Vous avez dit “Martyr”? Marie-Josèphe Horchani Gric Tunis

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Nov 272018
 

La triste actualité de ces dernières années a remis en lumière un mot longtemps confiné dans la religiosité de nos religions. Son utilisation à temps et à contre temps nous a conduit à nous interroger sur son sens ou ses sens et sur ce qu’il signifie pour nous aujourd’hui.[1]

I- Qu’est-ce qu’un martyr ?

Le sens de ce mot a évolué au cours des siècles, aussi bien dans la tradition chrétienne que musulmane

1/ Dans la tradition chrétienne

En français le terme martyr vient du grec ancien martus qui signifie témoin. Il est important de rappeler pour comprendre l’évolution radicale du sens de ce mot, qu’il est utilisé de nombreuses fois dans le Deuxième Testament, avec cette acception. Par exemple, dans l’Evangile de Luc[2] (24.48) : c’est vous qui en êtes les témoins, dans les Actes des Apôtres à de nombreuses reprises[3] (1.8) : vous serez mes témoins, (1.22) : il faut donc que l’un d’entre eux devienne avec nous témoin de sa résurrection, et dans le livre de l’Apocalypse (1.5)[4] : de la part de Jésus-Christ, le témoin fidèle. Le disciple témoin est chargé de dire ce qu’il a vu, entendu et ce en concordance avec d’autres témoins conformément aux prescriptions du Deutéronome (Dt 19,15).

Ce témoin ne cherche pas l’opposition ou la provocation ; mais rapidement ce témoignage suscite de l’incompréhension (Ac 4.1-4), de la résistance puis de l’hostilité ouverte allant jusqu’au meurtre dont le premier est celui d’Etienne (Ac7,54-60). Au cours des deux premiers siècles de l’ère chrétienne, sous le coup des persécutions qui s’intensifient, le mot martyr prend le sens qu’il avait dans le Premier Testament c’est-à-dire que le martyr est une personne qui consent à aller jusqu’à se laisser tuer pour témoigner de sa foi, plutôt que d’abjurer. Toute une littérature va se développer autour des récits de martyres, comme par exemple le Martyre de Perpétue et de ses compagnons, en l’an 203, à Carthage.

2/ Dans la tradition musulmane

Le mot qui est utilisé pour désigner le martyr, aussi bien par les chiites que par les sunnites est le terme coranique « shahîd » qui provient des lettres radicales sh. h. d. et qui désigne le fait d’observer, d’être présent à et d’être témoin de. Son sens est donc identique à celui du mot grec. Par exemple dans la sourate de la vache[5] (2,282) : Appelez deux témoins choisis parmi vous, ou encore, dans cette même sourate (2,143) : Nous avons fait de vous une communauté intermédiaire, celle du juste milieu, afin que vous soyez témoins vis-à-vis des hommes et que l’envoyé soit témoin vis-à-vis de vous. Ou encore : Ceux qui auront cru en Dieu et en ses prophètes, ceux-là seront promus au rang des justes et des témoins auprès de leur maître (57,19). On pourrait aussi citer (3,140) et surtout (39,69) qui évoque le jugement dernier : Le livre des actions sera posé en évidence. Prophètes et témoins seront appelés.

Pour un musulman, ce sens est très fort car la notion de témoignage « Shahada » exprimée aussi par la racine sémitique sh. h. d. prend en langue arabe un sens capital. Témoigner est un acte de foi, plusieurs fois répété dans le Coran[6] » et « shahîd » est l’un des 99 plus beaux noms de Dieu.

Mais si la racine sh. h. d. dans le Coran a presque toujours le sens de témoin, elle peut aussi avoir le sens de martyr, «  celui qui a été tué pour Dieu ». Par exemple : Ceux qui obéiront à Dieu et à son envoyé feront partie de la communauté des prophètes, des justes, des martyrs et des saints que Dieu a reçu en sa grâce(4,69). Dans tous les versets qui y font référence une meilleure   traduction de martyr, c’est-à-dire de celui qui a été tué pour Allah, serait périr ou mourir   ou être tué ou combattre sur le chemin de Dieu (2,154 ; 3,157 ; 3,195 ; 4,74 ) . Est-ce une façon imagée de présenter un argument ou une invitation à méditer sur ce que sont véritablement les chemins de Dieu ?

