Mai 312014
 

L’IBLA a résisté à quatre systèmes politiques : le Protectorat, Bourguiba, Ben Ali et les islamistes. La revue IBLA est la plus ancienne existant à ce jour en Tunisie.

1. Histoire

Les Pères Blancs sont venus en Tunisie dans le sillage de l’impérialisme européen en Afrique. L’Ibla commence le 18 novembre 1926 au palais Boukhris près de La Marsa pour former les prêtres et les religieuses voulant vivre au Maghreb. Il occupe son siège actuel à la rue Jamaa al-Haoua le 15 février 1932.
Il s’agit alors de gagner la sympathie de la population locale de manière humble, à l’écoute et à l’école des Tuni¬siens eux-mêmes : devenir arabisant est la qualification de base. Dès 1928, des brochures sont distribuées aux étudiants de l’Ibla pour leur facili-ter la connaissance du milieu tunisien, de la culture arabe et de la religion musulmane. Elles contien¬nent des contes, des poésies, des proverbes et des conversations, tra¬duits en français avec introduction et glossaire. Elles forment deux séries: “Les Cahiers Tunisiens” et “Documents Tunisiens”.
Du point de vue de la formation, on cherche à mettre au point une technique pour discerner les valeurs dites “incomplètes” de l’islam, selon les idées théologiques de l’épo¬que. Le missionnaire doit s’initier à l’art de vivre en pays d’is¬lam. L’idéal est d’être un cheikh chrétien, c’est-à-dire un homme partici¬pant dans une me¬sure convenable aux con¬naissances qui sont familières au lettré musulman et jouissant d’un prestige ana-logue dans la so¬ciété musulmane.
En 1949, les activités de l’Ibla se divisent en deux. La maison d’études émigre d’abord à La Manouba (à cette date, une cinquantaine d’étudiants étaient passés par la maison), puis à Rome en 1964 où elle deviendra le Pontificio Istituto di Studi Arabi e d’Islamistica (PISAI). Quant à l’Ibla, il devient un centre d’activités culturelles et so-cia¬les.
La revue IBLA commence comme un simple bulletin polycopié de liaison entre les sympathisants européens qui veulent connaître les Tunisiens. Elle sera lue avec at-tention par les colons qui souhaitent mieux employer leurs ouvriers agricoles. Elle cherche à éclairer et à rappro¬cher les élites française et tunisienne. Le tirage atteint 2500 exemplai¬res en 1944. Une collection parallèle, Le Bled, est basée sur l’arabe dia-lec¬tal.
Dès la libération de Tunis en mai 1943, le problème tunisien est posé avec acuité. L’opinion française accuse les Pères Blancs de l’Ibla d’avoir guidé les Tunisiens en leur suggérant des idées qu’eux-mêmes n’avaient pas. La position prise par le Père Demeerseman le 1er janvier 1951, quand il demande “justice et fraternité”, marque un tournant : “Le moment est venu de faire notre examen de conscience… Aucun chré-tien n’a le droit de s’incliner aveuglément et en contradiction avec ses principes der-rière la discipline d’un groupe ou l’opinion d’une majorité… La politique ne saurait échap¬per à la morale”. Une violente campagne de presse se déclenche dans les jour-naux favorables au Protectorat français. Mais la presse libérale et progressiste le sou-tient. La revue s’abstient de traiter directement de politique, mais les sujets abor¬dés sont essentiels pour le développement du pays.
La période après l’indépendance de la Tunisie (1956) est marquée par la décadence du Cercle des Amitiés Tunisiennes, qui disparaît en 1964. Quarante Tunisiens y firent des conférences qui attiraient entre 80 et 100 personnes. La Revue fait alors une place plus grande aux problèmes de la Tunisie, à sa “per¬sonnalité de base”, à la qualité maî-tresse du Tunisien, à la formulation de l’idée de Patrie en Tunisie, à la genèse et à la formation de la con¬science nationale. Elle se veut le reflet d’un pays qui fait l’ex-périence de son in¬dépendance, soucieuse d’être dans l’actualité la plus pro¬che. En 1959, les cours du soir prennent plus d’ampleur.
La Bibliothèque renouvelle sa clientèle. Au point de départ, c’était l’instrument de travail des étudiants de l’Ibla. Elle ouvre désormais ses portes au public des étudiants zitouniens du se¬condaire, au moment des grèves qui accom¬pagnent la fin du Protecto-rat. Spécialisée dans les problèmes de la société du monde arabe et musulman, elle offre un fichier matières contenant aussi les articles des revues. De ce point de vue pré¬cis, elle est la seule en Tunisie à avoir effectué un dépouillement systématique des revues depuis une soixantaine d’années et notamment sur les sujets tunisiens. Cette pratique montre une option nationale de mise en valeur d’une production intellectuelle et culturelle en Tunisie. L’Ibla se présente ainsi comme un centre culturel dont le pays est récepteur.
Dès 1937, les Tunisiens participent à la rédaction du premier numéro de la Revue . Depuis, ils sont associés à des réunions de consultation. Cette collaboration de¬vient officielle avec la composition d’un comité de direction en 1977. Depuis quelques an-nées, tout le staff, de la secrétaire au directeur en passant par le gestionnaire, est tuni-sien

