Eduquer à vivre ensemble dans un monde pluriel Marie-Josèphe Horchani Gric Tunis

 Eduquer, Les dossiers du GRIC  Commentaires fermés sur Eduquer à vivre ensemble dans un monde pluriel Marie-Josèphe Horchani Gric Tunis
Mai 012020
 

Le 1er octobre 2014, après la publication par la presse des comportements criminels de l’Etat islamique en Irak et de Boko Haram au Nigeria, tous les responsables religieux de la Région Rhône-Alpes, prêtres, imams et rabbins convoquaient une grande assemblée, ouverte à tous, sur la Place Bellecour au centre de Lyon (F). Ils publiaient à la fin de cette rencontre un texte  intitulé « Nous nous engageons », et ouvraient ce document par un examen de conscience      [1] .

Nous pouvons reprendre ce texte en nous tournant non pas vers le passé mais vers l’avenir :

– comment jeter des ponts, entre nos différentes communautés, créer des espaces d’échanges et de rencontre et renforcer la dimension d’entre-connaissance ?

– comment veiller à apaiser les relations entre toutes les composantes d’une nation ?

– comment être des veilleurs prêts à dénoncer et à lutter avec d’autres contre les injustices de nos sociétés ?

– comment donner aux femmes et aux hommes d’aujourd’hui du sens à leur vie, au sein de nos traditions religieuses ?

– comment être profondément des croyants libres et engagés, habités du souffle de Dieu, prêts à témoigner de la fraternité des hommes  et à agir pour elle, conformément à nos écritures ?

– comment être des croyants suffisamment miséricordieux pour aimer le bien et le vouloir sincèrement pour tous les humains ?

 

Les trois premiers points peuvent être pensés par tout être humain soucieux d’un monde harmonieux ; ils font l’objet de nombreuses études sociologiques ; à l’école, les enseignants d’histoire-géographie, de français ou d’instruction civique invitent leurs élèves à y réfléchir ; de nombreuses associations de la société civile , dans des pays à forte majorité religieuse ou non, effectuent un travail remarquable pour faire advenir  une société plus humaine ; la société civile, à l’aide des syndicats voire des partis politiques tente de faire advenir une société plus juste.

Par contre les trois derniers points sont plus spécifiques à ce qui fait la vie intérieure et nécessitent une éducation à la spiritualité et à la foi.

Le but de cette réflexion n’est pas de stigmatiser encore une fois les responsabilités de l’école et des familles ou de faire de nouvelles propositions   parmi les innombrables déjà faites par les cabinets ministériels, les associations de Parents, les sociologues…Nous essaierons seulement, sans être exhaustifs, de rechercher ce qui dans l’éducation permet de former des femmes et des hommes de raison et de cœur, capables éventuellement de spiritualité, voire de foi, mais fondamentalement respectueux de l’Autre, et comment créer les conditions de  l’ouverture à la connaissance religieuse, à la spiritualité , à la foi, dans le respect total de la liberté de chacun.

 

I Eduquer

Eduquer[2], c’est transmettre des savoirs qui, utilisant les réflexions des générations antérieures, pourront inventer un avenir, c’est faire éclore toutes les richesses qui fondent la personnalité de chacun, c’est transmettre des valeurs, qui permettront de vivre harmonieusement en société. Celle-ci est de plus en plus plurielle et ce grandir ensemble nécessite un regard particulier sur l’éducation.

Dans son discours  aux participants à la conférence internationale pour la paix à la mosquée d’Al-Azhar au Caire,  le vendredi 28 avril 2017 le Pape François souligne que la seule alternative à la barbarie de la confrontation est la civilisation de la rencontre, ce qui suppose trois orientations fondamentales : le devoir de l’identité, le courage de l’altérité et la sincérité des intentions. Ces qualités sont aussi nécessaires pour la réussite d’une éducation en général,  à la spiritualité  et à la foi en particulier.

1/ Le devoir de l’identité

Pour l’objet de notre réflexion, l’identité est ce qui constitue nos racines, ce qui nous rattache à un pays, à une culture, à nos parents dans le domaine de la foi ou de la non-foi. Cette identité se construit à l’école, dans la vie sociale et au sein de la famille, cette dernière  assumant de manière inégale ce rôle, laissant des jeunes sans repères structurants, en particulier parmi les jeunes musulmans de France.

Le rapport de février 2002 sur « l’enseignement du fait religieux dans l’école laïque », présenté au gouvernement français de l’époque par Régis Debray, a mis le doigt sur cette carence dans la culture française contemporaine et proposé un certain nombre de solutions.

Qu’en est-il aujourd’hui, sur le terrain, des propositions formulées ?

Christine Triaire, professeur de lettres rappelle[3]: «  Depuis le rapport Debray de 2002, suite aux attentats du 11 septembre, l’éducation nationale [française, NDL] a pris conscience de la nécessité de l’enseignement du fait religieux à des jeunes dépourvus de culture religieuse et incapables de comprendre leur propre culture et le monde qui les entoure. Comment sortir des clichés et comment exercer sa liberté de penser et de réfléchir, sans aborder les fondements religieux de toute culture ? »

Les programmes de 5° en Histoire,  appliqués en 2018 ont un thème intitulé Chrétienté et Islam du VI è siècle  au XIII è siècle[4].. Les professeurs concernés semblent réfléchir avec sérieux à la façon d’aborder ces problèmes[5] .Les enseignants de Français essaient eux aussi de donner une image plus juste de l’Autre[6]. Mais il semble que les manuels scolaires ne soient pas vraiment à la hauteur des objectifs des programmes comme le souligne Souad Ayada[7]: « C’est un enseignement qui ne respecte pas les règles de l’histoire critique, les règles de contextualisation, c’est un enseignement dogmatique ». Dans ces conditions, les élèves musulmans peuvent–ils se reconnaître dans ce qui est dit de leur religion et  quelle image auront les élèves non musulmans  de l’islam ?

L’identité religieuse avec un objectif plus spirituel est aussi transmise à travers les cours d’instruction religieuse. Il est difficile d’avoir accès au contenu de l’enseignement religieux dispensé dans les centres culturels liés aux mosquées en France et le taux de fréquentation. Quelle image donne-t-on en ces lieux du christianisme pour ne parler que de lui ? Pour ce qui est des enfants non musulmans on admet généralement que la proportion d’enfants catéchisés est inférieure à 40% d’une génération. Aucun ouvrage de catéchisme consulté ne traite des autres religions, même monothéistes. Par contre il existe pour les adolescents des publications objectives et sérieuses[8], visant  à la connaissance religieuse, à la spiritualité dans le respect total  de la liberté de pensée de chacun.

L’enquête [9] réalisée par l’association « Coexister[10] » et publiée le 18/12/2017 par le journal La Croix montre que les jeunes ont finalement peu de préjugés sur les religions[11]. Le bilan est donc globalement plutôt positif.

Dans les pays ou la quasi-totalité de la population est  musulmane la notion d’identité est une évidence, même si les évènements des dix dernières années ont montré que celle-ci était infiniment complexe. Mais il conviendrait de s’interroger sur le regard porté alors sur les minorités.

2/ Le courage de l’altérité

Au début du XXème siècle Antoine de Saint Exupéry écrivait : « Si je diffère de toi, loin de te léser, je t’augmente ». La phrase est tout aussi belle formulée ainsi : « Si tu diffères de moi, loin de me léser, tu m’augmentes ». Elle correspond davantage à la définition de l’altérité : « la condition de l’autre au regard de soi [12]». Quelle condition notre regard donne-t-il à l’autre ?

Dans l’enquête de Coexister déjà citée, Samuel Grzybowski remarque que les trois mots que les jeunes associent à leur religion touchent plus souvent à l’intériorité, alors que ceux qu’ils associent  à la religion de l’autre concerne plus facilement les signes extérieurs[13] Ceci traduit que la connaissance de l’autre  reste superficielle. Ce n’est pas une reconnaissance  des valeurs, des richesses de l’autre, c’est une sorte d’indifférence ou de tolérance qui peut perdurer tant que la situation n’est pas conflictuelle. Mais que surviennent des évènements graves alors la religion de l’autre est caricaturée, dénigrée, déformée et l’Autre peut alors être tenté par le fondamentalisme.

La reconnaissance et le respect de l’altérité sont difficiles également dans les pays à majorité musulmane, pas seulement au niveau religieux (rite chiite dans un pays sunnite et réciproquement..) mais aussi au niveau des comportements sociaux (cafés, restaurants ouverts pendant ramadan, minorités sexuelles..), voire de la citoyenneté (obligation d’être musulman dans certains pays pour accéder à de hautes responsabilités politiques).

« Ecole et famille devraient être des lieux où l’on apprend à reconnaître sereinement les différences, à les explorer sans préjugés,  à ne pas les édulcorer, à ne pas jamais les banaliser, mais à accepter qu’elles les distinguent tout en les rassemblant »[14].Il existe aussi des sphères « extra-éducationnelles » qui peuvent remplir ce rôle : la vie culturelle, l’art, la poésie, le sport… Tout peut être prétexte pour découvrir que l’altérité est une richesse inestimable et non un danger.  Cela demande du courage, mais aussi de reconnaître, qu’au-delà de nos particularités, l’identité profonde de tous les humains est d’avoir un cœur fait pour aimer.

3/ La sincérité des intentions

Ce terme pourrait être remplacé par « la bonne foi ». « Elle devrait régler nos rapports à autrui aussi bien qu’à nous même. Elle veut, entre les hommes comme à l’intérieur de chacun d’eux le maximum de vérité possible, d’authenticité possible, et le minimum en conséquence, de trucages ou de dissimulations. […]. C’est dire au moins la vérité sur ce que l’on croit. […]. Etre de bonne foi, c’est ne mentir ni à autrui, ni à soi »[15] Ce devrait être d’abord, mais pas exclusivement, une des vertus de ceux qui ont la foi ! Mais cette bonne foi, si elle exclut le mensonge, n’évite pas nécessairement l’erreur. Souvent les fanatiques ne sont pas hypocrites et ils n’en sont pas moins dangereux ! La sincérité des intentions doit donc s’accompagner d’une recherche sincère de la vérité, ce qui passe, dans le sujet qui nous préoccupe, par des connaissances minimales d’herméneutique.

