Mar 222012
 

Voici une étude du professeur Hmida Ennaifer paru dans la revue Se Comprendre n° 06/03 dans le cadre d’un dossier sur “Jésus et les musulmans”.

1 – La difficulté

Pour un musulman, se pencher sur l’image de Jésus est source d’une double difficulté.

Il s’agit, d’une part, d’exposer une vision « autre »,« différente » d’un sujet qui, pour certains, est l’essence de leur foi donc de leur vie. Mon propos est d’exposer la logique interne du Coran notamment pour des lecteurs qui considèrent la vie de Jésus et son destin comme la représentation unique et universelle de la vérité première. La difficulté réside dans le fait de parler de cette vérité autrement. C’est là le premier aspect du problème.

D’autre part, parler de Jésus, pour un musulman qui vit sa foi de façon critique, exige une relecture de l’interprétation musulmane des versets christologiques. Le patrimoine musulman dans son état actuel est à mon sens, inapte à parler de « l’autre » de façon cohérente, à plus forte raison à instaurer un dialogue islamo-chrétien en rupture avec l’exclusivisme et l’isolement.

Ainsi à la question « qui est pour vous Jésus ? », une double réponse s’impose. D’un côté, il faut le montrer tel qu’il se présente dans le Coran. Mais il faut aussi le situer au cœur de la problématique majeure de l’islam : à savoir la question de l’autre et de la différence dans la pensée monothéiste.

Ainsi, Jésus, pour un musulman engagé dans le dialogue, est à la fois « l’autre », « le différent », mais il est aussi cet autre incontournable parce que partie intégrante de son identité religieuse. Jésus est donc « l’autre qui est mien ». Mais son image dans le Coran ne peut satisfaire entièrement les chrétiens puisqu’elle ne se conforme pas avec la leur. Il n’en demeure pas moins qu’il est inconcevable d’invoquer l’Unicité Divine en Islam sans évoquer l’image de Jésus. Mais cette même représentation, dans la version musulmane classique, a été tellement modelée par les exigences historiques et les luttes politiques qu’il est impératif la revisiter. Ainsi une révision de l’image de Jésus à la lumière du discours coranique et des approches historiques et comparatives est-elle inévitable.

Notre propos s’attachera à ce double cheminement afin de sortir de l’impasse séculaire du dialogue islamo-chrétien.

Ce dialogue est en vérité une chose complexe et délicate car il s’agit de faire communiquer deux identités religieuses qui, pour être sœurs, n’ont ni la même histoire, ni les mêmes dogmes ni le même idéal et qui pourtant doivent s’ouvrir l’une à l’autre.

2 – Le texte et son contexte

Commençons par une présentation brève des données de base sur la présence du Christ dans le texte coranique. Des 6236 versets qui composent le corpus coranique, le Christ est cité 33 fois soit par son nom arabe °Issa, soit par son nom composé Jésus fils de Marie, soit enfin par son titre : Le Messie.

D’autre part, le texte coranique a nommément parler d’élus qui ont porté le message de la révélation divine avant l’avènement du prophète Mohammed. Si leur nombre est restreint, vingt cinq seulement, on sait qu’ils sont beaucoup plus nombreux. Parmi ceux qui sont nommément cités, certains ne le sont qu’une fois et en passant alors que d’autres occupent une place importante. Ainsi, par exemple, Abraham est nommé dans 64 versets et Moise dans 131. Au vu de ce seul rapport quantitatif on pourrait en déduire que Jésus occupe une place secondaire. Mais c’est peut être aller vite en besogne.

Si on étudie de plus prés les dénominations coraniques relatifs à Jésus, on constate qu’aucune autre figure n’a joui d’un pouvoir thaumaturgique aussi extraordinaire que le sien. Plus encore. Le Coran se sert d’une douzaine d’attributs dont certains lui sont particulièrement consacrés.

En effet il est le prophète, le serviteur de Dieu et l’enfant lavé de la souillure. Mais il est aussi le signe, l’exemple, le Verbe, l’esprit venu de Dieu, la science de l’Heure, le soutenu par l’Esprit Saint, la voie droite.

A partir de ces premières constations, on peut dire que Jésus est une figure marquante dans la pléiade des élus, tous investis de la même vocation : Combattre l’idolâtrie en responsabilisant l’homme, cette créature unique et vicaire de Dieu.

C’est là le but principal des efforts conjugués de ces messagers de la Grâce divine. En s’étendant sur des tranches de vie de certaines figures bibliques, le Coran n’a aucune ambition biographique. C’est d’ailleurs pourquoi on ne trouve nul développement de la vie et du combat des élus, l’aspect historique et personnel de leur vie étant très réduit.

