« L’administration de la sauvagerie » par A. Sayadi -Tunis

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Juin 302018
 

I-Une lecture dans le discours djihadiste, « l’administration de la sauvagerie » comme exemple .

Un certain Abu Bakr Al Naji, a publié sur internet, en 2004, un texte en langue arabe qu’il a intitulé « L’administration de la sauvagerie : l’étape la plus critique que traversera l’oumma ». En choisissant ce pseudonyme, Abu Bakr Neji l’auteur envoie d’emblée plusieurs messages à son lecteur. D’abord, par le choix du prénom il se réfère au premier calife dans l’histoire musulmane qui a fondé le califat après la mort de Mahomet et qui s’est illustré dans ses guerres de l’apostasie contre les tribus arabes qui ont quitté l’islam dès qu’elles ont appris la mort de Mahomet. Ensuite, par le choix du nom «Al  Naji » adjectif dérivé de najat qui signifie « le salut », il est le « sauvé » donc « le sauveur », celui qui montre la voix du salut à la oumma, à la communauté musulmane contemporaine. En réalité, il s’agirait selon des chercheurs de l’institut lié à la chaîne de télévision Al Arabiyya, de Mohamed Hassan Khalil al hakim alias Abu Jihad al Masri, un cadre d’El Qaeda, né en 1961 et tué le 31 octobre 2008 par un drône américain au Waziristan du Nord au Pakistan. Le texte compte 103 pages de discours de haine, contre le juif, contre le chrétien , contre l’apostat , contre la démocratie et ses valeurs, à tel point que certain ont qualifié ce brûlot de « mein kempf » du petit djihadiste. Nous avons donc une explosion de haine dans ce texte comme il y en a tellement d’autres sur la toile. Pourtant, ce manuel du parfait petit terroriste mérite qu’on lui accorde une attention particulière car, non seulement, il sacralise la haine généralisée, mais aussi, il a annoncé tout ce que daech allait appliquer. Ainsi nous pouvons dire que nous avons dans ce livre la constitution de daech et la stratégie de conquête du pouvoir du terrorisme djihadiste international. Mais l’intérêt de ce livre c’est qu’il nous met dès le titre devant le paradoxe du djihadisme, qui d’un côté prône le déchaînement de la sauvagerie, l’installation de la loi de la jungle, avec l’appel à la destruction de l’ordre ancien, mais en même il théorise la gestion de cette sauvagerie et son « administration » . La question pour nous est de savoir quel est le sens de cette sauvagerie administrée, de ce désordre géré, de cette haine déchaînée et voulue. Nous allons donc examiner comment dans un premier temps, l’auteur recourt à l’explication de l’actualité par l’Histoire, ensuite quelle est sa stratégie qu’il établit pour la conquête du pouvoir et enfin quelle est la stratégie de communication qu’il utilise pour atteindre son public.

 

  1. Sykes- Picot

On a l’impression en lisant ce texte que la sauvagerie, dans l’esprit de l’auteur, est un phénomène cyclique et naturel dans l’histoire de l’humanité. La oumma musulmane doit passer aujourd’hui par cette étape comme elle l’a connue en 1924 avec la chute du califat avec l’instauration de la république en Turquie par Kemal Ataturk. Ainsi, dit-il : 

« Lors de la chute du Califat, il s’est produit une situation de sauvagerie relative dans certaines contrées. Cependant la situation s’est stabilisée sur les accords de Sykes –Picot. L’Etat du califat a été morcelé. Puis les Etats coloniaux se sont retirés et l’empire califal s’est divisé en petits Etats et principautés gouvernés par des forces militaires ou par des gouvernements civils mais soutenus par le pouvoir militaire. Et ces pouvoirs civils ne se maintenaient au pouvoir que dans la mesure où ils étaient soutenus par l’armée, par la police ou par des puissances étrangères »[1].

