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    Gric de Tunis

    Si la fraternité humaine avait besoin de la frontière?Samia Lajmi

    Gric Internationalpar Gric International18 septembre 2026Aucun commentaireLecture : 26 minutes
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    Par Samia Lajmi GRIC Tunis

    Introduction

    Fraternité et frontière sont deux notions qui appartiennent conjointement aux champs de la philosophie, de la psychologie, de la morale, de l’économie, du droit, de la sociologie et de la politique. Elles sont couramment invoquées lorsqu’il est question du lien social. A première vue, fraternité et frontière semblent s’opposer comme s’opposent l’universel au particulier. Concilier fraternité, qui prône union, solidarité et ouverture au monde, avec frontière qui implique séparation entre les peuples et exclusion, est vraisemblablement difficile.

    Pourtant, et en dépit des confusions que risque d’impliquer l’usage courant des deux termes, l’opposition totale entre les deux est réductrice. Elle fige deux notions dont la richesse réside précisément, dans leur ambivalence et leur complémentarité dynamique.

    Plus d’un indice remet en question une vision binaire de la frontière et de la fraternité : ne se méfie-t-on pas dans les deux cas de l’homme seul[1]? Les «Nous » auxquels elles aboutissent ne reposent-ils pas dans les deux cas sur le mécanisme d’exclusion /inclusion ? La frontière et la fraternité ne se retrouvent-elles pas parfois confondues pour justifier le repli identitaire sur des origines familiales ou ethniques communes ?

    La nature paradoxale de la relation entre fraternité et frontière devient encore plus accentuée dès qu’on se rend compte que, malgré le risque de repli identitaire souligné, s’affirme dans les deux cas l’exigence de l’ouverture et de l’universalité obligeant de la sorte à penser la nuance et la complexité dans la compréhension du monde. Toutes les deux invitent à transcender la simple binarité et intègrent la diversité, la porosité et la pluri-dimensionnalité. C’est dans ce cadre que s’inscrit ma modeste contribution. A travers une vision dynamique et constructive, elle essaie de montrer que frontière et fraternité sont autant éloignées que proches l’une de l’autre. Leur relation dialectique contribue à envisager une unité humaine vraie qui, sans ignorer les limites ou les effacer, les transforme en opportunités pour une fraternité humaine riche et profonde qui préserve l’altérité pour la mieux  partager[2] .

     

     

    1- La frontière : entre le besoin de sécurité et le désir de rencontre [3]

     

    Le mot français frontière vient de « front » au sens militaire du terme qui désignait la limite temporaire fluctuante séparant deux armées lors d’un conflit[4]. Jusqu’à la fin du moyen âge, les royaumes n’avaient que des fins, des confins et des marches mouvantes. Cette discontinuité flottante va évoluer en fonction des rapports de force vers des tracés de plus en plus exclusifs. L’espace de frontière va progressivement se réduire. Avec cette perte de spatialité, le champ conceptuel des frontières s’est rétréci. La construction de l’état moderne va rigidifier la frontière qui   exprime désormais la limite entre deux états et prend la forme d’une ligne sur la carte. 

    Pour les sciences sociales, les frontières ne sont pas seulement des bornes sur le sol ou des tracés sur les cartes, d’autres très diverses peuplent nos vies tant individuelles que collectives et semblent avoir peu de rapports avec la frontière en tant que fait géographique ou politique. Produit d’une histoire faite de dynamiques complexes, elle peut être tout autant une inscription spatiale fixe qu’une construction symbolique ou sociale évolutive et une métaphore subjective de l’espace social[5], d’où la polysémie dont la notion de frontière est investie. À cela s’ajoute son ambivalence qui se traduit par son caractère double. Effectivement la frontière sépare et protège et par là tend à la clôture et parfois à devenir un mur, et d’autre part, elle permet de passer et de nouer des relations avec l’autre et tend dans ce cas à se réduire à une simple limite.

     Il n’est pas anodin de rappeler que, d’un point de vue anthropologique, la frontière est une réponse pour faire face au chaos des premiers temps.

    L’opération de marquage est fondatrice. Elle institue l’humanité de soi et du groupe dont le soi fait partie et distingue ainsi entre le monde connu, organisé et familier doté des qualités positives et le monde étranger ou celui des inconnus (les autres)[6] assimilés à la nature et aussi craints qu’elle l’est.