Il ne fait pas de doute que l’histoire et la situation politique du monde musulman aujourd’hui, qui se sent agressé, aient poussé une large tranche de la communauté musulmane à développer une  «  spiritualité du martyre basée sur la mort volontaire pour combattre ‘l’ennemi’ », comme le notait déjà Samir Khalil Samir en 2008 (revue Oasis du 01/05/2008 ; http : www.oasiscenter.eu)

3/Aujourd’hui le mot martyr, en français, est toujours utilisé dans le sens de celui qui témoigne de sa foi en Dieu, dans la souffrance au prix ou non de sa vie. Par extension il désigne celui qui doit supporter de grandes souffrances non choisies (maladies, injustices…) et plus largement encore celui qui est une « victime » (les martyrs du génocide, un martyr de la science). Depuis quelques années une certaine propagande tend à le rendre synonyme — et cela constitue un contresens — de « kamikaze », c’est-à-dire « celui qui se tue dans le but de tuer ».

II- Martyr : violence ou non-violence ?

Dans cette partie nous nous intéresserons à la notion de martyr dans son acception la plus courante aujourd’hui c’est-à-dire martyr / mort ou martyr / souffrance.

A/ A qui est décerné le titre de martyr ?

1/Dans la tradition chrétienne

Il est décerné essentiellement au témoin martyr, qui, comme le définit Daniel Marguerat (Le Monde de la Bible N° 214 p44), «  ne cherche pas l’opposition mais que son témoignage la déclenche et qu’il décide de ne pas la fuir. Il assume donc l’hostilité qui lui est opposée, préférant maintenir la vérité qu’il proclame, plutôt que de se taire pour protéger sa vie ».

Le plus ancien témoignage relatif aux martyrs se trouve dans le deuxième livre des Martyrs d’Israël (II° siècle avant JC), avec en particulier le récit de la mort d’Eléazar « un des premiers docteurs de la loi, homme déjà avancé en âge » ( 2M 6,18) qui préféra mourir plutôt que de manger du porc. Il en fut de même pour une mère et ses sept fils (2M 7), tous supportèrent de terribles souffrances plutôt que d’enfreindre la Loi. Ces martyrs affirment qu’il est préférable de mourir plutôt que de déroger aux commandements de Dieu, surtout s’il s’agit de céder à l’idolâtrie.

Les différentes églises chrétiennes ont chacune leur « Martyrologe », y compris l’Eglise protestante, ou les églises orientales comme le Synaxaire copte. Contrairement à l’étymologie du terme, il s’agit d’un livre liturgique, recueil de brèves notices sur les saints à fêter et pas uniquement des martyrs. Le glissement du terme s’effectue à la fin du IV siècle, mais les martyrs y sont signalés de manière spécifique[7]. L’attribution du titre varie suivant l’époque et les contextes. Par exemple Jeanne d’Arc n’est pas une martyre : est-ce parce qu’elle a été condamnée par un évêque qui partageait la même foi mais qui refusaient sa façon de vivre cette foi?

Les martyrs des époques plus récentes sont essentiellement des missionnaires et des nouveaux convertis : martyrs de Corée, martyrs de l’Ouganda pour ne citer que quelques exemples au XIX siècle. Leur témoignage n’est pas le fait d’un individu, mais d’un groupe, d’une communauté dont les membres se soutiennent mutuellement. Un des terribles exemples récent est celui des coptes exécutés par l’Etat islamique en Lybie le 15 février 2015.