L’auteur part du constat que la sauvagerie est l’état qui succède à chaque fois qu’un pouvoir établi s’effondre. C’est ce qui est arrivé par le passé quand le califat est tombé après la fin de la première guerre mondiale. Pour lui, les pouvoirs actuels qui lui ont succédé ne se maintiennent que grâce au soutien de l’armée ou des puissances étrangères. Il faut donc les attaquer et provoquer leur effondrement afin de revenir à l’état de sauvagerie antérieur à leur installation. C’est ce qui est en train de se produire. Le monde musulman est en train de vivre l’effondrement de ses régimes issus de la fin du califat. L’étape suivante sera le retour de la sauvagerie. C’est ce qu’il annonce :

« L’administration de la sauvagerie sera la prochaine étape que la oumma devra traverser. Ce sera l’étape la plus cruciale. Si nous réussissions à l’administrer ce serait le point de passage, si Dieu le permet, vers l’Etat islamique tant attendu depuis la chute du califat. Cependant si nous échouions, à Dieu ne plaise, ce ne serait pas la fin de notre projet, seulement il y aurait encore plus de sauvagerie »[2].

Ainsi, l’auteur semble dire que le projet de retour au califat, annoncé avec détermination, devra se réaliser si on veut mettre fin au désordre et plus ce projet est retardé plus il y aura de massacres et de sauvagerie.

   2.Le mythe de l’âge d’or 

Mais la question qui se pose c’est pourquoi ce passage obligé par la sauvagerie et par la Terreur ? Là aussi l’auteur revient à l’explication par l’Histoire. Il affirme ainsi :

« L’administration de la sauvagerie a été pratiquée à de multiples reprises dans notre Histoire musulmane. Le premier exemple est celui du début de l’installation de l’état islamique à Médine(…) Nous pouvons considérer cette étape passée à Médine comme ayant été gérée par le régime de l’administration de la sauvagerie »[3]

L’arrivée du prophète de l’islam à Médine s’est accompagnée d’un bouleversement de l’ordre préislamique qui reposait sur un système d’alliances tribales et qui permettait aux trois tribus juives de cohabiter avec les autres tribus arabes et de partager avec elles le commerce et une certaine prospérité économique. L’arrivée de la nouvelle communauté musulmane a mis fin à cet équilibre ancien en le remplaçant par une nouvelle économie de la razzia et de la guerre ce qui a provoqué un certain désordre, des massacres et des batailles multiples aussi bien contre les tribus arabes de la Mecque que contre les tribus juives de Médine. C’est cette nouvelle situation que l’auteur appelle « l’étape de la sauvagerie » qui laisse place par la suite au nouvel ordre imposé par le nouveau maître de Médine. L’exemple du prophète à Médine n’a pas été choisi par hasard par l’auteur. Il s’agit pour lui de s’inscrire dans la lignée de Mahomet considéré par le droit musulman comme le modèle parfait à suivre et à imiter dans chaque action. Cela permet aussi à l’auteur de légitimer sa théorie en lui donnant une assise religieuse ce qui est important aux yeux du public musulman qu’il cherche à séduire.

Le deuxième grand modèle à suivre dans la tradition musulmane est celui quatre califes bien guidés, dont le premier calife Abu Bakr Seddik est lui aussi cité en exemple. Immédiatement après la mort de Mahomet, les tribus arabes ont renié l’islam et certaines ont refusé de payer la Zakat, la taxe à l’état islamique. Il s’en est suivi une période de guerres et d’exactions dans lesquelles tous les moyens de terreur ont été utilisés. Ainsi nous rappelle l’auteur :

« Nous affrontons aujourd’hui avec l’aide de Dieu, les croisés et leurs agents apostats avec leurs soldats et nous ne voyons aucun inconvénient à répandre leur sang… Al Seddik ( Abu Bekr) et Ali Ibn Abi Taleb ont pratiqué la condamnation au bûcher bien que ce soit détestable(…) Nous sommes aujourd’hui dans une situation semblable à celle qui a suivi la mort du prophète et le déclenchement des guerres contre l’apostasie, ou comme la situation des premiers musulmans et nous avons donc besoin de pratiquer des massacres et nous avons besoin de pratiquer des actions comme celle qui a été infligée à la tribu des Benu Quraydha et autres… Mais le jour où nous aurons les pleins pouvoirs alors nous pourrons dire : « partez vous êtes libres » [4]

Nous avons là un procédé constant dans le discours de la haine djihadiste qui circule aujourd’hui sur internet, la mobilisation des références et des exemples du passé musulman. Les guerres contre l’apostasie pratiquées par le premier calife Abu Bakr sont censées justifier aujourd’hui la condamnation à mort des apostats. Le bûcher pratiqué par Abu Bakr et Ali est censé justifier aujourd’hui que Daech brûle dans une cage l’aviateur jordanien Moaz Al Kasasba. Le massacre de la tribu juive de Banu Qoraydha par le prophète est censé justifier à leurs yeux, aujourd’hui les attentats anti – juifs . Dans le discours djihadiste , la haine se nourrit toujours d’une lecture sélective et orientée de l’Histoire et du passé.