On est face à un parti pris qui conforte une thèse coranique selon laquelle, bien que différente par son évolution historique, l’humanité marque son unité dans sa quête de la vérité et dans le continuel soutien divin à cette recherche.

Une lecture des versets purement christologiques du Coran fait ressortir un certain nombre de points concernant le statut du christianisme. On y trouve d’une part un respect illimité pour Marie mère de Jésus qui, lavée de toutes les calomnies est présentée comme la plus pure des figures de piété : « Et vint le jour où les anges dirent à Marie : O ! Marie, Dieu en vérité t’a choisie, Il t’a purifiée et de toutes les femmes de l’univers, Il t’a élevée à Sa gloire » III / 42.

Pour Jésus, son fils, les versets entonnent ces louanges : « O Marie, Dieu te fait une heureuse annonce, celle d’un Verbe de Lui qui aura pour nom le Messie, Jésus fils de Marie. Il sera illustre dans ce monde et dans l’autre et fera partie des élus. » III / 45.

Mais d’autres versets n’hésitent pas à réfuter certains dogmes notamment celui de la divinité de Jésus : « Efforcez vous de dire uniquement la vérité à propos de Dieu. Le Messie, Jésus, fils de Marie est seulement l’Envoyé de Dieu, son Verbe déposé dans le sein de Marie, un Esprit émanant du Seigneur ! croyez en Dieu et ses prophètes mais ne parlez de triade » IV-172

D’autres versets adoptent, à l’encontre des chrétiens, un ton désapprobateur et mettent en garde le musulman contre eux. : « Croyants ! Ne vous faites point des alliés parmi les juifs et les chrétiens. Ne sont ils pas les alliés les uns des autres contre vous ? Quiconque d’entre vous s’en fait des alliés sera des leurs ! » V / 51

Cependant ce désaveu n’empêche pas le témoignage du respect du monachisme des prêtres : « L’on peut voir que les pires ennemis des croyants sont les juifs et les païens et que les plus prés de les aimer sont les chrétiens car ils comptent parmi eux des prêtres et des moines et se montrent plein d’humilité. »V / 82.

Ailleurs on peut lire : « Nous avons mis dans le cœur de ses disciples (Jésus) douceur et charité » LVII / 27

Comment harmoniser ces versets pour saisir le sens du discours coranique sur Jésus et ses adeptes ? Il est important à ce propos de remarquer que bon nombre d’exégètes musulmans ont surtout retenu cet aspect dénigreur des versets christologiques pour développer des traités de polémique anti-chrétienne. D’autres théologiens, par contre, ont surtout médité les versets qui célèbrent la grandeur de Jésus en guerre contre la vanité, les fausses sagesses et l’attachement à la vie éphémère.

Pour pouvoir dégager du corpus coranique des éléments d’une christologie objective, il est indispensable de rappeler un point doctrinal.

En Islam le corpus coranique est la parole directe de Dieu (Allah) émise en arabe et révélée à Mohammad entre 612 et 632 de l’ère chrétienne.

Ainsi le Coran, pour tout musulman est le Verbe, il est la vérité par excellence. Les sujets qui y sont traités concernent essentiellement : la création / le cosmos et la nature / l’au delà / et enfin la morale, le culte et la loi. Le tout axé sur une conception nouvelle de Dieu et de l’homme.

A ce premier stade on peut dire que le récit de Jésus a une valeur doctrinale puisqu’il forme avec les autres récits des prophètes cités dans le Coran la base de ce qu’on pourrait appeler l’unité identitaire humaine. Cette unité qui est un argument essentiel en faveur de l’unicité de Dieu n’exclut pas la diversité des circonstances particulières de chaque message.

C’est ce qui explique pourquoi le Coran, en parlant de Jésus, ne retient que quelques épisodes de sa vie pour les mettre en exergue. De cette manière, le Christ des évangiles est en quelque sorte‘‘ arabisé ’’ et dans une grande mesure refaçonné. Ainsi quand la révélation coranique laisse de côté le Jésus du Sermon de la montagne, celui qui vivait au milieu des pêcheurs ou encore quand elle s’oppose à sa divinité et sa crucifixion, elle ne fait cela que dans le but de retrouver cette unité identitaire. Elle tient à éviter que les particularismes de l’environnement spécifique du christianisme ne deviennent un obstacle sérieux à la participation d’une partie de l’humanité (en l’occurrence arabe) à cette communion dans un sens large.

Cette démarche peut offusquer des chrétiens car elle s’oppose à leur vision de la vérité.. Mais le Coran conteste à plusieurs reprises la prétention de posséder la vérité. Il en met en garde aussi bien les chrétiens, les Juifs que les musulmans : ‘‘ (La vérité) ne dépend pas de votre pur idéal (la parole et pour les musulmans )ni celui du peuple du livre (Juifs et chrétiens) Quiconque fera du mal aura à en répondre et il ne trouvera face à Dieu ni allié ni protecteur.’’ IV /123.

