Juin 132012
 

Par Christian de Chergé (lettre de 1984)

L’Islam s’agite en Egypte, les Chrétiens coptes sont inquiets… Quand donc les religions deviendront-elles enfin des traits d’union entre les êtres, et non plus des raisons supplémentaires de s’exterminer ?” (Julien Green, Journal).

Inutile de souligner l’actualité brûlante de la question posée par Julien Green dans son Journal (à la date du 8 mars 1979). N’est-ce pas la conscience de cette urgence qui a éclairé l’ouverture de l’Eglise en direction de l’Islam depuis Vatican II ? Un nouvel inventaire du contentieux islamo-chrétien a été entrepris par nombre de théologiens avec un grand souci de compréhension lié à une profonde exigence de sincérité. On s’accorde de plus en plus à penser que la théologie chrétienne ne peut s’exprimer adéquatement dans le monde d’aujourd’hui que si elle prend en compte le bien-fondé d’autres démarches religieuses dont l’assurance tranquille interroge et inquiète la notre sûrement plus que par le passé. Qu’il suffise de mentionner, pour la langue française, les études toutes récentes du P. Geffré, celles du P. Caspar, la recherche difficile du G.R.I.C., la contribution précieuse de Denise Masson, et aussi, du coté musulman, l’approche du dialogue effectuée par Mohamed Talbi. Cependant, on conviendra volontiers avec le P. Moubarac que la théologie des religions non chrétiennes n’est pas encore “sortie de ses langes”.

“Nos différences ont-elles le sens d’une communion ?”. En posant ainsi la question aux Chrétiens et aux Musulmans, nous souhaitons délibérément quitter le terrain, souvent miné d’avance, de la seule controverse théologique. L’histoire nous apprend que, jusqu’à une époque toute récente, la “différence” comme telle a toujours eu mauvaise presse dans les couloirs du “Magistère”, de part et d’autre. Et a-t-on fini partout de lancer contre elles des anathèmes ? Mieux vaux tenter de rejoindre ensemble le “no man’s land” de l’existence concrète, là même où nous nous croyons convoqués, les uns et les autres, à l’adoration de l’Unique comme au partage avec tous. Entre gens simples et de bonne foi, la différence y prend un contour plus familier ; elle fait corps avec la vie et s’intègre dans les rapports mutuels, à longueur de quotidien. Elle prend un visage ami qui a bien des traits divins. Elle inspire le respect des voies de Dieu et du cœur de l’homme. Elle peut trouver sa calme place dans la prière, voire même, ici ou là, dans la prière en commun. “Dieu est plus grand !”, “Le cœur lui-même a ses raisons…”.

Donc, ce qui nous retiendra ici, c’est le fait même de la différence. On ne reniera rien de ce qui le constitue ici et là. C’est le fait, patent pour tous et constant, qui donne sa consistance à notre question. Mais, un chemin déjà ancien en pays musulman m’a appris qu’en définitive, on ne peut vivre comme priant parmi des priants autres sans tâtonner, avec plus ou moins d’impatience, vers le sens divin de ce qui humainement nous sépare. Et si la différence prenait son sens dans la Révélation que Dieu nous fait de ce qu’Il est ? Rien ne saurait empêcher alors de la recevoir comme la foi elle-même, c’est-à-dire comme un don de Dieu.

C’est bien dans cet esprit qu’une communauté confrérique voulut inviter une communauté monastique voisine à une rencontre dans la prière à l’occasion de Noël, ils écrivaient

Montrons que nos religions ne doivent pas s’opposer, mais qu’elles sont une Perle magnifique reliée à d’autres perles magnifiques par le fil divin… toutes différentes apparemment, mais contribuant chacune à rehausser l’éclat incomparable du collier que Dieu a donné à l’humanité.

I. NOS DIFFERENCES ONT-ELLES UN SENS ?

La question joue sur deux acceptions possibles du mot “sens”.

