Jonas et le confinement par Marie-Josèphe Horchani GRIC Tunis

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Avr 142021
 

La Bible et le Coran nous parlent de deux personnages confinés, sur une mer déchainée. Ils ont en commun une colombe, mais Noé est en très nombreuse compagnie dans l’arche, alors que Jonas est seul dans le ventre du grand poisson. Ce sont les péripéties et les enseignements  de l’histoire de ce dernier que nous nous proposons de suivre, en nous demandant s’ils ont quelque chose à nous dire pour aujourd’hui.

La notoriété de Jonas, l’  « homme à la baleine », n’est plus à faire.

Le livre éponyme de la Bible[1] raconte en quatre chapitres  ses aventures : son refus d’aller à Ninive, la tempête sur la mer, le poisson qui l’engloutit, son message à la ville et enfin sa colère.

Dans le Coran, la sourate 37(v 139à 146)[2] résume ainsi son histoire, montrant la convergence entre les deux traditions:

« Jonas était au nombre des envoyés. Il s’enfuit sur le bateau bondé, puis on tira au sort et il se trouva au nombre des perdants. Le poisson l’avala, alors qu’il se blâmait lui-même. S’il n’avait pas été au nombre de ceux qui célèbrent les louanges de Dieu, il serait resté dans le ventre du poisson jusqu’au jour de la résurrection. Nous l’avons après cela rejeté malade sur la mer nue et nous avons fait croitre, au-dessus de lui, un plant de Yaqtin [3]»

Un joli conte qui nous interpelle  et  où Jonas nous tient en haleine pour nous conduire, un peu à son corps défendant, au cœur de Dieu.

 

Jonas l’insoumis[4], ou la difficulté de comprendre les voies de Dieu

 

Dans le chapitre 1 du Livre de Jonas  le Seigneur demande à celui-ci de se lever et d’aller à Ninive afin de proférer  « contre elle un oracle parce que la méchanceté de ses habitants est montée jusqu’à  lui ». Etrange demande pour Jonas. « Pour le comprendre, il faut se souvenir de la réputation terrible qu’avait Ninive dans l’esprit des Israélites. C’était la ville du paganisme, la ville redoutable et haïe qui, en 722 avant Jésus-Christ, avait fait chuter Samarie, la capitale du royaume du nord, Israël[5] » Pouvait-il aller sauver le pire ennemi de son peuple sans trahir celui-ci ? Pourquoi serait-il un prophète[6] différent des autres prophètes « guetteurs pour la maison d’Israël[7] ». Il veut bien transmettre les messages de Dieu, pour sauver Israël mais pas pour contribuer à l’essor d’un adversaire redoutable.  « Quelle trahison ce serait d’aller dépoussiérer le ciel de Ninive et de laisser Israël dans sa nébuleuse [8]» ! Dieu aurait-il perdu la raison ? Oui, Jonas se lève, obéissant à l’injonction divine,  mais …en prenant la direction opposée à celle de Ninive. La suite de l’histoire montre qu’il connait bien les textes, alors comment a-t-il pu oublier le psaume 139 «  que je me lève ou m’assoie, tu le sais, tu perces de loin mes pensées ; que je marche ou me couche, tu le sens, mes chemins te sont tous familiers. […] Je prends les ailes de l’aurore, je me loge au plus loin de la mer, même là, ta main me conduit, ta droite me saisit » ? Le Coran (S 4,58) le rappelle aussi : « Dieu est celui qui entend et qui voit parfaitement ». Il prend, pour Tarsis, un  bateau dont il est dit (Coran S2,164) : « Dans le navire qui vogue sur la mer,[…], il y a vraiment des signes pour un peuple qui comprend »

Jonas, plein de contradictions n’est pas un modèle ni de croyant, ni de prophète, ce qui est rappelé à Mohammed dans le Coran (68.48) « Soumets-toi au décret de ton Seigneur ; ne sois pas comme l’Homme au poisson, lorsqu’il criait et qu’il suffoquait »

Jonas, comme nous, est un homme à la « nuque raide ».

 

Jonas, l’homme qui dort

 

L’homme qui fuit devient l’homme qui dort, qui se cache jusque dans le sommeil comme pour dire aux hommes et à Dieu : « Je ne suis pas là !». Mais son sommeil n’est pas celui du Juste qui se repose après la mission accomplie et qui n’a rien à se reprocher. S’est-il couché « sans crainte » ? Et quand il fut couché, son sommeil fut-il « doux » ? (Proverbes 3.24)   . Ses compagnons de voyage, ont, eux, bien conscience du danger. Ils savent que l’on peut mourir dans les profondeurs de la  mer. Comme un écho lointain ils redoutent ces paroles[9]:

« Tu mourras dans les profondeurs de la mer

Les vagues fracassant ta tête

Et l’eau balançant ton corps

Comme un bateau crevé.

