Haine ou Amour par GRIC TUNIS

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Déc 072017
 

13 novembre 2015 à Paris : 130 morts, plus de 400 blessés dans les circonstances que l’on sait.

24 novembre 2017 à Bir-al-Abed à 40km d’Al-Arich, capitale de la province Nord de l’Egypte : 305 tués dont 27 enfants, plus de 100 blessés. Pendant la prière du vendredi, un groupe armé après avoir fait exploser une charge à l’intérieur de la mosquée Al Rawda, tire sur les fidèles et met le feu aux véhicules des priants pour les empêcher de s’échapper.

Bien d’autres actes de barbarie ont été commis entre ces deux évènements.

Pourquoi les rapprocher aujourd’hui ?

D’abord pour s’insurger toujours et encore contre ces actes qui dégradent l’humanité entière et dire aux familles des victimes combien nous partageons leur peine. Mais aussi pour redire inlassablement que ces terroristes ne s’attaquent pas seulement à « l’Occident », mais à tous ceux qui ne pensent pas comme eux, fussent-ils des « frères dans la foi ». Radio Vatican a commenté ainsi l’évènement : « Nous avons fait un pas de plus vers l’abîme. Nous ne répèterons jamais assez que le terrorisme est un choix pervers et cruel, d’autant plus blâmable que les victimes sont des personnes en prière dans un lieu de culte ».

Que reprochent-ils aux fidèles de la mosquée de Bir-al-Abed en dehors du fait d’être dans une zone de replis de l’EI? D’être des soufis, c’est-à-dire d’appartenir à un courant mystique de l’Islam qu’ils considèrent comme hérétique! Ils les accusent de « polythéisme » parce que la pratique populaire a recours à l’intercession des saints en fréquentant leurs tombeaux (zaouia), accusation terrible puisqu’elle nie leur foi musulmane, et donc autorise-à leurs yeux- leur mise à mort. Ils dénoncent aussi des prières et des rites pratiqués par les soufis et qui n’ont pas été explicitement prescrits par le prophète Mohamed.

Pour que la mémoire de ces victimes ne soit pas salie, il convient de rappeler quelques vérités.

Chemin de sagesse, le soufisme privilégie l’ouverture, le respect et la fraternité, qualités préconisées par le Coran. Mais pour ne pas s’égarer dans cette recherche spirituelle et dans le combat contre ses penchants mauvais, l’homme a besoin d’un enseignement vivant, transmis de maître à disciple. C’est dans ce cadre qu’il faut replacer l’attachement aux saints, mais aussi l’impact de grandes figures spirituelles au rayonnement universel parmi lesquelles on peut citer Rabi’a al-Adawiya ( Bassora 717-801), al-Ghazâlî ( Tus-Iran- 1058-1111), et son contemporain Abd al-Qâdir Jilani ( Amol-Iran, Bagda, 1077-1166) , Ibn Arabi (Andalousie- Syrie, 1165-1240)Djalâl ud-Dîn Rûmi ( persan, 1207-1273) , ou encore l’émir Abdelkader ( Algérie-Syrie, 1808-1883).

Rabi’a al-Adawiya est peut-être la première grande voie du soufisme. Esclave affranchie elle renonça à tous les plaisirs de la vie pour ne se consacrer qu’à Allah. On raconte qu’un jour, elle courut dans les rues de Bassorah portant une torche dans une main et un seau d’eau dans l’autre. Lorsqu’on lui a demandé ce qu’elle faisait, elle a répondu: “Je veux éteindre les feux de l’enfer, brûler les récompenses du paradis, ne pas adorer par peur de la punition ou par la promesse de récompense, mais simplement pour l’amour de Dieu ».

L’amour tient une place centrale dans l’enseignement soufi. Par exemple Al Ghazali dit : « Aimer Dieu est l’ultime but des stations spirituelles et le plus haut sommet des rangs de noblesse. Il n’est de station au-delà de celle de l’amour qui n’en soit un fruit et un corollaire ».[i]

Cet amour en Dieu fait tomber toutes les barrières comme l’évoque Ibn Arabi :

Mon cœur devient capable de toute image :

Il est prairie pour les gazelles, couvent pour les moines,

Temple pour les idoles, Mecque pour les pèlerins

Tablettes de la Torah et livre du Coran. Je suis la religion de l’amour, partout où se dirigent ses montures,

L’amour est ma religion et ma foi.[ii]

La voie de l’Amour pur inquiéta les docteurs de l’Islam qui cherchèrent à concilier   les expériences mystiques avec l’application normative des principes de la loi.

