De la Covid 19 à la vie ouverte par Simon Amy Gornah gric Tunis

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Juil 212020
 

La maladie à coronavirus 2019 ou Covid 19 apparaît pour la première fois le 17 novembre 2019 dans la ville de Wuhan, une province de Hubei en Chine. Nul ne s’attendait à ce que cette maladie quitte les frontières de la Chine. Peu après l’instauration de l’état d’urgence de santé publique, de portée internationale, par l’OMS  le 30 janvier 2020, le monde entier arborait déjà une tétanisation par maladie plus qu’angoissante.

Devant cette épidémie vite transformée en pandémie, pour laquelle le traitement est inexistant et aucun vaccin de prévention n’est encore trouvé, un  bouleversement s’installa dans la vie sociale, culturelle, politique, religieuse et spirituelle de l’homme contraint à un confinement. Devant les milliers de décès par jour causés par cette pandémie et les difficultés de trouver son gagne-pain, aurions-nous délaissé les paroles prémonitoires du Saint livre du Coran qui nous sermonnent et nous rappellent en disant « Très certainement, Nous vous éprouverons par un peu de peur, de faim et de diminution de biens, de personnes et de fruits.. »[1]  ?  Et voilà qu’une mise en question s’imposa. Pourquoi cette pandémie ? Annonce-t-elle la fin du monde ? Serait-elle une sélection naturelle pour l’équilibre de la société humaine ? Si Dieu existe, pourquoi ne vient-Il pas en aide ? Quel est le sens de la vie ? Cette pandémie fut un temps de dure épreuve pour toute l’humanité à tous les niveaux.

Inutile de mentionner que la pandémie a imposé un style de vie tout à fait nouveau, surtout pour l’homme croyant qui aurait fait siennes les paroles du Dieu Miséricordieux qui « … fait la bonne annonce aux endurants, qui disent, quand un malheur les atteint: ‹Certes nous sommes à Allah, et c’est à Lui que nous retournerons› »[2].  Contraint de ne plus fréquenter les lieux de culte publics, il a essayé de vivre tant bien que mal cette dimension culturelle, sociale et communautaire de sa foi. Cela n’est pas plus facile pour le non-croyant, qui doit se demander où va l’humanité. Que faire pour éradiquer cette pandémie ? Comment apporter un nouveau souffle à la vie ? Voilà l’homme ramené à sa spiritualité profonde qui, pour certains, a engendré un sentiment de culpabilité et de colère. C’est encore exaspérant, et pour les victimes de cette maladie et pour leurs proches et amis qui se trouvent dans une situation d’isolement et d’abandon ; car le virus étant facilement propagé par des liens interpersonnels, les malades sont mis en quarantaine avec interdiction de visite. Cela peut augmenter l’angoisse et surtout la tristesse de personnes contaminées par le virus de la Covid. Contrairement à ce que pense un groupe d’adolescents, lors d’un partage avec moi sur les sentiments aux moments de la maladie, les malades de la Covid sont systématiquement exclus de la joie qu’ils pouvaient éprouver lors des visites de leurs amis et proches. Si les amis et les proches pouvaient apporter un sourire ou des cadeaux à leurs proches ou amis malades, cela est devenu impossible dans le cas de la Covid.

Ce temps de pandémie fut pour tous, croyants et non-croyants, un moment d’union, de solidarité, de partage, de collaboration et d’entraide entre les peuples du monde entier. Et justement, pour sortir de cette pandémie, François Cheng[3] dans son livre  Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, nous propose d’inverser notre regard en envisageant la vie à partir de notre mort qui, bien que conçue comme une fin absurde, est comme le fruit de notre être. Il confirme les paroles de Souleymane Bachir Diagne|ref] Souleymane Bachir Diagne est un philosophe sénégalais, né le 8 novembre 1955 à Saint-Louis (Sénégal). Professeur de français à l’université Columbia, c’est un spécialiste de l’histoire des sciences et de la philosophie islamique[/ref] et du pape François, qui nous font comprendre que nous ne pouvons pas sortir chacun tout seul de ce pétrin. Nous avons besoin chacun des uns et des autres. Nous avons besoin de Dieu, car d’après lui chacun de nous est relié aux autres, et tous nous sommes reliés à une immense Promesse qui assure depuis l’origine la marche de la Voie. Voilà pourquoi nous sommes tous invités, croyants ou non-croyants, à faire nôtre la vraie vie, la vie ouverte qui n’est pas dans l’effacement mais dans la propre figuration[4].

