Approche analytique du texte de Dr Aicha Ladhiri : par Hoda Nehme GRIC Tunis

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Juin 182021
 

L’éducation à la tolérance dans la philosophie islamique médiévale : de la Foi à la Raison (publié dans Rassegna Di Pédagogia, Païdagogische Umascham, LXXVIII. 3-4 Luglio-Decembre. 2020)

 

A la réunion du GRIC tenue virtuellement, le 17 mai 2021, à 17h30, heure de Tunisie, le texte de Dr Aicha Ladhiri a fait l’objet d’un tour de table virtuel entre les membres présents, laissant un impact sérieux sur le fondement et le devenir du  concept tolérance qui, à ce jour, n’a pas encore été assumé par toutes les nations de la planète-terre, à échelle égale et dans les conditions favorables à son expansion indépendamment du dogme religieux ici ou du dogme idéologique là ou du fait que le concept n’appartient pas essentiellement au vocabulaire en vigueur dans tel ou tel autre contexte social.

Notre propos s’assigne pour objectif d’adresser au public averti une idée critique et analytique, émanant des différents points de vue et regards portés sur le texte susmentionné, sans pour autant occulter le noble message du texte lui-même, confectionné avec brio et intelligence dans   le but de hisser la philosophie islamique médiévale au rang de la philosophie universelle.

Dr Aicha Ladhiri se penche sur un concept qui fait appel au savoir être et être avec, au savoir gérer les ressources humaines dans leurs diversités discordantes et au savoir s’accepter comme des relais d’expériences humaines uniques et indispensables pour une approche plurielle de la réalité pluridimensionnelle.

Origine du concept « Tolérance »

Le concept de tolérance sur le plan étymologique :   Venant du Latin : « Tolerantia », le concept signifierait : endurance, patience, résignation. Venant de « Tolerare », il signifierait : supporter […]

En matière de religion, de philosophie, de culture ou de politique, la tolérance serait, eu égard, aux définitions qui lui sont allouées, la capacité à accepter et à respecter des idées, des sentiments, des manières d’agir différentes des siennes.

Perçue sous cet angle, la tolérance s’est retrouvée théorisée par la Philosophie occidentale, à partir des XVIIe et XVIIIe siècles, comme un concept habilité à mettre fin aux hostilités religieuses, sociales et politiques.

Toutefois, l’étymologie du concept laisse pressentir que tolérer signifierait qu’on admet avec une certaine passivité, une certaine condescendance peut-être, ce qu’on aurait le pouvoir d’empêcher ou le droit d’interdire.

Par contre, nous sommes portée à croire  aussi que tolérer serait consciemment et librement une ouverture à l’autre, une reconnaissance mutuelle marquée par le respect de la dignité de tout être humain et une acceptation des différences sans restriction de la liberté d’autrui.

Bien que nous reconnaissions les risques d’abus liés à la tolérance, il n’en demeure pas moins qu’elle soit pour de nombreuses sociétés, surtout celles pluriethniques et pluriconfessionnelles, une valeur de référence non décrétée par la loi et portant en elle les ingrédients indispensables au maintien d’un convivium pacifié.

Comprise ainsi, la tolérance serait le facteur éthique qui contribue au progrès social et au progrès des connaissances. De même, elle promeut l’autonomie individuelle, le développement moral et celui culturel, autorisant ainsi la croissance et l’épanouissement d’une société libre et démocratique.

Où se situe le concept de tolérance dans l’article de Dr Aicha Ladhiri ?

L’auteure puise sa réflexion principalement dans deux écrits philosophiques choisis comme références de base au thème de l’article : Fayçal al-tafriqa bayn al islam wa-l-zandaqa (traduit sous le titre : Le critère de distinction entre l’islam et l’incrédulité clandestine) de Ghazâlî ; et le second : Fasl al-maqal fî mâ bayn al Shari’a wa-l-hikmah min al-ittissal, (traduit sous le titre : Discours décisif sur l’accord de la religion et de la philosophie) de Ibn Rushd.

