatre systèmes politiques : le Protectorat, Bourguiba, Ben Ali et les islamistes. La revue IBLA est la plus ancienne existant à ce jour en Tunisie.

1. Histoire

Les Pères Blancs sont venus en Tunisie dans le sillage de l’impérialisme européen en Afrique. L’Ibla commence le 18 novembre 1926 au palais Boukhris près de La Marsa pour former les prêtres et les religieuses voulant vivre au Maghreb. Il occupe son siège actuel à la rue Jamaa al-Haoua le 15 février 1932.
Il s’agit alors de gagner la sympathie de la population locale de manière humble, à l’écoute et à l’école des Tuni¬siens eux-mêmes : devenir arabisant est la qualification de base. Dès 1928, des brochures sont distribuées aux étudiants de l’Ibla pour leur facili-ter la connaissance du milieu tunisien, de la culture arabe et de la religion musulmane. Elles contien¬nent des contes, des poésies, des proverbes et des conversations, tra¬duits en français avec introduction et glossaire. Elles forment deux séries: “Les Cahiers Tunisiens” et “Documents Tunisiens”.
Du point de vue de la formation, on cherche à mettre au point une technique pour discerner les valeurs dites “incomplètes” de l’islam, selon les idées théologiques de l’épo¬que. Le missionnaire doit s’initier à l’art de vivre en pays d’is¬lam. L’idéal est d’être un cheikh chrétien, c’est-à-dire un homme partici¬pant dans une me¬sure convenable aux con¬naissances qui sont familières au lettré musulman et jouissant d’un prestige ana-logue dans la so¬ciété musulmane.
En 1949, les activités de l’Ibla se divisent en deux. La maison d’études émigre d’abord à La Manouba (à cette date, une cinquantaine d’étudiants étaient passés par la maison), puis à Rome en 1964 où elle deviendra le Pontificio Istituto di Studi Arabi e d’Islamistica (PISAI). Quant à l’Ibla, il devient un centre d’activités culturelles et so-cia¬les.
La revue IBLA commence comme un simple bulletin polycopié de liaison entre les sympathisants européens qui veulent connaître les Tunisiens. Elle sera lue avec at-tention par les colons qui souhaitent mieux employer leurs ouvriers agricoles. Elle cherche à éclairer et à rappro¬cher les élites française et tunisienne. Le tirage atteint 2500 exemplai¬res en 1944. Une collection parallèle, Le Bled, est basée sur l’arabe dia-lec¬tal.
Dès la libération de Tunis en mai 1943, le problème tunisien est posé avec acuité. L’opinion française accuse les Pères Blancs de l’Ibla d’avoir guidé les Tunisiens en leur suggérant des idées qu’eux-mêmes n’avaient pas. La position prise par le Père Demeerseman le 1er janvier 1951, quand il demande “justice et fraternité”, marque un tournant : “Le moment est venu de faire notre examen de conscience… Aucun chré-tien n’a le droit de s’incliner aveuglément et en contradiction avec ses principes der-rière la discipline d’un groupe ou l’opinion d’une majorité… La politique ne saurait échap¬per à la morale”. Une violente campagne de presse se déclenche dans les jour-naux favorables au Protectorat français. Mais la presse libérale et progressiste le sou-tient. La revue s’abstient de traiter directement de politique, mais les sujets abor¬dés sont essentiels pour le développement du pays.
La période après l’indépendance de la Tunisie (1956) est marquée par la décadence du Cercle des Amitiés Tunisiennes, qui disparaît en 1964. Quarante Tunisiens y firent des conférences qui attiraient entre 80 et 100 personnes. La Revue fait alors une place plus grande aux problèmes de la Tunisie, à sa “per¬sonnalité de base”, à la qualité maî-tresse du Tunisien, à la formulation de l’idée de Patrie en Tunisie, à la genèse et à la formation de la con¬science nationale. Elle se veut le reflet d’un pays qui fait l’ex-périence de son in¬dépendance, soucieuse d’être dans l’actualité la plus pro¬che. En 1959, les cours du soir prennent plus d’ampleur.
La Bibliothèque renouvelle sa clientèle. Au point de départ, c’était l’instrument de travail des étudiants de l’Ibla. Elle ouvre désormais ses portes au public des étudiants zitouniens du se¬condaire, au moment des grèves qui accom¬pagnent la fin du Protecto-rat. Spécialisée dans les problèmes de la société du monde arabe et musulman, elle offre un fichier matières contenant aussi les articles des revues. De ce point de vue pré¬cis, elle est la seule en Tunisie à avoir effectué un dépouillement systématique des revues depuis une soixantaine d’années et notamment sur les sujets tunisiens. Cette pratique montre une option nationale de mise en valeur d’une production intellectuelle et culturelle en Tunisie. L’Ibla se présente ainsi comme un centre culturel dont le pays est récepteur.
Dès 1937, les Tunisiens participent à la rédaction du premier numéro de la Revue . Depuis, ils sont associés à des réunions de consultation. Cette collaboration de¬vient officielle avec la composition d’un comité de direction en 1977. Depuis quelques an-nées, tout le staff, de la secrétaire au directeur en passant par le gestionnaire, est tuni-sien

