Noé ou le vivre-ensemble cosmique par Nadia Ghrab-Morcos

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Nov 172015
 

Noé ou le vivre-ensemble cosmique

Par Nadia Ghrab-Morcos Gric Tunis

 

Dans l’imaginaire collectif de différentes cultures, Noé représente une référence aux temps les plus reculés[1]. Et pourtant la figure de Noé est d’une étonnante modernité !  Réfugié climatique, Noé préfigure l’exode actuellement récurrent de centaines de milliers de personnes quittant leur lieu de vie à cause de catastrophes climatiques (typhons, tsunami, inondations …), problème majeur auquel l’homme du 21ème siècle doit faire face. Alors que le concept de biodiversité et  de sa préservation n’a émergé dans la conscience humaine que depuis quelques décennies, Noé explicitement chargé par Dieu de préserver l’immense diversité des espèces, nous a largement précédés dans la prise en charge de cette responsabilité. Au-delà de cette question environnementale précise, c’est l’ensemble de la relation entre l’homme et la nature qui est au cœur de l’histoire de Noé, préoccupation écologique tout à fait moderne.

Si la Bible contient un message universel et valable pour tous les temps, il nous appartient d’en faire une lecture nouvelle, adaptée aux réalités de notre époque. Au temps de Noé, la nature représentait une puissance terrible qui menaçait la vie de l’homme. De nos jours, l’homme a acquis une puissance technologique qui menace sérieusement la nature. Qu’est-ce que l’histoire de Noé peut nous dire concernant la relation entre Dieu, l’homme et la nature ?

L’alliance cosmique

Dieu a créé le monde, non comme un système figé, mais comme une aventure en perpétuel devenir. A chaque instant, depuis la nuit des temps et jusqu’aujourd’hui, Dieu est à l’œuvre pour créer le monde, pour lui insuffler son énergie vitale, pour le transformer. La plus belle création de Dieu est l’homme. Et Dieu aime tellement l’homme qu’Il  veut l’associer à son œuvre créatrice.  Il l’a doté de facultés d’intelligence, d’imagination, de conception lui  permettant de contribuer à l’évolution du monde. Dieu a créé l’univers pour que l’homme le gère, le fasse prospérer et l’humanise, pour qu’il le transforme et le rende plus beau, au sens physique et moral. Au début, nous dit le Genèse, aucune herbe des champs ne poussait car « il n’y avait point d’homme pour cultiver le sol » (Gn 2,5)[2]. Dieu a demandé à Adam de « nommer » chaque animal et chaque être vivant (Gn 2, 19-20), indiquant par là que l’homme partage la responsabilité de leur existence.

Mais la méchanceté de l’homme se répandit sur la terre. La Bible ne précise pas la nature du mal fait par les hommes. Violence avec leurs semblables ? Envers les animaux, les plantes ou la terre? Eloignement du monothéisme ? Dans tous les cas, il s’agit d’un manque d’amour,  d’une attitude qui porte atteinte à l’union entre Dieu, les hommes et le cosmos. Cette rupture d’harmonie est telle qu’elle menace l’ensemble de la création et de la vie sur la terre.

Il devient essentiel de sauver, de restaurer la création divine. Et Dieu veut que ce soit l’homme qui, sous sa conduite, soit l’artisan de ce sauvetage, ce qui nécessite une grande vertu de sa part. « La création tout entière gémit dans les douleurs de l’enfantement en attendant la révélation de la gloire des fils de Dieu » (Rm 8, 22 ; 8,19). Saint Paul suggère ainsi une sorte de solidarité entre le développement de l’univers et le nôtre. Il s’agit de sauver tout être vivant, sans exclusion aucune, de préserver toutes les espèces dans leur admirable diversité (Gn 7, 14); il s’agit de sauver la vie, dans son essence même (Gn 7, 15). Dieu qui fait briller son soleil sur les bons et sur les méchants, demande à Noé (à l’homme) de prendre soin de tous,  sans distinction entre les espèces que notre mentalité utilitaire considère comme « utiles » et celles qu’elle juge « nuisibles ». La Bible parle bien d’animaux « purs » et d’animaux « impurs », mais TOUS doivent être sauvés (Gn 7,2),  allusion à un concept d’écosystème, dans lequel le milieu naturel forme un tout organique, avec des relations de complémentarité dont nous ignorons l’ampleur et la profondeur.

A l’issue du déluge et des crues, à la sortie de l’arche, Dieu fait une alliance exceptionnelle avec l’homme, et avec TOUTES les créatures vivantes ; Il s’engage solennellement. « Je me souviendrai de mon alliance entre moi, vous et tout être vivant quel qu’il soit » (Gn 9, 15-16). Dieu, Noé (l’homme) et tous les êtres vivants s’allient et doivent collaborer pour protéger la vie, dans toutes ses formes, la vie qui est absolument sacrée. « Et de même, de votre sang, qui est votre propre vie, je demanderai compte à toute bête et j’en demanderai compte à l’homme : à chacun, je demanderai compte de la vie de son frère » (Gn 9,5). L’homme est ainsi rendu responsable de la préservation de toute vie. Il y a de plus une affirmation surprenante de la fraternité de tous les êtres vivants, une fraternité cosmique à laquelle l’homme appartient …

A Noé revient la mission de compléter l’œuvre de Dieu, à travers une coopération étroite pour développer la nature. « Noé commença à cultiver la terre » (Gn 9,20), il est celui que la création attendait pour se développer pleinement. Dieu confie cette très belle mission à l’homme, mais comme toujours, il le laisse libre de répondre ou non à cette invitation[3]

L’homme qui est à l’écoute de Dieu, qui met sa vie en harmonie avec le souffle du Créateur, cet homme ne peut que désirer de toutes ses forces faire croître l’harmonie de l’univers, et faire resplendir la vie dans toutes ses formes.
Les plantes, les animaux et toute la création ont un rôle à jouer dans cette alliance, ce qui autorise le prophète Daniel à chanter leur contribution : « Et vous le soleil et la lune, bénissez le Seigneur, et vous, les astres du ciel, bénissez le Seigneur, Vous toutes, pluies et rosées, bénissez le Seigneur ! »[4]

L’homme est-il le « maître » de la création ?

Dans les temps les plus reculés, l’homme dépendait pour sa survie du soleil, de la pluie et des vents, et subissait de plein fouet les caprices de la nature : déluges, foudre, tremblements de terre …  Ecrasé par la toute-puissance de cette nature qui le fragilisait, il lui a conféré un caractère sacré, espérant se concilier par une attitude humble les forces dont il avait besoin et conjurer celles qui le menaçaient.

Les parents et les éducateurs le savent bien : c’est entre le moment où il commence à marcher, et l’âge d’environ trois ans, qu’un enfant fait le plus de bêtises, certaines pouvant être dangereuses. Avant la marche, il a peu de possibilités techniques pour détruire et se faire du mal. A partir de trois ans, sa petite expérience et le développement de ses facultés de compréhension contribuent à orienter ses actes, limitant les dégâts. La période difficile, celle où ses capacités techniques sont plus développées que ses capacités mentales, nécessite une surveillance continuelle. Malgré cela, on se réjouit de voir un enfant faire ses premiers pas … Et l’on attend avec espoir que son mental atteigne un niveau de développement en harmonie avec son potentiel  physico-technique.

Dans les récits de la création du monde, Dieu a donné « autorité » à l’homme sur tout ce qui est vivant, et lui a demandé de « soumettre » la terre (Gn 1, 23-28). L’homme a donc pour vocation d’être le « maître » de cette nature dont la puissance le dépasse si largement. Jusqu’au début du 19ème siècle, n’ayant pas les moyens techniques d’opérer de grandes transformations de son milieu naturel, il collaborait avec ce milieu et son pouvoir de nuisance était limité. La Révolution industrielle a complètement changé la donne. Notre monde physique et nos modes de vie ont été bouleversés par les développements technologiques majeurs que sont la machine à vapeur, l’électricité, l’énergie atomique et plus près de nous internet avec les technologies de l’information. Un nouveau bouleversement technologique s’annonce avec le développement des biotechnologies. Comme on applaudit aux premiers pas d’un enfant, malgré les dangers qu’ils représentent, on doit se réjouir de tous ces progrès qui ont libéré l’homme de travaux physiques fastidieux, de nombreuses contraintes de temps, d’espace, de climat et lui ont ouvert d’immenses horizons pour exercer ses facultés. La difficulté réside dans le fait que, comme pour l’enfant, la sagesse de l’homme n’est pas au même niveau de développement que ses capacités techniques. Ces puissances récemment acquises posent des problèmes nouveaux sur le plan éthique, et au-delà sur le sens même de la vie de l’homme, sa raison d’être, sur sa relation à  la nature et à la vie dans toutes ses formes.

Grisé par l’euphorie triomphaliste de sa puissance récemment acquise, l’homme s’est cru Maître de l’univers au sens de l’exploitation absolue de la nature à son profit, pour satisfaire des besoins réels et d’autres superflus, menant à l’épuisement des ressources naturelles, et à la dégradation parfois irréversible de la qualité de l’environnement. La nature perd totalement son caractère sacré et n’est plus vue que comme un réservoir de ressources et un dépotoir de déchets. Ce qui contribue à un désenchantement du monde. A titre d’exemple, l’architecture vernaculaire avait développé un savoir empirique très efficace pour obtenir en chaque localité un habitat thermiquement confortable, grâce à une conception judicieuse permettant de se concilier le climat, pour en éviter les rigueurs et profiter de ses bienfaits. L’ère industrielle a bouleversé les modes de construction. A l’aide du béton armé, les ingénieurs ont délaissé les formes traditionnelles et tous les principes thermiques de bon sens pour construire des bâtiments aveugles à leur environnement. Devenu « maître » du climat, le concepteur pallie ces inadéquations par le recours intensif aux équipements de conditionnement avec des coûts d’exploitation inutiles, une surconsommation d’énergie fossile et … un confort souvent moins bon que celui des bâtiments traditionnels.