L’école de Bagdad principalement en la personne de Abû-l-Qâssim Jûnayd (830-911),va permettre non seulement de théoriser les principes généraux du soufisme, mais aussi d’élaborer les bases du soufisme sunnite, socialement acceptable. Les mystiques s’entendaient pour rompre les liens avec tout ce que l’on aime, jusqu’à ce que l’Etre divin tienne lieu de tout, en particulier à renoncer à tout bien matériel. Jûnayd insista sur le renoncement intérieur allié à un détachement – et non l’élimination – des biens matériels. Il reprit alors une expression du Prophète Muhammad : le « grand jihad », c’est-à-dire la lutte contre le moi ( nafs en arabe)par un travail profond de purification de l’être. « Le soufisme, disait-il, c’est que l’Etre divin te fasse mourir à toi-même et te fasse vivre en Lui ».[iii]

L’ensemble des principes doctrinaux mis en place par Jûnayd va contribuer à l’éclosion des confréries en terre d’islam et permettre à tous les musulmans qui le désirent de faire l’expérience du soufisme de façon viable, sans mysticisme exacerbé et en poursuivant leur vie quotidienne dans le monde. Ce sont ces soufis-là qui ont été assassinés en Egypte, par des hommes qui selon toute vraisemblance appartiennent à la mouvance takfiri , provenant d’une scission d’avec les frères musulmans [iv].

Comment dire à leurs tueurs que  «  Notre Dieu et le Dieu de toutes les communautés opposées à la nôtre sont véritablement et réellement un Dieu unique, conformément à ce qu`II a dit en de nombreux versets: “Votre Dieu est un Dieu unique” (Cor. 2: 163; 16: 22 )»[v]. Comment apaiser la souffrance de ceux qui ont perdu un être cher ? Comment étouffer la haine toujours prompte à revenir. Comment après ces automnes meurtriers laisser une chance, au printemps, aux fleurs de l’amour ?

Pour vaincre la violence, nous devons plus que jamais nous parler, nous connaître, nous comprendre, nous respecter et nous aimer puisque nous sommes tous fils d’un même Dieu[vi]. Mais nous devons aussi nous engager dans un combat acharné contre l’ignorance et inlassablement parler autour de nous pour que la vérité de l’autre soit connue et respectée.

 

 

 

 

[i] Livre de l’amour, Revivification des sciences religieuses, trad. Idrîs de Vos, ed. Albouraq, p. 16.

[ii] Le chant de l’ardent désir d’ibn Arabi, Sindbad Editions ; Traduction Sami Ali

[iii] http://www.soufisme.org

[iv] Ces adeptes considèrent les musulmans ne partageant pas leur point de vue comme étant des apostats, ce qui les autoriserait légitimement à verser leur sang. Ils se prétendent disciples de Ibn Taymiyya (1263-1328) alors qu’ils ne respectent  pas  ses positions. En effet, Ibn Taymiyyah a approuvé Jûnayd  et  l’a  honoré de la vertu de « rigueur » et l’a classé dans son livre « essafadiya », parmi les imams bien informés (www.islamspirit.com). Ibn Taymiyyah est enterré dans le cimetière soufi de Damas. 

[v] Ecrits spirituels d’Abdel Kader traduction de Michel Chodkiewick, ed Seuil 2000

[vi] Voir par exemple ce Hadith« “Tous les hommes sont des enfants de Dieu. Le plus proche parmi vous à Dieu, c’est celui qui prend soin de ses enfants” :

 

Noé et Ibn ‘Arabi par Inès Horchani GRIC Tunis

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Fév 212017
 

                       Petite méditation d’ontologie divine

Dans Fuçûç al-hikam, Ibn Arabî consacre un chapitre à Noé. Cet ouvrage, connu en français sous le titre La Sagesse des Prophètes, est ardu, à la fois poétique et hermétique. C’est un véritable manuel d’initiation à la mystique musulmane, qui ne peut être résumé, mais demande à être médité. Nous avons choisi deux citations, pour entrer dans cette méditation.

Première citation : « « Noé dit ‘Mon Seigneur’ (Rabb-î) » (Coran 71 :21) et non pas ‘mon Dieu’ (Ilâh-î) car le Seigneur possède la fixité ou stabilisation immuable (thubut) alors que al-Ilâh se diversifie en fonction des Noms et qu’ « Il est chaque jour à une œuvre » (Coran, 55 :29) » (Fuçûç al-hikam, éd.’Afîfî, p.73)

Deuxième citation : «  Et si tu demandes quelle est l’ipséité même (‘ayn al-huwiyya) de la Seigneurie (rububiyya), nous dirons que la Seigneurie est la relation d’une ipséité à une essence particulière, bien que l’ipséité en tant que telle se passe de relation. Seule l’immutabilité des essences réclame les relations de cette ipséité, et l’on parle alors de ‘Seigneurie’ ». (Fuçûç al-hikam, éd.’Afîfî, p.90-01)

Ces deux citations reflètent bien le style d’Ibn Arabî. Il utilise des concepts philosophiques, qu’il relie au texte coranique. Il s’adresse à la raison, tout en sollicitant d’autres capacités de compréhension comme la sensibilité et l’imagination.

