Mar 232008
 
Introduction au Colloque

Urgence du dialogue entre les membres de religions différentes et spécialement autour de la Méditerranée entre chrétiens et musulmans

Je suis très heureux, comme co-président chrétien du GRIC et au nom du Dr Hmida Ennaifer, co-président musulman avec lequel nous nous sommes mis d’accord, d’introduire ce colloque organisé à l’occasion des 30 ans du GRIC. En 1977, lorsqu’un petit groupe d’universitaires, chrétiens et musulmans soucieux de rompre avec un dialogue de sourds aux accents trop souvent apologétiques et polémiques qui tendait à s’établir lors des rencontres entre intellectuels chrétiens et musulmans, a pris l’initiative de fonder le Groupe de recherche Islamo-Chrétien, ils n’imaginaient sans doute pas combien la place centrale qu’aurait la question interreligieuse et spécialement islamo-chrétienne dans l’actualité mondiale quelques décennies plus tard. Car c’est un paradoxe : alors que le monde est plus que jamais dominé par les questions économiques et financières, les religions sont toujours au centre des débats de société. Mais quels aspects des religions ? Les aspects qui se donnent à voir dans les media ; c’est-à-dire rarement ce qui se vit paisiblement au quotidien par la majorité des croyants, mais ce qui sort de l’ordinaire, ce qui choque, ce qui semble remettre en cause les images établies. Au point que pour beaucoup de nos contemporains, les religions apparaissent comme des sources de violence et le monothéisme comme source d’intransigeance et d’intolérance [1].

Plus que jamais, le dialogue entre les religions et spécialement ici, autour de la Méditerranée, le dialogue entre chrétiens juifs et musulmans, est urgent :
- Pour faire face aux défis économiques et éthiques de ce monde : puisque les critères de choix politiques et économiques apparaissent d’abord déterminés par la finance et la technicité, il est nécessaire pour qu’une parole des religions sur le sens de l’homme et de la vie soit crédible et donc entendue, qu’elle soit commune aux grandes religions [2].
- Pour faire face aux défis sociaux et politiques de ce monde et à l’utilisation des religions à des fins de domination, il est nécessaire que les religions aient une parole commune de paix et puissent affirmer la valeur de toute vie humaine, luttant ensemble contre toutes formes de discriminations et de pauvretés.
- Pour faire face aux défis théologiques posés par la rencontre entre les religions et notamment entre musulmans et chrétiens, il est nécessaire qu’un rapport mutuel d’amitié et de confiance s’établisse. Les discussions interreligieuses, trop souvent émaillées de paroles plus ou moins intentionnellement provocatrices, discréditent les nouvelles tentatives d’ouverture à l’autre, laissant croire que tout échange théologique véritable serait impossible. Or les discussions théologiques possibles sont loin de se limiter à souligner les points communs et les différences entre nos religions, comme si les uns et les autres n’avaient rien à s’apprendre mutuellement dans leur compréhension de la relation qui unit l’homme à Dieu et les hommes entre eux. Les domaines à visiter ou à revisiter sont encore vastes : anthropologie religieuse, éthique sociale, bioéthique, spiritualité, etc. Chrétiens et musulmans peuvent s’enrichir mutuellement non seulement dans l’approfondissement de leur propre foi confrontée à une altérité, mais dans la recherche commune de leurs richesses respectives [3].

C’est à cela que le GRIC continue depuis 30 ans à se vouer, non seulement dans les différents lieux où des groupes se réunissent régulièrement aujourd’hui : Rabat, Tunis, Paris, Beyrouth, mais aussi à travers les différentes publications du GRIC : sur nos Écritures [4], sur la Foi et la Justice [5], sur le Pluralisme et la laïcité [6], sur le péché et la responsabilité éthique [7], sur la foi dans le contexte d’aujourd’hui [8], sur nos identités religieuses [9], et par le rayonnement de son site internet [10] qui est maintenant bien référencé par les moteurs de recherches et qui devient une référence incontournable pour tous ceux qui s’intéressent au dialogue islamo-chrétien.