2/ Dans la tradition musulmane

Contrairement à la notion liée à la mort du martyr chrétien, le corps du martyr en Islam passe au second plan dans la mesure où, comme le disent les versets, le martyr ne meurt jamais. « Ne pense pas que ceux qui sont tombés pour la cause de Dieu sont morts. Ils sont bien en vie auprès de leur Seigneur et reçoivent de lui sa subsistance » (Coran III. 169) 

Nous avons vu précédemment que les références au martyr ne sont pas très nombreuses dans le Coran, mais les juristes musulmans ont tenté d’en préciser le sens. Par exemple l’imam Al-Shafi’î (né en 767) désigne le martyr comme : « celui qui est tué en combattant des mécréants et n’ayant comme motif que celui-là ». Il ajoute que le martyr est celui qui meurt pendant une bataille contre les mécréants. L’expression « pendant la bataille » exclut donc celui qui a survécu à cette bataille. Quant à l’expression « contre les mécréants », il exclut celui qui est mort lors d’une bataille opposant des musulmans entre eux, tels que les insurgés[8].

Mais les Hadiths font largement échos de la notion de martyr, codifiant de manière précise sa définition[9]. Ceci explique que l’utilisation du mot martyr dans le langage courant, est beaucoup plus fréquente en arabe qu’en français

 

Aujourd’hui le terme shahîd est utilisé dans un sens beaucoup plus large sans lien explicite avec Dieu, pour désigner toutes sortes de personnes tuées violemment, mais plus particulièrement ceux qui luttent pour la justice sociale et/ou politique. Sont déclarées martyr les innombrables victimes innocentes des conflits du Moyen-Orient (Palestiniens, Kurdes, Syriens, Irakiens…) , les victimes du terrorisme , les leaders politiques assassinés[10], les cibles musulmanes d’attentats et même ceux qui meurent pour fuir la violence ou la misère (Par exemple en novembre 2007, l’Université islamique d’al-Azhar a déclaré « martyr » les immigrés noyés en Méditerranée en essayant de rejoindre les côtes européennes).

Sur le cas des auteurs d’attentats suicide les opinions sont divergentes, les qualifiants de terroristes ou de martyrs suivant le contexte politique et les publics auxquels s’adressent les déclarations (voir l’article de Samir Khalil Samir déjà cité et celui de Christine Schirrmacher sur le site de l’IQRI du 05/05/2013)

B/Violence ou non-violence pour dire sa vérité

Katell Berthelot (dans Le Monde de la Bible n° 214 p32) distingue le martyr subi ou de résistance passive et le martyr recherché ou martyr de combat : « Le martyr subi peut aussi être qualifié de ‘martyr consenti’ […], sa mort demeure le fait de tyrans et des impies, elle représente un acte criminel pour ceux qui l’infligent, tandis que les martyrs, eux, ne se livrent à aucun acte violent. Le martyr de combat, à l’inverse, implique une mort du martyr dans une situation de résistance active à l’ennemi. Sa finalité intrinsèque est de porter un grand coup à l’adversaire, dans le but de l’anéantir ; le martyr sacrifie volontairement sa vie pour détruire l’autre. La ligne de partage entre les deux définitions du martyr réside par conséquent dans le recours ou non à la violence contre autrui »

Aujourd’hui, on constate que les persécutions au nom de Dieu ont essentiellement pour cibles les minorités religieuses de certains pays comme les musulmans persécutés en Birmanie, les non-musulmans en Indonésie, Egypte, Pakistan, Soudan ou entre chiites et sunnites…

1/ La tentation de la violence pour Dieu

L’histoire qu’elle soit chrétienne ou musulmane abonde en exemples terrifiants de croyants voulant imposer leur vérité y compris à leurs frères proches dans la foi. Les médias ont tendance à associer violence et Islam, mais comme l’a rappelé Le Pape François le 31 juillet 2016 dans l’avion qui le ramenait des JMJ à Cracovie : « Si je parle de violence islamique, je dois parler de violence catholique » !