Christine Triaire[16] pose ainsi le problème : « Comment échapper aux idées toutes faites d’une lecture littérale des textes sacrés ou d’une réappropriation en vue de servir le pouvoir en place, si l’on n’a jamais été initié à la lecture symbolique des textes ? L’enseignement et en particulier l’enseignement des lettres et de l’histoire des arts, semble être le lieu privilégié de cette éducation à une lecture symbolique et ancrée du fait religieux »

Amener les jeunes à découvrir le sens de textes sacrés impose de ne pas s’affranchir des contraintes de l’analyse textuelle. On retrouve pourtant une lecture très normative de la Bible dans certaines églises évangéliques protestantes (que l’on appelle le Biblicisme), et une pratique littéraliste de la lecture du Coran chez la plupart des salafistes, conduisant dans les deux cas, à définir, sans aucune adaptation « la conduite juste » du croyant. L’école favorise-t-elle plus l’analyse que la synthèse, pousse-t-elle à un compartimentage des connaissances plutôt qu’à une découverte de l’interculturalité, oublie-t-elle trop souvent de situer les connaissances dans leur contexte, favorise-t-elle suffisamment l’interdisciplinarité ? Ces questions méritent d’être réfléchies.

Beaucoup de jeunes ont aussi le sentiment que le système éducatif est là pour les « gaver » au sens littéral et argotique du terme, c’est-à-dire qu’ils sont en position de « subir ». Or comme nous le rappelions au début il s’agit de faire éclore toutes les potentialités d’un individu. La première condition pour cela est d’éveiller la curiosité, d’en faire une qualité incontournable et motrice afin que l’acquisition d’un savoir soit construite à deux : l’enseignant et l’enseigné. Le corollaire immédiat est qu’une relation de confiance doit exister entre les deux : que l’enseigné ait vraiment la conviction que l’enseignant est là pour le guider, l’aider le stimuler et le faire réussir. Les nécessaires sanctions (qui touchent l’acte) ne seront pas vécues comme une punition (qui touche la personne). Peut-être alors que le chemin d’apprentissage sera vécu comme un plaisir.

Faut-il rappeler que l’esprit critique est le meilleur allié  d’une bonne foi éclairée. Comment est-il perçu par ces jeunes qui après avoir passé quinze ans ou plus à l’école, à former leur intelligence se laissent convaincre par des affirmations injustifiées, ou pire acceptent de transgresser la règle fondamentale du respect de la vie d’autrui ? L’école les a-t-elle suffisamment formés « au questionnement exigeant, à l’analyse précise, à l’argumentation rigoureuse et à la rectitude morale et intellectuelle » [17] ? N’ont-ils retenu  de l’esprit critique que  le côté de remise en question de ce qui leur est transmis, ou une opposition erronée entre foi et raison ? Une question incontournable s’ajoute aux précédentes : l’école n’a-t-elle pas aussi pour devoir  de préparer ses élèves, citoyens de demain, à leur entrée dans une société profondément numérisée ? De les munir du maximum d’éléments pour comprendre et donc agir sans se sentir exclus d’enjeux qui les dépassent? De leur apprendre les codes des réseaux sociaux pour qu’ils ne les utilisent pas sans discernement? Le lien entre culture médiatique et culture scolaire est un des enjeux de notre temps.[18] Tâche difficile pour l’école que de former les élèves au questionnement.

Toutes ces bonnes intentions mises en œuvres par les éducateurs sont souvent mises à mal par un sentiment multiforme qu’est l’estime de soi. L’élitisme peut amener, même de très bons élèves à douter d’eux même  et à bloquer, pour la vie, leurs capacités d’oser. Alors que dire des jeunes en situation d’échec dont les qualités –et il y en a toujours- n’ont jamais été reconnues, valorisées, orientées pour une vie choisie ? La hiérarchisation des formations (intellectuelle, manuelle…) et des salaires afférents, accompagnée souvent d’un jugement négatif engendrent un sentiment d’autodépréciation qui peut conduire à un rejet des règles d’un vivre-ensemble harmonieux

Conclusion :

Faire des femmes et des hommes conscients et fiers de leurs racines mais aussi de leur potentiel, pour qui la diversité est source de beauté et de richesse, leur donner les armes pour faire  éclore leur personnalité et les rendre capable de réfléchir et de juger, voilà, parmi d’autres, le défi d’une éducation réussie.

II Eduquer à la transcendance

L’homme ne vit pas seulement de pain. Il a aussi soif de beauté, de sens, de relations apaisées. Deux chemins peuvent être des éléments de réponse.

A-Eduquer à la spiritualité

1/ La ou les spiritualités

La philosophie enseignée en classe terminale par des professeurs très majoritairement compétents et conscients de leurs responsabilités est souvent la seule occasion proposée aux jeunes pour réfléchir sur le sens  de la vie et du sacré, même si les cours de littératures et de poésie peuvent aussi le faire à leur manière. Tous les jeunes ne reçoivent pas cet enseignement et même ceux qui le reçoivent en tirent peu de profit en particulier parce que ces cours de philosophie ne sont pas un moyen d’apprendre à vivre et à être. D’où le préjugés tenaces à son égard : c’est incompréhensible et inutile. Une objection importante dans les pays arabo-musulmans est que la philosophie conduit au doute – ce qui est déjà un péché – voire  à l’athéisme. Mais alors, où la question du sens de la vie trouve-t-elle aujourd’hui à s’exprimer ? Où trouve-t-elle des réponses ?[19] La spiritualité est une des possibilités.

« La spiritualité appartient à tout être en question devant le seul fait de son existence. Elle concerne sa relation aux valeurs qui le transcendent, quel que soit le nom qu’il leur donne»[20] . Elle peut donc se vivre avec ou sans Dieu. André Comte-Sponville parle de la spiritualité comme la vie de l’esprit[21]. Les athées qui n’ont pas moins d’esprit que les autres, aspirent donc aussi à la spiritualité souvent appelée « spiritualité laïque ».

La spiritualité laïque s’adresse à tout homme qui cherche à mieux se connaître, à développer ses qualités humaines, à vivre en harmonie avec soi, les autres et  la nature, à être plus responsable et plus serein. Cette aspiration se traduit par de multiples stages, conférences, livres sur le développement personnel, l’approche des mystiques orientales, la pratique du yoga et de ses dérivés, la méditation. Ces pratiques répondent à l’intuition profonde que « Nous sommes des êtres finis ouverts sur l’infini […] des êtres éphémères ouverts sur l’éternité, des êtres relatifs ouverts sur l’absolu [22]» Cette approche répond à ce que Jaurès décrivait en ces termes : « Il serait mortel de comprimer les aspirations religieuses de l’âme humaine. Dès lors qu’il aura dans l’ordre social réalisé la justice, l’homme s’apercevra qu’il lui reste un vide immense à remplir. ».

Pour la spiritualité laïque l’essentiel réside dans les valeurs primordiales reconnues  comme la liberté, le bonheur, le partage, l’amitié, la tolérance, l’amour et bien d’autres. Ce qui  importe, c’est la valeur essentielle de cela, et non les formes.  Dieu a pris des noms différents, Allah, Jéhovah, Yahvé, Brahmâ et autres. La spiritualité laïque prend le parti de laïciser la notion de Dieu, de ne plus concevoir Dieu comme un parti pris religieux particulariste, mais comme une entité spirituelle génératrice de vie qui englobe tout l’univers de l’Homme.[23] Cette spiritualité  est un formidable ciment entre les hommes et permet de travailler à un monde meilleur avec un objectif commun.

La spiritualité sans Dieu ne s’oppose pas à la spiritualité avec Dieu. Comme elle, elle tend à rendre les hommes plus heureux, responsables d’eux-mêmes, des autres et de notre planète, capables d’aimer de savourer la beauté, le silence. C’est un très beau programme à proposer aux jeunes avides d’absolu.

Les spiritualités religieuses ou croyantes incluent toutes les caractéristiques de la spiritualité laïque. Mais elles reconnaissent un au-delà, incluent une histoire et une tradition, voire une révélation, et reçoivent « quelque chose » venu d’ailleurs. Les spiritualités monothéistes s’aventurent dans un espace secret, lieu de rencontre avec Dieu, pour se rendre disponible à ce qui est plus grand que nous, pour tendre l’oreille de l’âme, pour se laisser réchauffer par l’Amour, pour rendre grâce, et pour vivre une fraternité au-delà des barrières humaines. L’Homme n’est pas seul et il a une infinie dignité puisque le Tout Autre appelle chacun par son nom. Les différentes spiritualités mettent l’accent sur différents charismes, par exemple l’étude des textes pour la spiritualité juive, le silence pour les spiritualités contemplatives, des exercices particuliers comme la spiritualité ignacienne, le chant pour la spiritualité soufie, la danse pour les derviches tourneurs. Mais c’est toujours un chemin pour répondre à l’universelle question résumée poétiquement par Jean d’Ormesson peu de temps avant  de vivre la réponse ultime: « Un beau matin de juillet, sous un soleil qui tapait fort, je me suis demandé d’où nous venions, où nous allions et ce que nous faisions sur terre [24]». Tous les jeunes un jour ou l’autre entendront ces questions. Y aura-t-il auprès d’eux un père une mère, un ami, un professeur, un guide spirituel pour les aider à trouver des réponses ?

2/- Eduquer au respect et à la bienveillance

 Parmi les  multiples pistes que permet d’explorer la spiritualité pour un meilleur vivre ensemble, il en est deux particulièrement importantes : le respect pour autrui et la bienveillance.

Le respect pour autrui pourrait être une évidence dans toute société. Et pourtant ! Ecoutons les propos qui fusent dans les embouteillages, regardons l’attitude de certains élèves qui reçoivent une mauvaise note ou l’air de ne pas y toucher de celui qui remonte la file d’attente, sans parler des invectives dans l’arène politique. Le respect d’autrui va bien au-delà de la politesse qui en est la forme minimale. Respecter autrui, c’est lui accorder le statut de « personne », au sens où cette notion  est à la fois de nature juridique et morale : sujet de droit, la « personne » est également considérée comme douée de conscience et de raison. Le respect c’est une tolérance qui  reconnait à l’autre une légitimité, une valeur, une identité et une faculté d’être unique. Ce n’est pas un mot de vieux. Les jeunes brandissent parfois comme une menace : « Tu me respectes, si tu veux que je te respecte », ce qui montre combien le respect touche au plus profond de nous. Mais aussi combien, aujourd’hui, le respect ne va plus de soi. Normalement, ce sont les parents, les enseignants qui doivent inculquer cette valeur primordiale. On reproduit instinctivement le comportement de ceux qui nous entourent. Le problème ne vient-il pas de là justement ? Nombreux sont ceux qui ne respectent plus le code de la route, leurs voisins, les professeurs, leurs parents. Pourtant les religions insistent toutes sur cette notion. Puisque le respect mutuel constitue l’un des fondements de la paix sociale et des relations interpersonnelles, il nous faut l’apprendre à nos enfants, à nos élèves, et surtout donner l’exemple. Mais peut-être faut-il commencer par leur apprendre le respect de soi, car celui qui ne se respecte pas ne peut pas respecter les autres.

Mais il est possible de mettre plus de chaleur dans nos relations avec la bienveillance.