 

 Ou alors, tu mourras, sur une terre délaissée

Le froid rongeant ton corps

Qui fuira douloureusement vers toi.

 Tu mourras seul

 

Embrassant ton ombre délavée

Demain ne sera plus que le spectre de tes rêves.

 Personne n’en saura rien

Cela ne fera aucune différence. »

 

Priaient-ils  comme le suggère le Coran (10 .22)   « Si tu nous sauves, nous serons au nombre de ceux qui sont reconnaissants » ?

Devant le danger et dans l’urgence, ces marins païens  réveillent Jonas sans ménagement et lui demandent  de prier son Dieu. Hier comme aujourd’hui, ceux qui ne partagent pas notre foi nous interpellent et nous rappellent nos responsabilités !

Assailli de questions, Jonas finit par avouer la raison de sa présence sur le bateau. Et les marins qui sont décidément des hommes justes essaient encore une fois, en ramant, de rejoindre la terre ferme et de sauver ainsi leur vie sans sacrifier personne. Belles figures que celles de ces marins pour qui la vie humaine a du prix. L’aurions-nous oublié ?

Mais finalement à cause de la grande tempête, « ils consultèrent les sorts pour connaitre le responsable du malheur » (Jon1.7). «  Jonas prit part au tirage au sort qui le désigna pour être jeté [à la mer] » (Coran 37.139). Curieusement Jonas le rebelle, se soumet docilement aux marins. Se sent-il coupable ? A-t-il retrouvé toute sa confiance en Dieu ? Ou bien est-ce parce que  les hommes du navire croient  maintenant au Dieu des hébreux ? « Car c’est toi Seigneur qui fait ce qu’il te plait »déclarent-ils. Et quand la mer se fut calmée « les hommes furent saisis d’une grande crainte à l’égard du Seigneur, lui offrirent un sacrifice et lui firent des vœux » (Jon1.16)

Délicatesse de Dieu ou ironie du sort : Jonas qui voulait échapper à  Dieu conduit ces païens vers Lui !

 

Jonas l’homme de louanges

 

Lui qui avait fui loin de Dieu, tourne maintenant son visage vers lui, retrouvailles timides, paroles retenues pendant les jours et les nuits de silence devenues –pense-t-il- indispensables à son salut. Bien que temporairement sauvé il éprouve une grande angoisse car il est triplement confiné : dans la nuit, dans les entrailles du poisson et dans la mer.

Du ventre du « grand poisson » (Jon 2.1) -qui n’était pas encore devenu une baleine !- Jonas prie. Il aurait pu utiliser un des nombreux psaumes où le psalmiste, dans sa détresse, appelle Dieu à son secours comme par exemple le psaume 129, de circonstance : « Des profondeurs je t’appelle Seigneur/Seigneur entends ma voix […] Si tu retiens les fautes Seigneur/ Seigneur qui subsistera ? ». Mais il préfère laisser parler son cœur

Dans son angoisse il redit sa confiance : « j’appelle le Seigneur, il me répond (Jon2.3) », préambule pour rappeler à Dieu -non sans mauvaise foi-, que c’est Lui qui l’a mis dans cette situation. Car de son refus il ne parle pas ! Et l’ex-fugitif qu’il est, affirme : « je suis chassé de devant tes yeux (Jon 2.5) !» Mais, dans un élan de bonne volonté, il ajoute : « Mais pourtant je continue à regarder vers ton temple saint ! »

La deuxième partie de la prière semble ne pas avoir lieu dans le poisson mais avoir pour cadre les flots : « les eaux m’arrivent à la gorge, les algues sont entrelacées autour de ma tête (Jon 2.6) ». Dans la dernière partie il rend grâce : « Mais de la fosse tu m’as fait remonter vivant(Jon2.7) » bien qu’il faille attendre le verset 11 pour que le dénouement soit clairement annoncé : « Alors le Seigneur commanda au poisson et aussitôt le poisson vomit Jonas sur la terre ferme »

Dans le Coran la prière[10] de Jonas est beaucoup plus succincte, ce qui est fréquent dans le texte coranique: « Il nous implora dans les ténèbres : ‘en vérité il n’y a de Dieu que toi ! Gloire à toi ! (Coran 21 :87) » Mais là il reconnait sa faute dans la fin de verset: « oui j’étais du nombre des injustes », ce qui le ramène au sein de la communauté : « Nous l’avons préservé de l’affliction : voilà comment nous sauvons les croyants. (Coran 21 :88) »

Louer Dieu dans les moments difficiles peut sembler difficile. Et pourtant c’est ce qui nous est demandé.

