Oct 012015
 

Vincent Feroldi, ancien secrétaire général du GRIC international

Parcourir treize ans de publication du GRIC sur le couple islamo-chrétien, c’est en fait s’intéresser à des décennies de pratiques matrimoniales sur les différentes rives de la Méditerranée, que ce soit au Maghreb, au Moyen-Orient ou en Europe.

C’est chercher à percevoir des constantes, des évolutions, des contradictions, des attentes, des blessures, des interpellations, des affirmations, que ce soit au sein des couples, dans leurs communautés respectives, dans la société ou, plutôt, dans les sociétés car elles sont diverses et multiples.

C’est se mettre à l’écoute d’hommes et de femmes, de cultures et de religions différentes, qui ont passé entre eux un contrat qui modifie radicalement leur existence de couple. Celui-ci pourra devenir « lieu privilégié d’échanges et de respect de la différence » ou « lieu de conflits », révélateurs de tensions contenues, d’aigreurs enfouies et de drames en perspective, comme l’évoquaient eux-mêmes, en 2003, Anne Balenghien, Mohammed Benjelloun-Touimi, Anne-Marie Teeuwissen et Sabine Wollbrech.

Au fil des pages de ce dossier passionnant, le lecteur est renvoyé à sa propre humanité, à son expérience personnelle, à son vécu quotidien. Sa lecture ne peut être neutre. Elle est porteuse de ses propres questions ou interrogations sur le sujet. Elle a donc tout intérêt à être croisée à d’autres lectures qui favoriseront une prise de conscience du sujet et feront émerger des pistes nouvelles.

Historien de formation, universitaire, ancien secrétaire général du GRIC international, prêtre catholique et homme de terrain, ayant vécu tant en France qu’au Maroc, depuis quelques quarante années, j’ai été amené à préparer au mariage ou à côtoyer des couples islamo-chrétiens.

A travers ces pages, dans ma mémoire vivante, surgissent des visages d’adultes et d’enfants issus de ces couples, des prénoms et des noms, des images de lieux, des déroulements de célébrations, des ruptures, des exclusions, des cris, des rires et des pleurs.

Aussi suis-je frappé par la perspicacité du GRIC qui, dès le début des années 2000, avait perçu l’actualité forte de ce fait de société qu’est l’accroissement des couples islamo-chrétiens. Dans un monde qui change et où la mondialisation a fait voler les frontières, ne cesse de croître la mixité culturelle ou religieuse, alors même que chacun ou chaque groupe est de plus en plus en quête de sa propre identité.

Travailler la question du mariage, c’est en effet s’intéresser non seulement au parcours personnel de chaque individu, mais encore à la notion de famille, à la question du lien avec la ou les communautés d’appartenance, à la réception de l’engagement marital dans telle ou telle société.

Chaque personne est en lien avec d’autres personnes, par le sang, par sa naissance et par ses choix. Faire alliance avec une personne, qui plus est de culture différente, interroge les autres personnes avec qui la personne est déjà en lien depuis longtemps. Y a-t-il ou non compatibilité avec ce qui est connu de son passé ?

Les titres des différents articles du dossier font émerger des mots forts comme interdiction ou transgression. Ceux-ci manifestent clairement que la mixité religieuse en matière de mariage est tout au plus tolérée, voire interdite (dans les faits, une musulmane ne peut épouser un chrétien), mais guère souhaitée, voire valorisée.