Bienveillance : quel joli mot pour dire comment veiller au bien d’une personne et comment porter un regard indulgent  voire aimant sur celle-ci, malgré des erreurs ou des faiblesses. Elle trouve sa source dans la reconnaissance que ‘l’erreur est humaine’ et dans la règle d’or de presque toutes les civilisations : « fais à l’autre ce que tu aimerais qu’il fasse pour toi ». Peut-être faut-il aussi y ajouter « aime ton prochain comme toi-même », ce qui rend sa pratique de plus en plus rare, car il faut déjà commencer par s’aimer soi-même. Pourtant elle est une alternative aux attitudes agressives. Elle apporte non seulement des solutions pacifistes, mais elle apporte aussi la joie pour celui qui la pratique et pour celui qui en est l’objet. Elle va souvent de pair avec une certaine humilité[25], «  vertu lucide », « vertu de l’Homme qui sait n’être pas Dieu »,  « qui n’est pas ignorance de ce que l’on est mais plutôt connaissance ou reconnaissance de ce qu’on n’est pas »[26]. L’humilité ainsi comprise permet de regarder l’autre avec douceur.

On peut se demander si les jeunes, particulièrement à l’école, sont traités avec bienveillance, c’est-à-dire s’ils trouvent compréhension face à leurs difficultés ou à leurs bêtises. Être surtout punis détruit l’estime de soi, et s’ils se sentent humiliés ils chercheront à faire à l’autre ce qu’ils ne voudraient surtout pas qu’on leur fasse ! La bien-veillance conduit à la bien-faisance.

Retrouvons et redonnons goût à la bienveillance  cette qualité qui apaise l’âme et donne douceur dans les relations! La bienveillance vaut aussi dans nos relations avec les animaux et la  nature. Si elle n’est pas innée chez l’homme moderne, cultivons-la, enseignons-la et d’abord vivons-la.

B- Eduquer à la foi

Le mot religion possède deux étymologies latines. La première proposée par Cicéron (1siècle avant JC) vient de relegere signifiant relire, repasser, réviser. La deuxième  plus tardive est avancée par Lactance (4 siècle après JC)  est religare  c’est-à-dire relier ; sans entrer dans les débats de spécialistes, elle semble moins plausible aujourd’hui. L’aspect dynamique de la première nous semble plus intéressant. Mais la religion n’est pas la foi. De celle-ci on a donné beaucoup de définitions. La moins mauvaise consiste à dire qu’elle est à la fois reconnaissance de l’existence de Dieu et relation entre l’homme et Dieu. Eduquer à la foi implique donc d’une part avancer des signes de l’existence de Dieu  et parler de notre relation avec Lui, démarche difficile qui implique tout notre être.

1/ L’existence de Dieu

Jusqu’à présent aucune démonstration n’a pu prouver l’existence de Dieu mais aucune n’a pu prouver son inexistence, n’en déplaise aux scientistes. L’existence du sens est une question posée à l’homme et non à la science même si celle-ci peut nous accompagner pendant un bout de la recherche. La quête de réponse est un chemin personnel. Eduquer, c’est aussi donner aux jeunes le goût et les moyens de la mener à bien pour tenter de répondre personnellement aux éternelles questions : Comment l’univers a-t-il été créé (pour les bouddhistes cette question n’est pas liée à Dieu puisque pour eux Il n’est pas créateur), existe-t-il un début du temps et de l’espace, le monde aura-t-il une fin, d’où vient-t-il, où va-t-il ? Pourquoi tant de beauté rationnelle et de simplicité  du monde physique révélées par la science ? Pourquoi toute cette harmonie cachée dans l’Univers ? Comment nous pensons, aimons, créons ? S’agit-il seulement de connexions électriques ? Pourquoi ces émotions quand nous écoutons une musique, lisons un poème, regardons la nature ? Pourquoi l’homme, certes capable du mal est-il aussi capable de délicates attentions, d’infinies tendresses ? Un regard est-il seulement un déplacement de lumière ?

Il est bon et vivifiant pour chacun, d’accompagner les jeunes dans cette  démarche et de leur donner le goût de chercher tout au long de la vie. J’aime cette histoire que l’on raconte à propos du mathématicien Cauchy[27] : « avant de mourir, ce qui l’ennuyait était qu’il allait tout connaître alors que pendant sa vie terrestre il avait eu tant de joie à chercher ». La quête spirituelle est longue, dure toute la vie  et il faut aussi accepter de ne pas tout comprendre, réalité qui peut être rebutante pour les jeunes. Blaise Pascal disait déjà: « Ce que tu ne comprends pas ne cesse pas pour autant d’exister ». Patience, humilité, persévérance, sont des qualités souvent difficiles à pratiquer pour les jeunes, mais indispensables aux adultes qu’ils seront.

2/Relation entre l’Homme et Dieu

Pour transmettre la foi, il faut avoir soi-même la foi. Mais comment dire ce qui est la ‘substantifique moelle ‘ de notre vie ? Comment dire une intime conviction qui ne peut être affirmée comme certitude, mais seulement comme présence au plus profond de nous ?

Peu de paroles sont sans doute nécessaires  sauf peut-être pour dire la sérénité que donne la proximité avec Dieu, la joie d’être aimé et pardonné , pour dire le lâcher-prise , en confiance, qui s’opère dans la prière face  aux évènements de la vie quotidienne personnels ou dans le monde, mais aussi comment le regard que nous portons sur les autres est littéralement retourné puisqu’eux aussi sont aimés de Dieu, et que « nous sommes menteurs si nous prétendons aimer Dieu sans aimer les hommes [28] » .

 Et donc la manière la plus authentique pour transmettre sa foi est dans la façon dont nous la vivons.  Que nos actes soient en conformité avec nos paroles[29]. Comme le dit Saint Paul (1Co 13,2) : « Quand j’aurai la foi la plus totale, celle qui transporte les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien ». Que nous recherchions la justice pour tous, que nous défendions ceux qui ne peuvent le faire seuls. Que nous soyons des porteurs d’espérance, et surtout que nous soyons transparents à Dieu, comme en témoignait Marguerite Yourcenar[30]: « Il y a des êtres à travers qui Dieu m’a aimée ».

Or nous sommes imparfaits. De plus les jeunes, de bonne guerre, sont enclins à critiquer ce que font les adultes. Est-ce sans issue ? Non, car ils doivent d’abord remettre en cause la morale, les croyances héritées de leurs parents avant de pouvoir se les réapproprier, et ensuite parce que « la Sagesse se laisse voir aisément  par ceux qui l’aiment et trouver par ceux qui la cherchent […]. Quiconque part tôt vers elle ne se fatiguera pas : il la trouvera assise à sa porte[31] que « Normalement, dans la lumière de la foi, qui est don gratuit de Dieu, dire Dieu autrement, ce n’est pas dire un autre Dieu ». C’est aussi ce que dit le Christ à la samaritaine : « L’heure vient, elle est là,  où les vrais adorateurs adoreront  le Père en esprit et en vérité » (Jn4, 23). Transmettre sa foi, ce n’est pas imposer une religion car dans ce choix il n’y a que deux acteurs : Dieu et l’enfant. Il faut laisser ce dernier entendre de la part du premier : « tu as du prix à mes yeux » (Is 43,4) Les parents doivent s’effacer et accueillir le choix quel qu’il soit, même s’ils ne trouvent pas de réponse à la question lancinante : comment ce qui transforme ma vie  ne touche-t-il pas le cœur de mon enfant ?

En conclusion nous pourrions dire qu’ une transmission constructive laisse à la fois la place à Dieu,  la place au doute et aux autres croyances, la place à la liberté de conscience, la place à la vie dans toute sa beauté, et la place à une grande confiance entre les générations.

.

Conclusion

Eduquer, c’est donner aux jeunes des repères culturels et historiques, des armes intellectuelles et linguistiques, une élévation morale et spirituelle, une reconnaissance de leur richesse personnelle et du rôle qui leur incombe dans la construction d’un bonheur partagé. Pour cela ayons à cœur de ne pas réduire notre foi à un élément du patrimoine culturel que nous avons reçu et que nous voulons transmettre à nos enfants, mais  osons dire que nous sommes avec eux , pendant toute notre vie,  des chercheurs de Dieu , que la  partie extérieure visible de la religion n’a de sens que si elle est nourrie par une spiritualité , que c’est la liberté intérieure qui nous rend réellement autonomes et responsables devant autrui, et que cette liberté vraie, pour nous, se réalise pleinement et paradoxalement dans la relation à Dieu. Et le Prophète de Khalil Gibran nous rappelle : « vos enfants ne sont pas vos enfants car ce sont les fils et les filles de la Vie qui se désire. […]Vous pouvez leur donner de l’amour, mais pas de pensées car ils ont leur propres pensées[33]». Alors faisons et ayons confiance.

Il nous faut cependant être réalistes : Le monde qui  accueille les jeunes d’aujourd’hui  est un monde avec une logique de l’  « avoir », où internet et les médias parlent essentiellement de ce qui va mal, où l’individualisme est valorisé. « Le regard devient ce qu’il contemple » disait le philosophe Plotin[34]». Si nous voulons des jeunes heureux, arrêtons de nous plaindre de tout et de rien, montrons tout ce qui va bien et tout ce qu’il y a de beau dans le monde. Dans une lettre attribuée au peintre dominicain Fra Angelico (1395-1455)[35] celui –ci dit à son ami : « La grisaille du monde n’est qu’une ombre. Derrière à notre portée se tient la joie. Sous l’obscurité se  cachent la splendeur et l’éclat pour peu que nous parvenions à les voir ; mais pour voir, il nous faut regarder. Je t’en supplie regarde ».

Alors, regardons, contemplons, cherchons, aimons et cheminons ensemble vers demain.

 

La sculpture « Solidarité » est de Roland Machet

 

 

 

  1. [1] « Avons-nous été assez vigilants ? Avons-nous été suffisamment des veilleurs, prêts à dénoncer et à lutter avec d’autres contre les injustices de nos sociétés ?

     Avons-nous été en capacité de donner aux hommes et aux femmes d’aujourd’hui du sens à leur vie, au sein de  nos traditions religieuses ?

    Avons-nous été profondément des croyants libres et engagés, habités du souffle de Dieu, prêts à témoigner de la fraternité des hommes et à agir pour elle, conformément à nos Ecritures ?

    Avons-nous été suffisamment des croyants miséricordieux pour aimer le bien et le vouloir sincèrement pour tous les humains, comme nous le demande notre Seigneur ?

    « Avons-nous suffisamment jeté de ponts entre nos différentes communautés, créé des espaces d‘échange et de rencontre, et renforcé la dimension d’entre-connaissance ?

    Avons-nous vraiment veillé à apaiser les relations entre toutes les composantes de la nation » ?

