Juil 102012
 
dimanche 17 septembre 2006
par Gric
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Voici l’éditorial de Issa Goraieb paru dans la quotidien libanais L’Orient Le Jour du 16 septembre 2006…

La théologie est une chose. Et une toute autre chose est l’argumentation théologique quand elle émane de personnages représentant des centaines de millions d’individus de par le monde. Que son auteur l’ait voulu ou non en effet, la communication académique revêt inévitablement alors une dimension politique : elle est aussitôt perçue comme un manifeste en règle. Tel est bien le cas de cette conférence donnée mardi à l’Université de Ratisbonne par le pape Benoît XVI et qui suscite en ce moment la colère du monde musulman.

N’étant pas plus que vous-même, sans doute, versé en théologie, je me garderai bien d’épiloguer sur la révélation de Dieu ou sur la relation entre foi et raison, thème central de ladite conférence : c’est là, une fois de plus, affaire de docteurs et autres spécialistes qui ont passé leur sainte existence à plancher sur la question. Chrétien de culture, je m’étonne néanmoins que Sa Sainteté, dans sa très légitime condamnation des conversions passant par la violence, ait cru bon de citer, entre autres références philosophiques, les propos d’un empereur byzantin du XIVe siècle, accusant le prophète Mohammad de n’avoir apporté que le mal et l’inhumanité, en ordonnant de diffuser son enseignement par les moyens de l’épée.

Chrétien d’Orient, je m’étonne encore plus que le souverain pontife, qui n’a évidemment pas fait sienne cette assertion à l’emporte-pièce, ne s’en soit pas nettement, explicitement démarqué non plus : cela à l’heure où les divers intégrismes rivalisent d’ardeur – et de folie ! – pour matérialiser ce fameux choc des civilisations appelé, selon eux, à marquer le XXIe siècle. Et je déplore que le prestigieux conférencier, pour sa première visite pontificale dans sa Bavière natale, ait paru oublier qu’il n’est plus aujourd’hui un théologien de grand renom prodiguant sa leçon doctorale dans un amphithéâtre qu’il a longtemps hanté, qu’il n’est plus le préfet vaticanais veillant, de par sa fonction, à la rectitude du dogme catholique, mais le successeur de Jean-Paul II. C’est-à-dire d’un pape d’exception qui prônait inlassablement le rapprochement entre toutes les religions afin, précisément, de démentir le caractère inexorable, imparable du cataclysme planétaire annoncé.

Non point, bien sûr, que Benoît XVI ne croie pas au rapprochement ou qu’il ait voulu porter atteinte à l’islam, même si le dialogue interreligieux ne semble pas figurer en tête de son programme. Le message qu’il entendait lancer (et le Vatican s’emploie à l’expliquer), c’est, à l’évidence, le rejet de toute violence exercée au nom de la foi. Or, tel qu’il a été délivré à Ratisbonne, ce message n’avait aucune chance de passer. Car la règle de non-violence vaut pour toutes les religions, dès lors que celles-ci sont détournées de leur vocation céleste, dénaturées par le délire des idéologues, et Sa Sainteté eût été fort bien inspirée de le rappeler. Paraître adresser cette sage recommandation aux seuls adeptes de l’islam était doublement donc, et peut-être triplement, malheureux.

D’une part en effet, l’appel papal, par la vague de mécontentement qu’il a suscitée, risque fort d’être pain bénit, que l’on pardonne la métaphore, pour les extrémistes, pêcheurs en eau trouble et autres professionnels de la surenchère. Il y a quelques mois seulement, des caricatures du Prophète publiées par la presse danoise mettaient en ébullition le monde arabo-musulman, et les incursions punitives de bandes de vandales dans certains quartiers chrétiens de Beyrouth sont encore dans tous les esprits. Dans le même temps, la maladresse de Ratisbonne décrédibilise, fragilise les musulmans modérés qui répudient le prosélytisme violent ; c’est de ces mêmes modérés, pourtant, que l’on attend une contribution active, car assumée du dedans et non dans la foulée du messianisme néoconservateur américain, à l’éradication du terrorisme. Enfin, et à moins d’un épilogue rapide, cette affaire peut mettre en délicate posture les chrétiens de cette partie du monde, qui tiennent autant à leur appartenance arabe, exercée dans la dignité, qu’à leur spécificité culturelle et spirituelle.

Le Liban, tout particulièrement, a déjà bien assez de soucis comme cela avec ses affaires (et partis) de Dieu.

Issa Goraieb

Source : L’Orient Le Jour

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