     Cette dualité entre le dedans (connu) et le dehors (étranger) est aussi organisatrice de la psyché humaine. Le dedans est le siège de l’imaginaire, des pulsions, de la mémoire et du dialogue intérieur. Le dehors est le lieu de l’altérité, des contraintes sociales et de l’action[7]. 

    Dans cette optique, poser des frontières répond à une nécessité, mais satisfait aussi un besoin profond, visible même chez les animaux qui se créent un territoire et le signalent par des odeurs. L’être humain « veut un’’ chez soi ‘’ » pour se sentir en sécurité. Il installe des barrières, des portes, des serrures pour marquer et protéger son lieu propre et s’aménager une « bulle  » d’intimité à laquelle les autres, même les plus proches, n’ont pas accès [8] .

    La frontière semble ainsi inhérente à l’existence. Elle dessine le contour et confère la forme. Ontologiquement, elle n’est pas différente de la  « Figure » par laquelle une chose ou un être se manifeste dans l’extériorité du monde et, par conséquent, devient accessible à l’intelligence. Ce qui est infini et sans limites est aussi indéfini et insaisissable[9]. Toute l’importance de la frontière est résumée par ces paroles de Girard(R) « là où la différence fait défaut c’est la violence qui menace »[10]. En l’absence de frontière il n’y a donc qu’un chaos.

    Mais n’est-ce pas paradoxal que la frontière pose la séparation entre moi (nous) et les autres alors qu’il faut bien que l’Autre me voie pour que j’existe dans mon iden­ti­té ? L’identité n’a-t-elle pas tou­jours besoin des autres pour la faire exis­ter ?

    Notons que le paradoxe nous invite toujours à penser autrement et à dépasser les évidences. En fait l’activité de délimitation, en tant qu’activité sociale fondamentale, est la condition de possibilité d’interactions et d’échanges. La fonction de la frontière n’est donc pas seulement de séparer, de différencier mais aussi d’unir car on ne peut pas exister (ex-sistere = se tenir hors de, c’est-à-dire sortir de soi,) qu’en rencontrant l’autre et interagir avec lui. En plus, la sécurité qui découle de la délimitation de l’espace propre par la frontière n’est véritable et durable que dans le rapport avec l’autre que ce soit au niveau individuel (ce sont les soins procurés par la mère au nourrisson qui lui procurent le sentiment de sécurité) ou collectif (ce sont les rapports juridiques et politiques de reconnaissance qui assurent la sécurité entre Etats). La frontière n’est donc pas seulement ce qui divise et  » l’être contre « , mais aussi ce qui permet la reconnaissance et  « l’être avec ». Elle « distingue et relie, et ne distingue que pour relier »[11]

    Cette dialectique se trouve au cœur de la notion de l’identité elle-même. L’identité marque la différence autant que la ressemblance.

     En effet, « entre l’idée de similitude (identique à soi- même, semblable, auquel renvoie le préfixe idem) et celle de différenciation (distinction, singularité…), chacun se définit par des caractéristiques communes à tous ceux qui sont comme lui et par des caractéristiques qui permettent de le distinguer de tous ses semblables. En conséquence, « le terme d’identité prend son sens dans une dialectique où la similitude renvoie au dissemblable, la singularité à l’altérité, l’individu au collectif, l’unité à la différenciation, l’objectivité à la subjectivité »[12]. Ces quelques notations montrent toute la complexité de l’identité qui se révèle à l’analyse davantage comme un processus dynamique tendant à concilier les différentes dimensions. Par conséquent, la complexité et la dialectique que comportent les deux notions dévoilent leur fausse simplicité : tout comme la frontière n’est pas un mur, l’identité n’est pas une essence figée.

     La frontière conçue comme interface et lieu de passage et d’échange culturel, révèle l’identité sous un jour nouveau, celui d’un « itinéraire unique».[13] Il se structure sur la base de « multiples ingrédients, de matériaux de construction de toutes sortes, véhiculés par notre famille, son histoire, ses traditions.… Nous disposons aussi de briques et de ciment plus « actuels » : nos rencontres, notre vécu personnel… »[14].En ce sens l’identité est vivante, plurielle et jamais achevée. Elle se transforme et se renforce avec les expériences partagées.

