Déc 302014
 

Au bout de deux ans de réflexion, d’échange et de discussion sur le thème de « Noé, Avenir, Diversité et Espérance » le groupe de recherches islamo-chrétien a produit une quinzaine de textes dont voici une rapide synthèse :
Le Gric a choisi de discuter du personnage de « Noé entre l’Islam et le Christianisme » au cours de ses rencontres. Ce prophète biblique et coranique est en effet une figure commune aux deux religions. Mais c’est aussi une figure qui apparaît dans le mythe babylonien de Gilgamesh. Alors comment pouvons-nous aujourd’hui le lire et l’interpréter ? Il s’agit pour les participants à cette réflexion de savoir ce que ce prophète représente dans les deux textes fondateurs que sont la Bible et le Coran, mais aussi comment les croyants peuvent encore aujourd’hui interpréter la Tradition qui relate ce récit et enfin ce que Noé peut encore nous dire aujourd’hui.
1 Présentation de Noé dans la Bible et le Coran
Marie-Jo Horchani et Aberrazak Sayadi ont d’abord mis l’un à côté de l’autre les deux récits bibliques et coraniques afin de comparer les éléments communs et les éléments différents. Cette approche comparative leur a permis de constater que le Noé du Coran « condamne avant tout le péché d’idolâtrie, alors que celui de la Genèse met l’accent sur le comportement de l’homme, sa violence et sa corruption ». Mais au-delà des différences, un message commun semble se dégager des deux récits et qui est un message d’espérance puisque Noé est le point de départ d’une « nouvelle humanité ».
Karim Ifrak a, quant à lui, recensé toutes les occurrences dans lesquelles Noé apparaît dans le Coran, dans la Bible dans l’épopée de Gilgamesh.
2. Interprétation, interrogation de la Tradition
Le premier texte dans ce second axe porte sur « Noé dans les traditions imamites ». Son auteur Saeid Jazari Mamoei a rappelé que « Noé détient un rôle de pilier ésotérique qui se manifeste dans divers aspects théoriques du chiisme…Il a une position importante dans l’interprétation et la révélation du concept du wilayat…et mahdawyyat ». L’auteur rappelle aussi que « la wilayat et la conséquence de l’acceptation de celle-ci sont comparées dans les traditions chiites au Bateau de Noé ». Après l’analyse de certains récits qui illustrent cette conception chiite de Noé, l’auteur établit que la figure du Mahdi offre beaucoup de similitudes avec « les grands prophètes comme Noé, Moïse et Jésus » bien qu’elle n’ait « pas de message particulier à transmettre ».
Inés Horchani s’est penchée sur la figure de Noé dans la tradition arabo-islamique, donc plutôt sunnite. Après avoir cité, traduit et commenté de multiples occurrences de textes classiques relatives à Noé, elle a mis en évidence les raisons du « succès d’un tel personnage » qui réunit les trois traditions monothéistes, qui fait coïncider l’Histoire et la Légende et qui, incarne la psychologie humaine dans ses forces et ses faiblesses.
Abderrazak Sayadi a choisi de commenter un texte de Tabari extrait de son Histoire des Rois et des Prophètes, qui relate le récit de Noé. Il a remarqué que Tabari s’appuie certes sur le Coran première source de son Histoire, mais aussi sur d’autres sources bibliques et rabbiniques et même qu’il laisse libre cours à son imagination. La figure de Noé ressemble à s’y méprendre à la figure du prophète Mohammed puisque le plus important pour l’historien médiéval était d’édifier moralement son public.
Pour Henri de la Hougue, Noé incarne une « figure du salut » dans une dimension plurielle et ouverte. En effet « il rappelle que la première alliance et promesse de salut concerne l’humanité entière et non un peuple élu ». Chaque religion peut alors être considérée, du point de vue de la théologie chrétienne d’aujourd’hui, comme ayant une part de vérité, un rayon de la vérité de Dieu.
Dans son second texte consacré à Noé, Henri de la Hougue traite la question de « l’interprétation des textes bibliques ». Il considère comme n’étant « plus acceptable pour un lecteur chrétien contemporain » une « lecture chronologique » du récit de Noé. Pour lui « la parole de Dieu s’abaisse et prend le langage des hommes de la même manière que le Christ a pris notre infirmité humaine ». Il faut donc dépasser le sens littéral du récit pour explorer le sens spirituel et le « sens plénier de l’Ecriture ».
