Ma vie, de missionnaire vouée au dialogue inter-religieux par Michel Lelong

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Mai 202020
 

Le Père Michel Lelong est décédé le Vendredi Saint le 10 avril 2020, à l’hôpital Lariboisière à Paris à l’âge de 95 ans dont 72 ans de vie missionnaire en Tunisie, Algérie et en France, emporté par le Covid-19. Sa vie a été consacrée au dialogue islamo-chrétien que ce soit à travers sa responsabilité au sein de SRI (devenu SNRM)  ou dans la fondation du GAIC  avec Mustapha Chérif .  Il a particulièrement marqué le GRIC dont il fut pendant une vingtaine d’années le secrétaire général. Nous sommes tous un peu ses héritiers.

Le texte qui suit est un témoignage publié dans la revue des Pères Blancs « Voix d’Afrique » que nous reproduisons grâce à leur aimable autorisation : http://peresblancs.org/michel_lelong.htm

 

 

Je suis né dans une famille profondément catholique qui fut très éprouvée par la guerre et c’est en 1941, tandis que la France vivait les jours de l’occupation et de la Résistance, que j’eus la certitude d’être appelé à être prêtre et missionnaire. En assistant cette année-là à “L’appel du silence”, film consacré à la vie du Père de Foucauld, je fus impressionné par l’itinéraire spirituel qu’il avait vécu: c’est en voyant des musulmans prier qu’il avait été conduit à se mettre devant Dieu et à retrouver la foi de son baptême. Puis il était devenu « le frère universel », à la suite de Jésus « le modèle unique », aussi accueillant aux officiers de l’armée française et aux Arabes les plus pauvres qu’aux notables musulmans. Me sentant appelé à être prêtre en terre d’Islam, j’appris qu’une des meilleures façons de l’être était d’entrer chez les Pères Blancs.

Après une année de philosophie au Grand Séminaire d’Angers, ma ville natale, ce fut le Noviciat des Missionnaires d’Afrique, installé alors à Tournus (Saône et Loire) en raison des événements, puis le Scolasticat de Thibar (Tunisie) où je fus ordonné prêtre en 1948. À cette époque, la théologie qui était enseignée aux futurs prêtres était fort « traditionnelle » et l’histoire de l’Église plus apologétique que vraiment objective ! Quant à l’Islam, on en parlait le plus souvent d’une façon qui me parut beaucoup trop polémique.

Mais au Noviciat comme ensuite au Scolasticat, on nous apprit à prier, à consacrer de longs moments à « l’oraison » personnelle et silencieuse, conformément à une recommandation du Cardinal Lavigerie qui me parut alors – et me parait plus encore aujourd’hui – tout à fait fondamentale : « Vous ne convertirez personne si vous ne travaillez pas d’abord à votre propre sanctification ».

Au lendemain de mon ordination, nos supérieurs me nommèrent à Paris, pour y faire une licence de Lettres classiques.

Je fus déçu car j’avais demandé à aller en Terre d’Islam. Mais grâce au Père Lanfry, alors Supérieur Régional en Afrique du Nord : mes études universitaires se poursuivirent par une licence d’arabe à Alger. C’était à la veille de la guerre d’Algérie et la situation était tendue. C’est dans ce contexte qu’avec des amis musulmans j’ai été conduit à organiser mes premières rencontres islamo-chrétiennes. Je fus ensuite envoyé en Tunisie, pour rejoindre la communauté de l’IBLA (Institut des Belles Lettres Arabes). Autour du Père Demeersman, cette communauté faisait, depuis longtemps déjà, un remarquable travail dans le domaine culturel avec les Musulmans de Tunisie. Bien avant Vatican II, les Pères de l’IBLA avaient compris que, pour annoncer la Bonne Nouvelle du Christ, les missionnaires doivent connaître la langue, la culture et la religion des peuples auxquels ils sont envoyés.

 

Création du groupe de recherche Islamo-chrétien

Tout en travaillant à la bibliothèque de l’IBLA, et pour sa revue, je fus chargé par l’Archevêque de Tunis, Monseigneur Perrin, de créer et d’animer le “Foyer des Étudiants Catholiques” qui accueillait aussi, pour des rencontres interreligieuses, des musulmans, des juifs, des incroyants. La Tunisie venait alors d’accéder à l’indépendance, et ce fut pour moi l’occasion de passionnantes rencontres avec ses jeunes élites, qui étaient aussi attachées au patrimoine arabo-musulman qu’attentives et ouvertes à la culture européenne, surtout française. C’est dans ce contexte que fut créé, par notre confrère Robert Caspar et par un universitaire musulman, notre ami Abdelmagid Charfi, le “Groupe de Recherche Islamo- Chrétien” (GRIC). Cette association, dont je fus pendant une vingtaine d’années le Secrétaire Général, réunit des théologiens, historiens et exégètes chrétiens et musulmans, du Maghreb, d’Europe et du Moyen-Orient.