L’exploitation outrancière des énergies fossiles est extrêmement grave. Le fait que leurs gisements se trouvent concentrés en des lieux précis à l’exclusion d’autres, est source de tensions géopolitiques ayant déjà atteint à maintes reprises le stade de conflits armés. Les gaz à effet de serre générés par leur combustion contribuent largement au réchauffement climatique et donc à des changements d’écosystèmes aux conséquences incalculables. L’énergie nucléaire est quelquefois présentée comme la panacée à ces problèmes : plus abondante, elle ne génère pas de gaz à effet de serre, ce qui conduit certains à la présenter comme une « énergie propre » ! C’est occulter le problème des déchets radioactifs auquel aucune solution satisfaisante n’a été trouvée, et occulter le risque d’accident qui ne peut être réduit à zéro, et qui a déjà causé (à Tchernobyl, Fukushima etc) pour de longues décennies une contamination de l’environnement, dramatique pour la vie des hommes et du vivant[5]. L’utilisation militaire de l’énergie nucléaire fait encourir des risques majeurs à toute la création…  L’euphorie de puissance technique a conduit les technocrates à construire de gigantesques barrages (Haut Barrage d’Aswan en Egypte en 1970, Barrage des Trois Gorges en Chine en 2009 etc) qui ont entraîné des modifications à grande échelle de l’écosystème avec des problèmes très sérieux pour la population, l’agriculture, la pêche, l’équilibre écologique et la biodiversité.

La vocation de l’homme à être le maître de la nature doit-elle le conduire à l’exploiter sans retenue en vue de l’unique satisfaction de ses besoins à lui ? J’entends Jésus le soir du lavement des pieds nous dire : « Vous m’appelez Maître et Seigneur ; et vous dites bien car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres.» (Jn 13, 14). Ou encore : « Que celui qui veut être le plus grand se fasse le plus petit, et celui qui gouverne comme celui qui sert » (Mt 20, 25-28).

Etre maître de la nature, c’est donc se mettre à son service, c’est en prendre soin, avec amour. Et c’est exactement ce que Noé a fait. Il a agi en maître dans le vrai sens, c’est-à-dire en responsable de la préservation de toute la création ! Grand seigneur, il a construit une arche aux larges dimensions pour accueillir tout le monde et s’est préoccupé de la nourriture et de la santé de chacun durant de longs mois …

L’humanité est à un moment crucial où elle doit prendre conscience de sa responsabilité vis-à-vis de la nature, et de l’urgence de la protéger. Le mouvement écologique qui prend de l’ampleur depuis deux décennies veut répondre à cette nécessité. Il nous faut maintenant quitter l’inconscience du petit enfant, et calculer la conséquence de chacune de nos décisions en fonction du bien de tout l’univers et de son futur. Adopter une démarche de développement durable, c’est-à-dire rechercher la prospérité économique, sociale et environnementale, tout en assurant le maintien de cette prospérité sur le long terme.

Le progrès industriel s’est généralement accompagné d’un processus de fragmentation des connaissances et de la perception. La vision holistique tend à disparaitre au profit d’une vision parcellaire. Le développement durable nécessite l’adoption d’une approche systémique globale prenant en compte les problèmes avec la multiplicité de leurs dimensions.

En matière d’enseignement et de recherche, cela suppose de dépasser le cloisonnement des disciplines. En effet, pour que nos avancées technologiques aillent dans le sens de l’épanouissement de l’homme et de la nature, il nous faut dépasser les frontières entre les disciplines scientifiques ou techniques et les disciplines de sciences humaines. Il devient urgent de donner aux futurs ingénieurs une culture philosophique et humaniste. La nature des problèmes posés par l’écologie et la technologie est telle qu’elle doit absolument être pensée dans une vision d’ensemble. La recherche interdisciplinaire réunissant des spécialistes d’horizons très divers, ainsi que des décideurs, est nécessaire pour faire avancer l’évolution de notre monde dans le sens de l’harmonie entre les hommes, entre eux et l’ensemble du vivant, entre eux et l’ensemble du cosmos. Pour réenchanter le monde et la vie dans toutes ses dimensions.

Le vivre-ensemble de tout l’univers

Allons dans le sens de l’allégorie des récits fondateurs, et imaginons la vie au quotidien, dans l’arche, durant une année entière. Malgré ses larges dimensions, l’arche représente un espace très restreint pour la cohabitation de toutes les espèces de la terre…  Comment le loup et l’agneau vivaient-ils ensemble? Le lion et la gazelle ? Le loup, la panthère et le lion mangeaient-ils uniquement de la paille? La vie dans l’arche serait ainsi un moment d’utopie merveilleuse, un avant-goût du Royaume de Dieu décrit par le prophète Isaïe[6]. Et c’est Noé qui organisait cette société dans laquelle le droit à la vie de chacun était respecté. Noé qui gérait l’espace, le temps et les provisions avec sagesse et équité pour le bien de tous. Noé qui soignait les malades, présidait aux naissances, Noé médecin, pasteur et cultivateur, apportant soin et attention à chacun selon ses besoins.

On peut imaginer que cette aventure périlleuse donnait à tous le sentiment « d’être dans le même bateau », en route vers une destinée commune. Sentiment de l’état d’urgence nécessitant une solidarité à toute épreuve et, dans un contexte de promiscuité, une courtoisie extrême pour ne pas léser « l’autre ». La loi de la jungle fait place pour un temps à un désir sublimé de vivre-ensemble. Oh la délicatesse de l’éléphant levant le pied attentivement pour ne piétiner aucune fourmi, aucun ver de terre …

Quelle belle source d’inspiration pour nous ! Hommes de toutes les contrées de la terre, nos antagonismes et nos  différences sont bien faibles comparés à ceux des habitants de l’Arche de Noé…  Dès que nous allons dans la profondeur, nous percevons clairement l’importance de l’universel qui nous relie, et devant lequel nos différences sont tellement petites. Notre destinée est commune. Sur notre planète terre, tellement plus vaste que l’arche, il y a de la place pour tous ! Imagination, sagesse et ingéniosité peuvent nous permettre de vivre-ensemble une plénitude de vie et de fraternité chaleureuse. 

Dans le prolongement de l’exigence de paix entre les hommes, se fait jour la nécessité d’une paix plus universelle avec les plantes, les animaux, avec le cosmos tout entier ! Sur le plan de l’écosystème, cette recherche d’harmonie avec notre environnement est vitale si nous voulons échapper aux conséquences catastrophiques du changement climatique. Il est admis par tous que si les sept milliards d’hommes vivaient au niveau d’un américain moyen, les ressources énergétiques fossiles seraient épuisées en quelques années, et les bouleversements climatiques et écologiques seraient très graves. L’aspiration au développement des populations du Sud est-elle alors vouée à l’échec ? Non si notre approche du développement devient radicalement différente. Il s’agit d’abord d’identifier les besoins réels qui vont dans le sens de l’épanouissement de l’homme, et de les distinguer des besoins superflus engendrés par une logique productiviste  qui s’emballe.  Il faut ensuite penser la satisfaction de ces besoins en harmonie avec notre environnement, plutôt que dans un esprit de confrontation avec la nature.

Pour reprendre l’exemple du conditionnement d’air, l’architecture bioclimatique[7] vise à réaliser un confort thermique à l’intérieur des bâtiments, en amenant l’occupant et le bâtiment à « vivre avec le climat » plutôt que contre lui, aboutissant à un confort de qualité pour un coût écologique (et monétaire) très faible.

Ecoutons Roger Garaudy qui a si bien compris la problématique de l’énergie, emblématique des questions que pose la relation entre la technologie et la nature : « Le problème de l’énergie est, en son fond, lié à celui de notre vision du monde, de la place de l’homme dans l’univers : puiser dans les stocks d’énergies fossiles ou s’insérer dans les jeux inépuisables du soleil, des forêts et des champs, du vent et des eaux ? La nature nous appartient-elle, comme le croyaient Descartes et l’Occident, ou appartenons-nous à la nature comme dans le Tao et toutes les visions non occidentales du monde ?  Toute réponse véritable aux problèmes de l’énergie met en cause l’ensemble de notre manière de concevoir et de vivre nos rapports avec la nature, avec les autres hommes et les autres sociétés, avec l’avenir »[8]

Le salut de l’homme et son avenir sont indissolublement liés à ceux de la création. Il est intéressant de constater que durant ces dernières années, le Prix Nobel de la Paix a été accordé plus d’une fois à des militants écologistes[9],  reconnaissant par là que la préservation de l’environnement est indispensable pour assurer la paix et la justice entre tous les habitants de la terre, et aussi entre les générations actuelles et celles à venir.

Le développement humain s’inscrit dans la biosphère, il est une partie intégrante des relations écologiques. Il faut alors repenser le développement en étudiant les relations entre les progrès du système social et l’évolution du système biophysique[10]

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Cette interdépendance de l’homme et de la nature fait entrevoir à l’homme, même incroyant, le fil invisible qui relie toutes les créatures, le principe de vie qui est un et indivisible, en vertu duquel chaque parcelle du cosmos a besoin des autres pour exister pleinement.

Dans le même sens, le croyant va plus loin. Si le soleil et le vent sont indispensables à notre vie biologique, si la mer et la terre nous nourrissent, c’est que chacun de ces éléments témoigne à sa manière de la sollicitude dont Dieu nous entoure, chacun porte une parcelle de la splendeur du Créateur, chacun nous parle de Dieu si nous savons l’écouter. C’est ainsi que dans le Cantique des Créatures, Saint François d’Assise a loué le Seigneur[11] avec ses frères cosmiques, frère Soleil, sœur Lune et frère Vent…  Le monde sensible forme un tout qui aspire à être unifié, parce qu’il est le reflet du monde spirituel, parce qu’il est la manifestation du souffle du Dieu unique. Après avoir désacralisé la nature, nous retrouvons maintenant, de manière différente, la dimension sacrée de l’univers « parce qu’il est lié à une Présence infinie qui veut se communiquer à lui, à travers nous, mais qui ne peut le faire qu’avec notre consentement »[12].

 

Conclusion

Les défis environnementaux qui se posent à nous, et particulièrement celui des changements climatiques qui ignore les frontières, ont le mérite de nous faire prendre conscience de la communauté de destin de toute l’humanité mais aussi de toute la création, comme ont dû l’éprouver bien avant nous, les habitants de  l’Arche de Noé.