Par conséquent, mettre l’homme au centre de la vie est devenu un objectif commun de tous et de toutes. Sans doute, le questionnement spirituel imposé face à la souffrance de la pandémie, la douleur causée par la perte des êtres chers, l’incertitude de la vie, la souffrance liée à la perte des moyens de subsistance : tout cela n’est pas innocent. Personne ne peut se réjouir des quelques cas de violences et des agressions lors de la gestion de la pandémie, dans la société et dans les foyers. Les citoyens aussi bien que les Etats font face à l’austérité budgétaire et à une réadaptation fortuite à la vie. Bref, la souffrance et la peine causées par la pandémie ont trouvé refuge chez l’homme. L’homme est-il complètement désemparé par cette maladie de Covid 19 et par la souffrance ?

Plusieurs incidences démontrent que l’homme ne s’est pas laissé désemparer par la Covid 19. Il continue à assumer sa responsabilité comme maître du monde, avec l’assurance que ce n’est ni l’annonce de la fin du monde ni une sélection naturelle pour l’équilibre de la société humaine. Les jeunes, chrétiens et musulmans, ont été observés en confinement et dans une dimension plus personnelle ou en famille, en communautés réduites avec peu de rituels culturels  et sociaux. Un nouvel attachement du croyant à son créateur et la solidarité entre personnes se sont raffermis. Un dynamisme nouveau est né en lui, qui l’appelle à utiliser ses capacités et ses dons pour trouver un meilleur dialogue avec son environnement et pour une vie plus solidaire. Les croyants ne  désespèrent pas dans ce contexte, en multipliant les prières individuelles et interreligieuses. Le pape François, lors d’une messe le 19 avril, dans l’Eglise du Santo Spirito in Sassia à Rome, a mis en garde contre « l’égoïsme indifférent », « un virus pire encore » que celui du Coranavirus[5]. De plus le Pape François, fort convaincu que nous sommes une seule humanité, a lancé dans un message vidéo en espagnol, à l’occasion de la fête de la Pentecôte, que nous avons besoin de l’Esprit-Saint pour sortir meilleurs de cette pandémie, en assurant que « personne ne se sauve tout seul. Personne »

