Ce titre comporte déjà un défi. En effet, le mot «fraternité» est un terme abstrait, alors que la grande majorité des écrits du NT reposent sur une tradition sémitique peu portée sur l’abstraction. Avant d’être mis par écrit en grec, plusieurs dizaines d’années après les faits rapportés, le récit évangélique a d’abord circulé oralement en araméen. Certes les Lettres de Paul ont été composées directement en grec, mais leur auteur avait une solide culture hébraïque qui transparaît dans ses écrits. Tout cela explique la quasi-absence du terme dans le NT. En fait il n’apparaît qu’une seule fois : il s’agit de la Lettre de S. Pierre (1Pi 2:17) : adelphotèta agapaté, qu’on peut traduire par aimez la fraternité. La TOB (traduction œcuménique de la Bible) dit simplement aimez vos frères, et elle semble avoir raison, car dans le contexte présent il s’agit très probablement des frères dans la foi. Il nous faudra donc, dans notre recherche, avoir recours à des termes équivalents ; d’ailleurs le mot fraternité, tel que nous l’entendons en général, est relativement récent.
Rappelons tout d’abord que les premiers écrits du NT, du point de vue chronologique, sont les lettres de S. Paul et non les Evangiles ni les Actes. Les premières communautés chrétiennes, diverses par leur composition, leur entourage, etc, ont intégré, chacune à sa façon, l’enseignement de Jésus, mais elles ont été attentives à conserver avec soin ses paroles.
- La fraternité universelle dans les Evangiles
- NB. Pour l’enquête qui suit, je me suis limité aux trois évangiles synoptiques, en laissant de côté celui de Jean, trop marqué par le développement théologique de sa communauté. La plupart des références sont communes aux trois évangiles synoptiques. Pour chacune, j’ai choisi un seul évangile.
Jésus ne s’est pas contenté d’affirmer que nous devons inclure tout le monde, toutes les catégories de personnes, sans exception, dans notre amour du prochain : il en a lui-même donné l’exemple dans l’accueil qu’il a fait à tous. Les références sont nombreuses ; celles qui suivent ne sont pas exhaustives. Je vous renvoie aussi au texte intitulé Les exigences de la fraternité dans le deuxième testament publié sur ce site par N Ghrab et MJ Horchani.
Concernant tout d’abord les catégories sociales à l’intérieur du peuple juif.
– les femmes n’exerçaient pas de responsabilités officielles ; elles étaient reconnues seulement en tant que mères. Rappelons que le signe d’appartenance au peuple de l’alliance, la circoncision, ne pouvait évidemment concerner que les hommes. Jésus témoigne sa sollicitude envers les femmes, par exemple en les guérissant au même titre que les hommes : la belle-mère de Simon-Pierre (Mc 1:29-31), la femme qui souffrait d’hémorragies, la fille de Jaïros (Mc 5:21-43). Il se laisse accompagner par un groupe de femmes qui aidaient de leurs biens Jésus et les Douze (Lc 8:1-3). De même les petits enfants, qui n’étaient guère considérés avant d’être sujets de la Loi. Jésus reproche à ses disciples de ne pas les laisser approcher : Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le Royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent (Mc 10:13-16).
– les collecteurs d’impôts et les pécheurs de notoriété publique : Les collecteurs d’impôts et les pécheurs s’approchaient de lui pour l’écouter. Les Pharisiens et les scribes murmuraient ; ils disaient : « Cet homme-là fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux ! » (Lc 15:1-2). Jésus appelle à sa suite l’un d’entre eux, Lévi, et participe au festin qui rassemble les amis de Lévi (Lc 5:27-32). La scène se répétera à Jéricho. Zachée, un chef des collecteurs d’impôts, donc très riche, se voit convié à recevoir Jésus chez lui. Ce sera le point de départ d’une conversion totale. Et Jésus de conclure : Aujourd’hui le salut est venu pour cette maison, car Zachée est aussi un fils d’Abraham. En effet le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu (Lc 19:1-10).