Les difficultés et les enjeux  sont importants : comment réaliser les aspirations au développement de plusieurs milliards d’habitants du Sud, sans nuire gravement à l’état de la planète et sans hypothéquer l’avenir des générations futures ? Cela nécessite clairement des modèles de développement alternatifs, résolument différents des modèles actuels, tenant compte des capacités de résilience environnementale, pour assurer une amélioration de la qualité de vie, tout en veillant à la préservation des ressources naturelles et à la protection de l’environnement. Ces modèles alternatifs sont nécessaires dans les domaines de la production et de la consommation, mais aussi pour l’évaluation du niveau de développement ; en effet, il faudrait dépasser le concept de PIB afin de tenir compte des aspects de qualité de vie, comme le fait l’Indice de Développement Humain.

Cette approche alternative nécessite de développer l’intelligence scientifique et technologique pour améliorer les solutions techniques, mais surtout de développer l’intelligence éthique et l’intelligence spirituelle pour les mettre à un niveau adéquat. Le développement des biotechnologies commence à poser à la conscience collective de difficiles problèmes d’éthique. Aussi bien les questions de développement durable que celles de bioéthique nécessitent une réflexion multidisciplinaire sérieuse et profonde parce qu’elles nous renvoient au sens même de la vie. Le développement doit-il être au service du système de production et d’échange, ou doit-il être au service du bonheur de l’homme ? Quels sont les besoins réels de l’homme pour accéder à la plénitude ?

En tant que croyants, notre désir de Dieu nous enjoint de vivre pleinement la vie, « en creusant si profondément dans la richesse du monde que nous en fassions jaillir toutes les sources de joie et de beauté »[13]. Pour que nous demeurions tous dans l’amour de Dieu, cette Arche aux dimensions infinies, où il y a de la place pour tous, et où l’épanouissement de chacun est solidaire de celui de toute la création.

 Nadia Ghrab-Morcos est Egyptienne, chrétienne (copte catholique), épouse deTunisien, vivant et travaillant en Tunisie depuis 1981, Professeur retraitée à l’Ecole Nationale d’Ingénieurs de Tunis

 

  1. [1] En français, on utilise l’adjectif antédiluvien pour parler de quelque chose de très ancien. En arabe, on dira qu’un objet ou une idée date du temps de Noé (« min sanet Nouh » en égyptien, «min ‘ahd sayedna Nouh » en tunisien) etc …
  2. [2] La traduction de la Bible que nous utilisons ici est celle de Louis Segond, Nouvelle édition de Genève 1979
  3. [3] « L’acte créateur inaugure une histoire à deux, une histoire d’amour, où la créature intelligente (l’homme) est appelée à collaborer librement à sa propre existence et à celle du monde, mais peut aussi se soustraire à cette collaboration et entraîner un échec de l’acte créateur, une décréation qui empêche l’intention créatrice d’aller jusqu’au bout d’elle-même». Maurice Zundel,   Vivre Dieu. L’art et la joie de croire, éd. Presses de la Renaissance, Paris, 2004, p.193
  4. [4] Cantique des trois enfants dans la fournaise en Daniel 3,63
  5. [5] Nous parlons ici essentiellement de la fission nucléaire, opérationnelle et couramment utilisée. La fusion nucléaire, qui ne sera pas maîtrisée avant de longues années, échappe au problème des déchets, mais n’évite pas les risques d’accident qui peuvent avoir des conséquences encore plus graves que dans le cas de la fission
  6. [6] Le loup habitera avec l’agneau,

    et la panthère se couchera avec le chevreau;

    Le veau, le lionceau, et le bétail qu’on engraisse, seront ensemble,

    et un petit enfant les conduira.

    La vache et l’ourse auront un même pâturage, leurs petits un même gîte;

    Et le lion, comme le bœuf, mangera de la paille.

    Il ne se fera ni tort ni dommage sur toute ma montagne sainte

    car la terre sera remplie de la connaissance de l’Éternel.

    Isaïe 11, 6-9

  7. [7] Cette appellation relativement récente, met les connaissances scientifiques au service de la rationalisation et de l’optimisation de pratiques souvent anciennes qui étaient basées sur un savoir empirique.
  8. [8] Roger Garaudy, Pour une nouvelle stratégie énergétique, L’Energie, éditeur Y. Thomas, éd. Bordas, Paris, 1981
  9. [9]  En 2004, à la kenyane Wangari Maathai et en 2007 à Al Gore (pour le film “Une vérité qui dérange”) et au GIECC, groupe intergouvernemental d’experts sur le changement climatique
  10. [10] T. Quinlan, P. Scogings, “Why bio-physical and social scientists can speak the same language when addressing Sustainable Development”, Environmental Science and Policy, vol. 7, pp. 537-546, 2004
  11. [11] François d’Assise. Ecrits, éd. Sources Chrétiennes n°285
  12. [12] Maurice Zundel, Vivre Dieu. L’art et la joie de croire, éd. Presses de la Renaissance, Paris, 2004, p.88
  13. [13] Maurice Zundel, ibid p. 206

Commentaire du texte de Tabari sur Noé et le Déluge A. Sayadi

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Juin 172015
 

Commentaire du texte de Tabari[1]sur Noé et le Déluge . Par Abderrazak Sayadi, GRIC Tunis

Le texte est extrait de l’histoire de Tabari, exégète et historiographe musulman de la période classique qui relate le récit de Noé et du déluge. Tabari s’appuie sur le récit coranique et le texte fait constamment référence à un certain nombre de versets coraniques. Le texte semble alors bien s’inscrire dans la tradition musulmane de l’exégèse coranique. Pourtant le récit est beaucoup plus développé et plus détaillé que le texte coranique. Beaucoup d’éléments narratifs semblent provenir d’auteurs sources. L’auteur n’hésite pas à quitter le cadre de référence coranique pour faire appel à d’autres traditions qu’il confronte au récit coranique soit pour les réfuter comme c’est le cas pour les Mages, soit pour les intégrer à son récit comme c’est le cas du texte biblique. D’autres détails narratifs semblent aussi être totalement inventés par l’auteur, puisqu’ils ne se trouvent ni dans le Coran ni dans la Bible. La question pour nous est de savoir quel est le sens de cette confrontation que l’auteur semble vouloir établir entre le récit coranique et les autres traditions des Juifs des Chrétiens et des Mages. Peut -on voir dans le texte de Tabari le simple développement du récit coranique d’un châtiment divin qui s’abat sur une humanité méchante ou bien le récit d’une restauration d’une nouvelle relation entre Dieu et l’Humanité qui en définitive ne peut être unie que dans la diversité ?

I. L’histoire d’un châtiment divin.
1.La source coranique
On a l’impression en lisant le texte de Tabari que l’auteur s’appuie constamment sur le récit coranique. Ainsi lorsqu’il évoque le paganisme il oppose le récit des Mages qui affirme que le peuple de Noé adorait le feu au récit coranique qui affirme que ce peuple adorait des divinités païennes Ainsi il cite le Coran : « N’abandonnez point vos dieux, n’abandonnez point Wadd, Sowâ, Yagouth, Yaouk et Nasr. Ils en ont déjà séduit un grand nombre. » Ensuite il conclut : « Ce verset est une preuve que les gens vers lesquels Noé fut envoyé adoraient les idoles. » Pour l’auteur, le Coran est non seulement une source de la Foi musulmane, mais c’est aussi un livre de savoir, qui révèle l’Histoire de l’humanité. Il est alors l’unique source de vérité historique.
Beaucoup d’autres occurrences dans le texte de Tabari font aussi référence au Coran pour confirmer un élément du récit, comme par exemple au sujet du caractère prophétique de Noé, il affirme : « Noé appela les hommes à Dieu, comme il est dit dans le Coran »(Sur. XXIX, vers.13)
On peut aussi citer l’exemple de la femme de Noé qui ne voulait pas croire au message de son mari. L’auteur nous dit : « Noé avait une femme qui ne croyait point à sa mission, comme il est dit dans le Coran (Sur. LXVI, vers. 10 ). L’expression « comme il est dit dans le Coran » qui revient de manière assez récurrente, vient ainsi a posteriori conférer au récit de Tabari une garantie d’authenticité. Nous retrouvons là la notion d’auctoritas, qui était très importante au moyen âge et qui impliquait que chaque auteur devait avoir la caution d’un grand auteur ou d’un grand texte . L’auteur se doit de citer ou dans certains cas même de paraphraser un texte de référence connu du public. Tabari se réfugie ici derrière l’autorité sacralisée du texte coranique. De manière étonnante, Tabari ne part pas du Coran. Il ne donne pas d’abord la parole au texte coranique comme c’est traditionnellement le cas dans les textes exégétiques. Il donne d’abord son récit et ensuite il l’accrédite par une référence au coran. Nous sommes bien dans le cadre d’une chronique médiévale qui n’est ni un livre d’Historiographie ni un livre d’exégèse, mais qui tient en même temps des deux, et dans laquelle la référence au Coran intervient in fine pour apporter un semblant de véracité à un récit que l’auteur veut présenter à son lecteur comme étant authentique.

2. Noé et la similitude avec le prophète Muhammad
C’est ainsi que l’auteur s’adressant à un public censé connaître par cœur le Coran, nous donne un portrait de Noé qui est assez proche de la figure du prophète Mohammed. Il affirme que :
« Du temps de Noé, lorsqu’un enfant, après être sorti du sein de sa mère, était devenu grand, son père le prenait par la main, le conduisait vers le prophète Noé, le montrait à l’enfant, et disait : cet homme est un fou et un magicien. Prends garde, lorsque tu auras atteint l’âge de puberté, n’ajoute pas foi à ses paroles ; et, si tu as des enfants, fais-leur la même recommandation que je te fais, à toi. Or, toutes les fois que Noé appelait les hommes à Dieu, ils le frappaient et le traitaient avec mépris, et Noé supportait avec patience ces mauvais traitements. ».
Le récit développé par Tabari semble s’inspirer du Coran et des livres de Sîra ou Hagiographie musulmane qui relataient la vie du prophète Mohammed. Le thème du prophète accusé d’être un fou ou un magicien et persécuté par sa tribu (qawm) est un thème récurrent dans le coran (VI, 50, 90 ; XXV, 7, 20). Les relations familiales du prophète Mohammed se sont rompues. Son oncle Abû Lahab est maudit, lui et sa femme, dans une sourate qui leur est consacrée. De nombreux autres versets font allusion à ces persécutions que tous les prophètes envoyés de Dieu ont subies et appellent le prophète Mohammed à être patient car à la fin Dieu lui donnera la victoire sur ses ennemis. La référence à la mission prophétique de Mohammed est ainsi présente en arrière-plan du récit de Noé. Imprégné de culture coranique le chroniqueur et exégète musulman voit dans la figure de Noé un double en quelque sorte de la figure de Mohammed.

