Juil 102012
 

Le frère Jacques Jomier est né à Paris, le 7 mars 1914, dans une famille de cinq enfants où il reçut une éducation chrétienne classique. Il fait de bonnes études à Paris chez les Marianistes, ce qui lui valut d’être admis à l’Ecole Polytechnique, à laquelle il renonce pour entrer au noviciat dominicain d’Amiens en 1932, à l’âge de 18 ans. Il fait profession le 23 septembre 1933 et suit une formation dominicaine, sans histoire, au Saulchoir de Kain, en Belgique. Etudes interrompues, néanmoins, par la guerre : mobilisé en 1939, il fait la campagne de Norvège d’avril à juin 1940. En 1941, le fr. Jomier est de retour à Paris où il entame des études d’arabe à l’Ecole des langues orientales et travaille sous la direction de Régis Blachère. Le contexte de la guerre favorise le travail intellectuel, surtout pour un bûcheur comme lui : « Nous n’étions que six à son cours, se souvient Jacques Jomier, et parfois, pendant les alertes aériennes, il m’arrivait de me retrouver seul avec Blachère ». Celui-ci est agnostique mais l’a pris en amitié. Il lui conseille de travailler sur le Commentaire coranique du Manar, symbole du mouvement réformiste musulman au début du 20e siècle. Ceci va l’introduire au domaine délicat de l’exégèse coranique et fera de lui un excellent connaisseur du Coran. Il fréquente aussi l’Ecole pratique des hautes études, où il suit l’enseignement de Jean Sauvaget, alors directeur de l’Histoire de l’Orient musulman. Massignon fait aussi partie de ses relations : ils se sont rencontrés lors d’une conférence à laquelle il a assisté en compagnie du père Chenu, alors régent du Saulchoir. Celui-ci a eu, on le sait, un rôle décisif dans le projet de ce qui deviendra en 1953 l’IDEO (l’Institut Dominicain d’Etudes Orientales). Jacques Jomier fait partie de la première équipe sélectionnée par Chenu pour l’IDEO et qui comprend aussi le Georges Anawati et Serge de Beaurecueil. Dès cette époque, le père Jomier acquiert une bonne maîtrise de l’arabe et se construit une culture : « ce qui caractérise le mieux la personnalité du père Jomier, écrira Roger Arnaldez, c’est la discrétion et l’humilité. Ces qualités morales se traduisent dans sa vie intellectuelle par le souci de la précision, de l’exactitude, de la soumission aux faits et en particulier aux textes » (En hommage au père Jacques Jomier, p. 7).

Il rejoint le Caire le 25 octobre 1945 où il retrouve le fr. Georges Anawati, avec qui il avait été ordonné prêtre le 16 juillet 1939. Homme d’étude, il prépare alors son doctorat sur le commentaire du Manar, qu’il soutient et publie en 1954. Très vite, il s’intéresse aussi à l’Islam vécu au quotidien par les musulmans contemporains. C’est ainsi qu’il publie une étude remarquée sur le mahmal, ce palanquin qui précédait la caravane égyptienne du pèlerinage qui chaque année apportait à La Mecque la kiswa, la tenture brodée tissée au Caire pour orner la kaaba. Autre publication qui fera date : un article de 1957 dans la revue de l’IDEO, où il fait connaître au public occidental la trilogie du romancier égyptien Naguib Mahfouz (« La vie d’une famille au Caire d’après trois romans de M. Naguib Mahfouz », MIDEO, n° 4, pp. 27-94). Le prix Nobel égyptien de littérature gardera une grande reconnaissance au père Jomier pour l’avoir ainsi fait connaître, le premier, en dehors des frontières de l’Egypte et du monde arabe. En fait, il s’était mis à l’étude de la littérature contemporaine pour pouvoir être reconnu sur place dans un domaine touchant à l’Egypte, le champ du Coran étant beaucoup trop sensible pour qu’il puisse s’en réclamer en milieu égyptien.

L’œuvre de Jacques Jomier va alors se déployer et s’approfondir dans différentes directions. En 1964, il publie un manuel d’arabe égyptien qui sera pour longtemps une référence, de même que sa première étude sur l’Evangile de Barnabé, un faux du 17e siècle, qui fait l’objet d’une intense apologétique dans le monde musulman. Son souci en tirant au net cette affaire a été d’aider les chrétiens qui vivent immergés dans le monde musulman a voir plus clair dans des controverses qui leur sont souvent imposées. On retiendra encore son ouvrage Pour connaître l’Islam (Cerf, 1988), fruit d’un enseignement donné pendant de nombreuses années aux facultés catholiques de Kinshasa, où il a enseigné l’islamologie à des générations d’étudiants et sa Vie du messie, traduite en de nombreuses langues. Il noue de riches amitiés avec certains lettrés musulmans, ce qui lui permettra de suivre de près les débats qui ont cours à l’Université d’al-Azhar, sur laquelle il fait des chroniques régulières dans MIDEO, la revue de l’Institut. Il est également très sollicité pour écrire dans l’Encyclopédie de l’Islam et prendra une part remarquée à la célébration du millénaire du Caire.

Cette double compétence de Jacques Jomier dans l’Islam des lettrés et l’Islam populaire sera précieuse quand l’Eglise catholique, à Vatican II, s’efforcera renouveler son regard sur l’Islam et de jeter les bases d’un possible dialogue. En coulisse, il contribue à la rédaction de certains textes conciliaires et, après le concile, il est nommé consulteur du Secrétariat pour les non-chrétiens, où il siègera de 1973 à 1984. A l’occasion, il ne peut cacher son malaise devant certaines visions chrétiennes de l’Islam, ambiguës sur le statut du Coran ou de Mohamed. En 1981, il quitte l’Egypte pour raisons de santé et rejoint le couvent de Toulouse, mais il restera fidèle à ses sujets de prédilection, comme le montre sa riche bibliographie, très fournie jusqu’à l’année 2001. Il donne alors des cours à l’Institut Catholique de Toulouse et au studium dominicain, participe à des colloques et reçoit volontiers ses amis orientalistes, en particulier M. Roger Arnaldez, à qui le lie une profonde amitié. En 2002, Marie-Thérèse Urvoy et quelques amis lui offrent un beau volume de Mélanges, qui reflète la richesse de son parcours : En hommage au père Jacques Jomier, o.p., Cerf, 2002, 434 p. En mai 2005, réduit par l’âge à une activité minimale, il a encore la joie de recevoir à Toulouse la visite d’un des plus célèbres romanciers égyptiens contemporains, Gamal al-Ghitany, venu lui témoigner que l’Egypte n’a pas oublié tout ce qu’il a fait pour la renommée de sa culture. Le père Jomier est décédé à Villefranche du Lauragais le dimanche 7 décembre 2008, après quelques jours d’hospitalisation.

Jean-Jacques Pérennès, op

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