– les pécheresses publiques et les prostituées. L’une d’entre elles vient lui témoigner son repentir ; elle repart pardonnée, et Jésus a cette parole étonnante : Ses nombreux péchés ont été pardonnés, parce qu’elle a montré beaucoup d’amour. Puis il ajoute en s’adressant à la femme : Ta foi t’a sauvée, va en paix (Lc 7:36-59).
Cette catégorie de personnes est l’objet d’une attention particulière : Je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs (Mt 9:13). Jésus dit même, à l’adresse des docteurs de la Loi : Les publicains et les prostituées vous précéderont dans le Royaume !
– Même les ennemis ont droit à notre amour : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient… (Lc 6:27-35).
– Jésus va jusqu’à rapprocher deux commandements qui sont séparés dans le Premier Testament : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée (Dt 6:5), et ton prochain comme toi-même (Lv 19:18). Pour lui, ces deux commandements ont la même importance, car d’eux dépendent toute la Loi et les Prophètes (Mt 22:40).
Voilà pour les « gens de l’intérieur ». Qu’en est-il de ceux du dehors ? Font-ils eux aussi partie de notre prochain ?
– Les Samaritains. Pour les Juifs ce sont au minimum des hérétiques, qui ont osé bâtir à Garizim leur propre temple pour concurrencer celui de Jérusalem. On les soupçonne même d’un certain paganisme, étant donné leur origine. Un village samaritain a refusé d’accueillir Jésus, parce qu’il faisait route vers Jérusalem. A certains disciples qui suggèrent d’appeler sur ce village le feu du ciel, Jésus adresse une forte réprimande (Lc 9:51-56).
Mais Jésus va plus loin. A un spécialiste de la Loi qui lui demande : Qui est mon prochain ? Jésus réplique avec la parabole du Bon Samaritain. En fin de compte, la question ne sera plus : Qui est mon prochain ? Mais : Qui s’est montré le prochain du Juif abandonné ? Le légiste lui-même reconnaîtra que c’est le Samaritain. Et Jésus conclura : Va et, toi aussi, fais de même (Lc 10:29-37). Autrement dit : au lieu de t’interroger sur le prochain, mets-toi à son service, fût-il un hérétique.
Enfin, lors de son dernier voyage vers Jérusalem, Jésus rencontre un groupe de dix lépreux qui vivent à l’écart des villages et qui l’interpellent de loin : Aie pitié de nous ! Jésus leur dit d’aller faire constater par les prêtres leur guérison ; celle-ci interviendra en cours de route. Sur les dix, un seul revient remercier Jésus, et c’est un Samaritain. Les dix n’ont-ils pas été purifiés ? dit Jésus. Il ne s’est trouvé parmi eux personne pour revenir rendre gloire à Dieu ; il n’y a que cet étranger. Et il lui dit : Va, ta foi t’a sauvé (Lc 17:11-19).
– Les païens. A l’époque de Jésus, ces païens sont surtout les Grecs au milieu desquels vivent les Juifs de la Diaspora, et les Romains qui occupent la Palestine. De plus, les Galiléens comme Jésus étaient suspects, car ils appartenaient à la « Galilée des nations » (c’est-à-dire des païens). Or, non seulement Jésus ne rejette pas les païens qu’il rencontre, mais il intervient parfois en leur faveur.
L’esclave du centurion (officier de l’armée romaine). Cet esclave est mourant, mais Jésus exauce l’humble prière du centurion ; il va même jusqu’à admirer sa foi et à la comparer à celle de son peuple : En vérité je vous le déclare, chez personne en Israël je n’ai trouvé une telle foi, et il laisse entendre que les héritiers du Royaume (autrement dit les Juifs) seront remplacés par une multitude des païens devenus croyants (Mt 8:5-13).