L’auteure n’est pas sans savoir l’interdépendance entre éducation et tolérance, pourtant, elle n’occulte pas, par ailleurs, l’indépendance des deux concepts, en raison de leur origine et de l’objectif assigné à chaque concept en soi.

L’auteure, au-delà de la complexité du thème abordé, ne baisse pas les bras. Elle est en quête inlassable de lien entre les concepts pour confirmer une conciliation possible.

Ladhiri compte donc sur Ghazâli et Ibn Rushd, deux philosophes nés dans deux empires islamiques différents, le premier à Tûs et le second à Cordoue.

Chez Ghazâlî, Ladhiri perçoit la tolérance dans le travail théologico philosophique, précurseur et protecteur de l’acceptation de l’altérité et du vivre-ensemble. Ladhiri trouve que Ghazâlî se dresse contre les extrémistes [de son temps] qui jettent l’anathème, à tort et à travers, sur n’importe quelle personne qui ne partage pas leur avis ou leur interprétation de la Révélation, ou qui s’exprime librement et autrement.

Chez Ibn Rushd, Ladhiri s’attarde sur une similitude entre les deux philosophes en matière d’éducation et de tolérance, bien que chacun ait sa spécificité philosophique et son courant propre.

Il serait bon de signaler que le concept « tolérance », en lui-même, ne figure pas dans les textes philosophiques, il est plutôt implicite. L’auteure, dans sa recherche, a pioché dans le jardin ghazâlien et rushdien pour extraire la notion de tolérance ou pour rapprocher son corollaire.

Par contre l’intolérance religieuse est prédominante, Ladhiri la mentionne entre musulmans extrémistes, fanatiques et philosophes rationnels et modérés.

L’accent est mis, aussi bien chez Ghazâlî qu’Ibn Rushd, sur leur effort rationnel, linguistique, épistémologique, sémantique, pour assainir un certain dogmatisme inter sectaire, sévère et influent, s’abstenir d’accuser les gens d’infidélité (takfîr) et pour s’ouvrir à l’autre à partir d’une voie qui permette le passage obligé de la foi à la raison.

La tâche n’est point une besogne facile.

Née dans le giron de Kaffara (accuser d’infidélité), et de ses dérivés dont al Kufr (l’infidélité) et al-kafer (l’infidèle), la tolérance en tant que concept est absente dans le Livre de la Révélation. Par contre, des dizaines de versets coraniques, dispersés dans nombre de sourates, évoquent le pardon, la charité, l’équité, la bonté à l’égard d’autrui, etc. ; et se rapprochent dans leur contenu de la notion de tolérance dans tout ce qu’elle illustre, voire la dépassent, parce que l’appel à l’acceptation de l’autre n’est pas géré par « tolerare » mais, pour le musulman croyant, l’appel en question est un ordre de Dieu.

Ladhiri adopte la pédagogie des deux philosophes qui conçoivent la tolérance, d’une part, comme une législation de l’intolérance contre l’intolérance inter sectaire, et, par ailleurs, comme une reconnaissance de l’autre et de son droit légitime de penser autrement.

Conscients du danger que cette intolérance dogmatique peut causer, Ghazâlî et Ibn Rushd n’hésitent pas à prononcer des verdicts. Ghazâlî aurait interdit la pratique de la théologie par n’importe quelle personne et Ibn Rushd aurait considéré comme infidèle toute personne qui se permet d’accuser d’infidélité.

En somme, Ghazâlî et Ibn Rushd, deux mentors de l’âge d’or de l’islam culturel, n’ont pas renoncé à la suprématie de la Raison humaine ni ont nié la Foi.

Au contraire, dans des circonstances politiques souvent hostiles à la liberté de l’esprit et aux philosophes, au cœur d’un dogmatisme suffisamment fanatique pour soulever la masse contre la pensée rationnelle ou pour forcer la main du gouverneur pour faire taire le philosophe ou le contraindre au bas profil pour se protéger lui-même, Ghazâlî et Ibn Rushd ont tenté, contre marées et vents, de propulser de nouvelles idées, de creuser dans le Livre pour en tirer un processus de vie, une théorie, un droit assuré et assumé et une vision…

Les deux philosophes ont eu des disciples qui ont perpétués leurs souvenirs, creusé dans leur patrimoine culturel, philosophique, juridique et théologique pour que la flamme de la raison demeure ce support qui étreint la foi et la protège de la digression.