2. L’incendie
L’incendie de la bibliothèque, le 5 janvier 2010, détruit la moitié des livres (17000) et une partie importante des revues. 320 personnes et institutions nous ont aidés à ressusciter. La restauration du bâtiment a été payée par le gouvernement tuni-sien et les travaux menés par l’Institut national du patrimoine. Un expert de la Biblio-thèque nationale de France est venu et a rédigé un rapport décisif pour la suite des travaux. Le nouvel aménagement respecte les normes de sécurité internationales. C’est le bureau Pixis qui s’en est chargé et a offert gracieusement ses prestations.
Des milliers de volumes doivent être reliés ou restaurés : nous avons créé pour cela un petit atelier dans les locaux mêmes de l’Ibla et nous sommes en relation avec des relieurs professionnels. La fondation hollandaise Prince Claus finance ce projet. Les livres plus anciens ont été traités par la Bibliothèque nationale de Tunis, ou bien par les Archives nationales de Tunisie.
Notre index de 180.000 entrées, déjà sur internet avant l’incendie, était le fruit d’un bricolage. Il fallait le réinformatiser et le faire passer dans une base de données standard international. Archimed, entreprise professionnelle, l’a fait. Un nouveau ser-veur était nécessaire ; il a été payé par l’Ambassade de France.
Les locaux du rez-de-chaussée, consacrés aujourd’hui exclusivement à la biblio-thèque, étaient trop étroits pour le kilomètre de rayonnages ordinaires séparés par des allées. Nous avons donc opté pour le système compactus.
Le Ministère tunisien de la culture s’est proposé de remplacer les ouvrages tuni-siens récents. Ainsi, nous avons trouvé une partie des 4500 livres dans son dépôt. L’Institut du monde arabe à Paris nous a offert un lot de 3000 livres. La plupart des éditeurs tunisiens ont essayé de remplacer ce qui était possible de leurs publications. Les plus généreux ont été Alif, Sud éditions et Arabesques. Plusieurs collègues sont venus apporter quelques livres de leur propre bibliothèque. Enfin nous avons continué à acheter les livres tunisiens édités depuis l’incendie.
Les autres principaux donateurs ont été l’ambassade des États-Unis, l’ambassade d’Iran, le Vatican, l’Union européenne, l’Alecso, le groupe des conjoints de chefs de mission diplomatique en Tunisie, l’association allemande Missio…

3. Apport de la bibliothèque à la Tunisie
Pour la Tunisie, cette bibliothèque représente un apport unique. Avant l’incendie, elle possédait des ouvrages rares pour l’histoire et la culture tunisiennes. Concernant la littérature tunisienne de langue arabe et française, elle en avait la collection complète. Sur la littérature arabe classique, elle offrait au lecteur l’ensemble de la production intellectuelle produite par les auteurs arabes au cours de l’histoire. Enfin, son fichier auteurs et matières comprenait les monographies et les articles de revues parues depuis plus de soixante ans.

L’histoire de l’Ibla est celle d’une équipe internationale. Aussi faudrait-il situer son action davantage dans la perspective de l’évolution de l’Église, à travers l’administra-tion du Vatican, que dans celle des rapports tuniso-français. Il faut souligner l’harmo-nie recherchée entre des exigences scientifi¬ques de plus en plus élevées et un parti-pris de sympathie envers les réalités tunisiennes étudiées. Rigueur et bienveillance, serait-ce là l’esprit de l’Ibla ? L’Ibla a toujours évité de s’immiscer dans les affaires politiques et religieuses du pays qui l’accueille. Pas d’inféodation à un parti ni de prosélytisme. Ainsi l’Ibla est un lieu de ren¬contre, principalement entre in¬tellectuels de tous bords. Cette option en direction de la culture, cette neutralité positive est probablement un des se¬crets de la durée de cette institution.

 

Pour un renouveau du dialogue islamo-chrétien

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Avr 172014
 

Colloque  des 2 et 3 mai 2014, au siège de la bibliothèque Nationale du Maroc à Rabat

Organisé par :Le collège des Bernardins, La fondation du Roi Abdul-Aziz-Casablanca et la bibliothèque nationale du Royaume du Maroc et avec la participation du GRIC

D’aucuns diront qu’il n’a jamais été autant question de dialogue des religions que depuis les tragiques évènements du 11 septembre 2001, que le sujet était devenu une sorte de rituel rhétorique récurrent propre au paysage international (médiatique, diplomatique et intellectuel) et qu’en fin de compte , tout cela n’aurait réduit nullement la tension ou la conflictualité qui marque  les relations entre les adeptes des différentes traditions religieuses dans le monde contemporain.

A quoi servirait, donc, de tenir une rencontre supplémentaire sur le dialogue interreligieux ? Est –ce pour opposer, une nouvelle fois, aux prédicateurs d’un inéluctable choc planétaire des religions, la bonne parole des promoteurs professionnels des vertus d’un dialogue des religions qui, seul, saura dompter la sauvage mondialisation pour lui donner un visage humain ? Hans Küng n’a-t- il pas souligné, dès le début de son Projet d’éthique planétaire : « Pas de paix mondiale sans paix religieuse. Pas de paix religieuse sans dialogue entre les religions »1 ?

Le colloque de Rabat souhaite s’inscrire toutefois dans une direction différente :

– Elle consiste, en premier lieu, à poursuivre le travail de fond et de longue haleine que représente le séminaire 2012-2013 du Collège des Bernardins, « un dialogue islamo-chrétien ? » qui, sur plus de deux années, a mobilisé des chercheurs chrétiens et musulmans œuvrant dans des champs disciplinaires divers, dans le but d’approfondir la réflexion sur les conditions théologiques, philosophiques, historiques et anthropologiques susceptibles de mettre les deux traditions religieuses (l’islam et le christianisme) en situation de dialogue profond, réciproque et sincère.

– En portant le débat sur la rive sud de la Méditerranée, le colloque ambitionne de saisir la problématique du dialogue interreligieux dans toute sa complexité, à commencer par le questionnement critique des prémisses essentialistes des deux postures signalées plus haut : d’un côté, celle qui voit dans les religions, du seul fait de leur nature, des entités antagonistes condamnées à un perpétuel conflit. Et de l’autre, la posture théorique qui, tout en partageant la même conception essentialiste de la première, lui oppose la voie du dialoguedes religions comme condition d’une paix mondiale durable. Un telquestionnement suppose un examen critique de la vision monolithiqueet close des religions ; une prise en considération de leurs dynamismesinternes, de leurs identités plurielles et de la complexité des processusde modernisation et de sécularisation dans lesquels elles sont toutesengagées.