Devant cette pandémie (9,87M de cas confirmés ; 4,98M de guérisons et 496.000 décès[6]), j’ose croire qu’aujourd’hui les religions, même si elles ont mauvaise presse comme nous le dit Souleymane Bachir, parce qu’on estime que l’idée d’un Dieu Unique est une idée qui écrase[7], elles ne peuvent pas être sous-estimées par les croyants, surtout par ceux et celles des trois plus grandes religions monothéistes (Judaïsme, Christianisme et Islam), dans leur rôle de venir en aide sociale et spirituelle à l’humanité qui souffre. Plus loin dans son intervention, Souleymane Bachir nous parle de la quintessence de la spiritualité parfois détachée de la religion. Il explique que  la spiritualité est universelle, alors que les religions sont particulières et historiques. Elle fait partie de la vie, et l’humanité ne va jamais se satisfaire du rite sériel. « Il faut un temps pour contempler le Beau[8] », en empruntant les paroles de Souleymane Bachir, car la beauté pour lui a la capacité de réveiller en nous la nostalgie de quelque chose d’autre. Le confinement pendant la pandémie a-t-il réveillé dans chacun d’entre nous cette petite nostalgie de quelque chose d’autre ? Comme indiqué plus haut, cette pandémie nous a poussés à nous poser cette question : quel est le sens de la vie ? L’approche collective mondiale et la souffrance commune ne nous auraient-elles pas renvoyés à l’essentiel d’une vie nouvelle et différente plus centrée sur l’humain, l’amour de l’autre différent de nous ? Nous y trouvons appui dans les paroles de  Souleymane Bachir : « Pour réaliser son existence il faut trois témoins : l’autre, moi et Dieu »[9].. Ainsi, au-delà du mal et de la souffrance que cette pandémie nous inflige, avec toutes les difficultés économiques et financières, et avec la perte de vie d’au moins un demi-million de décès fin juin, Henry Bryant nous dit que cela est un passage obligatoire pour la santé et la vie : Lorsque… nous sommes atteints par une maladie, notre système nerveux envoie des signaux pour la protection du corps…Ils sont absolument nécessaires à la santé et à la vie. De même, les maux de la vie servent à arrêter l’homme dans ses voies et à le faire réfléchir[10]. Fort de tout cela, il n’est pas loin de la réalité de conclure que la Covid 19 n’annonce nullement la fin du monde immédiate. Elle n’est pas non plus une sélection naturelle pour l’équilibre de la société humaine, mais elle nous exhorte à chercher Dieu le Créateur, qui demeure tout proche dans le cœur de l’homme. Cette période de pandémie donne aussi l’occasion de nous arrêter et de réfléchir sur le vrai sens de la vie, car ce temps de détresse peut nous amener au salut éternel ; et la souffrance peut nous faire grand bien, en nous incitant à chercher le  Dieu de tout réconfort, comme nous l’assure Henry Bryant « La détresse physique de l’homme, aussi terrible qu’elle puisse être, l’amène souvent au salut éternel…La souffrance est un grand bien si elle me pousse à chercher et à trouver le Dieu de toute consolation[11]».

Dans le même sens, les Ecritures Saintes invitent les croyants à chercher les bienfaits de la souffrance. Alors que l’apôtre Pierre nous dit que la souffrance est nécessaire pour purifier la foi, Saint Paul dans sa lettre aux Hébreux nous dit que la souffrance produit la sainteté, sans laquelle personne ne verra le Seigneur. Saint Jacques, quant à lui, nous propose de profiter de la souffrance pour cultiver la patience. Henry Bryant déclare : « La souffrance engendre la patience ». Henry Bryant s’accorde donc avec Saint Jacques en disant : « Celui qui ne connaît pas la souffrance ne peut connaître la persévérance ». 

En conclusion, la pandémie a frappé fort l’humanité toute entière. Petit ou grand, riche ou pauvre, blanc ou noir, croyant ou non-croyant. La souffrance causée par la pandémie est incommensurable et c’est l’humanité toute entière qui a été blessée. Dans cette souffrance elle a été contrainte de s’éveiller et de revenir à elle-même. L’orgueil de l’homme reste une simple vanité ; Saint Paul nous l’atteste dans sa deuxième lettre aux Corinthiens en disant : « La souffrance peut protéger contre l’orgueil[12] ». Et à juste titre, la Covid 19 nous ramène à notre premier sens de l’existence, qui est celui de l’être humain, dont l’objectif peut être réalisé seulement avec l’autre et avec Dieu, tout en se rappelant que nous sommes devant la vie et la mort. Nous avons l’entière liberté devant ce choix de vie ouverte par la pandémie de choisir le bien ou le mal. Finalement, la pandémie, en dépit de ses méfaits, nous protège contre l’orgueil et nous rappelle à notre devoir de compassion (comme nous le dit encore Saint Paul[13]) et d’entraide pour nous rapprocher, croyants et non-croyants, de la quintessence de la vie.