Evidemment, Ladhiri actualise la réflexion de Ghazali et d’Ibn Rushd. Elle les lit à la lumière du XXIe siècle. Le succès de l’auteure est d’avoir mis la pensée des deux philosophes dans leur contexte social et dans leur temps sans négliger que là où la raison s’impose, s’inscrit le sens universel…

Que la tolérance sortie de la philosophie de Ghazâlî soit comprise comme une conciliation entre la foi et la raison tout en reconnaissant la suprématie de la Foi sur la Raison, et qu’Ibn Rushd ait contribué par le droit philosophique à rejeter les interprétations qui défavorisent  la religion, mettant ainsi la suprématie de la Raison au-devant de la scène, il n’en demeure pas moins que le concept de « tolérance » n’aurait pu se libérer davantage pour surgir sous sa forme philosophique pure et dans sa dimension universelle.

A la question : pourquoi le concept « tolérance » se cherche dans d’autres concepts chez les deux philosophes ?

Ladhiri répond avec transparence que sa recherche a contribué à montrer comment les deux philosophes ont mobilisé leurs capacités mentales entre la loi rationnelle et la révélation et à dévoiler chez eux la conception de la compréhension humaine et de ses mécanismes.

Cet effort investi est à l’honneur des deux philosophes qui, de manière bien que différente à plus d’égards, ont permis à la société musulmane de leur temps et de tout temps, de comprendre que l’être humain est doté d’une hiérarchie de capacités mentales qui l’autorise à recourir à son entendement pour saisir la portée la plus profonde de la Révélation et que, par ailleurs, l’être humain est appelé à s’interroger constamment sur son savoir en matière de religion et à  éviter  les idées figées et immuables  que conteste la volonté divine hostile à la passivité de l’être humain.

Croire est un processus que nous construisons à la lumière de la foi et de la raison. Les concepts qui font date ne proviennent que des épreuves que vivent les sociétés humaines au cours de leur histoire.

Les philosophes de tout temps et de tout lieu se positionnent entre l’enjeu de la raison et l’aura de la « vérité » de la religion.

Alors qu’en vérité, Dieu n’a jamais voulu se retenir dans un discours ou dans une vérité appropriée à l’un et non à l’autre,  ni emprisonner les hommes dans les dogmes. Les philosophes n’ont pas la vérité, leur modestie fait d’eux des modèles à suivre et à imiter en tant que chercheurs sur les voies du savoir qui aide l’humanité à se conduire vers la vérité.

Eduquer à la tolérance ne se contente pas d’une structure en matière d’interprétation coranique entre extrémistes et modérés. Eduquer à la tolérance est un système de vie, une identité en construction permanente, où l’autre n’est pas uniquement le musulman qui pense autrement qu’un autre musulman, mais n’importe quel autre est un non moi que je dois respecter, dans sa différence comme égal à moi musulman fut-il ou pas.

Eduquer à la tolérance est une philosophie de vie qui reconnait l’unité dans la diversité.

Eduquer à la tolérance dans le sens ghazalien et rushdien est un phénomène inédit dans l’histoire de l’islam culturel qui, confirmé en religion divine, invite l’être humain à l’interroger, à l’exploiter, à l’explorer, à foncer dans la genèse des mots, pour nantir le patrimoine culturel et philosophique de la lumière de la raison qui nous rapproche de la « Vérité ».

Merci Aicha Ladhiri de dépoussiérer ce legs philosophique islamique qui nous autorise à affirmer que les philosophes musulmans de l’époque médiévale ont, à l’instar des philosophes grecs,  élaboré les premiers principes de l’éducation d’un musulman ouvert à l’altérité.