Marc Botzung a choisi de « lire l’épisode de Noé avec Origène ». Il constate que ce retour à Origène peut représenter aujourd’hui « une excellente antidote à tout fondamentalisme !» En effet ce commentateur de la Bible nous apprend qu’il existe plusieurs interprétations « littérale, spirituelle et morale » auxquelles s’ajoute une interprétation anagogique…visant les fins dernières ». C’est ainsi que la lecture des Anciens peut nous aider aujourd’hui à retrouver l’essentiel dans notre lecture des textes sacrés qui est la rencontre avec Dieu.
Samuel Amedro a exploré la figure de Noé du point de vue de la tradition protestante en faisant un travail d’ « exégèse et d’herméneutique ». Après avoir rappelé les mythes mésopotamiens du Déluge, et les récits bibliques de Noé, il explore les trois questions d’herméneutique. La première théologique : « Est-ce que Dieu intervient dans mon histoire ? ». La réponse est Oui. La seconde, philosophique : « Que m’est-il permis d’espérer ? » la réponse est « la responsabilité ». La troisième, philosophico-théologique : « Est-il possible d’articuler « histoire » et « vérité » ? La réponse est une « Démythologisation sans sécularisation » qui pourrait « parler tant aux chrétiens qu’aux musulmans ».
Monique de la Chevrelière dans un texte sur Noé ou la création restaurée a mis l’accent sur la symbolique de la figure de Noé pour rappeler l’urgence de préserver « notre village planétaire ».
Dans un texte intitulé « L’Alliance de Dieu avec Noé » Marie-Jo Horchani a exploré les divers aspects de la notion d’ alliance qui existent dans le récit de Noé et elle conclut à la nécessité pour les croyants de rappeler l’importance de mettre en place des politiques humanistes de solidarité et de justice à l’échelle planétaire à la place des fermetures et des constructions de murs. Elle émet le vœu de voir un jour des « nations sereinement arc en ciel ».
3. Que nous dit Noé aujourd’hui ?
Le troisième axe a porté sur l’actualité de Noé. Inès Horchani nous a livré « une petite méditation d’ontologie divine ». Inspirée par un texte de Ibn Arabî dans Fuçuç al-hikam, l’auteur, tout en invitant son lecteur à prolonger cette méditation en son for intérieur, conclut que « la véritable nature de Dieu transcende les prophéties et les langues. Noé est notre ancêtre à tous, comme Dieu est notre Dieu à tous ».
Nadia Ghrab-Marcos dans son texte « Noé ou le vivre-ensemble cosmique » s’interroge sur ce que l’histoire de Noé nous dit encore aujourd’hui concernant la relation entre Dieu, l’homme et la nature. L’auteur rappelle toutes les menaces qui pèsent de plus en plus sur la Nature et trouve dans le récit de Noé une symbolique forte sur la responsabilité de l’Homme qui se doit de préserver l’environnement. Les croyants peuvent voir dans l’arche de Noé une métaphore de la terre qui est notre seul refuge et notre planche de salut.
Samia Lajmi voit, elle aussi, dans l’Histoire de Noé un « avertissement contre la tentation d’une nouvelle idolâtrie », celle du consumérisme, du matérialisme et de la démesure. Si l’idolâtrie était au temps des prophètes biblique et coranique l’associationnisme et le polythéisme, aujourd’hui elle peut prendre des formes multiples dont l’extrémisme n’est qu’un aspect.
Enfin Ayssen Makni nous a présenté une vision artistique autour du personnage de Noé. De nombreuses représentations picturales montrent l’imaginaire fécond des artistes peintres inspirés par le récit de Noé.
Conclusion :
Nous pouvons constater au terme de cette synthèse que la figure de Noé est d’une grande richesse. Les différentes contributions des membres du Gric ont en effet montré son importance dans les textes sacrés du christianisme et de l’Islam mais aussi dans les différentes traditions d’exégèse et d’interprétation qu’elles soient catholique ou protestante pour les Chrétiens, Chiite imamite ou sunnite pour les Musulmans. Mais comme le montrent aussi la densité et la profondeur des textes produits, Noé continue encore aujourd’hui à nous inspirer et à nous interpeller, nous autres frères et soeurs humains, sur notre relation les uns aux autres dans ce monde, sur notre relation à Dieu et surtout sur notre relation à notre environnement dans une époque où tant de menaces pèsent sur la terre et sur ses habitants.

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