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    Entre chrétiens et musulmans, quelles frontières ?

    Deux visages de la frontière imaginaire

    Gric Internationalpar Gric International21 mars 2008Mis à jour :3 mai 2022Aucun commentaireLecture : 11 minutes
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    Sommaire du dossier : Entre chrétiens et musulmans, quelles frontières ?
    • 2006-2008 : « Entre chrétiens et musulmans, quelles frontières ? »
    • La frontière : notion complexe et ambiguë
    • Libre méditation sur les frontières dans le Premier Testament
    • Paul, les premières communautés chrétiennes et les frontières
    • Islam et appartenances
    • Deux visages de la frontière imaginaire
    • De la superposition de frontières à la pluralité d’appartenances
    • Frontières entre Islam et Christianisme.
    • Une frontière commune : la lutte contre l’idolâtrie
    • Musulmans d’Europe et citoyenneté : Intégration, mutations et avenir.
    • Le mariage de la musulmane avec un non musulman : Dépassement ou transgression des frontières
    • Le malaise face à l’islam : Le cas de la Méditerranée
    • Transmettre les valeurs morales et spirituelles aux jeunes générations en France.
    • La frontière ; A l’aune des religions et des sciences sociales
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    Introduction

    Les frontières ne sont pas seulement des bornes sur le sol ou des lignes sur les cartes, d’autres très diverses peuplent nos vies tant individuelles que collectives et semblent avoir peu de rapports avec la frontière en tant que fait géographique ou politique.

    En effet, quoi qu’indéfinissables, les lignes qui habitent nos têtes et nos cœurs, que sont les frontières imaginaires, revêtent par leurs significations et leur charge symbolique une importance capitale.Elles sont fondatrices des identités et là réside leur rôle constructif.

    Mais du fait qu’elles sont basées sur des images simples et fortes, et articulées sur des oppositions binaires et artificielles, elles comportent un danger majeur, celui « d’essentialiser » les groupes et de les emprisonner dans des préjugés et des stéréotypes confortant qui évacuent toute forme de pensée critique.

    Dès lors elles peuvent semer la suspicion, intensifier les peurs, augmenter les tensions creusant ainsi des fossés, tel celui qui ne cesse de s’élargir entre « l’islam et l’occident » source, pour certains « esprits cyniques », d’un nouveau type de confrontations le clash « des civilisations » [1] Pour élucider la complexité de la frontière dans sa dimension imaginaire je tenterai de répondre à deux questions :

     1. comment s’opèrent l’identification de la différence et la construction de la frontière fondatrice de l’identité ?
     2. Dans quelles conditions peut s’opérer la dérive d’un fonctionnement constructif de la frontière imaginaire vers un fonctionnement oppresseur qui clôture et construit l’ennemi ?

    1- La frontière de soi : identification de la différence et construction de la frontière fondatrice de l’identité

    On dit que l’homme grandit dans ses frontières. Ces limites sont nécessaires à la constitution de la conscience de soi, c’est ce qui permet à l’être humain d’être avec lui-même (donc séparé du monde) et en relation avec les autres réconciliant, par là même, deux aspects complémentaires qui concourent à la construction de l’identité, à savoir la différenciation et l’identification.

    En effet sans un soi différencié on ne peut établir une quelconque relation. Toute relation exige au départ l’existence de deux personnes individualisées sujets de leurs sensations, pensées et actions, Sinon ces deux personnes seront soit en fusion, soit non présentes à leur sentiment d’existence, et dans les deux cas il n’y a pas de relation vraie.

    Freud [2]a souligné le rôle primordial du corps et spécialement de la peau (le moi peau selon Anzieu [3]) comme frontière entre soi et le monde extérieur. L’enveloppe corporelle qui délimite le corps participe à la constitution de l’image de soi (le double) considérée par les psychologues comme moment fondateur de la quête identitaire basée sur le double mécanisme d’objectivation et d’appropriation :

    Par le premier l’enfant devient visible à lui –même . Par le second il incorpore cette image et la fait coïncider avec l’expérience immédiate qu’il a de son corps.

    Ainsi se dégage l’importance de la frontière de soi dans le développement perceptif et cognitif de l’individu [4] : elle contribue à la reconnaissance par le jeune enfant de l’existence d’un « non- je », Objet permanent qu’il peut voir, entendre, toucher sentir et qui continue d’exister de façon durable en dehors de tout contact perceptif [5].

    Cette acquisition est essentielle pour le développement de la cognition c’est-à-dire la capacité de connaître et de construire la réalité physique ou sociale ;cette capacité suppose d’entrer en contact avec cette réalité, de la différencier, et de l’intégrer.

    Par ses effets structurants la frontière de soi joue un rôle primordial dans le développement de l’un des mécanismes fondamentaux de la cognition humaine qu’est la catégorisation [6].

    La catégorisation génère les représentations, les connaissances et les savoirs qui sont à l’origine des diverses actions adaptatives de l’individu à son environnement, et lui permet d’organiser et de réduire la complexité de cet environnement en le découpant et en le regroupant en objets qu’il attribue à différentes catégories. Ainsi structuré, le monde est rendu plus explicable et contrôlable.