De nombreux psaumes nous le rappellent : « Justes acclamez le Seigneur/ La louange convient aux hommes droits. Ps 33.1 » ou encore : «  Tous les jours je te bénirai/ et je louerai ton nom à tout jamais ». Ps145.2). Le verset déjà cité du Coran insiste : « S’il n’avait pas été au nombre de ceux qui célèbrent les louanges de Dieu, il serait resté dans le ventre du poisson. » Le croyant musulman sait bien qu’il s’agit là d’un chemin pour se remettre debout, même dans les circonstances  les plus douloureuses de la vie quand il clôt toute lamentation  par « al-hamdullilah », Louanges à Dieu ! Il ne s’agit pas de se voiler la face mais d’être sûr que la louange peut abattre les murailles infranchissables, comme ce fut le cas symboliquement à Jéricho (Josué 6). La louange ouvre en nous un passage qui nous permet de relativiser les évènements, les circonstances, les situations oppressantes sans possibilité d’agir, la tristesse, les lourdeurs quotidiennes. La louange nous relève, nous permet d’avancer et d’être à nouveau acteur dans notre vie. La louange est cette attitude du cœur qui nous permet de reconquérir en nous des territoires perdus et de porter ainsi un regard constructif sur des situations  difficiles, car nous savons que nous ne sommes pas seuls.

Tout homme  peut  entrer dans ce retournement du cœur qui permet de voir les évènements quels qu’ils soient de manière positive. Confucius le disait déjà : « Plutôt que de maudire les ténèbres, allumons une chandelle si petite soit –elle ». Ne pas s’arrêter dans le dramatique d’une situation, mais trouver dans cette épreuve une occasion de réorienter notre vie, de grandir et de se réjouir de tout ce qui nous est donné. « En te levant le matin, rappelle-toi combien précieux est le privilège de vivre, de respirer, d’être heureux » disait  Marc Aurèle.

L’épisode de Jonas a interpelé aussi les non-croyants et a été largement utilisé dans la littérature. Pour exemple rappelons ce poème de Dadelsen[11]

« La baleine, dit Jonas, c’est la guerre et son black-out.
La baleine, c’est la ville et ses puits profonds et ses casernes

La baleine, c’est la campagne et son enlisement dans la terre et l’épicerie […]
La baleine, c’est la société, et ses tabous, et sa vanité, et son ignorance.
La baleine est toujours plus loin, plus vaste ; croyez-moi, on n’échappe guère, on échappe difficilement à la baleine.
La baleine est nécessaire.
Et ne croyez pas que vous allez tout comprendre comme cela d’un coup. »


Jonas l’homme qui marche

 

Une deuxième fois Dieu demande à Jonas d’aller à Ninive. Il s’exécute comme un enfant rageur, contraint par son père à une action qu’il n’a pas vraiment envie de faire et qui maugrée : « Tu es content, je fais ce que tu veux ! » mais le cœur n’y est pas. Quelle n’est pas sa stupéfaction de constater qu’un jour suffit, alors qu’il n’a parcouru que le tiers de la ville, pour que tous les habitants de la cité « des grands jusqu’aux petits », « invoquent Dieu avec force » Le décret royal stipule :« Chacun se convertira de son mauvais chemin et de la violence qui reste attachée à ses mains »(Jonas 3,8).  Il n’est pas étonnant que la liturgie hébraïque propose la lecture du Livre de Jonas le soir de « Kippour », le grand pardon,  pour que chacun  fasse sa « téchouva » c’est-à-dire un retour sur lui-même afin que tous ses péchés contre Dieu[12] soient pardonnés. Jonas devrait être rassuré quant à l’attitude de Ninive vis-à-vis d’Israël puisque le décret demande d’abandonner la violence. La suite du texte montrera que, s’il a accompli sa mission, il n’est pas prêt à en accepter les conséquences.

La conversion des Ninivites fera l’admiration de Jésus : « Lors du jugement, les hommes de Ninive se lèveront avec cette génération et ils la condamneront, car ils se sont convertis à la prédication de Jonas ; eh bien ! Ici il y a plus que Jonas. (Mt 12,41). »

Le Coran (10.98) aussi fait l’éloge de ce peuple : « -Si seulement il existait une cité qui ait cru et à laquelle sa foi eut-été utile, en dehors du peuple de Jonas ! Lorsque ces gens –là crurent, nous avons écarté d’eux le châtiment ignominieux dans la vie de ce monde et nous les avons laissé en jouir momentanément »

Belle leçon donnée par la ville païenne au prophète d’Israël ! Trop belle peut-être !