 

  1. [1] Coran : 2,155
  2. [2] Coran : 2, 156
  3. [3] Source Wikipédia : François Cheng (nom d’auteur, en chinois : 程抱一, « Qui embrasse l’Unité », Chéng Bàoyī en transcription phonétique pinyin), né le 30 août 1929 à Nanchang dans la province du Jiangxi, est un écrivainpoète et calligraphe chinois naturalisé français en 1971..
  4. [4] François Cheng, Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie» de François Cheng, Albin Michel, 180p
  5. [5] Nicolas Senèze, à Rome (avec Vatican News), le 20/04/2020 à 13 :14
  6. [6] Wikipédia, 27 juin 2020 vers 19h30
  7. [7] « Entre art, science et spiritualité, quelles formes prendra dans l’avenir l’exigence des sens ? » QUELLE SPIRITUALITÉ ? Avec Souleymane Bachir Diagne, philosophe (Sénégal) et Olivier Roy, politologue (France). Animé par Leili Anvar, chroniqueuse à France Culture. La Nuit des Idées est un événement organisé par l’Institut Français et le Quai d’Orsay, et filmé par la librairie Mollat. Retrouvez les livres de Souleymane Bachir Diagne
  8. [8] Conférence,  La Nuit des Idées ibid
  9. [9] Conférence,  La Nuit des Idées ibid
  10. [10] Henry Bryant, Si Dieu est bon Pourquoi…la souffrance…l’injustice ? Editions CLE, 1986 p.42 Henry Bryant, Si Dieu est bon Pourquoi…la souffrance…l’injustice ? Editions CLE, 1986 p.42
  11. [11] Henry Bryant, ibid. p. 42
  12. [12] 2Cor 12.7-10
  13. [13] La souffrance produit la compassion 2 Cor 1.3, 4

L’expression de la douleur dans L’institution de la religion chrétienne (IRC) de Calvin

 Brèves, Publications personnelles des membres  Commentaires fermés sur L’expression de la douleur dans L’institution de la religion chrétienne (IRC) de Calvin
Jan 302014
 

Par Abderrazak Sayadi, Université de Manouba , Gric Tunis

Note de la rédaction:Ce texte présente un triple intérêt :

-c’est une étude académique, approfondie d’un texte très important de la Pensée de Calvin, qui aborde un problème universel et intemporel à savoir celui de la souffrance.

-cette étude est conduite par un chercheur musulman, qui en étant totalement honnête intellectuellement, apporte néanmoins un regard original  sur le texte de Calvin.

-la présence d’un texte étudiant  la Réforme sur le site du GRIC rééquilibre la réflexion chrétienne  en ne la limitant pas à l’approche catholique.

 

En 1536 Jean Calvin nouvellement acquis aux idées de la Réforme et l’un de ses orateurs et des auteurs les plus éloquents, publie un texte qui est très vite devenu l’un des textes fondateurs de la Réforme non seulement en France mais aussi dans le monde entier. Vingt ans après l’apparition de la réforme de Luther en Allemagne avec la publication des 95 thèses mettant en cause le pouvoir du pape et protestant contre les dogmes catholiques, la Réforme s’est répandue dans toute l’Europe et notamment en France où Calvin se trouvait, avant de se réfugier à  Genève afin de fuir la répression des troupes royales. Le texte de Calvin arrive  à un moment où la répression des réformés a commencé à s’étendre et à s’accentuer. Les Réformés persécutés souffrent. Certains choisissent l’exil, mais d’autres commencent à s’organiser autour de princes armés. Devant la perspective d’un déclenchement de guerres de religion, Calvin écrit ceci à ses adeptes :

« Si nous sommes cruellement vexés par un prince inhumain, ou pillés ou dérobés par un avaricieux ou prodigue, ou méprisés et mal gardés par un nonchalant, si même nous sommes affligés pour le nom de Dieu par un sacrilège et incrédule, premièrement réduisons nous en mémoire les offenses qu’avons commises devant Dieu- lesquelles sans doute sont corrigées par tel fléaux- secondement, mettons nous au devant cette pensée qu’il n’est pas en nous à remédier à tels maux, mais qu’il ne reste autre chose que d’implorer l’aide de Dieu, en la main duquel sont les cœurs des rois et les mutations des royaumes. » [1]