L’éducation à la tolérance dans la philosophie islamique médiévale : de la Foi à la Raison (publié dans Rassegna Di Pédagogia, Païdagogische Umascham, LXXVIII. 3-4 Luglio-Decembre. 2020)

 

A la réunion du GRIC tenue virtuellement, le 17 mai 2021, à 17h30, heure de Tunisie, le texte de Dr Aicha Ladhiri a fait l’objet d’un tour de table virtuel entre les membres présents, laissant un impact sérieux sur le fondement et le devenir du  concept tolérance qui, à ce jour, n’a pas encore été assumé par toutes les nations de la planète-terre, à échelle égale et dans les conditions favorables à son expansion indépendamment du dogme religieux ici ou du dogme idéologique là ou du fait que le concept n’appartient pas essentiellement au vocabulaire en vigueur dans tel ou tel autre contexte social.

Notre propos s’assigne pour objectif d’adresser au public averti une idée critique et analytique, émanant des différents points de vue et regards portés sur le texte susmentionné, sans pour autant occulter le noble message du texte lui-même, confectionné avec brio et intelligence dans   le but de hisser la philosophie islamique médiévale au rang de la philosophie universelle.

Dr Aicha Ladhiri se penche sur un concept qui fait appel au savoir être et être avec, au savoir gérer les ressources humaines dans leurs diversités discordantes et au savoir s’accepter comme des relais d’expériences humaines uniques et indispensables pour une approche plurielle de la réalité pluridimensionnelle.

Origine du concept « Tolérance »

Le concept de tolérance sur le plan étymologique :   Venant du Latin : « Tolerantia », le concept signifierait : endurance, patience, résignation. Venant de « Tolerare », il signifierait : supporter […]

En matière de religion, de philosophie, de culture ou de politique, la tolérance serait, eu égard, aux définitions qui lui sont allouées, la capacité à accepter et à respecter des idées, des sentiments, des manières d’agir différentes des siennes.

Perçue sous cet angle, la tolérance s’est retrouvée théorisée par la Philosophie occidentale, à partir des XVIIe et XVIIIe siècles, comme un concept habilité à mettre fin aux hostilités religieuses, sociales et politiques.

Toutefois, l’étymologie du concept laisse pressentir que tolérer signifierait qu’on admet avec une certaine passivité, une certaine condescendance peut-être, ce qu’on aurait le pouvoir d’empêcher ou le droit d’interdire.

Par contre, nous sommes portée à croire  aussi que tolérer serait consciemment et librement une ouverture à l’autre, une reconnaissance mutuelle marquée par le respect de la dignité de tout être humain et une acceptation des différences sans restriction de la liberté d’autrui.

Bien que nous reconnaissions les risques d’abus liés à la tolérance, il n’en demeure pas moins qu’elle soit pour de nombreuses sociétés, surtout celles pluriethniques et pluriconfessionnelles, une valeur de référence non décrétée par la loi et portant en elle les ingrédients indispensables au maintien d’un convivium pacifié.

Comprise ainsi, la tolérance serait le facteur éthique qui contribue au progrès social et au progrès des connaissances. De même, elle promeut l’autonomie individuelle, le développement moral et celui culturel, autorisant ainsi la croissance et l’épanouissement d’une société libre et démocratique.

Où se situe le concept de tolérance dans l’article de Dr Aicha Ladhiri ?

L’auteure puise sa réflexion principalement dans deux écrits philosophiques choisis comme références de base au thème de l’article : Fayçal al-tafriqa bayn al islam wa-l-zandaqa (traduit sous le titre : Le critère de distinction entre l’islam et l’incrédulité clandestine) de Ghazâlî ; et le second : Fasl al-maqal fî mâ bayn al Shari’a wa-l-hikmah min al-ittissal, (traduit sous le titre : Discours décisif sur l’accord de la religion et de la philosophie) de Ibn Rushd.