   3.L’obsession de la revanche

Il faut donc, dans la vision d’Abu Bakr Neji, accélérer le mouvement de l’Histoire par la Terreur et la sauvagerie et les régimes arabes auxquels il faut déclarer le djihad tomberont les uns après les autres et c’est seulement à ce moment là que le monde musulman retrouvera sa grandeur passée et repartira à la conquête du monde :

« C’est alors que les troupes partiront, avec l’aide de Dieu, à la libération de Jérusalem et ses alentours, de Boukhara, de Khorassan, de Samarkand et de l’Andalousie et tous les territoires musulmans. Ensuite elles repartiront à la conquête de la terre entière et toute l’humanité de la domination de l’impiété et de la tyrannie. Cela n’est pas impossible à Dieu et c’est la prophétie de notre saint prophète »[5].

La manipulation des jeunes dijadistes se fait dans cet appel à l’imaginaire médiéval de conquête du monde, par le mélange de citations de pays aujourd’hui musulmans (Boukhaara, en Ouzbékistan, Khorassan, en Iran et Samarcand en Ouzbékistan) qui n’ont donc théoriquement pas besoin d’une nouvelle conquête et d’autres qui ne le sont plus mais qui l’ont été ce qui justifie qu’ils soient toujours considérés comme territoires musulmans (Jérusalem et l’Andalousie). Peu importe pour lui que ces pays soient aujourd’hui musulmans ou non. Ce qu’il veut c’est plutôt rappeler de manière subliminale que tout territoire ayant été conquis, par le passé, sous le règne du califat islamique au moyen âge sous domination musulmane. Il faut donc restaurer le califat et réunifier le monde musulman dont les frontières ne sont délimitées afin de pouvoir repartir à la conquête du monde.

Le rappel historique, que les islamistes pratiquent constamment, fait donc bien partie, dans ce livre, d’une stratégie du discours djihadiste qui cherche à cultiver le mythe d’un âge d’or de l’islam, aujourd’hui perdu depuis la fin du califat et l’installation de régimes impies, mais auquel il est toujours possible de revenir. Marteler sans cesse que « la guerre est le moteur de l’Histoire que ce soit  l’arrivée de l’islam ou après»[6] cela permet aussi à l’auteur de fuir les problèmes d’aujourd’hui pour se réfugier dans un passé mythique mais toujours présent par le rappel d’une prophétie d’un monde totalement islamisé.

 

II-La stratégie de conquête du pouvoir

  1. L’abandon de la stratégie de l’islamisation parle bas

L’auteur commence par recenser les courants du mouvement islamique qui occupent le terrain, et qui militent dans la mouvance islamiste. Ils sont cinq :

  • Le courant salafiste djihadiste
  • Le courant salafiste du réveil (Assahwa) dont les leaders sont Salman Al Awda et Safar Al Hawali
  • Le courant des Frères (la matrice. L’organisation internationale)
  • Le courant des Frères de Tourabi
  • Le courant du djihad populaire (Comme le mouvement Hamas et le front de libération Moro, (aux philippines), etc.

Pour l’auteur les mouvements islamistes dans le monde arabe, qui ont choisi de pactiser avec le pouvoir en place (comme le mouvement salafiste du réveil) en pratiquant la prédication pacifique) ou de jouer le jeu des élections, (comme les frères en Egypte ou ailleurs) ont tous échoué. Il cite le cas de nombreux pays arabes comme les frères musulmans en Egypte mais à de nombreuses reprises il revient sur le cas de la Tunisie, où le mouvement islamiste a évité l’affrontement armé avec le pouvoir de Bourguiba et de Ben Ali. Il observe que :

« Ceux là (les islamistes) à chaque fois qu’ils engrangent quelques résultats acquis sur le terrain, le tyran vient avec ses soldats tous les dix ou 15 ans et cueille sans peine tous leurs acquis, pratiquant contre eux la politique de «  l’arrachage des dents » laissant ces groupes tourner dans un cercle vicieux et les condamnant à toujours repartir de zéro et parfois ils ne peuvent même plus repartir et nous n’avons qu’à prendre la Tunisie comme exemple ». [7]