Contre le désir de vengeance et de rébellion, Calvin appelle ses disciples à accepter la souffrance et à supporter la douleur des persécutions au nom de deux principes qu’il a formulées dans cet extrait mais qu’il ne cessera pas de développer à travers toute son Institution de la religion chrétienne. Le premier est que cette épreuve est la volonté de Dieu qui cherche à réparer nos offenses envers lui, Le second est que les cœurs des rois et des princes sont entre les mains de Dieu. Il faut donc renoncer à tout désir de tyrannicide. Il ne resterait donc plus qu’à s’en remettre à Dieu et à souffrir en silence. C’est en se confiant à Dieu que le croyant pourrait trouver une véritable joie. L’un des lecteurs calvinistes contemporains  affirme à propos de cette idée de soumission : « Dieu a quelque raison de ne pas destituer le tyran : peu importe que ces raisons soient pédagogiques- corriger nos offenses- vu qu’elles restent secrètes en son conseil, l’essentiel est que nous apprenions d’acquiescer à sa providence et que nous trouvions ainsi une joie paradoxale malgré la douleur, les larmes et les gémissements » [2]. Pouvoir éprouver une certaine joie dans la souffrance. Cette idée étonnante soulève beaucoup d’interrogations et l’idée qu’il peut y avoir une « joie paradoxale » selon les termes de l’auteur calviniste mérite une réflexion. Comment trouve-t-on la joie dans la souffrance ? D’abord cela est – il possible quand la douleur est physique, et que le corps est torturé ? Ensuite si on peut supporter la douleur qui frappe le corps, peut-on supporter dans la même joie la torture morale quand celle-ci touche à ce que l’homme a de plus intime qu’est sa conscience ? Enfin comment la douleur peut-elle purifier l’Homme de ses péchés et des offenses ?

 

 

Après l’affaire des placards où le roi de France s’est vu placarder sur la porte de sa chambre au château du Louvre des textes hostiles à la messe et à l’Église de Rome,

François I a lancé une politique de répression féroce. Des soldats du roi sont lancés  contre les Huguenots les torturant et les massacrant. Calvin adresse alors au roi la supplique suivante dans son prologue du livre I:

« Si ces impétueuses furies, sans que vous y mettiez ordre, exercent tousiours cruauté par prisons, fouets, gehennes, coppures, bruslures, nous certes, comme brebis dévoués à la boucherie, serons iettez en toute extrémité ; tellement néanmoins qu’en nostre patience nous posséderons noz âmes, et attendrons la main forte du Seigneur ; laquelle sans doute se monstrera en sa saison, et apparoistra armée, tant pour délivrer les povres de leurs afflictions, que pour punir les contempteurs qui s’sgayent si hardiement à ceste heure. Le Seigneur, Roy des Rois, vueille establir vostre Throsne en iustice, et vostre siège en équité »[3] 

Afin d’émouvoir le roi et d’obtenir qu’il modifie sa politique de répression contre les Réformés, Calvin utilise des images saisissantes comme celle des « brebis dévoués » qu’on conduit à la « boucherie », celle aussi, biblique, de « la main forte du seigneur » qui pourrait intervenir pour sauver son peuple. Mais l’auteur utilise pour évoquer Dieu, une périphrase biblique « Roy des Rois ». Le roi de France doit en effet se rappeler qu’au -dessus de lui existe un autre roi qui lui est supérieur. Il ne doit donc pas être tyrannique. Les troupes du roi étaient, en effet, en train de se livrer à de vastes massacres avec l’accord du roi ou du moins avec sa complicité passive « sans que vous y mettiez ordre » lui dit-il. La menace est claire : La vengeance de Dieu ne manquera pas de frapper « les contempteurs qui s’esgayent à ceste heure » en faisant souffrir son peuple.

