Juil 102012
 
lundi 21 août 2006
par Gric
popularité : 6%

 

Dans cer article, le père Samir Khalil Samir, jésuite vivant à Beyrouth (Liban), propose une analyse de la situation et des perspectives d’avenir…

Finalement, Israël n’a pas atteint son objectif essentiel : anéantir le Hezbollah, et avec lui la Résistance, ni non plus semer la dissension entre les différentes confessions libanaises ; en revanche, il a réussi à détruire pour longtemps le Liban. Le Hezbollah s’affirme victorieux, et en un sens il l’est ; mais en réalité il est destiné à disparaître comme milice. Tout le monde y a perdu. Dieu soit loué ! car sinon, certains pourraient encore croire que la guerre peut produire la paix ou avoir quelque intérêt.

Le grand perdant est le peuple libanais, qui a payé le plus lourd tribut en personnes humaines et en infrastructures. Ironie du sort, machiavélisme des grands ! Alors que c’est précisément ce peuple qui, plus que tout autre, languit après la paix et y œuvre dans le quotidien par un projet intercommunautaire : “Le Liban est plus qu’une terre, c’est un message !”, disait Jean-Paul II, et après lui tant d’hommes de toutes confessions. La victoire militaire d’Israël − qui n’avait pas besoin d’être démontrée − ne lui a pas apporté la paix, mais plutôt un peu plus de haine et donc la guerre en puissance. Les Katioucha du Hezbollah ne lui rendront pas ses centaines de morts, ni ne redonneront la Terre aux Palestiniens. Certes, le monde musulman, dans ce qu’il a de plus grégaire, chante les louanges de Hezbollah ; mais cela ne portera ni plus de démocratie, ni plus de modernité, ni plus de bien-être, ni plus de paix − ce à quoi aspirent tous les musulmans −.

“Aller jusqu’au fond du problème”

La guerre n’a jamais produit de fruits durables. Le radicalisme ne se combat pas par la guerre, moins encore le « terrorisme » supposé. Tous les politiciens reconnaissent qu’il faut aller « jusqu’au fond du problème »… qui remonte à plus de 50 ans. Il faut nécessairement l’affronter.

Hezbollah, qui a usurpé à l’armée libanaise la fonction de défendre la patrie, n’est pas la racine du problème : il n’existait même pas quand Israël a envahi le Liban en 1982 pour y attaquer les Palestiniens. L’attentat contre Israël aux Jeux olympiques de Munich en 1972, qui a lancé le terrorisme dans la région, n’est pas non plus la racine du problème. Les attaques continues d’Israël contre la terre des Palestiniens et des pays voisins ne sont pas non plus la racine du problème.

Le problème n’est pas davantage religieux : entre juifs et musulmans, ou juifs-chrétiens-musulmans, même s’il est évident que la dimension religieuse n’est jamais absente de la politique moyen-orientale. Ce n’est donc pas une guerre entre les juifs (soutenus par les chrétiens) et les musulmans. Et ce n’est pas davantage une guerre ethnique, entre juifs et arabes − et qui pourrait prétendre sérieusement que les juifs ou les arabes sont des réalités ethniques ? −. La racine du problème n’est donc ni religieuse ni ethnique ; elle est purement politique, et sur le politique tout le reste se greffe (y compris la culture, la sociologie, l’économie, etc.) pour renforcer l’opposition.

Le problème remonte à la création de l’Etat d’Israël et à la partition de la Palestine en 1948 − suite à la persécution systématiquement organisée contre les juifs, considérés précisément comme une “race” − décidée par les Puissances sans tenir compte des populations présentes sur cette Terre (sainte). Là réside la racine réelle de toutes les guerres qui ont suivi. Pour réparer une grave injustice commise en Europe contre un tiers de la population juive mondiale, l’Europe (appuyée par les Nations puissantes) a décidé et commis une nouvelle injustice contre la population palestinienne innocente du martyre des juifs.

Quoiqu’il en soit du passé, cette partition est un fait historique, né d’une décision internationale. L’existence de deux Etats, israélien et palestinien, est une réalité indiscutable, légitimée par les Nations Unies. On ne peut la remettre en question. Toute atteinte à la légalité internationale, quel que soit le caractère discutable de cette légalité, porte en soi un mal plus grand encore que ce qui est contesté. C’est pourquoi toute solution du conflit qui ne respecterait pas intégralement la légalité internationale, c’est-à-dire toutes les résolutions de l’ONU, ne peut mener à la paix.