  2. [2] D’après les dictionnaires, éduquer signifie : donner à quelqu’un, spécialement à un enfant ou à un adolescent, tous les soins nécessaires à la formation et à l’épanouissement de sa personnalité. Les synonymes les plus employés sont : élever, former. Éduquer est signalé comme populaire par les dictionnaires du XIXe. Aujourd’hui il est largement admis et il est même affecté d’une connotation méliorative par rapport à élever, impliquant souvent, l’idée d’une éducation raffinée. Pourtant élever avec sa dynamique vers le haut est une belle image d’une éducation qui fait grandir.
  3. [3] Les religions à l’école ; Christian Salenson-Dominique Santelli ; Publications chemins de dialogue p108 ;2017
  4. [4] www://education.gouv.fr
  5. [5] Un document élaboré pour les professeurs sur le site de l’académie de Besançon  http : hg.ac-besancon.fr signale comme piège à éviter ‘Ne pas intégrer l’étude des faits religieux : christianisme orthodoxe et catholique, islam’
  6. [6] Christine Triaire : La femme orientale entre projection culturelle et quête spirituelle,  in les religions à l’école. A la rencontre de l’Islam  Ed : Chemins du dialogue 2017
  7. [7] Agrégée de philosophie, spécialiste de philosophie musulmane présidente du Conseil supérieur des programmes en France, auditionnée le 24 janvier 2018  par la commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale.
  8. [8] 100 fiches de culture générale. Histoire de la pensée, 2ème édition, Paris, Bréal, 2006. L’édition de 2013, 336 pages, publiés par D. Bourdin, G. Guislain, P. Jacopin, J. M. Nicolle, G. Winter. Ou encore Que vivent-ils ? Livre Jeune Ed Le Sénevé, 2013, 165 pages.
  9. [9] L’enquête porte sur les mots-clés que 2000 collégiens et lycéens associent aux différentes religions
  10. [10] L’enquête porte sur les mots-clés que 2000 collégiens et lycéens associent aux différentes religions
  11. [11] Par exemple pour caractériser les religions les mots qui reviennent le plus souvent sont : kippa et synagogue, juif pour le judaïsme, église et Jésus-Christ, Dieu pour le christianisme et mosquée et voile et Coran pour l’Islam, ce qui indique une transmission minimale du fait religieux .S. Grzybowski note quand même que : « les non-musulmans écrivent systématiquement Mahomet au lieu de Mohammed », terminologie vraisemblablement utilisée à l’école. Cette action était menée dans le cadre de  déconstruction des préjugés. Les mots qui les caractérisent n’arrivent qu’en 15° position pour les juifs: radins, en 17° et 18° positions pour les musulmans avec terrorisme et attentats, en 30 et 31°positions pour les chrétiens : coincés et vieux.
  12. [12] Définition de Turco, Lévy et Lussault, Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés Ed Belin Paris 2003 p 58
  13. [13] Ainsi « Jésus-Christ » est le premier mot associé au christianisme par les jeunes chrétiens alors que « Eglise » est celui préféré par les non-chrétiens.
  14. [14] Alain Bentolina, l’école contre la Barbarie, First Editions, 2017 p 16
  15. [15] Alain Bentolina, l’école contre la Barbarie, First Editions, 2017 p 16
  16. [16] Les religions à l’école ; Christian Salenson-Dominique Santelli ; Publications chemins de dialogue p108-2017
  17. [17] L’école contre la barbarie d’Alain Bentolina, First Ed 2017 p 78
  18. [18] André Comte-Sponville Luc Ferry, la sagesse des modernes Ed Robert Laffont p 424 et suivantes.
  19. [19] Le blog ‘carrefour du silence’ (canalblog.com) définit ainsi les raisons de son existence :

    Qu’on croie au ciel ou qu’on n’y croie pas

    Qu’on s’appelle comme ceci ou comme cela

    Nous recherchons tous au fond, cet au-delà de tout

    Cet au-delà de nous déjà en nous

    Que cela nous conduise à vivre ensemble

    Et à nous enrichir de nos différences

  20. [20] L’art de mourir ; Marie de Hennezel  Jean-Yves Leloup , Ed Pocket Janvier 2000 p18
  21. [21] L’esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu. Ed Albin Michel 2006
  22. [22] Idem note 19
  23. [23] Site internet de spiritualité Laïque : ‘unisson06.org’
  24. [24] Jean d’Ormesson ; C’est une chose étrange à la fin que le monde ; Ed Pocket 2011 p 9, décédé en 2017
  25. [25] « Je suis doux et humble de cœur dit Jésus » Mt 11.29 et dans le Coran : « Et ne foule pas la terre avec orgueil : Tu ne sauras fendre la terre et ne pourras atteindre la hauteur des montagnes »(17 :37)
  26. [26] André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus PUF 1995 p187 -188
  27. [27] Le savant et la foi, ouvrage collectif, Ed Flammarion  1989 p 58
  28. [28] Jean 4,20 : « Si quelqu’un dit ‘j’aime Dieu ‘ et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur »
  29. [29] « O vous qui avez cru ! Pourquoi dites-vous ce que vous ne faites pas ? C’est une grande abomination auprès d’Allah que de dire ce que vous ne faites pas ». Sourate As-Saff :2-3 du Coran.
  30. [30] M. Yourcenar, les yeux ouverts, Le Centurion 1980, p329 
  31. [32]
  32. [31] Sagesse, 6 :12,14[Sagesse, 6 :12,14 Sagesse, 6 :12,14/ref] ». En complément de ce que nous sommes dans la vie, nous pouvons proposer aux jeunes de goûter  les textes sacrés, avec les précautions que nous avons signalées au début de ce travail et avec ce paradoxe que ces textes s’adressent à tous les hommes , mais aussi à chacun en particulier. Nous avons tous fait l’expérience de dire, pendant une lecture : cette phrase, elle est pour moi aujourd’hui. Expérience fondatrice, mais qui nécessite aussi du discernement. Nous pouvons partager cette expérience d’être éclairés, pacifiés, unifiés par une parole porteuse de vie, libératrice et bienfaisante. Si croire  n’est pas synonyme de contrainte imposée, de règles désuètes, mais rend les adultes heureux, confiants, plus légers, porteurs d’espérance, les jeunes se sentiront peut-être interpellés ? Cela peut-être aussi l’occasion surtout à l’adolescence de « faire revenir le cœur des pères vers leur fils » Ml 3,24. Ne nous leurrons pas, le chemin n’est pas simple, mais il est nécessaire : parents et enfants peuvent y faire de belles découvertes.

    3/Religion et foi

    Dans le cas des couples mixtes qui nous intéresse plus particulièrement ici, à la démarche de foi s’ajoute le choix de la religion dans laquelle s’inscrit cette foi.

    Quand un homme et une femme, qui aiment le même Dieu en prenant des chemins différents (pour ne parler que des religions monothéistes),  ont choisi de s’aimer et de vivre ensemble, ils ont aussi choisi, pas seulement de respecter, mais d’aimer la religion de l’autre, puisque c’est ce qui donne sens à la vie de l’autre et qui fonde sa manière d’être. Cela nécessite de connaître peu à peu les textes sacrés de l’autre, de reconnaître leur richesse et de permettre aux enfants de découvrir les deux religions sans apriori. Dans le cas des couples vivant en pays musulman, il incombe souvent à la mère chrétienne de dire sa foi et sa religion car les enfants reçoivent à l’école et dans la société   ce qui concerne la religion musulmane. Cela ne va pas sans problème car elle peut être accusée de détourner les enfants de la religion de leur père étant généralement admis que les enfants d’un père musulman sont musulmans. Eduquer à la foi est aussi éduquer à la liberté de conscience, au respect et au dialogue.

    Pour chacun des membres du couple il est humain et légitime de souhaiter que l’enfant embrasse sa propre religion puisque c’est elle qui le fait vivre et qu’il la conservée comme un bien précieux. Mais, ils ont aussi compris comme le dit C. de Chergé[32] C de Chergé, in l’invincible espérance Bayard Editions / Centurion 1997 p 127-128

  33. [33] Le prophète, p 17 Ed Mille et une nuits, 1996
  34. [34] Cité par Frédéric Lenoir, dans « La guérison du monde » Ed Fayard 2012
  35. [35] Ce texte se trouve sur  plusieurs sites sur internet

Pour une mystique de la fraternité à travers la spiritualité.

 Brèves  Commentaires fermés sur Pour une mystique de la fraternité à travers la spiritualité.
Fév 172018
 

Pour une mystique de la fraternité à travers la spiritualité.

5ème réunion des délégués nationaux pour les relations avec les musulmans en Europe

Scutari, Albanie, 7-9 février 2018

 

En Albanie, un pays qui jusqu’à il y a trente ans était déclaré athée, les religions vivent aujourd’hui une expérience de bonne coexistence qui alimente l’espoir du dialogue interreligieux. En venant à Shkodra sur l’invitation de l’archevêque local, Mgr. Angelo Massafra, à l’occasion du 25ème anniversaire de la visite historique de Saint-Jean-Paul II (Avril 1993), les délégués nationaux pour les relations avec les musulmans témoignent de l’intérêt et du travail précis de l’Église catholique pour le dialogue avec les musulmans en Europe. Pendant les trois jours de travail, les délégués des conférences épiscopales ont analysé le profil du croyant musulman et ils ont abordé un certain nombre de questions pastorales.

 

L’Eglise en Europe est engagée dans un dialogue avec les différentes communautés musulmanes à plusieurs niveaux (académique, religieux et social, mais aussi dogmatique, juridique et spirituel). Le dialogue n’est pas une aspiration, mais une expérience quotidienne avec ses joies et ses défis. Les expériences présentées et les débats vifs et étoffés montrent que l’Islam européen se présente au pluriel: une multitude de communautés musulmanes, dont la diversité constitue autant de défis pour les chrétiens. Ainsi, le chemin accompli jusqu’ici, pour qu’il puisse devenir efficace aujourd’hui, exige que l’on se mette à l’écoute des expériences religieuses des uns et des autres.

 

En Albanie, les participants ont connu une réalité qui vit la présence des différentes communautés religieuses dans une harmonie constructive. L’expérience cruelle et douloureuse du régime totalitaire qui a imposé un athéisme d’État a conduit au rapprochement de tous les croyants, suscitant un grand sentiment de tolérance et de respect entre les croyants des différentes religions. L’Albanie est un Pays qui vit la mystique de la rencontre. C’est cette particularité toute albanaise qui a poussé les délégués nationaux, qui ont atteint la cinquième édition de leur réunion, à décider d’approfondir le thème de la rencontre dans la mystique, en promouvant «le dialogue de la spiritualité». A Scutari, les participants ont décidé de renforcer leurs contacts avec les communautés musulmanes également au niveau de la spiritualité.