3. Le cadre arabe
De nombreux autres éléments du récit de Tabari correspondent aussi à l’imaginaire arabe de son public en enrichissant le récit coranique de nombreux détails puisés dans le contexte géographique arabe :
« Noé fut six mois dans l’arche, et pendant ces six mois l’eau tomba du ciel et sortit de la terre sans interruption. Or sache que Noé entra dans l’arche à koufa, et l’arche alla à la Mecque et tourna autour de l’emplacement de la Caaba. Et tantôt elle allait aussi en Syrie »
La référence à la Koufa cité d’Irak, à la Mecque et à la Syrie nous situe bien dans l’espace géographique arabe et ici l’auteur donne libre cours à un imaginaire qui correspond à son horizon d’attente qui était son public en s’éloignant du cadre du récit à la fois coranique et biblique. Le récit de Tabari est bien, comme nous le voyons, le récit d’un auteur musulman qui développe l’histoire telle qu’elle est relatée dans le coran d’un prophète Noé à tout égard bien semblable au prophète Mohamed, persécuté par son peuple et à qui Dieu donne la victoire en infligeant à son peuple un châtiment exemplaire. Pourtant de nombreux autres éléments du récit débordent le cadre coranique et invitent le lecteur à chercher d’autres significations à cette histoire de Noé chez Tabari.

II. L’histoire d’un nouveau lien universel entre Dieu et l’Homme
1. Le monothéisme rassembleur
Tabari semble en effet voir dans la figure de Noé une figure centrale et commune à toutes trois religions abrahamiques :
« L’histoire de ces quatre-vingts personnes se trouve dans tous les livres qui ont été envoyés du ciel depuis l’époque d’Adam jusqu’à l’époque d’Yezdeguerd, fils de Schahriâr, qui fut roi de Perse et qui perdit la couronne du temps d’Omar, fils d’al-khattâb. Ces livres sont, entre autres, la livre d’Abraham et la loi de Moïse, l’Évangile de Jésus et le Coran de Mohammed. On trouve dans tous ces livres l’histoire du déluge, de la destruction du peuple de Noé, et du séjour de Noé sur le territoire de Babylone ».
Il s’agit des quatre-vingts personnes qui ont suivi Noé et qui ont été sauvées du déluge. « Or tous les peuples du monde, les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans, regardent le déluge de Noé comme un fait véritable ; il n’y a que les Mages qui ne connaissent ni Noé ni le déluge, et ils disent que, depuis que ce monde existe, il a toujours été tel qu’il est. »
Autour de la figure de Noé se créé un nouveau lien entre les trois religions abrahamiques. En affirmant que le récit de Noé se trouve dans le livre des juifs, dans le livre des chrétiens et dans le livre des musulmans, l’auteur cherche, même si l’évangile ne parle pas de Noé, et que le Noé du Coran n’est pas tout à fait le même que le Noé biblique, à rapprocher les trois religions pour les opposer à celle des païens, c’est-à-dire les Mages, qui eux ne reconnaissent pas Noé. Ainsi autour de la figure de ce prophète commun aux trois religions se crée dans le récit de Tabari une vision quelque peu mythifiée d’une figure prophétique majeure qui transcende les différences entre les trois religions, pour devenir un nouveau père de l’humanité et qui appelle au dieu unique :
2. Noé nouveau père de toute l’humanité
« Or sache que toutes les créatures sont sorties, après Noé, de Sem, de Cham et de Japhet. Les Arabes, les Persans, les hommes blancs de visage, les gens de bien, les jurisconsultes, les savants et les sages sont de la race de Sem »
Désormais conscient de l’aspect universel de la figure de Noé, Tabari s’éloigne de sa source coranique pour donner les noms des trois fils de Noé qui ne figurent pas dans le Coran mais c’est bien dans la Bible qu’il les a trouvés (Genèse VI, 13). Mais il y rajoute aussi un quatrième fils qui n’existe pas dans la Bible, celui de Canaan. Ainsi Noé, selon Tabari, aurait eu quatre fils dont un, Canaan, qui a été englouti dans le déluge :
« Lorsque Noé lui dit, « O mon fils, viens avec nous, » Chanaan lui répondit : « Je me retirerai sur une montagne qui me garantira de l’eau ».
Nous avons là un récit dans lequel d’une part l’auteur se montre soucieux de faire constamment référence au texte coranique seule source d’Histoire authentique pour donner à son public l’histoire d’un châtiment exemplaire donné à un peuple mécréant identique en cela au peuple arabe de la Mecque. Mais d’un autre côté l’auteur n’hésite pas à puiser dans d’autres sources comme la source biblique ou comme il l’affirme la source évangélique, et dans les deux cas il laisse libre cours à son imagination. Cela nous conduit à penser que dans l’esprit de l’auteur ce qui compte ce n’est pas la conformité à ce que nous pourrions aujourd’hui considérer comme la vérité historique mais bien la morale de l’Histoire.

III. La morale de l’histoire :

1. La force du symbole
Plusieurs indices dans le texte de Tabari nous invitent, en effet, à aller au-delà des détails pour déchiffrer les symboles. Ainsi concernant le four qui est au ciel et qui engloutit la terre de son eau bouillante. Tabari nous dit :
« Dieu avait établi ce four comme un symbole, et il avait dit : Voici quel sera le signe du châtiment de ce peuple : l’eau sortira par l’embouchure du four, comme on le voit par ces paroles du Coran : »Lorsque notre ordre sera arrivé, et que le four sera en ébullition. » (Sur. XXIII, vers. 27). Effectivement, lorsque l’eau fut sur le point de sortir par l’embouchure du four, elle entra en ébullition. »
Les mots « symbole » et « signe » utilisés par l’auteur invitent le lecteur à s’intéresser davantage à la dimension didactique et édifiante de ce récit. Certes, certains commentateurs ont pu affirmer que les eaux diluviennes « bouillantes » proviendraient d’une représentation rabbinique.[2] D’autres y voient une référence à Genèse Rabbah, XXVIII, 9. Pour eux, « L’eau diluvienne est d’abord portée à ébullition en enfer.[3] » Quoiqu’il en soit, il n’est pas du tout établi que Tabari ait eu connaissance de ces sources rabbiniques, mais le plus important est que pour lui le public auquel cette chronique est adressée soit édifiée sur la rigueur du châtiment que Dieu inflige aux peuples mécréants. L’histoire sacrée des prophètes de Dieu, racontée dans sa chronique, est dans l’esprit de Tabari comme de tous les chroniqueurs médiévaux, avant tout un livre de morale publique.

2. La présence du mal
Il s’agit bien en effet d’inviter le public à réfléchir à partir de l’histoire passée sur les fins dernières. Cette dimension eschatologique est omniprésente dans la chronique de Tabari. Ainsi l’auteur relate que :
« Lorsque l’âne voulut entrer dans l’arche, Eblîs saisit avec sa main la queue de l’âne et le tira en arrière. Enfin Noé dit à l’âne : Ô maudit, entre donc. Alors Eblîs entra dans l’arche en même temps que l’âne. Lorsque Noé vit Eblîs, il lui dit : Ô maudit, en vertu de quelle permission es-tu entré dans cette arche ? Eblîs lui répondit : Ô Noé, je suis entré par ton ordre ; car j’avais saisi la queue de l’âne, et je l’empêchais d’entrer ; lorsque tu dis : Ô maudit, entre donc, j’entrai dans l’arche ; car le maudit, c’est moi. »
Ce récit fait écho de manière étrange au récit de la sortie d’Adam et Eve à cause, là aussi d’Eblîs. Satan s’introduit toujours de manière subreptice dans l’esprit des hommes. Il utilise la ruse et la tromperie et l’homme tombe toujours dans son piège. Même un prophète comme Noé peut être trompé par Eblîs car il est le Malin, celui qui trompe la vigilance des hommes les plus pieux. Le texte narratif est bien un texte moraliste qui contient une pédagogie de la méfiance sans relâche que l’homme doit observer, à l’égard des tentations de Satan.

À partir de ce texte, nous avons vu comment Tabari s’inspire du texte coranique pour donner sa version du récit de Noé. Il s’agit d’une vision assez conforme à la mentalité du public musulman de l’époque qui rapproche Noé de la figure du prophète Mohammed dans ses souffrances infligées par sa tribu, dans ses relations difficiles avec sa propre famille et enfin dans la victoire que Dieu lui accorde sur ses dénégateurs. Pourtant nous avons aussi observé que Tabari innove par rapport à cette tradition. Il n’hésite pas à puiser dans d’autres sources pour enrichir son récit, même il n’hésite pas laisser libre cours à son imagination d’écrivain comme le faisaient tous les historiographes médiévaux dont le rapport à la vérité historique ne correspondait pas tout à fait à notre conception du livre d’histoire aujourd’hui. En somme ce qui comptait aux yeux du narrateur c’est de transmettre à son public une morale édifiante qui réunisse l’humanité autour d’un Dieu unique source de tous les messages prophétiques avec une figure centrale qui se prête merveilleusement bien à cette image, celle d’un nouveau père de l’humanité que fut Noé.