C’est la raison pour laquelle il faut souligner combien est neuve, pour ne pas dire révolutionnaire ou prophétique, la déclaration du 1er décembre 2014 des évêques du Maghreb dans leur lettre pastorale. Ceux-ci, en effet, parlent de « la grandeur et la beauté d’une vocation particulière au sein de [leurs] communautés : celle de la famille et du mariage dans le cadre de la mixité religieuse ». Ils ajoutent : «  Sans occulter de réelles difficultés liées à la différence culturelle et religieuse, ces couples et ces familles sont une des grandes richesses de nos pays, de nos Églises et de l’Église universelle. Ils sont à l’avant-garde de cet engagement « citoyen » dont nos communautés se veulent parties prenantes ; à l’avant-garde aussi des enjeux sociétaux autour de certains débats, comme ceux liés au thème de la liberté de conscience. Valoriser au niveau de l’Église universelle l’expérience et la richesse des foyers islamo-chrétiens, réaffirmer leur accompagnement comme une priorité, réfléchir aux modalités d’une pastorale de la mixité fondée sur la relation et l’accompagnement plus que sur l’insistance sur les dispositions de loi, et ce sans marginaliser les familles « mixtes » comme un groupe à part, mais comme une réalité humaine appelée à devenir féconde dans l’Église, pour l’Église et aussi au-delà des frontières visibles de l’Église, tout cela nous paraît essentiel dans un monde où le dialogue et la rencontre entre croyants de religions différentes sont devenus un enjeu prédominant ».

Comme en écho, dans sa livraison de juin 2015, le Service national pour les relations avec l’islam (SRI) de l’Eglise catholique de France constate que « les différences de cultures et de religions, loin de conduire au syncrétisme ou au relativisme, conduisent plutôt chacun à approfondir sa foi, à répondre aux questions de l’autre au sein du couple ». Et d’ajouter : « Ces couples ou familles islamo-chrétiennes expérimentent une relation à Dieu à partir du plus concret et du plus humble de la vie quotidienne et ils y découvrent que Dieu est toujours plus grand et au-delà de ce que les uns et les autres disent de Lui ». Il en ressort cette interrogation : « Ne sommes-nous pas invités à nous émerveiller de ce que Dieu peut susciter dans et par la parole et la vie des autres ? N’y-a-t-il pas là des chantiers de réflexion, des pédagogies à mettre en œuvre des initiatives à prendre pour servir ces familles marquées par les diversités culturelles ou religieuses ? ».

Les témoignages contenus dans ce dossier du GRIC nous permettent de mesurer combien se vivent actuellement des transformations sociétales et qu’il y a urgence à ce que puissent s’opérer des déplacements de la part des institutions religieuses et juridiques. Cela est d’autant plus nécessaire que nos contemporains sont de plus en plus façonnés par la modernité issue des Lumières et, pour la partie chrétienne, par la Déclaration universelle des droits de l’homme adoptée à Paris, au Palais de Chaillot, le 10 décembre 1948, par les 58 États membres qui constituaient alors l’Assemblée générale des Nations Unies[1].

L’engagement dans le mariage d’hommes et de femmes de traditions différentes pose en effet la question de l’adéquation des règles religieuses ou juridiques avec le témoignage de foi et d’amour des personnes.

Le témoignage d’Abdallah Dliouah, imam à Valence (France), est significatif à cet égard. Tout en soulignant qu’il n’encourage pas ces mariages, il reconnait néanmoins que, pour lui, c’est un devoir de les accompagner. Il souligne même que « les couples mixtes peuvent être, dans ces temps de troubles, une chance pour le vivre ensemble ».

Or, que disent les textes, tant religieux que civils ? Ils semblent anticiper la situation présente, à savoir prôner l’ouverture, l’innovation et donc la transformation, face à ce monde qui est divers, multiple, pluriel. Ils invitent à une interprétation partant de la vie présente et profondément enracinée dans les textes fondateurs de la religion ou de la société.

Dans les Evangiles, le ministère public, vécu par Jésus, amène celui-ci à des déplacements. Lui qui se dit envoyé aux seules brebis perdues de la maison d’Israël (cf. Matthieu 15,24) en vient peu à peu à accueillir ceux et celles qui n’appartiennent pas à cette communauté : la Cananéenne, la Samaritaine, la femme païenne syro-phénicienne de naissance, le centurion romain… Il déclare même aux juifs : «  Moi, je suis le bon pasteur ; je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît, et que je connais le Père ; et je donne ma vie pour mes brebis. J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cet enclos : celles-là aussi, il faut que je les conduise. Elles écouteront ma voix : il y aura un seul troupeau et un seul pasteur » (Jean 10, 14-16). La suite de sa vie montre que ce troupeau ne se limite pas à une communauté (le judaïsme, en l’occurrence) mais transcende les communautés puisqu’il se définit comme un chemin qui mène à Dieu et non comme le chef d’une communauté au pourtour défini : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi » (Jean 14, 6).