 

Une partie des travaux a été consacrée à esquisser les profils fondamentaux du croyant musulman et à comprendre la façon dont il vit sa relation avec Dieu. Le thème a été approfondi grâce la contribution de deux représentants des communautés musulmanes présentes en Albanie: un Imam sunnite et le chef de la communauté Bektashi du pays. Les interventions ont souligné le rôle de la liberté, non seulement au niveau du choix religieux, mais aussi au niveau de la manière dont le croyant entend vivre sa relation avec Dieu au sein de la même famille religieuse : autant de façons visant la libération du ‘je’ pour atteindre la communion avec Dieu. Dans la tradition soufi, cela se fait par le biais de l’accompagnement d’un maître spirituel. Le fidèle est inséré dans un parcours qui est communautaire et jamais individualiste. Ce cheminement intérieur, qui atteint les profondeurs du cœur de l’homme, et qui est un parcours long, intime et singulier de dialogue avec Dieu, mène les chrétiens et les musulmans à se reconnaitre comme faisant partie de la même communauté créée par Dieu. C’est à partir de là que le dialogue, notamment celui de la vie et de la spiritualité, peut se développer et faire éclore des rapports de véritable amitié et fraternité.

 

Ensuite, les participants ont approfondi trois domaines pastoraux qui concernent les rapports avec les musulmans : le premier, présenté par l’Autriche, a concerné la présentation du parcours de catéchuménat visant à accueillir les personnes provenant du monde musulman qui ont demandé le baptême. Le deuxième a concerné l’expérience spirituelle à partir de ce qu’a vécu Mgr. Claude Rault, Evêque émérite de Laghouat Ghardaïa, en Algérie. Mgr. Rault a été le co-fondateur, avec le Père Christian de Chergé (prieur des moines trappistes de Tibhirine) de l’initiative Ribat al Salam (Lien de Paix) par laquelle un petit groupe de chrétiens a mené le dialogue de la spiritualité avec des amis musulmans et avec la confrérie soufi de Medea. Enfin, l’on a présenté l’expérience française d’accompagnement de couples mixtes chrétiens-musulmans qui représentent, en tant que tels, un espace de dialogue interreligieux et qui posent un défi pastoral à suivre. En effet, le besoin d’accompagnement personnalisé de ces familles –notamment en ce qui concerne l’éducation religieuse des enfants- et d’une éducation à l’amour responsable du couple, jaillissent comme des appels urgents. Dans ce domaine, l’Eglise et les communautés musulmanes sont appelées à dialoguer avec responsabilité pour le bien être de ces familles.

 

Dans le cadre de la rencontre, l’on a pu lire le message que le cardinal Jean-Louis Tauran, Préfet du Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux a voulu envoyer aux participants. Il a invité « les chrétiens et les musulmans à promouvoir le respect réciproque, l’objectivité lorsqu’il s’agit d’écrire ou de parler à propos de l’autre religion, la bienveillance, la compassion et la miséricorde ». Pour que le dialogue puisse se faire dans une ambiance pacifique et constructive, « il faut – écrit le cardinal- mener un nouvel effort des deux côtés, afin de conjurer les ‘propos de haine’ qui sont à l’origine des suspects réciproques, des discrimination, des exclusions, de l’émargination et des ressentiments. »

 

À Scutari, les délégués nationaux ont visité la Grande Mosquée de la ville, le couvent des Clarisses, un ancien couvent franciscain qui est devenu une prison pour les prisonniers d’Etat lors du régime totalitaire, ainsi que le musée diocésain qui conserve de nombreux témoignages des 38 martyrs albanais.

 

Les travaux se sont achevés par la présentation du statut théologique de l’Islam dans la réflexion chrétienne contemporaine, un sujet qui a été confié par le Concile Vatican II et qui ouvre de nouvelles perspectives pour approfondir les expériences de dialogue qui ont vu le jour et qui ont été développées dans toute l’Europe. Pendant la dernière journée, Mgr. Brendan Leahy D.D., Evêque de Limerick et responsable de la section Dialogue Interreligieux de la Commission Evangélisation et Culture du CCEE, a présidé la Sainte Messe à la Cathédrale de Scutari et il a présenté ses réflexions en guise de conclusion de la rencontre.

 

La rencontre s’est achevée par la visite au Sanctuaire bektashi de Croia (Krujë), centre spirituel de cette même confrérie.

 

Le Nonce apostolique en Albanie, l’archevêque Charles John Brown, et l’évêque de Tirana-Durazzo, Mgr George Frendo OP ont participé également à la réunion.

Vivre ensemble : une attitude intérieure, un chemin pour grandir Par Nadia Ghrab-Morcos Gric Tunis

 Textes chrétiens, Approfondir le dialogue, Vivre ensemble, Les dossiers du GRIC, Actualité du dialogue, Gric de Tunis  Commentaires fermés sur Vivre ensemble : une attitude intérieure, un chemin pour grandir Par Nadia Ghrab-Morcos Gric Tunis
Juil 032013
 

Introduction

« Le multiculturalisme est mort » ont déclaré ces dernières années des chefs d’état européens[1].  Ils entendent par multiculturalisme un ensemble de politiques mises en place pour permettre à des groupes de cultures différentes de vivre ensemble, de manière harmonieuse, ou du moins non conflictuelle.

Ce constat de faillite, inquiétant, remet au premier plan, aux niveaux collectif et individuel,  la question lancinante du « Comment vivre avec l’Autre, avec les autres ? »

Avec l’autre, plus ou moins proche ou semblable à moi, mais surtout avec l’autre différent de moi par ses origines, sa culture, sa langue ou sa tradition religieuse …

Dès l’antiquité, l’éthique politique a tenté de trouver des réponses, des modèles pour traiter cette question, essentielle à la cohésion sociale. Les efforts des penseurs et des politiciens, les  politiques institutionnelles et les dispositions publiques sont certes utiles, mais il s’avère de plus en plus, que les mécanismes institutionnels, parce qu’ils n’engagent pas la personne, ne sont pas suffisants pour l’établissement d’un vivre ensemble heureux.

Celui-ci ne nécessite-t-il pas en effet, une disposition intérieure de chaque personne, un élan de curiosité vers l’autre, un désir de l’accueillir jusqu’à l’intérieur de soi ? Nos spiritualités nous engagent à vivre avec l’autre et non pas à côté de lui.

 

1.  Vivre les joies de l’autre

Le dialogue de vie, de voisinage « Hiwar aljiwar »[2]

apporte paix et joie ; il permet de partager les joies, des plus simples à celles qui marquent des événements majeurs. Par le partage, les joies sont multipliées. Pour des croyants de tradition différente, le dialogue de vie peut être basé sur ce partage tout simple de la bonne nouvelle : Dieu nous aime tous comme ses enfants !

Le vivre-ensemble « heureux » peut être favorisé par la qualité des espaces. Recevoir l’autre chez soi entraîne généralement une hospitalité réciproque, qui favorise la convivialité. L’existence d’espaces publics agréables joue un rôle important. Dans nos pays méditerranéens, vivre en plein air est une chance ! Cela  décloisonne les espaces festifs et facilite de manière naturelle  le partage des joies.

Les fêtes religieuses représentent des temps forts dans la vie des croyants. Elles sont une « joie pour tout le peuple »[3]. La notion de peuple ici, doit-elle s’arrêter aux frontières d’une communauté de croyants ? Dieu est à l’origine de la joie qu’Il nous partage et Il nous invite à la partager à notre tour. Même si la fête religieuse de l’autre n’a pas la même signification pour moi que pour lui, le Seigneur m’invite à me réjouir de ce moment d’intimité qu’elle représente entre Dieu et mon voisin, moment de grâce, de lumière et de paix. Chrétienne, j’ai envie de participer à la beauté de la nuit du destin, célébrée par mes amis musulmans :

« Nous l’avons fait descendre durant la nuit de la destinée.

Qu’est-ce qui t’apprendra ce qu’est la nuit de la destinée ! La nuit de la destinée vaut mieux que mille mois.

Les anges et l’Esprit y descendent avec la permission de leur Seigneur, pour tout ordre.

Salut elle est jusqu’au lever de l’aube » [4].

L’inauguration d’un édifice religieux (mosquée, église, synagogue ou temple) pourrait être une source de joie pour l’ensemble des croyants de toute religion, parce qu’il s’agit d’un lieu de rencontre collective, privilégiée, entre les hommes (même s’ils sont d’une autre tradition) et le  Dieu tout-puissant.

De même, l’entrée d’un enfant dans sa communauté religieuse, marquée par la circoncision pour un petit musulman ou par le baptême pour un petit chrétien, présente une occasion de réjouissance pour les croyants des deux communautés, puisque cette entrée signifie un « oui » d’adhésion à l’appel de Dieu.

Se réjouir du bonheur de l’autre…  Ecoutons Jean-Baptiste :

« Celui qui a l’épouse est l’époux ;

quant à l’ami de l’époux, il se tient là, il l’écoute

et la voix de l’époux le comble de joie.

Telle est ma joie, elle est parfaite »[5].

Faire mienne  la joie de l’autre ne vient pas toujours spontanément…  mais cela permet d’atteindre la joie dans sa perfection. Faire mienne la joie de l’autre c’est l’aimer vraiment, et l’introduire dans mon cœur. L’amour et la joie, vont de pair et agrandissent le cœur :

« Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite.

Voici mon commandement : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » [6].

 

2.  Quand l’autre est mon prochain

 

Devant la différence de l’Autre,  la peur est souvent le premier mouvement ; elle est un des leviers du racisme et de la xénophobie. La tolérance, premier niveau du vivre-ensemble harmonieux, suppose une attitude plus sereine pour accepter la différence de l’autre, sans se laisser déstabiliser par elle.  En allant plus loin, un regard plus attentif, plus profond sur l’autre permet de découvrir son humanité qui rejoint la mienne, faisant reculer la peur, sans annuler les dissemblances. On commence alors à s’intéresser à l’autre en respectant sa différence. Loin du modèle du « melting pot » [7], il s’agit d’accepter et d’apprécier le pluralisme culturel, religieux, linguistique. Dans ce verset bien connu, le Coran nous exhorte à cela :

« Si Dieu l’avait voulu, il aurait fait de vous une seule communauté. Mais il a voulu vous éprouver par le don qu’il vous a fait. Cherchez à vous surpasser les uns les autres dans les bonnes actions. Votre retour à tous se fera vers Dieu; il vous éclairera alors au sujet de vos différends » [8].

Jésus nous dit à ce sujet :

« Il y a beaucoup de demeures dans la maison de mon père » [9].

Nos textes sacrés nous montrent que Dieu ne souhaite pas trouver entre les hommes une uniformité qu’il n’y a pas mise. Saint Paul nous fait remarquer que dans le cosmos, même le semblable est différent[10].Cela conduit Christian de Chergé à parler d’une « mission quasi sacramentelle de la différence comme telle » ref]Christian de Chergé, Chrétiens et musulmans, nos différences ont-elles le sens d’une communion ? Revue Se comprendre, N° 85 – 04, Avril 1985 [/ref].