L’auteure n’est pas sans savoir l’interdépendance entre éducation et tolérance, pourtant, elle n’occulte pas, par ailleurs, l’indépendance des deux concepts, en raison de leur origine et de l’objectif assigné à chaque concept en soi.

L’auteure, au-delà de la complexité du thème abordé, ne baisse pas les bras. Elle est en quête inlassable de lien entre les concepts pour confirmer une conciliation possible.

Ladhiri compte donc sur Ghazâli et Ibn Rushd, deux philosophes nés dans deux empires islamiques différents, le premier à Tûs et le second à Cordoue.

Chez Ghazâlî, Ladhiri perçoit la tolérance dans le travail théologico philosophique, précurseur et protecteur de l’acceptation de l’altérité et du vivre-ensemble. Ladhiri trouve que Ghazâlî se dresse contre les extrémistes [de son temps] qui jettent l’anathème, à tort et à travers, sur n’importe quelle personne qui ne partage pas leur avis ou leur interprétation de la Révélation, ou qui s’exprime librement et autrement.

Chez Ibn Rushd, Ladhiri s’attarde sur une similitude entre les deux philosophes en matière d’éducation et de tolérance, bien que chacun ait sa spécificité philosophique et son courant propre.

Il serait bon de signaler que le concept « tolérance », en lui-même, ne figure pas dans les textes philosophiques, il est plutôt implicite. L’auteure, dans sa recherche, a pioché dans le jardin ghazâlien et rushdien pour extraire la notion de tolérance ou pour rapprocher son corollaire.

Par contre l’intolérance religieuse est prédominante, Ladhiri la mentionne entre musulmans extrémistes, fanatiques et philosophes rationnels et modérés.

L’accent est mis, aussi bien chez Ghazâlî qu’Ibn Rushd, sur leur effort rationnel, linguistique, épistémologique, sémantique, pour assainir un certain dogmatisme inter sectaire, sévère et influent, s’abstenir d’accuser les gens d’infidélité (takfîr) et pour s’ouvrir à l’autre à partir d’une voie qui permette le passage obligé de la foi à la raison.

La tâche n’est point une besogne facile.

Née dans le giron de Kaffara (accuser d’infidélité), et de ses dérivés dont al Kufr (l’infidélité) et al-kafer (l’infidèle), la tolérance en tant que concept est absente dans le Livre de la Révélation. Par contre, des dizaines de versets coraniques, dispersés dans nombre de sourates, évoquent le pardon, la charité, l’équité, la bonté à l’égard d’autrui, etc. ; et se rapprochent dans leur contenu de la notion de tolérance dans tout ce qu’elle illustre, voire la dépassent, parce que l’appel à l’acceptation de l’autre n’est pas géré par « tolerare » mais, pour le musulman croyant, l’appel en question est un ordre de Dieu.

Ladhiri adopte la pédagogie des deux philosophes qui conçoivent la tolérance, d’une part, comme une législation de l’intolérance contre l’intolérance inter sectaire, et, par ailleurs, comme une reconnaissance de l’autre et de son droit légitime de penser autrement.

Conscients du danger que cette intolérance dogmatique peut causer, Ghazâlî et Ibn Rushd n’hésitent pas à prononcer des verdicts. Ghazâlî aurait interdit la pratique de la théologie par n’importe quelle personne et Ibn Rushd aurait considéré comme infidèle toute personne qui se permet d’accuser d’infidélité.

En somme, Ghazâlî et Ibn Rushd, deux mentors de l’âge d’or de l’islam culturel, n’ont pas renoncé à la suprématie de la Raison humaine ni ont nié la Foi.

Au contraire, dans des circonstances politiques souvent hostiles à la liberté de l’esprit et aux philosophes, au cœur d’un dogmatisme suffisamment fanatique pour soulever la masse contre la pensée rationnelle ou pour forcer la main du gouverneur pour faire taire le philosophe ou le contraindre au bas profil pour se protéger lui-même, Ghazâlî et Ibn Rushd ont tenté, contre marées et vents, de propulser de nouvelles idées, de creuser dans le Livre pour en tirer un processus de vie, une théorie, un droit assuré et assumé et une vision…

Les deux philosophes ont eu des disciples qui ont perpétués leurs souvenirs, creusé dans leur patrimoine culturel, philosophique, juridique et théologique pour que la flamme de la raison demeure ce support qui étreint la foi et la protège de la digression.