Suggestions pour un plan de paix définitive

Pour réaliser la paix, seule la voie de la diplomatie a quelque chance d’aboutir. Cette voie se fonde sur deux règles : d’une part, la justice et le respect de la légalité internationale ; d’autre part, la nécessité de faire quelques concessions pour tenir compte de la réalité. Ceci suppose, d’une part, une connaissance et un sens du droit international ; et d’autre part, flexibilité et discernement, ainsi qu’une disponibilité à renoncer à une partie de mes droits à cause des droits de l’autre. J’ajouterai une remarque : étant donné qu’il y a eu plus d’un demi-siècle de guerre et de haine, il est évident qu’il n’existe pas de solution parfaite ; il faut chercher et accepter la moins imparfaite des solutions.

Il faut aboutir à une solution durable − bien plus, définitive − de la crise du Moyen-Orient, pour construire tous ensemble, lentement, la paix. Et peut-être − il n’est pas inutile parfois de rêver − pour créer “l’Union Moyen-Orientale” (UMO), comme il existe une “Union Européenne” (UE), née elle-même de la conviction de l’inutilité des guerres continues en Europe, notamment entre la France et l’Allemagne.

Pour atteindre ce but, j’essaierai d’indiquer une voie, à la fois équitable et réaliste, que j’exprimerai en quelques points essentiels, un petit “décalogue de la Paix”.

1. Créer un Etat palestinien basé sur les frontières internationales (antérieures à la guerre de 1967) ; de petites retouches devront être faites, d’un commun accord entre Israël et la Palestine.

2. Le “droit de retour” des palestiniens, reconnu par l’ONU dans la Résolution 194 de l’Assemblée générale, devrait être reconnu en principe, quitte à en discuter l’application, entre le retour d’un nombre limité et la compensation garantie par la communauté internationale pour les autres.

3. Les colonies israéliennes pourraient rester pour une période limitée (par exemple, pour une dizaine d’années) sous souveraineté israélienne. Après cela, les colons devront décider : soit de retourner en Israël, soit de rester sous souveraineté palestinienne, comme des centaines de milliers d’arabes ont décidé de vivre sous souveraineté israélienne.

4. Reconnaissance officielle et échange d’ambassadeurs : Chacun des Etats du Moyen-Orient (y compris la Turquie, l’Iran, l’Irak, etc.) doivent reconnaître officiellement les frontières des autres Etats comme définitifs, et s’engager à échanger des ambassadeurs avec ces Etats.

5. Installer une Force Internationale “robuste” là où la paix n’est pas encore pleinement acquise, pour contrôler aussi le trafic des armes ; en particulier entre Israël et la Palestine, Israël et le Liban, Le Liban et la Syrie, la Syrie et l’Irak, l’Irak et l’Iran, la Turquie et l’Irak. Cette Force devrait être postée des deux côtés des frontières internationales.

6. Aider les Etats militairement faibles à constituer une armée nationale suffisamment forte pour assurer seule la sécurité et donc démilitariser tous les groupes : milices ou colons. En même temps, œuvrer pour la réduction des investissements militaires dans la Région et contrôler les Etats militairement puissants.

7. Libérer tous les prisonniers des autres Etats détenus dans son propre Etat, par des accords d’échanges, en particulier entre Israël et la Palestine, Israël et le Liban, le Liban et la Syrie.

8. Créer une Commission internationale pour résoudre de manière équitable les problèmes de l’eau dans la Région, condition essentielle au développement et cause fréquente de conflits.

9. Créer une Commission internationale, comprenant Israël et la Palestine, pour la ville de Jérusalem, que les deux Etats désirent légitimement prendre pour capitale. Il s’agit de garantir la sécurité, la liberté de mouvement et le respect des frontières internationales à l’intérieur de la ville ; mais aussi la sainteté, la sauvegarde et l’accessibilité des Lieux Saints qui sont un héritage universel et doivent être garantis par des accords internationaux.

10. Lancer le projet d’une “Union Moyen-Orientale” (UMO) entre tous les Etats de la Région. En poser les fondements juridiques, économiques, politiques, militaires et culturels ; définir les conditions pour en être membres ; organiser des rencontres entre Etats de la Région ; proposer un calendrier, etc. Signer des accords de paix bilatéraux ou multilatéraux pour de longues périodes (10 à 20 ans).

Une utopie à réaliser !