Les réformés souffrent en silence des persécutions déclenchées par le Roi, mais ils souffrent aussi de bien d’autres maux, qu’ils partagent avec les autres hommes et qui tiennent à notre misérable condition humaine.  Le chef de la Réforme les énumère ainsi:

« Pour laquelle cause, estanz affligez de maladie, nous gémirons et nous pleindrons, et désirerons santé ; estans pressez d’indigence, nous sentirons quelques aiguillons de perplexité et solicitude. Pareillement l’ignominie, contemnement et toutes autres injures nous navreront le cœur. Quand il y aura quelcun de nos parens  mort, nous rendrons à nature les larmes qui luy sont deues ». [4] 

L’homme décrit dans ce texte par Calvin est bien ce roseau faible qui souffre de la maladie, de l’indigence, de l’ignominie et de la perte d’un parent mort. Au-delà donc de la souffrance engendrée par les guerres de religion, l’être humain est dès sa naissance condamné à souffrir de bien d’autres maux sous formes de maladies, d’épidémies, de famines. La mort est omni présente dans la société française du seizième siècle et on observe que dans l’IRC, Calvin réfère constamment à la douleur qu’elle engendre, non pas pour la déplorer mais afin d’éduquer son public à l’accepter avec stoïcisme et à pouvoir vivre avec la douleur.

Cette règle de conduite, Calvin la rappelle constamment dans son ouvrage au point qu’elle prend la forme d’un principe de la doctrine réformée, lorsqu’il écrit :

« De là il adviendra qu’en quelque tribulation que nous soyons, en la plus grande destresse de cœur qu’il sera possible d’avoir, nous ne laisserons point de retenir constamment patience ; car les adversitez auront tousiours leur aigreur, laquelle nous mordra ». [5] 

La règle énoncée par le moraliste s’appuie sur la structure de la maxime. Une expression de la conséquence « De là il adviendra que… ». Une construction de la valeur générale s’appuyant sur l’indéfini « en quelque tribulation que… ». Un superlatif relatif « en la plus grande destresse du cœur qu’il sera possible ». Enfin une conclusion qui s’achève sur une morale collective « nous ne laisserons point » qui prend une valeur éternelle et absolue avec le « toujours ». Il s’agit bien d’une véritable pédagogie de la patience que Calvin pratique dans l’IRC lorsqu’il évoque les souffrances de son peuple accentuées certes par leur position de minorité religieuse persécutée.

 

 

 

Les Réformés français souffrent des persécutions, mais comme les autres Français ils souffrent aussi des maladies, des guerres et des famines. Cette souffrance physique peut être surmontée par la patience et par l’espérance que le croyant a en Dieu. Mais il existe une autre souffrance et qui n’en est pas moins douloureuse c’est de devoir soumettre sa conscience à une doctrine qui est considérée comme fausse. S’adressant au Roi, Calvin le supplie en disant :

« Mais si vous voulez départir un peu de vostre loisir, Sire à lire noz enseignemens, vous cognoistrez clairement que leur doctrine mesme, pour laquelle ils veullent estre recogneuz pour l’Eglise, est une cruelle gehenne et boucherie des âmes, un flambeau, une ruine et une dissipation de l’Eglise ». [6]

Calvin invite le Roi à prendre connaissance de la nouvelle doctrine de la Réforme. Sûr d’être dans la vérité, il est persuadé que le Roi de France finira par se convertir à la nouvelle religion réformée comme l’ont déjà fait les princes allemands et comme le fera plus tard le roi d’Angleterre. Il lui affirme que devoir partager le dogme de l’Eglise papiste de Rome est une véritable torture morale que le réformateur exprime sous la forme d’une gradation qui commence par « gehenne et boucherie des âmes » et qui se termine par la « dissipation de l’Eglise » c’est-à-dire par sa disparition. L’image inventée par Calvin de la « boucherie des âmes » est très significative de cette souffrance morale que les Réformés ressentent et qui aggravent les tortures physiques qu’ils supportent. C’est bien la question de la liberté de conscience qui est posée par Calvin devant le Roi de France.

