Mar 222012
 

Hasan GAROUACHI : La pensée de l’Eglise catholique face à la modernité de Vatican I à Vatican II, Tunis, 2005, 662 p. (Thèse en arabe)

Parmi les thèses de doctorat qui ont été soutenues au cours de ces dernières années en Tunisie, celle-ci mérite de notre part une attention particulière. Qu’un chercheur musulman consacre plusieurs années de travail à étudier la pensée de l’Eglise catholique, est un fait peu fréquent qui vaut d’être remarqué. D’autant plus que l’entreprise se heurtait à bien des difficultés, ne serait-ce que celle de trouver en Tunisie une traduction arabe des documents officiels du Saint-Siège ! (On notera toutefois une imprécision de l’auteur au début de son Introduction, à savoir qu’on ne dispose pas d’ouvrages traitant en arabe de la théologie catholique. Il veut sans doute dire : des ouvrages écrits par des musulmans). Mais, surtout, il s’agissait de scruter et d’interpréter correctement des textes pétris de références bibliques et de théologie, et composés dans le style si spécifique des documents pontificaux. Il a donc fallu que M. Garouachi fasse preuve d’une persévérance opiniâtre pour mener à bien sa recherche. La thèse a été soutenue à la Faculté des Lettres de La Manouba (Tunis), le 13 juin 2001. Il n’est pas aisé de résumer en quelques paragraphes le contenu de cet ouvrage de 610 p. de texte, imprimé en petits caractères serrés. Dans une première partie, s’appuyant principalement sur les encycliques et autres documents officiels des papes, l’auteur entreprend de montrer l’évolution de la pensée catholique, pontificat après pontificat, vis-à-vis de la modernité et du modernisme, et ce, jusqu’à Vatican II. Dans cette section plutôt descriptive, le contexte historique est largement exposé : événements politiques, mutation des sociétés, évolution des mentalités, ainsi que la personnalité de chaque pape et les circonstances de son élection. Une deuxième partie traite plus précisément de la crise moderniste, tandis que la troisième expose le renouveau de la pensée théologique catholique, notamment dans le domaine de l’ecclésiologie (Eglise Corps mystique du Christ, Eglise Peuple de Dieu, nature et rôle de la hiérarchie, etc.), sans oublier le renouveau liturgique. La quatrième partie aborde les grandes questions qu’affronte le catholicisme au cours de la période étudiée : l’Eglise et le monde, les droits humains, l’athéisme, les défis socio-économiques. L’auteur pense pouvoir résumer ainsi l’évolution de l’Eglise : on est passé de l’affirmation des principes (auxquels la réalité devait se plier) à une approche pastorale des grandes questions du monde actuel. La cinquième et dernière partie est intitulée : « La pensée catholique, l’Autre et la liberté religieuse ». On y trouve des développements sur l’œcuménisme, le dialogue interreligieux et le droit à la liberté de conscience. La conclusion de cette recherche universitaire élargit les perspectives, en posant une question précise. Après avoir rappelé comment le catholicisme s’est d’abord sévèrement opposé aux idées véhiculées par le modernisme, avant de procéder à une remise en question radicale, M. Garouachi s’interroge : L’Islam ne pourrait-il pas mettre à profit l’expérience de l’Eglise catholique, étant donné que les défis lancés par la modernité sont les mêmes pour toutes les religions et les traditions culturelles ? En effet, l’Islam ne pourra pas rester indéfiniment à l’écart des courants de la modernité, à une époque où le temps et les distances sont presque abolis. Les potentialités que recèle l’Islam, dans le domaine de la modernité, ne pourront s’actualiser que si la pensée musulmane procède à une démarche analogue à celle du catholicisme. Le musulman doit se convaincre que le domaine véritable de la religion c’est la conscience, et qu’il est nécessaire de modifier la fonction de la religion dans les sociétés modernes. Si l’Eglise catholique a pu s’ouvrir aujourd’hui à des valeurs qu’elle a combattues hier, tout en approfondissant son enracinement évangélique, pourquoi l’Islam, qui est passé par bien d’autres crises, ne pourrait-il pas se renouveler en profondeur ? Certes, l’ouvrage n’échappe pas à certaines imperfections, l’index des termes techniques en particulier comporte de redites, des imprécisions et même des erreurs ; les sources secondaires utilisées dénotent un certain éclectisme ; telle ou telle affirmation demanderait à être étayée. Mais nous saurons gré à l’auteur d’exposer avec objectivité et honnêteté intellectuelle les données de la théologie catholique, pour un public de langue arabe. Souhaitons que d’autres universitaires lui emboîtent le pas, car ce genre de recherche ne peut être que bénéfique pour le dialogue interreligieux.

Tunis, décembre 2005 André FERRE

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