Juil 102012
 

En ces temps tourmentés, que peut-être la réponse d’un musulman imbu du message du Prophète Muhammad au pape Benoît XVI qui, depuis son élection, n’a eu de cesse d’alerter la communauté musulmane sur les dangers que le “ terrorisme islamique ” faisait peser sur la paix mondiale ?

A sa Sainteté, je dirai d’abord que cette violence aveugle, quel qu’en soit le diagnostic porté sur ses origines, n’est tout compte fait que le symptôme d’une grave crise d’identité religieuse. C’est un mouvement suicidaire dont le monde musulman sortira exsangue et par conséquent inapte à l’élaboration d’une civilisation plus humaine.

Le plus alarmant, c’est l’agissement des grands de ce monde devant cette tragique tournure, et la réponse politique qu’ils apportent au dénouement de cette tragédie. La réponse du Saint Père, dans sa conférence à l’université de Ratisbonne, peut nous aider à la démêler.

Il ressort de ce discours une critique de la conscience européenne qui, depuis les Lumières, se détourne inexorablement de ses valeurs chrétiennes au point qu’aujourd’hui, son avenir européen s’annonce comme un avenir sans christianisme. Ce cri d’alarme paraît être l’objectif premier de cette intervention. Mais le discours papal a un caractère universel puisqu’il est aussi une interpellation aux musulmans, vu qu’une grande majorité de leurs élites, au nom d’une nécessaire modernisation des institutions politiques et sociales, s’est engagée dans un rationalisme effréné au prix d’une rupture avec les valeurs spirituelles de l’islam. Si le but de ces décideurs était de combattre l’inertie du monde arabo-musulman, le monde arabo-musulman dans son ensemble n’a pas adhéré à un projet éclectique et imposé.

C’est là l’origine de la faille dans la société musulmane depuis plus de trois décennies, et c’est dans cette fêlure que le discours extrémiste tire une partie de sa vigueur. De ce point de vue, l’admonestation du Pape, bien qu’adressée à l’Occident, concerne au plus haut point les musulmans d’aujourd’hui car elle met le doigt sur l’une des plaies qui les gangrènent. C’est là que loge partiellement la racine du mal, responsable de la perdition d’une fraction de la jeunesse, munie de la seule grille de la violence pour lire l’Autre, source, à ses yeux, de tous ses maux.

C’est vraisemblablement l’un des aspects auquel le Père Samir Khalil, fin connaisseur du monde arabo-musulman, a voulu faire allusion dans son récent article intitulé : “ Le projet proposé par Benoît XVI ” (cf. http://www.cedrac.usj.edu.lb/). Il y précise que l’intention du Pape dans sa critique de la société n’est pas une condamnation de la raison, mais plutôt un appel au dépassement de cette dictature du relativisme, intransigeante envers les convictions. Son but réel est en effet d’élargir le concept et l’usage de la “ raison ”. Le Père Samir Khalil ajoute très judicieusement que le monde arabo-musulman est resté fidèle à cet objectif lorsqu’il a cherché à harmoniser la foi musulmane avec une modernité ouverte sur le spirituel. A ce niveau, on peut dire que, malgré des itinéraires différents, christianisme et islam peuvent mener un même “ combat ”, celui d’une nouvelle osmose entre raison et religion. C’est à partir d’une telle approche qu’une thérapie efficace contre l’extrémisme dans le monde musulman deviendra opérationnelle.

En effet, une démarche critique est en mesure de désamorcer la violence meurtrière en engageant les musulmans dans la voie d’un partenariat avec une Europe nouvelle. Une Europe qui est appelée non seulement à se réconcilier avec son passé, mais aussi avec la diversité culturelle et religieuse constitutive de son histoire et de son présent.

Dès lors, on est en droit de s’interroger sur l’opportunité d’un passage apologétique du XIVe siècle quand, par ailleurs, on recherche le dialogue avec un monde musulman que l’on met en garde contre la dérive terroriste ? Ce passage est doublement préjudiciable : pour le militant qui œuvre à la réconciliation de l’Europe avec son passé et sa diversité, et pour l’avènement d’un avenir où le pluralisme est incontournable.

Beaucoup de musulmans n’ont retenu du discours de Ratisbonne que ce malheureux passage qu’ils considèrent comme injurieux pour le Prophète Mohamed et comme blasphématoire pour le Saint Coran. Faut-il s’étonner, dans ces conditions, de l’exacerbation de la haine populaire contre les occidentaux perçus comme de nouveaux “ croisés ” ?