     Le propre de l’homme disait Simmel est qu’il « est l’être de liaison… l’homme est autant l’être-frontière qui n’a pas de frontière »[15]. Il porte en lui-même ses frontières, frontières physiques (la peau) et mentales (pensées, culture, valeurs, préjugés), mais sa particularité consiste justement à ne pas avoir de frontière parce qu’à travers ses relations et ses échanges il se redéfinit perpétuellement, ce qui fait de lui un être en constante évolution.  Le destin humain repose sur ce paradoxe : se délimiter pour s’illimiter.[16]

    A ce stade de l’analyse, il est clair que la frontière n’est ni à vénérer ni à blâmer, mais à mieux comprendre pour rendre sa fonction féconde. Une frontière féconde est une frontière-relation, un espace de révélation où se manifeste notre capacité à dépasser les appartenances figées et à créer le sens nécessaire pour un vivre ensemble fraternel qui concrétise notre libre arbitre et notre dignité en tant que membre d’une grande famille, la famille humaine.

     2- la fraternité est aussi une question de frontière

    Penser la fraternité n’est pas aisé étant donné la fluctuation de ses significations (frères de sang, frères en religion, frères d’une patrie, etc.) et les divers langages employés pour l’aborder (anthropologique, théologique, psychologique etc.).

    Il convient de mentionner que, dès que nous parlons de la fraternité, la question de l’origine se trouve posée. En effet, dans son sens premier, la fraternité est liée à la généalogie. Elle désigne ceux qui sont issus des mêmes parents. L’origine biologique est dans ce cas ce qui nomme les frères. Cependant l’origine ne se limite pas à la généalogie elle peut être aussi

    –   symbolique basée sur une Identité partagée ou un   engagement commun.

      – transcendante liée à la décision divine. Dans les monothéismes, les hommes sont frères parce qu’ils sont créés par Dieu. Ils constituent une seule famille sous un même créateur.

    – ou historique (les pères fondateurs de la Nation), se rapportant alors à un principe supérieur. L’origine du groupe n’est plus la lignée, mais un acte intellectuel.

    Deux dimensions de la fraternité se dégagent de la question de l’origine : l’une verticale générationnelle, l’autre horizontale entre frères.

    La dimension verticale se rapporte à la question de la source : au nom de quoi sommes-nous frères ? La fraternité ne naît pas d’elle-même, elle est instituée par la reconnaissance d’une filiation commune. Sans ce point de référence supérieur (la verticalité), le lien fraternel n’aurait pas de base structurelle pour exister durablement.

    La dimension horizontale de la fraternité repose sur la question du comment : comment vivons-nous ensemble tout en étant différents ? Cette dimension concerne les relations entre pairs. C’est là que s’installe l’enjeu de la comparaison, de la rivalité, mais aussi de la solidarité. La fratrie est sans doute le lieu premier de la différentiation. Sortant du même ventre, les frères arrivent vite à comprendre les frontières qui les séparent et à reconnaître   la singularité de chacun.

     Saisir les différences entre les frères est vital à la structuration d’une identité et d’une altérité, et à la construction active des liens sociaux. La frontière crée le « Nous » nécessaire à la fraternité, permet de matérialiser l’idée abstraite de lien fraternel en lui conférant son relief et sa visibilité dans le monde réel.  Sans limites, la fraternité devient vague, diluée, voire inexistante. Mon frère n’est pas mon double identique, mais celui qui est différent. Si tout était identique, la fraternité n’aurait pas de sens.

    Si reconnaitre l’origine (frontière) sur laquelle se construit le « Nous » est existentiel pour l’être humain, la quitter est vital  pour son accomplissement. La personne ne peut vivre au sens plein du terme que dans la sphère interhumaine, la rencontre et « l’ inter-agir »[17] avec l’autre. C’est précisément parce qu’il y a une ligne de démarcation que le passage du « Même » à « l’Autre » devient un acte volontaire et significatif. Le contraire serait le risque d’immobilisme. Si les frontières disparaissaient totalement, nous serions dans la fusion ou la confusion. Agissant comme une membrane, la frontière qui « empêche la dissolution » garantit que l’autre reste « autre » et révèle que  la  vraie fraternité suppose l’effort de franchir la limite, le seuil pour rejoindre l’autre. Elle implique le respect de l’altérité inaliénable et non la fusion avec le semblable.