Il s’agit ici de comprendre la notion de « Dieu » à partir de sa désignation. C’est une façon de poser la question de l’ontologie divine à partir des noms de Dieu. Plus concrètement, le texte d’Ibn Arabî interpelle chaque croyant sur sa façon de s’adresser à Dieu.

Nous savons que Dieu a, dans le Coran, 99 noms. Chacun de ces noms correspond à une qualité. Les croyants peuvent s’adresser à Dieu en usant de tel ou tel nom selon les circonstances : la douceur sera invoquée dans al-Latîf, le pardon dans ar-Rahîm… Ces noms sont spécifiques, et n’expriment pas toute la nature divine. C’est cette nature de Dieu qu’Ibn Arabî cherche ici à mieux comprendre, et à mieux nous faire comprendre. Et pour y parvenir, il prend exemple sur les prophètes.

Comment les prophètes s’adressent-ils à Dieu ? C’est là une question émouvante, car elle se pose à tous les croyants.

Comment est-ce que je m’adresse à Dieu ? Parfois, lorsque je suis émerveillée devant la beauté du monde, je m’adresse à Dieu en silence. Ce n’est pas vraiment une prière, au sens rituel du terme, mais une communion. Mon silence humain se fond dans le grand silence divin. Pour certains, ce silence divin est un vide. Dans ces moments de grâce, il est pour moi une plénitude. Ces moments sont forts, et rares. Ils me font ressentir la nature de Dieu en tant qu’absolu.

Dans d’autres moments, lorsque ce sont le malheur et la souffrance qui me touchent, les mots qui me viennent sont : Yâ rabbî… Oh mon Dieu… Je les répète, sans qu’aucune phrase ne les suive, ne les oriente, ne les précise. Ces mots sont une litanie, qui me berce, me console. Ils sont un cri et un appel à l’aide.

C’est aux cours de la prière rituelle que les mots Allah, Ilâh se trouvent le plus souvent utilisés, en particulier lors de la récitation du Coran (Bismi-Llâh) ou lors des salutations finales (Allah-houmma).

Le texte d’Ibn Arabî m’invite à m’interroger sur ma façon de m’adresser à Dieu. Et il m’invite à saisir la différence entre Yâ ilâh-î et yâ rabb-î. Cette différence est représentée par deux prophètes : Jésus qui, sur la croix, s’adresse à Dieu en disant ilâhî et Noé qui, dans le Coran, s’adresse à Dieu en disant rabbî. Le terme araméen utilisé par Jésus est celui-là même qu’utilise la langue arabe. Et le terme rabb est à la fois arabe et hébraïque. Toutes les langues peuvent donc dire le Même. Et sous la plume d’Ibn Arabî, il n’y a plus de primauté entre les prophètes. Seulement des différences. Et les prophéties ne s’annulent pas, mais se complètent. Les noms divins utilisés par Jésus et Noé sont certes différents, mais non pas exclusifs. Selon Ibn Arabî, Noé s’adresse à Dieu en tant que rabb, Un, fixe, permanent, immuable. Jésus s’adresse à Dieu tant que ilâh, Dieu qui se diversifie, car il est Tout.

Cette distinction peut correspondre à la distinction entre transcendance et immanence. Dieu est transcendant, et immanent. Il est le Très haut, et le Très proche : dans l’immensité de l’univers, et dans notre veine jugulaire.

Ici, pas de contradiction, mais une complémentarité des contraires. C’est à une nouvelle façon de réfléchir que nous invite Ibn Arabî.

Et selon lui, Noé nous fait entrevoir la divinité sans ses attributs, en tant que pure identité. Noé se serait le premier adressé à Dieu en tant que Lui-Même, sans autre signification que Son Être. Dieu est Celui qui est, et qui fait être. Les noms de Yahvé (ou Jéhovah) ont le même sens ontologique.

Pour conclure cette méditation, que chacun est invité à poursuivre en son for intérieur, il semble que la véritable nature de Dieu transcende les prophéties et les langues. Noé est notre ancêtre à tous, comme Dieu est notre Dieu à tous.