– Le colloque souhaite aussi faire le point sur un demi-siècle de dialogue interreligieux ; période durant laquelle se sont multipliées les initiatives musulmanes et chrétiennes émanant de divers milieux et instances (les autorités politiques et religieuses, les intellectuels ou chercheurs et les acteurs des sociétés civiles, etc.) Il s’agit de soumettre à une analyse lucide et sincère aussi bien les acquis et avancées que les échecs et entraves divers qui, d’un côté comme de l’autre revivifie les préjugés , attisent les peurs et provoquent  une  situation de tension dans laquelle certains voient surtout un « choc réciproque des ignorances ».

-Enfin le colloque de Rabat se veut surtout une fenêtre ouverte sur l’avenir, un pari sur la connaissance susceptible de faire triompher la « cause du dialogue ». Et pour sortir de l’aporie inhérente à tout dialogue interreligieux classique, que représente l’inévitable choc des vérités religieuses exclusives et absolues, le colloque analysera en profondeur les différentes dimensions du dialogue interreligieux. Les interventions porteront sur les aspects théologiques et philosophiques, mais aussi sur les dimensions historiques et anthropologiques, sans oublier l’analyse de l’impact des processus de modernisation et de mondialisation sur chacune des deux traditions religieuses chrétienne et musulmane.

A l’image de la traduction qui tisse les fils de circulation du sens entre les langues humaines, transformant ainsi le « désastre originel » de Babel en une bénédiction pour l’humanité une et plurielle2, le dialogue interreligieux, instruit par les savoirs modernes, serait ainsi cet effort (ijtihad) du cœur et de l’esprit qui rendrait possible l’horizon de compréhension et de fraternité humaine célébré notamment par le verset coranique : « Ô vous, les hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle. Nous vous avons constitués en peuples et en tribus pour que vous vous connaissiez entre vous »

Les intervenants seront :

-Abdelmajid Charfi Islamologue à l’Université de Tunis répondra à la question :   Pourquoi parier sur le dialogue ?

-Fadi Daou  Président de la Fondation Adyan, Beyrouth interrogera le dialogue islamo-chrétien dans le contexte des changements en cours dans le monde arabe

-Claude Geffré, Théologien français, ancien directeur de l’École biblique et archéologique de Jérusalem reviendra  dans son  intervention sur les thématiques développées dans son recueil intitulé « Le christianisme comme religion de l’Évangile ».

-Nayla Tabbara, Vice-Présidente de la Fondation Adyan, Beyrouth examinera une « Théologie renouvelée pour un renouveau du dialogue : la relation à l’autre dans l’enseignement du message coranique »

-Vincent Guibert, Théologien, Collège des Bernardins, Paris reviendra sur « Le séminaire de travail aux Bernardins au service du renouveau du dialogue islamo-chrétien : le point de vue d’un théologien catholique »

-Pascal Gollnisch, Directeur général de L’Œuvre d’Orient, Paris examinera « les dimensions historiques et anthropologiques du dialogue islamo-chrétien : Chrétiens et musulmans, compagnons de route au Proche-Orient »

-Amine Elias, Chercheur associé au Laboratoire CERHIO (Centre de recherches historiques de l’Ouest) – Le Mans, parlera du « Le Cénacle libanais (1946-1984) : un espace de dialogue islamo-chrétien Renouvelé »

Abderrazaq Sayadi, Professeur à l’Université de Manouba, Tunis répondra à la question : Que devient le dialogue islamo-chrétien dans le contexte post-« printemps arabe » ?

Abubaker Ahmed Bagader, Anthropologue et directeur des affaires culturelles et sociales, Organisation de la coopération islamique, Djedda rendra compte de « L’initiative d’Istanbul et les efforts de l’Observatoire de l’islamophobie et du dialogue interreligieux »

Jean-Baptiste de Foucauld, Président de Démocratie et Spiritualité, Paris montrera  que « Contribuer à des relations fécondes entre démocratie et spiritualité, est un enjeu pour les religions du Livre. »

Mohamed Haddad, Islamologue et président de l’Observatoire arabe des religions et des libertés, Tunisie argumentera sur : « Le dialogue islamo-chrétien : une chance pour la modernisation »

 

 

MESSAGE DU PAPE FRANÇOIS AUX MUSULMANS PARTOUT DANS LE MONDE POUR LA FIN DU RAMADAN (‘ID AL-FITR)

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Août 032013
 

Aux musulmans partout dans le monde

C’est pour moi un grand plaisir de vous saluer alors que vous célébrez ‘Id al- Fitr’ concluant ainsi le mois de Ramadan, consacré principalement au jeûne, à la prière et à l’aumône.

Il est désormais de tradition qu’en cette occasion le Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux vous adresse un Message de voeux, accompagné d’un thème en vue d’une réflexion commune. Cette année, la première de mon Pontificat, j’ai décidé de signer moi-même ce Message traditionnel et de vous l’envoyer, chers amis, comme expression d’estime et d’amitié envers tous les musulmans, spécialement envers leurs chefs religieux.

Comme vous le savez, lorsque les cardinaux m’ont élu Évêque de Rome et Pasteur universel de l’Eglise catholique, j’ai choisi le nom de « François », un saint très célèbre qui a si profondément aimé Dieu et chaque être humain au point d’être appelé le «Frère universel».