    En effet, celui qui traite une personne comme un « autre Je » ne la voit pas vraiment. Elle n’est qu’une projection de sa propre image, d’où l’impossibilité de sortir de son isolement d’individu. Le rapport dans ce cas ne  serait qu’une forme de narcissisme ou de domination du même sur l’autre[18]. La fraternité qui en découle serait une fraternité-refuge, exclusive et fusionnelle. Par l’appartenance au «Même » ses membres ne seront que des   « clones» enclins à s’autoalimenter les uns les autres pensant et agissant à l’identique.

    Au contraire, pour notre propos le projet de la fraternité humaine est celui d’une fraternité d’altérité qui transcende les frontières du « Nous  » particulier. Sans nier l’origine, elle la quitte et souligne ce qui nous unis comme humains et les ponts qui devraient être jetés pour construire un « Nous » universel et le vivre sous un mode créatif fondé sur la responsabilité.

     

    3- Fraternité humaine et « Frontière à visage humain »

    Dans la déclaration sur « la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune »[19], la fraternité humaine est définie comme le lien moral et éthique de solidarité qui devrait unir tous les êtres humains, quelles que soient leurs origines, leurs cultures ou leurs religions. Elle repose sur la reconnaissance de l’égale dignité de chaque personne et implique un devoir d’entraide, de respect, de tolérance et d’égalité. Dans cette perspective, la fraternité est un lien qui agit comme le pont entre l’appartenance à un groupe (la frontière) et l’ouverture à l’humanité entière (l’autre). La frontière est, dans ce cas, ce qui transforme une émotion vague et une coexistence passive en une démarche relationnelle active. Cette démarche se démarque des logiques du monde moderne anonyme, froid et légaliste, dans lequel les hommes ne sont que des individus[20], et fonde l’espoir en une humanité unie qui, tout en promouvant le partage, transforme la distance en lien et l’altérité subie[21] en une communauté de destin.

     L’éthique qui régit cette fraternité ne consiste pas à comprendre l’autre, mais à lui répondre. Comprendre est un acte de saisie où le sujet ramène l’objet à ses propres catégories conceptuelles pour le posséder par la pensée alors que répondre c’est interagir avec une présence, sortir du narcissisme intellectuel et reconnaitre l’altérité absolue de l’autre qui convoque à la responsabilité.  

    En termes Lévinassiens[22], la fraternité commence par la rencontre du « Visage » de l’autre. Le visage n’est pas un assemblage de traits physiques. Il ne se donne pas à voir, mais à entendre car source d’enseignements. Ni une menace, ni un simple objet de désir, le visage de l’autre est le lieu où l’humanité se révèle dans sa dimension éthique et religieuse[23].Il s’offre dans sa vulnérabilité, appelle à une traversée vers lui, réclame la protection et enjoint par là même le devoir d’une fraternité réelle (non abstraite). Vue sous ce jour la frontière devient le lieu d’une responsabilité morale[24]. Elle procure au lien universel de fraternité l’équilibre (sécurité et ouverture) nécessaire pour que les peuples puissent se rencontrer sans se heurter ou s’absorber.

    A ce niveau, on ne peut manquer de s’interroger : compte tenu de la fragilité des fraternités de filiations (réelles ou imaginaires) due à la dynamique inclusion /exclusion qu’elles impliquent, la fragilité de la fraternité humaine n’est-elle pas encore plus profonde ? Son ouverture qui s’élève à l’échelle humaine ne provoque-t-elle pas un déficit d’appartenance ?  En d’autres termes, Ouvrir le cercle fraternel au monde entier le rend moins exclusif et donc moins « fort » en termes d’identité collective et de responsabilité. D’où la perte des repères et l’affaiblissement de l’engagement mutuel.  

    Il est certes difficile de se sentir « frère » et responsable de plus de 8 milliards de personnes sans repères identitaires partagés. Dès lors, quels ancrages associer aux « ailes » de la fraternité humaine ?

     À cet égard la réponse du pape François est très instructive : « Tout comme il n’y a pas de dialogue avec l’autre sans une identité personnelle, de même il n’y a d’ouverture entre les peuples qu’à partir de l’amour de sa terre, de son peuple, de ses traits culturels. Je ne rencontre pas l’autre si je ne possède pas un substrat dans lequel je suis ancré et enraciné, car c’est de là que je peux accueillir le don de l’autre et lui offrir quelque chose d’authentique. Il n’est possible d’accueillir celui qui est différent et de recevoir son apport original que dans la mesure où je suis ancré dans mon peuple, avec sa culture « [25].