La spécificité du GRIC

La spécificité du GRIC, rappelée dans sa charte, nous invite tout spécialement à continuer de prendre la parole dans ce contexte, d’abord parce qu’il s’agit d’un dialogue à un niveau universitaire et ensuite par le fonctionnement même du GRIC : non pas deux religions qui se situent l’une en face de l’autre, mais deux religions soucieuses d’entrer ensemble dans une meilleure compréhension du mystère de Dieu et du mystère de l’homme.

La spécificité de la recherche universitaire ne tient pas à une supériorité de ce qu’elle proposerait par rapport à ce que vivraient d’autres personnes qui seraient sur le terrain. Les réflexions du GRIC ne sont ni supérieures, ni plus intéressantes que ce qui se vit au jour le jour chez beaucoup de chrétiens et de musulmans ; elles sont plutôt complémentaires. Mais, le propre de la recherche universitaire est justement de se situer un peu en recul par rapport non seulement à l’actualité mais aussi par rapport aux décisions prises parfois un peu hâtivement par les autorités politiques ou religieuses. Elle veut proposer aux uns et aux autres une parole sur laquelle ils peuvent s’appuyer pour bâtir une relation qui tienne dans la durée et qui puisse servir de fondations pour aller plus loin. Elle s’inscrit dans la durée et dans l’approfondissement.

Les chrétiens utilisent souvent le mot mystère pour parler de la foi. Or le philosophe Gabriel Marcel, invite à distinguer le problème du mystère [11] : Dieu n’est pas un problème, mais un mystère : alors que le problème est quelque chose qui me barre la route et que je dois surmonter ou contourner pour avancer, le mystère est une réalité dans laquelle je me trouve pris : plus j’y entre plus je découvre Dieu et plus je me découvre . Ce mystère nous dépasse, mais n’est pas inintelligible : plus on y pénètre, plus on découvre à la fois ce qui nous est donné d’en saisir et ce qui nous dépasse. Dieu ne doit pas être un problème entre chrétiens et musulmans, mais il doit permettre aux chrétiens et aux musulmans d’entrer ensemble dans une meilleure compréhension de Dieu, de leur propre religion, de la religion de l’autre… et finalement de l’autre tout simplement. Dans sa charte, le GRIC rappelle que « si parfaite que soit la Parole fondatrice de notre foi, nous ne pensons pas que la connaissance que nous en recevons épuise les richesses de cette Parole et du mystère de Dieu. C’est pourquoi, nous pensons que, d’une part, notre certitude de foi implique nécessairement une recherche sans fin de la vérité, à l’aide et à la lumière de Dieu, et que, d’autre part, d’autres approches de la vérité que la nôtre, à partir d’une autre Parole que celle qui fonde notre foi, sont légitimes et peuvent être fécondes pour nous. Autrement dit, le Musulman reconnaît la validité et la fécondité de la foi et de la recherche chrétiennes, et le Chrétien reconnaît la validité et la fécondité de la foi et de la recherche musulmanes. »

Ce colloque « Musulmans et chrétiens, images et messages d’aujourd’hui »

Ce colloque « Musulmans et chrétiens, images et message d’aujourd’hui » nous invite à réfléchir sur la manière dont les religions se donnent à voir dans la société : c’est-à-dire tant au niveau de la réception que de la transmission du message religieux.