Le travail lent d’islamisation des sociétés par le bas, dans les mosquées et dans les quartiers, pratiqué obstinément depuis les années 70, n’est pas efficace et n’a pas réussi à donner aux mouvements islamistes le pouvoir. La Tunisie en est l’exemple le plus éloquent. L’auteur préconise donc la politique de la sauvagerie et de la terreur en espérant rassembler autour des djihadistes une population fatiguée du désordre et de la terreur et qui serait prête à se soumettre à l’ordre promis par les djihadistes. La réislamisation par le bas a échoué, c’est donc par le djihad que la conquête du pouvoir devra se faire ! Il cite alors le ministre tunisien des affaires étrangères qui aurait déclaré aux journalistes en 1993 :

« Ne vous trompez pas sur la stabilité et sur le contrôle de la situation en Tunisie. Si L’Algérie ou l’ Egypte tombe, la Tunisie tombera dans le quart d’heure qui suit »[8]

Au moment où il donne cet exemple, en 1993, l’Algérie était ravagée par le terrorisme et les groupes islamiques arabes menaient une guerre sans merci contre le pouvoir algérien qui semblait à l’époque sérieusement menacé et le contraste était saisissant entre le calme relatif qui prévalait en Tunisie qui serait dû selon Abu Bakr Neji au fait que les frères musulmans tunisiens ont renoncé au djihad tandis qu’en Algérie, la victoire semblait proche en 1993 grâce à la pratique du djihad.

  2.La stratégie à suivre

L’auteur commence d’abord par séparer deux ensembles de pays visés par le djihad : le groupe principal ( la Jordanie, le Maghreb, le Nigéria, Le Pakistan, La presqu’île arabe et le Yémen) et le groupe secondaire (le reste des pays musulmans). La liste principale, nous dit l’auteur, n’est pas close et il peut arriver de nouveaux pays dans cette liste). Il s’agit de passer par trois étapes dans la guerre de conquête des pays de la liste principale :

  • Primo : L’étape de la démoralisation et de l’épuisement (Al Nikaya wa Al Inhak)
  • Secundo : L’étape de l’administration de la sauvagerie ( Idarat Al Tawahhush)
  • Tertio : l’étape de l’instauration de l’Etat islamique (Al Tamkin_ Qiyam Al Dawla)

Le théoricien du terrorisme part du principe que l’armée et la police des régimes visés ne peuvent pas soutenir longtemps l’état d’urgence. Il faut donc continuer à harceler ces régimes en attaquant les lieux de culte des chrétiens et des juifs, frapper les intérêts économiques, le tourisme et surtout le pétrole dans les pays qui dépendent de ces revenus. Frapper partout et pas seulement dans le pays où le djihad est déclaré. Il appelle à frapper par tous les moyens « même un coup de bâton sur la tête d’un chrétien »[9] peut être utile afin d’entretenir le climat d’insécurité et épuiser les forces de l’ordre. Les objectifs de cette étape c’est d’une part d’épuiser les forces de l’ordre, et d’autre part d’attirer de plus en plus de jeunes candidats au djihad qui viendront rejoindre le combat. Les forces de l’ordre finiront ainsi par abandonner certains territoires et certaines populations qui seront livrées à elles-mêmes, afin de se concentrer sur la protection des zones vitales du pouvoir. Ce sera la fin de la première étape.

La seconde commencera lorsque les populations lassées de l’insécurité et de la sauvagerie chercheront la protection d’un nouvel ordre, ce sera alors le début de « l’administration de la sauvagerie ». C’est l’étape où un certain nombre de pays ont vu s’installer sur leurs territoires des principautés dirigées par Daech comme nous avons vu récemment en Irak, en Syrie, en Libye, au Yémen ou dans le Sinaï en Egypte. La gestion de ces zones se fera avec une telle dureté que les armées régulières dans les autres zones seront terrorisées et abandonneront le combat avant de l’avoir livré. C’est ce que nous avons vu en Irak où les troupes régulières irakiennes ont fui devant l’arrivée des soldats de Daech en leur abandonnant Mossoul sans coup férir.

