Dialogue islamo-chrétien dans le contexte post« printemps arabe »

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Juil 132014
 

Par Abderrazak SAYADI, GRIC Tunis

Le monde arabe connaît depuis 2011 de profonds bouleversements politiques qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui « printemps arabe » qui désigne un cycle de révolutions qui a traversé quasiment l’ensemble du monde arabe, et qui n’est toujours pas fini encore actuellement en 2014. La vie de millions de personnes s’en trouve totalement transformée pour le meilleur et pour le pire. Cela concerne aussi bien des musulmans que des chrétiens qui ont pris part d’une manière ou d’une autre à ces révolutions. Les uns et les autres ont vu dans ces révolutions une espérance de pouvoir vivre enfin dans des régimes démocratiques qui garantissent à chaque citoyen sa liberté et sa dignité. Pourtant trois ans après, ces espoirs semblent évanouis. Certains pays arabes ont connu le retour de régimes autoritaires, d’autres ont sombré dans des guerres civiles tragiques. La première conséquence de ces guerres est l’éclatement du vivre ensemble entre les différentes communautés religieuses, et le repli sur les appartenances tribales ou communautaires les plus étroites à tel point que le terme « printemps arabe » suscite de plus en plus un sourire ironique ou même la colère et le rejet, tant il est devenu synonyme de chaos et de violence. La question pour moi n’est pas de savoir pourquoi un tel échec. Mais plutôt, d’abord, quelle est la situation du dialogue islamo-chrétien ? Ensuite, à quoi sert-il encore ? Enfin, comment peut-on le rénover ?
Il nous faut commencer, par situer le dialogue islamo-chrétien dans son contexte historique. Ce dialogue n’est en effet pas nouveau. Depuis la naissance de l’Islam, les deux religions ont dialogué. A Damas, capitale du nouvel empire islamique omeyyade, au VIIIème siècle, à Cordoue, en Andalousie au XIIème siècle, et plus récemment au moyen orient au XIXème siècle. Le dialogue islamo-chrétien a toujours existé. Les textes fondateurs des deux religions y appellent. Nous trouvons, par exemple, dans le Coran (29/ 46) :
« Ne discute avec les gens du livre que de la manière le plus courtoise, sauf avec ceux d’entre eux qui sont injustes. Dites : Nous croyons à ce qui est descendu vers nous et à ce qui descendu vers vous. Notre Dieu qui est votre Dieu est unique, et nous lui sommes soumis ».
Les musulmans sont incités, par cette recommandation, à dialoguer avec les Chrétiens et les Juifs de la manière la plus courtoise. Le dialogue doit favoriser ce qui rapproche tous les croyants en un Dieu unique. Il n’est pas question ici de mettre en cause la Foi chrétienne ou de la présenter comme étant fausse ou falsifiée. Bien au contraire, les musulmans doivent croire à ce qui a été révélé aux Chrétiens et aux Juifs « à ce qui est descendu vers nous…et vers vous ».
Du côté Chrétien, bien évidemment, la Bible ne parle pas de l’Islam, mais le texte issu du concile Vatican II, intitulé Nostra Aetate affirme :
« Même si, au cours des siècles, de nombreuses discussions et inimitiés se sont manifestés entre les chrétiens et les musulmans, le saint concile les exhorte tous à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté »[1]
Ce texte constitue un véritable tournant dans l’histoire des relations des chrétiens avec les musulmans. Il appelle, en effet, les chrétiens à établir un dialogue sincère et authentique avec les musulmans, qui permettrait de dépasser les malentendus historiques et les vieilles rancœurs afin de construire ensemble un monde de paix et de liberté qui repose sur le partage de valeurs humaines communes.
Les chrétiens et les musulmans doivent toujours continuer à dialoguer parce qu’ils sont si proches. On trouve dans le Coran (5/82) :
« Tu constateras que les hommes les plus proches des croyants sont ceux qui disent : « oui nous sommes chrétiens », parce qu’on trouve parmi eux des prêtres et des moines qui ne s’enflent pas d’orgueil »
Le Coran appelle ainsi à reconnaître la foi des chrétiens, et il présente leur humilité comme étant une valeur supérieure voulue par Dieu :
« Nous leur avons donné l’Evangile et avons mis, dans le cœur de ceux qui le suivent, mansuétude et pitié » (Coran 57/27).