Pourtant cette question, le Réformateur la situe à un niveau plus large celui de la présence du Mal en L’homme. Pourquoi tant de Mal sur terre ? Comme il avait situé la souffrance physique des Réformés persécutés au  niveau de la condition humaine marquée par la fragilité et par la mort, il situe la question de la souffrance morale aussi à un niveau supérieur celui de la présence du Mal en l’Homme. C’est en retournant à Saint Paul que Calvin donne à son public la réponse suivante :

« Il (Paul) tesmoigne  que tous hommes sont sans crainte de Dieu, à la règle de laquelle nous devions compasser toutes noz voyes.(…) Je confesse que toutes ces meschancetez n’apparoissent point en chacun homme, mais nul ne peut nier qu’un chacun n’en ait la semence enclose en soy. Or comme un corps, quand il a désia la cause  et matière de maladie conceue en soy, ne sera point nommé sain, combien que la maladie ne se soit encore montrée et qu’il n’y ait nul sentiment de douleur, aussi l’âme ne sera point réputée saine, ayant telles ordures en soy ». [7]

L’homme souffre d’un mal profond qui tient à sa nature de descendant d’Adam et d’Eve, c’est-à-dire un homme qui a commis envers Dieu le péché originel.  Depuis cet acte de désobéissance l’homme est coupé de Dieu. Il est « sans crainte de Dieu ». Il porte donc le mal en lui et c’est cela la cause principale de toutes ses souffrances morales. Calvin a recours pour illustrer son propos à l’image du porteur sain du virus.  Il dit ceci :

« Combien que la similitude ne soit point du tout propre. Car quelque vice qu’il ait au corps, si ne laisse-il point de retenir vigueur de vie, mais l’âme estant abymée en ce gouffre d’iniquité, non seulement est vicieuse, mais aussi vuide de tout bien ». [8]

Le moraliste aime souvent à construire sa vision de l’Homme sur la structure de la concessive « encore que… ». Dans un premier temps il concède qu’en apparence tous les hommes ne se livrent pas  au mal et pourraient être considérés comme un corps sain, mais étant tous écrasés par le poids du péché originel ils ne manqueront pas de manifester le Mal qui est en eux, comme un corps porteur du virus mais qui n’en souffre pas jusqu’à ce qu’il s’active. Calvin propose donc à ses lecteurs une vision assez noire de l’Homme. Au-delà des souffrances et des tourments qui ravagent la société française du seizième siècle, c’est bien le problème de l’origine du Mal et de l’essence de l’Homme qui est posée.

 

 

Par conséquent la douleur aussi bien physique que morale n’est que la manifestation extérieure du mal que l’Homme porte en lui depuis qu’il a sombré dans le péché originel. En lecteur assidu de la Bible, Calvin rappelle à ses disciples que seul le sacrifice peut réconcilier l’Homme avec Dieu. Pour Calvin :

« Ce qui nous suffira de prouver pour ceste heure par ce tesmoignage d’isaie, qui est solennel entre les autres : où il est dit qu’il sera frappé de la main de Dieu pour les crimes du peuple, que le chastiment de nostre paix sera sur lui, qu’il sera sacrificateur pour s’offrir en hostie, qu’il nous guarira par ses playes, que tous ont erré et se sont esgarez comme brebis errantes, et qu’il a pleu à Dieu de l’affliger afin qu’il portast les iniquitez de tous ( Isa 53n 4-5)» [9]

Le sacrifice du prophète biblique est lu, dans une perspective chrétienne, comme préfigurant la Passion de Jésus. Tous les éléments du récit y font en effet référence « crimes du peuple, chastiment, » : allusion au procès de Jésus  « sacrificateur…s’offrir en hostie … » allusion à la cène, etc. Il existe donc dans la perspective théologique calvinienne un plan divin qui tend à réparer le péché par le sacrifice. Ce plan a commencé par le martyr des prophètes bibliques et qui s’est achevé par la crucifixion de Jésus. C’est dans cette perspective que le martyr des réformés peut prendre un sens fort dans cette France déchirée par les conflits armés et les guerres de religion, comme étant un consentement à un  sacrifice offert à Dieu pour sauver le monde.