L’ultime étape sera celle de l’instauration de l’état islamique qui appliquera alors la charia, la loi islamique et qui instaurera un nouvel ordre que la population ne pourra qu’accepter puisqu’il met fin au désordre et à la sauvagerie. lAbu Bekr Neji cite à ce sujet un autre théoricien du terrorisme, le cheikh Souleyman Ben Sahban mort lui aussi au combat :

« Je préfère voir disparaître toute la population de la ville comme de la campagne plutôt que de les voir installer un régime ennemi de Dieu qui n’applique pas la Loi de l’islam (La charia) que Allah nous a transmis par son prophète »[10]

L’application de la Loi de l’islam se fera partout où l’Etat islamique est un objectif suprême mais pour y arriver il faut passer par ces différentes étapes précédentes.

   3.Saccager l’ordre actuel

Les forces de l’administration de la sauvagerie devront donc tout saccager de l’ordre mondial actuel. Il appelle alors :

« Nous devons entraîner tout le monde au combat, les mouvements, les peuples et les partis politiques. Nous devons renverser la table sur la tête de tout le monde… Ceux qui sont fascinés par la civilisation satanique moderne pensent dans leur esprit débile que l’Etat Islamique attendu sera représenté aux Nations Unies, et qu’il acceptera de cohabiter et d’échanger du commerce avec les pays voisins. Mais en réalité l’Etat islamique s’érigera sur les décombres de tout ce système »[11].

C’est bien une nouvelle barbarie qui arrive et dont les partisans sont fiers de dire qu’ils viennent saccager la civilisation moderne jugée décadente et satanique. Alors comment peut-on expliquer que ce discours de la sauvagerie et de la barbarie arrive à séduire tant de jeunes ?

    4.Le paradis sur terre !

  1. L’idéal de justice sur terre

Ces jeunes qui se présentent comme les nouveaux barbares des temps modernes arrivent à séduire parce qu’au-delà de leur discours de haine, ils promettent de réaliser la cité idéale sur terre. L’auteur promet à son public que lorsque la Loi de l’islam sera appliquée, les gens verront de nous :

«  Un modèle d’endurance, d’ascétisme, de générosité et de sacrifice, un modèle de justice et de défense des opprimés. Dans nos sociétés les opprimés sont la majorité. Nous devons leur offrir des cours qui rétablissent la justice qui ne leur a pas été accordée avant notre arrivée(…) Nous devons réconcilier les cœurs des gens et défendre les faibles et les opprimés qui sont les plus nombreux. Nous devons leur dire : nous sommes prêts à sacrifier nos vies pour vous car vous êtes la nation du prophète Muhammad »[12].

La manipulation du discours djihadiste se fait sur au moins deux registres : celui de la justice donc d’une certaine forme de rationalité et celui l’affectivité. Les régimes arabes oppriment leurs peuples. Le système judiciaire souvent gangréné par la corruption génère de l’injustice et de la frustration. Un jeune en quête de justice peut être sensible à cette promesse. Mais la manipulation se fait aussi par l’affectivité, par la glorification du sacrifice, du don de soi, de la fraternité indéfectible, et celui du partage d’un idéal commun. C’est la conjonction des deux registres qui fait que ce discours touche des milliers de jeunes. Il ne s’agit pas d’un discours complètement fou comme on l’entend dire ça et là

     b.Un discours simpliste

Mais si ce discours de la haine arrive à toucher tant de personnes c’est qu’il est simpliste. La simplicité est érigée en règle dans la communication de Daech. L’auteur dit en effet à propos du discours djihadiste :

« Il faut qu’on explique aux gens, à tout le monde, d’une manière simple, sans aucune complexité ni longueur, l’objectif que nous voulons atteindre et pour lequel nous devons tous travailler car il est notre bien sur terre et dans l’au-delà. Sans lui, aucun autre gain matériel mineur ni aucune victoire partielle et provisoire que nous pourrions obtenir dans notre combat contre l’ennemi croisé, ou sioniste ou apostat n’aura de valeur à nos yeux. Ou pire que ça, aucune soumission à un nouveau pouvoir tyrannique qu’il soit incarné par un homme, ou par un groupe ou par une constitution qui serait contraire à la voie d’Allah, la seule voie capable de libérer l’humanité du pouvoir des hommes vers le pouvoir d’Allah, ne serait acceptable pour nous. C’est cela notre objectif final le seul qui soit capable d’unifier la oumma et de fonder le lien social sur de nouvelles bases. Il nous reste uniquement à inventer les moyens médiatiques et prosélytes efficaces afin que ce message arrive de la manière la plus simple à toute la oumma dans cette bataille terrible qui s’annonce »[13]

