A la découverte d’un courant minoritaire de la tradition musulmane
Dans son Essai sur la tradition exégétique ibadite à travers le commentaire coranique de Hûd b. Muhakkim al-Hawwärï (IIe/IXe siècle), le Dr Ahmed Khelifa nous invite à le suivre dans un double chemin de découverte.
Alors que l’opposition entre chiites et sunnites avait suscité un troisième mouvement rigoriste, le kharijisme, celui-ci, à son tour vit naître en son sein le courant ibadite, mal connu, ne représentant aujourd’hui que 1 % de l’ensemble de la population musulmane. Il entend brider au maximum le recours à la violence et insiste sur les études islamiques et l’égalité entre croyants. Aucun privilège n’est accordé aux personnes de telle ethnie ou de telle famille et l’imamat féminin a même été envisagé.
Du fait de l’importance donnée à l’étude et à la vie démocratique, les ibadites ont des convictions qui peuvent avoir une certaine souplesse : Nous ne disons pas que le Coran a été créé, ou non créé, et nous ne disons pas que le Coran est un attribut d’essence divine, ni qu’il est un attribut d’acte, mais qu’il est Parole de Dieu. (Mûsâ b. Alî – IXe siècle – cité p. 37). Comme le rappelle Ahmed Khalifa, la question de la création du Coran est totalement ignorée de Tabarî (839-923) (p.154),
Comme en témoigne le sultanat d’Oman, l’ibadisme est d’une grande tolérance à l’égard des autres religions. Il peut recourir à la tradition pour interpréter des versets coraniques mais, contrairement à ce que permet parfois la tradition sunnite, la hiérarchie Coran – Sunna/hadith – âtârs (avis des Compagnons) est toujours respectée (p. 107).
Ahmed Khelifa nous propose en second lieu de l’accompagner dans la quête des manuscrits anciens qui permettent de cerner un peu mieux le projet ibadite. Il évoque aussi les travaux récents concernant ce courant : celui-ci peut être présenté de manière élogieuse du fait de sa quête spirituelle et intellectuelle – il peut aussi être dénoncé comme une hérésie minoritaire (cf la lecture métaphorique du verset du trône ou le rejet d’un Coran incréé, pp. 63-65). Alors que le sunnisme admet une attitude abstentionniste en plus de la lecture littéraliste et de la lecture interprétative l’ibadisme rejet catégoriquement tout anthropomorphisme dans les attributs divins (p. 147).
En 2018, Ahmed Khelifa a publié une réfutation de la thèse de Dan Gipson. L’islam de Pétra et il administre le site ahmledamine.net. Son souci de s’inscrire dans une tradition musulmane tout en dialoguant avec les écrits fondateurs du judaïsme et du christianisme et ceux qui s’en réclament ne peut qu’interpeler les personnes convaincues de l’importance du dialogue inter-religieux pour notre temps.
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Parmi les problèmes théologiques soulevés par l’ibadisme, mais aussi par l’islam, d’une manière générale – voire par les différents monothéismes – on rencontre, l’articulation de la toute-puissance divine et de l’acte humain. Pour la résoudre le credo ibadite choisit la prédestination (p. 33). Le bibliste Thomas Römer, qui enseigne au Collège de France, fait remarquer pour sa part que les écrivains bibliques font coexister la toute-puissance divine et la liberté de l’homme. L’homme est entièrement responsable de ses actes quel que soit par ailleurs le pouvoir attribué à Dieu.
La Bible hébraïque ne cherche pas à résoudre philosophiquement la tension entre la souveraineté de Dieu et la liberté humaine ; elle la met en récit et la présuppose comme une donnée fondamentale. (ChatGPT à propos de Th. Römer)
Cette toute-puissance conduit du reste à des paradoxes. Dieu aurait-il pu enfreindre les principes de la logique ou de l’arithmétique ? La sagesse recommande alors de privilégier l’ici-bas et de laisser Dieu régler lui-même ces ‘apories’. Aux questions soulevées par l’essence divine, la pensée contemporaine préfère mettre en valeur la relation – que les différentes révélations présentent comme une relation d’alliance – entre le croyant et son Dieu.
De ce fait le message adressé par Dieu au fidèle se trouve dans une lecture interprétative de l’Écriture, tables de la Torah, feuillets du Coran ou Évangile – pour paraphraser ibn Arabi. Ainsi le croyant est invité à « aimer la Thora – ou le Coran – plus que Dieu », pour reprendre la formule d’Emmanuel Lévinas (in Difficile Liberté, 1973), reprise par l’exégète catholique Didier Luciani (Revue théologique de Louvain, 2009).
En mettant l’accent sur l’étude des textes, Ahmed Khelifa rejoint l’une des intuitions fondamentales du GRIC qui se trouve résumée dans le titre de sa première publication : Ces Écritures qui nous questionnent, la Bible et le Coran (Le Centurion, 1987). La troisième partie de l’ouvrage s’intitule : L’Écriture des uns vue par la foi des autres.
Dans son livre L’après-midi du christianisme, le courage du changement le prêtre théologien tchèque Tomas Halik écrit dans un esprit d’ouverture :
Dans le Nouveau Testament, le récit de la vie de Jésus est encadré par la théologie des écrits pauliniens et johanniques où Jésus est avant tout le Christ. Ceci, chez Paul et chez Jean, signifie beaucoup plus que ne l’est le messie des Juifs promis par les prophètes. (p. 178)
Qu’il soit permis d’adopter une posture opposée ! En privilégiant les récits révélés plutôt qu’un système théologique aussi brillant soit-il, le chrétien cesse de se réclamer d’un universalisme qui s’est vite révélé idéologie d’empire. En renonçant aux ambitions de Paul et de Jean au profit de l’étude de l’Un et l’Autre Testament avec leurs aspérités et leurs particularismes, il rend possible un dialogue exigent avec ses frères juifs et musulmans soucieux de conserver leurs identités propres. Il n’exige aucune prééminence de telle ou telle révélation, confiant que l’étude des textes en commun, permet de se rapprocher d’un sommet que nul ne saurait atteindre.
C’est là aussi une leçon que l’on peut tirer de l’œuvre de Michel Cuypers ou encore de celle du Dr al-Ajamî qui nous enseigne à préférer le texte coranique aux développements théologiques et exégétiques qui ont suivi.