On se souvient de Saul de Tarse –qui deviendra Paul après sa conversion-un vrai et pieux pharisien, qui au nom de sa foi, veut tuer tous les hérétiques, tous ceux qui ne croient pas comme lui et qui ne lisent pas la Torah comme lui. C’est lui qui assiste à la lapidation d’Etienne, premier martyr après Pâques : le texte (Ac 8,1) précise « Saul était de ceux qui approuvaient ce meurtre ». La liste de croyants tuant au nom de Dieu est malheureusement très longue :que ce soit dans les huit Croisades entre le XI et le XIII siècle(une fois les villes conquises, les troupes chrétiennes et leurs chefs se livraient à de telles atrocités qu’elles faisaient frémir les chroniqueurs chrétiens qui en avaient été témoins) , que ce soit à l’encontre des Cathares ou Albigeois au XII siècle (secte religieuse contre laquelle le Pape Innocent III ordonna une croisade et qui subit une sanglante répression), ou encore sous la férule de   l’Inquisition qui du Moyen-Age au XIX siècle(où elle a été officiellement abolie) , rechercha et châtia les « hérétiques », violant ouvertement la liberté de conscience et la plus élémentaire justice, torturant, suppliciant, brûlant des milliers de victimes, sans oublier le sanglant épisode de l’Histoire de France connu sous le nom de St Barthélémy ( qui, dans la nuit du 24 Aout 1572, vit le massacre des protestants à Paris, début d’une nouvelle guerre civile).

On ne peut oublier   Saul de Tarse qui, avant d’être chrétien, vrai et pieux pharisien, voulait , au nom de sa foi, tuer tous les hérétiques, tous ceux qui ne croyaient pas comme lui et qui ne lisaient pas la Torah comme lui. C’est lui qui assiste à la lapidation d’Etienne, premier martyr après Pâques : le texte (Ac 8,1) précise « Saul était de ceux qui approuvaient ce meurtre ».

Et on ne peut passer sous silence les millions de juifs, morts par la volonté d’hommes portant sur leur ceinturon « Dieu avec nous ».

Le monde musulman a lui aussi connu, malheureusement ses ‘guerres de religions’, que ce soient les massacres de masse commis par les Omeyades (moitié du VII- moitié du VIII IVème siècle), puis celle des Abbassides (VIII-XIIIème siècle), ou ceux commis par les chiites notamment au XVIème siècle sous l’empire safavide de Perse.

Et plus près de nous, le soudanais Mahmoud Taha exécuté le 18 janvier 1985 pour –entre autres accusations- hérésie et opposition à l’application de la loi islamique.

 

2/ Violence ou non-violence pour dire sa vérité ?

Le choix entre ces deux alternatives peut se faire soit à partir de nos textes fondateurs, soit par un souci d’efficacité.

a/ A partir de nos textes fondateurs

Les Evangiles annoncent des persécutions (Mt5,3-12 ou Lc5,1-12) mais rappellent qu’il ne faut pas aller au-devant de la mort et même la fuir en quittant la ville(Mt 24,15-18). Jésus, au moment de son arrestation met en garde ceux qui voudraient user de la violence et dit: «  Remets ton épée à sa place car tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée » (Mt 26,52).

Le célèbre verset de la sourate 5 (verset 32) condamne sans appel la violence contre autrui

« Quiconque tuerait une personne non coupable d’un meurtre ou d’une corruption sur la terre, c’est comme s’il avait tué l’humanité entière. Et quiconque sauve une vie, c’est comme s’il sauvait l’humanité entière. » (Sourate 5:32).

Mais les partisans de la violence trouveront d’autres citations pour justifier leur attitude. Qui sera vainqueur devant cette bataille de versets ? Personne ! En lisant nos écritures, nous sommes placés devant un choix radical : «  j’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. L’auteur du deutéronome donne une réponse : « Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité » Dt 30,19). La sourate 2(verset 190) donne aussi une indication : «Combattez dans le sentier de Dieu ceux qui vous combattent, sans toutefois dépasser les limites permises car Dieu n’aime pas les transgresseurs »  Alors, chacun de nous, doit s’interroger en toute honnêteté et en conscience.