    Une fraternité universelle vraie ne cherche donc pas à ignorer les identités ou les souverainetés nationales, mais plutôt à les « transcender ». En construisant des ponts sans démolir les rives, elle protège contre la transformation du désir de fraternité universelle en un universalisme hégémonique qui élimine les différences, les traditions et les cultures qui font la richesse des peuples.

    La force du lien ne peut parvenir que de la profondeur du sentiment d’appartenance et de l’engagement dans un cadre local. Par sa capacité à transformer une valeur abstraite en actions concrètes et quotidiennes, ce sentiment servira de modèle pour interagir avec le reste de l’univers.

    L’universalité sur laquelle reposerait une fraternité humaine réelle ne saurait être une catégorie froide et niveleuse qui dicte la norme, ni un relativisme absolu,[26] mais une universalité « par voisinage » qui rapproche les différences sans les supprimer, harmonise la diversité sans la détruire. Elle se construit à travers le dialogue, la confrontation des points de vue et exige d’articuler la reconnaissance de la valeur de chaque culture (le particulier) tout en cherchant ce qui, en elles, peut être partagé par tous (l’universel).

    Les origines cesseront d’être des frontières pour devenir un réservoir d’expériences et de valeurs et un socle sur lequel bâtir un « horizon partagé », un « nous » inclusif ouvert aux contributions de tous, indépendamment de leurs origines. Nous ne nous définissons plus par d’où nous venons, mais par ce que nous construisons ensemble.

    Dans cette  « fraternité d’horizon « , l’unité doit se construire autour de quelque chose de très précieux, à savoir une éthique de la responsabilité étendue à l’ensemble de la communauté humaine. Cette éthique repose sur l’idée que l’être humain doit répondre non seulement de ses intentions, mais surtout des conséquences prévisibles  de ses actes sur autrui et sur son environnement. Elle ne se limite pas au présent mais s’étend aux générations futures (en tant que « sujets de droit ») même si elles n’existent pas encore (protéger ce qui est vulnérable).

    L’impératif fondamental de cette éthique est pertinemment formulé par le philosophe Jonas(H) : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre »[27]. Ce message est parfaitement ancré dans nos textes sacrés. Là réside sans doute la mission spécifique des croyants des différentes religions. Il leur appartient de puiser en elles les ressources spirituelles et humaines capables de rapprocher les personnes   et les peuples, en se  donnant des objectifs communs.

    Le Christianisme comme l’Islam défendent le lien de la fraternité avec vigueur dans leurs textes sacrés[28] et mettent l’accent sur la nécessité de considérer l’humanité comme une grande famille, où chaque membre mérite respect et solidarité. Leurs textes se dressent contre l’atteinte à la vie sous toutes ses formes car la foi authentique ne peut être source de violence mais génératrice de spiritualité et de respect de l’humain. Même si chaque être humain représente pour les deux religions un monde entier, son besoin d’être éclairé et enrichi par l’autre reste profond. 

    Acteurs parmi d’autres de la promotion de la fraternité humaine, chrétiens et musulmans sont appelés à approfondir le dialogue et à multiplier les initiatives interreligieuses car la fraternité ne s’impose pas de l’extérieur. Elle est l’aboutissement d’une traversée, d’une conversion des esprits et des cœurs. Étant « un devoir être », il ne suffit pas de la mentionner, il faut qu’elle régisse les comportements en société.

     

    Conclusion

    Au terme de cette réflexion, rappelons que l’être humain est par essence un être relationnel. La relation n’est pas « un simple accessoire de la vie humaine, mais sa condition de possibilité »[29]. Cependant, pour qu’une relation soit possible entre deux éléments, encore faut-il qu’ils soient distincts, d’où la nécessité de tracer une frontière entre les deux pour les définir l’un par rapport à l’autre. Mais en même temps qu’elle sépare la frontière crée un espace intermédiaire, un point de contact sans lequel l’individu reste isolé et incomplet.

    C’est dans la rencontre que l’individu accomplit pleinement son humanité et l’humanité prend naissance.  Sans la rencontre, il n’y a ni identité (car la frontière définit le contour de notre propre être), ni altérité (car on ne peut rencontrer que ce qui est distinct de soi), ni fraternité (car la fraternité n’est pas la fusion, mais le lien établi entre deux entités distinctes), ni responsabilité (car la frontière délimite notre champ d’action et les conséquences de nos actes).