Il a aimé, aidé et servi les nécessiteux, les malades et les pauvres ; en outre il a eu un grand souci de la sauvegarde de la création.

Je suis conscient que les dimensions de la famille et de la société sont particulièrement importantes pour les musulmans pendant cette période, et il vaut la peine de noter qu’il y a des parallèles avec la foi et la pratique chrétiennes dans chacun de ces domaines.

Cette année, le thème sur lequel je voudrais réfléchir avec vous et également avec tous ceux qui liront ce message, c’est un thème qui concerne à la fois musulmans et chrétiens : il s’agit de la promotion du respect mutuel à travers l’éducation.

Le thème de cette année entend souligner l’importance de l’éducation en fonction de la manière où nous nous comprenons les uns les autres sur la base du respect mutuel. «Respect» signifie une attitude de gentillesse envers les personnes pour lesquelles nous avons de la considération et de l’estime. «Mutuel» exprime un processus qui, loin d’être à sens unique, implique un partage des deux côtés.

Ce que nous sommes appelés à respecter dans chaque personne, c’est tout d’abord sa vie, son intégrité physique, sa dignité avec les droits qui en découlent, sa réputation, son patrimoine, son identité ethnique et culturelle, ses idées et ses choix politiques. C’est pourquoi nous sommes appelés à penser, à parler et à écrire de manière respectueuse de l’autre, non seulement en sa présence, mais toujours et partout, en évitant la critique injustifiée ou diffamatoire. À cette fin, la famille, l’école, l’enseignement religieux et toutes les formes de communications médiatiques jouent un rôle déterminant.

Pour en venir maintenant au respect mutuel dans les relations interreligieuses, notamment entre chrétiens et musulmans, ce que nous sommes appelés à respecter c’est la religion de l’autre, ses enseignements, ses symboles et ses valeurs. C’est pour cela que l’on réservera un respect particulier aux chefs religieux et aux lieux de culte. Quelles-sont douloureuses ces attaques perpétrées contre l’un ou l’autre de ceux-ci!

Il est clair que, quand nous montrons du respect pour la religion de l’autre ou lorsque nous lui offrons nos voeux à l’occasion d’une fête religieuse, nous cherchons simplement à partager sa joie sans qu’il s’agisse pour autant de faire référence au contenu de ses convictions religieuses.

En ce qui concerne l’éducation des jeunes musulmans et chrétiens, nous devons encourager nos jeunes à penser et à parler de manière respectueuse des autres religions et de ceux qui les pratiquent en évitant de ridiculiser ou de dénigrer leurs convictions et leurs rites.

Nous savons tous que le respect mutuel est fondamental dans toute relation humaine, spécialement entre ceux qui professent une croyance religieuse. C’est n’est qu’ainsi que peut croître une amitié durable et sincère.

Recevant le Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège, le 22 mars 2013, j’ai affirmé : « On ne peut vivre des liens véritables avec Dieu en ignorant les autres. Pour cela, il est important d’intensifier le dialogue entre les différentes religions, je pense surtout au dialogue avec l’islam, et j’ai beaucoup apprécié la présence, durant la messe du début de mon ministère, de nombreuses autorités civiles et religieuses du monde islamique ». Par ces mots, j’ai voulu souligner encore une fois la grande importance du dialogue et de la coopération entre croyants, en particulier entre chrétiens et musulmans, ainsi que la nécessite de renforcer cette coopération.

C’est avec ces sentiments que je réitère l’espoir que tous les chrétiens et les musulmans soient de véritables promoteurs du respect mutuel et de l’amitié, en particulier à travers l’éducation.

Je vous adresse, enfin, mes voeux priants pour que vos vies puissent glorifier le Très-Haut et apporter la joie autour de vous.

Bonne fête à vous tous !

Du Vatican, le 10 juillet 2013

 FRANÇOIS

Le père Etienne Renaud

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Juin 242013
 

Etienne (appelons-le par son prénom : il n’aimait pas les titres !) vient de nous quitter subitement, suite à une intervention chirurgicale.  Il n’est pas facile de relater en une page ce que furent sa vie et sa personnalité : l’une et l’autre ont été tellement riches ! Après avoir évoqué les principales étapes de son parcours, je rappellerai la part qu’il a prise dans le dialogue islamo-chrétien, entre autres dans le cadre du GRIC de Tunis.

            Avant de rejoindre la Société des Pères Blancs, en 1962, à l’âge de 26 ans, Etienne avait été élève de l’Ecole Polytechnique de Paris, perpétuant ainsi une tradition familiale où l’on était, disait-il, « ingénieur des Ponts et Chaussées de père en fils », ajoutant qu’il s’était senti très vite appelé plutôt « à construire des ponts entre les hommes ». Cette formule résume assez bien la vie, les préoccupations et les engagements successifs d’Etienne.

            Ordonné prêtre dans la cathédrale Notre-Dame de Paris en 1966, il consacra alors trois années à l’étude intensive de l’arabe, avant d’être appelé à mettre en œuvre ses connaissances de polytechnicien en Tunisie, au sein de la STEG (Soc. Tunisienne d’Electricité et de Gaz). Une première expérience qui devait être suivie de beaucoup d’autres, car il ne se sentait pas fait pour rester longtemps enfermé dans un projet. Au bout de trois ans, nous le retrouvons en effet à Sanaa, au Yémen, un pays qui commençait alors tout juste à s’ouvrir à la modernité. Il y travaillera à la création d’un centre de formation de techniciens en électricité. Sept ans plus tard (1980), le voilà à Rome, professeur au Pontificio Istituto di Studi Arabi (PISAI), là même où il avait commencé l’étude de l’arabe. En 1986, il est élu Supérieur général de la Société des Pères Blancs, une fonction qui lui donnera l’occasion de visiter les communautés disséminées dans 25 pays différents.