 

Jonas l’homme en colère[13] et qui pourtant sait

 

Devant l’attitude de Ninive, Dieu décide de  ne pas sévir. Touchant parallélisme  souligné dans le texte : «  Ils revenaient de leur mauvais chemin, aussi revint-il de sa décision de leur faire le mal qu’il avait annoncé » (Jonas 3,10) .Ninive « revient » et Dieu « revient » !

Alors Jonas, «Yonah» en hébreu, ce qui veut dire la colombe, entre dans une colère noire, allant jusqu’à demander de mourir, furieux qu’il est de voir Ninive sauvée. Jonas est fils d’Amattaï ce qui signifie « fils de mes vérités ». Les rabbins expliquent que Jonas veut que Dieu soit un Dieu de vérité : puisqu’Il annonce la destruction de Ninive, alors Il doit respecter Sa parole. Jonas ne comprend pas la réaction de Dieu. Pourtant il justifie sa fuite à Tarsis en disant : je savais quel Dieu tu es ! Et il reprend les mots prononcés par Dieu devant Moïse :  « le Seigneur Dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein de fidélité et de loyauté,[…] qui supporte la faute, la révolte et le péché (Ex 34,6-7) ». Savoir en quel Dieu nous croyons, peut rester à la surface de l’intelligence sans atteindre notre cœur et sans modifier notre façon d’agir. Jonas s’était présenté auprès des marins comme « hébreu ». L’étymologie de ce mot est ‘ passer, traverser ‘.  « L’hébreu est celui qui passe : avec Moïse il a traversé la mer Rouge,  avec Josué il a traversé le Jourdain. Mais il est aussi celui qui transgresse les commandements et en ce sens Jonas est hébreu. Dieu lui aussi ‘traverse’ en pardonnant les péchés »[14] .

Malgré son mauvais caractère Jonas nous touche par sa spontanéité. Comme Dieu nous touche par son attitude paternelle : par deux fois (4,4et9) il posera la question : «As-tu raison de te fâcher…» La première fois Jonas ne répond pas, espérant secrètement que Dieu finira par punir la ville. Il s’installe en attendant le spectacle, prêt à rester le temps qu’il faudra, malgré la chaleur. Et Dieu continue à prendre soin de lui. « Dieu dépêcha une plante qui grandit au-dessus de Jonas de sorte qu’il y avait de l’ombre sur sa tête pour le tirer de sa mauvaise passe (Jon 4,6) ». Le Coran(37.145) aussi précise : « Nous le jetâmes sur la terre nue, indisposé qu´il était. Et Nous fîmes pousser au-dessus de lui un plant de courge. » Cucurbitacée  ou ricin quelle importance, puisque cette plante causa une grande joie à Jonas ! Joie de courte durée car le lendemain la plante est crevée et le soleil tape sur la tête de Jonas qui redemande à mourir. Jonas n’a pas seulement la nuque raide, il est aussi très têtu puisqu’il dit « Oui, j’ai raison de me fâcher à mort (Jon 4,9) ». Malgré cette attitude rebelle Dieu reste bienveillant  et explique ce que son prophète ne veut décidément pas comprendre : Dieu ne prend pas plaisir à la mort de celui qui meurt et sa tendresse est pour tous les hommes, pas seulement pour Israël[15]. Curieusement Jonas l’homme à la langue bien pendue, se tait  et nous ne saurons jamais  s’il a compris de quel Dieu il est le prophète.

Conclusion

Le livre de Jonas est un conte pour grands enfants. Pour grands enfants car Jonas, lui le prophète se comporte plutôt comme un adolescent impertinent, boudeur, mauvais joueur, mais aussi  épris de justice humaine et quelque part responsable. Ce qui nous le rend  tellement sympathique ! Et c’est un conte car il parle à toutes les époques et plus singulièrement aujourd’hui.

Ce texte nous parle de Dieu , de la liberté de Dieu, de la liberté de l’homme créé à l’image de Dieu

      Comme le rappelle le prophète Ezékiel, Dieu ne veut pas la mort du Pécheur. Ce récit dit aussi que  rien n’est définitivement joué et que de ce fait, le juste peut faillir et le pécheur peut se convertir. Au bout du chemin il y aura toujours la miséricorde de Dieu. Cette attitude de pardon envers le pécheur est contestée par Jonas[16] qui avec Israël dit «  La conduite du Seigneur n’est pas bonne »( Ezékiel 18,25) Un Dieu qui met la joie  de son cœur dans la conversion du pécheur a bien du mal à être accepté !  En quel Dieu croit Jonas, en quel Dieu croyons-nous ? On pense savoir. Et si Jonas nous conduisait à nous reposer la question ?