    Partant de là, la fraternité humaine  ne peut être  conçue comme une réalisation de l’utopie d’un  monde « sans frontières » : quand  plus rien  n’étant  défini, plus rien ne  pourrait  être  respecté ou aimé . L’abolition des frontières ne crée pas une  grande  famille humaine  ou  un monde commun mais des  mondes  en lutte perpétuelle.

    La fraternité  en tant  que  pilier fondamental pour l’humanité, grand  cap, horizon d’espérance et projet de civilisation de paix positive ne saurait être un simple sentiment  passif. En effet, dans notre  monde  traversé par la peur, l’injustice, la déshumanisation et les guerres, travailler à transformer l’idéal universel de la fraternité  humaine en  réalités concrètes  nécessite un sursaut de la conscience humaine et un  engagement  actif pour  faire  face à de nombreux défis complexes  parmi  lesquels  figurent :

    – La dictature de l’ego : nous vivons dans des sociétés où les liens entre les personnes  sont  de plus  en plus  marqués du sceau de l’intérêt, de la compétition et de la fonctionnalité. Les valeurs de partage, d’entraide et de compassion sont perçues comme secondaires. L’attention des individus se détourne des besoins collectifs et du bien commun, alors que les réticences à remettre en question leurs propres jugements et croyances s’approfondissent. Enfermés  qu’ils  sont  par les limites  de leurs  propres images, pourraient–ils s’engager  activement  à  promouvoir la création de liens fraternels  authentiques  basés  sur  la confiance  et  la responsabilité ?

    – La radicalisation : Mises à part les mentalités fermées et les préjugés profondément enracinés, la propagation des discours extrémistes à travers les médias et l’usage abusif des réseaux sociaux dressent les individus et les groupes les uns contre les autres. Peut-on alors espérer une grande audibilité pour le message de fraternité humaine sans travailler à transformer ces canaux de communication en nouveaux vecteurs de la paix ?

    – l’injustice : En plus des injustices sociales et économiques, le droit international censé préserver la paix et la sécurité internationale et protéger les droits fondamentaux de l’humanité est quasi monopolisé  par les puissances qui violent massivement ses règles, répandant sous nos yeux une folie meurtrière et destructrice des peuples, à ne citer que les exemples des guerres génocidaires, des interventions armées pour changer les régimes dans des États souverains  et les ingérences de tous types (l’imposition de blocus technologiques, les sanctions économiques aveugles…) .

    L’injustice, si elle ne tue pas, elle blesse. Elle ne blesse pas seulement les corps des agressés, mais davantage les esprits et quelque chose de plus fragile encore, l’espoir. Alors qu’est-ce qui pourrait rendre aux victimes la confiance en soi et en la valeur de la fraternité si ce n’est la justice ? La justice, ce n’est pas uniquement un glaive. C’est d’abord une main tendue. C’est elle qui leur donnera la force de se relever, d’affirmer leur dignité et de demander à être reconnus dans leur humanité  et  dans  leur souffrance.

    Sans doute, les bonnes intentions ne peuvent suffire pour frayer le chemin devant la fraternité humaine.  Il faut entrer en résistance contre toutes les cruautés qui se déferlent sous nos yeux en toute impunité et travailler ensemble en vue de refonder le système international sur des principes éthiques, sociaux et de justice mettant l’humain au centre.      

    – L’épuisement moral : militer pour la fraternité humaine demande du temps, des capacités d’anticipation, d’action s’appuyant sur des valeurs, des savoirs et beaucoup d’énergie. Le manque de moyens, de protection, de reconnaissance en plus de l’absence de résultats rapides peuvent provoquer chez ceux qui s’investissent « corps et âme » pour pallier ces manques une perte de sens due à l’impression que les efforts fournis ne changent rien dans le système.

    Certes, souligner ces défis parmi tant d’autres  pourrait être décourageant.

    Même si, en   ce contexte  de régressions éthiques  et  politiques  généralisées, la  concrétisation d’une fraternité qui embrasse la communauté de destin de toute l’humanité semble difficile à réaliser, les micro-initiatives restent essentielles. Elles  finissent  par créer une dynamique globale comme le préconise Morin (E)[30]. Créer   des îlots de vie autre, des Oasis  de fraternité est pour lui  un acte de résistance à  la déshumanisation, à l’individualisme  et à la marchandisation  globale .Si« la régression se poursuit, ils seront des lieux de résistance fraternelle. Et  si  apparaissent les lueurs  d’une   aurore, ils seront les points de départ d’une fraternité plus généralisée dans une civilisation réformée»[31].