Tuer pour imposer sa vérité est le signe d’un esprit qui nie l’autre et donc porte en soi une contradiction terrible : si l’autre est incapable d’adhérer à ma vérité, si je lui refuse le droit d’être un être pensant, pourquoi le tuer  puisque déjà il n’existe pas en tant qu’être humain?

b/Par souci d’efficacité

La non-violence ne nie pas la violence, mais est une alternative à la violence. Nous n’avons pas le choix entre une violence aveugle et une non-violence utopique ou pire, lâcheté devant nos responsabilités. Le célèbre passage de l’Evangile de Luc (6,29) : «  A qui te frappe sur une joue, présente encore l’autre » n’est pas masochiste, mais comme le fait remarquer J-Y Leloup[11]  , il ne s’agit pas de présenter la même joue, mais l’autre «  ce qui indique une alternative , une autre solution que la fuite ou une réponse violente à la violence ». Il y a donc un autre choix que celui de la violence, et tout aussi efficace : Gandhi, Mandela, M-L King et bien d’autres ont dit leur vérité de manière non violente et ont pourtant renversé des montagnes.

C/ Tuer, se tuer au nom de Dieu

A-t-on le droit d’aimer la mort plus que la vie ? Tuer l’autre, se tuer pour Dieu est-il admissible, encouragé, recherché ou au contraire condamné ?

Il est très significatif pour nos deux religions, que notre Père commun Abraham ait accepté l’idée de tuer pour obéir à Dieu, et cela avec une violence extrême puisqu’il s’agissait de tuer son propre fils. S’arrêter à ce point du récit est une illustration parfaite d’une utilisation partisane d’un texte et de son détournement à des fins personnelles ou idéologiques, hélas pratique redevenue trop courante et qui rend vaine toute bataille verset contre verset, sortis de leur contexte ou tronqués. Car si l’on poursuit la lecture, le message est radicalement différent de celui que supposait la demande de Dieu : prends ton fils, ton unique et offre-le en holocauste. Dans Genèse 22,12 l’ange du Seigneur dit  « n’étends pas la main sur le jeune homme, ne lui fais rien car maintenant je sais que tu crains Dieu » Et dans le Coran (37,104et105) : « O, Abraham, cela suffit ; tu as cru en ta vision. Ainsi nous récompensons les vertueux ».

Dans l’esprit de nos deux religions le meurtre comme le suicide sont refusés.

Saint Paul dans la première Epitre aux Corinthiens (3,16-17) rappelle : « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? Si quelqu’un détruit le temple de Dieu, Dieu le détruira. Car le temple de Dieu est saint et ce temple, c’est vous. »

Mourir pour Allah et faire mourir au nom d’Allah fait partie des interdits explicites du Coran car seul Allah décide du terme de la vie : Une âme ne saurait mourir sans la permission de Dieu et hors du terme préétabli et immuable qui lui a été assigné (Coran 3, 145). Celui qui se suicide n’ira jamais au Paradis. Et tuer pour Dieu est une exception, tolérée dans certaines circonstances, mais la règle générale est : vivre pour Dieu.

Mais on ne peut nier que dans la Bible comme dans le Coran il existe des versets qui appellent à exercer la violence. Les exégètes, les mystiques, les historiens, les sociologues nous éclairent sur ces défis à la raison. Mais n’est-ce pas pour nous conduire à rechercher sans cesse l’indicible de Dieu derrière les mots sans projeter sur lui nos tumultes intérieurs ? Un rite catholique consiste à faire un petit signe de croix sur le front, la bouche, le cœur avant d’écouter la lecture de l’Evangile faite le dimanche à la messe. Quel est le sens de ce geste ? Que j’écoute ce texte en essayant de le comprendre avec mon intelligence, que les commentaires que j’en ferai se fassent avec une langue juste, et qu’il soit reçu avec un cœur pur.

Il nous faut tous être humbles devant les textes sacrés. Le dialogue vrai commence toujours par un long silence intérieur.

D/ Conclusion

Nous faisons nôtre la définition que donne J.Y. Leloup (déjà cité, p 18): « Un martyr est celui qui prend sur lui la violence d’autrui, qui meurt dans la fidélité et l’amour pour ce qu’il considère comme le plus précieux. Il ne répond pas à la violence par la violence ».