Le musulman est appelé, comme ce verset le montre, à suivre les enseignements de « l’Evangile » qui mettent dans le cœur du croyant « mansuétude et pitié ». Après lecture de ces versets, on ne peut que se demander : « Qu’est ce qui pourrait empêcher un musulman d’aimer un chrétien ? ».
L’Eglise catholique a de son côté, fait un pas de géant dans le sens des musulmans, en affirmant dans Nostra Aetate :
« L’Eglise catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et beau dans les religions : elle considère avec un respect sincère les manières d’agir et de vivre, les règles et les doctrines qui, quoi qu’elles diffèrent en beaucoup de points de ce qu’elle-même tient et propose, cependant apportent souvent un rayon de vérité qui illumine tous les hommes ».
En réaffirmant son « respect sincère » à ce qui est « vrai et beau » dans les autres religions qui apportent « un rayon de vérité », l’Eglise renonce à un principe qui a influencé ses relations avec les autres pendant des siècles qui est « Hors de l’Eglise, point de salut ». Entre le christianisme et l’Islam, il y a bien des valeurs communes et des points de rencontre qui permettent de construire la paix et la concorde entre les deux mondes.
Il ya donc de part et d’autre des textes sacrés qui prônent la compréhension et la tolérance, et qui peuvent servir de tremplin pour construire ce monde et de paix et d’harmonie auquel tout être humain devrait rêver. Pourtant la réalité nous montre tous les jours que nous en sommes loin et que la coexistence des religions monothéistes est mise à mal. La question est de savoir pourquoi la réalité ne correspond pas aux préceptes formulés par nos textes ? Le dialogue serait-il stérile et inutile face au poids des réalités politiques et économiques qui pèsent sur les hommes comme le pensent certains?
La nouvelle réalité politique et sociale née du « printemps arabe » semble, en effet, tourner le dos à une longue tradition de vivre ensemble entre les différentes communautés religieuses dans le monde arabe. Quelques chiffres peuvent nous donner une idée sur l’étendue du désastre :
En Irak : Sous Saddam Hussein dans les années 90, il y avait 1,2 millions de chrétiens. Aujourd’hui ils ne sont plus que 330 000.
En Egypte : Entre 60 000 et 100 000 coptes ont quitté le pays depuis la chute de Moubarak.
La Syrie, ravagée par la guerre civile et par une violence aveugle qui n’épargne aucune communauté musulmane ni chrétienne détient le triste record du nombre des chrétiens assassinés avec 1213 assassinats avérés de chrétiens. La violence dans ce pays est générale et elle touche à peu près toutes les communautés et parmi elles les communautés chrétiennes qui sont aujourd’hui selon certains, menacées d’extinction au moyen orient au point que le patriarche grec melchite Grégoire III Laham a lancé une mise en garde aux chrétiens d’orient : « Il est interdit d’émigrer ».
Le printemps arabe qui fut d’abord une protestation pour la dignité a été une aubaine pour les groupes islamistes et Djihadistes qui voulaient s’emparer du pouvoir par la force et imposer une théocratie où il n’est question ni de pluralisme religieux ni politique. Le prédicateur égyptien Wajdi Ghonim, l’un des théoriciens les plus radicaux du salafisme, a sillonné les pays du printemps arabe pour soutenir que « toutes les valeurs de la Démocratie sont kufr » c’est-à-dire impiété, et par conséquent, la démocratie serait incompatible avec l’Islam. Ainsi la confusion entre le religieux et politique a entraîné immédiatement la déviation du printemps arabe de ses objectifs initiaux et, en définitive, l’a conduit à son propre échec.
Pourtant l’échec n’est pas total. Une lueur d’espoir existe. Elle est apparue dans les délibérations de l’Assemblée constituante tunisienne lors du vote de la nouvelle constitution. Malgré toutes les ambiguïtés et les limites du texte, soulignées par les experts en droit constitutionnel, un progrès indéniable a pu être enregistré. Il s’agit du vote de l’article 6 qui stipule que l’Etat est garant de la liberté de conscience, même si cette avancée a été tempérée par l’affirmation que l’Etat est aussi garant de « la protection du sacré ». Aujourd’hui la Tunisie peut s’enorgueillir d’être le premier pays musulman à reconnaître cette liberté de conscience dans sa constitution comme elle fut dès 1956 le premier pays musulman à abolir la polygamie, grâce à une lecture audacieuse et intelligente du texte coranique. L’article 6 met fin à une fameuse vieille loi liberticide qui pouvait condamner à mort tout acte d’apostasie. Il reste maintenant à réaliser cette loi au niveau des mentalités. Mais cette avancée au niveau de la loi ne peut que favoriser l’ouverture et le dialogue entre Chrétiens et Musulmans.