    Résister  et  espérer  sont  deux  actes  indissociables face à la complexité  du monde. N’est-ce  pas  le souffle de l’espérance  qui  pousse à  avancer, même lorsque  tout  semble  perdu ?

    Les initiatives interreligieuses, mais aussi l’éducation à la fraternité les mobilisations  écologiques et les actions humanitaires sont des  exemples vivants  de  cette  espérance.

    En effet, dans cette période sombre où l’humain se trouve confronté à l’inhumaine barbarie dont l’homme sait être capable, s’engager à cultiver ensemble les sources  qui alimentent  les comportements  fraternels et  travailler à ce que  les frontières  redeviendraient  ce qu’elles peuvent  et doivent être, des garanties légales parmi d’autres  de  la coexistence  entre les humains, est urgent. C’est incontournable pour qu’un jour l’humanité voit se concrétiser une fraternité inclusive « qui soudera dans une  même communion  ceux qui croient au  Ciel et ceux qui  n’y croient pas, ceux qui y croient d’une manière et ceux  qui y croient d’une autre ».[32]

     

     

     

     

     

    1. [1]Les deux notions ne prennent sens que dans la relation à l’autre et au groupe.  Dans le cas de la frontière l’homme seul est celui qui vient de « l’autre côté » et qui pourrait menacer l’identité établie.

      Dans le cas de la fraternité l’homme seul peut représenter l’égoïste ou celui qui ne se soucie que de ses propres besoins.↩

    2. [2] C’est précisément parce que l’autre est différent qu’il a quelque chose à m’apprendre et à m’offrir. Le partage devient alors un dialogue entre des identités distinctes mais solidaires.↩
    3. [3] Voir les dossiers du GRIC: Entre chrétiens et musulmans, quelles frontières ? (2006/2008)

           https://gric-international.org/2008/dossiers/entre-chretiens-et-musulmans-quelles-frontieres/

      Voir aussi Nehmé(H), Les identités meurtrières : Vers un nouvel humanisme du XXIe siècle.

       https://gric-international.org/2014/publications-personnelles-des-membres/les-identites-meurtrieres-vers-un-nouvel-humanisme-du-xxie-siecle/↩

    4. [4] Voir Lajmi (S), La frontière : notion complexe et ambiguë.

      https://gric-international.org/2008/publications-du-gric/gric-de-tunis/la-frontiere-notion-complexe-et-ambigue/

      ↩

    5. [5] Les frontières sociales sont des formes objectivées de différences sociales qui se manifestent par un accès inégal et une répartition inégale des ressources (matérielles et non matérielles) et des opportunités sociales » Lamont (M) 2002.↩
    6. [6] Toute société s’institue en créant son propre monde et en le façonnant comme « son » monde. Les grandes dichotomies « sacré / profane », « humain / non-humain »  ou « nature / culture » …témoignent de cette   mise en ordre du monde.↩
    7. [7] Fontaine (Ph) souligne que «le besoin d’instituer des « frontières » provient en droite ligne d’une angoisse originaire, archaïque et, à ce titre, fondatrice : la crainte d’être envahi, …la symptomatologie psychanalytique recense de multiples témoignages de cette angoisse primaire… C’est pourquoi nous n’en avons jamais fini avec cette inquiétude sourde qui accompagne notre vie, et qui porte sur la limite. Ce sont de telles angoisses persécutrices archaïques qui pourraient bien se trouver à l’origine du souci politique de tracer des lignes de frontière … » Des frontières comme ligne de front : une question d’intérieur et d’extérieur, Cités, 31, 2007, pp 121-122.↩
    8. [8] Gounelle (A), La notion de frontière à partir de Paul Tillich, Autre temps, Année 1992 /33-34, p. 5.↩
    9. [9] Gounelle  (A), La frontière. Variations sur un thème de Paul Tillich, Études théologiques Tome 67, 1992/3 pp395-401.↩
    10. [10] Girard (R), La violence et le sacré, Grasset, Paris, 1972, p87.↩
    11. [11] Glissant (E) ,Chamoiseau (P), Quand les murs tombent, Ed. Galaad, 2007, p. 18.↩
    12. [12] De Gaulejac (V), Identité, in Barus-Michel (J), Enriquez (E), Lévy (A.) (Sous dir), Vocabulaire de psychosociologie, références  et positions, Paris, Érès, 2002, pp174-176.↩
    13. [13] Ghrab (N), op cit.↩
    14. [14] Ghrab ( N),De la superposition de frontières à la pluralité d’appartenances .