La démarche coranique, qui consiste à percevoir le passé à travers les exigences du moment, a été adoptée pour toutes les figures bibliques citées dans le Coran. Mais cette unité identitaire humaine ne peut exclure la diversité de ces figures. En refusant cette dialectique coranique entre unité et diversité, on est condamné, selon la conception islamique, soit à soutenir que la révélation antérieure est la seule « vraie », soit à dire que Jésus du Coran et celui des évangiles sont deux personnes distinctes n’ayant que le nom en commun.

Toujours est-il que pour cette perception, l’inspiration divine est forcément plurielle et le témoignage de Jésus une confirmation de ce que certains théologiens musulmans appellent l’Unicité vivante. Ainsi si Jésus est bien le Verbe et la science de l’Heure, il est à la fois permanence et contingences. L’esprit venu de Dieu peut aisément s’introduire dans un contexte historique bien déterminé à condition de le transcender de façon à ce que le « Verbe » puisse se réaliser de façon indéterminée. Cette perception coranique est reprise dans plusieurs versets. Choisissons celui où la conception polymorphe est la plus évidente : ” Si l’Océan tout entier se muait en encre pour transcrire les paroles de mon Seigneur, toute sa substance y passerait sans pour autant que les paroles de Dieu soient épuisées dût-il s’y ajouter un océan tout pareil”( ).

Ainsi la figure de Jésus ouvre au sein du monothéisme rigoureux le chemin d’un processus historique novateur où Dieu est médiateur entre les hommes. C’est en Lui et par Lui que l’on reconnaît l’homme. Le Coran ne cesse de le répéter, comme il est historiquement vrai, que l’idée de Dieu a fait émerger l’idée si difficilement concevable pour l’humanité ancienne, d’homme universel ( Insân). En installant celle-ci au cœur de leur enseignement, les religions monothéistes ont révélé l’homme à lui même comme entité l’arrachant à son déterminisme bio-sociologique.

Ceci nous mène à un autre point de notre exposé concernant la spiritualité de Jésus dans le Coran.

3 – Parole de Dieu et langages humains

Si l’ensemble des versets coraniques se référant à Jésus et à sa mère condamne du point de vue dogmatique un christianisme bien déterminé dans le temps et dans l’espace, ce même ensemble confirme, par le biais du Messie, Verbe et Esprit de Dieu, la spiritualité que le Coran veut fonder. Dans sa volonté de rompre avec le paganisme arabe et avec toute forme de résurgence anthropomorphique de l’idée de Dieu, le Coran, en se référant à Jésus, instaure une spiritualité où l’homme n’a de valeur que face à un Dieu omniprésent et dont il détient tout. C’est entre ces deux piliers qu’on peut situer la position du Coran par rapport à Jésus. Il est présent lorsqu’il est question de renforcer la jeune communauté musulmane dans l’unicité de Dieu. Mais la transcendance absolue de Dieu ou (tanzîh) doit être compatible avec une spiritualité qui engage le croyant à vivre le sens de l’éternité.

Dans le Coran, Jésus est mis à contribution pour instaurer cette dimension où le sens de l’éternité voisine avec les obligations du moment. C’est en puisant dans le fond commun de la conscience religieuse monothéiste et en brossant les traits de ses grandes figures suivant son esprit et son destin particulier que le discours coranique s’est forgé. C’est ainsi que la participation de Jésus à la naissance d’une conscience musulmane est indéniable ; mais elle se fera dans le sens de l’équilibre entre Unicité transcendante et Proximité, entre transcendance et approfondissement du souffle divin qui est en l’homme.

A ce niveau on est obligé de rappeler qu’à la différence du christianisme qui s’est inscrit dans une tradition monothéiste tout en l’enrichissant et l’humanisant, le Coran a dû bâtir une conscience religieuse nouvelle aussi bien du point de vue dogmatique que spirituel.

Quant à son idéal, l’espérance, elle forme la synthèse des deux fondements de la conscience religieuse : l’Unicité et la Proximité. De cette espérance, qui place le croyant devant la miséricorde de Dieu, naît la paix de l’âme musulmane confiante en l’inaltérable générosité divine. C’est pour cela précisément que le Coran refuse la crucifixion de Jésus.

Cela ne veut pas dire que la croix ne puisse développer une spiritualité et une foi hautement appréciables. Mais pour cela il faut changer de système de croyances, d’histoire et surtout d’idéal.