Une autre rencontre nous est rapportée par les Evangiles : il s’agit d’une « syro-phénicienne, qui poursuit Jésus de ses cris jusque dans la maison où il s’est réfugié ! Elle voudrait que Jésus chasse le démon qui a pris possession de sa fille. D’après les récits évangéliques, Jésus ne voulait pas intervenir, mais devant l’insistance de la femme, il change d’avis et délivre la jeune fille. La femme retourna chez elle et trouva l’enfant étendue sur le lit : le démon l’avait quittée (Mc 7:24-30).
Un jour, Jésus arrive à Nazareth et il entre dans la synagogue le jour du sabbat. On lui confie la lecture et l’homélie qui suit. Au cours de celle-ci, il fait allusion à deux passages du Premier Testament : Il y avait beaucoup de veuves en Israël aux jours du prophète Elie… Pourtant ce ne fut à aucune d’entre elles qu’il fut envoyé, mais bien dans le pays de Sidon, à une veuve de Sarepta (une païenne). Il y avait beaucoup de lépreux en Israël au temps du prophète Elisée, pourtant aucun d’entre eux ne fut purifié, mais bien Naaman le Syrien. Ces paroles provoquent la grande colère de l’assemblée : s’il en est ainsi, où sont alors les privilèges du peuple élu ? Si bien que la prédication de Jésus sera un échec total (Lc 4:16-30).
Quelle conclusion devons-nous tirer de ce qui précède, nous, disciples de Jésus ? A la fois par son message et son comportement, Jésus nous invite à inclure dans notre amour fraternel, non seulement nos « frères dans la foi», mais l’humanité entière, quelles que soient les dénominations de race, de langue, de religion, etc. Ou plutôt, à considérer l’Autre, quel qu’il soit, comme frère (ou sœur) en humanité, et de nous comporter en conséquence.
- La fraternité selon Paul.
Rien n’avait préparé Paul à s’intéresser au monde païen. Il avait certes grandi à Tarse, donc dans un milieu grec ; mais de tout son être il était juif, pharisien, fils de pharisien. Il vivait selon la tendance la plus stricte du judaïsme, et les études qu’il fit à Jérusalem, aux pieds de Gamaliel, contribuèrent à l’enraciner dans cette tradition la plus authentique, qui divisait le monde en deux : d’un côté le peuple choisi, de l’autre les nations païennes. Toute sa vie bascula quand il fit une expérience mystérieuse sur le chemin de Damas, telle qu’il nous la rapporte à plusieurs reprises. Mais il demeurait juif, et c’est pourquoi il consacra tout d’abord ses forces à convaincre ses frères juifs d’adhérer au message de Jésus. C’est à cause de leur refus catégorique et violent qu’il se tourna vers le monde païen.
A la base de sa vision du monde, il y a cette certitude : le Christ a détruit le mur qui séparait les juifs des païens, un mur qui était destiné à protéger les Juifs de la tentation continuelle de servir les idoles. Par conséquent, pour Paul il n’y a pas de différence entre Juif et Grec : tous ont le même Seigneur, généreux envers tous ceux qui l’invoquent (Rm 10:12). S’adressant aux chrétiens d’Ephèse qui venaient du paganisme, il affirme : Maintenant, vous qui jadis étiez loin, vous avez été rendus proches par le sang du Christ. C’est lui en effet qui est notre paix : de ce qui était divisé, il a fait une unité. Dans sa chair il a détruit le mur de séparation, la haine… Il a voulu ainsi, à partir du juif et du païen, créer en lui un seul homme nouveau… et les réconcilier avec Dieu tous les deux en un seul corps (Eph 2:13-16). Dans une autre lettre Paul reviendra sur l’opposition entre l’homme ancien, adonné à un comportement qui le renferme sur lui-même, et l’homme nouveau, en paix avec tous. Plus de mensonge entre vous, car vous vous êtes dépouillés du vieil homme avec ses pratiques, et vous avez revêtu l’homme nouveau, celui qui ne cesse d’être renouvelé à l’image de son créateur ; là il n’y a plus Grec et Juif, circoncis et incirconcis, barbare, scythe, esclave, homme libre, mais Christ : il est tout et en tous (Col 3:9-11). C’est pourquoi Paul, dans sa prédication, ne veut pas faire de différence : Je me dois aux Grecs comme aux barbares, aux gens cultivés comme aux ignorants (Rm 1:14).