 

Histoire du prophète Noé[4] (texte de Tabari)p>

Dieu accorda à Noé le don de prophétie, et il l’envoya vers beyourasp. Les mages disent que beyourasp était adorateur du feu ; mais nous voyons dans le Coran qu’il adorait les idoles, et qu’il n’adorait point le feu. Il est dit dans le Coran (Sur. LXXI, vers. 20) : « Noé s’écria : Seigneur, ils ne m’obéissent point ; ils suivent celui dont les richesses et les enfants augmentent la perfidie. Ils ourdirent une trame contre Noé, et ils dirent : N’abandonnez point vos dieux, n’abandonnez point Wadd, Sowâ, Yagouth, Yaouk et Nasr. Ils en ont déjà séduit un grand nombre. » Ce verset est une preuve que les gens vers lesquels Noé fut envoyé adoraient les idoles.
La vie du prophète fut de mille ans. À l’âge de cinquante ans, Dieu lui accorda le don de prophétie, que Noé conserva pendant neuf cent cinquante ans. Noé appela les hommes à Dieu, comme il est dit dans le Coran (Sur. XXIX, vers.13) : « Nous avons envoyé Noé vers son peuple, et il est resté avec eux mille ans, moins cinquante ans. Ensuite ils furent détruits par le déluge ; car ils étaient du nombre des injustes ; mais nous avons sauvé Noé et les habitants de l’arche. »
Pendant les années que Noé passa avec son peuple, personne ne crut à sa parole, jusqu’au moment du déluge. Alors Noé et les personnes qui avaient cru à sa parole entrèrent dans l’arche. Ils étaient en tout quatre-vingts, tant hommes que femmes, et Noé était chargé de rappeler à Dieu tous les habitants de la terre ; il était un prophète revêtu du caractère d’apôtre. Or, pendant les neuf cent cinquante ans que dura la mission de Noé, trois générations d’hommes s’étaient succédé sur la terre.
Du temps de Noé, lorsqu’un enfant, après être sorti du sein de sa mère, était devenu grand, son père le prenait par la main, le conduisait vers le prophète Noé, le montrait à l’enfant, et disait : cet homme est un fou et un magicien. Prends garde, lorsque tu auras atteint l’âge de puberté, n’ajoute pas foi à ses paroles ; et, si tu as des enfants, fais-leur la même recommandation que je te fais, à toi. Or, toutes les fois que Noé appelait les hommes à Dieu, ils le frappaient et le traitaient avec mépris, et Noé supportait avec patience ces mauvais traitements.
Noé avait une femme qui ne croyait point à sa mission, comme il est dit dans le Coran (Sur. LXVI, vers. 10) : « Dieu a donné pour exemple à ceux qui sont infidèles la femme de Noé et la femme de Loth. » Il avait eu de cette femme quatre fils, le premier était Sem, le second Cham, le troisième Japhet, et la quatrième Chanaan. Les trois premiers avaient cru à la parole de Noé ; mais le quatrième, qui était Chanaan, et sa mère, étaient restés infidèles.
Plusieurs années s’écoulèrent ; la patience et le courage de Noé étaient à bout ; personne ne croyait à ses discours. Il pria dieu de faire périr son peuple, et il dit les paroles que Dieu a conservées dans le Coran : « Noé dit : Seigneur, ne laissez pas sur la terre les maisons des infidèles ; car, si vous les y laissez, ils séduiront vos serviteurs, et ils engendreront des enfants coupables et infidèles ; Ensuite Noé pria pour lui-même et dit : Seigneur, pardonnez-moi, pardonnez à mes parents, à ceux qui sont entrés avec foi dans ma maison, aux hommes et aux femmes fidèles, et perdez les injustes. » (Sur. LXXI, vers. 27-29).
Dieu exauça la prière de Noé, et il lui ordonna de planter in teck, afin de punir les hommes. Or le teck est un arbre qui met quarante ans à pousser, et Noé savait que dans quarante ans le châtiment des hommes aurait lieu. Noé planta donc un teck, et adressa ses prières à Dieu. Ensuite, lorsque quarante années se furent écoulées, et que l’arbre eut atteint sa croissance, Dieu envoya à Noé une révélation, et lui dit : Je ferai périr par l’eau toutes ces créatures. Je ferai sortir de la terre et je ferai descendre du ciel l’eau du châtiment. Or Noé demeurait à koufa, et il avait dans sa maison un four en fer qui avait, dit-on, appartenu à Adam. Dieu avait établi ce four comme un symbole, et il avait dit : Voici quel sera le signe du châtiment de ce peuple : l’eau sortira par l’embouchure du four, comme on le voit par ces paroles du Coran : « Lorsque notre ordre sera arrivé, et que le four sera en ébullition. » (Sur. XXIII, vers.27). Effectivement, lorsque l’eau fut sur le point de sortir par l’embouchure du four, elle entra en ébullition. Noé craignit de périr aussi avec les infidèles, et il dit : « Seigneur, sauvez –moi, ainsi que les fidèles qui sont avec moi. »(Sur. XXVI, vers. 118).
Dieu promit à Noé qu’il le sauverait lui et sa famille, et il lui dit : Arrache le teck et fais-en des planches. En même temps il donna ordre à Gabriel d’aller vers Noé et de lui enseigner à construire une arche, comme il est dit dans le Coran : « Construits une arche en notre présence, etc. »( Sur. XI, vers. 39.) Noé construisit l’arche, et les hommes passaient près de lui ; Ces infidèles lui demandaient : Que fais-tu ? Noé répondait : Je fais une arche, car Dieu fera périr les hommes par l’eau. Les infidèles se moquaient alors de Noé, le tournaient en ridicule et lui jetaient des pierres. Noé leur répondait : « De même que vous vous moquez de moi actuellement, de même aussi, moi et les hommes fidèles, nous nous moquerons de vous demain ». (Sur.XI, vers.40)
Or Noé acheva de construire l’arche en quarante jours. Cette arche était longue de douze cents coudées, et elle avait trois étages ; l’étage inférieur était pour les quadrupèdes, celui du milieu pour les hommes, et le plus élevé pour les oiseaux, comme il est dit dans le Coran : » Nous avons dit à Noé : Place dans l’arche un couple de tous les animaux, etc. » (Sur.XI, vers.42).
L’eau sortit ensuite de la terre et elle tomba du ciel pendant quarante jours, et, lorsqu’elle fut devenue haute, elle enleva l’arche de la terre. Noé dit à son fils : « O mon fils, viens avec nous et ne reste pas avec les infidèles. »(Sur. XI, vers.44, et suiv.) Or Chanaan, fils de Noé, se trouvait avec les infidèles, et il répondit à son père : « Je me retirerai sur une montagne, qui me garantira aujourd’hui, contre les ordres de Dieu, que celui auquel Dieu fera miséricorde. »
Pendant qu’ils discutaient ainsi, l’eau monta et submergea Chanaan, comme il est dit dans le Coran : « Une vague passa entre eux deux, et il fut du nombre des submergés. » Il est dit encore : « Noé invoqua son Seigneur, et lui dit : Seigneur, mon fils fait partie de ma famille, et ta promesse est une vérité ; car tu es le plus juste de ceux qui jugent. Le Seigneur lui répondit : O Noé, ton fils ne fait pas partie de ta famille. Ce que tu demandes de moi est une action injuste ; ne me demande donc pas une chose sur laquelle tu n’as aucune connaissance. Je t’avertis afin que tu ne soies pas du nombre des ignorants. Ensuite Noé dit : Seigneur, je me réfugie vers toi, ne permets pas que je te demande une chose sur laquelle je n’ai aucune connaissance, etc. » (Sur. XI, vers. 49.)
Dieu ordonna ensuite au vent de réunir près de Noé tous les animaux qui volent, afin que Noé prît un couple de chacun de ces animaux et les plaçât dans l’arche.
Lorsque l’âne voulut entrer dans l’arche, Eblîs saisit avec sa main la queue de l’âne et le tira en arrière. Enfin Noé dit à l’âne : Ô maudit, entre donc. Alors Eblîs entra dans l’arche en même temps que l’âne. Lorsque Noé vit Eblîs, il lui dit : Ô maudit, en vertu de quelle permission es-tu entré dans cette arche ? Eblîs lui répondit : Ô Noé, je suis entré par ton ordre ; car j’avais saisi la queue de l’âne, et je l’empêchais d’entrer ; lorsque tu dis : Ô maudit, entre donc, j’entrai dans l’arche ; car le maudit, c’est moi.
Après cela, Dieu laissa sortir l’eau des cieux, et il fit sortir l’eau des sources de la terre, comme il est dit dans le Coran : « Nous avons ouvert les portes du ciel à une eau qui coulait abondamment, etc. » (Sur.LIV, vers. 11.)
Lorsque Noé vit que l’arche se tenait sur la surface des eaux et qu’elle commençait à marcher, il dit : »Au nom de Dieu, elle marche et elle s’arrête, etc. » (Sur.XI, vers. 43)
Or l’eau sortit de la terre et descendit du ciel en si grande quantité, qu’elle couvrit toutes les montagnes du monde, même les plus élevées, et monta encore quarante coudées plus haut.
Or Chanaan avait parlé comme il le fit, parce qu’il pensait que la pluie du déluge était semblable aux autres pluies ; et, comme il était berger, toutes les fois qu’il pleuvait, il se retirait sur la montagne, et l’eau ne pouvait lui faire aucun mal, ni arriver jusqu’à lui. Il crut qu’il en serait de même pour l’eau du déluge. Lorsque Noé lui dit, « O mon fils, viens avec nous, » Chanaan lui répondit : « Je me retirerai sur une montagne qui me garantira de l’eau ».
Noé fut six mois dans l’arche, et pendant ces six mois l’eau tomba du ciel et sortit de la terre sans interruption. Or sache que Noé entra dans l’arche à koufa, et l’arche alla à la Mecque et tourna autour de l’emplacement de la Caaba. Et tantôt elle allait aussi en Syrie. Lorsque six mois se furent écoulés, l’arche s’arrêta sur la surface de l’eau au-dessus du mont Djoudî. Dieu arrêta l’eau des cieux après six mois, de sorte que tous les animaux qui se trouvaient sur la terre, à l’exception de ceux qui étaient dans l’arche, furent détruits. Après cela, Dieu ordonna aux sources de la terre d’absorber l’eau qui couvrait l’univers, et il commanda aux cieux de retenir la pluie qu’ils versaient sur la terre, comme cela est rapporté dans le Coran : » Dieu dit : Ô terre, absorbe ton eau. Ô ciel, retiens ta pluie. » (Sur.XI, vers. 46) Or sache que le mot ibla’ï, qui se trouve dans le texte du Coran, signifie absorber, et que le mot agla’ï signifie retenir.
Après cela, l’eau baissa, et l’arche s’arrêta sur le sommet du mont Djoudî, comme il est dit dans le Coran : « L’arche s’arrêta sur le mont Djoudî, et il fut dit : Loin d’ici, hommes injustes ! »(Ibid.) Cela signifie que Dieu ordonna la destruction de ces hommes.
Lorsque Noé sortit de l’arche, les créatures se multiplièrent, et Noé rendit les actions de grâces à Dieu, et il dit : « Louange à Dieu qui nous a délivrés des hommes injustes ! ». Et il dit également : « Seigneur, fais que ma sortie de l’arche soit bénie, etc. » (Sur. XXIII, vers.29-30.) Or Noé sortit de l’arche le jour que l’on nomme ‘ashourâ , qui est le dixième jour du mois de redjeb. Le jour de son entrée dans l’arche, Noé avait fait jeûner toutes les personnes qui étaient avec lui.
On vit sortir de l’arche deux espèces d’animaux qui n’y étaient point entrés ; c’étaient le porc et le chat. Ces animaux n’existaient point sur la terre avant le déluge, et Dieu les créa dans l’arche, parce qu’elle était remplie d’ordures et d’excréments humains qui répandaient une grande puanteur. Les personnes qui étaient dans l’arche, n’ayant pas la force de supporter cette puanteur, se plaignirent à Noé ; alors Noé passa sa main sur le dos de l’éléphant, et le porc sortit de l’anus de cet animal. Le porc mangea toutes les ordures qui étaient dans l’arche et la puanteur disparut.
Quelque temps après, les rats se trouvèrent en grande quantité dans l’arche. Ils mangèrent la nourriture des hommes et la remplirent d’ordures. Alors les personnes qui étaient avec Noé allèrent le trouver, et lui dirent : Tu nous as délivrés d’un premier mal ; mais maintenant nous sommes tourmentés par les rats, qui rongent nos vêtements, mangent notre nourriture et la remplissent d’ordures. Alors Noé passa sa main sur le dos du lion, qui éternua, et le chat sortit du nez de cet animal. Le chat se mit à manger les rats.
Lorsque Noé fut sorti de l’arche, il passa quarante jours sur le mont Djoudî, jusqu’à ce que l’eau du châtiment se fût retirée dans la mer, provient de l’eau du déluge qui s’y retira du temps de Noé.
Or Noé dit au corbeau : Va, pose ta patte sur la terre, et vois quelle est la hauteur de l’eau ; Le corbeau partit, et ayant trouvé une charogne sur sa route, il se mit à la manger, et ne retourna pas auprès de Noé. Noé fut affligé de cela et maudit le corbeau en disant : Que Dieu te rende méprisable aux yeux des hommes, et que ta nourriture ne consiste qu’en charognes ! Après cela, Noé envoya la colombe. La colombe partit, et, sans s’arrêter nulle part, elle mit ses pattes dans l’eau. L’eau du châtiment était amère et salée, elle brûla les pattes de la colombe, les plumes n’y repoussèrent plus et la peau s’en détacha ; Maintenant les colombes qui ont les pattes rouges et sans plumes sont de l’espèce de celle qui se présenta devant Noé et qui lui montra ses pattes ; Noé dit alors : Que Dieu te rende agréable aux yeux des hommes ! C’est pour cette raison que maintenant la colombe est chère au cœur des hommes.
Après cela, Noé descendit sur la terre ainsi que les personnes qui avaient été avec lui dans l’arche. Or, dans tout l’univers, depuis l’orient jusqu’à l’occident, il n’y avait pas un seul édifice qui n’eût été détruit. Noé construisit un bourg, et il éleva une maison pour chacune des quatre-vingts personnes qui étaient sorties de l’arche avec lui et qui se trouvaient sur le mont Djoudî ; de sorte qu’il y eut quatre-vingts maisons bâties dans ce lieu-là, et toutes les personnes dont nous avons parlé eurent chacune la leur. Il est dit dans le Coran (Sur.XI, vers. 42) : « Il n’y eut qu’un petit nombre qui crut avec Noé. » Ces mots « un petit nombre » désignent les quatre-vingts personnes qui étaient avec Noé. Le bourg que Noé bâtit devint grand, et aujourd’hui il est florissant. Il est situé au pied du mont Djoudî. Plusieurs personnes nomment ce bourg « le bourg de Noé, » et d’autres personnes lui donnent le nom de Souk al-themâmnin (marché des quatre-vingts).
Noé vécut encore trois cents ans après le déluge. Depuis le temps d’Adam jusqu’au déluge, il s’était écoulé deux mille deux cents ans, ou suivant d’autres, trois mille cinq cents ans.
Ce fut des quatre-vingts personnes qui se sauvèrent avec Noé que Dieu fit sortir tous les hommes que nous voyons. Or tous les peuples du monde, les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans, regardent le déluge de Noé comme un fait véritable ; il n’y a que les Mages qui ne connaissent ni Noé ni le déluge, et ils disent que, depuis que ce monde existe, il a toujours été tel qu’il est.
L’histoire de ces quatre-vingts personnes se trouve dans tous les livres qui ont été envoyés du ciel depuis l’époque d’Adam jusqu’à l’époque d’Yezdeguerd, fils de Schahriâr, qui fut roi de Perse et qui perdit la couronne du temps d’Omar, fils d’al-khattâb. Ces livres sont, entre autres, la livre d’Abraham et la loi de Moïse, l’Évangile de Jésus et le Coran de Mohammed. On trouve dans tous ces livres l’histoire du déluge, de la destruction du peuple de Noé, et du séjour de Noé sur le territoire de Babylone.
Quelques personnes prétendent que le déluge n’a eu lieu qu’à cet endroit, d’autres disent que le déluge s’étendit sur toute la terre, comme il est dit dans le Coran (sur. LIV, vers. 12) : « Nous avons fait jaillir des sources de toute la terre. » Dieu a dit ces paroles afin que tu comprennes que le déluge a été universel.
Or sache que toutes les créatures sont sorties, après Noé, de Sem, de Cham et de Japhet. Les Arabes, les Persans, les hommes blancs de visage, les gens de bien, les jurisconsultes, les savants et les sages sont de la race de Sem ; et voici pourquoi : Un jour Noé était endormi, le vent souleva ses vêtements et découvrit ses parties sexuelles sans qu’il s’en aperçût. Japhet passa près de Noé, dont il vit les parties sexuelles ; il se mit à rire aux éclats et à tourner son père en ridicule, sans le recouvrir. Cham, frère de Japhet, arriva ensuite ; il regarda Noé, se mit à rire aux éclats et à plaisanter, et passa outre, sans couvrir son père. Sem vint après ses frères, et, voyant Noé dans une posture indécente, il détourna les yeux et cacha la nudité de son père. Noé se réveilla ensuite, et demanda à Sem ce qui s’était passé; ayant appris que Cham et Japhet avaient passé près de lui et qu’ils avaient ri, il les maudit en disant : Que Dieu change la semence de vos reins ! Après cela, tous les hommes et les fruits du pays de Cham devinrent noirs. Le raisin noir est du nombre de ces derniers.
Les Turcs, les Slaves et Gog et Magog, avec quelques autres peuples qui nous sont inconnus, descendent de Japhet. Cham et Japhet furent punis de la sorte pour avoir ri en voyant les parties sexuelles de leur père.