    Les catégories sont issues de nos diverses socialisations ainsi que des informations auxquelles nous faisons face .En l’absence de ces catégories de référence, l’environnement serait perçu comme chaotique et perpétuellement nouveau.

    Donc loin d’être un objet naturellement saisissable par un sujet percevant, la différence est une matière pétrie de significations sociales. En effet, vue les limites de nos capacités de traitement des informations provenant du monde extérieur tout sujet percevant procède par catégorisation qui, bien que structurante et inductrice de sens, est également simplificatrice voire déformante.

    La simplification concerne tant les aspects inductifs de la catégorisation, c’est-à-dire la reconnaissance d’un objet comme appartenant à une catégorie (à partir d’une information insuffisante), que ses aspects déductifs, en associant à un objet les caractéristiques deblancatégorie,(sansbvérificationjsuffisante).

    L’un des effets majeurs de la catégorisation consiste à accroître les similitudes entre les objets provenant d’une même catégorie et les différences entre objets issus de deux catégories distinctes. Elle provoque ainsi une homogénéisation intra catégorielle et instaure une discrimination inter catégorielle.Ce mécanisme déformant est inhérent au fonctionnement cognitif normal de l’individu.

    Partant de ces brèves considérations psycho cognitives on déduit toute l’importance de la dynamique de différenciation dans la construction des catégories cognitives. Cette dynamique est également importante pour la construction des catégories identitaires dont la dimension cognitive ne peut être négligée.En effet un groupe se présente comme une collection d’individus qui se perçoivent eux-mêmes comme les membres d’une même catégorie. Turner parle d’auto catégorisation. Pour lui les individus ne forment pas un groupe parce qu’ils développent des relations personnelles basées sur la mutuelle satisfaction de leurs besoins, mais parce qu’ils opèrent une catégorisation sociale partagée d’eux-mêmes en contraste avec les autres, catégorisation qui induit une perception partagée du « Nous » opposée aux « Eux » sur laquelle leurs attitudes et comportements vont se fonder.

    Comme les catégories cognitives, les catégories identitaires, bien que subjectives, sont indispensables pour saisir le réel, nommer soi même et les autres, et se faire une idée sur ce que nous sommes et ce que sont les autres .En d’autre termes, l’identité qu’elle soit individuelle ou collective ne peut se poser sans l’existence d’un autre différent.

    La différence est d’une importance vitale que la phrase célèbre de R.Girard résume bien : « là où la différence fait défaut c’est la violence qui menace » [7]. En l’absence de frontière il n’y a donc qu’un chaos. C’est elle qui permet aux choses d’apparaître, aux hommes de quitter leur indifférence et de créer des groupes et des sociétés d’où la nécessité d’une approche relationnelle et dynamique des frontières imaginaires qui séparent un « Nous » qui se définit en fonction, et souvent en opposition, d’un « Eux ».

    2- Les frontières du groupe entre le marquage symbolique constructif et la dérive vers un fonctionnement oppresseur

    C’est en construisant l’homogène avec de l’hétérogène, le discontinu avec du continu que la frontière imaginaire permet aux différents « Nous » de surgir.

    Les « Nous » culturels, religieux ou ethniques ne peuvent se poser sans l’existence d’un « Eux », car la notion d’identité se situe dans l’entre deux, dans la confrontation de la similitude et de la différence, de l’interne et de l’externe, donc l’identité se forge à mesure que le monde rétrécit, que l’inconnu cède la place au connu et de ce fait elle conduit à penser le lien social [8].

    En fait un groupe ne se définit pas seulement par lui-même à travers l’élaboration interne de la différence (catégoriser soi-même), il est aussi le produit des actes d’un autre groupe qui le définit le classe et le catégorise (les traits qui lui sont attribués par les voisins), d’où la dialectique entre une définition endogène et une définition exogène. C’est à partir du moment où deux groupes sont catégorisés comme distincts que chacun d’eux acquiert une essence homogène : à l’intérieur de la frontière symbolique, qui fournit les cadres pour interpréter prédire ou gérer les comportements, les membres du groupe se perçoivent comme entité homogène et font le point sur « ce qu’ils sont » « d’où ils viennent » et « vers quel avenir ils se dirigent ».

    De ce fait, bien qu’elle ne soit pas vide de tout contenu culturel, la frontière entre « Nous » et « Eux »n’est pas non plus l’expression d’une culture préétablie, elle se construit dans l’interaction comme l’explicite les travaux de l’anthropologue Norvégien F. Barth [9].

    Dans son approche qui traite l’ethnicité comme forme d’interaction sociale l’accent est mis sur les aspects génératifs et processuels des groupes ethniques. Pour Barth les groupes ethniques ne doivent pas être considérés comme des espèces naturelles mais comme « des catégories d’attribution et d’identification au moyen desquels les individus interprètent et organisent leurs interactions » [10]renversant ainsi la perspective qui tient le groupe ethnique pour un isolat humain L’existence de groupes ethniques dépend dans cette optique de l’entretien des distinctions ethniques qui se fondent dans les interrelations par des mécanismes d’exclusion et d’incorporation à travers lesquels certains traits sont sélectionnés et érigés en marqueurs symboliques de la frontière [11].