     Quand on a le courage de parler il faut avoir le courage d’écouter : c’est le mérite de Jonas de le faire finalement. Car comme l’a dit Job ( 9, 2-3):  « Comment l’homme serait-il juste contre Dieu. Si l’on veut plaider contre lui, on ne trouvera pas à lui répondre une fois sur mille. » L’attitude de Job est tellement différente de celle de Jonas. Tous les prophètes ne se ressemblent pas ! Jonas nous montre que s’adresser à Dieu peut se faire sous des formes musclées et  il se pourrait même que celui-ci  apprécie la franchise, au-delà de la forme[17]. Les envoyés sont au service du même message mais Dieu respecte leur personnalité, et il se manifeste aux hommes sans violer leur liberté.

 

Ce texte nous parle de la louange.

   En ces temps difficiles humainement et économiquement Jonas nous rappelle qu’en toutes circonstances, même les plus compliquées, nous avons toujours des raisons de dire « Merci ». Paradoxalement les trois jours dans les entrailles du gros poisson ont été les meilleurs pour Jonas car avant il désobéit et après il est en colère. Ils nous apprennent  qu’en toute circonstance nous pouvons invoquer Dieu. Notre prière est exaucée et Il nous en donne d’avance la pleine certitude. «Il m’a répondu», annonce le prophète encore dans le ventre du cétacé (v. 3). Comme le rappelle C. Bobin la louange nous conduit à la confiance : « Trois jours, trois nuits. Et la confiance au bout : à l’intérieur du bloc noir, dans la gueule béante du noir, le point jaune de la confiance. C’était donc çà. Il fallait donc passer l’épreuve du noir […] Et toujours ce rien de la confiance, cette incroyable traînée de poudre d’une paix profonde, plus profonde que la mort et ses océans lâchés[18] ».

 Le croyant adresse la louange à Dieu, mais tout homme peut l’adresser à la Vie et à tous ceux, qui fraternellement cheminent à ses côtés.

Ce texte nous parle de nous.

      Comme Jonas nous sommes tentés de fuir nos responsabilités trouvant toujours de bonnes raisons de le faire.

     Comme Jonas, nous nous irritons souvent pour de bien petites choses ! Et plus encore en ces temps où nos habitudes sont contrariées, nos libertés amputées, nos relations humaines perturbées, notre travail compliqué, nos inquiétudes décuplées !

     Comme Jonas fabriquons-nous un Dieu qui nous convient ? Le Dieu en qui nous mettons notre  foi, le connaissons-nous vraiment ? Ne sommes-nous pas tentés de dire «  Dieu fait briller sa lumière indistinctement sur les justes et sur les injustes », oui mais…

     A l’inverse de Jonas après avoir été l’objet de la grâce de Dieu sommes-nous plus confiants ?

On ne saura jamais comment cette expérience a modifié la vie de Jonas et sa façon de penser car le texte se clôt sur son silence. Ce non-dit signifie peut-être que nous sommes tous des Jonas et que la suite de l’histoire c’est à chacun d’entre nous de l’écrire.