  1. [1] L’intégralité du texte se trouve à la fin du commentaire
  2. [2] Speyer, Biblischen Erzählungen, p. 103, cité par Jacqueline Chebbi, le coran décrypté, p. 167
  3. [3] Sidersky, (Légendes, p. 27), ibid.
  4. [4] Tabari, La chronique, Histoire des prophètes et des rois, Acres sud, Sindbad, 1984, volume I. 101-108

Noé dans la Bible et le Coran M.J. Horchani, A. Sayadi GRIC Tunis

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Fév 012015
 

Le personnage de Noé

Dans le livre de la Genèse, Noé est présenté comme « un homme juste [qui] fut intègre au milieu des générations de son temps. Il suivit les voies de Dieu » [ ref]Gn 6, 9[/ref] et il avait « trouvé grâce aux yeux du Seigneur [1]». Quand celui-ci fait part de son désir de détruire l’humanité, nulle trace d’une réaction de Noé. Il écoute ce que lui dit Dieu et applique strictement ses demandes. C’est un homme qui fait confiance en son créateur et qui s’en remet entièrement à lui lorsque celui-ci « ferma la porte [de l’arche] sur lui » [2]».
Dans le Coran, Noé est un prophète qui possède toutes les caractéristiques de celui-ci : rappeler ce qui a déjà été dit aux hommes, être mal accueilli [3]», moqué [4]», traité de menteur[5]» voire menacé [6]» , qui se considère seulement comme un intermédiaire [7]» et qui demande l’aide de Dieu contre les hommes [8]». Pourtant Noé ne cesse de discuter avec eux [9]» pour les convaincre de l’écouter et d’échapper ainsi à la mort. Il essaie même de faire fléchir la détermination de Dieu et ce, avec tellement d’insistance que Celui-ci lui dit : « Et ne m’interpelle plus au sujet des injustes, car ils vont être noyés [10]». Pourtant il finit par se lasser osant même demander à Dieu de ne « laisser sur la terre aucun infidèle » de peur qu’ils égarent les hommes et « n’engendrent que des pécheurs infidèles » [11]» .Noé en tant que prophète possède de fortes similitudes avec Le Prophète Mohammed.
Noé est aussi présenté comme un « envoyé » (rasûl), ce qui implique qu’il a pour mission de prêcher publiquement afin de faire connaître le message divin dont il est porteur. Ibn Kathîr (774/1373) dans son commentaire coranique remarque qu’il est le premier d’une longue série « d’envoyés », Adam ayant le statut de « nabî » (prophète), mais non de « rasûl) [12]».