 

Ainsi le Réformateur cherche à situer les persécutions de ses disciples dans la longue tradition  de la martyrologie. Il dit alors  à ses disciples  

« J’ay voulu dire ces choses pour retirer tous bons cœurs de desespoir, afin qu’ils ne renoncent point à l’estude de patience, combien qu’ils ne soyent du tout à délivre d’affection naturelle de douleur ». [10]

Calvin, chef de la Réforme,  commence par expliciter la finalité de sa réflexion sur la douleur des martyrs : redonner du courage à son peuple et situer leurs souffrances dans une perspective historique où la main de Dieu est présente même si elle paraît invisible. Ensuite il rappelle l’exemple de tous les saints qui ont été martyrisés :

« L’Escriture au contraire loue les saincts de tolérance, quand ils sont tellement affligez de la dureté de leurs maux, qu’ils n’en sont pas rompus pour défaillir ; quand ils sont tellement points d’amertume, qu’ils ont une ioye spirituelle avec ; quand ils sont tellemnt pressez d’angoisse, qu’ils ne laissent point de respirer, se resouissans en la consolation de Dieu. »

 

Le sens de cette « joie spirituelle » que l’homme ressent au plus fort de sa douleur ne peut être compris que dans cette perspective des fins dernières du monde et du plan divin pour sauver l’Humanité en proie au péché et au Mal. Voici donc ce qu’il répète à son lecteur inlassablement :

« Mais nous reviendrons tousiours à ceste conclusion : Néantmoins, Dieu l’a voulu, suyvons donc sa volonté. Mesme il faut que ceste cogitation intervienne parmy les ponctions de douleur, et larmes, et gémissemens, afin de réduire nostre cœur à porter ioyeusement les choses desquelles il est ainsi contristé ».

[11]

 

La conclusion de la morale calvinienne est savamment construite sur le même schéma de l’affirmation paradoxale : Une phrase équilibrée par les deux adversatifs (Mais…Néantmoins),  une répétition de la modalité du vouloir,  accentuée par le polyptote « voulu…volonté », une gradation (douleur, larmes et gémissements) et enfin une antithèse qui établit une symétrie entre « porter joyeusement » d’un côté et « ainsi contristé » de l’autre. La « contristation » dans la  langue du XVI désigne l’affliction, la tristesse qui écrasent l’homme et le broient. Voilà l’un des aspects de cette joie paradoxale évoquée par notre lecteur calviniste : La joie réside dans le fait de souffrir pour les autres dans une épreuve voulue par Dieu.

 

En définitive,  Calvin témoin de son siècle mène dans l’IRC, une réflexion d’un homme engagé sur la souffrance physique et morale de ses disciples dans un début de siècle marqué par le développement des mouvements réformistes et par la volonté d’affranchissement de la tutelle de l’Eglise romaine.  Mais cette réflexion du réformateur est surtout celle d’un penseur chrétien, lecteur quotidien de la Bible  qui y voit non pas un livre d’Histoire, mais  un livre sur l’avenir du monde qui permet de comprendre l’actualité de son époque et qui donc apporte une explication et une consolation à ses malheurs présents. 

 

 

  1. [1] IRC, Livre III, chapitre 16, p. 236
  2. [2] François Dermange, www. Calvin 09 org.
  3. [3] IRC, Livre I, pp. 48-49.
  4. [4] IRC, Livre III, Ch. VIII, p. 10
  5. [5] IRC, Livre III, Ch. VIII, p. 10
  6. [6]IRC, Livre I, Ch. 1 p. 45
  7. [7] IRC, Livre II, p. 57
  8. [8] IRC, Livre II, p. 57
  9. [9] IRC, Livre II, p. 236
  10. [10] IRC, Livre III, VIII, 10, p186
  11. [11]  IRC, Livre III, VIII, 10, p. 186