            A la fin de son mandat, Etienne retrouve la Tunisie et de fidèles amitiés vieilles de vingt ans. Mais ce sera pour peu de temps encore car, au bout de deux ans (1994), il est rappelé à Rome pour diriger le PISAI. Il retrouvera l’Afrique, successivement en Tanzanie (île de Pemba, 2000-2002) et au Soudan (Khartoum, 2002-2005). Puis, nouveau séjour au PISAI de Rome, cette fois comme directeur des études (2006-2008), et finalement ce sera Marseille, où s’achèvera son existence quelque peu nomade.

            « Construire des ponts entre les hommes », Etienne a poursuivi cet idéal de sa vie partout où il est passé, que ce soit à Tunis, à Sanaa, à Pemba, à Khartoum ou à Marseille. Il l’a cherché tout particulièrement dans les relations qu’il a nouées avec les musulmans. Voici par exemple ce qu’il écrivait à propos de son séjour au Yémen. « Pour illustrer le sens de notre présence au Yémen, c’était bien l’image d’un pont qui me venait à l’esprit : essayer de construire un pont entre la petite communauté chrétienne fort « catholique » par sa diversité, et la population yéménite qui avait encore peu l’expérience des étrangers. Eveiller les paroissiens aux valeurs spirituelles de l’islam, donner des cours d’arabe yéménite et d’initiation à la culture locale aux diverses organisations de volontaires, et à l’inverse faire comprendre aux Yéménites que l’Occident était un peu plus que la société de consommation… Je dois dire que mes diverses casquettes de prêtre, ingénieur et artisan islamologue s’harmonisaient bien ».

            Etienne n’a pas été un théoricien du dialogue islamo-chrétien, même si ses réflexions sur le sujet étaient toujours pertinentes et éclairantes. Sa contribution au dialogue se situait dans un autre registre : celui de la relation personnelle. Ses qualités humaines, son sourire lumineux et un humour franc et sans arrière-pensée, avaient la capacité de désarmer le contradicteur le plus retors et de désamorcer les tensions. Il fut membre du GRIC de Tunis de 1992 à 1994 et, à ce titre, il participa à l’élaboration du thème sur le péché, pour lequel il fut chargé d’établir une synthèse des travaux des groupes. Au cours de ces dernières années, dans la petite communauté des Pères Blancs de Marseille, il fut tout naturellement chargé des relations avec les musulmans. Avec d’autres, il eut le souci constant d’établir ces fameux « ponts » entre des communautés trop souvent sollicitées par les extrémismes de tout bord. Récemment encore, il parlait avec enthousiasme du climat de confiance qui s’instaurait au sein d’un groupe de rencontre entre imams et prêtres.

            Les souvenirs que j’aime conserver d’Etienne, c’est sa simplicité de vie matérielle et spirituelle et sa liberté. « Nomade », il le fut au sens noble du terme. Il « voyageait léger » (selon son expression), ce qui lui évitait, dans les aéroports, de longues attentes pour récupérer les gros bagages. Quand il commençait une nouvelle expérience, il savait que ce serait pour un temps limité. Il était l’homme des « tâches initiales », laissant à d’autres le soin de les continuer. Il ne s’agissait pas chez lui d’instabilité, car il ne sollicitait pas de nouvelles affectations, mais quand elles lui étaient proposées, il y voyait un appel et il était suffisamment libre pour y répondre vite et avec générosité. Maintenant qu’il a posé son sac de voyage, ses nombreux amis peuvent être sûrs qu’il n’oubliera pas ceux qui poursuivent la route.

Tunis, 24 juin 2013                                                                                                   André FERRE

A-Dieu Jacques Levrat

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Fév 252013
 

 

 

Jacques, Père Jacques, tu as été, pour moi et pour tant d’autres, une sacrée référence. Ton chemin ici bas a pris fin. Mais tu es là profondément en nous.

 

Un homme d’envergure comme toi, y en a-t-il beaucoup ? Tu as été un chercheur exigeant, travailleur et méticuleux. Et pourtant, en même temps, un proche. Souvent en vadrouille, tu étais pèlerin, toujours disposé à rendre visite, ici et ailleurs. Un homme de rencontre.  Tu prenais ta place mais pas toute la place. Car tu étais d’abord un homme d’écoute, écoute profonde. Tu étais attentif à tout ce qui est naissant. Tu étais vigilant au climat des échanges car tu avais le souci du respect de chacun. Tu savais envoyer X ou Y à ta place ou avec toi dans telle ou telle rencontre internationale. Tu étais toujours disponible à lire un article en voie de publication ou avant colloque, avec attention et bienveillance, à qui te le demandait. Car il y avait en toi de l’éducateur, celui qui a goût à faire grandir la pensée ou à accompagner l’apprenti, dans sa maturation, discrètement, délicatement (tu pesais tes mots) et avec compétence. Tu étais un marcheur, de haute montagne, habitué aux grandes exigences. Tu étais aussi (d’abord ?) un homme de contemplation et un chercheur de Dieu.

Ces différentes facettes en toi étaient devenues visibles car arrivées à maturité. Fruits de ton engagement, dans la fidélité et la durée. «  On a beaucoup d’amateurs » disais-tu. Tu n’étais pas un amateur ….