Le multiculturalisme en tant que projet politique risque d’enfermer les personnes dans des ghettos culturels. Alors que la diversité en tant qu’expérience vécue tisse des relations entre ceux qui sont de culture différente.

 

Quand celui qui croise mon chemin dans la vie de tous les jours appartient à une autre communauté, quel type de relation tisser avec lui ? Vivre à côté ou vivre ensemble ?

La tolérance n’est pas suffisante[/ref].Cela conduit Christian de Chergé à parler d’une « mission quasi sacramentelle de la différence comme telle » ref]Marius Garau, La rose de l’imam.  « Ce n’est pas seulement à la tolérance que nous sommes conviés, mais à reconnaître en l’autre les traits d’un frère en humanité, un frère aimé de Dieu, promis à un destin prodigieux dans la joie de Dieu qui ne connait pas de déclin » [/ref] ;il faut s’engager pour l’autre, avec l’autre.

Dans la culture arabo-musulmane, les penseurs ont conçu la « falsafa » qui permet d’accueillir l’autre, en tant qu’autre, l’étranger avec l’étrangeté de la différence. Pour Averroès, l’ouverture à l’autre est indispensable pour le vivre ensemble. Mustapha Chérif[/ref].Cela conduit Christian de Chergé à parler d’une « mission quasi sacramentelle de la différence comme telle » ref]Mustapha Chérif, Qui se souvient de la falsafa ? Janvier 2008, www.mustapha-cherif.com [/ref]  nous explique que pour ce penseur, l’ouverture ne consiste pas à « rechercher le consensus à tout prix », mais « à saisir et maîtriser le lien et la tension entre les différentes visions politiques et dimensions du vivre ensemble où l’autre doit avoir une place, sans que l’on en devienne pour autant l’otage ». Ibn Rochd, d’après le même auteur,  a précisé l’importance du lien entre les deux niveaux, le politique et l’autre différent: «L’homme a besoin de l’autre pour acquérir la vertu. C’est pourquoi il est un être politique par nature.»

 

Dans l’actualité de ces dernières années, le Synode des Chrétiens d’Orient[11] nous engage à consolider « la culture de la convivialité ». Dans un esprit totalement opposé à celui du choc des civilisations, les évêques déclarent vouloir offrir à l’Orient et à l’Occident un modèle de convivialité entre les différentes religions et de collaboration positive entre les civilisations. Pouvait-on rêver plus belle illustration de ce souhait que les images de fraternisation des Chrétiens et des Musulmans à Midan El Tahrir pendant la Révolution Egyptienne de 2011 ? Les Coptes formant un cordon autour des musulmans pour les protéger durant la prière du vendredi sur la place, et les musulmans faisant de même pendant la messe du dimanche … Ou encore, les uns et les autres, se tenant par la main, autour d’un Coran et d’une Croix et scandant d’une même voix : « Une seule main, une seule main ! » en signe d’union profonde…

Il s’agit donc de dépasser la simple tolérance pour construire ensemble une fraternité humaine plus étendue, diversifiée, universelle …

 

Dans la parabole du Bon Samaritain[12], Jésus nous donne l’exemple d’un étranger, un samaritain qui vient au secours d’un juif qu’il ne connait pas, et qu’il trouve sur sa route, blessé et abandonné par des brigands. Deux juifs qui passaient par là  ne s’en étaient pas préoccupés. Et Jésus de dire : Le prochain de cet homme ; c’est celui qui a fait preuve de bonté envers lui. Ce qui nous rend proches de l’autre, ce n’est pas forcément notre ressemblance avec lui, mais notre attitude envers lui. Vivre-ensemble en harmonie, c’est aimer l’autre tel qu’il est, avec ses qualités et ses défauts, avec sa grandeur et ses petitesses, avec sa vulnérabilité et sa fragilité.

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même » nous dit Jésus [13]. Commandement que nous retrouvons dans un hadith du Prophète Mohamed : «Aucun d’entre vous n’est véritable croyant tant qu’il n’aimera pas pour son frère ce qu’il aime pour lui-même» [14].

Et Ibn ‘Arabi confie : « Je professe la religion de l’amour, quel que soit le lieu vers lequel se dirigent ses caravanes, et l’amour est ma loi et ma foi » [15].

 

L’amour de l’autre nous conduit très naturellement à l’aider, à partager notre pain avec lui.

Un autre hadith dit :

 « Il n’est pas musulman, celui qui va dormir rassasié

alors que son voisin va dormir le ventre creux ». [16].

Et un imam de Gafsa, dans le sud de la Tunisie, de commenter :

« Il ne s’agit pas seulement du voisin musulman mais

de tout voisin, car tout homme est mon frère » [17].

 Dans le prolongement de l’hospitalité abrahamique, l’Evangile [18]. et le Coran[19] nous exhortent à venir en aide au voyageur, généralement un étranger, Autre par excellence.

Aussi bien Jésus, dans la scène du lavement des pieds[20], que Mohamed dans son enseignement, nous exhorte à nous mettre au service de l’autre.

« Le plus élevé des hommes est leur serviteur » [21],

 

Quelles sont les valeurs universelles qui régissent notre relation à l’autre ? La liberté ? L’individualisme ? La solidarité ? La liberté est une valeur humanisante, inséparable de la dignité de tout homme ; mais, mal comprise, elle peut entraîner une attitude individualiste. Au nom de la totale liberté que j’accorde à l’autre, je me désintéresse de son sort. Il est plus difficile, mais plus intéressant, d’accorder la liberté totale à l’autre, tout en me sentant responsable de lui. On entre au pays de la solidarité, valeur indispensable à un vivre-ensemble véritablement humain.

 

Fethi Triki [22], s’est intéressé à la philosophie du vivre-ensemble chez les penseurs aussi bien occidentaux, qu’arabo-musulmans. Il souligne chez Miskawayh la primauté de la notion de justice qui  se réalise par al ouns wa’l mahabba, la socialité et l’amour ou la charité. Il note aussi que ce que Tawhidi désigne par mu’ânasa, ou Miskawayh par al ouns wa’l mu’ânasa traduisent ce caractère agréable du vivre-ensemble qui permet de cheminer avec l’ami vers la perfection, et de prétendre à l’amitié de Dieu, à la manière d’Abraham devenu khalil Allah. L’ihsan selon Kamel Meziti [23],  marque le summum de la foi, et  rejoint la charité chrétienne et la reconnaissance du prochain dans un univers humanisé.

 

On ne peut vraiment aimer l’Autre sans être curieux de lui, désireux de le connaître, de partir à la découverte de sa vérité profonde. Cela demande de l’écoute, et de taire un peu son moi, pour écouter l’autre sans préjugé, ni prisme déformant. Et à partir de là, de nouer un dialogue, une relation à laquelle la différence donne tout son sens. Cette relation peut devenir une vraie rencontre interpersonnelle. Connaître l’autre dans sa profondeur me conduit à retrouver l’image de Dieu qui est enfouie en lui. Ce qui me rend plus sensible l’image de Dieu en moi. C’est alors un moment béni, rare et précieux, où chaque personne est entièrement présente à l’autre, à l’écoute de son être profond. Il en résulte une grâce particulière qui circule de l’un à l’autre.

 

Connaître l’autre suppose de l’apprivoiser petit à petit. Edgar Morin[24], plaide pour une éthique de la compréhension d’autrui, seule capable de nous permettre de vivre ensemble, en évitant certains écueils. Reconnaître et respecter le mystère de l’autre, qui fonde l’inviolabilité de sa conscience, nous aide à éviter toute relation de possession, de pouvoir ou de manipulation.

Respecter ce mystère ne m’empêche pas d’accueillir l’autre au-dedans de moi, avec ses différences ; de lui donner un espace dans mon intériorité, de pratiquer l’hospitalité du cœur ;

« Donne-nous d’élargir la tente du cœur aux hommes

 de l’Orient et de l’Occident » [25].

Dialoguer avec l’autre dans une rencontre interpersonnelle, c’est aussi accepter de me remettre en question, prendre le risque merveilleux de me laisser transformer par lui, comme le fait remarquer J. Vanier [26]. Les penseurs musulmans ont insisté sur cela. Ibn Rochd dit : « L’homme a besoin de l’autre pour acquérir la vertu ». Miskawayh [27] considère que l’amour des autres contribue à l’élévation des sentiments en créant un espace où peuvent se réaliser les différentes vertus.

 

3.  Vivre les blessures de l’autre

 

Les considérations précédentes ne peuvent justifier une attitude d’angélisme. Il nous faut bien reconnaître que le vivre-ensemble ne se fait pas toujours dans l’harmonie. Il est souvent empreint de violence, et cause de blessures. Dans des contrées où des communautés différentes étaient habituées à coexister dans la paix, voire la convivialité, la montée des intégrismes, des politiques malsaines et des facteurs exogènes induits par la mondialisation viennent perturber cette qualité du vivre-ensemble. Dans d’autres régions, la proximité nouvelle, induite par les flux migratoires est source de tensions, voire de violences. La diffusion de l’information en temps réel ne permet plus de prendre le recul nécessaire, et exacerbe les passions. La montée croissante des intégrismes de tout bord, tend à nous entraîner dans une spirale infernale. En ne portant sur l’autre qu’un regard externe, on risque de ne percevoir que sa violence sans en saisir les raisons.

S’il est  indispensable d’analyser objectivement les causes de la violence (travail de la raison qui fait l’objet de  nombreux travaux), il me semble nécessaire de sentir avec l’autre (travail du cœur) les injustices et les préjugés qui le blessent, afin de désamorcer la haine, qui pourrait naître en moi devant la violence de l’autre.

 

Les nombreuses injustices et humiliations subies par les Arabes et les Musulmans, alimentent un sentiment profond de colère chez nombre d’entre eux. Au quotidien, les discriminations subies par ceux qui vivent en Europe créent une irritation perpétuelle. A une toute autre échelle, la violence des puissants s’exerce dans des guerres (du Golfe ou d’Afghanistan), où ils s’arrogent le droit absolu d’imposer par les armes, leur loi et leurs normes aux pays moins puissants. La loi du plus fort s’exprime aussi à travers le traité de non prolifération nucléaire, traité présenté comme objet de consensus, mais qui est en réalité, profondément injuste. Les media influents nous habituent à considérer qu’une victime occidentale a bien plus de poids qu’une victime arabe ou musulmane, etc

Mais l’injustice la plus criante est celle que le peuple palestinien subit dans sa chair.  Malgré les multiples concessions palestiniennes, Israël poursuit sa politique de bombardements, d’exclusion et d’implantation de nouvelles colonies, bravant en toute impunité tous les décrets des  Nations Unies … L’Occident ne réalise pas à quel point l’ensemble des Arabes et des Musulmans sont ulcérés par cette politique des deux poids deux mesures, politique qui est à l’origine d’un sentiment de désespoir profond chez les Palestiniens. Vues de l’extérieur,  les mères qui poussent des youyous  à la mort de leur fils kamikaze paraissent inhumaines. Mais la perception du drame intérieur de ces femmes, de leur désespérance, permettrait loin de tout jugement, positif ou négatif, de compatir (au sens premier du terme) à leur souffrance collective et individuelle et d’entrevoir la dimension humaine de leur réaction, dans un esprit plus fraternel, indispensable à un cheminement vers la paix.