Les disciples de Jésus ne doivent donc pas, dans leur conduite, rétablir les différences qui ont été abolies par leur Maître ; au contraire, il leur faut être prêts à toute œuvre bonne, n’injurier personne, éviter les querelles, se montrer bienveillants, faire preuve d’une continuelle douceur envers tous les hommes (Tite 3:1-2).
La communauté des Galates était tentée d’écouter les gens qui prêchaient le retour aux pratiques juives et, à travers elles, le retour à un monde scindé en deux : circoncis et incirconcis. Paul s’oppose avec force à ce retour en arrière : C’est pour que nous soyons vraiment libres que Christ nous a libérés. Tenez donc ferme et ne vous laissez pas remettre sous le joug de l’esclavage (Ga 5:1-2).
- Les Actes des Apôtres
Tout au long des premiers chapitres, on reste autour de Jérusalem ; les événements et les discours ne concernent que le peuple juif. Il faut attendre le chapitre 8 pour voir mentionnée la prédication de Philippe à Samarie, d’ailleurs avec succès. On a l’impression que cette première communauté demeure frileusement attachée à la Palestine et à sa judaïté. Deux événements l’amèneront à aller vers les païens : tout d’abord la persécution qui dispersera les disciples, ensuite le choix par la communauté de Barnabé et de Saul (Paul).
Pierre, qui s’est établi à Joppé (= Jaffa/Tel-Aviv), entre en contact, un peu malgré lui, avec un centurion romain, stationné à Césarée. A sa grande stupéfaction, il constate que ce centurion et son entourage ont déjà entamé un cheminement vers la foi, et qu’ils sont prêts à rejoindre les disciples de Jésus. Mais il doit se rendre à Jérusalem pour se justifier d’être entré chez des incirconcis et d’avoir mangé avec eux (Act. 11,3), preuve qu’il y avait parmi les premiers chrétiens un fort courant qui ne comprenait pas l’ouverture vers les païens. Cet épisode, qui couvre les chap. 10 et 11 des Actes, mérite d’être souligné, car il illustre un problème fondamental qui se posait à ces premières communautés. Certes, on savait que Jésus, sollicité par des païens, les avait écoutés et exaucés ; mais de là à les accueillir au sein de ces communautés au même titre que les Juifs, il y avait un pas que certains refusaient de franchir. C’est une problématique majeure qui revient à plusieurs reprises dans les Actes, et il faudra toute l’énergie et l’expérience de Barnabé et de Paul pour faire admettre que les païens devaient être accueillis sans avoir à se soumettre à la Loi de Moïse. Il faudra également beaucoup de discussions pour légiférer sur cette question (Cf. Actes, chap. 15).
Conclusion
Nos textes fondateurs nous incitent, en utilisant leur terminologie propre, à pratiquer la fraternité ; il n’y a guère d’hésitation sur ce point. Mais il nous faut bien reconnaître que nous avons de la difficulté à répondre à cette incitation. Quand l’Autre, le Prochain, est un compatriote, qu’il partage nos valeurs, notre histoire, notre foi, il est relativement facile de le reconnaître et de l’accueillir. Mais nous sommes invités à aller beaucoup plus loin, en particulier à franchir les barrages construits précisément au nom de l’histoire, des valeurs et même de la foi ; nous sommes invités à œuvrer pour les détruire. Pour nous, chrétiens, le message évangélique exige non seulement que nous élargissions le cercle de notre prochain, mais que nous cherchions à devenir le prochain de l’Autre, fût-il un étranger, un hérétique, un ennemi.