  1. [1] Les traductions du texte coranique sont celles  de Denise Masson ;Dar Al-Kitab Beyrouth/le Caire et celles du texte biblique de la TOB Ed du Cerf 2010
  2. [2] Pour une comparaison détaillée  du Prophète Jonas dans le Bible, le Coran et la tradition musulmane, voir l’excellant article de Ida Zilio-Grandi, « Jonas, un prophète biblique dans l’islam », Revue de l’histoire des religions [En ligne], 3 | 2006, mis en ligne le 27 janvier 2010, consulté le 02 septembre 2020. URL : http://journals.openedition.org/rhr/5171 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rhr.5171
  3. [3] La note de l’édition précise : «  traduction incertaine, on a proposé de rendre ce mot par calebassier, courge… »
  4. [4] Pour un musulman, Jonas n’est pas un insoumis mais plutôt un « impatient ». Le verset (68.48) utilise le verbe « fa’sbir (فَاصْبِر) »  « patiente ».Dans une autre traduction du même verset  «  Endure avec patience la sentence de ton Seigneur, et ne sois pas comme l’homme au poisson… »
  5. [5] SBEV. Anne Soupa. Bible Service, le portail de référence en France de la lecture biblique
  6. [6] Pour un musulman, à ce stade Jonas n’a pas le statut de prophète .Sa désignation en tant que prophète aura lieu plus tard après l’épisode du Poisson  comme le précise le  Coran (sourate 37/verset 145-147) « Nous le jetâmes sur la terre nue, indisposé qu’il était. Et Nous fîmes pousser au-dessus de lui un plant de courge, et l’envoyâmes ensuite (comme prophète) vers cent mille hommes ou plus ». (trad Hamidullah)
  7. [7] Ezékiel 33.7
  8. [8] Jean Grosjean in Jonas, Editions Gallimard 1985 p 4
  9. [9] Le 17 août 2020, les réseaux sociaux se réveillaient avec la nouvelle de la mort  de quarante-cinq personnes, dont de nombreux soudanais, en mer Méditerranée, après que leur bateau pneumatique eut été enflammé par des garde-côtes libyennes. Parmi eux Abdelwaheb  Youssef ( dit Abdelwaheb Latinos )  originaire du sud Darfour et amoureux des mots comme de la vie, qui comme Jonas fuyait ; mais lui c’était dans l’espoir d’une vie meilleure. Ses amis ont traduit ce poème écrit le 20 mai 2020. Voir Sudfa Blog Mediapart
  10. [10] Selon les exégètes musulmans, cette prière rapproche de Dieu par quatre voies : affirmer  que la divinité revient exclusivement à Dieu, exempter Dieu de toute imperfection, reconnaitre nos péchés et demander pardon
  11. [11] Jonas suivi de Les Ponts de Budapest et autres poèmes de Jean-Paul de Dadelsen NRF Poésie/Galimard 1986
  12. [12] Les péchés  contre le prochain attendent une démarche personnelle envers celui-ci pour pouvoir être pardonnés.
  13. [13] Pour un musulman  on ne peut se mettre en colère contre Dieu : c’est un péché. On peut se mettre en colère pour Dieu. Partant de là le musulman ne peut  être  touché par ce qui est considéré  comme «  spontanéité »
  14. [14] Marie Vidal dans  Un juif nommé Jésus Ed Albin Michel 2000 p296
  15. [15] Ce conte, que les spécialistes datent du retour de l’Exil, témoigne d’une ouverture d’esprit et d’un universalisme qui sont à l’opposé de l’attitude générale de cette période, telle que nous la trouvons par exemple dans le Livre de Néhémie (surtout chap. 9).C’est en effet une époque de particularisme et de reconcentration sur la Loi, qui entraîne un refermement sur soi des gens revenus de l’exil. Ici l’auteur fait preuve d’une toute autre attitude.
  16. [16] Pour un musulman,  cette attitude de la part d’un prophète est surprenante.  Le fait  qu’un  prophète  refuse que Dieu fasse preuve de bonté envers les  autres  ou les ennemis de  sa nation est  inconcevable
  17. [17] Pour un musulman  la forme utilisée par un prophète pour transmettre   le message de Dieu aux hommes est importante.  Alors que dire quand il s’adresse à  son créateur ?
  18. [18] C. Bobin in L’homme-joie  ’ collection Folio –Gallimard 2020 p 90

Le Ramadan et l’Aïd el-Fitr au temps du Covid 19 : une épreuve et des leçons par Samia Lajmi Gric Tunis

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Juin 172020
 

Depuis quelques jours le monde musulman a célébré la fête de  l’Aïd el-Fitr. Une célébration particulière en raison des mesures de confinement visant à endiguer la pandémie du Covid-19.  Sans la prière de l’Aïd à la mosquée, sans les scènes de liesse, cette fête est unique tout comme le mois du jeûne qui l’a précédé. Lui aussi est différent de tout ce que nous avons vécus auparavant .L’image de la Kaaba vidée de ses fidèles, à elle seule, dit haut et fort que, ce que viennent de vivre les musulmans,  est inédit et restera gravé pour toujours dans leurs mémoires.

Certes, l’impact psychologique d’une réclusion presque complète, l’angoisse pour nous-mêmes et nos proches auxquels s’ajoutent les effets du bouleversement de toute la sociabilité liée  au mois sacré ”et à la fête de l’Aïd ont rendu l’épreuve incontestablement difficile. L’acceptation de ce chamboulement n’a pas été facile. Elle n’a pu advenir pour beaucoup de personnes qu’après le passage par une  phase de tension et de  colère suivie d’une phase de réorganisation pour combler les vides laissés par les habitudes perdues, ce qui est déstabilisant. Pour d’autres, heureusement, vivre un Ramadan, couplé à la nécessité du confinement est loin d’être un signe de résignation passive.