 

De ce que je sais de ton parcours, je voudrais témoigner sur deux points que je garderai de toi comme essentiels. Le premier concerne ton rapport à l’autre, à l’autre dans sa différence. La différence chez l’autre, de l’autre, tu la revendiquais comme une richesse, une chance, pour toi et pour chacun. Si on savait s’y prendre, si on savait la prendre correctement, en profondeur. Au moment où je t’ai connu, dans les années 90, lorsque tu m’as proposé de rentrer dans le GRIC, cela semblait « comme naturel » chez toi. Mais tu avais la soixantaine et c’était sans doute là, déjà, le fruit de tout un chemin. Le tien. Je pense à cette revue dans laquelle tu as beaucoup écrit et dont je reprends le titre « Chemins de dialogue ». Ta vie, je pense, il faut la comprendre comme un chemin où tu as laissé grandir en toi l’une des voûtes de ta vie : ton engagement dans le dialogue avec l’autre différent. Le sommet de ton chemin aura été de le vivre à Beni Mellal, à 67 ans, dans un nouveau projet, en quasi solitaire, dans un environnement pas vraiment facile. Marcheur en haute montagne tu étais et tu avais la foi pour escalader les sommets difficiles. Bravo, Jacques, et merci pour cette vie engagée.

Oui, ta vie a été un long chemin, faite d’étapes où tu as su faire grandir ta foi dans le dialogue, ta sérénité face aux différences. Ton regard s’est aiguisé, ton cœur est devenu grand, ton pied est devenu assuré. « Nous avons besoin de l’autre pour nous convertir ». Tu reprenais à ton compte les paroles de Michel de Certeau, l’une de tes références, auteur, notamment, d’un livre intitulé « L’étranger ou l’union dans la différence »,

Tout un chemin de vie. Tu en as vu un signe dès l’enfance. A l’âge mûr, tu pouvais te dire, nous dire, que la différence marquée entre les convictions religieuses de ta mère qui était « profondément croyante, catholique, traditionnelle, mais très profondément spirituelle » et celles de ton père que tu disais “plutôt sceptique au plan religieux”[1], eh bien, tu pouvais dire que ce fut: « une chance, car j’ai été amené à me poser des questions ». « C’est cette différence que j’ai éprouvé dès le début qui a stimulé ma réflexion, qui m’a obligé à avoir une foi personnelle, et, dans ce cadre-là, en pleine liberté, je pense, j’ai engagé ma vie sur des valeurs religieuses » ce que tu diras sur les antennes de la RTM, dans un entretien avec ton ami Abdelmajid Benjelloun[2]. Tu me disais que ce foyer premier de ton enfance t’a préparé, finalement, à être très à l’aise dans un milieu chrétien mais aussi très à l’aise dans un milieu non chrétien.

Tu n’as pas choisi de venir au Maroc pour dialoguer avec les musulmans. Non, tu as été envoyé à 33 ans, au Maroc pour être aumônier de la Paroisse universitaire. Auprès des coopérants, avec le Père Jean d’Alès. Pour tout le Maroc, Tanger compris. Deux nuits par semaine à Rabat et tout le reste, tu tournais dans le Maroc. Des enseignants (8 000 enseignants étrangers à l’époque), des médecins, chrétiens, dans l’enseignement et la santé publics marocains. Tous ces jeunes cadres étaient arrivés peu préparés à vivre au Maroc et dans un monde musulman. Ils n’étaient pas ou si peu encadrés et tu avais été envoyé au Maroc pour eux. Tu voyageais déjà, avec, dans ta valise, plein de bouquins à laisser à l’un, à l’autre.

Sans le savoir, tu faisais tes premiers pas dans ce qui allait advenir, ce qui serait ta vocation : engager tes connaissances intellectuelles et tes compétences humaines au service de la formation, intellectuelle et humaine, d’hommes et de femmes, tous (déjà) si différents. Des Français mais aussi tant d’autres nationalités européennes. Des catholiques, des protestants aussi, et même des non chrétiens. 1967, date de ton arrivée au Maroc, juste après Vatican II, commençaient les tout premiers pas de l’œcuménisme, les premiers pas du dialogue entrecatholiques, protestants, et autres branches du christianisme. Ce temps fut pour toi un temps de préparation. Tu disais : « Du côté de la tradition chrétienne, il y a depuis près d’un siècle un effort sérieux au niveau du dialogue entre chrétiens et c’est, pour moi, une des conditions et aussi une préparation pour le dialogue avec d’autres religions. …. »[3]. Tu ajoutais souvent : « pas de dialogue ‘ad extra’ s’il n’y a d’abord un dialogue ‘ad intra’ ».

La suite viendra aussi de l’une de tes intuitions. Tu t’imposes (tu choisis) une règle de vie: ne pas vivre de réunion avec les chrétiens du Maroc sans consacrer un mi temps à écouter des Marocains. Tu organises des journées, ici ou là, à Béni Mellal, à Fès, ailleurs, pour écouter, et faire écouter aux jeunes qui te sont confiés de «  très grands professeurs et intellectuels » que tu allais découvrir : notamment Mohamed.T. Benjelloun (premier agrégé marocain d’arabe et qui deviendra, plus tard, cofondateur avec toi du GRIC-Maroc), mais aussi Aziz Belal et tant d’autres. Aziz Belal te dira « Pour une fois que des Français demandent à des Marocains de parler. Je tiens à vous en remercier ». C’était les années 70. Avant le projet de La Source. « Ecouter, un lieu d’humilité », diras-tu.

Alors, je finirai ce point par cela : on associe souvent à Jacques le terme de dialogue[4]et même celui de dialogue interreligieux. Mais il me semble que ce qui te caractérise le plus est cette attitude duale que tu as creusée dans ta vie, entre rencontre et écoute. Je te cite : «  La présence de l’autre, d’une autre tradition religieuse, est stimulante ». « Pour moi, le dialogue – je n’aime pas beaucoup le mot de dialogue qui met la parole en premier – pour moi, le dialogue, c’est d’abord l’écoute, écouter l’autre de l’intérieur ».[5] Ecoute et dialogue existentiel, de la vie, des idées, spirituel. « Ca nous engage beaucoup plus » me disais-tu. « Parce que ça te fait bouger ».