      https://gric-international.org/2008/publications-du-gric/gric-de-tunis/de-la-superposition-de-frontieres-a-la-pluralite-dappartenances/#

      ↩

    15. [15] Pour plus de détails sur ce sujet voir Simmel(G), Pont et porte, in La Tragédie de la culture et autres essais, Paris, Rivages, 1988, pp. 165-168.↩
    16. [16] Voir Paquot(T), En lisant Georg Simmel,  Hermès La Revue ,2012/2 ,n° 63 , CNRS Éditions ,p25.↩
    17. [17] L‘inter-agir (ou l’agir ensemble) désigne le processus dynamique d’action réciproque entre deux ou plusieurs sujets, où chaque action est à la fois une réponse et une proposition envers l’autre (construction de la relation).↩
    18. [18] Le sujet absorbe l’objet pour le maîtriser. Connaître un objet ou une personne revient à le thématiser, à le conceptualiser et à le ramener à des catégories déjà connues.↩
    19. [19] Co-signé par l’imam d’Al-Azhar Ahmed Al-Tayyeb et le pape François le 4 février 2019.↩
    20. [20] Dans le monde actuel nous passons d’une société de proximité physique et morale (être ensemble) à une société de connexion technique et fonctionnelle (être en réseau) qui évacue la chaleur des relations humaines.↩
    21. [21] Altérité subie : à l’état brut la différence est perçue comme une contrainte, une menace (peur de l’étranger), plutôt que comme une richesse.↩
    22. [22] Voir Levinas(E), Totalité et infini, essai sur l’extériorité, Biblio-essais, 2007↩
    23. [23] Pour Levinas répondre à l’appel éthique de mon prochain c’est réaliser une dimension sacrée. La relation à Dieu passe nécessairement par la relation humaine. ↩
    24. [24] Pour Levinas répondre à l’appel éthique de mon prochain c’est réaliser une dimension sacrée. La relation à Dieu passe nécessairement par la relation humaine. ↩
    25. [25] Extrait du paragraphe 143 de l’encyclique Fratelli Tutti du pape François, publiée en 2020.↩
    26. [26] Le relativisme culturel est au fondement du projet de toutes les sciences de l’homme. Ce qui est à dénoncer, c’est la dérive du relativisme qu’est le relativisme absolu. Les relativistes radicaux considèrent que les cultures sont imperméables les unes aux autres donc incapables de communiquer, alors que pour   les tenants du relativisme relatif, les particularités de chaque culture ne contredisent pas l’existence de valeurs communes. Il y a un horizon d’universalité qui permet aux êtres humains d’échanger par-delà la relativité de leurs cultures.↩
    27. [27] Jonas(H), Le Principe de responsabilité : une éthique pour la civilisation-technologique, Éd. Cerf, 1990, p 30.↩
    28. [28] A titre d’exemple voir sur le site du GRIC, Ghrab(N) et Horchani (M.J), La révolution fraternelle.

            Voir aussi Lajmi(S), Le frère dans le Coran.↩

    29. [29] VOIR Buber(M) ,Je et Tu, Trad. Bianchis(G), Paris, Aubier, 1994.↩
    30. [30] Edgar Morin vient de nous quitter le 29 Mai 2026 à l’âge de 104 ans laissant une œuvre foisonnante  et polymorphe dont le petit livre le chemin de l’espérance rédigé avec Hessel (S)  appelant à une régénérescence civilisatrice : « les avenirs radieux sont morts mais nous fraierons la voie à un avenir possible ». ↩
    31. [31] Morin(E), La fraternité, pourquoi ?, Actes Sud , 2019 p36.↩
    32. [32] Rognon (F), La fraternité : quelles conditions ? Quel horizon ?

      https://nantes-evenements-protestants.fr/media/1241/fraternité-quelles-conditions-quel-horizon-nantes-9-octobre-2021-conférence-donnée-par-frédéric-rognon.pdf

      ↩

    marquage dedans/dehors interaction violence ^trecontre/être avec rencontre similitude/différence inclusion/exclusion altérité/collectiffraternité humaine repli identitaire fraternité à visag humain pluridimentionalité fraternité d'horizon limites altérié sécurité
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