1. La différence comme signe ou “sacrement”

On peut y voir l’équivalent de “signification”. On prêterait alors aux différences entre chrétiens et musulmans une fonction quasi sacramentelle les situant en dépendance d’une réalité plus vaste et plus secrète, cette union dont chacun porte en soi la nostalgie ; réalité pressentie mais inaccessible à l’horizon de nos sens si ce n’est à l’état de parcelles : ainsi, une main et un crâne dépassant au sommet d’un mur seront d’abord perçus comme disparates ; seul l’individu encore voilé par le mur pourra finir par prouver, en se montrant, que cette main et ce crâne ont un “sens” commun en dépendance de ce qu’il est.

Si Dieu est vraiment unique, si le Dieu de l’Islam et le Dieu de Jésus-Christ ne font pas nombre, comment ne se laisserait-il pas rejoindre pardelà les contrastes et même les contradictions des “signes” dont il se sert pour se faire reconnaître ici et là ? Question d’importance puisqu’il y va de l’unicité même de ce Dieu qui est tout pour nous et entre nous.

Il nous revient alors de collationner ces divers appels d’un Dieu “qui parle aux hommes”, pour qu’Il nous renvoie lui-même au sens caché de nos Ecritures, et tout autant, sûrement, à la vocation plénière de l’homme ébauchée à travers tout ce qui donne sens à sa vie. Ce faisant, on rejoindra la longue et stimulante aventure de tous les temps où l’homme blessé, mutilé de lui-même, finit par se retrouver dans le visage attentif et compatissant du frère inattendu qui se penche vers lui, au bord du chemin, et se révèle être son “prochain” jusque dans sa “différence”. Cela nous est “signifié” dans la parabole du “bon Samaritain” (Lc 10, 29-37). La différence est là : il est “samaritain”, reconnu comme étranger, réputé païen. Dans l’enseignement de Jésus, cette différence se fait servante de la vocation commune : “Va, et fait de même ’”

2. La différence comme chemin.

Une autre acception du mot “sens” connote l’idée d’orientation. Reçue de cette façon, la question évoque alors une direction à prendre. Elle se présente comme une invitation à se mettre en route, à se quitter soi-même pour échapper au risque de s’enfermer dans sa différence et de n’être plus que le temple clos d’une idole.

On sait l’insistance que met le Coran à se présenter comme une “Direction” (hudâ) donnée par Dieu qui “dirige qui Il veut sur une voie droite” (cf. 24, 46 et //). Jésus est “le Chemin” On 14, 6) qui, à la différence de tous les autres, ne s’arrête qu’en Dieu. Mais ici, les trois monothéismes reconnaîtront dans une même foulée la voie ouverte par leur ancêtre spirituel Abraham : “Il partit, ne sachant où il allait…” (He 11, 8). Tant d’autres après lui se sont remis en route, laissant derrière eux les idoles du sectarisme pour répondre : “Qui es-tu Seigneur ?” (Ac 9, 5) au “Dieu inconnu” dont l’appel soudain les désarçonnait. C’est à chaque tournant de conversion que se révèle un Dieu “toujours plus grand que notre cœur” (1 Jn 3, 20).

Et comment ne pas reconnaître que la vocation d’Abraham à pérégriner sous-tend, mystérieusement, les grands moments annuels de la vie de foi des trois monothéismes : Pâque juive, Pâques chrétiennes, Fête du Sacrifice et Pèlerinage à Mekkâ ? Chacune de ces célébrations a sens et grâce d’unité pour la communauté croyante à travers l’espace et le temps. Si ces chemins sont différents, la joie qui semble brûler au cœur, sur chacun d’eux, pourrait bien les faire converger vers la même auberge, là où les yeux s’ouvrent au partage d’un pain unique pétri d’amour pour la multitude.

