Mar 232008
 
Par Larbi Chouikha, Professeur universitaire Institut de Presse et des Sciences de l’Information (Tunis- Tunisie)

Je souhaiterais développer un point de vue qui contraste avec le discours universitaire dominant à propos « du pouvoir des médias », du poids des « appartenances identitaires ». En effet, dans ce que nous percevons aujourd’hui, comme les conséquences du choc des civilisations, se profile la problématique de l’influence des médias sur les opinions publiques, et du conditionnement des esprits. Et de ce constat, émerge aussitôt l’idée récurrente que l’opposition Occident/islam/monde arabe, est en grande partie alimentée par les médias occidentaux ainsi que par la perception que nous – arabes et musulmans – avons de ces médias. Et dans ce sillage, nous nous inscrivons souvent dans ce postulat que les médias disposent d’un pouvoir incommensurable sur les opinions et les effets qu’ils provoquent, sont dans la plupart des cas, unanimes et univoques. Ainsi, dans la majorité des « évènements » relayés ou amplifiés par les médias occidentaux tels que ceux portant sur les caricatures du prophète Mohamed, des propos pontificaux sur l’islam (de Ratisbonne Allemagne octobre 2006)…, la problématique récurrente par les chercheurs et les journalistes occidentaux, est toujours la même : la mise en scène d’une lutte entre un Occident incarnant les libertés, et notamment la liberté d’expression, et un monde musulman, assimilé bien souvent au monde arabo musulman, incarnant l’obscurantisme.

Une vision des choses qui me paraît trop réductrice et qui ne fait qu’attiser les sentiments extrémistes de part et d’autre.

Or, une observation plus approfondie des réactions que provoquent ces « évènements » dans les pays arabes montre que celles-ci sont plus complexes et diversifiées que laisse paraître cette vision des choses, et elles ne versent pas toutes dans le registre religieux comme semblent souvent l’admettre les médias occidentaux, dans leur ensemble. En effet, une analyse plus fouillée de ces réactions nous amène à ce constat, que sur ces évènements à connotation religieuse/identitaire propulsés par les médias viennent souvent se greffer d’autres thématiques, sans relation directe au religieux, qui vont émerger pour s’exprimer dans « l’espace public arabe » [1]. Et si généralement, les médias occidentaux leur prêtent peu ou prou attention, c’est parce que ces « évènements » qui sont latents dans l’espace arabe ne cadrent pas souvent avec le paradigme dominant marqué par l’opposition Occident/Monde arabo musulman.

Pour illustrer mes propos, je me baserai sur des exemples de manifestations en relation avec la diffusion des caricatures danoises sur le prophète Mohamed qui avaient suscitées de vives réactions en 2006 parmi les populations arabo musulmanes :

Tout d’abord, ces caricatures telles qu’elles ont été publiées en Occident, ont peu circulé dans le monde arabe et musulman ; et si elles l’ont été, ce fut par le truchement des médias nationaux et surtout, des télévisions satellitaires arabes qui les ont relayées et amplifiées leurs effets [2]. Par conséquent, les violences contre les représentations danoises ou européennes dans une partie du monde arabo-musulman, sont moins des réactions aux caricatures qu’ont pu voir les Européens, que celles qui ont circulé à travers les médias arabes ou dont la rumeur en a fait écho dans ces pays.