Le dialogue interreligieux nous conduit à aller plus loin, à savoir que tout homme qui pose un acte de vertu rapporté à Dieu est un martyr de l’amour [12] quelle que soit sa foi. On peut donner sa vie par amour pour les siens, mais aussi par amour pour des hommes d’une autre religion. Christian de Chergé rappelle qu’un ami algérien lui a sauvé la vie pendant la guerre d’Algérie, au prix de sa propre mort. Qui plus est, l’amour de l’autre le conduit à refuser le martyr par respect pour celui qui le lui infligerait : «  je souhaite vivement que l’Emir respecte ma vie au nom de l’amour que Dieu a inscrit dans sa vocation d’homme ».

III Quels martyrs pour aujourd’hui ?

Le sens des mots évolue en fonction du mode de penser d’une époque. Pourquoi l’inverse ne serait-il pas possible, à savoir donner aux mots un sens qui modifierait notre façon d’être au XXIème siècle ?

Ne pourrions-nous pas revenir au sens premier du terme martyr, c’est-à-dire témoin, témoin d’un Dieu miséricordieux, aimant tous les hommes sans exception? Et pour éviter la polysémie actuelle du mot martyr qui prête à confusion, ne pourrions-nous pas plutôt utiliser le terme d’  « amis de Dieu » ?

Les amis de Dieu d’aujourd’hui sont ceux qui nous aident à connaitre Dieu en combattant l’ignorance, les idées fausses, le sectarisme par une recherche intellectuelle compétente et sincère. Le monde musulman, la famille des exégètes, celle des enseignants, ne manque pas de ces femmes et de ces hommes courageux.

Les amis de Dieu d’aujourd’hui sont ceux qui nous précèdent dans une spiritualité heureuse, se reconnaissant tous enfants de Dieu, au même titre les uns et les autres, quel que soit le chemin suivi pour aller vers Dieu, « lui laissant la joie secrète d’établir la communion et de rétablir la ressemblance en jouant avec les différences »[13] .

Les amis de Dieu d’aujourd’hui sont ceux qui ne se laissent pas gagner par la haine face à la violence. Nous avons encore en mémoire ce texte d’Antoine Leiris, journaliste de France Bleue, dont la femme a été assassinée au Bataclan, à Paris, le 13 novembre 2015 : «  Vendredi soir vous avez volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère de mon fils mais vous n’aurez pas ma haine. ». Latifa Ibn Ziaten est aussi, parmi tant d’autres mères, une martyr/témoin. Son fils a été abattu par Mohammed Merah. Après sa mort, elle se rend dans le quartier de Toulouse où vivait l’assassin de son fils. Elle y croise un groupe de jeunes garçons qui l’interpellent et lui disent que « le terroriste était “un héros, un martyr de l’islam”. » En apprenant son identité, ils s’excusent. A la suite de cette rencontre, elle décide de créer l’association Imad-Ibn-Ziaten pour la jeunesse et pour la paix, témoignant inlassablement d’un vivre-ensemble possible.

Les amis de Dieu d’aujourd’hui sont ceux qui, croyants ou incroyants, font reculer les injustices, les inégalités, la misère matérielle et morale, qui donnent à l’homme et à la femme leur entière dignité, qui acceptent de partager, et qui attachent le même prix à chaque être humain..

Les amis de Dieu d’aujourd’hui sont ceux qui aiment. Pas seulement ceux qui sont amoureux, même si un hadith rapporté par  al-Khatîb dans « at-târikh » dit que pour Aicha : « Celui qui tombe amoureux tout en restant chaste puis meurt mourra martyr ».Mais aussi tous ceux qui croient que Dieu aime tous les hommes et qu’aimer son prochain participe de cet amour Divin. Les amis de Dieu d’aujourd’hui, ce sont les artisans de réconciliation entre les composantes de la société, les membres des associations d’entraide et de dialogue, et tous les anonymes qui donnent de leur temps et de leur argent pour établir des relations vraiment fraternelles entre les hommes.