D’ores et déjà, une certitude nous tient : qu’il soit engagé dans la foi, et donc en quête de “signes”, ou qu’il soit vécu dans l’espérance comme un parcours toujours en devenir, le dialogue entre croyants différents – chrétiens et musulmans en l’occurrence – doit pouvoir trouver un appui solide et inépuisable dans la “bonne nouvelle” qu’à travers ses expressions divergentes, les uns et les autres affirment tenir de Dieu.

Dans cette écoute nécessaire de l’autre, le chrétien sera stimulé en permanence par l’exemple de Jésus, lui-même si attentif à tous ceux dont le tort et la tare étaient de ne pas être “comme” les autres… Le Christ sera perçu comme différent. Il est évident que le scandale a commencé par là, pour culminer dans l’expression qu’il donne de lui-même à cette différence en “se faisant l’égal de Dieu” (cf. Jn 5, 18), comme Fils ne faisant qu’un avec le Père On 10, 30). Le drame sera consommé avec la prétention inouïe de rassembler tous les hommes dans cette différence (Jn 17, 21), et par le moyen de la Croix (Jn 3, 14-16).

Pour autant, l’Eglise de la Pentecôte, dépositaire de cette unique mission de rassemblement, dans le Christ Vivant, devra témoigner aussi de cette autre parole mystérieuse de Jésus : “Dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures…” (Jn 14, 2). Comment s’étonnerait-elle alors de cette réalité omniprésente de la différence qui l’invite à discerner les traces de l’Esprit travaillant à élargir l’espace de son cœur ?

Au nom même de l’appel qui nous envoie sans cesse en terre étrangère, nous allons donc quitter ici, peu ou prou, “le paysage familier de nos certitudes religieuses” et le langage dans lequel nous les exprimions, pour scruter – si Dieu le permet, avec sa grâce – la tradition musulmane et, avant tout, la parole coranique. Il nous faudra relire les versets du Livre où la différence est annoncée, parfois sévèrement dénoncée, plus souvent encore offerte comme un “signe” de l’Unique et même comme un “chemin” vers Lui “pour ceux qui comprennent”.

Plusieurs de ces textes, on le verra, interpellent directement les chrétiens au plus creux de leur histoire, si tôt marquée de divisions et de séparations. Ce constat douloureux ne devrait pas nous mettre sur la défensive, ou nous laisser inertes et défaitistes. Il pourrait contribuer, bien au contraire, à justifier et accentuer les voies nouvelles de l’œcuménisme. Ne redécouvrons nous pas aujourd’hui, peu à peu, entre chrétiens, la valeur irremplaçable de nos positions contrastées, dès lors que celles-ci cessent de prétendre à s’isoler, se durcir ou s’ériger en norme définitive et universelle ?

Il peut être bon de prévoir à l’avance une critique… A-t-on le droit de citer des textes coraniques, et en grand nombre, sans mentionner les interprétations divergentes dont ils ont été l’objet au sein même de la tradition musulmane ? N’est-ce pas le lieu d’invoquer le droit à la différence ? Et cela, au nom même de l’Esprit qui éclaire la bonne foi de ceux qui cherchent et les aide à puiser dans le trésor de Dieu “du neuf et de l’ancien”. Car la foi de tout homme au cœur droit n’est-elle pas trésor de Dieu ? Plus profondément encore, il y a le droit à la communion qui appartient à la tradition chrétienne la mieux assurée, la plus souvent “remémorée” en eucharistie : “mystère de foi” par excellence. Quel disciple du Christ le contesterait sans s’exclure lui-même du don de Dieu ? Ne serait-il pas la meilleure clé de lecture de l’instinct jaloux de l’Islam témoignant de l’Unique comme Insondable ?

Non, la différence ne peut pas laisser différent celui qui se sait appelé par son nom, unique dans le cœur même de Dieu, son Père. Et cet appel le voue à accueillir la multitude des hommes comme autant de frères uniques à aimer jusque dans le lien originel de chacun avec le Maître de toute vie.

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