Dans la sourate La Table, il est écrit : « À toi aussi Nous avons révélé le Coran, expression de la pure Vérité, qui est venu confirmer les Écritures antérieures et les préserver de toute altération. Juge donc entre eux d’après ce que Dieu t’a révélé. Ne suis pas leurs passions, loin de la Vérité qui t’est parvenue. À chacun de vous Nous avons tracé un itinéraire et établi une règle de conduite qui lui est propre. Et si Dieu l’avait voulu, Il aurait fait de vous une seule et même communauté ; mais Il a voulu vous éprouver pour voir l’usage que chaque communauté ferait de ce qu’Il lui a donné. Rivalisez donc d’efforts dans l’accomplissement de bonnes œuvres, car c’est vers Dieu que vous ferez tous retour, et Il vous éclairera alors sur l’origine de vos disputes » (Coran 5, 48).

Quant à la Déclaration universelle des droits de l’homme, elle déclare :

Article 16

  1. A partir de l’âge nubile, l’homme et la femme, sans aucune restriction quant à la race, la nationalité ou la religion, ont le droit de se marier et de fonder une famille. Ils ont des droits égaux au regard du mariage, durant le mariage et lors de sa dissolution.
  2. Le mariage ne peut être conclu qu’avec le libre et plein consentement des futurs époux.
  3. La famille est l’élément naturel et fondamental de la société et a droit à la protection de la société et de l’Etat.

Article 18

Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites.

Article 19

Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit.

Mariage et engagement riment avec liberté et fidélité à la conscience. Il y a donc à déployer un jeu subtil entre autonomie de la personne, constitution d’un couple et d’une famille et appartenance à une communauté qui a ses règles, droits et devoirs.

Cette réalité de la vie souligne combien sont importantes des sciences comme la théologie, l’exégèse ou tafsīr, l’ijtihâd, effort de réflexion que les oulémas et les juristes musulmans entreprennent pour interpréter les textes fondateurs de l’islam et en déduire le droit musulman ou pour informer le musulman de la nature d’une action (licite, illicite, réprouvée…).

Ce vécu positif et dynamique des couples islamo-chrétiens interpelle donc bien les uns et les autres et pose la question fondamentale du « vivre ensemble » dans un monde caractérisé par une diversité de pratiques et de croyances. Saurons-nous y répondre ?

Lyon, le 31 août 2015

[1] Je n’ignore pas en effet que, pour bien des musulmans, il ne peut être question de suivre cette déclaration puisque, pour eux, les droits de l’homme sont subordonnés à la loi de Dieu, à la charia. Ainsi, plusieurs textes ont pu voir le jour pour tenir compte de cette spécificité :

  1. La « Déclaration islamique universelle des droits de l’homme » adoptée par le Conseil Islamique, organisation non gouvernementale basée à Londres, le 19 décembre 1981, par son Secrétaire général au siège de l’Unesco
  2. La « Déclaration de Decca sur les droits de l’homme en Islam » adoptée par la quatrième conférence des ministres des Affaires étrangères de l’O.C.I, tenue à Dacca au Bangladesh, en décembre 1983.
  3. La « Déclaration des droits de l’homme en islam », adoptée au Caire le 5 août 1990 par l’Organisation de la conférence islamique (devenue Organisation de la Coopération Islamique le 28 juin 2011), lors de la 19e Conférence islamique des ministres des Affaires étrangères. 57 États musulmans dont l’Arabie saoudite, l’Égypte, l’Indonésie et le Pakistan, l’ont ratifiée.

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