 

Tout en travaillant à l’IBLA et au Foyer des Étudiants Catholiques, je préparai une thèse de Doctorat sur « L’enseignement islamique en Tunisie », complétée par une thèse secondaire sur « Les relations entre l’Église et l’Islam en Tunisie de 1930 à 1968 ». Après avoir soutenu cette thèse à l’Université d’Aix-en-Provence, en 1970, je fus sollicité pour donner des cours à l’Institut Catholique de Paris sur les relations interreligieuses.

Responsable du Secrétariat pour les relations avec l’Islam

En 1975, alors que la Conférence Épiscopale de France venait de créer le Secrétariat pour les Relations avec l’Islam (SRI), nos supérieurs me demandèrent d’être le responsable de ce Secrétariat, dont le Président était Monseigneur Huygues. Il s’agissait d’aider, à tous les niveaux, l’Église de France à faire sienne les orientations données par Vatican II, dans le domaine des relations islamo-chrétiennes. Ce fut pour moi l’occasion d’établir et d’approfondir des relations avec l’Église de France et avec la communauté musulmane de notre pays. À la même époque, j’étais « consulteur » du Secrétariat Romain pour les religions non chrétiennes, devenu depuis « Conseil Pontifical pour les Relations interreligieuses ». Je participai aussi, de 1975 à 1995, à de nombreux colloques islamo- chrétiens en Europe, au Maghreb, au Proche-Orient, en Afrique et en Asie.

 Après avoir longtemps fait partie de la communauté de la rue Friant – dont j’étais souvent absent en raison de mon ministère auprès des musulmans – je fus nommé supérieur de la communauté que la Province de France venait de créer à Maison-Alfort, dans le Val-de-Marne. Tout en assumant de mon mieux cette responsabilité, je continuai à participer à des rencontres islamo-chrétiennes et à aller célébrer la messe dominicale dans des paroisses de banlieue parisienne.

C’est alors qu’avec quelques amis chrétiens et musulmans, je fus amené à fonder le Groupe d’Amitié islamo chrétien (GAIC) dont je fus pendant une dizaine d’années le Président chrétien, le Président musulman étant un universitaire algérien, M. Mustapha Cherif, ancien ministre de l’Enseignement Supérieur dans son pays. Mon ministère me donna l’occasion de nombreux contacts avec des chrétiens et des musulmans du Moyen-Orient, et avec eux je soutins la juste cause des Palestiniens.

Enfin, tout en continuant à répondre aux demandes qui me sont faites en France par des chrétiens et des musulmans, j’ai été amené à m’occuper, ces dernières années, d’un Groupe de réflexion entre Catholiques (GREC) créé par Madame Pérol à partir d’un document rédigé par son mari, l’ambassadeur Gilbert Pérol, qui appelait au dialogue et à la réconciliation entre catholiques. Encouragé et soutenu par le Nonce Apostolique en France et par le Président de la Conférence Épiscopale de notre pays, ce groupe s’efforce de favoriser un climat de respect mutuel, de confiance et de dialogue fraternel entre catholiques ayant des options politiques, théologiques et liturgiques différentes. Le GREC a publié, en 2012, un livre intitulé Pour la nécessaire réconciliation.

Après ces années de vie missionnaire, je suis plus que jamais, convaincu que nous sommes appelés, comme l’écrivait Saint Pierre, à « rendre compte de l’espérance qui est en nous avec douceur et respect ». Dans cette perspective, et comme le disait Benoît XVI le 25 septembre 2006, « le dialogue interreligieux est une nécessité vitale pour bâtir ensemble un monde de paix. En ce domaine, nos contemporains attendent de nous un témoignage éloquent, pour montrer à tous la valeur de la dimension religieuse de l’existence. Aussi, fidèles aux enseignements de leurs propres traditions religieuses, chrétiens et musulmans doivent-il apprendre à travailler ensemble, comme cela arrive déjà, en diverses expériences communes ». C’est pour répondre à cet appel que j’ai voulu évoquer ma vie de missionnaire d’Afrique dans un livre qui est paru en 2007 sous le titre : Prêtre de Jésus-Christ parmi les Musulmans (Éditions François-Xavier de Guilbert). J’espère que ce livre pourra aider les jeunes d’aujourd’hui à découvrir ce qu’est la joie d’être apôtre, chez les Pères Blancs.