Le schéma terrifiant du chaos généralisé, de la guerre civile ou des guerres de religions, de tous contre tous n’est donc pas une fatalité. Entre la dictature militaire et la tyrannie religieuse d’autres voies sont possibles. C’est là que le dialogue islamo-chrétien, rénové, peut avoir un rôle important à jouer.
Celui-ci peut favoriser la diffusion des valeurs démocratiques dans nos sociétés. La démocratie est en effet avant tout le dialogue institutionnalisé. Des personnes différentes voire opposées peuvent se rencontrer et échanger des points de vue divergents mais ils doivent pouvoir se retrouver sur un terrain commun celui du respect d’un minimum de valeurs humaines communes comme le respect de la vie, de la dignité de l’être humain et de sa liberté à croire ou à ne pas croire en son for intérieur, en son intimité la plus profonde, en sa conscience. Le dialogue islamo-chrétien peut donc être une véritable école d’écoute et d’échange. Il peut apporter une réponse à ce que beaucoup d’experts du système éducatif déplorent : « Notre inaptitude à discuter calmement les uns avec les autres constitue l’une des principales failles de notre éducation »
L’incapacité à dialoguer avec l’autre est, en effet, l’une des causes de la violence quotidienne. De nombreuses personnes sont ainsi tentées par la violence parce qu’elles ne savent pas dialoguer. Les cercles de dialogue inter religieux peuvent alors exercer une fonction didactique et certainement bénéfique pour le vivre ensemble dans une même société.
Une société démocratique est en effet une société plurielle. La construction de la démocratie dans les pays arabes passe évidemment par la reconnaissance du pluralisme politique au niveau des institutions démocratiques élues, mais elle passe surtout par la reconnaissance du pluralisme religieux au niveau de la vie quotidienne en société. L’égalité de toutes les croyances et de toutes les religions devant la Loi est un principe éminemment démocratique. Or l’existence d’une religion d’Etat pose toujours problème. Nous devrions pouvoir en débattre. Mais l’avancée vers la démocratie est de toute façon en perpétuel mouvement et aucune société ne peut prétendre avoir atteint le degré ultime de la démocratie car celle-ci relève de l’idéal vers lequel il faut continuellement tendre. Le dialogue islamo-chrétien pourrait, me semble-t-il, permettre de débattre sereinement de toutes ces questions.
La démocratie est une voie que l’on suit et non un point fixe que l’on atteint. C’est pourquoi je pense que bien d’autres droits restent à conquérir dans nos pays arabes sur la voie des libertés aussi bien politiques que religieuses. La liberté de conscience est certes un acquis historique mais bien d’autres droits restent à conquérir qui se heurtent encore à des lectures et à des interprétations figées de la Tradition comme par exemple tout ce qui touche aux droits de la femme et à la famille comme l’égalité devant l’héritage, etc. Une société qui évolue est une société qui se réforme continuellement et qui accepte le débat libre et sans tabou. C’est cela la force des sociétés démocratiques. Le groupe de dialogue islamo-chrétien peut aider au développement de ce débat, et par conséquent à l’édification de la démocratie, faute de quoi il risque de ne plus qu’un « mythe contemporain »[2].
Les acteurs du dialogue islamo-chrétien doivent être conscients des enjeux de ce dialogue, de ses forces mais aussi de ses difficultés. Il a sans doute pour lui une longue tradition qui le soutient mais qui, aussi pèse sur lui. Aujourd’hui il se déroule dans un contexte de mutations et de transformations profondes que nos sociétés vivent. Dans certains pays déchirés par les conflits inter communautaires le dialogue islamo-chrétien n’est pas un luxe d’intellectuels qui aiment à se rencontrer mais une nécessité littéralement vitale. Le monde arabe cherche sa voie vers la démocratie qu’il est en train d’inventer à sa façon et à son rythme tous les jours. Les échecs sont tragiques et sanglants mais les succès sont réels et profonds. Que le dialogue islamo-chrétien puisse contribuer à avancer sur la bonne voie !

  1. [1] Concile de Vatican II, constitution Nostra Aetate, éd. Médiapol, 2012, p. 5975
  2. [2] Régis Debray, Un mythe contemporain ; le dialogue des civilisations, CNRS éd. Paris, 2007