Derrière la simplicité affichée du discours, celui de la soumission totale à Allah, on voit bien que l’auteur ne fournit aucune idée claire sur ce peut être ce nouveau système politique qu’il veut imposer. Que signifie concrètement la voie d’Allah ? Il n’en dit rien ! Quelle constitution ? Quels mécanismes pour choisir ou élire le nouveau calife ? Comment peut –on le remplacer s’il ne gouverne de manière satisfaisante ? Doit –on simplement l’assassiner pour le changer comme ce fut le cas à travers la longue Histoire du califat ? Sur quelle base le nouveau lien social sera-t-il érigé en dehors de l’appartenance à la communauté musulmane ? Quels seraient les nouveaux moyens médiatiques et prosélytes à utiliser ? Le théoricien d’El Qaeda ne fournit aucune réflexion politique digne de ce nom car il n’en a pas ! Car il n’ y en a jamais eu dans l’Histoire ensanglantée du califat 

   c.Qui touche un large public

Si l’auteur situe la bataille au niveau des médias, c’est parce qu’il se montre soucieux de toucher le plus grand nombre possible de masses musulmanes. Il appelle alors à mettre au point « un plan médiatique »  car dit-il :

« Les peuples seront l’équation difficile car ce sont eux qui nous fourniront le soutien nécessaire dans l’avenir… à condition que nous fassions notre devoir dans le recrutement des meilleurs éléments de notre nation. Recruter un demi – million de moujahid (…) parmi la nation du milliard sera plus facile que de les recruter parmi les mouvements islamistes dont l’esprit a été pollué par les mauvais leaders traditionnels ».[14]

S’adresse aux masses, en, se détournant des milieux islamistes traditionnels où les militants sont sous l’emprise de leurs chefs permettrait de recruter de nouvelles troupes fraîches de jeunes djihadistes subjugués par ce discours radical millénariste et apocalyptique qui promet de sauver le monde en le détruisant. Voilà l’objectif recherché par le leader djihadiste qui finit son livre par cette profession de foi :

« A la fin de notre discours nous affirmons que notre bataille est la bataille du monothéisme contre l’impiété, de la Foi contre l’associationnisme. Il ne s’agit ni d’une bataille économique, ni politique ni sociale » [15]

Voilà qui explique pourquoi dans l’esprit du djhadiste la guerre ne peut être que totale et éternelle jusqu’à la fin des temps.

En somme, nous avons vu à travers l’analyse de ce livre , sur quels ressorts repose le discours de la haine djihadiste. Il repose sur une vision cyclique de l’Histoire perçue comme un éternel recommencement dont la guerre serait le moteur. La citadelle de l’islam semble toujours assiégée par ses ennemis qui complotent contre elle. Ce sont dans la vision paranoïaque du monde les juifs sionistes, incarnés par Israël, les chrétiens croisés incarnées par l’occident et les apostats renégats incarnés par les régimes actuels arabes et islamiques. Ce sont ces ennemis qu’il faut attaquer, harceler et combattre. La victoire finale permettra de réaliser la cité idéale, le paradis sur terre sur une terre qui sera totalement soumise à la loi de l’islam, la seule qui vaille, sans que nous sachions exactement en quoi elle consiste concrètement mais cela ne semble pas être à l’ordre du jour, pas encore !

  1. [1] Administration de la sauvagerie, p. 5, c’est nous qui traduisons.
  2. [2] Idem, p.4
  3. [3] Idem, p. p. 31-32
  4. [4] Idem, p. p. 31-32
  5. [5] Idem, p. 62
  6. [6] Idem, p. 78
  7. [7] Idem, p. 79. La Tunisie est citée aussi comme exemple dans ce livre p. 96 « Que la Tunisie nous serve d’exemple ! »
  8. [8] Idem, p. 61
  9. [9] Idem, p. 56
  10. [10] Idem, p. 76
  11. [11] Idem, p. 76
  12. [12] Idem, p. 64
  13. [13] Idem, p. 35
  14. [14] Idem p. 21
  15. [15] Idem, p. 112