Si la vision islamique du christianisme possède sa propre doctrine sur le Christ, sa mission et son rôle eschatologique pour mener à son terme le cycle présent de l’histoire humaine, il n’en demeure pas moins que le Coran intègre Jésus notamment dans la spiritualité qu’il adopte et l’éthique qu’il tient à instaurer. Il est vrai que dans l’évolution de la mentalité musulmane tiraillée par des conflits politiques anciens et récents, la figure de Jésus, tel qu’elle a été consacré dans le Coran, a perdu un certain nombre de ses traits emblématiques.

L’islam historique et surtout médiéval loin d’exposer la vision coranique l’a déformée en certains de ses aspects les plus importants. Cela n’a pas affecté uniquement le statut de Jésus, mais parfois même son propre idéal et sa vision du monde.

Concernant Jésus, la plus marquante des détériorations de la conception musulmane fondatrice, touche à la fois sa dynamique au sein du monothéisme et sa spiritualité autrement dit, sa conception de l’homme et de Dieu.

Entre une lecture coranique globale, basée sur une vision unitariste de l’histoire de l’humanité et l’œuvre historique réalisée par les arabes musulmans, on peut remarquer quelques ruptures précoces et destructrices. En tout état de cause, cela ne nous empêche pas d’affirmer que le témoignage de Jésus est bel et bien ancré dans la communauté musulmane et dans son avenir, envers et contre toute déviation. La présence de Jésus est une flamme et un sens : c’est la miséricorde unificatrice des pouvoirs de l’individu, de la communauté et de l’humanité. Son arcane fondamentale est la responsabilisation de l’homme et son habilitation à être le vicaire de Dieu sur terre. Ce vicariat ne peut être accompli convenablement qu’avec la foi et la conscience propres à chaque époque et à chaque contrée.

Sur cette base, le témoignage de Jésus pour l’ensemble des croyants est actuel et indéfectible. Il les tient pour les auteurs permanents de la civilisation grâce à la conversion de l’adoration divine en une force vivante ouverte sur la réalité qu’elle réforme, construit et développe indéfiniment.

4 – Conclusion

Pour conclure, on peut considérer que si la figure de Jésus dans le Coran nous interpelle aux niveaux dogmatique, spirituel et éthique il n’en reste pas moins que son apport est considéré aujourd’hui sous l’angle des rapports interreligieux .

En effet il pose la question de l’autre dans les systèmes religieux modernes : dans quelle mesure la parole de Dieu atteint-elle les hommes via des langages humains subordonnés au temps ?

Les conséquences d’un changement à ce niveau pour les musulmans et les chrétiens sont considérables pour l’avenir de l’humanité. Pour ma part, j’aime citer les propos d’un penseur musulman moderne, Kamal Hussain, qui, à mon sens, a su posé le problème de l’autre et par la même la question de Jésus en Islam.

A ceux qui sont à la recherche de Dieu dans le monde contemporain et qui croient que l’homme inspiré par Dieu et résolument ouvert est un garant certain pour la survie de l’espèce humaine, il dit : « Si tu te perçois, au tréfonds de toi-même, comme appelé au bien par ton amour de Dieu et ton amour des hommes que Dieu aime, si tu penses que le fait d’éviter les hommes est un crime contre Dieu (shirk) dans son unicité, car Dieu les aime comme Il t’aime, si tu penses que tu perds ton amour de Dieu lorsque tu nuis à ses amis que sont tous les hommes, alors tu es avec Jésus quelle que soit la religion que tu professes. Si tu comptes parmi ceux que pousse au bien l’espoir qu’ils mettent en Dieu, le désir d’une récompense plus abondante et de délices qui ne passent pas, si tu aspires à la proximité du Dieu proche qui te garantisse le bonheur éternel, alors tu es avec l’Islam, quelle que soit la religion que tu professes ».

Cette conception aboutit à une conclusion évidente : Elle réclame d’une part une approche de la Révélation à partir de la multiplicité des sens et des niveaux d’analyses. D’autre part elle stipule que seul le dialogue peut sauver l’homme contemporain. Cela nous amène à dire que s’il ne faut pas minimiser les différences entre christianisme et islam, il est aussi essentiel de rappeler que ce qui les unit l’emporte sur ce qui les désunit. Le dialogue interreligieux reste le meilleur moyen pour dépasser le tiraillement des croyants entre la conviction de la vérité de leur religion et la reconnaissance d’autres vérités professées par d’autres croyants non -moins sincères qu’eux.

Ce dépassement peut se réaliser dés lors que le croyant adhère à la mission fondée sur la Révélation divine en la considérant surtout comme une dynamique de changement et une génération de l’espèce voire de la vie au service de l’homme et de Dieu tous deux tout à la fois.

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