Pour qu’un tel projet puisse commencer à se réaliser il faut une révolution mentale. Depuis plus d’un demi-siècle, les responsables politiques d’Israël comme des pays arabes n’ont annoncé à leurs peuples que la violence comme unique solution aux problèmes, tout en les convainquant que le droit et la raison étaient avec eux. Il faudra un long travail intérieur et beaucoup de courage pour changer le discours. La guerre ne requiert pas de courage ; la paix si !

La guerre qui vient de se dérouler sous nos yeux, avec son cortège inhumain de bestialité et de souffrances, a permis à des millions de personnes de toutes tendances de comprendre que la violence est inutile et que la Région ne sera pas pacifiée au moyen de la guerre. C’est sans doute là l’unique bien qui émerge de cette tragédie, dont le prix élevé a été payé principalement par le peuple libanais qui commençait à peine à se reconstituer.

Si de cette tragédie pouvait naître le projet sérieux d’une paix définitive, ce martyre n’aura pas été vain. “Du reste, nous savons que tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu”, écrivait un juif oriental à l’aurore du christianisme à ses disciples de Rome, Paul de Tarse, et un fils d’Annaba – non moins célèbre, nommé Augustin – le commentait y ajoutant deux mots “etiam peccata”, “même les péchés”, disons “même la guerre”. Pourquoi pas ? Bien avant Paul et Augustin, un vieux juif inspiré, Isaïe, avait proclamé son utopie : « Le loup habitera avec l’agneau, la panthère se couchera avec le chevreau. Le veau, le lionceau et la bête grasse iront ensemble, conduits par un petit garçon. La vache et l’ourse paîtront, ensemble se coucheront leurs petits. Le lion comme le boeuf mangera de la paille. Le nourrisson jouera sur le repaire de l’aspic, sur le trou de la vipère le jeune enfant mettra la main. On ne fera plus de mal ni de violence sur toute ma montagne sainte, car le pays sera rempli de la connaissance de Yahvé, comme les eaux couvrent le fond de la mer. Ce jour-là, la racine de Jessé, qui se dresse comme un signal pour les peuples, sera recherchée par les nations, et sa demeure sera glorieuse. Ce jour-là, le Seigneur étendra la main une seconde fois, pour racheter le reste de son peuple, ce qui restera à Assur et en Egypte, à Patros, à Kush et en Elam, à Shinéar, à Hamat et dans les îles de la mer. Il dressera un signal pour les nations et rassemblera les bannis d’Israël. Il regroupera les dispersés de Juda des quatre coins de la terre » (Isaïe 11, 6-12).

L’utopie, ce Pays qui n’existe “nulle part”, pourrait demain exister, si Palestiniens et Israéliens, Libanais et Syriens, Juifs et Musulmans, bref nous tous voulions croire à l’impossible. Les Libanais y croient-ils encore ? Le monde y croit-il encore ? Le réalisme consiste à avoir une vision utopique précisément pour pouvoir la réaliser. Ce Pays de nulle part, c’est le Pays à venir. La “Terre Promise” ne tombe pas du Ciel, elle se construit avec les bras et le cœur de ceux qui cherchent et bâtissent la paix. La “Jérusalem céleste” de l’Apocalypse n’existe que sur la terre, ou n’existe pas. Cette Jérusalem dont le Psalmiste chante : “En elle tout homme y est né”, ajoutant : “Et celui qui l’affermit, c’est le Très-Haut (…). Tous font en toi leur demeure !” (Psaume 87). Alors tous les peuples pourront chanter avec David (Ps. 122,6-9) : Appelez la paix sur Jérusalem : que reposent tes tentes ! Advienne la paix dans tes murs : repos en tes palais ! Pour l’amour de mes frères, de mes amis, laisse-moi dire : paix sur toi ! Pour l’amour de la maison de Yahvé notre Dieu, je prie pour ton bonheur ! Alors se réalisera la parole de l’Apocalypse (21, 2-4) : Et je vis la Cité sainte, Jérusalem nouvelle, qui descendait du ciel, de chez Dieu ; elle s’est faite belle, comme une jeune mariée parée pour son époux. J’entendis alors une voix clamer, du trône : « Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il aura sa demeure avec eux ; ils seront son peuple, et lui, Dieu-avec-eux, sera leur Dieu. Il essuiera toute larme de leurs yeux : de mort, il n’y en aura plus ; de pleur, de cri et de peine, il n’y en aura plus, car l’ancien monde s’en est allé. »

Beyrouth le 20 août 2006

Sorry, the comment form is closed at this time.