    En ce sens les groupes ethniques ne sont pas déterminés par des contenus culturels, au contraire ces contenus sont utilisés pour construire la frontière et par conséquent pour construire la culture du groupe. Dés lors la culture ne peut plus être conçue en tant que caractéristique première ou une substance primordiale, mais comme un ensemble de ressources utilisables par les acteurs eux-mêmes pour marquer les différences entre les groupes, et les ressemblances au sein d’une même catégorie d’appartenance. Les traits culturels agissent alors comme des « signaux », « emblèmes »et « marqueurs » de différences censés maintenir la frontière symbolique entre les groupes Barth en énumère deux types :
     les « traits diacritiques » qui sont les signes manifestes que les individus recherchent et affirment pour montrer leur identité (habillement, langue, style de vie, etc.)
     les « orientations de valeur » qui sont les standards de moralité ou d’excellence par lesquels les actions d’autrui sont jugées selon les critères mêmes qui sont pertinents pour cette identité. Les marqueurs ne se rapportent pas nécessairement aux différences les plus frappantes, au contraire ces symboles varient selon les contextes

    Toutefois même si la frontière qui naît de la catégorisation entre « Nous » et « Eux » inflige d’emblée une nuisance à « l’autre » en le méconnaissant tout en cherchant à se positionner favorablement face à lui, elle n’est pas étanche car son rôle est avant tout adaptatif, elle procure la sécurité en domestiquant « l’étrangeté » inquiétante de l’autre. La fermeture et l’endurcissement de la frontière relèvent d’un glissement, glissement d’une frontière« qualité » à, une frontière« programme », du psychosociologique au politique, d’une catégorisation « réductrice » à une catégorisation « falsificatrice » qui aboutit à la construction d’un « Eux » non seulement différents mais ennemis à éradiquer.

    Ce type de catégorisation aux frontières rigides s’impose quand l’autre déprécié, péjoré, a une valeur instrumentale inscrite dans une catégorisation- hiérarchisation qui déborde les procédés habituels de surestimation du groupe d’appartenance et sert des objectifs particuliers qui manipulent la frontière.

    Là il ne s’agit plus de la frontière en elle-même mais d’un discours sur la frontière .Ce sont l’analyse de ces discours, ainsi que les logiques de pouvoir et de domination qui leur sont inséparablement associées, qui permettent, à mon avis, d’élucider les processus qui alimentent l’imaginaire de fermeture et de fracture. Basé sur des approches binaires, cet imaginaire emprisonne et affiche dans la conjoncture actuelle l’inéluctable « choc » des cultures ou des civilisations. Dans ce « choc » les identités sont conçues comme des essences, mêlant imprudemment les religions à des démarches qu’on peut qualifier de racistes. Elles s’emparent des phénomènes culturels et les « substantialisent » au nom d’un principe de légitimation des différences culturelles.

    1. [1]Huntington (S) : le choc des civilisations, Odile Jacob. Paris 1997↩
    2. [2]Freud (s) : Essai de psychanalyse, Payot 1970, p. 194↩
    3. [3]Voir Zazzo ® : La genèse de la conscience de soi,in « Psychologie de la connaissance de soi », PUF. Paris 1973↩
    4. [4]Voir Piaget (J) : La formation du symbole chez l’enfant, Neuchâtel, Delachaux & Nestlé, 1964↩
    5. [5]Marc(E) : Psychologie de l’identité Soi et le groupe, Dunod, Paris, 2005 p. 41- 42↩
    6. [6]Tijus© ,Cordier(F) :Psychologie de la connaissance des objets .Catégories et propriétés, taches et domaines d’investigation. L’année psychologique N°103, p233-256.↩
    7. [7]Girard ® : La violence et le sacré, Grasset, Paris, 1972, p87↩
    8. [8]C’est le rapport à l’autre ou à soi en fonction de l’autre qui est en jeu dans la frontière.↩
    9. [9]La plupart des auteurs s’accordent à penser que les travaux de Frederik Barth dans les années soixante marquent un tournant dans la manière même dont la communauté des ethnologues aborde l’objet « ethnie ».Le problème que pose Barth consiste à se demander comment les limites entre les groupes sont générées et maintenues dans le temps compte tenu du fait que ces frontières ethniques ne vont pas de soi↩
    10. [10]Barth (F) : Les groupes ethniques et leurs frontières, In Poutignat (P) et Streiff-Fenart (J) (dir.) : Théories de l’ethnicité. PUF Paris1995 p205↩
    11. [11]La frontière est pour F. Barth le lieu où se lit le mieux la variabilité des identités, sans cesse construites, reconstruites ou déconstruites au gré d’interactions non congruentes .Pour lui « c’est la frontière ethnique qui définit le groupe et non le matériau culturel qu’elle renferme » ↩
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