L’Institut des Belles Lettres Arabes (IBLA) par Jean Fontaine (PB)

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Mai 312014
 

L’IBLA a résisté à quatre systèmes politiques : le Protectorat, Bourguiba, Ben Ali et les islamistes. La revue IBLA est la plus ancienne existant à ce jour en Tunisie.

1. Histoire

Les Pères Blancs sont venus en Tunisie dans le sillage de l’impérialisme européen en Afrique. L’Ibla commence le 18 novembre 1926 au palais Boukhris près de La Marsa pour former les prêtres et les religieuses voulant vivre au Maghreb. Il occupe son siège actuel à la rue Jamaa al-Haoua le 15 février 1932.
Il s’agit alors de gagner la sympathie de la population locale de manière humble, à l’écoute et à l’école des Tuni¬siens eux-mêmes : devenir arabisant est la qualification de base. Dès 1928, des brochures sont distribuées aux étudiants de l’Ibla pour leur facili-ter la connaissance du milieu tunisien, de la culture arabe et de la religion musulmane. Elles contien¬nent des contes, des poésies, des proverbes et des conversations, tra¬duits en français avec introduction et glossaire. Elles forment deux séries: « Les Cahiers Tunisiens » et « Documents Tunisiens ».
Du point de vue de la formation, on cherche à mettre au point une technique pour discerner les valeurs dites « incomplètes » de l’islam, selon les idées théologiques de l’épo¬que. Le missionnaire doit s’initier à l’art de vivre en pays d’is¬lam. L’idéal est d’être un cheikh chrétien, c’est-à-dire un homme partici¬pant dans une me¬sure convenable aux con¬naissances qui sont familières au lettré musulman et jouissant d’un prestige ana-logue dans la so¬ciété musulmane.
En 1949, les activités de l’Ibla se divisent en deux. La maison d’études émigre d’abord à La Manouba (à cette date, une cinquantaine d’étudiants étaient passés par la maison), puis à Rome en 1964 où elle deviendra le Pontificio Istituto di Studi Arabi e d’Islamistica (PISAI). Quant à l’Ibla, il devient un centre d’activités culturelles et so-cia¬les.
La revue IBLA commence comme un simple bulletin polycopié de liaison entre les sympathisants européens qui veulent connaître les Tunisiens. Elle sera lue avec at-tention par les colons qui souhaitent mieux employer leurs ouvriers agricoles. Elle cherche à éclairer et à rappro¬cher les élites française et tunisienne. Le tirage atteint 2500 exemplai¬res en 1944. Une collection parallèle, Le Bled, est basée sur l’arabe dia-lec¬tal.
Dès la libération de Tunis en mai 1943, le problème tunisien est posé avec acuité. L’opinion française accuse les Pères Blancs de l’Ibla d’avoir guidé les Tunisiens en leur suggérant des idées qu’eux-mêmes n’avaient pas. La position prise par le Père Demeerseman le 1er janvier 1951, quand il demande « justice et fraternité », marque un tournant : « Le moment est venu de faire notre examen de conscience… Aucun chré-tien n’a le droit de s’incliner aveuglément et en contradiction avec ses principes der-rière la discipline d’un groupe ou l’opinion d’une majorité… La politique ne saurait échap¬per à la morale ». Une violente campagne de presse se déclenche dans les jour-naux favorables au Protectorat français. Mais la presse libérale et progressiste le sou-tient. La revue s’abstient de traiter directement de politique, mais les sujets abor¬dés sont essentiels pour le développement du pays.
La période après l’indépendance de la Tunisie (1956) est marquée par la décadence du Cercle des Amitiés Tunisiennes, qui disparaît en 1964. Quarante Tunisiens y firent des conférences qui attiraient entre 80 et 100 personnes. La Revue fait alors une place plus grande aux problèmes de la Tunisie, à sa « per¬sonnalité de base », à la qualité maî-tresse du Tunisien, à la formulation de l’idée de Patrie en Tunisie, à la genèse et à la formation de la con¬science nationale. Elle se veut le reflet d’un pays qui fait l’ex-périence de son in¬dépendance, soucieuse d’être dans l’actualité la plus pro¬che. En 1959, les cours du soir prennent plus d’ampleur.
La Bibliothèque renouvelle sa clientèle. Au point de départ, c’était l’instrument de travail des étudiants de l’Ibla. Elle ouvre désormais ses portes au public des étudiants zitouniens du se¬condaire, au moment des grèves qui accom¬pagnent la fin du Protecto-rat. Spécialisée dans les problèmes de la société du monde arabe et musulman, elle offre un fichier matières contenant aussi les articles des revues. De ce point de vue pré¬cis, elle est la seule en Tunisie à avoir effectué un dépouillement systématique des revues depuis une soixantaine d’années et notamment sur les sujets tunisiens. Cette pratique montre une option nationale de mise en valeur d’une production intellectuelle et culturelle en Tunisie. L’Ibla se présente ainsi comme un centre culturel dont le pays est récepteur.
Dès 1937, les Tunisiens participent à la rédaction du premier numéro de la Revue . Depuis, ils sont associés à des réunions de consultation. Cette collaboration de¬vient officielle avec la composition d’un comité de direction en 1977. Depuis quelques an-nées, tout le staff, de la secrétaire au directeur en passant par le gestionnaire, est tuni-sien