Evidemment, Ladhiri actualise la réflexion de Ghazali et d’Ibn Rushd. Elle les lit à la lumière du XXIe siècle. Le succès de l’auteure est d’avoir mis la pensée des deux philosophes dans leur contexte social et dans leur temps sans négliger que là où la raison s’impose, s’inscrit le sens universel…

Que la tolérance sortie de la philosophie de Ghazâlî soit comprise comme une conciliation entre la foi et la raison tout en reconnaissant la suprématie de la Foi sur la Raison, et qu’Ibn Rushd ait contribué par le droit philosophique à rejeter les interprétations qui défavorisent  la religion, mettant ainsi la suprématie de la Raison au-devant de la scène, il n’en demeure pas moins que le concept de « tolérance » n’aurait pu se libérer davantage pour surgir sous sa forme philosophique pure et dans sa dimension universelle.

A la question : pourquoi le concept « tolérance » se cherche dans d’autres concepts chez les deux philosophes ?

Ladhiri répond avec transparence que sa recherche a contribué à montrer comment les deux philosophes ont mobilisé leurs capacités mentales entre la loi rationnelle et la révélation et à dévoiler chez eux la conception de la compréhension humaine et de ses mécanismes.

Cet effort investi est à l’honneur des deux philosophes qui, de manière bien que différente à plus d’égards, ont permis à la société musulmane de leur temps et de tout temps, de comprendre que l’être humain est doté d’une hiérarchie de capacités mentales qui l’autorise à recourir à son entendement pour saisir la portée la plus profonde de la Révélation et que, par ailleurs, l’être humain est appelé à s’interroger constamment sur son savoir en matière de religion et à  éviter  les idées figées et immuables  que conteste la volonté divine hostile à la passivité de l’être humain.

Croire est un processus que nous construisons à la lumière de la foi et de la raison. Les concepts qui font date ne proviennent que des épreuves que vivent les sociétés humaines au cours de leur histoire.

Les philosophes de tout temps et de tout lieu se positionnent entre l’enjeu de la raison et l’aura de la « vérité » de la religion.

Alors qu’en vérité, Dieu n’a jamais voulu se retenir dans un discours ou dans une vérité appropriée à l’un et non à l’autre,  ni emprisonner les hommes dans les dogmes. Les philosophes n’ont pas la vérité, leur modestie fait d’eux des modèles à suivre et à imiter en tant que chercheurs sur les voies du savoir qui aide l’humanité à se conduire vers la vérité.

Eduquer à la tolérance ne se contente pas d’une structure en matière d’interprétation coranique entre extrémistes et modérés. Eduquer à la tolérance est un système de vie, une identité en construction permanente, où l’autre n’est pas uniquement le musulman qui pense autrement qu’un autre musulman, mais n’importe quel autre est un non moi que je dois respecter, dans sa différence comme égal à moi musulman fut-il ou pas.

Eduquer à la tolérance est une philosophie de vie qui reconnait l’unité dans la diversité.

Eduquer à la tolérance dans le sens ghazalien et rushdien est un phénomène inédit dans l’histoire de l’islam culturel qui, confirmé en religion divine, invite l’être humain à l’interroger, à l’exploiter, à l’explorer, à foncer dans la genèse des mots, pour nantir le patrimoine culturel et philosophique de la lumière de la raison qui nous rapproche de la « Vérité ».

Merci Aicha Ladhiri de dépoussiérer ce legs philosophique islamique qui nous autorise à affirmer que les philosophes musulmans de l’époque médiévale ont, à l’instar des philosophes grecs,  élaboré les premiers principes de l’éducation d’un musulman ouvert à l’altérité.