L’arche et le déluge

Dans la Bible, la décision de Dieu est motivée par « la méchanceté de l’homme [qui] se multipliait sur la terre : à longueur de journée, son cœur n’était porté qu’à concevoir le mal, et […] il se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre » [13]». On peut bien sûr penser à la violence de Caïn ou à la cruauté de son descendant Lamek qui « tue un homme pour une blessure ou un enfant pour une meurtrissure » [14]»
Dans le Coran Noé appelle à un monothéisme pur [15]», sans associer à Dieu d’autres divinités[16]», parmi lesquelles sont citées Wadd, Suwaa, Yagout, Yaoud et Nars[17]». Comme tous les prophètes il ne ménage pas sa peine pour convaincre : « Seigneur, j’ai appelé mon peuple jour et nuit, mais mon appel n’a fait qu’accroitre leur fuite [18]».
La construction de l’arche et sa structure sont extrêmement détaillées dans le livre de la Genèse[19], contrairement au Coran où l’ordre est succinct : « Et construit l’arche sous Nos yeux et d’après Notre révélation [20]
Dans les deux Livres, un couple de chaque espèce monte dans l’arche, ainsi que la famille de Noé (avec une différence sur laquelle nous reviendrons un peu plus loin).Par contre, dans le Coran Noé est accompagné de « ceux qui croient » [21], Et le même verset souligne non sans humour : « Or ceux qui avaient cru avec lui étaient peu nombreux » ! La destruction de l’humanité n’est donc pas systématique et aveugle, mêlant les innocents et les injustes, mais laisse une place déterminante à la responsabilité personnelle de chaque individu. Une situation analogue apparait dans le livre d’Ezékiel (14,12-23), faisant référence à Noé : Yahvé promet quatre fléaux terribles (épée, famine, bêtes féroces et peste). Mais il ajoute que si dans ce pays il y a trois hommes, Noé, Danel et Job, « ils ne pourraient sauver ni fils ni filles eux seuls seraient sauvés » grâce à leur justice.
Le Coran utilise une image insolite pour le signal de la montée dans l’arche : celle-ci commencera lorsque le four se mettra à bouillonner[22] . Dans une note de sa Traduction du Coran, Edouard Montet[23] propose l’explication suivante : « le mot du texte tannoûr a les deux sens de four (pour cuire le pain) et de réservoir d’eau. L’expression coranique est prise dans le sens biblique de ’les sources du grand abîme jaillirent, les écluses du ciel s’ouvrirent’ (Gn 7,11) ». On lit aussi dans le Talmud de Jérusalem (TJ San10.5) : « Chaque goutte d’eau que Dieu fit pleuvoir sur les contemporains du déluge avait été chauffée d’abord dans l’enfer, puis versée sur la terre ».Ainsi le déluge rassemble l’eau et le feu, tous deux symboles à la fois de vie, de purification ou de mort.
L’épisode du corbeau, de la colombe, l’alliance entre Dieu et Noé avec comme signe l’arc en ciel ne sont pas présents dans le Coran. On peut penser que la tradition orale transmettait largement ces récits sans qu’il soit nécessaire d’y revenir. De plus il est souvent dit que le Coran rappelle ce qui a été dit avant, sans que cela soit exhaustif.

La famille de Noé

Un évènement non décrit dans la Bible occupe une part importante dans le récit coranique. Il s’agit du refus d’un des fils de Noé de monter dans l’Arche : « O mon enfant monte avec nous et ne reste pas avec les mécréants». Il répondit : « je vais me réfugier vers un mont qui me protègera de l’eau », « et le fils fut alors du nombre des noyés » [24]. Lorsque les eaux se retirent, Noé essaie encore d’intercéder pour lui : « O mon Seigneur, certes mon fils est de ma famille et Ta promesse est vérité[25] Dieu lui répondit : « O Noé, il n’est pas de ta famille car il a commis un acte infâme » [26] Ces mots évoquent ceux qui seront prononcés par Jésus : « quiconque fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, c’est lui mon frère, ma sœur, ma mère [27]». Dans les deux cas la liberté et le choix personnel sont plus forts que les liens familiaux.
Et la Bible relate aussi une histoire de fils, absente du Coran : l’ivresse de Noé et la découverte de sa nudité par son fils Cham, qui, pour cet irrespect, sera maudit par son père et à travers son fils Canaan condamné à être «serviteur des serviteurs [28] ». Dans ce texte, Noé reste un homme, avec ses faiblesses. Le silence du Coran peut-elle laisser penser que la fonction de prophète transforme l’homme ?
Outre du fils il est aussi question dans le Coran de la femme de Noé associée ici, à la femme de Loth. « Elles étaient sous l’autorité de deux vertueux de Nos serviteurs. Toutes deux les trahirent et ils ne furent d’aucune aide pour [ces deux femmes] vis-à-vis d’Allah et il [leur] fut dit ; ‘Entrez au feu toutes les deux, avec ceux qui y entrent’ » [29] . De quelle trahison s’agit-il ? La Bible dit seulement que la femme de Loth s’est retournée en quittant Sodome. Y aurait-il un autre sens à donner à ce verbe ? Dans les hadiths seules quatre femmes sont nommées et ont la plénitude de la perfection : Myriam, Khadija, Fatima et la femme de Pharaon.
Après le déluge
Dans le Coran, à la sortie de l’arche, Dieu assure Noé de ses bénédictions sur lui et sur les communautés issues de ceux qui sont avec lui. Mais cette sécurité n’est pas définitive : « Nous accorderons une jouissance temporaire ; puis un jugement douloureux venant de Nous les toucheras [30]». Le déluge sera rappelé comme « un avertissement pour l’univers [31]». Pas d’alliance avec Noé, mais celui-ci participe à l’engagement solennel du Pacte de prophètes [32].
A sa sortie de l’Arche, la Genèse nous dit que Noé éleva un autel pour le Seigneur, qu’il offrit des holocaustes et que le Seigneur en respira le parfum apaisant. C’est alors que Dieu promet de ne plus frapper les vivants. Mieux encore, Il bénit Noé et ses fils, leur donne pouvoir sur toute la création, établit une alliance avec eux, avec leur descendance et avec tous les êtres vivants. Le signe de cette alliance est l’arc en ciel [33].

Conclusion

Le Noé coranique condamne avant tout le péché d’idolâtrie, alors que celui de la Genèse met l’accent sur le comportement de l’homme, sa violence et sa corruption. L’un et l’autre appellent à un changement radical pour un retour vers Dieu, pour un homme nouveau, responsable de ses actes aussi bien que de la création qui lui est confiée. Ils sont porteurs d’un message d’espérance puisque l’homme peut choisir la vie, mais aussi d’un message de fraternité puisque Noé est le père de tous les hommes. Il est le point de départ de la « nouvelle humanité » qui sera soumise elle aussi à une série de ruptures successives, ruptures qui constituent justement l‘histoire de Dieu et des hommes.
Que peut nous dire Noé aujourd’hui ?
Que l’homme est responsable de ses actes, de sa vie, mais aussi des celles des autres êtres vivants.
Que l’homme, avec d’autres hommes peut combattre la violence, l’idolâtrie.
Que la désespérance n’est pas possible, puisqu’à partir d’un petit reste la vie peut rejaillir.

  1. [1]Gn 6, 8
  2. [2]Gn 6, 16
  3. [3]Cor 11, 27
  4. [4]Cor 11,38
  5. [5]Cor 11,38
  6. [6]Cor 26,116
  7. [7]Cor 11, 31
  8. [8]Cor 26,118
  9. [9]Cor11, 32
  10. [10]Cor11, 37
  11. [11]Cor 71, 26-27
  12. [12] Dictionnaire du Coran, sous la direction deMd Ali Amir-Moezzi , Ed Robert Laffont, Paris 2007
  13. [13] Gn 6, 5-6
  14. [14] Gn 4, 23
  15. [15] Cor11, 25-26
  16. [16] Cor23, 23
  17. [17] Cor71, 23
  18. [18] Cor 71, 6
  19. [19] Gn 6, 14-16
  20. [20] Cor11,37
  21. [21] Cor 11, 40
  22. [22] Cor 11, 40
  23. [23] Le Coran, Nouvelle traduction par Edouard Montet Payot, Paris 1949 p 319
  24. [24] Cor 11, 42-43
  25. [25] Cor 11,45
  26. [26] Cor 11,46
  27. [27] Mt 12,50
  28. [28] Gn 9,22-25
  29. [29] Cor66,10-11
  30. [30] Cor11, 48
  31. [31] Cor 29, 15
  32. [32] Cor 33,7
  33. [33] Gn 8,20-9,1-17

Noé : Avenir- Diversité-Espérance

 Noé, Les dossiers du GRIC  Commentaires fermés sur Noé : Avenir- Diversité-Espérance
Déc 012014
 

Pourquoi ce thème ?

Dans l’imagerie populaire musulmane, l’arche de Noé est souvent représentée dans la peinture sous verre, et dans le langage courant le Déluge est facilement évoqué : Noé occupe une place privilégiée dans la mémoire collective.

A l’origine de ce thème il y a la constatation que ce prénom, surtout sous la forme de Noah, est revenu à la mode.
La signification littérale de ce prénom est déjà une question : en hébreu Noah signifie repos ou consolation et en arabe Nuh signifie cris gémissements, plaintes. Cette opposition est-elle porteuse de sens ? Ou bien alors faut-il revoir l’étymologie du mot Nuh en prenant la racine n w kh et en tenant compte de la confusion possible de la prononciation du kh avec le h ? Le sens serait alors non pas ‘gémir’, mais ‘arriver à un endroit, faire halte’. Et dans ce sens Noé a bien trouvé une terre d’accueil.

Le personnage d’Abraham a fait et fait toujours l’objet de nombreuses études au service du dialogue islamo-chrétien. Noé est beaucoup moins nommé. Pourtant, c’est un personnage important dans le Premier Testament (Gn 6 à 9) et le Coran (la Sourate 71 porte son nom), avec des approches différentes, qu’il serait intéressant d’analyser : que nous apprennent les lectures conjointes du Noé de la Genèse et de celui du Coran ? On peut aussi se pencher sur la relation au fils (dans la Genèse et le Coran, problèmes différents avec le fils mais problèmes dans les deux cas) De plus, son fils Sem a donné leur nom aux peuples sémites qui rassemblent juifs et arabes.
Il nous parait intéressant de creuser le message de nos Ecritures pour découvrir à partir de leurs spécificités, ce qu’elles peuvent nous dire aujourd’hui. En particulier comment nos Textes Sacrés peuvent nous aider à trouver des dynamiques communes, puisque nos réflexions sont à deux voix et que leurs approches s’éclairent sans être réductrices.

Problématiques liées à ce thème.

Elles se situent sur différents registres :

1° au niveau de la foi :

–L’Alliance entre Dieu et Noé :

Dans la Bible la première alliance a été faite entre Dieu et Noé, elle concerne la création toute entière et vaut pour l’ensemble de l’humanité, puisque Dieu précise qu’elle est conclue « avec vous et avec tous vos descendants après vous ». En particulier elle rassemble à égalité juifs, chrétiens et musulmans (contrairement à celle avec Abraham).
Croyons-nous que Dieu fait Alliance avec l’humanité ?
Que signifie aujourd’hui pour les musulmans et les chrétiens : « Faire confiance ensemble à Dieu » ?