Plus tard, lors de la dernière étape de ta vie, à Béni Mellal, même si tu avais privilégié depuis les années 80, le monde des Marocains – car tu n’aimais pas te disperser- tu as cependant ouvert ton écoute à une autre altérité : celle de la petite communauté chrétienne composée surtout des jeunes, en formation, étudiants et subsahariens. Oui, tu as été un homme d’écoute, à l’écoute de ce qui fait sens pour l’homme/humain.

Quant au dialogue interreligieux, tu t’y engageais avec prudence car tu savais combien « il est difficile d’aborder ensemble les textes religieux». Si tu acceptais de le faire dans le cadre du GRIC, c’est parce qu’il y a dans le GRIC une éthique du dialogue, en lien avec des valeurs qui sont inscrites dans la charte du GRIC et qui sont partagées par les chercheurs qui s’y engagent, chacun étant là à titre personnel, sans mandat d’aucune hiérarchie religieuse ou politique mais fidèle à sa foi et ouvert à l’autre.

Tu acceptais d’entrer dans le « dialogue entre croyants qui se respectent et se connaissent » et ce fut le cas avec ton ami Abdelmajid Benjelloun[6].

J’ajouterai que, dès ton arrivée au Maroc, tu as privilégié et consacré ton énergie à favoriser les rencontres, l’écoute et les échanges par le biais de la culture, « lieu où on peut se retrouver et partager beaucoup ». « Privilégier de dialoguer avec les musulmans dans la culture », sans en exclure la religion qui en est l’un des piliers. « Approcher l’islam à travers les romans maghrébins ». Importance pour toi des livres. Et de la bibliothèque, comme lieu de rencontre. 

 

Le 2ème point que je garderai de toi comme essentiel, il sera plus bref, à l’image de ta pudeur sur ce point même. Tu semblais infatigable. Mais c’est parce qu’il y avait des lieux, des temps, que tu préservais et qui s’appelaient « Silence ». Pour retrouver La Source au profond de soi, dans la lecture ou dans la prière. Car tu es un homme de contemplation : un chercheur de Dieu, disposé d’abord à Sa rencontre, là aussi écoute profonde.

Je garde en moi une de tes paroles : Jésus écoute et interroge. Il posait des questions à l’autre pour qu’il donne le sens de sa vie. Il a parlé avec autorité parce qu’il a écouté ». C’est en méditant la rencontre du Christ, par exemple avec la Samaritaine, que l’on peut apprendre du Christ comment écouter.

Ce qui fait ta force et aussi ce qui explique que tu as creusé un sillage et que tu es resté dans ce sillage qui devait être le tien, c’est que tu es exigeant sur le sens à donner à ta vie et que tu as su te préserver des temps de discernement, sous le regard de Dieu, car tu es aussi (d’abord) un homme de contemplation. Ta vie, si je me limite à celle au Maroc, s’est faite par étapes non pas séparées mais liées par un fil rouge, conducteur. Entre ces étapes, tu t’es pris des temps de coupure, temps de retraite, d’union à l’Autre au plus profond du silence, pour t’assurer de la suite de ton chemin.

1967 : Rabat/ Maroc. 6-7 ans, avec les coopérants.

1973-74 : tu pars à Goulmima, pour 8 mois, une prise de distance, avec Rabat et le monde des intellectuels, alors même qu’il t’est demandé d’accepter la charge de Vicaire Général

Charge que tu prendras en 1974 : Rabat, pour 6-7 ans.

En 1980, tu démissionnes en vue de créer La Source. Mais, avant, tu prends une année sabbatique (1980-1981) et pars un an pour un voyage d’étude à travers les pays musulmans, en passant aussi (séjour d’une semaine) à l’ermitage de l’Assekrem, ermitage de Charles de Foucauld, dans le sud de l’Algérie.

1981 : Rabat, à La Source, pour 19 ans. Et aussi, de 1995 à 2000, tu seras Vicaire Général du Père Hubert Michon, évêque de Rabat, avec qui tu auras un lien très fort. Mais, vers la fin de ce temps d’engagement, en été 1998, tu repars, cette fois pour 40 jours, dans l’ermitage de l’Assekrem[7].

En 2000, tu prends une année de réflexion, passée surtout à Fès, avant de t’engager dans cette proposition de l’un de tes amis : ouvrir un Centre culturel dans une zone démunie du Maroc. Tu pensais déjà à Béni-Mellal.

Fin 2001, tu t’installais à Béni-Mellal. Et ce sera pour 11 ans.

 

Nous aurions espéré t’accompagner lors de tes dernières semaines. Tu as quitté le Maroc le lendemain du week-end de l’Aid el Kebir, avec ta sœur, pour une prise en charge médicale, et tu nous disais que c’était un aller sans doute sans retour. Lucide, jusqu’au bout. Nous aurions aimé que tu nous reviennes de ce dernier séjour à Lyon. Nous aurions aimé aussi que tu reposes en terre marocaine, qui est la tienne,  comme tu l’avais d’ailleurs souhaité. Mais, là encore, lorsque tu as compris que la fin était proche, tu as dit de faire dans la simplicité. Choix sans doute déchirant pour toi. Mais qui est à ton image : aller à l’essentiel. Tu as été inhumé à Lyon. Notre cœur souhaite maintenant – et il semble que cela est aussi l’un de tes souhaits- qu’une croix soit mise prochainement dans un cimetière chrétien du Maroc, de Beni Mellal ou de Rabat. En trace de toi et de ta vie donnée. Ici.

 

Je te renverrai bien, Jacques, comme en écho, ces paroles que tu nous as fait transmettre par le mail de Vincent Feroldi, dernières paroles que tu lui as demandé de transmettre à tes amis du Maroc, « A Dieu et merci pour tout ce que nous avons vécu ensemble ».