Un deuxième aspect lié à cet isolement tragique du monde musulman nous amène à soulever la question du dialogue interreligieux islamo-chrétien. Depuis Vatican II, une ère nouvelle a inauguré un espace de convivialité et de réconciliation entre chrétiens et musulmans. A ce sujet, la contribution de l’Eglise catholique a été remarquable quand la partie musulmane s’est montrée timide et timorée. Mais, finalement, ce dialogue concrétisé par des rencontres et des publications a abouti à une meilleure connaissance des uns et des autres. On a découvert ses limites mais on a découvert aussi combien nos affinités étaient supérieures à nos différences. Du côté chrétien, notamment catholique, on ne peut oublier les efforts louables des prêtres et penseurs tels que Louis Massignon, Jacques Berque, Louis Gardet, Robert Caspar, Claude Geffré, Michel Lelong, Louis Boisset, Christian Van Nispen, Maurice Borrmans et tant d’autres qui ont consolidé avec intelligence cette réconciliation si féconde. Les efforts officiels fournis par le Cardinal Francis Arinze, Monseigneur Henri Tessier et Monseigneur Michael Fitzgerald ont suscité la reconnaissance et forcé le respect de nombreux musulmans et libres penseurs. On se plaisait à ces débats interreligieux marqués par la franchise, le savoir et la tolérance. Par la sagesse également. Celle dont fit preuve l’Archevêque d’Alger qui, au sein de la tourmente de la guerre civile, affirmait pour conjurer la peur et la polémique : “Dans les décennies à venir, la relation entre chrétiens et musulmans sera l’une des principales composantes de la paix dans le monde ”.

Le dialogue fraternel entre islam et christianisme a le mérite de nous faire pencher les uns et les autres sur notre propre histoire. On en arrive à découvrir des attaches entre ces deux mondes, comme la source gréco-romaine qui coulait aussi en terre d’islam et où se sont abreuvés bon nombre de grands penseurs chrétiens. Il y a encore l’apport considérable des lettrés musulmans au fonds commun de la pensée scientifique et philosophique du Moyen Âge européen dont les juifs et les chrétiens tirèrent parti pour l’édification de l’Occident moderne. Mais ne momifions pas le dialogue interreligieux. Ancré dans le présent, il invite à repenser sa foi.

Cette foi selon laquelle musulmans et chrétiens croient que Dieu s’est révélé par sa Parole, que les premiers reconnaissent dans le Coran et les seconds en Jésus-Christ. Si parfaite que soit la Parole fondatrice de notre foi, nous sommes loin de penser que la connaissance que nous en recevons en épuise les richesses et le mystère de Dieu. C’est pourquoi, d’une part, notre certitude religieuse implique nécessairement une recherche sans fin de la vérité, à la lumière de Dieu. D’autre part, des approches de la vérité différentes de la nôtre, s’inspirant d’une parole autre que celle qui fonde notre foi, sont légitimes et enrichissantes. Ainsi, le dialogue interreligieux n’affecte nullement notre foi. Il peut servir à se dépasser, à faire sienne l’expérience de l’autre, à découvrir sa propre richesse dans l’échange.

Mais hélas une telle approche, dans un monde musulman tiraillé par de multiples défis, ne peut remporter l’adhésion d’une opinion publique peu portée, en matière de religion, à secouer son immobilisme. On oublie souvent dans la sphère musulmane, comme dans les autres cercles religieux, qu’au seuil de ce nouveau siècle, le temps de l’immobilisme est révolu, faute de quoi la religion fera le lit de la violence qui fera le tombeau de la religion.

Pour conclure, il est bon de souligner l’existence d’une volonté de réforme efficace en terre d’islam. Ses signes avant-coureurs, qui datent du début du XXe siècle, se sont poursuivis avec plus ou moins de bonheur sous la férule de maîtres à penser tels que Mohammad Abdou, Abderrahman Kawakibi, Mohammad Iqbal, Tahar Ben Achour, Amin Khouli, Mahmoud Mohammad Taha, Fazlurham, Hassan Hanafi et Taha Abderhaman. Leur credo commun est le nécessaire rénovation de la pensée islamique qui passe par une remise en cause de l’identité religieuse qui s’est moulée sur le Coran. Pour ces réformateurs, aucun renouveau islamique n’est envisageable sans élargir la lecture du Texte révélé, référence spirituelle et intellectuelle incontournable pour la communauté musulmane. Cela donne naissance à un questionnement méthodique qui ouvre la voie à une herméneutique du Coran, sans pour autant remettre en cause son authenticité et son message « vivant et porteur de sens ». Cette tendance, nourrie par un esprit d’ouverture, et une formation intellectuelle solide représente une alternative en faveur d’un futur islam moderne, contredisant la thèse soutenue par des extrémistes musulmans et des esprits chagrins en Occident selon laquelle la religion de Mohammad, relique de l’Histoire, est vouée à sa perte. Pour notre part, nous persistons à croire dans la sagesse de nos amis chrétiens plus que jamais attentifs à notre tumultueux monde musulman, pourtant si humain et si constructif.

Joignons nos prières au sein d’une amitié fraternelle et sous le regard miséricordieux de notre Maître commun.

Hmida Ennaifer Professeur de Théologie musulmane et co-président du GRIC 2 octobre 2006

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