2. L’incendie
L’incendie de la bibliothèque, le 5 janvier 2010, détruit la moitié des livres (17000) et une partie importante des revues. 320 personnes et institutions nous ont aidés à ressusciter. La restauration du bâtiment a été payée par le gouvernement tuni-sien et les travaux menés par l’Institut national du patrimoine. Un expert de la Biblio-thèque nationale de France est venu et a rédigé un rapport décisif pour la suite des travaux. Le nouvel aménagement respecte les normes de sécurité internationales. C’est le bureau Pixis qui s’en est chargé et a offert gracieusement ses prestations.
Des milliers de volumes doivent être reliés ou restaurés : nous avons créé pour cela un petit atelier dans les locaux mêmes de l’Ibla et nous sommes en relation avec des relieurs professionnels. La fondation hollandaise Prince Claus finance ce projet. Les livres plus anciens ont été traités par la Bibliothèque nationale de Tunis, ou bien par les Archives nationales de Tunisie.
Notre index de 180.000 entrées, déjà sur internet avant l’incendie, était le fruit d’un bricolage. Il fallait le réinformatiser et le faire passer dans une base de données standard international. Archimed, entreprise professionnelle, l’a fait. Un nouveau ser-veur était nécessaire ; il a été payé par l’Ambassade de France.
Les locaux du rez-de-chaussée, consacrés aujourd’hui exclusivement à la biblio-thèque, étaient trop étroits pour le kilomètre de rayonnages ordinaires séparés par des allées. Nous avons donc opté pour le système compactus.
Le Ministère tunisien de la culture s’est proposé de remplacer les ouvrages tuni-siens récents. Ainsi, nous avons trouvé une partie des 4500 livres dans son dépôt. L’Institut du monde arabe à Paris nous a offert un lot de 3000 livres. La plupart des éditeurs tunisiens ont essayé de remplacer ce qui était possible de leurs publications. Les plus généreux ont été Alif, Sud éditions et Arabesques. Plusieurs collègues sont venus apporter quelques livres de leur propre bibliothèque. Enfin nous avons continué à acheter les livres tunisiens édités depuis l’incendie.
Les autres principaux donateurs ont été l’ambassade des États-Unis, l’ambassade d’Iran, le Vatican, l’Union européenne, l’Alecso, le groupe des conjoints de chefs de mission diplomatique en Tunisie, l’association allemande Missio…

3. Apport de la bibliothèque à la Tunisie
Pour la Tunisie, cette bibliothèque représente un apport unique. Avant l’incendie, elle possédait des ouvrages rares pour l’histoire et la culture tunisiennes. Concernant la littérature tunisienne de langue arabe et française, elle en avait la collection complète. Sur la littérature arabe classique, elle offrait au lecteur l’ensemble de la production intellectuelle produite par les auteurs arabes au cours de l’histoire. Enfin, son fichier auteurs et matières comprenait les monographies et les articles de revues parues depuis plus de soixante ans.

L’histoire de l’Ibla est celle d’une équipe internationale. Aussi faudrait-il situer son action davantage dans la perspective de l’évolution de l’Église, à travers l’administra-tion du Vatican, que dans celle des rapports tuniso-français. Il faut souligner l’harmo-nie recherchée entre des exigences scientifi¬ques de plus en plus élevées et un parti-pris de sympathie envers les réalités tunisiennes étudiées. Rigueur et bienveillance, serait-ce là l’esprit de l’Ibla ? L’Ibla a toujours évité de s’immiscer dans les affaires politiques et religieuses du pays qui l’accueille. Pas d’inféodation à un parti ni de prosélytisme. Ainsi l’Ibla est un lieu de ren¬contre, principalement entre in¬tellectuels de tous bords. Cette option en direction de la culture, cette neutralité positive est probablement un des se¬crets de la durée de cette institution.

 

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