Aux exactions commises à l’encontre des immigrés musulmans en Europe, répondent des injustices perpétrées par les Musulmans (pouvoir et groupes de personnes) envers les communautés chrétiennes au Moyen-Orient. Là aussi, on rencontre d’innombrables petites injustices dans la vie quotidienne. Dans des contextes de grande tension, comme en Irak ces dernières années ou en Egypte depuis 2011, on assiste à des actes de violence très graves entraînant de nombreuses pertes humaines. On entend souvent des musulmans [28] dire que les causes des problèmes que vivent les chrétiens d’Orient ne sont pas religieuses, mais politiques : la colonisation en Palestine, l’invasion de l’Irak, la politique des deux poids deux mesures … Cependant, on voit mal pourquoi les Chrétiens arabes d’Orient devraient payer les erreurs et les fautes politiques des Occidentaux alors qu’ils réprouvent ces crimes et en sont eux-mêmes victimes … Les sentiments d’angoisse et de désespoir induit par ces violences conduisent parfois à un durcissement, d’autres fois au départ de familles entières en exil. Qui connait l’attachement viscéral des chrétiens d’Orient à leur pays natal et l’importance de la famille pour eux, peut imaginer le déchirement des familles dispersées sur différents continents… De très nombreux musulmans ressentent douloureusement les blessures des chrétiens, ce qui permet de faire vivre malgré tout les liens de fraternité entre les deux communautés. Je n’oublierai jamais ce journaliste tunisien musulman, venu assister à la messe à l’église Jeanne-d’Arc de Tunis pour témoigner de sa solidarité et partager la douleur des chrétiens après les attentats de Bagdad du 31 octobre 2010.

 

Les injustices s’alimentent de préjugés malveillants des uns contre les autres. L’islamophobie, renforcée par le besoin d’identifier un nouvel ennemi après la chute du mur de Berlin, s’acharne à présenter l’islam comme une religion intolérante, contenant des germes de fondamentalisme, incompatible avec les concepts de démocratie, de droits de l’homme et plus généralement avec les valeurs universelles de modernité. [29]

La vie politique est alors dominée par une culture de la peur et la haine de l’autre. [30]  

A l’islamophobie, répond pour une part de l’opinion des pays arabo-musulmans, une stigmatisation de l’Occident considéré comme un bloc monolithique, impérialiste sur le plan politique, matérialiste, individualiste et immoral sur le plan des comportements et des mœurs. Dans un mouvement de confusion entre les dimensions religieuse et géopolitique, cette stigmatisation rejaillit sur le christianisme dans son ensemble, y compris dans les pays du Moyen-Orient. A la culture de la peur de l’autre, cultivée dans les pays du Nord, répond une culture de la colère contre l’autre dans une partie des pays du Sud, colère contre laquelle le Coran met en garde :

« O vous qui croyez, tenez-vous droits devant Allah, en témoins de l’équité, que la haine pour un peuple ne vous porte point à n’être pas justes ! Soyez justes ! C’est l’acte le plus proche de la piété » [31]

 

L’exemple de Jésus est une source d’inspiration pour le chrétien, dans sa façon de regarder l’autre. Les Evangiles nous relatent une série de rencontres entre Jésus et des personnes « pas comme les autres », portant chacune une blessure particulière. Jésus regarde chacun comme un être unique et très précieux. La Samaritaine (Jn, 4, 1-43), la femme adultère (Jn 8, 1-11) , Zachée (Luc 19, 1-10) , le jeune homme riche (Marc 10,17-27):

« Jésus fixa  sur lui son regard et l’aima » [32]

Ce regard profond de Jésus voit l’image de Dieu en chaque homme, sa bonne volonté, son aspiration au beau et au bien, à l’union avec le Seigneur de l’univers. Il voit en même temps ses blessures, ses frustrations, les violences qu’il a subies. Et avec ce regard qui englobe tous les aspects de la personne, Jésus l’aime d’un amour unique, particulier, sans bornes, d’un amour régénérateur, lui révélant sa propre beauté, sa valeur et lui offrant ainsi une chance de redevenir source de vie.

 

La méditation sur les injustices et les préjugés subis par l’autre, me conduisent à lui ménager un espace dans mon cœur, où il se sait accepté, avec ses blessures et ses dons [33]. Avec ces blessés que sont les pauvres, les faibles, les dominés, ce regard aimant permet de développer, au-delà du respect et de la confiance, une attitude d’espérance en leurs potentialités créatrices, comme le suggère Jean-Paul II[34]

Il existe de même, une attitude à développer vis-à-vis des minorités, qui est porteuse d’espoir et de dynamique de développement, pour l’ensemble de l’humanité :

« Valorisant la figure d’une conscience universelle minoritaire, on s’adresse à des puissances de devenir qui relèvent d’un autre domaine que celui du Pouvoir ou de la Domination. On invente de l’inédit. Si le majoritaire se tient du côté du « chez soi », du « bon droit », de la certitude de la force, le « vouloir être minoritaire » vise à libérer la vie là où elle est emprisonnée. » [35]

Et le Coran promet le salut à tous les hommes de bien

« Ceux qui sont chrétiens ou Sabéens, ceux qui croient en Dieu et au dernier jour, ceux qui font le bien : voilà ceux qui trouveront leur récompense auprès de leur Seigneur » [41]  Coran 2, 62 [/ref ]

En réalité, Dieu veut faire sauter nos pauvres frontières pour nous faire entrer dans un dessein d’amour bien plus vaste que celui de nos communautés verrouillées. Récusant la polémique sur le lieu saint, qui opposait juifs et samaritains, Jésus répond :

« Crois-moi, femme, l’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne, ni à Jérusalem, que vous adorerez le Père… L’heure vient, et c’est maintenant, où les vrais adorateurs adoreront en esprit et en vérité » [42]  Jn 4, 21 [/ref ]

Dans le Coran, l’un des plus beaux noms de Dieu manifeste clairement cette intention : le « rassembleur » (al-Jâmi’)

« Notre Seigneur! Tu es en vérité Celui-qui-réunira les hommes un jour; nul doute n’est permis à ce sujet, car Dieu ne manque pas à sa promesse » [43]  Coran 3, 9. [/ref ]

Avec Christian de Chergé, nous pouvons affirmer que « Nous sommes promis à une unité profonde de tous les croyants. Si cette unité est différée dans le temps, elle se propose dès maintenant à tout croyant comme un dynamisme propre à la foi, efficace contre tout cloisonnement ». [44]  Christian de Chergé, Chrétiens et musulmans, nos différences ont-elles le sens d’une communion ? Revue Se comprendre, N° 85 – 04, Avril 1985 [/ref ]

 

Ce dynamisme peut nous donner le désir sincère de prier ensemble, avec des croyants d’autres traditions. Vatican II a mis l’accent sur l’efficacité de la prière commune comme élément de rassemblement autour des différentes religions. Le prieur des moines de Thibirine (Christian de Chergé) qui ont pratiqué cette prière commune avec une confrérie soufie de leur voisinage, nous confie à ce sujet :

« Se goûte alors une authentique communion dans la différence intégrée, célébration polyphonique des innombrables merveilles et miséricordes où l’Unique de toutes nos ressemblances a laissé sa trace inimitable » [45] Idem [/ref ]

Pour Marius Garau, prêtre à Gafsa, qui avait tissé une amitié solide et profonde avec l’imam de cette localité, il s’agit de témoigner ensemble du Dieu vivant et de sa passion pour l’homme.

Nous avons parlé plus haut du partage des blessures qui permet de comprendre un peu la violence de l’autre, et de cheminer ensemble vers la paix. La prière avec celui qui appartient à « l’autre camp » permet d’accueillir ensemble Dieu, qui nous aime tellement qu’Il fait briller son soleil « sur les bons et sur les méchants », introduisant non seulement la paix,  mais aussi la joie et le soleil au cœur des blessures.

 

Sur le plan du vivre-ensemble au quotidien, la différence ne pose pas de problème entre personnes de bonne volonté. Elle s’intègre harmonieusement à la vie qui, par essence, est belle de par sa diversité. Sur le plan du dogme, les différences de révélation posent des questions indéniables. Celle qui se pose à moi, en tant que simple croyante est celle-ci : comment accueillir en moi l’Autre, avec sa tradition différente, tout en gardant mon unité ? En d’autres termes, l’unité peut-elle contenir les différences ? En nous dévoilant son intuition de Dieu, l’Emir Abd El Kader nous offre une voie pour cela:

« Il me dit : « Et moi, qui suis-je ? » Je répondis : « Tu es le Parfait,

le Transcendant à l’égard de tout ce qui peut venir à l’esprit »

Il me répondit : « Tu ne me connais pas ! ».        

Je lui dis sans craindre de manquer au respect :

 » Tu es le Seigneur et le serviteur, l’Un et le multiple (…)

En Toi se conjuguent les contraires et les opposés (…). »

Il me dit : « Cela suffit. Tu me connais !  » » [46]  Mawkif 30 de l’Emir Abdel Kader dans Kitab al Mawakif, Ecrits spirituels, Seuil, 1994 [/ref ]

Avec le P. Labarrière, je tâcherai alors d’arriver à cette « unité plurielle » qui est articulation de différences. [47] Le vrai problème posé par la notion de différence, c’est celui de l’unité (…), de cette « unité plurielle » qui est justement en elle-même articulation de différences. Ce qui est premier, en régime humain, c’est toujours la relation, unité de l’unité et des différences. Ainsi du rapport qui unit et qui oppose l’homme et la femme ». P. Pierre Jean Labarrière, cité par Christian de Chergé, id. [/ref ]

Le mystère de Dieu qui associe l’Un et le Multiple nous est révélé par l’arc-en-ciel qu’Il fit briller après le déluge, en signe d’alliance avec  l’humanité, représentée par Noé. La diversité des couleurs reflète la richesse infinie de Sa nature, mais leur union en une seule courbe exprime Son unité. A l’image de Dieu, la communauté des hommes est appelée à une union qui contient la diversité. Le mystère de Dieu étant trop grand pour être exprimé par une seule couleur ou une seule tradition, nos différences nous sont peut-être proposées comme thème de méditation sur l’infinie richesse de la nature de Dieu.

