Juin 132012
 

Par Christian van Nispen tot Sevenaer s.j.

Le Concile Vatican II

Le Deuxième Concile du Vatican (1962-1965), dans lequel l’Eglise Catholique a réfléchi sur son identité, sa vocation et sa mission dans le monde d’aujourd’hui, s’est prononcé à deux reprises sur les liens de l’Eglise avec les religions non-chrétiennes en général, et sur ses liens avec les musulmans en particulier. La première occasion a été la Constitution Dogmatique sur l’Eglise ( » Lumen Gentium « ), approuvée le 21 novembre 1964, et la deuxième la Déclaration  » Nostra Aetate « , sur la relation entre l’Eglise et les religions non-chrétiennes approuvée le 28 octobre 1965. Cela a représenté la première fois dans l’histoire que l’Eglise catholique s’est prononcée sur les religions non-chrétiennes, et sur l’islam en particulier. Elle s’y est prononcée de façon positive, en soulignant les valeurs qu’elle y reconnaît. Elle ne l’a pas fait du tout pour nier les différences, ni  » pour faire plaisir « , mais pour indiquer des  » points de rencontre  » et des points à travers lesquels elle voit que l’action de l’Esprit de Dieu est discernable, et à travers lesquels cet Esprit peut agir.

Dans la Constitution  » Lumen Gentium  » le Concile reconnaît notamment que musulmans et chrétiens adorent le même Dieu, le Dieu unique et transcendant, le Dieu vivant et créateur, différent radicalement de toutes ses créatures, en disant des musulmans qu’ils  » reconnaissent le Créateur  » et qu’ils  » adorent avec nous le Dieu unique, miséricordieux, qui jugera les hommes au dernier jour « . C’est dans le même sens que le Pape Jean-Paul II a pu dire :  » Avec joie, nous, chrétiens, reconnaissons les valeurs religieuses que nous avons en commun avec l’islam. Je voudrais aujourd’hui reprendre ce que j’ai dit, voici quelques années, aux jeunes musulmans à Casablanca : ’Nous croyons dans le même Dieu, le Dieu unique, le Dieu vivant, le Dieu qui crée les mondes et porte ses créatures à la perfection’…  » .

Cette reconnaissance d’une adoration commune de Dieu ( » …qui adorent avec nous … « ) est très forte. Elle implique que nous pouvons nous rencontrer  » devant  » Dieu, L’ayant, Lui, comme référence de notre rencontre, comme nous pouvons nous rencontrer  » en  » Dieu et au Nom de Dieu, et que nous reconnaissons en Dieu Celui qui nous fait nous rencontrer. Et si c’est Dieu qui nous met en mouvement les uns vers les autres, nous savons alors où nous commençons mais sans savoir où nous allons aboutir, comme ont pu l’expérimenter tous ceux qui ont permis à Dieu d’envahir leurs vies et leurs cœurs.

Rencontre dans la différence

Ainsi nous pouvons nous rencontrer là même où nous divergeons. En effet, nous tous, croyants chrétiens et musulmans sincères, nous adhérons à nos fois et croyances respectives par fidélité à nos consciences, et ainsi par fidélité à Dieu, comme chacun de nous croit percevoir son appel. Ainsi nous pouvons vivre nos différences au nom du respect de chacun pour Dieu, à travers sa conscience. Ainsi nous nous trouvons ensemble devant le Dieu vivant comme Celui qui nous réunit dans nos différences. Et nous devons donc nous respecter mutuellement dans un respect profond à travers nos différences même, comme expression de notre respect pour Lui. Dans ces différences Dieu est ainsi au milieu de ce que nous vivons. Nous vivons alors ces différences à l’intérieur du Mystère de Dieu. C’est ainsi Dieu qui nous mène tous les deux – et ensemble – plus loin sur Son chemin, sur le chemin de son Mystère présent dans nos vies. Et ce cheminement peut signifier une  » aventure  » spirituelle inattendue et redoutable.

Une telle attitude de foi dans nos rapports et relations permet aussi d’aborder même les différences irréductibles et douloureuses d’une façon qui accentue, là aussi, une certaine rencontre.

L’islam aime se définir comme le monothéisme (tawhîd) radical. Les musulmans regardent souvent le christianisme comme un monothéisme tronqué, inconséquent et illogique. Cependant un musulman contemporain, grand spécialiste de mystique musulmane, Osman Yahya – décédé il y a quelques années -, a affirmé dans un exposé pour le groupe islamo-chrétien au Caire, qui s’appelle  » al-Ikhâ’ ad-Dînî « (« la Fraternité Religieuse « ), que la différence, qui est réelle, entre le christianisme et l’islam sur ce plan, n’est pas une contradiction absolue. Son raisonnement fut le suivant :  » Les chrétiens ne croient pas au dogme de la Trinité comme une croyance contraire au monothéisme, mais, pour eux, ce dogme représente le sommet du monothéisme. Autant la différence entre islam et christianisme y est réelle, autant elle n’est pas absolue. Pour l’islam aussi, en effet, l’unité de Dieu n’est pas une unité numérique, mais une  » unité vitale/ de vie  » ( » wahda hayyawiyya « ), ce qui veut dire que cette unité n’entre pas dans une série de nombres mais qu’elle est au-delà de toute numérisation ; elle représente une vie qui ne connaît aucune rupture, aucune division. C’est pourquoi, pour l’islam, Dieu est un dans son essence, et multiple dans ses attributs, actes et noms. C’est pourquoi des philosophes musulmans ont pu dire que Dieu est Intelligent, ’Intelligé’ et Intellect ; comme certains mystiques musulmans ont pu dire que Dieu est Aimant, Aimé et Amour « .

Ces dernières expressions ne sont pas fréquentes en islam, et tous les musulmans n’acceptent pas ces formules comme  » orthodoxes  » ; je pense d’ailleurs qu’il ne faut pas y voir une représentation équivalente à la reconnaissance chrétienne du mystère de la vie trinitaire en Dieu. Je mentionne ces remarques d’un Osman Yahya afin d’indiquer que les différences réelles et profondes ne signifient pas non plus des oppositions totales et tranchées. Il ne faut d’ailleurs pas oublier que, quand un discours sur Dieu devient un  » terrain de discorde « , on risque fort de ne plus parler du Dieu vivant, qui, pour nous tous, est d’abord le Dieu du mystère ineffable. Comme l’a dit ce grand théologien que fut saint Thomas d’Aquin :  » De Dieu, nous pouvons dire plus ce qu’il n’est pas, que dire ce qu’il est « .

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