L’épreuve en Islam  ne se vit ni dans la peur, ni dans la douleur ; mais dans  l’acceptation, dans la dignité et dans la confiance. C’est dit dans le Coran« Ne pensez pas que c’est un mal pour vous, mais plutôt, un bien pour vous »[1] L’acceptation est  toujours pour  le croyant, qui arrive à se centrer sur l’essentiel, un temps d’apprentissage sans précédent  comme l’indique ce Hadith « Que le cas du croyant est étonnant ! Son cas est toujours bon et cela n’appartient qu’au croyant. Si une joie le touche, il se montre reconnaissant, ce qui est bon pour lui ; et si un malheur le touche, il patiente, ce qui est bien pour lui[2] Il s’agit donc d’une résignation active qui cherche à tirer les leçons qui font   grandir et  mûrir.

Même si les autorités religieuses n’ont pas cessé de rappeler que le confinement est une prescription prophétique en cas de pandémie afin de ne pas transmettre le virus et de ne pas causer de préjudice à son prochain, supporter qu’un virus puisse imposer l’interruption  des prières collectives dans les mosquées  et obliger les croyants à faire celles de Tarawih et de l’Aïd-el-fitr à domicile n’est pas chose aisée. Bien que  surérogatoires, il est pénible  de ne pas être au rendez-vous spirituel des prières de Tarawih.  Il est également éprouvant de vivre la Nuit du destin dans l’aphonie des lieux de culte loin des invocations des imams et de  la ferveur de la dévotion.

Mais se  limiter  à voir la chose sous cet angle étroit n’est-ce pas une légèreté de la part du croyant qui lit  dans le Coran : « Et faites de vos demeures un lieu de prière et accomplissez la prière…. »[3] ? Ne pourrait-on pas y voir un moment bénéfique pour saisir par la pratique que  le ritualisme excessif vide parfois la religion de son essence  et n’aide en rien à la croissance spirituelle ? N’est-ce pas, une opportunité pour redonner à nos rites un sens profond et  vigoureux ?

En fait, si les mosquées sont fermées, Dieu est partout là où Son nom est invoqué et les portes du ciel sont toujours ouvertes. L’espace physique du lieu de culte n’est donc pas toujours indispensable pour vivre la religion ou la spiritualité, que dire alors, quand il devient un facteur favorisant la propagation d’un virus mortel .Voir les croyants s’engager à rester chez eux et pratiquer rigoureusement la prescription religieuse de préserver  la vie des êtres humains[4] n’est-elle  pas une belle traduction de la sagesse  que l’Islam a toujours recommandée ?

Venant imposer sa loi, l’invisible coronavirus  nous a obligés à renoncer au superflu. En effet, le Ramadan est devenu pour certains le mois de tous les excès et le rendez-vous d’un consumérisme effréné donnant l’impression d’une « revanche » sur le sacrifice vécu pendant la journée. Le confinement a été une chance pour  poser   un autre regard sur nos habitudes, notre mobilité hyperactive,  notre rythme de vie accéléré et nous reconnecter à l’essentiel d’un mois censé être celui de la sobriété, de la spiritualité, de la beauté du recueillement et du dépouillement envers le créateur. Ce temps qui nous a été donné nous a invités à prendre du recul pour repenser aux véritables priorités de notre existence, en tête desquelles figure la famille.

Recentrer les préoccupations sur la famille et les enfants est un autre bénéfice  de la situation de confinement surajoutée au Ramadan[5] .Un grand nombre de parents ont manifesté leur joie de pouvoir être présents physiquement et mentalement à leurs enfants et  de pouvoir  répondre à leurs sollicitations de jeu, de dialogue et de partage.  Tout en faisant  la  découverte  du  meilleur de soi, il n’y a pas de doute que chacun à sa manière a pu goûter  le plaisir du soulagement dû à l’allègement du poids du sentiment insupportable  de culpabilité. Ce changement positif  ne doit pas rester cloîtré entre les murs de nos foyers. N’est-il pas légitime  d’espérer que  cette expérience  réveille  nos consciences pour agir non seulement dans l’intérêt  de nos propres familles, mais dans le sens de l’union, de la solidarité et du développement  de toute la famille humaine ? Nous devrons, plus que jamais, être  conscients que nous partageons un destin commun.

 

 

  Le Ramadan confiné a donné un coup d’arrêt brutal à notre quotidien toujours pressé  par la culture des fausses urgences, stressé par le culte de performance et déstabilisé par la tyrannie de la logique marchande. Un ramadan confiné non rempli d’activités, de rencontres, de courses, de consommation…, est  une chance  pour expérimenter la vérité de la vie humaine et réaliser  que celle-ci  se vit dans la profondeur de chacun, dans le service des autres. Servir les autres, c’est ce que font ,depuis plus de trois mois, les personnels soignants en première ligne face à la crise sanitaire et bien d’autres travailleurs qui, sans  pouvoir  profiter de l’opportunité que peut cacher l’épreuve du confinement, ont continué à faire tourner le pays.