2. L’incendie
L’incendie de la bibliothèque, le 5 janvier 2010, détruit la moitié des livres (17000) et une partie importante des revues. 320 personnes et institutions nous ont aidés à ressusciter. La restauration du bâtiment a été payée par le gouvernement tuni-sien et les travaux menés par l’Institut national du patrimoine. Un expert de la Biblio-thèque nationale de France est venu et a rédigé un rapport décisif pour la suite des travaux. Le nouvel aménagement respecte les normes de sécurité internationales. C’est le bureau Pixis qui s’en est chargé et a offert gracieusement ses prestations.
Des milliers de volumes doivent être reliés ou restaurés : nous avons créé pour cela un petit atelier dans les locaux mêmes de l’Ibla et nous sommes en relation avec des relieurs professionnels. La fondation hollandaise Prince Claus finance ce projet. Les livres plus anciens ont été traités par la Bibliothèque nationale de Tunis, ou bien par les Archives nationales de Tunisie.
Notre index de 180.000 entrées, déjà sur internet avant l’incendie, était le fruit d’un bricolage. Il fallait le réinformatiser et le faire passer dans une base de données standard international. Archimed, entreprise professionnelle, l’a fait. Un nouveau ser-veur était nécessaire ; il a été payé par l’Ambassade de France.
Les locaux du rez-de-chaussée, consacrés aujourd’hui exclusivement à la biblio-thèque, étaient trop étroits pour le kilomètre de rayonnages ordinaires séparés par des allées. Nous avons donc opté pour le système compactus.
Le Ministère tunisien de la culture s’est proposé de remplacer les ouvrages tuni-siens récents. Ainsi, nous avons trouvé une partie des 4500 livres dans son dépôt. L’Institut du monde arabe à Paris nous a offert un lot de 3000 livres. La plupart des éditeurs tunisiens ont essayé de remplacer ce qui était possible de leurs publications. Les plus généreux ont été Alif, Sud éditions et Arabesques. Plusieurs collègues sont venus apporter quelques livres de leur propre bibliothèque. Enfin nous avons continué à acheter les livres tunisiens édités depuis l’incendie.
Les autres principaux donateurs ont été l’ambassade des États-Unis, l’ambassade d’Iran, le Vatican, l’Union européenne, l’Alecso, le groupe des conjoints de chefs de mission diplomatique en Tunisie, l’association allemande Missio…

3. Apport de la bibliothèque à la Tunisie
Pour la Tunisie, cette bibliothèque représente un apport unique. Avant l’incendie, elle possédait des ouvrages rares pour l’histoire et la culture tunisiennes. Concernant la littérature tunisienne de langue arabe et française, elle en avait la collection complète. Sur la littérature arabe classique, elle offrait au lecteur l’ensemble de la production intellectuelle produite par les auteurs arabes au cours de l’histoire. Enfin, son fichier auteurs et matières comprenait les monographies et les articles de revues parues depuis plus de soixante ans.

L’histoire de l’Ibla est celle d’une équipe internationale. Aussi faudrait-il situer son action davantage dans la perspective de l’évolution de l’Église, à travers l’administra-tion du Vatican, que dans celle des rapports tuniso-français. Il faut souligner l’harmo-nie recherchée entre des exigences scientifi¬ques de plus en plus élevées et un parti-pris de sympathie envers les réalités tunisiennes étudiées. Rigueur et bienveillance, serait-ce là l’esprit de l’Ibla ? L’Ibla a toujours évité de s’immiscer dans les affaires politiques et religieuses du pays qui l’accueille. Pas d’inféodation à un parti ni de prosélytisme. Ainsi l’Ibla est un lieu de ren¬contre, principalement entre in¬tellectuels de tous bords. Cette option en direction de la culture, cette neutralité positive est probablement un des se¬crets de la durée de cette institution.