Eduquer à l’ouverture à l’autre, dans le respect de la différence. par Nadia Ghrab-Morcos ,Gric Tunis

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Sep 112020
 

Cet article est composé de cinq parties, nous publions aujourd’hui la première

  1. Prendre conscience de la dualité ressemblances / différences
  2. Développer une attitude juste dans une situation de minorité / majorité.
  3. Témoigner de sa foi sans prosélytisme
  4. Résoudre les conflits par la non-violence.
  5. Stratégies éducatives.

Introduction

J’ai vu récemment une jolie caricature montrant un adulte qui interroge un enfant :

– Dans ton école, il y a des musulmans, des juifs, des chrétiens ?

– Non, dans mon école, il n’y a que des enfants.

Dans son innocence, l’enfant a transcendé les catégories étanches où tant d’adultes enferment les autres.

Affirmer notre commune humanité, le fait que les autres sont nos semblables (l’âge seul étant un critère de différenciation pertinent), est une belle première réaction pour un enfant.

Cependant, dans le monde pluriel où nous vivons, il faut aller plus loin et amener l’enfant à réfléchir à la double relation de similitude / différence qui nous lie les uns aux autres. Cela, pour aborder de façon saine la complexité d’une société composite et ne pas tomber dans les pièges, omniprésents, de l’exclusion et de la stigmatisation, dont les tentacules aboutissent facilement à la violence.

Dans cet article, nous tenterons de réfléchir au type d’éducation à donner aux jeunes pour développer une attitude à la fois lucide et solidaire vis-à-vis de l’Autre, différent sur plusieurs plans possibles, notamment sur le plan religieux.

 

 

  1. Prendre conscience de la dualité ressemblances / différences

L’école est de plus en plus confrontée à la diversité des origines religieuses, culturelles et sociales des élèves. La mondialisation accentue les rencontres de publics diversifiés.

Et c’est dès la petite enfance que se forme le regard que nous portons sur l’Autre, et partant l’attitude que nous aurons envers lui. L’enjeu est important : devant ceux qui diffèrent de moi, s’agit-il de vivre :

– dans un esprit d’affrontement;

– de vivre à côté dans une certaine indifférence;

– ou alors de vivre vraiment ensemble ?

Nous pensons que le système éducatif – école, université, parents et société dans son ensemble – a un rôle essentiel à jouer pour conduire l’enfant vers un vivre-ensemble de qualité, orienté vers la paix et la solidarité. Il importe de favoriser une compréhension des interactions sociales et de l’interdépendance entre l’enfant, les autres (différents) et l’environnement, dans une perspective d’ouverture, d’inclusion et de justice. Cela suppose de déconstruire préjugés et stéréotypes issus du milieu social envers ceux qui sont différents. C’est un pré-requis pour lutter contre l’esprit de discrimination et la vulnérabilité à l’endoctrinement.

Il ne s’agit ni d’ignorer les différences, ni de les sacraliser. Les enfants repèrent très vite celles d’ordre ethnique, religieux ou socioculturel. L’éducateur doit conduire l’enfant vers la pleine reconnaissance de l’autre, en identifiant les caractéristiques dissemblables, tout en refusant d’établir entre elles la moindre hiérarchie. Insister, à travers des exemples, sur le concept d’égalité dans la différence. Il s’agit ensuite de faire ressortir les similitudes qui, au-delà des différences, nous unissent et font de nous des frères en humanité. Amener graduellement l’enfant à découvrir l’ampleur des similitudes, qui dépasse de loin celle des différences.

Ensuite le conduire à voir que les paramètres de différenciation sont multiples. On peut partager une classe en deux ensembles : filles et garçons, ou alors grands et petits, ou clairs et basanés, ou musulmans et non-musulmans, et ainsi de suite. Selon chacun de ces clivages, l’enfant découvrira qu’il appartient à un groupe de personnes différentes. C’est-à-dire que chacun a de multiples appartenances, et qu’avec chaque personne, il a des choses en commun, ce qui facilite partage et communication. Il comprendra alors de manière naturelle qu’on ne peut pas reléguer l’Autre à l’extérieur d’un “Nous” inclusif.