–Dans le Coran, le personnage de Noé est lié à la foi, puisqu’il apparait dans des versets Mekkois qui concernent essentiellement la foi. Qu’est-ce que la foi dans le Coran à partir de ce personnage ? La foi n’est pas nécessairement rationnelle: les compatriotes de Noé ne le comprenaient pas, se riaient de lui et refusaient de l’écouter. La foi dépasse les liens du sang : Noé va sauver des êtres avec lui, dont sa famille, mais pas son fils rebelle. La foi nécessite la miséricorde: Noé sollicite l’anéantissement de tous, mais la réponse de Dieu est différente.
Dans la Bible, c’est Dieu qui décrète l’anéantissement des humains, mais Noé trouve grâce aux yeux de Dieu. Sa descendance repeuplera la terre et les problèmes viennent après le Déluge avec un de ses fils Cham.

— Lecture littérale et symbolique d’un texte de foi, rattachée aux grands mythes : cette approche académique n’est pas inédite sauf si elle est faite par un regard croisé issu des deux traditions. A nous de bien distinguer l’enseignement de ces textes au-delà de la mise en scène due à des genres littéraires spécifiques.

2°au niveau symbolique

Que sont devenus les symboles de paix : l’olivier arraché en Palestine, le Mont Ararat qui compte les morts d’Irak, la colombe symbole de pureté ou de séparation et donc de désespoir, qui est prise pour un pigeon, ou un faucon, l’Arche où cohabitent toutes sortes d’espèces, le déluge à la fois anéantissement et renouveau…..

3° au niveau collectif

–Notre responsabilité spécifique dans la préservation et le développement de la Création. Les contemporains de Noé refusaient de voir la gravité de leur situation. Aujourd’hui nous sommes concernés par tous les problèmes d’environnement à prendre au sérieux. Noé s’est déplacé et a trouvé une terre d’accueil. Aujourd’hui nous assistons à des déplacements forcés, comme celui des réfugiés climatiques dont le nombre ne pourra aller qu’en croissant. Trouveront-t-ils un terre d’accueil ? Faut-il des catastrophes pour que l’homme se responsabilise ? Le déluge, c’est l’abondance d’eau. Sera-t-elle un problème au XXI nième siècle ?

–Sommes-nous après un nouveau déluge : 11 septembre, mondialisation, montée des intégrismes ou au contraire en pré-déluge avec des options économiques qui privilégient l’argent au détriment de l’homme ?

–Nous pouvons également comparer notre terre à un bateau (l’arche) rassemblant toutes sortes de population. Noé va sauver des êtres avec lui grâce à sa détermination et son action. Nous sommes les hommes non pas d’avant Noé, mais d’après Noé .Que faisons-nous pour sauver notre bateau et l’avenir de nos enfants devant les dangers de la technicité, du nucléaire….

4° Au niveau individuel et collectif :

–La reconstruction permanente de la vie après la disparition de tous les repères et à partir d’un petit reste est-elle possible ?

–Noé pose le problème de la fraternité et de la différence dans la diversité. Quelle est notre responsabilité par rapport à la violence actuelle ? Peut-on être frères sans partager ?

–Noé pose aussi le problème du mal, qui ne peut disparaitre complètement, et qui resurgit toujours. Les fils des hommes sauvés du déluge seront ceux qui construiront la tour de Babel (récit qui n’existe pas dans le Coran) symbole de l’incompréhension entre les hommes. Mais Noé nous renvoie aussi à l’espérance et donc à Dieu auteur du salut des hommes en rentrant dans leur histoire par l’évènement et en les délivrant de la désespérance.

Conclusion

L’actualisation du personnage de Noé, le faisceau de thématiques que nous avons essayé de soulever, montrent que ce thème n’est pas éloigné de nous et que la figure de Noé peut être parlante pour le chrétien le musulman aujourd’hui.

Déc 012014
 

Noé

Avenir- Diversité-Espérance

 

 Pourquoi ce thème ?

Dans l’imagerie populaire musulmane, l’arche de Noé est souvent représentée dans la peinture sous verre, et dans le langage courant le Déluge est facilement évoqué : Noé occupe  une place privilégiée  dans la mémoire collective.

 A l’origine de ce thème il y a la constatation que ce prénom, surtout sous la forme de Noah, est revenu à la mode.

La signification littérale de ce prénom est déjà une question : en hébreu Noah signifie repos ou consolation et en arabe Nuh signifie cris gémissements, plaintes. Cette opposition est-elle porteuse de sens ? Ou bien alors faut-il revoir l’étymologie  du mot Nuh en prenant la racine n w kh  et en tenant compte de la confusion possible de la prononciation du kh avec le h ? Le sens serait alors non pas ‘gémir’, mais ‘arriver à un endroit, faire halte’. Et dans ce sens Noé a bien trouvé une terre d’accueil.

 Le personnage d’Abraham a fait et fait toujours l’objet de nombreuses études au service du dialogue islamo-chrétien. Noé est beaucoup moins nommé. Pourtant, c’est un personnage important dans le Premier Testament (Gn 6 à 9) et le Coran (la Sourate 71 porte son nom), avec des approches différentes, qu’il serait intéressant d’analyser : que nous apprennent les lectures conjointes du Noé de la Genèse et de celui du Coran ? On peut aussi se pencher sur  la relation au fils (dans la Genèse et le Coran, problèmes différents avec le fils mais problèmes dans les deux cas) De plus, son fils Sem a donné leur nom aux peuples sémites qui rassemblent juifs et arabes.

Il nous parait intéressant de creuser le message de nos Ecritures pour découvrir à partir de leurs spécificités, ce qu’elles peuvent nous dire aujourd’hui. En particulier comment nos Textes Sacrés peuvent nous aider à trouver des dynamiques communes, puisque nos réflexions sont à deux voix et que leurs approches s’éclairent sans être réductrices.

 Problématiques liées à ce thème.

Elles se situent sur différents registres :

 1° au niveau de la foi :

 a-L’Alliance entre Dieu et Noé :

Dans la Bible la première alliance a été faite entre Dieu et Noé, elle concerne la création toute entière et vaut pour l’ensemble de l’humanité, puisque Dieu précise qu’elle est conclue « avec vous et avec tous vos descendants après vous ». En particulier  elle rassemble à égalité juifs, chrétiens et musulmans (contrairement à celle avec Abraham).

Croyons-nous que Dieu fait Alliance avec l’humanité ?

Que signifie aujourd’hui pour  les musulmans et les chrétiens : « Faire confiance ensemble à Dieu » ?

b-Dans le Coran, le personnage de Noé est lié à la foi, puisqu’il apparait dans des versets Mekkois qui concernent essentiellement la foi. Qu’est-ce que la foi dans le Coran à partir de ce personnage ? La foi n’est pas nécessairement rationnelle: les compatriotes de Noé ne le comprenaient pas, se riaient de lui et refusaient de l’écouter. La foi dépasse les liens du sang : Noé va sauver des êtres avec lui, dont sa famille, mais pas son fils rebelle. La foi nécessite la miséricorde: Noé sollicite l’anéantissement de tous, mais la réponse de Dieu est différente.

Dans la Bible, c’est Dieu qui décrète l’anéantissement des humains, mais Noé trouve grâce aux yeux de Dieu. Sa descendance repeuplera la terre et les problèmes viennent après le Déluge avec un de ses fils Cham.

 c-Lecture littérale et symbolique d’un texte de foi, rattachée aux grands mythes : cette approche académique n’est pas inédite sauf si elle est faite par un regard croisé issu des deux traditions. A nous de bien distinguer l’enseignement de ces textes au-delà de la mise en scène due à des genres littéraires spécifiques.

 

2°au niveau symbolique

Que sont devenus les symboles de paix : l’olivier arraché en Palestine, le Mont Ararat qui compte les morts d’Irak, la colombe symbole de pureté ou de séparation et donc de désespoir, qui est prise pour un pigeon, ou un faucon, l’Arche où cohabitent toutes sortes d’espèces, le déluge à la fois anéantissement et renouveau…..

 3° au niveau collectif

a-Notre responsabilité spécifique dans la préservation et le développement de la Création. Les contemporains de Noé refusaient de voir la gravité de leur situation. Aujourd’hui nous sommes concernés par tous les problèmes d’environnement à prendre au sérieux. Noé s’est déplacé et a trouvé une terre d’accueil. Aujourd’hui nous assistons à des déplacements forcés, comme celui des réfugiés climatiques dont le nombre ne pourra aller qu’en croissant. Trouveront-t-ils un terre d’accueil ? Faut-il des catastrophes pour que l’homme se responsabilise ? Le déluge, c’est l’abondance d’eau. Sera-t-elle un problème au XXI nième  siècle ?

b-Sommes-nous après un nouveau déluge : 11 septembre, mondialisation, montée des intégrismes ou au contraire en pré-déluge avec des options économiques qui privilégient l’argent au détriment de l’homme ?

c-Nous pouvons également comparer notre terre à un bateau (l’arche) rassemblant toutes sortes de population. Noé va sauver des êtres avec lui grâce à sa détermination et son action. Nous sommes les hommes non pas d’avant Noé, mais d’après Noé .Que faisons-nous pour sauver notre bateau et l’avenir de nos enfants devant les dangers de la technicité, du nucléaire….

 4° Au niveau individuel et collectif :

a-La reconstruction permanente de la vie après la disparition de tous les repères et à partir d’un petit reste est-elle possible ?

b-Noé pose le problème de la fraternité et de la différence  dans la diversité. Quelle est notre responsabilité par rapport à la violence actuelle ? Peut-on être frères sans partager ?

c-Noé pose aussi le problème du mal, qui ne peut disparaitre complètement, et qui resurgit toujours. Les fils des hommes sauvés du déluge seront ceux qui construiront la tour de Babel (récit qui n’existe pas dans le Coran) symbole de l’incompréhension entre les hommes. Mais Noé nous renvoie aussi à l’espérance et donc à Dieu auteur du salut des hommes en rentrant dans leur histoire par l’évènement et en les délivrant de la désespérance.

 

Conclusion

L’actualisation du personnage de Noé, le faisceau de thématiques que nous avons essayé de soulever, montrent que ce thème n’est pas éloigné de nous et que la figure de Noé peut être parlante pour le chrétien le musulman aujourd’hui.