Les amis de Dieu d’aujourd’hui sont ceux qui ne se vengent pas : beaucoup d’hommes et surtout de femmes périssent par vengeance, que ce soit pour crime d’honneur ou mafieux ; et il y a aussi les petites vengeances de tous les jours. Les amis de Dieu d’aujourd’hui sont ceux qui pardonnent, non pas naïvement, mais qui redonnent une chance à celui qui a fait le mal, laissant à Dieu le soin de juger. Nous revenons au point de départ de notre réflexion : la vie de l’autre ne nous appartient pas, ni à nous individus, ni aux états qui maintiennent la peine de mort .Le slogan des terroristes islamisés est : « nous gagnerons car nous aimons la mort plus que vous n’aimez la vie. » Alors, nous leur disons : nous aimons la vie, nous sommes sûrs que nos différences sont richesse et nous essayerons toujours de voir l’autre avec le regard de Dieu et non à la place de Dieu.

Le drapeau de l’EI est noir. Pour un physicien, le noir est l’absence de lumière, idée que l’on peut rapprocher de l’étymologie du mot Dieu en français, qui vient du latin Deus, dérivé de dies : le jour. Voir Dieu, c’est voir le jour (cf J-Y Leloup, p130, déjà cité) et donc la lumière qui nous révèle toute chose dans sa vérité. De plus, la lumière, comme la vérité, peut être à la fois une et multiple : c’est ce que constate encore le physicien lorsqu’il envoie la lumière du soleil sur un prisme : il découvre alors un magnifique arc-en-ciel !

Les amis de Dieu sont infiniment divers, mais toujours porteurs non de mort, mais de lumière.

 

L’image qui accompagne ce texte est une sculpture de Roland Machet: roland-machet.fr

  1. [1] Cette réflexion est menée dans le cadre du dialogue islamo-chrétien et n’inclut donc pas cette même notion vue par le judaïsme, qui à lui seul, a apporté une contribution très riche
  2. [2] Les traductions sont celles de la TOB Traduction œcuménique Ed du Cerf 2010
  3. [3] Voir aussi dans les Actes de Apôtres : (3.15), (4.33), (5.32), (8.25), (10.39-42),(13.31),(18.5), (22.15,18,20), (23.11), (26.16,22), (28.23)
  4. [4] Voir aussi dans l’Apocalypse : (2,13), (17,6)
  5. [5] Le Coran, Essai d’interprétation du Coran inimitable, Sadok Mazigh, Les Editions du Jaguar
  6. [6] Aggoun Atmane, « Le Martyr en Islam. Considérations générales. », Études sur la mort 2/2006 (n° 130), p. 55-60
  7. [7] Il est à noter aussi qu’au IV siècle apparait la distinction entre « confesseur » (celui qui déclare publiquement sa foi, au risque de grandes souffrances, mais qui n’en meurt pas) et le « témoin martyr » (qui en meurt)
  8. [8] Aggoun Atmane déjà cité
  9. [9] Dans le Hadith du prophète, le martyr (shahid ) n’est pas seulement celui qui meurt ou se blesse et meurt de sa blessure dans une bataille menée pour la cause d’Allah, d’autres peuvent être martyrs, selon ce qu’a été rapporté par Al-Boukhârî. Celui-ci, d’après Abou Hourayra, aurait dit que le Prophète a distingué cinq types de martyrs :

    Celui qui a trouvé la mort à la suite d’une épidémie ;

    Celui qui est décédé à la suite d’une maladie abdominale ;

    Celui qui a succombé à une noyade;

    Celui qui est mort sous les décombres ;

    Et celui qui a péri en combattant pour la cause d’Allah.”

  10. [10] A la mort de Saddam Hussein s’est développée une controverse pour savoir s’il était martyr
  11. [11] Jean-Yves Leloup, Le philosophe et le djihadiste, Presses de Châtelet 2016, p124
  12. [12] Expression introduite par Sainte Jeanne de Chantal et illustrée par Christian de Chergé, l’invincible espérance, Bayard Editions/ Centurion 1997p 225 à 230
  13. [13] Christian de Chergé, l’invincible espérance, Bayard Editions/ Centurion 1997 p223