Si nous gardons à l’esprit que dire Dieu autrement n’est pas dire un autre Dieu, nous pouvons alors recevoir la différence comme la foi elle-même, c’est-à-dire comme un don de Dieu. [48] Christian de Chergé, id. [/ref ]

 

Conclusion

 

Dieu est infiniment grand, l’homme très petit… Prisonnière des murailles de son ego, son âme reste souvent atrophiée. Pourtant l’homme est créé à l’image de Dieu. Il est donc appelé à grandir, à élargir son âme, jusqu’aux confins de l’universel …

La raison peut quelquefois vaciller devant les antagonismes apparents des croyances. Mais le cœur a une telle puissance d’amour qu’il peut faire patienter la raison, et ouvrir sa tente à l’Autre, avant de le soumettre à un interrogatoire, méticuleux et stérile. En effet, accueillir l’autre dans l’intériorité de son âme, ne serait-il pas un chemin pour élargir celle-ci ?

 

Dieu est le Tout-Autre et le Tout-Proche. Si l’homme est quelquefois tellement étranger à Dieu, c’est parce qu’il est loin de lui-même et donc loin de ce Tout-Proche.  Un moyen de s’en rapprocher est peut-être de se mettre en chemin pour recevoir l’homme-Autre comme mon prochain tout proche.

Nadia Ghrab-Morcos est Egyptienne, chrétienne (copte catholique), épouse de Tunisien, vivant et travaillant en Tunisie depuis 1981, Professeur à l’Université Tunis – El Manar.

  1. [1] Angela Merkel en octobre 2010, David Cameron en janvier 2011
  2. [2] Voir l’intervention du patriarche copte-catholique Antonios Naguib au Synode Le rapport des chrétiens avec les musulmans au Moyen-Orient, Rome, octobre 2010
  3. [3] (Luc 2, 10)
  4. [4] Jn 3, 29
  5. [5] Jn 3, 29
  6. [6] Jn 15, 11-12
  7. [7] Les pionniers du multiculturalisme aux USA récusaient la notion de « melting pot » lui préférant l’idée d’un pluralisme culturel qui permettrait à chaque minorité ethnique de conserver sa singularité tout en faisant partie intégrante de la culture américaine
  8. [8]Jn 14, 2
  9. [9] Jn 14, 2
  10. [10] « A ce que tu sèmes, Dieu donne corps comme il le veut, et à chaque semence de façon particulière. Aucune chair n’est identique à une autre… Il y a des corps célestes et des corps terrestres, et ils n’ont pas le même éclat: autre est l’éclat du soleil, autre celui de la lune… Une étoile même diffère en éclat d’une autre étoile » (1 Co 15, 38-41)
  11. [11] Synode qui s’est tenu à Rome en octobre 2010
  12. [12] Luc 10, 29-37
  13. [13] Mt 22, 39
  14. [14] Sahih Al-Bukhari, Kitab al-Iman, Hadith no.13
  15. [15] Tarjumân al-ashwâq, Beyrouth, 1961, cité par Khaled Roumo in Le Coran déchiffré selon l’amour, Alphée, 2009
  16. [16] D’après Ibn ‘Abbas qui informa Ibn az-Zubayr
  17. [17] Marius Garau, La rose de l’imam, Le Cerf, p.357
  18. [18] « Venez à moi les bénis de mon Père … car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, … j’étais un étranger et vous m’avez recueilli » Mt (25, 34-35)
  19. [19] « Donne ce qui leur est dû au parent, au pauvre, au voyageur » Coran 30, 38
  20. [20] Jn 13, 1-17
  21. [21] « Makârim al-Akhlâq » d’al-Tabarsî, éd. Mo’assasat al-A’lamî il-l-Matbû’ât, Beyrouth, Liban p. 137.
  22. [22] Fethi Triki, Le vivre-ensemble harmonieux, http://www.mafhoum.com/press4/116C33.htm
  23. [23] Kamel Meziti, « Si Dieu l’avait voulu …. » Vivre en harmonie avec l’autre, avec ses différences… , http://www.gric.asso.fr/spip.php?article270
  24. [24] In Catherine Rouhier, Construire du lien entre les être humains; Construire la paix à petits pas, http://www.irenees.net/fr/fiches/analyse/fiche-analyse-123.html
  25. [25] Is 54, 2-4 ; Lc 13, 29
  26. [26] Jean Vanier : « Accueillir, c’est donner de l’espace à l’autre à l’intérieur de moi, pour qu’il puisse m’apporter quelque chose et, par le fait même, me transformer un peu. (…) Accueillir c’est s’exposer à un risque.»
  27. [27]Nadia Gamal al-Din, Miskawayh, Perspectives, Revue de l’Unesco, vol. XXIV, n° 1-2, 1994, p. 135-156
  28. [28] Mustapha Chérif, Musulmans et Chrétiens face aux injustices, in L’expression, journal algérien, 28 octobre 2010  
  29. [29]« Des courants tentent de cibler autrui différent comme ennemi, afin que les pulsions de violence qui sommeillent en chacun exacerbées par les misères économiques, psychiques, culturelles, les injustices, les inégalités et  l’oppression, se déversent dans une autre direction que celle des systèmes en place. C’est la politique du bouc émissaire, de la culture de la peur, qui désigne l’autre comme une menace. »  Mustapha Chérif, Choc ou Alliance des civilisations in  Colloque La Culture au coeur de la Méditerranée  organisé à Nice par l’IRIS, le 28 avril 2010  
  30. [30] A titre d’exemples : en France, le débat sur l’identité culturelle et le Ministère (heureusement disparu) de l’Immigration et de l’Identité culturelle ; en Suisse, le référendum refusant la construction de mosquées pourvues de minarets.
  31. [31] Coran 5, 8.
  32. [32] Mc 10,21.
  33. [33] « Dans toute relation, je ne me trouve pas devant un être bon ou mauvais, mais devant un être souffrant, car nous sommes tous des blessés », Jean Vanier
  34. [34] « Il faudra abandonner la mentalité qui considère les pauvres – personnes et peuples – presque comme un fardeau, comme d’ennuyeux importuns qui prétendent consommer ce que d’autres ont produit. Les pauvres revendiquent le droit d’avoir leur part des biens matériels et de mettre à profit leur capacité de travail afin de créer un monde plus juste et plus prospère pour tous. Le progrès des pauvres est une grande chance pour la croissance morale, culturelle et même économique de toute l’humanité»
  35. [36]
  36. [37]
  37. [38]
  38. [39]
  39. [40]
  40. [35] Fred Poché, Le « vivre ensemble », le « globalisme » et notre rapport aux savoirs. Intervention lors de la célébration du 130e anniversaire de la Faculté de théologie de l’UCO (Angers), le 8 décembre 2009. [/ref ]

     

    Cet amour de l’autre, qui s’inspire de la miséricorde divine, exige beaucoup de celui qui aime :

    « L’amour excuse tout, il croit tout, il espère tout, il endure tout » [36] 1 Corinthiens, 13, 7 [/ref ]

    A quoi répond une réflexion soufie sur l’amitié spirituelle :

    « Recherche pour ton frère soixante-dix excuses, et si tu ne les trouves pas, reviens vers ton âme avec suspicion et dis-lui : ce que tu vois en ton frère, c’est ce qui est caché en toi ! »

    Quelles sont les frontières de la communauté de personnes que nous devons aimer ?

    « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous persécutent » [37] Luc 6, 27. [/ref ]

    A quoi fait écho un hadith du Prophète Mohamed :

    « Renoue avec celui qui a coupé les liens avec toi, fais le bien envers celui qui t’a fait mal» [38] Luc 6, 27. [/ref ]

    Ce n’est pas facile … Un moyen d’arriver à aimer son ennemi (ou simplement celui qui me semble être dans un autre camp) est de partager ses blessures ; partage qui entraîne naturellement l’amour…

     

    4.  S’ouvrir à la spiritualité de l’autre

     

    Si les dimensions identitaire ou socio-politique des religions peuvent être source de divisions, la dimension spirituelle, bien comprise, ne peut être que facteur d’union, puisque le Seigneur qui fonde ces spiritualités est le même, l’unique. Le Mystère de Dieu étant bien trop grand pour être contenu dans une tradition, la fréquentation d’autres traditions constitue un enrichissement précieux.

    « Celui qui est fixé sur telle adoration particulière ignore nécessairement la vérité intrinsèque d’autres croyances … C’est qu’il n’a pas la connaissance de Dieu, mais se fonde uniquement sur l’opinion (zann) … La Divinité absolue ne peut être contenue par aucune chose, puisqu’Elle est l’essence même des choses et sa propre essence … » [39] Ibn Arabi, La Sagesse des prophètes, pp. 220-221, Albin Michel, 1974, cité par Khaled Roumo in Le Coran déchiffré selon l’amour, Alphée, 2009 [/ref ]

    Un attachement excessif à ses dogmes et à ses rites conduit le croyant à un assèchement qui se traduit par le rejet de l’autre et l’édification de frontières. A l’inverse, celui qui est sensible à la résonance subtile entre chaque message prophétique et le patrimoine spirituel universel, enrichit sa propre foi en avançant dans l’intuition du mystère de Dieu.

    Hanté par Al-Hallâj qui le ramène dans la foi au Christ, Louis Massignon illustre bien l’enrichissement que peut trouver un croyant chrétien dans la spiritualité musulmane.

    Chrétienne, dans ma vie quotidienne, l’appel à la prière et le chant du muezzin (quand il est bien chanté), ou encore la visite d’une mosquée aux belles lignes pures me plongent dans le ravissement et tissent un lien supplémentaire entre moi et l’Unique vers lequel ma foi chrétienne m’ouvre un chemin merveilleux. La méditation sur les 99 noms de Dieu peut être une source d’inspiration et d’approfondissement pour le chrétien. Réciproquement, un musulman peut enrichir sa foi par la connaissance des pratiques chrétiennes.

     

    Pour grandir en humanité, il nous appartient de tisser des liens profonds avec ceux qui sont d’une autre tradition. Déjà dans l’Ancien testament, Isaïe avait pressenti que la notion de « peuple élu » était appelée à s’élargir à tous les peuples, « l’étranger », de tradition autre, étant accueilli au sein d’une communauté devenue plurielle.

    Jésus est venu confirmer l’universalité de l’histoire du salut :

    « En vérité, en vérité, je vous le dis, je n’ai jamais trouvé autant de foi en Israël … C’est pourquoi beaucoup viendront d’Orient et d’Occident s’asseoir à la table du royaume ». [40]Mt 8, 10-12

  41. [41]
  42. [42]
  43. [43]
  44. [44]
  45. [45]
  46. [46]
  47. [47]
  48. [48]