D’autre part, au milieu de cette cacophonie de réactions parfois violentes observées dans le monde arabe, il n’est pas surprenant de remarquer des gouvernements ou même, des organisations sociales, politiques – ou politico-religieuses – qui ont tout intérêt à les alimenter, souvent, pour des raisons sans relation directe avec les fondements même de ces caricatures. A titre d’exemple, le fait que des « manifestations spontanées » généralement interdites dans la plupart des pays arabes, soient autorisées en Syrie, en Egypte, et ailleurs, montre que des régimes politiques autoritaires peuvent être conduits à se servir de ces prétextes pour détourner l’attention de leurs populations des sujets du moment, qui sont plus embarrassants pour eux. Par ailleurs, l’incendie de la représentation diplomatique danoise dans la capitale syrienne en février 2006 faisait apparaître l’implication directe du pouvoir en place, qui passe pourtant pour être le plus « laïc » dans le monde arabe. Et par cet acte, le régime syrien se servait de cet évènement pour, à la fois, damer les pions à ses islamistes en canalisant les manifestations publiques, et adresser un signe aux Occidentaux, pour rappeler qu’il demeure la seule force organisée à même de contenir l’extrémisme religieux dans la région. Dans ce même sillage, des Etats arabes peu scrupuleux en matière de la liberté de la presse où la censure des journaux étrangers se fait souvent de manière fréquente et surtout subreptice, peuvent cette fois-ci, recourir à des saisies à visage découvert en publiant un communiqué officiel pour les justifier. Et ce fut le cas notamment avec l’interdiction de diffusion qui avait frappé des publications françaises du fait qu’elles contenaient des articles et des illustrations jugés « préjudiciables et offensants pour le Prophète, l’Islam et les musulmans » [3]. Dans ce même ordre d’idées, il n’est pas rare de voir dans un tel contexte émotionnel, toutes sortes d’oppositions brimées et ou réprimées par les pouvoirs politiques, exploiter cette occasion pour manifester publiquement leur mécontentement contre la politique de leur gouvernement. De plus, l’implication des certains gouvernements occidentaux dans les évènements en Irak, dans l’enlisement du conflit israélo-palestinien, mais aussi, leur complicité avec les régimes arabes autoritaires, tout comme les conditions de vie des immigrés arabo musulman en Occident…, sont autant de raisons qui peuvent aussi se greffer sur les réactions qu’avaient suscitées la diffusion de ces caricatures. Autrement dit, toutes les formes de privations, de ressentiments, de frustrations.., vécus ou éprouvés – individuellement que collectivement – tant à l’échelle nationale qu’internationale, peuvent aussi trouver dans ces évènements un terrain propice à l’expression et au déploiement.

Par ailleurs, le contexte émotionnel engendré par toutes ces réactions crée un climat de tension entretenu à la fois par les grands médias occidentaux qui ont tendance à développer un seul point de vue manichéen, et par réaction, les médias arabes seront donc amenés à décliner un discours tout aussi réducteur. Et c’est précisément dans ces situations de tension que les antagonismes identitaires peuvent se cristalliser pendant ces moments. Et par conséquent, du côté des populations arabes vont apparaître des réactions très diverses dont la dimension religieuse en sera le ferment et non la finalité. Ainsi et dans un tel contexte, il peut aussi se trouver des personnes qui se disent ouvertement laïques, auxquelles les images des médias occidentaux qui leur parviennent sont susceptibles de heurter leurs sensibilités, et par un réflexe réactif, elles peuvent être induites à se fondre aux sentiments prépondérants de leur communauté d’appartenance. Il s’ensuit donc que dans un contexte fortement marqué par des tensions de type identitaire, le paroxysme des réactions peut aussi se manifester par des attitudes qui peuvent paraître incongrues pour un esprit occidental, à l’instar de celles des « laïques » arabes qui se déclarent « choqués » par la manière dont les médias occidentaux se représentent l’Islam et les musulmans,

Enfin, les points de vue nuancés, mais contraires à l’image que les médias occidentaux véhiculent, sont souvent ignorés de plein gré par eux. A titre d’exemple, le célèbre caricaturiste algérien Ali Dilem, avait osé publier des dessins sur l’islam « qui n’ont pas été faits ailleurs ». Ses caricatures à la Une du quotidien algérien « La Liberté » n’avaient épargné ni les islamistes ni les symboles religieux auxquels ils sont attachés. D’ailleurs, il est continuellement la cible des prêches des fondamentalistes dans les mosquées comme du pouvoir politique, et demeure sous le coup de vingt-quatre procès [4]. Pourtant, son cas est délibérément ignoré par tous les grands médias, qu’ils soient occidentaux ou arabes.

Par conséquent, dans cette opposition Occident-musulman par le truchement des médias, quand des évènements de cette nature sont propulsés, c’est la matrice religieuse et identitaire qui devient la plus visible et qui constitue de ce fait le seul paradigme interprétatif dominant : Et une fois de plus, médias occidentaux et médias arabes se rencontrent pour développer – tout en s’en défendant – une analyse compatible avec la théorie du « choc des civilisations ».