Devant la différence de l’Autre,  l’incompréhension induit bien souvent un sentiment de peur; celle-ci est un des leviers du racisme et de la xénophobie. Il faut faire découvrir à l’enfant l’aspect positif des différences, la valeur ajoutée de la diversité. Par la contemplation de celle-ci dans la nature, elle qui fait sa richesse et sa beauté. L’amener à méditer sur cette phrase de Saint Exupéry : « Celui  qui diffère de moi, loin de me léser m’enrichit »[1]. Lui demander de trouver des exemples qui illustrent cette phrase. 

La tolérance, premier niveau du vivre-ensemble harmonieux, suppose une attitude plus sereine pour accepter la différence de l’autre, sans se laisser déstabiliser par elle.  Il ne s’agit pas de tolérer tout acte, car certains sont inacceptables, mais de respecter toute personne. Ecoutons Paul Ricoeur : “La tolérance, ce n’est pas une concession que l’on fait à l’autre; c’est la reconnaissance de principe qu’une partie de la vérité m’échappe”[2].

A partir du collège, on pourra amener les élèves à s’interroger sur les processus de construction des civilisations. Les amener à comprendre que l’Histoire, les cultures, les religions, les identités nationales ou ethniques, les systèmes symboliques ne sont pas fixes, mais constituent des constructions en transformation constante. C’est par l’ouverture aux aspects positifs d’autres cultures et par leur intégration, qu’une civilisation se développe pleinement. Ce fut le cas de la civilisation arabo-musulmane durant de longs siècles, c’est aujourd’hui le cas d’autres civilisations. L’enfermement sur soi en revanche, risque d’entraîner un processus de déclin. L’objectif est d’amener l’enfant à développer une saine curiosité envers celui qui est Autre, en se demandant ce qu’il peut trouver de bien en lui et qui pourrait l’aider à se construire lui-même. S’ouvrir à l’autre ne veut pas dire adopter ses attributs, ses façons de penser, mais plutôt se laisser interroger par eux, et trouver ses propres réponses.

On cherchera à rendre plus profond le regard de l’enfant, de manière à découvrir sous le vernis des différences, l’humanité de l’autre qui rejoint la sienne, faisant ainsi reculer la peur. Il sera de plus en plus  curieux de cet Autre, curieux de sa différence. Il fera un effort pour mieux le comprendre, pour l’apprivoiser. Cette expérience vécue de la diversité apprend à tisser des relations solides, avec ceux qui sont de culture différente.

Partant de cet élan de curiosité vers l’autre, l’éducateur favorisera un état d’esprit de l’enfant le conduisant à accueillir autrui dans son propre espace intérieur. Lui faire de la place dans ses préoccupations, avoir de la bienveillance à son égard. Chercher à mieux le connaître, avec ses qualités et ses défauts, avec sa grandeur et ses petitesses, avec sa vulnérabilité et sa fragilité. Avec sa part d’ombre et sa part de lumière, comme elles existent aussi en soi-même. On dépassera alors la simple tolérance pour s’engager avec l’autre, pour l’autre. Devenu adulte, un enfant formé dans cet esprit sera motivé pour contribuer à construire une fraternité humaine, diversifiée, qui transcende les frontières.

Si le contexte permet de transmettre une éducation spirituelle, on expliquera à l’enfant que plus il approfondit sa propre relation à Dieu, plus les différences avec ses camarades d’autres religions s’amenuisent. On le conduira à découvrir que connaître l’autre en profondeur, l’amène à retrouver l’image de Dieu enfouie en lui. Ce qui renvoie à l’image de Dieu en soi-même. Et comme pour les monothéistes il s’agit du même Dieu, il s’établit entre les deux personnes un lien sacré.

  1. [1] Antoine de Saint Exupéry, Terre des hommes
  2. [2] Cité par Philippe Meirieu , in, “Pédagogie : des lieux communs aux concepts clés”, Préface pour l’édition en Argentine, esf Editions, p.1, 2016