Si la Tunisie est désormais presque indemne du Coronavirus,  c’est le résultat de notre respect du confinement, certes. Mais c’est aussi le fruit de leurs sacrifices et de leur mobilisation, corps et âmes, que nous saluons avec gratitude sachant  qu’un grand nombre parmi eux sont des femmes. Celles-ci, en plus d’assurer ce travail en conditions d’urgence pandémique, ont courageusement cumulé la charge du travail au foyer et celle du maintien de l’équilibre familial.

En ce sens, la parution d’un billet de banque portant le portrait de Tawhida Ben Cheikh[6] en pleine crise sanitaire du covid19 est un symbole fort pour rendre hommage au personnel soignant  mais il reste toute  l’armée de l’ombre, celle des hôpitaux et  celle des  autres secteurs vitaux. Une des  meilleures  leçons  à tirer  d’un ramadan confiné c’est la prise de conscience qu’il est temps de cesser de dénigrer tous  ces métiers « invisibilisés », sans lesquels on n’aurait pas pu espérer la rupture de la chaine de transmission du virus.

Même si la fête  de l’Aïd  nous a paru ’’une fête pas comme les autres’’ et sans joie apparente, on a pu expérimenter à travers la récitation du Coran  durant les journées de jeûne et  la fréquence des prières dans le calme des nuits  une véritable joie celle de  la paix intérieure qui provient de la soumission aux commandements de Dieu. N’est-il pas dit dans le Coran que les cœurs se tranquillisent à l’évocation d’Allah « N’est-ce point par l’évocation d’Allah que se tranquillisent les cœurs?»[7]. Cette source de joie profonde et durable  ne doit pas être confondue avec un amusement temporaire.

Dans l’espace large et « déconfiné » créé par le retour à la nature profonde du Ramadan et de l’Aïd el Fitr, nos consciences endormies ont pu être secouées. Le coronavirus vient de nous donner une belle leçon d’humilité qui incite impérativement à mettre notre ego en quarantaine .En effet, grisé par le fantasme de la toute-puissance soutenu et renforcé par l’illusion de sa  supériorité par rapport au reste du vivant, l’homme a cru qu’il maitrisait tout. En estimant que son pouvoir n’a pas de limites, il a oublié qu’il n’est qu’une créature parmi d’autres ,que son créateur lui a dicté  le respect des lois de la vie pour la perpétuer et qu’il n’a ,selon les paroles coraniques d’autres moyens pour préserver son existence et celle de l’humanité, que de se mettre à l’écoute de son créateur : « Quel est celui qui constituerait pour vous une armée (capable) de vous secourir, en dehors du Tout Miséricordieux ? En vérité, les négateurs sont dans l’illusion la plus complète. »[8] .

La toute-puissance a toujours été contredite .La profonde fragilité  de l’homme et sa grande vulnérabilité viennent d’être dévoilées  par un si petit virus devant lequel  la science et la puissance technologique sont jusqu’à présent dans l’incapacité de trouver les moyens de son éradication. Le temps n’est-il pas venu de reprendre conscience des limites car il ne peut y avoir de monde sans limites ? 

 

Pour conclure cette modeste réflexion, il est indispensable de rappeler qu’au moment où les processus de déconfinement s’accélèrent, il ne faut pas tourner la page et oublier trop vite cette crise inédite. Indépendamment de nos convictions religieuses, de nos croyances ou non croyances, nous sommes tous appelés  à méditer ce qui vient d’être vécu par la planète entière en vue de penser un autre monde plus serein, plus juste, plus solidaire et plus humain .

 

  1. [1] Sourate 24, V 11.
  2. [2] Rapporté par Mouslim (2999), d’après Souhayb.
  3. [3] Sourate 10, v  87.
  4. [4] Sourate 10, v  87.
  5. [5] Certes cela n’a  pas toujours  été le cas.  Plusieurs familles   ont vécu  le confinement dans un contexte de violences familiales
  6. [6] Tawhida Ben Cheikh, née le 2 janvier 1909 à Tunis et morte le 6 décembre 2010, est une Tunisienne connue pour être la première femme musulmane du Maghreb à exercer comme médecin, pédiatre puis gynécologue.
  7. [7] Sourate 13, v28 .
  8. [8] Sourate 67,v 20.