Mais cette observation demeure tronquée et incomplète si l’on ne convoque pas la sociologie des médias afin d’examiner tout le processus de cheminement ; de la couverture de l’évènement depuis la production de sens qui lui sera conférée par les journalistes, jusqu’à sa réception par les « publics » arabes. Or, dans ce processus, une dyade constituée de deux pôles souvent contradictoires va émerger ; le premier, portera sur le média et l’environnement dans lequel il se meut, et l’autre, plus complexe à saisir, se déclinera autour du récepteur et du contexte de réception. Si l’environnement du média se confond au « paradigme journalistique » dominant en Occident [5], le récepteur et les contextes de réceptions, par contre, sont plus difficiles à cerner au regard des nombreux processus interactifs qui interviennent dans l’interprétation, voire dans la réappropriation des messages reçus. Autrement dit, autant il est possible de circonscrire les schèmes et les représentations mentales qui conditionnent la construction et la diffusion des messages se rapportant à l’évènement, autant il est difficile de prévoir – a priori – tous les effets que ces messages sont susceptibles de provoquer chez des publics, surtout si ces derniers n’appartiennent pas nécessairement à la même aire géographique et culturelle. Et dans cette optique, la structuration de l’espace public, mais aussi, les « manières de faire » individuelles dans la réception, interviennent toutes deux dans les processus d’interprétation et de réappropriation des messages en provenance des médias. Or, dans les pays arabo-musulmans, l’espace public est largement structuré par deux facteurs qui s’interpénètrent pour en faire un : l’autoritarisme qui caractérise nos pouvoirs politiques et qui engendre le rétrécissement du champ des libertés et des droits citoyens et l’emprise de l’islam (comme culture et religion) sur la société et sur l’individu. Et dans la mesure où l’islam imprègne toutes les manifestations de la vie sociale tant collectives que privées, il devient dés lors problématique de distinguer entre ce qui est strictement religieux de ce qui est non religieux, entre ce qui renvoie au religieux et ce qui relève du profane ou du séculier ; Ce qui importe, c’est de voir à chaque fois, comment réagissent les individus qui vivent dans ces pays quand des évènements qui les interpellent directement, leur parviennent ?

Autrement dit, indépendamment de leur nature – religieuse ou autres -, dés lors que des évènements – nationaux ou internationaux – qui échappent au contrôle de leurs pouvoirs politiques font irruption dans l’espace public, ils deviennent objet de vives attentions des populations de ces pays parce qu’ils leur donnent d’abord, la possibilité d’exprimer leurs attentes et leurs doléances du moment.

Et si on observe un regain de religiosité dans nos pays, c’est plus en rapport à la conjoncture politique du temps présent. Car, l’effervescence religieuse et l’effervescence politique dans le monde arabo musulman se sont toujours avérées comme les deux faces de la même pièce surtout dans les moments de la confrontation avec l’étranger, et l’histoire de la colonisation dans nos pays en fut une parfaite illustration de cette intrication du religieux au politique. Ainsi, parler de « spécificité musulmane » c’est vouloir ériger l’islam comme seul facteur explicatif, en opposition aux « valeurs judéo chrétiennes ». Et comme le soulignent Youssef Courbage et Emmanuel Todd : « Aujourd’hui, la tentation est grande, dans un monde rendu anxieux par la globalisation économique, de classer, de séparer et bien sûr de condamner. Certaines puissances et certains chercheurs ont d’ailleurs intérêt à ce que s’installe dans les esprits la représentation d’un conflit de civilisation, qui masque la violence latente des conflits économiques » [6] mais aussi, qui feigne d’occulter les frustrations et les aspirations qui animent ces populations.

  1. [1]– Qui se caractérise essentiellement par des pratiques autoritaires, patrimoniales, où le pouvoir est monopolisé par le « chef », les espaces autonomes quasi inexistants et l’individu réduit au statut de sujet. CF, Hisham Sharabi. Le néopatriarcat. Paris,. Mercure de France 1996.
  2. [2]– Dans les trois pays du Maghreb, toutes les études d’audience effectuées récemment montrent que les télévisions satellitaires arabes, à l’instar de la chaîne qatarie El Jazira, sont les plus regardées par les publics de ces pays.
  3. [3]– Exemple des pays, comme la Tunisie qui avait interdit la diffusion du quotidien français « France Soir » dans le pays en justifiant cette interdiction par un communiqué officiel publié le 3 février 2006.
  4. [4]– CF, le quotidien français, Le Monde, du 25 décembre 2007, p.22
  5. [5]C’est-à-dire, « l’ensemble composé des pratiques, des schémas d’interprétations, des valeurs et des modèles auxquels les journalistes apprennent à s’identifier », In, Communciation, Vol 26, p. 137) Jean Charron et Jean de Bonville.
  6. [6]– Le rendez-vous des civilisations. Ed Seuil/La République des Idées, Paris 2007, p.159

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