Merci aussi pour tout ce que tu as laissé grandir en toi, pour ce que tu as réveillé et ce que tu as laissé en nous, en chacun de nous.

  1. [1] Les phrases en italiques sont toutes de Jacques Levrat. Ici, p. 102, dans Approches, Al Asas, 1999. La plupart des citations pour lesquelles je n’ai pas donné de précisions sur la source sont extraites d’un entretien que j’ai eu avec lui, en présence de François Devalière, lors d’un WE passé chez lui à Béni Mellal, le 9-10 juin 2007.
  2. [2]Approches, Al Asas, 1999, p. 101-113.
  3. [3] Op. Cit. p. 109.
  4. [4] Du dialogue. 1ère édition, 1993, Horizon méditerranéens, Casablanca ;2ème version, 2003, version allégée, La force du dialogue, éditions MARSAM, Rabat ; 3ème édition : Dynamique de la rencontre, une approche anthropologique du dialogue, L’Harmattan, 1999
  5. [5] Op. Cit. p. 108.
  6. [6]             Dialogue entre croyants, échanges épistolaires, entre Jacques et Abdelmajid Benjelloun. L’Harmattan, 2009.
  7. [7] Op. Cit. p. 94-98.

A Dieu Jacques Levrat

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Fév 082013
 

Le P. Jacques Levrat, fondateur du centre de documentation La Source, à Rabat (Maroc) est décédé le mercredi 6 février 2013 à Lyon (Rhône). Né dans cette même ville en 1934, il est ordonné prêtre en 1960, et envoyé en 1967 au service des chrétiens travaillant en coopération au Maroc. Il devint, de 1973 à 1980, vicaire général du diocèse de Rabat, fonction qu’il réoccupera de 1995 à 2000.

Docteur en théologie (1984), cofondateur du Groupe de recherches islamo-chrétien (Gric), Jacques Levrat est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés au dialogue islamo-chrétien.

En 1981, il fonda La Source, le centre de recherche et de documentation de Rabat, qu’il dirigea jusqu’en 2000. C’est à ce titre que Mohammed Janjar ( Directeur – adjoint de la Fondation du Roi Ibn Abdelaziz du Roi Abdul Aziz pour les Études Islamiques et les Sciences Humaines ) a tenu à lui rendre hommage

 

A la Fondation du Roi Abdul-Aziz (Casablanca), nous venons de perdre avec la mort de Père Jacques Levrat, un grand ami et un compagnon de première heure, qui a cru comme nous à ce projet et n’a pas hésité, dès la première année (1984), quand il n’y avait que des rayonnages métalliques vides, d’immenses magasins déserts, et des rêves fous dans nos têtes. Il dirigeait à l’époque la bibliothèque de la Source  dont il a mis à notre disposition les ouvrages doubles et nous a aidés, avec sa générosité et sa disponibilité habituelles,  à créer le noyau des documents anciens sur le Maroc et le Maghreb en général. Le dialogue et l’échange entre lui et notre équipe, et entre la Source et la Fondation était permanent, spontané, fraternel et totalement désintéressé. Plus tard quand il a voulu créer un nouveau foyer culturel à Béni Mellal, au service des jeunes étudiants de cette ville devenue universitaire et qui été dépourvue du minimum d’infrastructures bibliothéconomiques nécessaires, la Fondation n’hésita pas  à lui fournir des milliers d’ouvrages et une partie des équipements (rayonnages, tables et chaises).

 Collaborateur de la revue Prologues, Jacques Levrat, nous a initiés à la dimension dialogue des religions. Un dialogue qu’il incarnait par sa vie parmi nous, à l’écoute des débats internes à l’islam, partageant avec nous nos soucis et nos interrogations, participant assidument  aux colloques et diverses manifestations culturelles qu’organisait la Fondation sur près de trois décennies. Et dont le dernier moment (Monothéisme et pluralisme : 30 septembre- 1er octobre 2011) fut justement un hommage qui lui a été rendu en guise remerciement pour ce dont il nous a fait don à la Source, dans le GRIC et ailleurs.

 Aujourd’hui, à l’entrée de la Bibliothèque de la Fondation, se tient une exposition de ses travaux, des ouvrages édités en hommage à son action, sa pensée et sa posture d’homme de dialogue. Les jeunes étudiants qui fréquentent la Fondation vont découvrir son visage, sa biographie, ses travaux et surtout l’esprit humaniste et fraternel qui fut le sien et que nous souhaitons perpétuer et transmettre aux générations futures.

 Le 25 mai dernier, quand je l’ai vu pour la dernière fois à l’occasion de la rencontre à laquelle je participais à côté de mes amis Driss Khrouz (BNRM) et Jamaa Baida (Archives du Maroc), très affaibli, mais le regard clair et l’esprit éveillé du travailleur acharné qu’il a toujours été. Ce fut une formidable leçon de courage, d’humanité et de générosité de voir Jacques au pied de l’Atlas qu’il a tant aimé, mener le combat contre la maladie et la souffrance pour rester au service de la jeunesse, du livre et de la culture.

 En le quittant ce jour- là, j’ai vu dans ses yeux cette douce lumière qui dit la confiance et la sérénité que procure le sentiment du devoir accompli. Sur le chemin du retour nous nous sommes dit que peut-être nous le voyons pour la dernière fois. Aujourd’hui, je revois Jacques tel un fleuve généreux qui achève sa course pour se glisser paisiblement dans l’immensité de l’Etre, après avoir nourri de vastes et verdoyantes vallées.

 Merci Jacques pour ta vie de don.

 Mohamed-Sghir JANJAR