Cela touche plusieurs domaines qui seront abordés dans les conférences et les tables rondes : – Le premier est celui de l’historicité : comment les expressions et les contenus des représentations religieuses évoluent en fonction des époques et comment elles sont reçues ? Comment une meilleure distinction entre l’inspiration profonde des religions et ce qu’elles donnent à voir d’elles-mêmes à une époque donnée peut permettre à nos contemporains, dans un monde hyper communiquant où les références culturelles et religieuses évoluent très rapidement, de mieux vivre leur foi et l’ouverture à la foi des autres ?
- Le second est la différence entre ce qui est perçu des religions et la réalité profonde de leur message : Comment, alors que les religions sont trop souvent perçues dans un rapport conflictuel avec elles-mêmes, avec les autres religions, peut-on mettre en valeur la continuité des traditions religieuses et leur rôle constructif dans la société ? Comment faire en sorte que les religions ne soient pas synonymes de rupture, de discontinuité, d’opposition, voire de destruction mais synonymes d’harmonie, de continuité, d’émulation et de paix ? Cela incite à se poser évidemment la question de l’herméneutique propre à tout acte de transmission et de réception, mais aussi à prendre réellement acte de ce que l’altérité peut apporter de positif et de constructif dans la compréhension de sa propre tradition religieuse.
- Le troisième touche à la place prépondérante des médias dans l’information concernant le rôle des religions dans nos sociétés. Comment, sans volonté nécessairement explicite de déformer la réalité, mais à travers une approche trop unilatérale des religions, les médias contribuent-ils à une méfiance généralisée de la religion de l’autre… au point qu’une suspicion généralisée sur celui qui n’est pas de sa religion puisse s’étendre dans nos pays ? Et cela dans les deux sens… Comment entrer dans un véritable débat d’idée, une véritable liberté d’expression par rapport à la société dans laquelle nous vivons, respectueuse de l’ensemble des religions, de leurs projets et de la place positive qu’elles peuvent avoir dans nos sociétés ?
- Le quatrième touche à la dynamique et à l’éthique des dialogues : Quelles sont aujourd’hui les conditions d’un vrai dialogue. Comment arriver à une qualité d’écoute de l’autre qui nous permettre de comprendre comment l’autre se pense lui-même ? Comment entrer de manière à la fois respectueuse et sincère dans une relation avec celui qui ne partage pas ma foi ? On pourrait même sans doute aller plus loin et se demander dans quelle mesure une haute estime de ce que vivent et confessent les autres n’est pas inhérente à nos « fois » respectives, chrétienne et musulmane ?

  1. [1]Gilles EMERY et Pierre GISEL : Le christianisme est-il un monothéisme, Labor et Fides, Genève, 2001, notamment l’ouverture de Pierre GISEL : « Qu’en est-il de Dieu ? » p. 11-24. Il cite notamment Marc AUGÉ : Le génie du Paganisme, Paris, Gallimard, 1982 ; Jean-Pierre VERNANT : Mythe et religion en Grèce ancienne, Paris, Seuil, 1990 ; Manuel DE DIÉGUEZ, L’idole monothéiste, Paris, PUF, 1981 p. 245
  2. [2]Cf. Claude GEFFRÉ, De Babel à la Pentecôte, Cogitatio Fidei n° 247, Cerf, Paris, 2006, pp. 218-229.
  3. [3]Ce que souligne le document du CONSEIL PONTIFICAL POUR LE DIALOGUE INTERRELIGIEUX, Dialogue et Annonce (1991), §40.
  4. [4]GRIC, Ces Ecritures qui nous questionnent, la Bible et le Coran, Paris, le Centurion, 1987 (159p.) (également publié en anglais (Muslim Christian Research Group, The challenge of the Scriptures, the Bible and the Qu’ran, New York, Maryknoll – Orbis Books, 1989, 104 p.), arabe, italien, catalan et espagnol).
  5. [5]GRIC, Foi et Justice, un défi pour le christianisme et pour l’islam, Paris, le Centurion, 1993, (325 p.).
  6. [6]GRIC, Pluralisme et laïcité, chrétiens et musulmans proposent, Paris, Bayard éditions / le Centurion, 1996 (265 p.).
  7. [7]GRIC, Péché et responsabilité éthique dans le monde contemporain, Paris, Bayard éditions, 2000 (261 p.)
  8. [8]GRIC, « Croire au lendemain d’un changement de siècle », sur le site du GRIC : http://www.gric.asso.fr/
  9. [9]Vincent Feroldi (dir), Chrétiens et musulmans en dialogue : les identités en devenir. Travaux du GRIC (1996-2003), Paris, L’Harmattan, Religions et Spiritualité 2003 (390 p.).
  10. [10] http://www.gric.asso.fr
  11. [11]Gabriel MARCEL, Être et avoir, Aubier-Montaigne, Paris, 1935 p. 145 : « Le problème est quelque chose qui barre la route, qu’il faudrait surmonter, alors que le mystère est quelque chose dans lequel je me trouve engagé, dont l’essence est par conséquent de n’être pas tout entier devant moi. C’est comme si dans cette zone, la distinction entre l’en moi et le devant moi perdait sa signification ».

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